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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 15:05

http://etienneduval.perso.neuf.fr/images/Image%20de%20Jacob.jpgLa lutte de Jacob avec l'ange de Chagall

   

 

La lutte de Jacob avec Dieu ou le positionnement de la raison humaine

 

Le texte de la lutte de Jacob avec Dieu, dans La Genèse, ouvre un espace très intéressant pour comprendre l’importance de la raison humaine. Nous sommes pourtant ici dans un univers supposant que la première place revient au Tout Autre. Comment donc l’homme pourrait-il avoir raison contre Dieu Lui-même ?

 

Jacob est inquiet : son frère Ésaü l’attend avec une armée de 400 hommes. Il devra l’affronter pour continuer son voyage vers la maison de son père. Il y a, près de vingt ans, sur les conseils de sa mère, Jacob, le second de la famille, a souhaité échapper à la colère de son frère qui voulait sa tête,  parce qu’il lui avait volé son droit d’aînesse. Il s’était fait passer pour l’aîné, avec la complicité de la mère, pour recevoir d’Isaac, devenu aveugle, la bénédiction paternelle, qui devait assurer le passage de témoin dans la dynamique de la filiation. C’est lui désormais, qui allait assurer la continuité de la famille.

 

Or Jacob s’est enrichi chez son oncle en devenant le propriétaire d’un grand troupeau. Bien plus, grâce à ses deux femmes, filles de son oncle, et à deux servantes, il est maintenant le père de 11 enfants. Sa responsabilité s’est considérablement accrue et il doit accomplir un geste symbolique de grande importance pour l’avenir, en traversant le Yabboq, que le texte de la Septante écrit Yaboq pour bien montrer la parenté entre les deux noms. Seule la troisième lettre est venue prendre la place de la seconde, comme Jacob a pris la place d’Ésaü face à son père et à Yahvé lui-même. En franchissant le torrent, le jeune patriarche tente de traverser sa propre destinée en lui offrant un nouvel espace.

 

La lutte de Jacob avec Dieu

 

Cette même nuit, Jacob se leva,

Prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants

Et passa le gué du Yabboq.

Il les prit et leur fit passer le torrent,

Et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait.

Et Jacob resta seul.

 

Et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore.

Voyant qu’il ne le maîtrisait pas,

Il le frappa à l’emboîture de la  hanche,

Et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui.

Il dit : « Lâche-moi car l’aurore est levée »,

Mais Jacob répondit :

«  Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni ».

Il lui demanda : « Quel est ton nom ? »

« Jacob, répondit-il ».

Il reprit :

« On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël,

Car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes

Et tu l’as emporté ».

Jacob fit cette demande : « Révèle-moi ton nom, je te prie »,

Mais il répondit :

« Et, pourquoi me demandes-tu mon nom ? »

Et, là même, il le bénit.

Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel,

« Car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve ».

Au lever du soleil, il avait passé Penuel

Et il boitait de la hanche.

C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas,  jusqu’à ce jour,

Le nerf sciatique, qui est à l’emboîture  de la hanche,

Parce qu’il avait frappé Jacob

À  l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.

( Genèse, 32, 23-33) Traduction de la Bible de Jérusalem

 

 Jacob s’est transformé en passeur pour faire traverser le yaboq à ses femmes et à ses servantes, à ses enfants et à ses troupeaux. Maintenant, alors que tout son monde finit par s’assoupir et que la nuit pénètre jusque dans le creux de son âme, il se trouve face à lui-même et doit faire son grand passage.

 

La transgression de la sacralisation de l’Écriture

Le torrent se présente comme une frontière, qui constitue un lieu de passage mais qui porte, en même temps, l’interdit. Un gardien inconnu va lui demander des comptes. D’où vient-il, où va-t-il ? Est-il en règle avec la loi ? Jacob se pose des questions. Il y a la position de son père Isaac : pour lui, le droit d’aînesse devait revenir à Ésaü, celui qui était sorti le premier du ventre de la mère. Devenu aveugle, distinguant mal les subtilités de la réalité, il s’appuyait sur la règle imposée par l’autorité. De son côté, la mère suivait l’impulsion de son cœur : elle pensait que le véritable héritier était Jacob et c’est avec sa complicité que son second enfant a extorqué l’héritage. Au-delà de l’autorité, elle pensait confusément qu’il y avait la vérité et que la vérité était de son côté. De nombreux siècles plus tard, la science lui donnera raison puisqu’elle affirmera que Jacob, officiellement second, a été conçu le premier dans le sein de la mère.

 

En fait, « l’Écriture » positionnée du côté de la loi, soutenait Ésaü, comme le père lui-même. Elle avait, pour elle, l’aura du sacré et le poids de l’interdit. Or, en franchissant le yaboq, Jacob transgresse l’interdit et la sacralisation de l’Écriture pour s’adresser directement à Yahvé. Il refuse de s’en tenir à la position de l’autorité.

 

L’avènement de la raison dans la lutte de la vérité contre l’autorité

Jacob entre maintenant dans une lutte sans merci, contre lui-même encore attaché au principe d’autorité, contre son père respectueux des lois, contre Ésaü, victime d’une apparente escroquerie et finalement contre Dieu Lui-même. Il est comme Prométhée face à Zeus. Sans feu, les hommes ne pouvaient mener une existence digne et sereine. C’est pourquoi, le fils de titan vient chercher le feu dans la cheminée de l’Olympe. De son côté, Jacob sait que l’homme doit mener le combat de la vérité pour assurer son avenir à long terme. Il vient donc arracher la raison des filets d’un Dieu autoritaire, qui fait dépendre la vérité de l’autorité et non l’autorité de la vérité. En réalité, le Dieu autoritaire auquel il s’attaque est une pure représentation qui empoisonne son esprit. Il a la fragilité de l’idole qu’il faut, à tout prix, renverser, pour faire triompher la vérité sur l’illusion et le mensonge.

 

Le jeu entre la raison et la vision que lui offre le code de lecture

Bien au-delà d’un testament qui règle les rapports entre un père et ses héritiers, l’Écriture, au sens fort du terme, - qu’il s’agisse non seulement des livres de la Bible ou du Coran, de tous les grands mythes qui sont à la base des cultures, mais aussi de l’écriture qui structure l’univers -, puise ses racines profondes dans la lumière qui soutient la cohérence du monde. Dans un tel cadre, son autorité sera toujours soumise à la recherche d’une vérité qui s’échappe sans cesse. Or il appartient à la raison de traquer celle qui se dissimule.

 

 Dans son combat, Jacob cherche à déchiffrer l’écriture qui est en lui, c’est-à-dire cette trace de Yahvé, qui va déterminer son avenir. Mais il se heurte à sa propre impuissance. Il lui manque un code de lecture, porteur d’une vision globale. C’est alors que Dieu lui demande son nom et lui dit : « On ne t’appellera plus Jacob mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté ».  Le patriarche reçoit l’éclairage qu’il cherchait et  sait maintenant à quoi s’en tenir : il a eu raison de lutter contre les hommes et contre les fausses représentations de Dieu, pour faire advenir la vérité contre l’autorité. Sa raison peut maintenant jouer avec la lumière que lui apporte la révélation de son nouveau nom, pour entrer dans un espace de vérité qui orientera son existence à long terme.  C’est bien lui l’héritier d’Isaac son père, comme il est l’héritier de la lucidité de sa mère.

 

La limite de la raison dans la révélation de l’amour, comme fondement ultime de la réalité

Jacob est maintenant prêt à tutoyer Dieu comme s’il était devenu son égal. A son tour, il lui demande son nom. Yahvé pourtant ne répond pas à son désir de connaissance. Il s’en tient à une question : « Et, pourquoi me demandes-tu mon nom ? »  Jacob est mis au pied du mur : il est bien incapable de répondre, mais peut-être plus simplement Dieu ne lui laisse-t-il pas le temps de la réponse. Sa question est comme une castration symbolique qui l’écarte de la toute-puissance. Il n’avait pas encore compris que sa raison était boiteuse. La bénédiction qu’il attend, comme il a attendu celle de son père, n’a d’autre justification que celle de l’amour. Ainsi c’est l’amour qui fonde la raison elle-même. Il n’est plus nécessaire de savoir qui est le premier de la fratrie. Il arrive fréquemment que l’amour favorise le dernier.

 

Etienne Duval 

 

 

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Published by Duval Etienne
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commentaires

how to windows 10/01/2014 07:23

Your post helped me to have a good idea about the events happened in Jacob's life. To portrait his life via your post was a great attempt by you and I am so excited to be part of it. Thanks for spicing up this one with subjects like these.

Etienne Duval 10/01/2014 08:52

Thanks for your appreciation !

Duval Etienne 03/05/2012 09:13


Je suis plutôt émerveillé à la lecture de ton texte, qui nous montre bien le retournement de Jacob dans le passage du Iaboq. Tu me donnes une leçon. Habituellement
je fais très attention de respecter les incroyants, agnostiques ou même athées. Je continuerai à le faire mais je dois aussi laisser chacun aborder le sujet comme il le sent. La diversité des
approches qu’elles soient croyantes ou incroyantes en sera enrichie et chacun se sentira plus libre d’être lui-même.


 


Je suis en train de préparer le prochain article du blog. Mon retard tient au fait que j’ai passé une semaine en Espagne pour un colloque passionnant sur la
traduction et l’interprétation des textes sacrés. Je t’envoie ma contribution pour avoir ton avis.


 

Yvon Montigné 03/05/2012 09:12


Histoire d’une conversion


 


Ce passage du gué et du combat gagné-perdu m’apparaît finalement comme  l’histoire d’une conversion. Jusqu’ici Jacob a tout gagné, mais
tout  gagné dans le risque, la ruse et  finalement dans la fuite, dans le  provisoire., même s’il a employé tous les moyens dont l’homme
peut  disposer. Ce n’est pas sur de telles bases qu’on peut construire une alliance, une permanence de l’histoire réussie concernant non  seulement le héros
mais sa descendance, une histoire réussie de l’homme. Il a gagné contre son frère avec l’appui positif de sa mère et en  jouant   avec la sénescence de
son père. Réfugié chez son oncle, il a gagné contre son oncle en richesses nombreuses et s’enfuit avec ses  femmes et mêmes les dieux de son oncle même si c’est en s’assoyant
dessus. Et maintenant il revient chez lui, avec le risque renouvelé  d’un conflit fraternel qui rappelle le conflit  fondateur de Caïn et 
d’Abel. Quel homme va gagner contre quel homme ? Question lamentable. Ayant passé le gué, il doit combattre contre un Autre, le Tout Autre dans un combat où c’est l’Autre qui choisit de
l’affronter dans un  combat pourrait-on dire « amoureux » comme un certain nombre de peintres l’ont bien compris. Je pense aux combats de certains  mystiques
qui en ressortent avec une blessure qui est un ravissement,  Thérèse d’ Avila ou Jean de la Croix par exemple. Jacob aussi en ressort blessé, marqué à vie d’une claudication,
d’un déséquilibre.  C’est un être nouveau, baptisé d’un nom nouveau, porteur d’une espérance pour tout un peuple, celui des croyants dont la force n’est pas en eux mais dans la
foi. Bienheureux boiteux qui peut désormais  compter sur l’amour du Très Autre et qui peut rire de ses ruses  antérieures de dominateur ou de vainqueur et qui
désormais montre le  chemin d’une humilité ou en tout cas d’une humiliation revendiquée car  illuminée par le sincère face à face avec l’Autre, et tout autre,
et  tous les autres. Face à face où c’est celui qui aime qui gagne.

Yvon Montigné 03/05/2012 09:11


Histoire d’une conversion


 


Ce passage du gué et du combat gagné-perdu m’apparaît finalement comme  l’histoire d’une conversion. Jusqu’ici Jacob a tout gagné, mais
tout  gagné dans le risque, la ruse et  finalement dans la fuite, dans le  provisoire., même s’il a employé tous les moyens dont l’homme
peut  disposer. Ce n’est pas sur de telles bases qu’on peut construire une alliance, une permanence de l’histoire réussie concernant non  seulement le héros
mais sa descendance, une histoire réussie de l’homme. Il a gagné contre son frère avec l’appui positif de sa mère et en  jouant   avec la sénescence de
son père. Réfugié chez son oncle, il a gagné contre son oncle en richesses nombreuses et s’enfuit avec ses  femmes et mêmes les dieux de son oncle même si c’est en s’assoyant
dessus. Et maintenant il revient chez lui, avec le risque renouvelé  d’un conflit fraternel qui rappelle le conflit  fondateur de Caïn et 
d’Abel. Quel homme va gagner contre quel homme ? Question lamentable. Ayant passé le gué, il doit combattre contre un Autre, le Tout Autre dans un combat où c’est l’Autre qui choisit de
l’affronter dans un  combat pourrait-on dire « amoureux » comme un certain nombre de peintres l’ont bien compris. Je pense aux combats de certains  mystiques
qui en ressortent avec une blessure qui est un ravissement,  Thérèse d’ Avila ou Jean de la Croix par exemple. Jacob aussi en ressort blessé, marqué à vie d’une claudication,
d’un déséquilibre.  C’est un être nouveau, baptisé d’un nom nouveau, porteur d’une espérance pour tout un peuple, celui des croyants dont la force n’est pas en eux mais dans la
foi. Bienheureux boiteux qui peut désormais  compter sur l’amour du Très Autre et qui peut rire de ses ruses  antérieures de dominateur ou de vainqueur et qui
désormais montre le  chemin d’une humilité ou en tout cas d’une humiliation revendiquée car  illuminée par le sincère face à face avec l’Autre, et tout autre,
et  tous les autres. Face à face où c’est celui qui aime qui gagne.

Arcabas 27/04/2012 09:41



Vitrail d’Arcabas à la mairie de L’Alpe d’Huez



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