Mythes, articles à partir des mythes, réactions sur le site Mythes fondateurs http://mythesfondateurs.over-blog.com/ Le mythe et le conte sont la parole dans sa première gestation. C'est pourquoi, si la parole est malade, comme le dit Vittorio Gasman, il devient urgent de revenir à ses fondements qui sont encore à notre disposition, à travers les mythes et les contes. Lorsque la parole ne fonctionne pas, c'est la violence qui gagne. Les mythes et les contes, par l'apprentissage du processus symbolique qu'ils proposent, sont là pour nous aider à faire sortir la parole de la violence. C'est de la naissance de l'homme lui-même dont il s'agit.

Allusion au roi Midas et à ses oreilles d'âne
La nécessité de sortir de la spéculation pour sauver l’homme et redonner sa place à la création
Avec la crise monétaire ce n’est pas simplement l’économie, c’est l’homme lui-même qui est en danger. L’argent n’est pas mauvais en soi. Au contraire il favorise les échanges. Mais lorsqu’il quitte sa fonction de service pour devenir le maître à qui tout est référé, il est comme un virus destructeur qui inverse tous les processus conduisant à la construction de l’homme et du sujet.
Les ravages de la spéculation et tout particulièrement des « hedge funds »
Normalement, la finance est au service de la production et c’est de cette manière qu’elle contribue à engendrer de la richesse. Or pour produire il faut investir. En fait, il se trouve, aujourd’hui qu’il n’existe plus suffisamment de fonds disponibles pour l’investissement : il est plus facile de faire fructifier son argent en spéculant qu’en produisant. Grâce à l’appui des traders, il est possible parfois de gagner en quelques jours plus d’argent que l’entreprise ne peut le faire en une année de travail. Mais une telle richesse nouvelle est un leurre, elle est fictive, elle est en quelque sorte déréalisée. L’argent qui est un moyen est devenu une fin. Il est comme un roi qui organise toute la société autour de lui, mais, en voulant la développer, il finit par la déconstruire. C’est ainsi que le nouveau système complètement perverti met en place d’énormes fonds dont la seule fonction est de spéculer en jouant sur la fluctuation des prix. On les appelle des « hedge funds ». Aussi, sur les marchés, une bonne partie des négociants n’ont-ils rien à vendre ; ils sont là pour jouer, y compris avec les matières premières et les produits de grande nécessité, comme les denrées alimentaires. Ils finissent par empocher les bénéfices à la baisse et à la hausse des cours, qu’ils provoquent sournoisement.
Une dissociation entre l’économie réelle et la sphère financière
Il devrait y avoir un jeu dialectique positif entre l’économie et la sphère financière. Or entre les deux il s’est produit une rupture ; le jeu ne fonctionne plus. L’économie manque d’oxygène parce qu’elle manque d’investissement. Les spéculateurs sont de plus en plus riches et les plus pauvres s’engouffrent dans la spirale du surendettement. Le système agonise et il est temps de redresser la barre. Dans le mythe grec de Midas, le roi avait demandé à Dionysos, qui voulait le remercier d’un service rendu, de faire en sorte que tout ce qu’il allait toucher se transformât en or. Comme nos financiers actuels, il faisait un absolu de ce qui devait rester un pur moyen. Mal lui en prit car il fut très vite enfermé dans un piège, se condamnant ainsi à mourir de faim ; sa nourriture se transformait en or avant qu’il n’ait pu l’absorber. Très vite il s’en fut voir le dieu pour sortir de l’impasse. En fait c’était sa mauvaise appréciation de l’harmonie du monde qui était en cause. Il préférait le jeu du dieu Pan sur sa flûte à celui d’Apollon sur sa lyre. Il fallait des oreilles bien exercées pour apprécier la différence. C’est pourquoi il ressortit de l’épreuve avec des oreilles d’âne.
L’inversion des processus et la désymbolisation de l’argent
Le parcours de l’homme consiste normalement en un processus de symbolisation, qui vise à intégrer et à mettre à sa place, dans un ensemble cohérent, chaque réalité du monde jusqu’à la mort elle-même. C’est ainsi que peut se construire progressivement le sujet. Si l’argent est retiré de l’ensemble pour être considéré pour lui-même comme un absolu, il sort de la symbolisation et provoque une inversion de tous les processus d’humanisation. Aussi, au lieu de libérer l’homme, il provoque sa régression et son aliénation.
Une désymbolisation en chaîne
Avec la désymbolisation de l’argent, c’est le ver qui se met dans le fruit de la vie : la vie se défait et la désymbolisation atteint toutes les autres réalités humaines, comme la rémunération, la technique et le travail... Il faut choisir entre la Vie et Mammon. C’est un phénomène perçu intuitivement, depuis longtemps, par les penseurs, les philosophes et plus particulièrement les sages de tous les temps. La rémunération est perçue non pas comme un profit pour la collectivité, mais comme une dépense qui vient grever les bénéfices de l’entreprise ; elle n’est même pas considérée comme ce qui doit assurer la survie du travailleur, nécessaire à la production des biens et des services. De son côté, la technique se trouve progressivement privée du souffle qui doit provoquer son bon fonctionnement ; la machine finit par jouer contre l’homme lui-même en provoquant progressivement son éviction. Enfin le travail perd son sens, parce qu’il tend souvent à devenir répétitif ou simplement technique, en se dénouant de sa dimension créatrice.
Une nouvelle aristocratie qui contrôle les forces politiques
« Lutter contre les vieux ennemis de la paix - le monopole industriel et financier, la spéculation, la banque véreuse, l'esprit de clan. Ceux-là considèrent le pouvoir [...] comme un simple appendice de leurs affaires privées. Jamais dans toute notre histoire ces forces n'ont été aussi unies contre un candidat, unanimes dans leur haine à mon endroit. Et leur haine me fait plaisir." François Hollande en meeting, chauffé à blanc par des militants socialistes ? Non. Nicolas Sarkozy dans une figure de rhétorique électorale ? Toujours pas. L'auteur de ce discours prononcé au Madison Square Garden en octobre 1936 s'appelle Franklin Roosevelt, candidat sortant à la présidence des Etats-Unis. » (En savoir plus sur http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/les-lobbies-qui-tiennent-la-france_1409758.html#M1dM0zth95cpvu15.99) Depuis 1936, les lobbies n’ont fait que se multiplier, à Washington, à Paris, à Bruxelles et dans toutes les capitales. Ils sont l’émanation d’une oligarchie économique, qui tend à contrôler insidieusement les forces politiques de gauche comme de droite.
Le triomphe de la pensée unique
Bien souvent nous croyons penser, mais c’est l’idéologie ambiante qui le fait pour nous. Sous l’effet de l’argent, elle uniformise les modes de réflexion, allant jusqu’à imposer la langue de la finance (l’anglais) pour tous les échanges, qu’ils soient économiques, culturels ou même scientifiques. Sans doute la réalité est-elle plus complexe, et les uns et les autres nous sommes prêts à réagir, mais nous le faisons avec les outils que la pensée unique a préfabriqués pour nous, si bien que nous finissons par tourner en rond. Il nous devient très difficile et presque impossible de changer de perspective pour inventer un nouvel avenir.
Un phénomène de décréation
Comme nous l’avons déjà suggéré, la désymbolisation du monde joue contre la vie qui invente la vie. Elle détruit la vision du réel et écarte les visionnaires qui pourraient nous entraîner à transformer le monde. Non seulement la création devient presque impossible, mais nous nous enfermons dans une spirale de décréation comme dans une sorte de descente aux enfers. Alors qu’il faudrait de véritables sujets, créateurs de différences, pour affronter la mondialisation, c’est l’assujettissement qui nous guette à chaque instant, uniformisant les individus au point d’en faire des clones engendrés par le dieu argent et apparemment heureux de fusionner ensemble.
La solution passe par une progressive suppression de la spéculation et l’interdiction des « hedge funds »
Il faut revenir aux causes de la crise dans laquelle nous nous enfonçons : la principale est la spéculation qui trouve son accomplissement dans les « hedge funds ». Dans l’immédiat, il semble indispensable d’interdire ces fonds qui écartent les ressources financières, nécessaires à l’investissement, pour introduire le mensonge dans l’économie. Ils donnent naissance à des richesses fictives, qui enrichissent un petit nombre et finissent par appauvrir tous les autres, en commençant par les classes moyennes. C’est ainsi qu’il sera possible à terme de supprimer la spéculation, qui contribue à inverser le sens de l’argent en provoquant sa désymbolisation.
P.S. Cet article a bénéficié d’un travail commun avec Marie-Louise Fleckinger. Il s’est appuyé sur la réflexion de Paul Jorion dans son blog et de Michel et Monique Pinçon dans « La violence des riches » (La découverte/poche). Il a également bénéficié des intuitions de Charles Péguy dans son ouvrage « L’argent ». Par ailleurs, le mythe de Midas est aussi à l’arrière-fond de ce qui est ici proposé.
Etienne Duval