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28 septembre 2014 7 28 /09 /septembre /2014 17:00

 

Le paradis de Bruegel

 

L’arbre, au cœur du mystère de la vie et figure de l’homme

 

Il y a très peu de temps, j’étais à La Tourette, où se trouve  un couvent construit par Le Corbusier. Au cours d’un repas, assis au réfectoire près de Christophe Boureux, frère dominicain, théologien et gestionnaire de la grande forêt locale, je l’ai écouté nous parler de l’arbre, de sa vie et de son mystère. J’étais littéralement fasciné, n’imaginant pas que cet être si familier, que nous côtoyons chaque jour, et présent sur la terre depuis plus de 300 millions d’années, pouvait nous livrer tant de secrets sur la création et sur l’homme lui-même. Aussi, après avoir évoqué la mort, j’ai décidé de consacrer un article de ce blog à la vie, en laissant l’arbre nous parler de lui-même.
 

Un arbre qui évoque le paradis

Nous dominant de sa stature et pouvant atteindre jusqu’à 50 mètres de hauteur, l’arbre est, à tout moment, en pleine effervescence ; il fabrique la vie à partir des éléments qui l’entourent. En même temps il améliore la qualité de l’eau qui ruisselle à ses côtés et rafraîchit l’air ambiant. La douceur de son ombre attire les promeneurs fatigués et les animaux qui s’accordent le temps de la digestion. Parfois même, il devient l’arbre de la parole, imposant à chacun de ses hôtes un peu plus de bienveillance pour arrondir les angles dans une discussion difficile. Très souvent, les oiseaux, les insectes et les petits animaux construisent sur ses branches leur propre habitat. Dans les villages, dans les villes, près des maisons et dans les champs eux-mêmes, il est l’ornement principal du paysage. Bien plus, il peut devenir notre père nourricier en nous offrant ses fruits, pommes, poires, cerises, noix, figues, prunes… et s’adaptant à tous les goûts. Il va même jusqu’à sacrifier son bois pour notre chauffage et notre ameublement. Certains ajoutent qu’il sait se faire médecin pour guérir nos maux. C’est ainsi qu’il donne naissance à de nombreux médicaments, depuis l’aspirine jusqu’à certains produits efficaces pour le traitement du cancer.
 

Ebauche de l’homme, il relie la terre et le ciel

Dans la Bible, dès le début de la Genèse, l’arbre est le compagnon principal de l’homme. Au milieu du jardin, il est majestueux et se présente comme l’arbre de Vie et l’image de tout ce qui est vivant sur terre. Dieu, pourtant, met en garde Adam et Eve : ils ne doivent toucher ni à l’arbre ni à ses fruits. Qu’est-ce à dire ? L’arbre et ses fruits ne sont-ils pas faits pour l’homme et les autres vivants ? Sans doute, mais il faut mettre de la distance pour éviter la toute-puissance. L’homme n’est pas le maître de la création : il doit la respecter et être à son service. Chacun peut voir que l’idée même de Dieu naît de la distance que l’être humain doit mettre entre lui et la Vie ; la Vie le précède et il ne peut en être le propriétaire. Il y a quelque chose qui le dépasse, quelque chose qu’il doit protéger. Dès l’origine, l’homme est présenté comme un être divin, le serviteur, le fils, mais il n’est pas Dieu (au sens fort du terme). Ce n’est pas lui qui est à l’origine de la Vie : il en est le simple dépositaire. Il acquiert pourtant, de ce fait, un statut exceptionnel : comme l’arbre, il est dans l’entre-deux, il relie la terre et le ciel.
 

Il fabrique de la vie avec la mort

Un conte indien nous dit que l’arbre de vie a deux branches : l’une porte la vie et l’autre porte la mort. Si, par mégarde, l’homme s’avisait de rejeter la branche qui porte la mort, ce serait la vie elle-même qui serait détruite. Assez paradoxalement la mort féconde la vie et c’est ainsi que l’on voit l’arbre fabriquer de la vie avec la mort. L’homme a tendance à considérer le gaz carbonique comme un déchet néfaste à la vie. De son côté, l’arbre, par le phénomène de la photosynthèse, sépare le carbone et l’oxygène pour en faire des composantes de la vie elle-même. Mais plus fondamentalement encore il utilise le squelette de cellules mortes, aux parois épaissies par de la lignine, pour construire le conduit de la sève brute, dont nous allons parler.
 

Le sang de l’arbre

Il appartient à l’arbre de fabriquer le sang qui lui permettra de vivre et de survivre. Ce sang, les hommes lui ont donné le nom de sève. Pour fabriquer la sève, l’arbre a besoin de carbone : le carbone est fourni par le gaz carbonique (CO2) contenu dans l’atmosphère. Il a aussi besoin d’oxygène : il la trouve, en même temps, dans le gaz carbonique et dans l’eau. Il lui faut enfin de nombreux sels minéraux qu’il va puiser dans le sol par ses racines : hydrogène, azote, soufre, phosphore, calcium, magnésium et potassium, qui sont dissous dans l’eau sous forme d’ions. Ces différents éléments, qui constituent avec l’eau la sève brute, sont conduits par un premier réseau de distribution jusqu’aux feuilles ; grâce à la photosynthèse, ils se transformeront en sève élaborée, formée principalement de glucides. Un second réseau transportera ce liquide pour nourrir toutes les cellules de l’arbre.

La sève prend son temps ; elle circule plus lentement que le sang des animaux. Ainsi, la vitesse de circulation de la sève brute est de 1 à 6 mètres à l’heure, celle de la sève élaborée est de 10 à 100 centimètres à l’heure.
 

L’arbre est un travailleur acharné

Chaque jour, l’arbre doit travailler pour faire monter l’eau et les sels minéraux jusqu’aux feuilles. Imaginons simplement un chêne adulte. Il doit, en une seule journée, transporter en hauteur, par ses canaux, jusqu’à trente mètres et plus, environ 200 litres d’eau.  Pour une forêt d’un seul hectare, ce sont 3000 à 5000 tonnes d’eau, qu’il faudra hisser, chaque année, jusqu’au sommet des arbres.
 

Il transpire abondamment

Une fois que l’eau a livré sa nourriture sous forme d’ions, elle devient inutile. Alertées, les feuilles vont alors se mettre à transpirer, rejetant alors par leurs stomates, ce dont l’arbre n’a plus besoin. De son côté, le soleil, qui agit par son rayonnement, fait passer cette eau de l’état liquide à l’état gazeux, favorisant ainsi la création de nuages ; ils déverseront, à nouveau, sur la terre, l’eau nécessaire aux plantes et aux animaux. Ainsi, on peut évaluer à 3000 tonnes, le volume d’eau, qu’une forêt d’un hectare, restituera annuellement à l’atmosphère grâce à la transpiration foliaire.
 

Son cœur n’est autre que le soleil lui-même

Pour réaliser son travail en faisant cheminer la sève brute et la sève élaborée, l’arbre ne dispose pas d’un moteur interne comme peut l’être le cœur des animaux. Plus simplement son cœur est le soleil lui-même. Il a, à son service, le moteur du ciel et de la terre (dans notre espace), qui fonctionne comme une gigantesque centrale nucléaire, sans avoir les inconvénients de nos usines atomiques. Ainsi, arrimé au soleil, l’arbre vit au rythme de l’univers.

 

L’énigme de « l’arbre de vie » au milieu du désert

Au Bahreïn, en plein désert, vit un arbre mystérieux, vieux de 400 ans et mesurant environ 10 mètres de haut. Il est à 2 kilomètres de Jebel Dukhan, point le plus élevé du désert. Il n’y a, à plusieurs kilomètres, aucune source d’eau, qui pourrait expliquer sa présence.  Les bédouins pensent que cet arbre a été béni par Enki, un dieu sumérien, associé à l’eau, et les habitants du Bahreïn croient avoir découvert le lieu du jardin d’Eden. Il est possible que les racines de « l’arbre de vie » descendent au plus profond de la terre pour s’alimenter à des sources d’eau encore inconnues. Mais jusqu’ici une telle hypothèse n’a pas été confirmée. Ce qui est sûr, c’est que cet arbre, comme tout arbre, porte en lui le mystère de la vie. Bien plus, le paradis est là où l’homme, se libérant de la toute-puissance, en vient à respecter et à servir la Vie elle-même.

 

Quelques références

Les livres de Francis Hallé : Eloge de la plante, Points Seuil, 1999 et Plaidoyer pour l’arbre, Actes Sud 2009.

L’article du professeur R. Raynal : « L’eau et la plante, comment faire circuler du « sang » sans cœur ? », juin 2003, http://www.exobiologie.info/articles/page7/page7.html

Sur « L’arbre du vie » du Bahreïn, http://www.maxisciences.com/arbre-de-vie/l-arbre-de-vie-du-bahrein-mystere-de-la-nature_art12618.html

De Jean Lamontagne, « Importance de nos arbres », http://arboquebec.com/importance

Etienne Duval

 

Image créée spécialement pour ce site par Flavian Dubourget (2014)

 

Quelle présence !

 

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Published by Duval Etienne
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commentaires

M-C Christophe 18/01/2015 15:29

Peut-on rajouter à ta bibliographie?
L'arbre de Mrozek
à l'humour, grinçant et tendre au fond , d'une profondeur décalée et décapante..

anne kova 08/10/2014 08:13

A lire ton article sur les arbres, je t'envoie un texte que j'ai écrit... c'est la première histoire du spectacle "Arbre, je te vois!"...


Quand il est né, ses parents ont planté pour lui un noyer… L’enfant et l’arbre ont grandi ensemble.
L’enfant est devenu un fier jeune homme, l’arbre, un fier noyer donnant abondance de noix.

Le fier jeune homme devenu père avait sans doute passé trop de temps à l’ombre du noyer, et à la naissance de ses enfants, il a oublié de planter des arbres… On dit que l’ombre des noyer est si dense, qu’elle peut faire perdre la mémoire…A la décharge de ce jeune père, il n’avait à ce moment là, ni jardin ni champ où planter un arbre.

Ses enfants ont quand même grandi et ont trouvé d’autres arbres à escalader et de belles raisons de vivre et de s’épanouir.

Le fier jeune homme est devenu grand-père. Et là, riche d’un grand jardin, il n’a pas laissé passé la naissance de ses petits enfants.

Pour la première petite fille : Un chêne, roi des arbres.
Dans le temps d’avant le temps, les arbres cherchaient leur roi. Ils sont allés voir l’olivier et lui ont dit : Toi dont les fruits plaisent même aux dieux, soit notre roi !
Mais l’olivier n’avait que faire du pouvoir et il a refusé.
Les arbres sont allés voir le figuier et lui ont dit : Toi qui a connu le premier homme, toi dont les fruits ont évité bien des famines, sois notre roi !
Le figuier a préféré grandir là ou bon lui semblait, il a préféré la liberté et a refusé.
Les arbres sont allés trouver le chêne et lui ont dit : Toi dont le tronc abrite des esprits, toi qui descends au plus profond de la terre et monte jusqu’au ciel, toi qui es juste, sois notre roi ! Et le chêne a accepté.
Et c’est ainsi que pour la première des petites filles, qui sera aussi grande qu’une reine un arbre roi a été planté.

Pour la seconde des petites filles : un hêtre pourpre. Ses feuilles rouges sont un cadeau des fées. Mais cette petite fille était peut-être bien une fée…

Arrive le premier des petits fils. Il fallait au moins un arbre de sagesse. Et c’est un ginkgo, l’arbre aux mille écus qui a été planté, avec sa pluie de feuilles couleur d’or à l’automne. En Chine, c’est grâce à un gingko que le petit chaperon rouge échappe au loup…

Pour le second des petits fils qui sera forcément poète, c’est un merisier au bois précieux qui trouve sa place dans le jardin. Avant d’être bouquet de mariée en haut de l’armoire de mariage, ses branches se couvrent de multitudes de fleurs blanches au printemps, comme autant d’étoiles dans le ciel.

Et pour le dernier des petits fils, un châtaigner ou arbre à pain. Pour qu’il puisse plus tard couper des branches, en faire des clisses et des paniers. Et les remplir de ce qu’il faut pour être rassasié.

Etrange forêt que ce mélange : chêne, hêtre, ginkgo, merisier et châtaignier… Les arbres ont grandi, Le grand-père qui les avait planté a du quitter leurs ombres pour un jardin plus modeste à la mesure de ses forces déclinantes.

Le temps a passé, comme il passe dans les contes, comme il passe dans la vie. Un jour, la mère a voulu voir les arbres de ses enfants et neveu : chêne, hêtre, ginkgo, merisier, châtaignier ....

Le maitre du jardin avait changé, mais il suffisait de demander.

La mère a frappé, expliqué, demandé si elle pouvait juste saluer les arbres.

Et elle a vu.
Un chêne aussi grand, beau et épris de justice que sa fille ainée.
Un ginkgo aussi éclatant que le bonheur de vivre de son neveu.
Le merisier et le châtaignier jouant avec le vent heureux, comme ses fils dans la vie, au milieu des voisins venus de la forêt d’à coté…

Mais de hêtre, il n’y en avait plus. L‘été trop chaud trois années plus tôt l’avait tué. Il était mort. Mort le même été que la fée pour qui il avait été planté…

Danièle Petel, Maharajah 18/10/2014 23:00

J'ai bien compris Danièle. Les Indiens respectent la vie sous toutes ses formes, même lorsque ces formes apparaissent en dehors de la norme. Il est bien possible que Celui que les hommes appellent Dieu nous parle avec une force particulière en dehors de la norme.C'est une très bonne leçon !

Danièle Petel, Maharajah 18/10/2014 22:53

Bonsoir Etienne
Oui la vie quelque fois s’égare mais ne baisons pas les bras. Donc voici un avis sur la naissance du petit veau…
Danièle

Vaches sacrées Vaches sacrifiées

Pour les Indiens, les vaches sont sacrées. L'Inde possède le plus grand cheptel bovin du monde, et pourtant, curieusement elle a été protégée lors la crise de la vache folle (1986 – 2000). Tandis que le monde occidental, empêtré dans sa course folle à la productivité était obligé sacrifier des millions de bovins.
Quel regard portent les Indiens sur cette crise de la vache folle ? Pour répondre à ces questions, Thomas Balmès (réalisateur du très beau documentaire s’est rendu en Inde dans un gaushala sorte de maison de retraite où les hindous recueillent les vaches âgées malades ou infirmes. Elles sont soignées et nourries jusqu'à leur mort.

Appuyez sur Danièle Petel, Maharajah

Le veau à trois yeux 15/10/2014 17:15

Pour vous distraire : un veau à trois yeux ?

Les Indiens semblent considérer ce veau comme une bénédiction de la Vie. De mon point de vue, il me semble plutôt que la vie, pour une raison ou pour une autre, s'est égarée. Je ne sais pas ce que vous en pensez.

Appuyez sur le veau à trois yeux.

Francis Cabrel 09/10/2014 15:40

L'arbre va tomber

Les branches salissaient les murs
Rien ne doit rester
Le monsieur veut garer sa voiture
Nous, on l'avait griffé
Juste pour mettre des flèches et des cœurs
Mais l'arbre va tomber
Le monde regarde ailleurs

L'arbre va tomber
Ça fera de la place au carrefour
L'homme est décidé
Et l'homme est le plus fort, toujours
C'est pas compliqué
Ça va pas lui prendre longtemps
Tout faire dégringoler
L'arbre avec les oiseaux dedans !
Y avait pourtant tellement de gens
Qui s'y abritaient
Et tellement qui s'y abritent encore
Toujours sur nous penché
Quand les averses tombaient
Une vie d'arbre à coucher dehors
L'arbre va tomber
L'homme veut mesurer sa force
Et l'homme est décidé
La lame est déjà sur l'écorce
Y avait pourtant tellement de gens
Qui s'y abritaient
Et tellement qui s'y abritent encore
Toujours sur nous penché
Quand les averses tombaient
Une vie d'arbre à coucher dehors

L'arbre va tomber
On se le partage déjà
Y a rien à regretter
C'était juste un morceau de bois
Un bout de forêt
Avancé trop près des maisons
Et pendant qu'on parlait
L'arbre est tombé pour de bon !
Y avait pourtant tellement de gens
Qui s'y abritaient
Et toutes ces nuits d'hiver
Quand les averses tombaient
T'as dû en voir passer
Des cortèges de paumés
Des orages, des météores
Et toutes ces nuits d'hiver
Quand les averses tombaient
Une vie d'arbre à coucher dehors
À perdre le nord
À coucher dehors.


Appuyer sur Francis Cabrel pour écouter sa chanson !

Etienne Duval 08/10/2014 09:10

Ce conte m'émeut beaucoup non seulement parce qu'il est beau, mais aussi parce qu'il est vrai. Je vais raconter une expérience, vieille d'une trentaine d'années. Dans ma salle de séjour, j'avais une plante qui s'élevait jusqu'au plafond. Elle était belle au point de ressembler à un arbre. Or mon père nous quitta au début de l'automne. La belle plante ne put subsister à cette perte subite. Elle mourut à son tour. Peut-être y avait-il d'autres raisons, qui pouvaient expliquer cette disparition. Mais plus sûrement la plante traduisait, à sa manière, le deuil qui venait de m'affecter.

Yves Bajard 04/10/2014 08:58

Merci Etienne pour ce beau texte sur l'Arbre, figure de l'homme. Peut-être que le silence, la méditation, l'oubli de soi nous permettent t-ils de retrouver les mêmes coïncidences avec l'arbre, la même présence au monde. En tout cas j'essaie de continuer cet effort même si le monde ne me répond pas.

Le veilleur 05/10/2014 08:58

Pour assurer l'avenir de la Vie, il faut veiller.

Le maître du jardin 05/10/2014 08:57

Le maître du jardin


Il était un roi d’arménie. Dans son jardin de fleurs et d’arbres rares, poussait un rosier chétif et pourtant précieux entre tous. Le nom de ce rosier était Anahakan. Jamais, de mémoire de roi, il n’avait pu fleurir. Mais s’il était choyé plus qu’une femme aimée, c’était qu’on espérait une rose de lui, l’Unique dont parlaient les vieux livres. Il était dit ceci : « Sur le rosier Anahakan, un jour viendra la rose généreuse, celle qui donnera au maître du jardin l’éternelle jeunesse. »

Tous les matins, le roi venait donc se courber dévotement devant lui. Il chaussait ses lorgnons, examinait ses branches, cherchait un espoir de bourgeon parmi ses feuilles, n’en trouvait pas le moindre, se redressait enfin, la mine terrible, prenait au col son jardinier et lui disait : « Sais-tu ce qui t’attend, mauvais bougre, si ce rosier s’obstine à demeurer stérile ? La prison ! L’oubliette profonde ». C’est ainsi que le roi, tous les printemps, changeait de jardinier. On menait au cachot celui qui n’avait pu faire fleurir la rose. Un autre venait, qui ne savait mieux faire, et finissait sa vie comme son malheureux confrère, entre quatre murs noirs.

Douze printemps passèrent, et douze jardiniers. Le treizième était un fier jeune homme. Il s’appelait Samvel. Il dit au roi : « Seigneur, je veux tenter ma chance. » Le roi répondit : « Ceux qui t’ont précédé étaient de grands experts, des savants d’âge mûr. Ils ont tous échoué. Et toi, blanc-bec, tu oses ! – Je sens que quelque chose, en moi, me fera réussir, dit Samvel. – Quoi donc, jeune fou ? – La peur, Seigneur, la peur de mourir en prison ! »

Samvel, par les allées du jardin magnifique, s’en fut à son rosier. Il lui parla longtemps à voix basse. Puis il bêcha la terre autour de son pied maigre, l’arrosa, demeura près de lui, nuit et jour, à le garder du vent, à caresser ses feuilles. Il enfouit ses racines dans du terreau moelleux. Aux premières gelées, il l’habilla de paille. Il se mit à l’aimer. Sous la neige, il resta comme au chevet d’un enfant, à chanter des berceuses. Le printemps vint. Samvel ne quitta plus des yeux son rosier droit et frêle, guettant ses moindres pousses, priant et respirant pour lui. Dans le jardin, des fleurs partout s’épanouirent, mais il ne les vit pas. Il ne regardait que la branche sans rose. Au premier jour de mai, comme l’aube naissait : « Rosier, mon fils où as-tu mal ? » A peine avait-il dit ces mots qu’il vit sortir de ses racines un ver noir, long, terreux. Il voulut le saisir. Un oiseau se posa sur sa main, et, les ailes battantes, lui vola sa capture. A l’instant, un serpent surgit d’un buisson proche. Il avala le ver, il avala l’oiseau. Alors un aigle descendit du haut du ciel. Il tua le serpent, le prit dans ses serres, s’envola. Comme il s’éloignait vers l’horizon où le jour se levait, un bourgeon apparut sur le rosier. Samvel le contempla, il se pencha sur lui, il l’effleura d’un souffle, et lentement la rose généreuse s’ouvrit au soleil du matin. « Merci, dit-il, merci. »

Il s’en fut au palais en criant la nouvelle. Le roi était au lit. Il bâilla. Il grogna. « Moi qui dormais si bien ! – Seigneur, lui dit Samvel, la rose Anahakan s’est ouverte. Vous voilà immortel, ô maître du jardin ! » Le roi bondit hors de ses couvertures, ouvrit les bras, rugit : « Merveille ! » En chemise, pieds nus, il sortit en courant. « Qu’on poste cent gardes armés de pied en cap autour de ce rosier ! dit-il, gesticulant. Je ne veux voir personne à dix lieues à la ronde ! Samvel, jusqu’à ta mort, tu veilleras sur lui ! » Samvel lui répondit : « Jusqu’à ma mort, Seigneur ».

Le roi, dans son palais, régna dix ans encore, puis, un soir, il quitta ce monde en disant ces paroles : « Le maître du jardin meurt comme tout le monde. Tout n’était que mensonge. – Non, dit le jardinier, à genoux près de lui. Le maître du jardin, ce ne fut jamais vous. La jeunesse éternelle est à celui qui veille, et j’ai veillé, Seigneur, et je veille toujours, de l’aube au crépuscule, du crépuscule au jour. Il lui ferma les yeux, baisa son front pâle, puis sortit sous les étoiles. Il salua chacune. Il dit : « Bonsoir, bonsoir, bonsoir ». Samvel avait le temps désormais, tout le temps. (Conte d’Arménie, Henri Gougaud, L’arbre d’amour et de sagesse, Ed. du Seuil)

L'oiseau porteur du mystère de la vie 04/10/2014 18:26

L'oiseau exprime la parole cachée de l'arbre.

Le chant de l'oiseau perché sur un arbre 04/10/2014 18:23

Le long chant d’oiseau


On raconte qu’en Italie un saint homme traversait une forêt
En méditant sur cette parole des psaumes :
« Mille années devant tes yeux sont comme le journée d’hier, qui est passée. »

Soudain, son attention fut captée par le chant d’un oiseau,
Sur la haute branche d’un arbre.
Le saint homme leva la tête et écouta le chant merveilleux de cet oiseau,
Pendant une heure, dans le plus grand ravissement.
Après quoi, il se dit qu’il était temps de rentrer et se mit en route.

Mais, au sortir de la forêt, en s’avançant dans un paysage autrefois familier,
Il ne reconnaissait rien.
Des maisons où on l’accueillait avec chaleur, le matin même,
N’étaient, dans l’après-midi, que ruines offertes aux ronces.
D’autres demeures s’élevaient là où, au matin de ce même jour,
Il n’y avait que terre et roches.
Quant aux gens qu’il rencontra,
Outre que leurs vêtements lui parurent singuliers,
Il ne les connaissait pas.

Le saint homme avait passé trois cents ans
A écouter le chant de l’oiseau, trois siècles entiers.
Les feuilles étaient tombées trois cents fois, autour de lui,
E, trois cents fois, elles avaient reverdi,
Mais l’homme conservait la même apparence,
Oublieux du poids de la chair, de la fatigue,
Des hurlements de la faim, de la voracité du temps.
Captivé par une goutte invisible
De ce que les chroniqueurs ont appelé le paradis,
Il s’était vu protéger de la nuit, de la vieillesse et de la mort.

Après quoi, il reprit sa vie, attentif à tous les chants d’oiseaux.
Il revint, à plusieurs reprises, à la même place, dans la forêt.
Mais le phénomène de ravissement ne se produisit jamais plus.
(Le cercle des menteurs de J.-C. Carrière)

Le message de l'arbre 04/10/2014 18:18

L'arbre se fait l'écho d'un message éternel : il faut faire sa place à l'autre...

Charles Lallemand 01/10/2014 02:31

"Des arbres qui marchent" : la métaphore qu’évoque Renée Azéma à propos de son texte d’évangile préféré, celui de Marc 8/23 : « J’aperçois des gens, c’est comme si c’était des arbres que je les vois marcher », dit l’aveugle avant qu’il ne voit tout-à-fait clair, cette métaphore, personnellement, me fait m’interroger sur la métaphore elle-même, celle de "l’arbre généalogique" avec la racine, le tronc et le branches qui - observe Pierre Legendre dans "L’inestimable objet de la transmission" (p.219) – a permis à la tradition européenne de signifier à l’humain dans sa quête d’identité la diversification des lignes et des places mais à condition de ne pas perdre de vue qu’il s’agit là d’une métaphore et qu’entre le questionnement généalogique des humains et la démarche scientifique autour de l’objet végétal, animal - avec ces notions de "famille" empruntées par la botanique et la zoologie au vocabulaire juridique - il y a un franchissement impossible, celui des frontières ultimes du semblable : Non, les arbres ne marchent pas, n’en déplaise à la beauté de l’image !
Alors, certes, observait Lamarck en 1825, « les végétaux font de la terre entière un jardin immense, au milieu duquel nous nous trouvons placés », mais, précisait un autre botaniste, C.Linné un siècle avant : « Les végétaux ne semblent vouloir rien d’autre que se nourrir et se protéger. Comme ils n’expriment de refus par aucun signe, nous ne sommes nullement touchés de pitié envers les plantes. » Notre quête identitaire d’un semblable se tourne alors vers les animaux qui, eux, se déplacent ; et l’humain ne serait-il rien de plus, selon Aristote, qu’un animal raisonnable ? Pour y répondre, revenons à cette métaphore des "arbres qui marchent" mais cette fois avec Shakespeare qui dans le dernier acte de Macbeth fait dire au messager qu’il voit « une forêt qui marche » ce qui par suite questionne Macbeth sur cet impossible : « Où est celui qui n’est pas né d’une femme ? C’est lui que je dois craindre et nul autre. » Là se situe la frontière en rapport à la référence absolue, avec cette dimension symbolique de la généalogie qui fonctionne "sur le mode totémique", dit Pierre Legendre (p.305), du fait de la différenciation des places : "car la généalogie ne fonctionne pas par accumulation des places, mais à coup de perte, par permutation symbolique du sujet à travers les places juridiquement désignées, sur la base de la relation œdipienne. Autrement dit, c’est le sujet qui doit déménager."
Notre quête identitaire d’un semblable ne saurait alors se confondre avec la démarche scientifique qui tend à traiter le monde végétal et animal en termes d’objets observables mais aussi manipulables sans bientôt plus d’autre limite que celle de ce que Dany-Robert Dufour appelait en 2007 "le divin marché".

Le baobab meurtri 03/10/2014 15:56

L'arbre est rempli de trésors, mais si on s'attaque à lui il finit par se refermer ; c'est alors l'amour lui-même qui est atteint.

Le trésor du Baobab 03/10/2014 15:52

Le trésor du baobab


Un jour de grande chaleur, un lièvre fit halte dans l’ombre d’un baobab, s’assit sur son train et contemplant au loin la brousse bruissante sous le vent brûlant, il se sentit infiniment bien. « Baobab, pensa-t-il, comme ton ombre est fraîche et légère dans le brasier de midi ! » Il leva le museau vers les branches puissantes. Les feuilles se mirent à frissonner d’aise, heureuses des pensées amicales qui montaient vers elles. Le lièvre rit, les voyant contentes. Il resta un moment béat, puis clignant de l’oeil et claquant de la langue, pris de malice joyeuse : « Certes ton ombre est bonne, dit-il. Assurément meilleure que ton fruit. Je ne veux pas médire, mais celui qui me pend au-dessus de la tête m’a tout l’air d’une outre d’eau tiède. Le baobab, dépité d’entendre ainsi douter de ses saveurs, après le compliment qui lui avait ouvert l’âme, se piqua au jeu. Il laissa tomber son fruit dans une touffe d’herbe. Le lièvre le flaira, le goûta, le trouva délicieux. Alors il le dévora, s’en pourlécha le museau, hocha la tête. Le grand arbre, impatient d’entendre son verdict, se retint de respirer. « Ton fruit est bon, admit le lièvre. » Puis il sourit, repris par son allégresse taquine, et dit encore : « Assurément, il est meilleur que ton coeur. Pardonne ma franchise : ce coeur qui bat en toi me paraît plus dur qu’une pierre ». Le baobab, entendant ces paroles, se sentit envahi par une émotion qu’il n’avait jamais connue. Offrir à ce petit être ses beautés les plus secrètes, Dieu du ciel, il le désirait, mais, tout à coup, quelle peur il avait de les dévoiler au grand jour ! Lentement, il entrouvrit son écorce. Alors apparurent des perles en colliers, des pagnes brodés, des sandales fines, des bijoux d’or. Toutes ces merveilles qui emplissaient le coeur du baobab se déversèrent à profusion devant le lièvre dont le museau frémit et les yeux s’éblouirent. « Merci, merci, tu es le meilleur et le plus bel arbre du monde, » dit-il, riant comme un enfant comblé et ramassant fiévreusement le magnifique trésor.

Il s’en revint chez lui, l’échine lourde de tous ces biens. Sa femme l’accueillit avec une joie bondissante. Elle déchargea à la hâte de son beau fardeau, revêtit pagnes et sandales, orna son cou de bijoux et sortit dans la brousse, impatiente de s’y faire admirer de ses compagnes.

Elle rencontra une hyène. Cette charognarde, éblouie par les enviables richesses qui lui venaient devant, s’en fut aussitôt à la tanière du lièvre et lui demanda où il avait trouvé ces ornements superbes dont son épouse était vêtue. L’autre lui conta ce qu’il avait dit et fait, à l’ombre du baobab. La hyène y courut, les yeux allumés, avides des mêmes biens. Elle y joua le même jeu. Le baobab que la joie du lièvre avait grandement réjouie, à nouveau se plut à donner sa fraîcheur, puis la musique de son feuillage, puis la saveur de son fruit, enfin la beauté de son coeur.

Mais, quand l’écorce se fendit, la hyène se jeta sur les merveilles comme sur une proie, et fouillant des griffes et des crocs les profondeurs du grand arbre pour en arracher plus encore, elle se mit à gronder : « Et, dans tes entrailles, qu’y a-t-il ? Je veux aussi dévorer tes entrailles ! Je veux tout de toi, jusqu’à tes racines ! Je veux tout, entends-tu ? » Le baobab, blessé, déchiré, pris d’effroi, aussitôt se referma sur ses trésors et la hyène insatisfaite et rageuse s’en retourna bredouille vers la forêt. Depuis ce jour, elle cherche désespérément d’illusoires jouissances dans les bêtes mortes qu’elle rencontre, sans jamais entendre la brise simple qui apaise l’esprit. Quant au baobab, il n’ouvre plus son coeur à personne. Il a peur. Il faut le comprendre : le mal qui lui fut fait est invisible, mais inguérissable.

En vérité, le coeur des hommes est semblable à celui de cet arbre prodigieux : empli de richesses et de bienfaits. Pourquoi s’ouvre-t-il si petitement quand il s’ouvre ? De quelle hyène se souvient-il ? (Conte africain, Henri Gougaud, L’arbre aux trésors, Ed. du Seuil)

L'arbre s'explique 03/10/2014 15:37

Aimer l'arbre, c'est aimer la vie, et l'amour de la vie est une garantie pour l'avenir de l'homme.

L'arbre reconnaissanr 03/10/2014 15:35

L’arbre reconnaissant


Il était une fois, dans un village de pêcheurs,
Une pauvre veuve qui vivait avec sa fille unique.
Elles n’étaient venues au village que quelques années auparavant.
Lorsque le mari de la veuve, un marchand de la ville, vivait encore,
Toute la famille jouissait d’une vie heureuse dans l’abondance.
Mais, ne dit-on pas que le bonheur est fragile…

Un jour, le marchand tomba malade et il fut enterré avec de grands honneurs.
La veuve resta seule avec sa fille.
Peut-être n’entendait-elle rien aux affaires,
Peut-être aussi avait-elle de la malchance,
Quoi qu’il en soit, les clients se firent de plus en plus rares,
Mais les dettes par contre devinrent de plus en plus nombreuses
Jusqu’à ce que la veuve n’eût d’autres ressources que de vendre ce qui restait,
De payer les dettes et de quitter la ville.
Dans le village, elle vivait modestement
Et dédiait tout son amour à l’éducation de sa fille,
Qui, au fur et à mesure qu’elle grandissait,
Lui rendait de plein cœur tout l’amour
Et toute la sollicitude dont elle l’entourait.
La jeune fille avait un cœur bon et compatissant.
Elle était aimable et gentille avec tout le monde.
A la regarder, on devait l’aimer.
La veuve se réjouissait d’avoir une telle fille
Et, en la voyant s’occuper de sa mère, lui prendre son travail,
Balayer la cour et apporter l’eau,
Elle en oubliait tous ses soucis.
Mais la veuve était déjà vieille, l’argent se faisait de plus en plus rare
Et la petite Hanako décida de prendre du service pour l’aider.
Etant aimable et gentille, la jeune fille trouva bientôt une bonne place, dans la ville voisine.
Bien qu’il y eût un trajet d’une heure à faire pour se rendre à la ville,
Hanako ne voulut laisser sa vieille mère toute seule
Et, tous les matins à l’aube, elle ne partait pour ne rentrer qu’à la nuit tombée.

Chaque fois, elle rapportait, dans un baluchon,
La moitié de la nourriture qu’elle avait reçue en ville.

Le trajet était difficile, surtout en hiver
Ou lorsque soufflaient les tempêtes de l’automne,
Mais Hanako n’en avait garde.
Elle bondissait gaiement et son esprit ouvert s’imprégnait
De tout ce qu’elle voyait dans la forêt.
Hanako connaissait chaque nid d’oiseau et chaque fleur nouvellement éclose.
Mais son intérêt se portait particulièrement sur un grand châtaignier, à la ramure étalée,
Qui se trouvait à mi-chemin, entre la ville et le village.
Le tronc élancé était visible à une grande distance
Et Hanako le saluait de loin, car il lui indiquait
Qu’elle avait déjà fait la moitié de la route.
Mais bientôt elle s’attacha à l’arbre
Et elle prit l’agréable habitude de s’arrêter auprès de lui
- Indépendamment du temps, qu’il neige ou que brille le soleil –
Pour lui raconter ce qu’elle avait vu dans la journée,
Quelles étaient les nouveautés de la ville,
Que l’arbre, qui pourtant était bien plus grand que la petite Hanako,
Ne pouvait apercevoir, ou encore quelle fleur était éclose dans son petit jardin.
Le plus souvent, elle lui parlait de sa mère
Dont les jambes avaient maintenant du mal à la porter
Et dont elle aurait tant aimé faciliter la vie.
Et, en bavardant ainsi, elle caressait tendrement la vieille écorce fissurée du géant
Et enlevait les feuilles et les brindilles sèches
Que le vent avait amassées sur ses racines.

Pendant trois années, la petite Hanako bavarda ainsi
Jour après jour, avec l’arbre, et, avec le temps, elle oubliait totalement
Que c’était un être tout à fait différent d’elle-même.
L’arbre était devenu son seul et unique ami
A qui elle pouvait confier tout chagrin
Et avec lequel elle pouvait partager toutes ses joies.

Un soir, elle rentrait comme d’habitude, avec la nourriture pour sa mère.
Ce jour là, son service avait duré plus longtemps et elle se hâtait
Pour que sa mère ait le repas à temps et ne se fasse pas de soucis.
De loin elle scruta l’horizon pour voir l’arbre qui lui indiquait le milieu du trajet,
Même si cette fois elle n’avait pas le temps de bavarder avec lui.
Mais il lui était toujours possible de s’arrêter un instant
Et de caresser son écorce.
Ainsi regardait-elle loin devant elle, se réjouissant de la rencontre de son ami,
Sans s’apercevoir que les nuages noirs s’amoncelaient dans le ciel.
Lorsque tombèrent les premières gouttes,
Elle eut juste le temps de courir vers son arbre
Pour se protéger sous son feuillage épais.
La pluie battait de toutes ses forces contre le feuillage.
Hanako se serrait étroitement contre le tronc
Et écoutait le bruissement de l’eau.

Soudain, elle eut l’impression d’entendre, à travers le battement des gouttes de pluie,
Une petite voix qui disait : « Chère Hanako, il est temps pour nous de nous séparer.
Dans trois jours, les bûcherons du prince vont venir m’abattre.
On veut faire de mon tronc un bateau.
De nombreux artisans viendront dans votre village
Et tous travailleront à la confection de celui-ci.
Dans trois mois, le bateau doit quitter la cale sèche
Et l’intendant veut donner une grande fête à cette occasion.
Le prince en personne y participera.
Dans cette heure d’adieu, j’aimerais te remercier de ton amitié et de ta sollicitude.
Ton cœur pur m’a profondément ému.
Mais ce que j’estime plus encore
C’est l’abnégation avec laquelle tu prends soin de ta vieille mère.
Tu as vraiment mérité un sort meilleur
Et, puisque j’en ai le pouvoir, je veux t’aider à l’acquérir.
Ecoute bien ce que je vais te dire :
Lorsque l’intendant ordonnera la mise à l’eau du bateau,
Aucune force du monde ne pourra me déplacer.
Finalement, le prince promettra une forte récompense
A celui qui réussira à pousser le bateau sur les flots.
Mais cela ne servira à rien.
Ce n’est que lorsque toi, tu t’approcheras et murmureras :
« C’est moi Hanako, je suis venue vers toi »
Que le bateau glissera de lui seul dans l’eau.
Adieu, chère Hanako, et reste toujours aussi gentille et aussi bonne ! »

A peine l’arbre eut-il terminé que la pluie s’arrêta et que le ciel devint clair.
Hanako était tout étonnée.
« J’ai certainement rêvé ; un arbre ne sait pas parler
Même si c’est mon meilleur ami, » se dit-elle finalement,
Puis elle caressa tendrement le tronc,
Saisit son baluchon et courut chez elle.
Le soir suivant, elle s’arrêta de nouveau auprès de l’arbre.
« Imagine-toi, lui dit-elle hors d’haleine, qu’hier, j’ai fait un bien mauvais rêve.
J’ai rêvé qu’on devait t’abattre.
Mais ce n’était là qu’un rêve.
Je suis sûre et certaine qu’il ne t’arrivera rien.
Avec qui donc bavarderais-je ? »
Mais lorsque, le troisième jour, Hanako, rentrant chez elle,
Essaya de voir son ami de loin, sa large voûte avait disparu.
Effrayée, elle continua sa course,
Mais ce que l’arbre avait prédit était arrivé.
Là où le fier tronc s’était dressé,
Des bûcherons étaient en train d’arracher les dernières branches du géant abattu.
Tristement, Hanako caressa, pour la dernière fois, l’écorce,
Puis, lentement, elle retourna chez elle.
Ce soir-là, la maison ne retentit pas de chants joyeux.


Silencieuse Hanako, en servant sa mère,
Ne cessait de penser à son pauvre arbre.
Que le chemin allait lui paraître triste maintenant, sans son cher ami !

Tout ce que l’arbre avait prédit se réalisa.
Tout le village fut soudain rempli d’artisans, qui sciaient le tronc,
Le lissaient, en façonnaient des poutres, puis commencèrent
A construire un grand bateau, aux confins du village, directement sur la plage.
Trois mois précis s’étaient écoulés, lorsque, près de l’eau,
Se dressa un magnifique bateau sentant le bois et le soleil.
Puis vint le jour de la mise à flots.
Ce fut une véritable fête !
Une foule immense s’était rassemblée.
Chacun avait mis son meilleur vêtement.
Il y avait aussi beaucoup de marchands
Et un nombre incalculable de gâteaux de riz, de galettes,
De poissons frais et de mets de choix furent vendus.
Il y avait même des artistes qui avaient monté une scène dans la rivière à sec.
On n’attendait plus que le prince, qui, enfin, arriva entouré d’une impressionnante suite.
Tout le monde s’en fut à la plage et la foule était si serrée
Qu’un grain de riz aurait eu du mal à passer entre les personnes.

Mais qu’arrivait-il ?
Les ouvriers poussèrent le bateau de toutes leurs forces,
Les cordes se mirent à craquer.
Le bateau resta majestueusement immobile.
A quoi pourrait servir un bateau aussi magnifique,
S’il ne pouvait aller sur l’eau ?
L’intendant devint bleu de fureur.
Quelle honte, et ceci devant le prince !
Mais il avait beau crier, tempêter et inciter les ouvriers,
Rien n’y faisait ; le bateau ne bougeait pas d’un pouce.
Les spectateurs apportèrent leur aide, en vain.
Finalement, le prince fit annoncer qu’il accorderait une forte récompense
A celui qui briserait l’ensorcellement et mettrait le bateau à flots.
Beaucoup d’hommes, renommés dans le pays entier, pour leur force,
Répondirent à l’annonce, mais aussi des moines rusés et des charlatans roués.
Chacun essaya à sa façon, mais personne n’eut de succès.
Le bateau était sur la plage ; il sentait bon le bois et le soleil,
Mais personne ne pouvait le faire glisser sur l’eau.
La petite Hanako se tenait, parmi les habitants du village
Et, longtemps, elle réfléchit, en observant les événements,
Pour savoir si elle allait suivre le conseil donné par l’arbre.
Mais il y avait tant de personnes étrangères !
Et de nombreux hommes forts avaient déjà essayé leurs forces.
Tous les assistants se moqueraient certainement d’elle
Si elle, faible jeune fille, voulait se mesurer avec le grand bateau.
Et qui sait si, ce jour lointain, elle n’avait pas tout simplement rêvé ?


Mais en pensant aux paroles de son ami
Et en constatant que tout ce qu’il avait prédit s’était réalisé,
Elle finit par rassembler son courage,
S’avança dans l’espace vide devant le bateau,
S’inclina profondément et dit : « Si vous le permettez,
J’essaierai, à mon tour, de briser l’ensorcellement du bateau. »

Ce qu’elle avait craint arriva : tout le monde se moqua d’elle.
De nombreux hommes avaient déjà tenté leur chance,
Des hommes forts ou des moines rusés.
Et voilà que venait une faible fille,
Qui prétendait faire mieux que tous les autres.
« Rentre chez toi et fais attention à ce qu’il ne t’arrive rien.
Tu gênes seulement ici ! »
Mais ses voisins, qui se trouvaient parmi les spectateurs dirent :
« C’est la petite Hanako : laissez la donc essayer.
C’est une jeune fille bonne et gentillle
Et elle n’est pas bête non plus.
Qui sait, peut-être, ce sera justement elle qui réussira ! »
Finalement, l’intendant l’encouragea d’un signe,
Car il ne voulait négliger aucune possibilité.
Hanako, confuse, s’approcha du bateau, étendit la main et murmura tout bas :
« C’est moi la petite Hanako ! »
D’émotion, elle parlait si bas qu’aucune parole n’était compréhensible.
Tous les spectateurs suivaient attentivement les événements
Pour voir ce qui allait arriver.
Alors, Hanako se calma un peu, s’approcha davantage, caressa la lisse paroi du bateau
Et dit : « C’est moi Hanako, je suis venue vers toi ! »
A peine avait-elle prononcé ces paroles
Que le bateau se mit tout seul en mouvement et glissa doucement vers l’eau.
Alors la joie éclata.
Tous admirèrent la petite Hanako
Et le prince la fit appeler pour lui demander ce qu’elle désirait en récompense.
Hanako raconta au prince l’histoire de son amitié avec l’arbre
Et aussi comment celui-ci avait voulu l’aider, elle et sa vieille mère.
La jeune fille aimable et modeste plut au prince
Et il la récompensa si richement que, depuis ce temps,
Elle vécut heureuse et sans souci avec sa mère.
(Contes japonais, Gründ)

Etienne Duval 01/10/2014 22:26

C'est vrai, il y a aussi le groupe d'arbres avec la forêt, le rapport entre les arbres d'espèces différentes, les nutriments du sol avec les bactéries, les racines avec leur environnement... Mais là-dessus vous en savez beaucoup plus que moi...

Danièle Petel 30/09/2014 22:33

Proposition de Michel Maxime Egger

Marier l’arbre et le rhizome
Arbre vertical et rhizome horizontal mis en ensemble, cela donne une… croix. La croix non pas comme lieu de torture et de mort, mais comme espace de passage : de la mort à la Vie.

Entre la terre et le ciel
L’arbre, c’est l’axe entre la terre et le ciel, la matière et l’esprit, le cosmique et le divin. Il est de l’ordre de l’Un. Pour s’élever le long de cet axe, il faut être enraciné dans une terre. On ne peut grandir spirituellement sans être incarné, s’incarner. Mais, attention, il y a trois terres auxquelles correspondent trois types de racines. Celle de la nature – notre maison (oikos) – sans laquelle nous ne pouvons pas exister ni nous accomplir. Celle de l’endroit où nous habitons, de notre généalogie familiale, de notre culture, qui définissent notre origine et notre identité sociale, nationale et religieuse. Celle enfin de notre être essentiel, terre avec laquelle – selon la tradition biblique – Dieu nous a créés à son image (Gn 1,26). Les deux premières sont extérieures, la troisième intérieure, spirituelle.
Le grand danger, relevé par Guattari ci-dessus, c’est de s’attacher et s’accrocher à ses racines géographiques, familiales, sociales, nationales, culturelles et religieuses. La terre – ancestrale ou promise – finit toujours par se muer en « territoire » quand elle est absolutisée, surinvestie affectivement. Ses frontières alors peuvent devenir enfermantes, clôture sur le même et séparation d’avec l’autre. Le territoire est par définition le royaume du « mien » et du « chez moi », par rapport à l’étranger. Il réduit l’identité à une question d’appartenance.
Il convient donc de toujours articuler enracinement et ouverture, d’autodépasser ses terres extérieures vers le haut (transcendance) ainsi que ses racines par le bas (immanence). Celles-ci alors, de par leur profondeur, deviennent ce qui relie notre être à sa source (divine), laquelle nourrit notre terre intérieure dans sa transformation de l’image à la ressemblance divine.

Entre l’Un et le multiple
Le rhizome est plus qu’un simple réseau. Il représente un ensemble de lignes de nature très diverses (nomades, migrantes, sédentaires). Des lignes (de fuite) qui se déploient dans plusieurs directions à la fois, en connectant des points d’altérité que rien, à priori, ne prédestinaient à se rejoindre. Si l’arbre pousse, le rhizome champignonne. Il « ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple. […] Il n’a pas de commencement ni de fin, mais toujours un milieu, par lequel il pousse et déborde. Il constitue des multiplicités » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux).
Sa croissance procède non d’un principe d’ordre ou d’un programme à exécuter, mais par croisement, bifurcation, réponse aux aléas, rencontres inattendues. Ses chemins – par nature imprévisibles – obéissent à l’il-logique créatrice du chaos, de la vie, de la liberté. Ils appellent à la « déterritorialisation », c’est-à-dire à l’émergence d’une « terre nouvelle », au-delà du dehors et du dedans délimités par des frontières.
Le rhizome préfère les interstices de l’inconnu aux grandes avenues bien balisées, les failles aux parois lisses, les inconforts de la marge aux conformismes du centre. Son moteur est le désir, son mouvement le devenir : « On n’est pas dans le monde, on devient avec le monde » (Qu’est-ce que la philosophie ?). Et encore : « Les devenirs, c’est le plus imperceptible, ce sont des actes qui ne peuvent être contenus que dans une vie et exprimés dans un style. » (Dialogues)
Penser de manière rhizomatique, c’est – dans le respect de la complexité et de l’indicible – échapper aux dualismes réducteurs de la rationalité linéaire, causale. C’est préférer le paradoxe et l’antinomie à la logique de non-contradiction.

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