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12 mars 2009 4 12 /03 /mars /2009 11:58

Chagall par lui-même


Traverser la crise en passant de l’individu au sujet



La crise actuelle affecte directement notre système économique. Mais plus fondamentalement c’est l’homme lui-même qui est concerné. L’habit que les siècles passés ont confectionné pour lui est désormais démodé. Il est devenu trop petit parce que l’être humain a grandi. En fait, parler d’habit c’est s’attacher à la représentation. Or, ici, il ne s’agit pas simplement de représentation et d’apparence. Le cœur de l’homme lui-même aspire à s’ouvrir comme un bouton de rose pour faire advenir le sujet, un être arque bouté  sur une histoire collective et projeté, en même temps, vers un destin personnel dont lui seul a la responsabilité.

 

Sortir de la confusion entre individu et sujet

Le système libéral s’est construit sur le primat de l’individu ; l’individu est apparu comme une victoire sur l’enfermement des communautés et des corporations. Il semblait porteur de liberté et ouvrait un espace nouveau pour les conquêtes économiques et scientifiques à venir. Mais l’expérience a montré qu’il introduisait des morcellements et de terribles inégalités. Ainsi de nouvelles pauvretés se sont développées dans des marges qui se sont élargies, et des esclavages encore inédits sont aujourd’hui porteurs de souffrances et de destructions jadis insoupçonnables. A l’origine de tels déséquilibres, il y a eu la confusion entre l’individu et le sujet, vecteur des libertés fondamentales. Sans doute le sujet est-il un individu limité dans l’espace par un corps. Mais il est en même temps un être social ouvert à toute l’humanité : à toutes les femmes comme à tous les hommes. Il se déploie dans l’unité entre deux composantes paradoxales de son être en devenir.

 

Vivre dans la tension entre communauté et société

Dans notre sphère culturelle, en libérant l’individu, les hommes ont refoulé la dimension communautaire. La communauté rattachait aux racines et aux traditions du passé : il convenait de s’en détacher pour donner tout son élan à une société ouverte sur l’universel. C’était elle qui devait devenir la matrice nouvelle d’un homme nouveau.  Mais la société avait un fardeau trop lourd à porter et la communauté refoulée est revenue à la charge avec l’arrivée de nouvelles populations, originaires du Maghreb et de l’Afrique. Les nouveaux habitants se présentaient avec le trésor de leurs racines sans lesquelles ils ne pouvaient s’épanouir. Mais la société d’accueil ne pouvait tolérer que resurgissent, à son insu et contre sa volonté, des communautés qui lui rappelaient les archaïsmes du passé. En France en particulier, elle a mené le combat pour la libération de populations, à son goût, trop arriérées. Or, en voulant les libérer, elle les a enchaînées, les empêchant de s’intégrer dans la culture française. Elle n’a pas compris que le sujet en devenir a besoin, en même temps, de la communauté qui le rattache à ses racines particulières et de la société qui l’ouvre à plus d’universalité.

 

Passer de la violence à la parole

Dans un tel contexte, la violence est devenue, en Occident, un véritable épouvantail auquel il fallait à tout prix résister pour défendre la civilisation. Les Occidentaux oubliaient ainsi qu’ils avaient été les auteurs des pires violences que la terre ait connues. Mais peut-être cherchaient-ils aussi à se défendre contre le retour d’un monstre qu’ils avaient bien connu et qu’ils projetaient sur les migrants envahisseurs. En fait ils méprisaient les mythes, qui donnaient sa juste place à la violence et oubliaient qu’ils révélaient les structures de notre inconscient et les soubassements nécessaires de toute culture. Ce sont pourtant ces mythes rejetés qui ont donné naissance à la raison.  Pour eux, la violence est constitutive de l’homme parce qu’elle introduit la séparation indispensable et donne naissance à la parole créatrice. Sans la violence qui réagit contre l’inégalité des rapports de force sous-jacents aux rapports sociaux, comment serait-il possible de donner leur place aux négociations porteuses de progrès pour les groupes particuliers et l’humanité tout entière ? Ici encore le sujet est dans l’entre-deux : entre la violence et la parole. C’est lui qui est le garant du nécessaire passage de la première à la seconde. Il ne s’agit pas de nier la violence mais d’opérer constamment sa transformation en parole.

 

Ne pas séparer connaissance et création

La culture a longtemps considéré la connaissance comme le terme ultime de toute activité humaine. Le désir de connaître apparaissait porteur de tous les autres désirs. L’Université française, et c’est aussi sa gloire, est encore aujourd’hui le témoin d’une telle conception. Sans doute a-t-elle en partie raison, mais elle en vient ainsi à déconsidérer la pratique créatrice. Et c’est dans l’espace qu’elle a laissé vacant que les Grandes Écoles ont trouvé leur juste place. Nous vivons aujourd’hui dans une dichotomie, qui contribue à nourrir le penchant schizophrénique de notre civilisation. Contrairement à ce que beaucoup pensent aujourd’hui, le sujet n’est pas tout entier du côté de la connaissance : il est une fois encore dans l’entre-deux, entre connaissance et création. Et c’est d’ailleurs la création qui donne sens à la connaissance comme l’avait fortement suggéré Marx lui-même, en évoquant la praxis. 

 

Passer du collectif au réseau

Devant les soubresauts de la crise, les partis de gauche veulent réhabiliter le collectif. L’intention est louable, mais elle est manifestement en décalage avec l’évolution actuelle. Si c’est bien la constitution du sujet qui définit la modernité, il devient nécessaire d’en prendre acte et de faire en sorte que les sujets interagissent entre eux et donc entrent en réseau pour trouver leur pleine dimension dans un surcroît d’intelligence et de créativité. Selon une telle perspective, internet est devenu un outil de choix indispensable mais il n’est pas le seul même s’il est devenu un activateur de tous les autres réseaux. A ce niveau, l’optimisme doit être en partie tempéré car un problème extrêmement important commence à se poser : celui de la régulation des réseaux. Il ne pourra trouver sa solution sans l’ouverture au politique, qui pourrait découvrir ici une nouvelle place et de nouvelles méthodes, susceptibles de le transformer radicalement.

 

Lier l’économique et le social

 Une des dichotomies qui affectent le plus le comportement des Français est celle qui oppose l’économique et le social. Elle se traduit depuis longtemps par l’opposition entre la gauche et la droite. Or une telle dichotomie contrarie fortement l’émergence du sujet dont la fonction est de séparer et de lier en même temps. Pour lui, l’économique doit interagir avec le social et vice versa. C’est probablement là que se situe la nouvelle pratique révolutionnaire, celle qui doit faire passer la société à un autre niveau pour la transformer radicalement. Les choix extrêmes, qu’ils soient de droite ou de gauche, ne peuvent contribuer qu’à accroître l’hémiplégie dont nous souffrons et écarteler le sujet qui s’apprête pourtant à trouver sa place.

 

S’ouvrir à l’interculturel et au métissage

Nous avons la chance en France d’être le réceptacle de plusieurs cultures : culture occidentale, culture maghrébine, culture africaine… Nous commencions à tourner en rond dans un modèle où l’autre n’était plus présent. Or l’autre est là tout près de nous et attend à notre porte pour que nous l’accueillions dans notre maison. C’est une aubaine inespérée car comment pourrions-nous devenir des sujets à part entière sans nous ouvrir à lui et à sa culture ? Et comment l’étranger pourrait-il trouver sa place en France s’il est obligé de sacrifier ses racines culturelles ? La pulsion du sujet naissant semble nous contraindre à faire jouer les individus et les cultures ensemble pour obtenir un nouveau métissage, une œuvre d’art aux multiples couleurs.  

 

Unir politique et poésie

Le sujet a une âme est c’est la poésie qui la porte en lui permettant de s’épanouir dans l’esthétique. Aussi, dans un monde où il cherche sa place, n’y a-t-il plus art d’un côté et politique de l’autre. Comme l’ont montré les récents événements de Guadeloupe et de Martinique, la poésie est appelée à inspirer les pratiques de la cité et des peuples, pour ouvrir la voie à de nouveaux destins. Elle est là comme l’assurance que la violence va être constructive en trouvant un débouché dans la parole partagée de la négociation. 

 

De la création à la production du sujet

Ainsi le politique est appelé à  devenir un des lieux privilégiés de la création.  Mais il n’est pas le seul : il en va de même pour toutes les pratiques humaines. Un nouvel espace dialectique est en train de naître : le surgissement du sujet pousse à la création dans tous les domaines et la création devient le terreau où le même sujet va pouvoir se développer.  Bien plus, en devenant sujet créateur, l’homme en vient à participer à la création du monde et donc aussi à la production des autres sujets, qui en est le couronnement.

 

 Etienne Duval

 

________________________

 

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Published by Duval Etienne
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commentaires

Etienne Duval 04/05/2009 08:39

C'est vrai que nous ne sommes pas en mesure de changer de système. Il y aura des améliorations non négligeables, mais, si nous n'en faisons pas plus, je pense que le climat politique va s'aggraver sérieusement et il est encore difficile d'imaginer la suite.

Josiane Bochet 04/05/2009 08:35

il me faut du temps pour lire vos articles ; les comprendre ? Je n'ose le penser ... Quelques phrases me font réagir . Commençons par " Traverser la crise ..."  Globalement , j'adhère à tes propos , le raisonnement ne me semble pas trop difficlie à suivre intellectuellement mais qu'en est-il pratiquement ? Concrètement ? Quelle est cette parole qui pourra empêcher la bestialité ? J'ai peur qu'il ne sorte pas grand chose de cette crise , qu'on se dépêche de refaire comme avant mais que dire à ceux qui n'ont plus de travail ?Oui il faut inventer de nouveaux modes de vie ( le troc à Londres " marche " très bien ,parait-il : un morceau de musique contre une pinte de bière pourquoi pas ?)  Oui , je suis persuadée qu'il faut inventer sa vie pour éviter l'exclusion dont tu parles à la fin des " Dénis d'évidence" .Je veux bien faire le pari que c'est possible mais ne suis pas très optimiste . 

François Douchin 30/04/2009 23:49

Ca y est : j'arrive au bout de ce que mon ordi a gardé de ton  gigantesque courrier et je trouve l'article "Traverser la crise" qui,  lui, est un vrai et beau texte. Il embrasse bien large tout de même...  Bien d'accord sur ce que tu dis de la pratique  et l'idée de mettre ça  dans le vieux conflit Fac/Ecoles est très intéressante. Mais j'ai  toujours été dans le camp des écoles... Nous avions eu une bonne base  à propos de "pratique" avec Jolif et c'est pourquoi j'avais fait ma  thèse sur la IIa pars...    Pour ce qui est de l'individu et de la société, je ne crois pas  possible de revenir en arrière. Les nouvelles communautés, si elles  existent un jour, seront faites par la coalition volontaire  d'individus libres  et non pas télécommandés par leur tribu et le  reste. Autrement dit, le monde sera protestant et non pas catholique,  ce qui n'ira pas sans inconvénients non plus.    Excuse le décousu de mes missives. Nous pourrons reprendre ça de vive 

Etienne 22/03/2009 09:08

Dans la contribution que j'ai présentée, j'ai voulu attirer l'attention sur un point qui m'apparaît fondamental : ne pas rater l'essentiel qui consiste à mettre le sujet au centre. Le sujet se réalise et s'exprime toujours par une tension paradoxale : il est en même temps un individu et un être social. La constitution du sujet est aujourd'hui une exigence politique sinon, face à la mondialisation, nous risquons le chaos et la crise est le bon moment pour provoquer les changements essentiels. En fait il s'agit d'une véritable révolution. Le risque, comme tu le soulignes est que nous restions dans les aménagements pour revenir rapidement à la situation antérieure. Je me range assez facilement à ton appréciation. J'ai bien aimé tes réflexions sur la violence. Mais faut-il réellement tout casser pour changer les choses ? J'ose espérer qu'il y a une autre voie : pour moi la véritable parole est violence, mais une violence qui permet d'éviter la violence bestiale. Or où est la parole aujourd'hui ? Qui parle dans la politique, dans les syndicats, dans les religions, dans les Eglises, en dehors des paroles partisanes et régressives, qui s'écartent du paradoxe du sujet ? Il y a peut-être Obama mais  l'état de grâce est  bientôt terminé. Il me semble urgent de faire ressortir la violence de la parole pour faire naître une véritable parole.

Jean Puel 21/03/2009 21:07

Etienne,bonjour.Ton texte met en lumière un certain nombre de notions qui ne sont pas évidentes. Outre la dichotomie entre l'économique et le social, la violence et la parole, en politique la droite et la gauche,la culture française et celles des communautés immigrées, qui est bien perçue, celle entre individu et sujet, societé et communauté, connaissance et création, collectif et réseau, politique et poésie, est étrangère à nos moyens d'appréciation et d'analyse.Les difficultés actuelles mettent en question les excès de libéralisme et d'individualisme sur le collectif et le social. J'ai le sentiment, après la journée de manifestations du 19/03, qu'il est malheureusement nécessaire qu'elles s'aggravent pour que les images éblouissantes du libéralisme et de l'individualisme qui ont été élaborées depuis près de 30 ans, soient sérieusement remises en cause. En effet, pour la plupart, les difficultés actuelles ne sont qu'un intermède + ou - long à une reprise de la situation antérieure.Quel degré d'intensité et de violence devront atteindre les difficultés et protestations actuelles pour aboutir à l'ouverture de négociations permettant l'expression de paroles contradictoires, leur écoute attentive et intéressée, leur partage et finalement la mise en oeuvre de différentes mesures.Je suis sceptique sur le fait que ns soyons à l'aube d'une volonté de rencontre entre la politique et la poésie. Le métissage des races et des cultures ( qui n'en est qu'à ses débuts) doit aussi se réaliser par l'instauration de nouvelles règles d'encadrement de la finance, de l'économie et du partage des biens.Soyons optimistes malgré tout, c'est à travers les difficultés et des aller et retour que le MONDE est en devenir!

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