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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 19:32

Oedipe et Antigone par Camille Felix Bellenger

 

La révélation d’Œdipe au-delà de la psychanalyse

 

Freud avec la psychanalyse n’a retenu qu’une partie du mythe d’Œdipe et Antigone. L’histoire qui nous est présentée est, en même temps, plus riche et plus complexe. Ici nous ne pensons pas faire une exégèse complète du texte. Mais, en toute modestie, nous essayons de donner une place originale à l’épisode du Sphinx et au parcours d’Antigone avec son père.

 

Œdipe ou l’homme à la recherche de lui-même

 

Œdipe a les pieds enflés comme le pèlerin au terme d’un long parcours. Il est en recherche, en recherche de soi-même.  On pourrait dire qu’il est l’homme qui marche comme Socrate ou Jésus lui-même, comme chacun d’entre nous en quête de son propre secret. En tant que personnage mythique, il a pourtant cette particularité de traverser les siècles à grandes enjambées : il est dans le temps et hors du temps, le héros d’un récit et l’interprète de ce récit.

 

La violence incontrôlée : les hommes se tuent de père en fils

 

Ce qui frappe au départ, c’est que la violence est là dès la naissance. Laïos et la reine Jocaste n’arrivent pas à avoir de descendance : angoissés, ils envoient un messager à Delphes pour interroger le fameux oracle. S’adressant au roi, celui-là annonce : « Il te naîtra un fils et, avec lui, le malheur s’abattra sur ton palais. Tu mourras toi-même de sa main. » Aussi lorsque Jocaste met au monde un garçon, Laïos ne veut pas le voir et ordonne à un vieux berger de le conduire sur la montagne et de l’exposer aux bêtes sauvages. Le vieux berger pense à l’agneau qui sort du ventre de sa mère : comment pourrait-il lui donner la mort ? Alors une idée salutaire surgit de sa tête : il conduira l’enfant dans la ville de Corinthe. Ici, le roi, privé d’héritier, s’attache au bébé et finit par l’adopter.

 

Bien des années passeront. Œdipe grandit et, vers l’âge de 20 ans, il apprend qu’il n’est peut-être pas le fils de son père. Dans l’angoisse, le doute le pousse à interroger, à son tour,  l’oracle de Delphes : « Fuis ton père, lui dit-il. Si tu le rencontres, tu le tueras toi-même et épouseras ta mère ». Comment pourrait-il tuer son père ? Il n’a rien contre lui. Pour détourner un destin aussi funeste, il s’éloigne de Corinthe mais finit par rencontrer un vieillard sur son char avec deux serviteurs ; le vieillard pressé veut l’obliger à dégager le chemin pour lui laisser la place. Or Œdipe a un caractère déjà bien trempé : il ne cède pas, résiste au vieux personnage et finit par tuer les trois passagers. Bien plus tard, il apprendra qu’il vient de tuer Laïos, son propre père.

 

Le combat mythique contre la mère archaïque

 

Il est étrange que les hommes en soient arrivés ainsi à s’entretuer. Or, en pleine réflexion, notre héros apprend que la ville de Thèbes, toute proche, est menacée par un Sphinx. Il a une tête de femme, un corps de lion et deux ailes enracinées sur son dos. Sa spécialité consiste à poser une énigme aux passants. Mais, comme ils sont impuissants à répondre, il les précipite dans l’abîme. C’est ainsi que, chaque jour, la ville perd un de ses habitants. Oedipe, interpellé, sent qu’il y va de son propre sort et du sort de l’humanité. Il doit affronter le redoutable passeur. Jusqu’ici les hommes ont été bloqués par leur ignorance. C’est par un surplus d’intelligence que la voie peut être ouverte. Comme si subitement il avait épousé la connaissance, le héros se présente au questionneur. L’examinateur l’interroge : « Le matin, il a une tête et quatre jambes. A midi, il n’en a que deux. Et, le soir, il en a trois. Plus il a de jambes et moins il a de forces ». La réponse arrive, aussitôt la question posée : « il s’agit de l’homme. Au matin de sa vie, il marche à quatre pattes. A midi, c’est-à-dire à l’âge adulte, il marche droit sur ses deux jambes, et au soir de sa vie, il a besoin d’un bâton pour étayer sa faiblesse. Ce bâton, c’est sa troisième jambe. « Tu as résolu l’énigme, hurle le Sphinx », et il se précipite dans l’abîme ».

 

Œdipe qui sait ce qu’est l’homme peut passer et avec lui toute l’humanité. En fait, ce petit épisode ne fait que nous renvoyer à une histoire mythique beaucoup plus ancienne, au moment où les humains ont réussi à se dégager de la toute-puissance de la mère dévoratrice, représentée par le Sphinx. Le récit comme le pèlerinage renvoie aux origines. Mais si, un jour et ce jour c’est encore aujourd’hui, la femme sous le manteau de la mère dévoratrice, a laissé la place à l’homme masculin, elle n’a fait qu’ouvrir un autre porte à une nouvelle violence.

 

La femme perd sa place et l’homme (masculin) vit dans la toute-puissance

 

En se dégageant de la mère dévoratrice, les hommes finissent par se dégager de la femme et du féminin. Livrés à eux-mêmes, ils entrent alors, à leur tour, dans la toute-puissance. Et c’est ainsi que la violence masculine se déchaîne et que les hommes se tuent de père en fils. En fait, la mère dévoratrice n’a pas complètement disparu. C’est pourquoi l’homme continue à se marier avec sa mère, comme Œdipe avec Jocaste. Mais la femme-mère  vit sous la domination de l’homme et n’arrive pas à trouver sa place de femme, à égalité avec lui.

 

Il n’est pas étonnant qu’une telle structure perturbe la vie sociale et politique. Le texte dit que la peste s’abat sur le pays. Les guerres se multiplient : « la mort fait des ravages dans toutes les demeures, des familles entières sont décimées et une grande anxiété s’empare de ceux qui espèrent encore survivre. Même le bétail dans les prés se faire rare ». La respiration des peuples comme celle des individus finit par s’étioler, tout simplement parce qu’il n’existe pas d’espace de respiration entre l’homme et la femme.

 

La révélation que l’homme est aveuglé par sa toute-puissance

 

Oedipe ne comprend pas ce qui se passe. C’est pourquoi il n’hésite pas à envoyer Créon, le frère de sa femme, à Delphes. Aussitôt le message arrive : « Le meurtrier du roi Laïos est dans les murs de Thèbes. Tant qu’il ne sera pas puni, le royaume ne sera pas débarrassé de la peste ». Œdipe qui a été choisi comme roi, il y a déjà longtemps, après son combat contre le Sphinx, est loin d’être clairvoyant. Aussi appelle-t-il un aveugle, Tirésias, le prophète, pour lui révéler l’invisible. Tirésias n’ose pas dire ce qu’il voit. Fortement réprimandé par le roi, il finit par avouer : « Tu veux connaître la vérité ? Eh bien, je vais te le dire. Tu as toi-même tué Laïos et tu as épousé ta propre mère ».  Œdipe n’a rien vu. Il finit par comprendre que la toute-puissance l’aveugle, comme elle aveugle les autres hommes. Aussi abandonne-t-il le pouvoir à Créon, se déchargeant ainsi de la cause de son aveuglement et, pour faire bonne mesure, il se crève les yeux pour retrouver la vision intérieure qui lui manque.

 

Œdipe comprend qu’il faut donner sa place à la femme

 

Le héros comprend alors qu’il est nécessaire de redonner sa véritable place à la femme. Puisque Jocaste est morte, c’est sa fille Antigone qu’il révélera à elle-même pour qu’elle réponde à la question fondamentale de l’homme. Appuyé sur un bâton, il s’en va vers la mort. Antigone l’accompagne. L’amour paternel se conjugue avec l’amour filial. Œdipe n’a plus peur de la mort. Il sait maintenant que cette peur est à l’origine de toutes les dérives de l’homme et qu’il n’y a d’autres voies que l’amour. En réalité, l’amour finit par transcender la mort elle-même : amour conjugal, amour paternel ou maternel, amour filial, amour fraternel. Dans le bosquet des Erinyes, Œdipe, habillé de vêtements neufs, peut retrouver la paix dans la mort elle-même. Et il appartient maintenant à Antigone de révéler à l’homme son propre secret.

 

Le combat de la femme contre la toute-puissance de l’homme

 

Victimes de leur propre toute-puissance, les deux frères d’Antigone, Etéocle et Polynice, finissent par s’entretuer. Mais Polynice, considéré comme le véritable perturbateur n’a pas droit aux funérailles. Créon, le nouveau roi, menace de mort toute personne qui contreviendrait à un tel interdit. Pour Antigone, en raison de son amour fraternel, il est de son devoir de transgresser un tel interdit. Pendant la nuit, elle vient discrètement pour honorer son frère mais les gardes finissent par découvrir son forfait. Créon la condamne alors à être enterrée vivante. Menée sur le lieu de son supplice, avant que la sentence ne soit exécutée, elle se pend avec son voile de femme. Aux yeux de tous et surtout du roi, elle révèle que la femme est enterrée vivante simplement parce qu’elle est femme. Et cela parce que l’homme est enfermé dans sa toute-puissance d’homme. Aujourd’hui encore, Antigone crie qu’il n’y a de solution que dans l’amour, plus fort que la mort. Mais l’amour n’est possible que si l’homme renonce à sa propre toute-puissance.

 

Etienne Duval

 

Texte du mythe d'Oedipe

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commentaires

Arbre généalogique d’Œdipe 29/10/2013 16:12

Vous vous perdez dans l’histoire d’Œdipe., jetez un coup d’oeil son arbre généalogique !

Œdipe sur la route 22/11/2013 14:06

ŒDIPE SUR LA ROUTE

Sous un long portique de Thèbes
Sa chair mise au silence regrette
D’avoir été un jour l’enfant du désir
De celle qu’il aime

Une lame acérée de mémoire
Ouvre son regard sur le noir d’une autre cité
Des hiéroglyphes murmurent sur sa bouche
L’ombre creuse l’effigie de l’épouse

Pour elle il n’était qu’amour
Ses yeux en prirent la voix
Dès que Jocaste toucha l’autre rivage
Au rythme fébrile d’une flamme qui meurt

Sous les plis du lourd haillon montrant
Ses pieds de statue et la cheville épaisse
Accroupi sur le pavé auprès de la colonne
Il soumet la force brisée à la souffrance

Par la séparation le cheminement commence
La nuit n’est pas sur son visage ulcéré
Une paupière fermée du firmament
À sa faveur il faut se mettre sur la route

Cœur ébloui au point du jour a-t-il déchiré
La sourde horreur de son amour
Il n’est que le chemin inconnaissable
Et par le vent son corps un jonc replié

Loin des hommes et des bêtes parleuses
Il s’incline à la racine de son abîme
Seul sur la route où rien ne se repose
Il y a en lui trop de silence

Comment retenir la supplique
Le saule et l’ombre déportée font signe
À l’achèvement de l’immense supplice
Au vide insoutenable de la divinité absente

Les yeux ensevelis il marche dans la poussière
Mendiant il tend la main obéissante
Rien d’autre pour tracer le chemin
À la rencontre de ce qu’il ne sait pas

Comme un rayon dans le cyprès
Il puise les psaumes de notre terre
Au seuil redoutable du bosquet sacré

Au déclin d’un autre âge l’on scrute encore
Poème d’Adriano Marchetti d’après le roman Œdipe sur la route d’Henry Bauchau

Appuyez sur le titre pour lire un condensé tout en sensibilité de l’œuvre Henry Bauchau

Etienne Duval 10/11/2013 15:02

Oui, Charles, je suis tout à fait d'accord sur la différenciation des places et sur ce que tu en dis. Mais la toute-puissance du pouvoir peut très bien être individuelle et ne pas être équivalente au rejet de la différenciation des places. Il y a la structure de l'inconscient individuel et celle de l'inconscient collectif. Oedipe souligne la toute-puissance de l'homme à l'encontre de la femme, au niveau de l'inconscient collectif, mais pas l'inverse. Tout au moins dans ma lecture au second degré du mythe.

Charles Lallemand 10/11/2013 09:57

Et la différenciation des places, à savoir que le père n'est pas la mère, que l'enfant doit apprendre, comme le dit Pierre Legendre, à ne plus être sa mère, qu'il fait naître ses parents comme parents, etc., c'est bien autre chose qu'un individu -homme ou femme- affirmant que la loi existe pour moi si je veux !, se faisant la référence absolue : il en va du gouvernement de l'espèce, l'espèce humaine.
Charles

Etienne Duval 10/11/2013 08:57

Ce que tu dis est vrai à un niveau individuel, mais il l'est moins au niveau collectif et politique aujourd'hui. C'est sur ce terrain historique que je cherche à me situer. Mais d'accord sur la différenciation des places.

Charles Lallemand 10/11/2013 01:32

Et moi je continue de penser, rejoignant en cela Yvon, que le renoncement à la toute-puissance du pouvoir ne concerne pas seulement l'homme mais aussi la femme : ils ont tout autant l'un(e) et l'autre à veiller à la différenciation des places, ce qui est tout autre chose qu'une question d'égalité où là, bien sûr, dans le rapport dominant-dominé(e), ça peut toujours s'intervertir !

Danièle Pétel 19/10/2013 08:57

Merci Etienne pour ton texte que je ne qualifierai pas de Fabuleux, mais tout simplement de Génial.

Questions / Réponses autour du Sphinx. Ou la violence au Féminin

Qui peut avoir donné lieu à imaginer un semblable monstre ?
On dit qu’une fille naturelle de Laïos nommée Sphinge, y donna lieu. Cette princesse, peu contente, des traitements de son père, se mit à la tête d’une troupe de bandits qui désolaient les environs de Thèbes, ce qui la fit regarder comme un monstre. Ses griffes de lion marquent sa cruauté, son corps de chien ses désordres, ses ailes son adresse à éviter les piéges des Thébains, ses énigmes les embûches qu’elle leur dresse. Œdipe avec ses troupes surprit cette femme et ses compagnons et la fit périr, ce qui a fait dire qu’il avait deviné l’énigme…
Extrait d’un Traité de la mythologie, à l’usage des jeunes gens de l’un et l’autre sexe, édité en 1783. Page 146.

Le sphinx égyptien 29/10/2013 09:15

Le Sphinx de Gizeh

Depuis l'Antiquité, la figure de l'homme lion a nourri l'imagination des artistes et inspiré les recherches des scientifiques. L'énigme du sphinx de Gizeh reste entière. Qui a ordonné la construction de la célèbre statue de lion à tête humaine ? Le pharaon Khephren ou le pharaon Kheops ? Qui ce géant haut de 19,8 mètres, son visage abîmé par le temps représente-t-il ? Quand a-t-il été érigé ? Pour certains, sa construction est contemporaine de celle des pyramides, bâties il y a 4500 ans.

Pour d'autres, les pyramides et le sphinx datent d'il y a 10 500 ans et ont été conçus selon un plan inspiré des astres. D'autres encore affirment avoir découvert sur le sphinx les traces d'une gigantesque crue : Noé serait-il le créateur de l'homme lion de pierre ? Des archéologues tentent de trouver un labyrinthe qui serait situé sous le sphinx. En effet, le voyant américain Edgar Cayce a évoqué, lors d'une transe, l'existence d'une chambre souterraine où serait conservée l'histoire secrète de l'humanité. La découverte récente d'une tombe située à 30 mètres de profondeur relance le débat... Depuis des siècles, le mystère du sphinx de Gizeh reste toujours entier à ce jour.

Il représente la statue d'un lion couché à tête humaine et a été érigé entre 2500 et 2600 avant notre ère. Il représente le roi Khéphren divinisé. La tête est coiffée du nemès, le front était jadis orné d'un uraeus. Les carriers et les architectes du roi Khéphren utilisèrent pour tailler cette colossale figure un éperon rocheux qui subsistait tout près de là. Les dimensions sont impressionnantes hauteur 20 mètres, longueur 73 mètres, largeur du visage 4,15 mètres.

Le Sphinx était considéré d'abord comme l'effigie du roi Khéphren sous forme monumentale puis comme une image du dieu solaire Rê-Horakhty. Un événement important qui lui est attaché est commémoré sur une stèle déposée par Thoutmôsis IV (1401 -1390 av J -C) entre ses pattes de lion. Cette stèle raconte qu'un jour, alors que le roi chassait dans les environs, il était venu se reposer au pied de la statue, très ensablée à cette époque. Le dieu lui était alors apparu en songe et lui avait demandé de procéder au désensablement, en échange de quoi il lui assurerai la royauté sur l'Égypte, ce qui fut effectivement accompli

Aujourd'hui la pollution et l'érosion éolienne dégradent la pierre, de plus le calcaire marneux est très sensible à l'humidité et la nappe phréatique est menaçante Une partie de l'épaule droite s'étant effondrée en 1988, son cou étant fragile, des travaux furent entrepris dès 1989, sous la direction de l'archéologue égyptien Zahi Hawass, ils durèrent huit ans.

à l'origine, il était recouvert d'un enduit coloré qui en modelait plus finement les détails. Son visage a été mutilé par les mamelouks qui le prirent pour cible pendant leurs exercices d'artillerie. Entre ses pattes se trouve une stèle gravée sur l'ordre de Thoutmôsis IV qui relate un rêve que fit le souverain : s'étant endormi là, il vit le sphinx lui apparaître en songe et lui promettre le royaume s'il le désensablait.

Immédiatement devant le sphinx se trouvent les ruines de deux Temples : celui du sphinx et le Temple de la vallée. On y accédait par un quai où s'amarraient les barques du Nil, en temps de crue ; un corridor étroit conduisait à une rampe qui menait au Temple funéraire adossé à la face est de la pyramide. (Baudelet)

http://www.baudelet.net/voyage/egypte/gizeh-sphinx.htm

La sphinge grecque 29/10/2013 09:03

Sources littéraires et iconographiques de la Sphinge (grecque)

Que sait-on au juste sur la Sphinge ? Il est difficile d’être exhaustif à son sujet, car ses sources sont multiples et disparates. La plus ancienne référence se trouve dans la Théogonie d’Hésiode qui évoque un monstre portant le nom de Phix et séjournant sur le mont Phikion, aux alentours de Thèbes. Elle fait partie de la progéniture de parents monstrueux et incestueux, en la personne d’Échidna, une femme-serpent, et de son propre fils Orthros, un chien à deux têtes. Selon une autre variante, elle a été conçue par Échidna et Typhon, qui est lui-même le fruit de l’inceste, puisqu’il est né de Gaïa et de son fils aîné Pontos. Pausanias évoque une toute autre généalogie puisqu’elle est une fille de Laïos qui lui avait confié l’oracle delphique délivré à Cadmos, le fondateur de Thèbes. Lorsque ses frères venaient parlementer avec elle au sujet de leur droit à la succession, elle les mettait à l’épreuve en les interrogeant sur leur connaissance de l’oracle et les tuait s’ils ne pouvaient répondre, jusqu’à la venue d’Œdipe dont l’oracle lui avait été révélé en rêve.
La Sphinge est représentée comme un être hybride, mi-humain, mi-bête, avec une tête et un buste de femme sur un corps de lion pourvu d’une paire d’ailes de rapace. Il lui est parfois aussi ajouté une queue de serpent, rappelant ainsi ses origines maternelles. D’après M. Delcourt (1981), cette représentation de la Sphinge est originaire de la vallée de l’Euphrate, puis a migré vers la Crète et Mycènes. Elle emprunte son aspect au Sphinx égyptien qui a également un aspect léonin mais qui est de sexe mâle, avec une tête de pharaon. Il importe donc de distinguer ces deux entités mythologiques, car le Sphinx égyptien est un emblème du pouvoir royal et une figure du dieu solaire, alors que la Sphinge grecque a, quant à elle, une nature malfaisante. Selon P. Legendre (1988), son nom provient de « sphiggô », signifiant « serrer, lier étroitement, nouer » : elle est littéralement « l’Étrangleuse ».
D’après Euripide, la Sphinge venait d’Éthiopie et avait été envoyée par Héra afin de punir les thébains qui l’avaient outragée en fermant les yeux sur l’enlèvement de Chrysippos, fils du roi Pélops, abusé sexuellement par Laïos et conduit au suicide. Asclépiade précise que les thébains étaient conduits à se réunir chaque jour en assemblée afin d’essayer de résoudre l’énigme que leur posait la Sphinge, afin qu’elle cesse de les enlever un par un pour les dévorer. Créon, qui perdit ainsi son fils Hémon, promit d’offrir la main de la reine Jocaste, veuve de Laïos, à celui qui pourrait les débarrasser de ce fléau semant la terreur parmi la population.
Le grand apport de l’étude de M. Delcourt (1981), au sujet de la Sphinge, est d’avoir analysé précisément son iconographie à partir de compositions picturales et plastiques (vases, bas-reliefs, statuettes) datant de l’antiquité. Il apparaît que ce que l’on pouvait prendre, au premier abord, comme des scènes de poursuite et de rapt, sont en fait des actes d’accouplement sexuel de la Sphinge avec des hommes presque toujours jeunes, contraints à une position de soumission ; ce qui fait dire à M. Delcourt que la Sphinge est une incube, une femme lascive, avide d’une sexualité violente. Cette dimension érotique est confirmée par le fait que les prostituées étaient alors appelées des sphinges dans le langage populaire. La Sphinge est une figure de la “mangeuse d’hommes”, une “femme fatale” ayant un pouvoir de vie et de mort sur les hommes qu’elle tient à sa merci. Elle est l’inspiratrice des « démons opprimants » qui sont présents dans le folklore européen, telle la Serpolnica que G. Roheim (2000) décrit comme une femme sauvage hideuse, partant à la recherche de jeunes gens qu’elle éprouve d’abord avec une question, avant de les rosser et de leur introduire sa langue dans leur bouche. On retrouve aisément dans cette description la posture sexuelle dominatrice qui caractérise l’attitude de la Sphinge avec ses victimes.
M. Delcourt souligne aussi que la Sphinge est presque toujours juchée sur une colonne, à laquelle il faut attribuer un caractère funéraire. Elle en déduit que la Sphinge, qui hante les lieux où reposent les morts, incarne l’esprit d’un défunt et doit être considérée comme une « âme en peine », d’où la présence des ailes qui symbolisent sa dimension spirituelle. Dans la mesure où Sophocle et Euripide décrivent la Sphinge comme chantant en vers, à la manière d’un aède, M. Delcourt l’apparente aux Sirènes qui ravissaient les hommes par leur mélodie et se jetaient du haut de leur rocher si elles ne parvenaient pas à les ensorceler. Le suicide est un élément confirmant le rapprochement avec la Sirène puisque la Sphinge, une fois vaincue par Œdipe, se précipite également dans le vide. M. Delcourt note toutefois qu’il s’agit d’une mythopée plus récente, comprenant l’ajout de l’énigme, alors que la version ancienne montre Œdipe affrontant physiquement la Sphinge, ce qui lui fait dire que « l’énigme se serait donc substituée à la lutte, celle-ci étant déjà le substitut d’une possession sexuelle » (Delcourt, 1981).
Quoiqu’il en soit, la Sphinge est double, selon M. Delcourt : elle se présente sous la forme d’une « réalité physiologique », en tant que bête féroce, doublée d’une spécification « d’ordre religieux », relative à l’esprit désespéré qu’elle incarne. Ce qui nous apparaît le plus significatif dans cette symbolique est l’idée d’une dualité de la Sphinge que nous allons tâcher de développer, pour notre part, en privilégiant l’hypothèse de l’inconscient.

(Frédéric Caumont)

http://www.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2007-2-page-109.htm

Etienne Duval 28/10/2013 09:54

Tu as sans doute raison d’apporter quelques nuances et de vouloir resituer les textes dans leur aire culturelle. Et pourtant ma longue pratique des mythes et des contes m’a amené à comprendre qu’ils ont une portée universelle, indépendamment souvent des contingences historiques, parce qu’ils sont un produit de l’inconscient collectif.

Sur le masculin de Sphinx, c’est une pure anomalie historique car on parle d’un buste de femme. Et dans la mythologie grecque, le Sphinx est la fille de Typhon (ou d'Orthos) et d'Échidna. (wikipédia). On a d’ailleurs très souvent parlé de la sphinge. Et je ne suis d’ailleurs pas le seul à donner l’interprétation que j’ai proposée.

Sur le thème de la femme, ce n’est pas du tout un hasard si j’y insiste. Nous avons travaillé là-dessus pendant deux ans au café philosophique et au groupe de la parole et j’ai beaucoup réfléchi à travers la littérature arabe sur ce thème, notamment dans les Mille et Une Nuits en groupe également. Je dois ajouter que j’ai, en même temps, mené ma réflexion sur ce sujet avec Rédouane Abouddahab, professeur de littérature américaine et marocain, bon connaisseur de la littérature arabe, avec qui j’ai écrit le livre sur la violence et la parole. Nous ne sommes pas là dans de pures expériences personnelles.

D’accord pour tenir compte des rapports sociaux, mais le mécanisme des rapports hommes/femmes ne peut être noyé dans celui des rapports sociaux ; il en fait partie mais il ne perd pas pour autant sa spécificité. Les femmes qui se battent en Tunisie ou dans les autres pays arabes semblent l’avoir bien compris.

Très souvent je trouve ton discours stimulant, et il le reste ici dans ton texte, car tu sais réfléchir par toi-même et t’appuyer sur ton expérience personnelle. Mais l’expérience personnelle a aussi ses limites ; c’est bien pourquoi il faut aussi passer par certaines disciplines scientifiques et par des réflexions plus collectives, qui donnent des points de vue autres que les nôtres et écartent des a priori que nous prenons trop facilement pour des normes.

Cela étant dit, je souhaite que tu continues à apporter ton grain de sel, souvent salutaire. D’autant plus que la réflexion personnelle, approfondie comme la tienne, finit par atteindre quelque chose d’universel.

Montigné Yvon 28/10/2013 09:50

Excuse moi d'avoir un peu tardé à te répondre… J'ai aussi été voir les premiers commentaires à ton dernier texte, commentaires de personnes bien plus érudites que moi, qui ne pourrais
invoquer que ma propre réflexion pas si nourrie que ça des grands auteurs. Quand même quelques petites remarques spontanées à propos de ce texte. Je pense que les mythes n'ont pas fini de nous interroger, mais qu'il faut essayer de rester dans la ligne de l'interrogation première, pas si simple que ça et sans doute quelque peu multiple. Je pense qu'il n'est pas non plus interdit de comprendre les mythes dans le contexte de la société dans laquelle ils sont apparus, avec ses particularités qui font que si le mythe a une portée universelle, il est quand même situé et a ses limites. Les grecs ont connu de grands hommes à ma connaissance tous de sexe masculin. Ce n'est pas que grec mais c'est pas mal grec. Dans ton interprétation, la femme y apparaît, masquée, avec un titre masculin (!), le Sphinx. Ton interprétation se situe dans la ligne de l'une de tes préoccupations majeures (j’allais dire de l'un de tes dadas), la toute puissance de l'homme et la minorisation du rôle des femmes, pour faire bref. Permets-moi de te le dire tout cru, je trouve que ton approche est relativement simplificatrice et le caractère répétitif de cette affirmation m'a un peu éloigné du blog. Je ne sais d'ailleurs si les hommes en général sont les mieux placés pour mener ce combat. J'aimerais dans le blog trouver des participations féminines sur ce thème autres que d'adulation. De bonnes disciples !
Les origines de cette situation, les modalités de son exercice, les conséquences sociales à en tirer ( ou à n'en pas tirer), les nuances ou exemples en certains domaines à contrario à y apporter, tout cela mériterait beaucoup plus sans pour autant noyer le poisson. Les rapports sociaux ne sont pas seulement la volonté de puissance, la tentation de la violence, le meurtre symbolique ou non; ni à l'inverse l'amour filial, maternel, etc. Les mécanismes régulateurs qui
équilibrent les rapports ou ne font qu'entériner les dysfonctionnements au bénéfice des classes ou groupes sociaux, sexuels ou non, dirigeants et d'abords législateurs, ça mériterait une approche moins dichotomique, ou j'ai mal compris. Que le machisme dominant ait amené les femmes à trouver une modalité autre pour s'affirmer ou s'imposer, une modalité souvent discrète ce qui ne veut d'ailleurs pas dire moindre, ça c'est sûr. Ma petite expérience de l'autre sexe m'amène parfois à trouver un peu rigolote ta démonstration. Il y a des femmes qui doivent rigoler sous cape. Je crois en connaître.

Etienne Duval 27/10/2013 10:15

André je te suis presque complètement. Mais Œdipe n’est pas philosophe, il me semble être plus dans le désir (de savoir) que dans la volonté de savoir. Peut-être est-ce une simple nuance. Si j’insiste un peu c’est pour souligner que la logique du désir n’est pas tout à fait celle de la volonté de savoir. Telle est d’ailleurs une des significations du mythe d’Œdipe : la logique rationnelle habituelle ne permet pas de saisir complètement le chemin du désir car elle s’enferme dans la clarté rationnelle, laissant échapper les ressorts de ce désir qui sont dans l’inconscient. Autrement dit ce mythe ouvre au savoir un nouvel horizon que le philosophe ne reconnaissait pas jusqu’ici : il s’agit de la dimension de l’inconscient. Il faut qu’Œdipe sorte de la toute-puissance et de son aveuglement pour devenir voyant comme Tirésias en se crevant les yeux pour accéder à cette nouvelle plage du savoir.

En fait, je crois que c’est ce que tu penses mais tu l’as dit autrement.

Monique Douillet 18/10/2013 21:56

La fin de cette histoire, interprêtée avec maestria,ici, ne conduirait-elle pas à la fin de l'Histoire ?
Si par "Amour" l'homme à son tour, après la femme (mère archaïque puis Sphinx), renonce à sa toute puissance, le bonheur idéal sera atteint et comme les gens heureux n'ont pas d'Histoire...
Heureusement nous avons une nouvelle engeance victime, les "masculinistes", prête à relancer la guerre ! ;-)

denis binette 16/10/2013 01:55

Lecture passionante. Merci

Serge Tisseron 18/10/2013 09:03

Serge Tisseron, psychanalyste, nous invite à grandir, comme lui, avec les images. Le mythe d'Oedipe est "bourré" d'images.

Ecoutez Serge Tisseron, en cliquant sur son nom.

Etienne Duval 18/10/2013 08:51

C'est ce que je souhaite mais je crains que mon invitation ne soit maladroite.

Paule sassard 18/10/2013 08:49

Merci Etienne de nous inviter à grandir avec ce blog.

Claude Lévi-Strauss 17/10/2013 11:02

« Claude LEVI STRAUSS parle du mythe d'Oedipe et du sens à attribuer aux noms de personnes. Le prénom du père d'Oedipe signifiait "boiteux", celui de son grand père "celui qui marche de travers". Quant à Oedipe Il désigne celui qui a le pied enflé. C'est donc un seul et même sens même si les sens sont donnés à des moments différents de l'histoire. Il faut donc regrouper ces trois informations dans une partition verticale ». Ces analyses reposent sur l’analogie entre le mythe et la composition musicale. On voit bien comment Oedipe aux pieds enflés, tout en marchant de travers, va devenir l'aveugle, qui révèle une part du mystère de l'homme.
On peut écouter Lévi-strauss en appuyant sur son nom.

Google 17/10/2013 08:44

L'article est maintenant référencé par google.

Hugues Puel 15/10/2013 09:07

Bravo pour ce tour de force !

Etienne Duval 15/10/2013 23:31

Merci à Olivier Schmidt-Chevalier, qui n'omet jamais de faire référence aux articles de ce blog dans son blog de blogs. Vous pouvez voir son site en appuyant sur Etienne Duval.

Etienne Duval 15/10/2013 09:08

Merci !

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