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23 février 2009 1 23 /02 /février /2009 16:22

L’homme est né et continue à naître du bricolage

 

Pierre Mercier, un orfèvre du social, et Etienne Duval, nous entraînent sur le chemin du bricolage, qui nous arrache à la standardisation et trace une voie pour le sujet. C’est ainsi que l’homme peut retrouver le chemin de la raison, dégagée de sa toute-puissance stérilisante, en redécouvrant la voie de la création que la nature avait ouverte bien avant son apparition. Comme chaque fois, la réflexion cherche à s’adosser au bricolage génial du mythe lui-même.

 

Éloge du bricolage pour faire et (re)faire notre monde

Par Pierre Mercier

 

Au départ, il s’agissait simplement de réaliser une tablette en bois, sous la fenêtre du salon, pour y déposer quelques objets et bibelots qui m’accompagnent depuis plusieurs années. J’imaginais fixer une planche de bois rabotée entre les deux chambranles à l’aide de tasseaux, puis de peindre l’ensemble d’une couleur crème en veillant bien à égrener chacune des couches pour m’assurer d’un rendu laqué. J’aime la peinture à l’huile. Elle est agréable à caresser et comme les tapisseries et rideaux, elle enveloppe les matières brutes de nos logements qui deviennent autant de « boites adoucissantes (1) ». Quoi qu’il en soit, j’avais envie  de faire de cette fenêtre, un petit monde et un passage apaisant pour l’œil et l’esprit, ouverts à la rue et aux autres.

 

La vieille valise marron

Me voilà donc avec ma planche, un tasseau et j’avais sorti du placard de l’entrée ma boite de bricolage enfouie sous une dizaine de pots de peinture ayant servi pour l’appartement et d’autres aussi. Non pas une de ces caisses à outils « pro » parfois vendues pré-équipées d’une batterie d’outillage, mais une vieille valise marron rigide de taille moyenne bien pratique comme fourretout, dans laquelle j’ai entreposé au fil du temps différents outils. J’en ai d’ailleurs une autre pleine de cartes postales, photos, dépliants et papiers collectés ça et là, qui m’apparaissent aujourd’hui comme autant d’outils et de matériaux d’un autre genre, mais nous y reviendrons. Bref, il y a dans ma valise de bricolage toute une série de choses : une bobine de ficelle, des pinces, des clés, un marteau, des vis et clous, une scie, du papier de verre, des fusibles, des pinceaux, des joints, des bouts de bois, des chevilles, des tournevis,… De quoi refaire le monde, si l’occasion se présente.

 

Refaire le monde

Refaire le monde. Peut être pas le grand, mais au moins le mien. C’est le sens du bricolage, trop souvent attribué à celles et ceux qui ne savent pas vraiment, qui n’ont ni plan, ni moyen. L’affaire n’est pas très sérieuse au regard des ordonnateurs du monde et autres adeptes d’une organisation rationalisée et normative des façons de vivre, qui s’autorisent à peser assez lourdement sur le cours des choses, (c’est une des qualités des bricoleurs de ne s’occuper que du léger) mais il s’agit d’un esprit qu’il convient de réhabiliter comme mode vie, de relation, d’action ou de pensée précisant qu’il n’est pas opportun de l’imposer contre toutes autres formes d’être.

 

Arranger ingénieusement

Le terme de bricolage est recouvert à première vue d’un voile négatif et péjoratif puisqu’il désigne couramment une activité ne présentant à priori aucun caractère sérieux, rationnel, solide. Tout au plus occupe-t-il aujourd’hui une place dans une économie domestique du dimanche comme passe-temps. D’ailleurs les définitions usuelles invitent à « s’occuper chez soi à de menus travaux manuels (réparation, entretien, aménagement » ou encore à « réparer provisoirement et de façon approximative » et « d’arranger grossièrement avec des moyens de fortunes, sans avoir recours à un professionnel ».

L’étymologie du mot nous enseigne qu’il est issu du langage guerrier, la « bricole » étant une catapulte destinée à rompre les murailles. Par référence à la trajectoire du projectile, il est ensuite employé à propos d’un ricochet puis d’un zigzag pour éviter les obstacles. Le verbe s’applique ainsi au jeu de balle et de billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. Le passage au sens moderne se fait au milieu du XIXème siècle, époque où le verbe signifie « exécuter de menus travaux » puis « arranger ingénieusement », l’accent étant mis sur l’idée de manier adroitement.

 

Faire avec les moyens du bord

La définition du bricolage met en avant l’idée d’un arrangement avec « les moyens du bord » et notamment avec des éléments recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». Dans La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss indique : « le propre (…) du bricolage est d’élaborer des ensembles structurés mais en utilisant des résidus et des débris d’événement : des bribes et des morceaux, témoins fossiles de l’histoire d’un individu ou d’une société ». Selon l’auteur, « le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de taches diversifiées ; mais à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les moyens du bord ». Et ces moyens sont « le résultat contingent de toute les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec des résidus de constructions et de destructions antérieures ».

 

Quelque chose de soi-même

Ainsi (2), le bricoleur collecte au gré de sa vie des ressources, c’est-à-dire des objets hétéroclites, des idées, des savoirs divers,  qui constitueront son stock, sur la base du simple principe que « ça peut toujours servir ». Poussé à agir, le bricoleur engage un dialogue avec les éléments de son stock pour trouver les éléments qui, agencés les uns les autres, permettront d'obtenir un dispositif adéquat. L'arrangement final ne sera jamais tel qu’espéré, ni que tel autre qui lui aurait été préféré mais il est considéré comme satisfaisant dès lors qu'il « marche » sans exigence de performance spécifique. Enfin, le bricoleur est attaché à son bricolage parce qu'il y met quelque chose de lui-même, « racontant, par les choix qu’il opère entre des possibles limités, le caractère et la vie de son auteur  (3) ».

A partir de « Essai de construction de l'idéaltype du bricoleur », R Duymedjian, ESCHIL, 2008.

La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss, 1962.


Réaménager notre espace

Alors cette approche se prête bien sur aux rapports que nous entretenons avec nos habitations, lieux idéaux du stockage et de l’arrangement, mais pour peu qu’on lui accorde une attention, elle s’applique également à de multiples champs de la vi (4).

Concernant nos pratiques d’habiter, Michel Bonetti (5) nous indique par exemple que chaque nouvel habitat nous oblige à réaménager notre rapport à l’espace et à recomposer des éléments historiques, sociaux, relationnels qui le constitue : « les éléments disparates se mélangent, se superposent, se combinent pêle-mêle dans un processus de condensation. Il s’agit d’un véritable bricolage de matériaux spatiaux et de significations attachées à différents espaces qui sont projetées sur le lieu dans lequel on vit ».

Michel Bonetti, Le Bricolage imaginaire de l’espace, 1994.

 

Une expression artistique affranchie des règles

Marielle Magliozzi (6) évoque pour sa part la valeur artistique du bricolage, au travers de créations architecturales « marginales », telle que le Palais Idéal de Facteur Cheval « construction merveilleusement complexe et aboutie », réalisé sans véritable projet établi et avec les moyens du bord par un postier pédestre qui collectait des pierres lors de ces tournées. « Ainsi, d’une activité populaire liée à l’occupation du temps libre, le bricolage devient une expression artistique ingénieuse et affranchie des règles et du système. »

 

Faire et refaire le monde social qui est le sien

Claude Javeau (7) a pu décrire le monde social et l’activité des acteurs sociaux comme une forme de bricolage : « Les hommes se livrent à un bricolage toujours recommencé pour produire et reproduire ce qu’on a coutume d’appeler société ». Le monde social n’étant finalement qu’un ensemble d'arrangements entre individus qui ne cessent, dans le cours des interactions qui les unissent, de faire et de refaire le monde social qui est le leur. Loin de l’acteur exclusivement agi par des conditionnements socioculturels ou de l’acteur rationnel mû par son seul intérêt, il s’agit d’envisager un acteur bricoleur (8) : « un acteur ne disposant pas toujours, et plutôt rarement, de préférences clairement établies et hiérarchisées, de toute l’information disponible, des savoirs et des moyens suffisants pour agir comme il le souhaiterait. Bref, un acteur contraint, limité de bien des manières mais qui agit quand même. Comme le « bricoleur du dimanche », il fait avec ce qu’il a, parce qu’il doit faire et que les situations s’imposent à lui ».

Il est d’ailleurs tentant de rappeler le lien entre l’art et l’ordre du monde social : « Si l’on devait représenter l’ensemble social par une image, écrit le sociologue Jean-Daniel Reynaud dans Les Règles du jeu (1989), ce serait plutôt une machine de Tinguely, compliquée et bruyante, et qui peut être indéfiniment bricolée. Avec la différence que personne ne l’a construite et qu’elle produit une grande quantité de choses hétérogènes » (9).

Personne n’a construit cette machine ?

 

La nature elle-même agit à la manière d’un bricoleur

Sur cette question de l’évolution humaine, François Jacob (10) prix Nobel de physiologie apporte  une réflexion qui reprend les conclusions de Lévi-Strauss : « L'évolution ne tire pas ses nouveautés du néant. Elle travaille sur ce qui existe déjà, soit qu'elle transforme un système ancien pour lui donner une fonction nouvelle, soit qu'elle combine plusieurs systèmes pour en échafauder un autre plus complexe. Le processus de sélection naturelle ne ressemble à aucun aspect du comportement humain. Mais si l'on veut jouer avec une comparaison, il faut dire que la sélection naturelle opère à la manière non d'un ingénieur, mais d'un bricoleur ; un bricoleur qui ne sait pas encore ce qu'il va produire, mais récupère tout ce qui lui tombe sous la main, les objets les plus hétéroclites, bouts de ficelle, morceaux de bois, vieux cartons pouvant éventuellement lui fournir des matériaux ; bref, un bricoleur qui profite de ce qu'il trouve autour de lui pour en tirer quelque objet utilisable.(...) L'évolution procède comme un bricoleur qui pendant des millions et des millions d'années, remanierait lentement son œuvre, la retouchant sans cesse, coupant ici, allongeant là, saisissant toutes les occasions d'ajuster, de transformer, de créer.(...) L’évolution est ainsi fondée sur une sorte de bricolage moléculaire, sur la réutilisation constante du vieux pour faire du neuf. »

 

Le refus des mots d’ordre et de la standardisation

En résumé, il semble que le bricolage traverse de nombreux champs de compréhension du monde, alors pourquoi ce sujet ?

Parce qu’il en va d’une illusion et d’une réalité navrante du monde laissant autorité à ceux qui savent au détriment des autres. Valérie Marange (11) nous indique à ce propos que « c’est là sans doute que se joue la ligne de partage entre la pensée majoritaire liée au désir de faire science, et de régner au nom de la vérité sur les autres modes de pensée et de vie, et une pensée mineure, qui se lie au style et à la tactique, et conçoit donc toujours l’éventualité d’autres manières, d’autres constructions de vérités que la sienne propre ».

Il me semble donc que soutenir le bricolage c’est (re)prendre possession de notre monde, en refusant les « mots d’ordre » de la standardisation et du contrôle normatif des pensées, des pratiques et de notre environnement. C’est engager un dialogue avec nos ressources et à nos moyens. C’est élaborer des constructions singulières en recherchant nos propres arrangements. C’est tenter de nouvelles coopérations et retrouver notre « pouvoir d’invention ». C’est réhabiliter un travail de terrain dans la cité en osant nos affaires. C’est se réapproprier notre présent et notre avenir. C’est « réouvrir une voie non-dogmatique permettant d’élaborer le travail affectif qui fait que la vie tient malgré tout ». C’est y mettre de nous. (12)

 

Au bout du compte, le bricolage pose la question de l’ordre du monde en se rappelant avec Jacques Prévert que « les désordres humains ne sont pas dans l’ordre des choses ».

 

Cela étant, il me faut retourner à mon bricolage.

Pierre Mercier

 

1.Michel Serres, Les cinq sens, 1985.

2.A partir de « Essai de construction de l'idéaltype du bricoleur », R Duymedjian, ESCHIL, 2008.

3.La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss, 1962.

5.Michel Bonetti, Le Bricolage imaginaire de l’espace, 1994.

6.Marielle Magliozzi, Arts bruts, architectures marginales : un art du bricolage, 2008.

7.Claude Javeau., Le bricolage du social. Traité de sociologie, 2001.

8.« Bricolage, complexité et sciences sociales : quelques prolégomènes » P Roggero, ESCHIL, 2008.

9.« L’idée d’un monde social bricolé est-elle sociologiquement pertinente ? » C Thuderoz, ESCHIL, 2008.

10.François Jacob, Le jeu des possibles, 1981.

11.Valérie Marange, « pour une éthique du bricolage » 2002.

12.Valérie Marange, « pour une éthique du bricolage » 2002.



 

Le bricolage et le mythe ou le jeu avec les limites de la raison
Présentation par Etienne Duval


Un très vieux conte égyptien intitulé « Le conte de Rhampsinite » met en valeur le comportement d’un homme qui, à tout moment, affronte le risque de la mort en s’opposant au roi, pour faire gagner la vie. A la fin, séduit par son savoir faire, le souverain lui donne sa fille en mariage. L’histoire qui nous est racontée ici met en scène deux formes d’intelligence, celle de la raison que le roi croit s’approprier et celle du bricolage que met en œuvre un modeste Égyptien, fils de maçon. Malicieux, l’homme du peuple joue avec les limites de la raison pour tenter de la dépasser et gagner ainsi la partie engagée avec le roi, qui est aussi un jeu avec la mort. Il finit par avoir raison contre la raison parce que, comme Prométhée, il sait faire jaillir l’éclair de lumière qui la fonde. Avec le bricolage, il a découvert le secret du feu de l’intelligence. Mais ce feu a besoin de la raison pour que l’homme trouve sa pleine dimension au-delà d’une toute-puissance illusoire. C’est ce que veut évoquer la fin du conte, qui se termine par le mariage avec la fille du roi.


Le conte de Rhampsinite

 

Le roi Rhampsinite possédait un trésor considérable, si grand que, parmi ses successeurs, non seulement pas un ne l'a dépassé, mais aucun n'a pu accumuler, de bien loin, autant de richesses. Soucieux de mettre ce trésor à l'abri des voleurs et pour le tenir en sûreté, il fit bâtir un caveau en pierre de taille, situé sur le côté du palais et de telle façon qu'une des murailles se trouvait en bordure et accessible du dehors. Le maçon qui construisit le caveau s'arrangea pour placer dans ce mur une pierre bien taillée et bien ajustée, si adroitement que deux hommes ordinaires, ou même un seul d'une force au-dessus de la moyenne, pouvaient, sans trop d'effort, la saisir, la tirer et l'ôter de sa place. Lorsque le caveau fut achevé, le roi y fit entasser toutes les richesses de son trésor, satisfait de le croire bien en sécurité. A quelque temps de là, le maçon, sentant approcher la fin de sa vie, fit appeler ses enfants, qui étaient deux fils, et leur révéla comment il avait pourvu à leur avenir en usant d'artifice, et comment le caveau du roi avait été construit de manière à leur permettre de vivre dans l'abondance.

Et après leur avoir clairement expliqué le moyen d'ôter la pierre, et de la remettre ensuite en place, après leur avoir bien recommandé de prendre certaines précautions, qui feraient d'eux en secret les grands trésoriers du roi, il passa de sa vie à trépas. Les enfants, bien entendu, ne tardèrent guère à se mettre en besogne. Ils allèrent de nuit rôder autour du palais du roi, reconnurent aisément la pierre, l'ôtèrent de sa place et emportèrent une bonne somme d'argent. Mais le sort voulut que le roi vienne inspecter son caveau ; il fut tout étonné de constater que le niveau de l'or dans ses coffres avait fortement baissé. Il ne savait qui accuser ni qui soupçonner, le sceau apposé par lui-même sur la porte était intact et bien entier, le caveau exactement clos et fermé. Après y être retourné deux ou trois fois, il constata que le contenu des coffres ne cessait pas de diminuer. Alors, pour empêcher les larrons d'agir si librement et de retourner tranquillement chez eux ensuite, il fit fabriquer des pièges et les fit installer auprès des coffres qui contenaient son trésor.

Les voleurs arrivèrent une belle nuit selon leur coutume et l'un deux se glissa dans le caveau ; mais soudain, comme il approchait d'un coffre, il se trouva pris au piège. Se rendant bien compte du danger où il était, il appela vite son frère, lui montra sa piteuse situation et lui conseilla d'entrer dans le caveau pour lui trancher la tête, afin qu'il devînt impossible de le reconnaître et que son frère ne fût pas compromis et perdu avec lui. Le frère pensa que le conseil était sage, et il l'exécuta sur-le-champ. Puis il remit la pierre en place et s'en retourna chez lui, en emportant la tête. Quand le jour reparut, le roi entra dans son caveau. Le voilà fort effrayé de voir le corps du larron pris au piège et sans tête, sans qu'il n’ y eût nulle part trace d'entrée ni de sortie. Ne sachant comment se tirer de pareille aventure, le roi imagina de faire pendre le corps du mort sur la muraille de la ville, de la faire surveiller et de charger les gardes d'arrêter et de lui amener toute personne, homme ou femme, qu'ils verraient pleurer auprès du pendu ou s'apitoyer sur le sort du mort sans tête.

Lorsqu'elle vit le corps qui était ainsi troussé, haut et court, la mère, en proie à une grande douleur, ordonna à son fils, le survivant, d'avoir à lui apporter le corps de son frère. Elle le menaça, s'il se refusait à obéir, d'aller trouver le roi et de lui révéler qui pillait son trésor. Le fils, qui connaissait sa mère et qui savait qu'elle prenait les choses à coeur, et que rien ne la ferait changer, quelque remontrance qu'il lui fît, réfléchit et finit par inventer une ruse. Il fit mettre le bât (selle rudimentaire de bête de somme) sur certains ânes qu'il se procura, les chargea d'outres en peau de chèvre, pleines de vin, puis les chassa devant lui. Arrivé auprès des gardes, c'est-à-dire à l'endroit où était le pendu, il délia deux ou trois de ces outres en peau de chèvre, et devant le vin qui coulait à terre, se mit à pousser de grandes exclamations, à se donner de grands coups sur la tête, et à avoir l'air bien empêtré d'un homme qui ne sait par quel bout commencer pour réparer le désastre, ni vers lequel de ses ânes il doit se tourner en premier.

Les gardes, voyant se répandre à terre cette grande quantité de vin, coururent au secours, se disant que recueillir ce vin perdu serait pour eux autant de gagné. Le marchand, derrière les ânes, se mit à leur dire des injures et fit semblant d'être fort en colère. Les gardes furent donc bien polis avec lui, et complaisant ;  peu à peu, il s'apaisa et modéra sa colère, et à la fin il détourna ses ânes du chemin pour rafistoler et recharger. La conversation continua de part et d'autre ; de petits propos en petits propos, un des gardes jeta au marchand une bonne plaisanterie dont celui-ci ne fit que rire et même, il finit par leur adjuger une outre de vin. Ils ne tardèrent pas à s'asseoir là et à se mettre à boire, et le marchand leur tint compagnie, et vu leur bonne volonté et leur soif, il leur donna encore le reste de son chargement, et ils burent le contenu de toutes les outres de peau de chèvre, pleines de vin. Quand ils eurent tout bu, ils étaient tous ivres-morts, le sommeil les prit et ils s'endormirent sur place, sans pouvoir bouger.

Le marchand attendit, jusque bien avant dans la nuit, puis alla dépendre le corps de son frère et, se moquant des gardes à son tour, il leur rasa à tous la barbe de la joue droite. Puis, il chargea le corps de son frère sur les ânes, les poussa du côté du logis, et rentra, ayant obéi aux ordres de sa mère. Le lendemain, lorsque le roi fut averti de ce qui s'était passé et qu'il sut comment le corps du larron avait été habilement dérobé, il fut grandement vexé. Voulant à tout prix retrouver celui qui l'avait si finement joué, il chargea une des princesses, sa fille, réputée pour son esprit malin, de rechercher le coupable. Il fut entendu qu'elle attirerait les passants au palais pour bavarder avec eux et qu'elle s'arrangerait pour leur faire dire, en les poussant à se vanter, ce que chacun d'eux avait fait en sa vie de plus prudent et de plus méchant ;  et si l'un d'eux racontait le tour du larron, vite, elle devait le saisir et ne pas le laisser partir. La princesse obéit, mais le larron, entendant raconter tout ça, voulut encore jouer au plus fin avec le roi.

Et qu'est-ce qu'il inventa ? Il coupa le bras d'un mort récent, et le cachant sous sa robe, il s'achemina vers le palais. Il rendit visite à la princesse et les voilà en grande conversation. Bien entendu, elle lui posa la même question qu'aux autres :" Contez-moi donc ce que vous avez fait dans votre vie, de plus malin et de plus méchant ? " Il lui conta donc comment son crime le plus énorme avait été de trancher la tête de son frère pris au piège dans le caveau du roi, et que son action la plus malicieuse avait été d'enivrer les gardes afin de pouvoir dépendre le corps de son frère. La princesse, dès qu'elle eut compris à qui elle avait affaire, tendit la main. Mais le larron lui laissa prendre le bras du mort qu'il avait tenu caché, et tandis qu'elle l'empoignait ferme, il fila. Elle se trouva trompée, car il eut le loisir de sortir et de s'enfuir bien vite.

Quand la chose fut rapportée au roi, il s'étonna, émerveillé de l'astuce et de la hardiesse de cet homme. Il ordonna qu'on fît publier par toutes les villes de son royaume qu'il pardonnait à ce personnage, et que s'il voulait venir se présenter à lui, il lui donnerait de grands biens. Le larron eut confiance en la publication faite au nom du roi et il s'en vint vers lui se déclarer. Quand le roi le vit, il le jugea un oiseau rare, et il lui donna sa fille en mariage comme au plus malin des hommes. N'avait-il pas, en effet, donné la preuve de la malice des Égyptiens qui en remontrent à toutes les nations.

http://mythesgrec.ibelgique.com/egypte.htm

 

 

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Published by Duval Etienne
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commentaires

Etienne Duval 27/04/2009 08:47

Mireille Debard te communique son e-mail :rmdebard@wanadoo.frBonnes retrouvailles !

gudefin 26/04/2009 16:07

Rien à voir avec tout ça mais j'aimerai prendre contact avec Mireille Debard, quand j'avais 18 ans je gardais les enfants David??? aussi le temps a passé... mais cette Mireille m'a accueillie... aidé... il serait temps que je dise Merci - Christine Gudefin

Etienne 11/03/2009 23:15

Me voilà bien rassuré !

Gérard Jaffredou 11/03/2009 23:14

Peu de danger. Mon mur marche comme un pont. De plus il est bien solide et conçu pour être très ouvert. Tu peux venir voir.

Etienne 11/03/2009 15:03

C'est étonnant de voir que les mêmes réflexions surgissent au même moment chez des individus différents. Je suis en train de préparer un nouveau blog que j'ibntitulerai : Traverser la crise en passant de l'individu au sujet. L'individu morcelle, tend à tout transformer en marchandise, y compris les rapports sociaux. Le sujet, qui est un individu mais aussi un être social, donne de lui-même, interagit, crée. Créer c'est mettre une âme dans ce qu'on fait, c'est mettre du sujet et, par le fait même, c'est mettre aussi de la gratuité. Il me semble que la gratuité est l'espace du sujet, car qui dit sujet, au sens noble du terme, exprime le don de soi.Ne mets pas trop de murs entre toi et tes voisins !

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