Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 08:39

 

 

 

Il n’est plus possible de se sauver seul

 

La crise actuelle est une grande échancrure sur la réalité du monde. Nous sommes face à un grand miroir qui nous renvoie notre propre image. Sous la pression de la peur de l’avenir, l’homme a tendance à se replier sur lui-même et certains États sont tentés de retirer leur épingle du jeu. C’est ce qui s’est passé avec Kandata, un bandit peu recommandable, dans Le fil d’araignée, un conte originaire de l’Inde. Il apprit, un peu tard, que dans les situations difficiles, il est impossible de se sauver seul.

 

L’histoire du fil d’araignée

Shakiamouni, le dieu du monde, flâne solitaire au bord du lac céleste.  Plongeant son regard, jusque dans les profondeurs de l’enfer, il aperçoit un homme qui se révolte, et se sent inondé par un sentiment de miséricorde. Il reconnaît Kandata, un bandit sans vergogne, qui n’a fait que piller, incendier, tuer et violer. Mais peut-être cet individu peu recommandable a-t-il eu, ne serait-ce qu’une seule fois, un comportement qui pourrait le sauver ? Alors Shakiamouni se souvient de cette fuite effrénée dans une forêt, pour échapper à une armée de justiciers. Kandata, sur son cheval, avait eu un moment recul lorsqu’il avait aperçu, sur son chemin, une araignée, en train de tisser sa toile. Il fit un petit détour pour lui sauver la vie. Son âme n’était donc pas aussi sale que le pensait la rumeur publique. Il n’en faut pas plus au dieu du ciel pour tenter un sauvetage. Il aperçoit, près de lui, une araignée céleste en plein travail. Tirant un fil de son ouvrage, il le lance aux pieds du bandit. Kandata le repère aussitôt : il le saisit et se met à grimper rapidement comme il avait l’habitude de le faire, lors de ses cambriolages multiples. Après bien des efforts, il se sent essoufflé : il s’accorde une pause. Le fond des enfers lui paraît déjà bien lointain et les damnés sont pareils à des essaims de guêpes, qui virevoltent dans tous les sens. La partie est gagnée. Mais pourtant une inquiétude l’envahit : regardant dans le fond du gouffre avec plus d’intensité, il aperçoit une grappe d’êtres affolés qui s’agrippent à son fil. L’inquiétude se transforme aussitôt en peur de mourir définitivement. Son fil pourrait casser et le rejeter dans le fond des enfers. Alors, d’une voix très forte, il s’écrie : « Lâchez ce fil : il est à moi seul ». Percuté par sa propre parole, le fil se casse et notre homme s’effondre définitivement dans les profondeurs de la terre. Complètement retourné, Shakiamouni se désole : « Décidément, les hommes sont des êtres étranges : ils voudraient se sauver seuls ».

 

Le capitalisme libéral déchire la toile d’araignée

La toile d’araignée qui rassemble les hommes est faite d’interactions multiples, qui devraient conduire vers la progression et l’harmonie. Or, au dix-huitième siècle et au dix-neuvième, par ignorance et imprévoyance, le capitalisme libéral, promis à un bel avenir, a malencontreusement détruit le lien entre l’individu et la solidarité. Face à la société ambiante, face à la royauté, à l’église, à la noblesse et aux diverses corporations, l’affirmation de l’individu apparaissait comme une conquête de premier plan. C’était un moyen de prendre de la distance par rapport à toutes les structures qui enfermaient les hommes dans la servitude. Malheureusement, le capitalisme libéral, qui a renforcé les droits de la bourgeoisie, a introduit dans notre vie sociale un déséquilibre majeur en rompant le lien entre l’individu et la solidarité. L’individu est devenu le maître du jeu aux dépens du plus grand nombre. Aussi la toile d’araignée s’est-elle défaite parce que, sans vraiment s’en apercevoir, les nouveaux acteurs ont confondu l’individu et le sujet. Le sujet est un individu qui a intégré la dimension de solidarité. Ici l’individu a joué sa partition sans la solidarité.  

 

Le jeu bloqué entre le capital et le travail

Les diverses interactions se sont mises à dysfonctionner et les priorités se sont inversées. Ce n’est pas le travail, producteur de richesses, qui a pris la première place. C’est le capitaliste, chargé de rassembler les moyens de la production, dans le présent, et d’accumuler les réserves nécessaires pour l’avenir, qui s’est imposé comme l’acteur principal. Les travailleurs, souvent mal organisés, ont dû subir la loi du plus fort et, de plus en plus, ont servi de variable d’ajustement pour assurer un profit maximum aux entrepreneurs. Insidieusement, une telle situation s’est inscrite dans la comptabilité ; les salaires qui sont un profit pour le plus grand nombre sont devenus officiellement une charge et chacun a cru comprendre qu’il fallait limiter au maximum le nombre des travailleurs.

 

Les marchés tendent à échapper à la régulation

L’idéologie, créée par le système et déterminant la manière générale  de penser, a soutenu qu’il fallait laisser toute liberté au marché. C’est lui qui devait conduire à la richesse et au bonheur général. Il fallait le déréguler au maximum pour assurer la plus grande liberté à la dynamique économique. Toutes les régulations se sont effondrées devant le marché tout-puissant ; les spéculateurs en ont profité pour créer une richesse nouvelle à travers les échanges financiers. A l’occasion ils pouvaient produire plus de profits pour l’entreprise que les travailleurs eux-mêmes. Aussi la machine est-elle devenue folle car elle s’appuyait sur une faute de raisonnement et sur un mensonge. Plusieurs crises auraient dû alerter les responsables économiques. La crise de 1929 a suscité la panique mais elle a fini par être dépassée. Seule celle qui vient de survenir a fini par révéler au grand jour le mal dont nous souffrons depuis longtemps.

 

L’argent roi détruit l’autre

Peu à peu, l’argent est devenu le nouveau dieu de notre société. C’est lui qu’il faut rechercher à tout prix parce qu’il assure l’aisance et le bien vivre, et détermine les places dans l’architecture sociale. «  Dis-moi combien tu gagnes et je dirai qui tu es. » Sans vraiment s’en apercevoir, tout le monde joue sur un tel registre. Dès la petite enfance, l’enfant entre dans la compétition scolaire pour réussir à terme les grands concours et s’assurer un avantage dans la lutte des places. L’altérité, qui construit l’humanité, n’est plus la valeur principale : c’est précisément l’autre qu’il faut arriver à dépasser pour se construire soi-même.

 

La société n’arrive plus à accoucher du sujet

C’est ainsi que nous en sommes arrivés à une aberration : la société qui ne peut survivre aujourd’hui sans travailler à l’avènement du sujet dans la perspective de la mondialisation, contribue à l’étouffer avant même qu’il ne parvienne à émerger. La contradiction principale de notre système atteint son apogée. Dans le contexte de la société capitaliste, la terre est devenue une marâtre qui dévore ses propres enfants. Produire du sujet est pourtant un des plus beaux projets, susceptible  de réveiller toutes les énergies.

 

Revenir au mal à la racine

Or il est étonnant de voir que presque personne n’accepte de revenir au mal à la racine. Le mal à la racine, c’est le capitalisme libéral, dans la mesure où il continue à détruire le lien entre l’individu et la solidarité. Comme nous l’avons déjà souligné, ce système s’est bâti sur un mensonge, en identifiant le sujet à l’individu. Le sujet qu’il faut promouvoir pour en sortir est l’individu qui intègre son rapport à la solidarité. Il ne s’agit pas de priver l’individu de ses prérogatives en l’obligeant de renoncer à son désir d’accomplissement ; il importe au contraire de l’instaurer dans une vraie liberté. Bien que nous restions encore très critiques par rapport à la Chine, il est probable que ce pays, parti du communisme, arrivera plus vite que nous à dénouer les contradictions dans lesquelles nous nous débattons. Nous voulions la convertir à la vérité de notre démocratie : c’est elle, qui, peut-être, va nous montrer la voie. Il en est de même du Japon, qui n’hésite à faire porter ses efforts importants sur la régulation des marchés financiers. L’Asie est en train de prendre une sérieuse avance sur nous. Il vaudrait pourtant mieux que nous puissions conjuguer nos efforts pour bâtir une société nouvelle : nous avons des valeurs qui nous sont propres et qui peuvent être très utiles pour une construction  commune de l’avenir.

En fait ce qu’il nous manque c’est une grande vision. Avec l’avènement de la raison, nous avons cru que nous avions trouvé la perle rare. Mais la raison est stérile si elle n’est pas adossée à une vision. Aujourd’hui, privée de son support naturel, elle nous oblige à tourner en rond dans l’idéologie, qui obstrue le chemin de la vérité.

 

Télécharger

Etienne Duval

 

 

Télécharger le texte (du conte)

Partager cet article

Repost 0
Published by Duval Etienne
commenter cet article

commentaires

charles lallemand 23/06/2010 17:10



Epiméthée, le mari de Pandore, comme figure des médias, avec la fonction thérapeutique de celui qui voit après, ("Bon Dieu, mais c'est bien sûr ! ") ?


Oui Etienne, mais j'entends aussi l'autre version, celle de son ombre : à la différence de son frère Prométhée, prévoyant, qui  réfléchit à l'avance, Epiméthée, comme les médias, c'est un
fonceur du moment, de l'immédiat, un impulsif qui comprend seulement ensuite (manthanein... les maths).


Bon, avec pas loin de huit interventions, je suis en train de phagocyter la toile !!


Charles


 



Duval Etienne 23/06/2010 15:10



Comme quoi les mythes d'hier peuvent éclairer la réalité la plus actuelle. Mais je n'avais pas imaginé qu'Epiméthée, celui qui voit après, pouvait être la figure des médias : ils révèlent ce
qu'on a refoulé et, en ce sens, il auraient un rôle thérapeutique.



charles lallemand 23/06/2010 13:36



Encore un mot, suite du foot, un gros mot, celui d'un économiste, François Perroux : "Il faut déshonorer l'argent".


Charles



charles lallemand 23/06/2010 12:59



Erratum : Il faut lire : "est" refoulée.


Charles



charles lallemand 23/06/2010 12:54



Du théâtre Étienne ? oui, à ce détail prés que Domenech comme les joueurs, eux sont sur le terrain, sur la scène; nous autres, nous n'en sommes jamais que les
spectateurs auxquels les media viennent mettre l'eau à la bouche, avec cette curiosité malsaine d'aller nous ouvrir la boîte de Pandore.


Fort heureusement, il n'y avait pas que du Mauvais dans cette boîte de Pandore, comme le rappelait ton analyse du mythe de Prométhée lors de notre Café-philo du 18
décembre 2004; restait l'Espoir.


Et j'aime bien l'interprétation personnelle que tu nous donnais de ce mythe : Nous les mecs, Prométhée, nous sommes dans la toute-puissance, dans le prendre. (La) femme,
celle qui donne l'âme comme principe de vie physique, psychique et spirituelle parce qu'elle la reçoit de l'Autre, (j'ajoute pour ma part, du manque dans l'Autre,
l'Autre "barré", encore Lacan, je ne m'en excuse pas !), et parce qu'elle est don elle-même, refoulée.


Refoulée, elle revient en force sous l'apparence trompeuse de Pandora ("tous" les dons), porteuse de malheur et de désespérance, mais quand même pas
toute-puissante puisqu'il y a cette petite part d'espoir, le don, qui ne nous a pas échappé.


"Prométhée ou la toute puissance de l'homme sans la femme", j'ajouterai pour ma part : "et de la femme sans l'homme"; et je te suggère d'ajouter ce mythe à ta proposition pour nos prochains
Cafés-philo sur "la confrontation hommes/femmes". À la différence de notre "foot cocorico", nous ne devrions pas être déçu(e)s du voyage.


Charles Lallemand



  • : le blog mythesfondateurs par : Etienne
  •   le blog mythesfondateurs par : Etienne
  • : Mythes, articles à partir des mythes, réactions sur le site Mythes fondateurs http://mythesfondateurs.perso.cegetel.net/
  • Contact

Recherche

Articles Récents

Blog De Mythes Fondateurs

Liens

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -