Mythes, articles à partir des mythes, réactions sur le site Mythes fondateurs http://mythesfondateurs.over-blog.com/ Le mythe et le conte sont la parole dans sa première gestation. C'est pourquoi, si la parole est malade, comme le dit Vittorio Gasman, il devient urgent de revenir à ses fondements qui sont encore à notre disposition, à travers les mythes et les contes. Lorsque la parole ne fonctionne pas, c'est la violence qui gagne. Les mythes et les contes, par l'apprentissage du processus symbolique qu'ils proposent, sont là pour nous aider à faire sortir la parole de la violence. C'est de la naissance de l'homme lui-même dont il s'agit.

La table de Patrick
Le temps privilégié d’un apéritif ou l’ouverture à la vie
La porte, en face de chez moi, ouvre sur l’appartement de Brigitte, un lieu agréable mais encombré de multiples objets que les années se succédant ont ici accumulés. Brigitte pense qu’elle est très âgée et qu’il faut se résigner, lorsqu’on a 86 ans, à attendre la mort. Je n’ai pas encore osé lui donner la permission de mourir. Cela m’est arrivé, il y a une quinzaine d’années. La personne à qui je m’adressais était une ancienne danseuse-étoile, qui voulait que la mort vienne à son secours. Un jour, alors qu’elle reprenait son refrain habituel, je lui ai dit : « Eh bien je te donne l’autorisation de t’en aller ». Surprise par mon audace, elle a rajeuni de plusieurs années, ce qui a étonné tout son entourage. Comme le bûcheron de La Fontaine, elle ne souhaitait pas que la maîtresse de notre destin vienne couper aussi vite le fil de sa vie. Aussi, en ce qui concerne Brigitte, j’ai pensé que la mort pouvait attendre et qu’il fallait donner une nouvelle chance à la vie.
Brigitte, clouée sur son siège devant la télévision
Quelle que soit l’heure à laquelle je frappe à la porte, Brigitte se laisse absorber par le temps qui passe en regardant la télévision. Mais elle est loin d’imaginer que l’écran qui lui fait face est le visage même de Chronos (le dieu du temps). Autrement dit le visage de la mort car Chronos est animé par une pulsion morbide qui le pousse à se nourrir de ses propres enfants. Ce dieu a un tel pouvoir qu’il ne veut pas lâcher ceux qu’il domine par son pouvoir hypnotique et infanticide. Au début, lorsque j’entrais dans son appartement, Brigitte ne voulait pas éteindre la télévision. Il a fallu que je lui mette en main le choix qu’elle avait à faire : c’était ou moi ou Chronos (la télévision) !
L’ouverture sur un autre temps ou le passage de Chronos à Kairos
Le choix exigé est essentiel : il s’agit de passer du temps de la mort au temps de la vie, autrement dit de Chronos à Kairos. Kairos s’oppose en effet à la mort car il est le temps du surgissement de la Vie, le temps de la rencontre. Et, pour signifier ce passage, je décide d’apporter, un jour par semaine, une bouteille d’apéritif, proche de l’alcool, que les anciens appelaient l’eau de vie. Réduite à la passivité par l’écran dominateur, Brigitte, en participant à l’apéritif, finit par s’éveiller et par s’engager dans la parole. Elle sort de son isolement qui lui montre la mort, en faisant face à l’autre qui lui révèle un chemin pour la vie.
Le déplacement vers un autre espace
Il m’a fallu attendre plusieurs années pour me rendre compte que le montage échafaudé était bancal. Je me trouvais dans un rituel figé parce que j’avais oublié de changer d’espace. Brigitte restait dans son environnement, qui la maintenait dans son horizon habituel et l’empêchait de s’ouvrir à de nouveaux questionnements. Habitué pourtant à la réflexion sur la nécessité d’espaces intermédiaires pour permettre le surgissement de la vie, j’avais presque oublié l’essentiel : créer un nouvel espace, entre l’intérieur et l’extérieur. Il suffisait pour cela de faire sortir Brigitte de son appartement pour l’inviter dans le mien. C’est ainsi qu’au lieu de m’introduire chez elle avec ma bouteille d’apéritif, je l’ai fait venir chez moi, tous les mardis, en fin de matinée, pour partager « l’eau de la vie ».
La table de Patrick qui fait rêver
Dès qu’elle entre dans mon appartement, Brigitte remarque la table basse sculptée par Patrick, sur laquelle nous allons boire l’apéritif. Elle est pleine d’admiration pour cette œuvre d’art qui la fait rêver. Patrick est un artiste que j’ai connu aux Vans en Ardèche, à un moment où je m’intéressais au monde des marginaux. Au début des années soixante-dix, il était venu de la région parisienne pour inventer un autre monde. Il avait, pour cela, les outils du sculpteur sur bois. On aurait dit qu’ils faisaient partie de lui-même comme s’ils accompagnaient le don intérieur qui l’inspirait depuis toujours. Nous étions devenus de bons amis et nous refaisions le monde à chacune de mes apparitions aux Vans. Pour garder son souvenir, j’ai fini par acheter une magnifique table basse qu’il avait confectionnée et que chacun peut découvrir sur ce blog. Elle est faite du bois d’un orme, un arbre en grande partie disparu sous l’effet d’un champignon destructeur, comme s’il fallait passer par la mort pour entrer dans la vie et la création. L’arbre continue à nous parler grâce aux veines et aux défauts du bois et surtout grâce aux nœuds qui continuent à lui servir de parure. L’élan de la vie finit par se confondre avec l’élan de la création repris et impulsé par Patrick lui-même. C’est bien ce qu’a spontanément ressenti Brigitte dès son entrée dans ma salle de séjour.
Un porto avec de petits fromages aux saveurs d’Italie
Après avoir ouvert l’espace de l’imaginaire, il me paraît indispensable pour faire passer la vie de donner une place au plaisir lui-même. J’ai fini par connaître les goûts de Brigitte : elle adore le porto et les petits fromages aux saveurs de basilic, de tomate et d’olives. Qu’à cela ne tienne : je m’arrange pour avoir en réserve tout ce qu’elle semble préférer, quitte à faire varier les marques de porto et les sortes de fromage. Mais toujours, elle sait rester dans le juste milieu comme si le plaisir s’éclipsait lorsqu’il en vient à s’égarer dans la démesure.
Une promenade à travers les belles histoires du passé
Spontanément, Brigitte évoque le passé et, en particulier, les belles histoires de son enfance. Certains penseront que nous sommes ici dans le radotage qui nous écarte de la réalité journalière. Il me semble, de mon côté, que nous nous trouvons au contraire devant une opportunité, pour reprendre le fil de la vie à son surgissement originel et continuer à tisser la toile de l’existence jusqu’à son terme en pleine responsabilité. C’est pourquoi j’écoute avec attention l’histoire de cette poule naine, à qui elle a sauvé la vie en soignant sa patte cassée, alors qu’elle avait autour de quatre ans. La poule lui en était particulièrement reconnaissante car, depuis, elle la suivait dans tous ses déplacements. Un autre événement l’a beaucoup marquée. Elle adorait l’un de ses grands-pères, qui était aussi très attaché à sa petite-fille. Or, un jour, le vieillard lui demande de lui apporter sa pipe : elle le fait spontanément, mais aussitôt le grand-père est rattrapé par la mort elle-même. Sa dernière pensée avait été l’enfant comme s’il voulait lui confier la vie qui était en train de l’abandonner. Brigitte parle aussi avec émotion de son père, mort très jeune de la tuberculose ; il la prenait fréquemment sur ses genoux tout en tournant la tête pour éviter de la contaminer. Chez elle, chaque fois, l’amour et la vie sont constamment liés à la fragilité. Et ce paradoxe, qui a marqué depuis longtemps son rapport à ses enfants, continue à la structurer puisqu’elle doit utiliser ses béquilles pour marcher et qu’elle vit presque constamment sous la dépendance d’un entourage, fait de femmes de ménage et d’infirmières.
Le souffle de la vie qui revient
En écoutant Brigitte à travers les histoires qui ont marqué son passé, il me semble que je sers de relais entre ses premières années et son existence actuelle. Autrement dit l’écoute permet de faire passer la vie lorsque celle-ci vient à faiblir ; elle va puiser, dans les premières années transformées en récit, l’énergie vitale dans son jaillissement initial, qui semble manquer à Brigitte, pour poursuivre aujourd’hui le chemin qui lui reste à parcourir.
L’image de soi qui sert d’habit intérieur
Pour s’acheminer dans la dernière étape de son existence, Brigitte n’a pas seulement besoin d’un surplus d’énergie transférée par l’écoute d’un autre, elle doit aussi trouver une plus grande assurance en se revêtant d’une bonne image d’elle-même. La plupart de ceux qui la côtoient en restent aux apparences. Or d’apéritifs en apéritifs et de récits en récits, je découvre, sous une modestie de surface, une grande dame qui a su faire face aux difficultés de la vie et qui a su aimer chacun de ses quatre enfants tout en gardant avec eux la distance nécessaire du respect. Elle fait preuve du même comportement avec ses petits-enfants. Je la vois un peu comme un grand arbre qui témoigne du mystère de la vie parce qu’elle a su conserver l’espérance en dépit des épreuves. C’est pourquoi je souhaite lui servir de miroir pour qu’elle découvre une très belle image d’elle-même et pour qu’elle puisse ainsi revêtir son plus bel habit intérieur. Elle pourra alors découvrir qu’il existe, au fond d’elle-même, un petit coin de paradis, fait d’amour, de respect de l’autre et d’attention à la vie, surtout lorsque celle-ci apparaît fragile. Je suis sûr qu’elle y trouvera progressivement la paix et la lumière.
Etienne Duval