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2 avril 2007 1 02 /04 /avril /2007 15:57

 

 

Babel de Bruegel

 Repères d’avenir

 Jacques Attali vient de publier chez Fayard un livre qui peut surprendre. Il s’intitule : Une brève histoire de l’avenir. Il s’inscrit dans une tradition qui ne nous est plus familière, celle des prophètes de l’Ancien Testament. Il s’agit, en analysant le passé et le présent, de repérer les structures de l’histoire elle-même et d’imaginer alors ce qui va se produire à moyen et à long terme. Sans doute, pousse-t-il à l’extrême certaines tendances profondes qu’il a décryptées, en soulignant en même temps les mutations prévisibles qui briseront leur linéarité, mais l’éclairage qu’il apporte peut nous aider à exercer notre responsabilité par rapport au monde futur. Si la grossièreté apparente de ses projections, qui font pourtant place à l’inattendu, peut susciter l’énervement, la lumière qui finit par se manifester a de quoi surprendre. Elle rejoint sur nombre de points celle que nous apporte les mythes, dans un langage symbolique qu’il convient d’interpréter. Sous une autre forme, ils tentent de nous transmettre par des récits imaginaires les structures profondes du fonctionnement humain. 

 Je voudrais donc en me dégageant d’une lecture trop servile de Jacques Attali, conjuguer les enseignements qu’il nous transmet avec ceux des mythes eux-mêmes, parfois plus explicites que les siens, notamment en ce qui concerne la constitution du sujet, la violence et la parole. 

 Une force qui pousse à la libération de l’homme

 Il existe, à toutes les époques, une force qui, sous l’effet d’un désir profond,  pousse les hommes à se libérer de leurs contraintes, à devenir ce qu’ils sont fondamentalement, à se constituer comme sujets. Souvent ils peuvent basculer dans la tyrannie et l’aliénation mais c’est pour rebondir ensuite. Toute l’histoire est marquée par cet élan intérieur de la vie individuelle et sociale. La réussite n’est pas toujours à la hauteur des espoirs, mais l’échec, porteur de souffrances, finit par remettre les individus et les peuples dans une voie plus compatible avec leur destinée d’êtres libres.

 

    L’illusion du sujet avec le culte de l’individu

 Pendant longtemps, l’homme a dû lutter pour se libérer des chaînes de la communauté et de ceux qui cherchaient à les maintenir pour assurer, soi disant, le bien des hommes. Elles concernaient aussi bien la religion que la famille, la politique ou la culture. A juste raison, au moins pour une part, ceux qui ont lutté ont eu l’impression d’atteindre la liberté. Ils ont ainsi donné sa place à l’individu. Mais l’individu n’est pas le sujet, tant qu’il n’a pas intégré sa dimension sociale. Autrement dit, la véritable liberté est toujours dans la tension entre l’individu et la société. Même si elle est en partie acquise, elle est toujours un projet à réaliser.

 

    L’alliance entre la liberté individuelle et l’économie dans le capitalisme

  Ce qui a fait la force apparente du capitalisme, c’est qu’il a su allier l’Ordre marchand avec la liberté individuelle, engageant ainsi une compétition qui propulse sans cesse vers de nouveaux gains et de nouvelles conquêtes. En fait l’économie a toujours avancé à travers des seuils successifs constitués par les révolutions technologiques : l’imprimerie, les chantiers pour la construction et l’entretien des bateaux, la machine à vapeur, le moteur à explosion, l’électricité et aujourd’hui l’informatique, internet et les différentes techniques de la communication qui en découlent. La liberté individuelle a paru libérer l’échange, mais elle a introduit le ver dans le fruit car elle s’est identifiée abusivement à la liberté réelle d’un sujet, individuel et social, en même temps. Il fallait aller plus loin pour libérer l’homme à travers l’économie.

 

 Le capitalisme contribue à la destruction de l’environnement, du politique et des services publics

 

 Le capitalisme ne voit que l’intérêt de l’individu même s’il est obligé de faire face à certaines contraintes inévitables, ne serait-ce que pour assurer le renouvellement de ses infrastructures. Aussi plus il progresse et plus il donne de force à la recherche du profit pour certains, et, par contrecoup, plus il coopère à l’appauvrissement des autres, laissés sur les bas côtés du chemin, privés d’un travail et d’un salaire, sous l’effet de la compétition. Jusqu’à un certain point, il se trompe lui-même pour conserver une certaine bonne conscience car il prétend obéir aux lois de l’économie, oubliant qu’il a faussé ces lois en enfermant l’individu sur lui-même aux dépens du sujet humain concret. L’environnement ne peut constituer une priorité que s’il favorise ses projets. Sinon il se défait de ses chaînes comme il s’est libéré des chaînes communautaires. A la limite, il cherche à se défaire de l’espace et du temps, oubliant l’intérêt des populations locales, lorsqu’il est plus avantageux de se délocaliser, et l’intérêt des populations à venir elles-mêmes, lorsque la pression du gain le pousse à détruire les richesses de la terre. Les lois des pays sont souvent, pour lui, des obstacles, qu’il détourne facilement en sautant d’un endroit à l’autre. Il n’est d’aucun pays parce que déjà l’univers est son royaume, un univers dont il cherche à détruire les frontières internes. Enfin, parce qu’à son avis, ils coûtent trop cher, il prétend assumer les services publics avec plus d’efficacité. Mais, en réalité, ceux-ci courent le risque d’être réduits au minimum, pour ne pas contrarier la prospérité économique elle-même.

  
La mise en place à terme d’un immense marché planétaire

 Le capitalisme est l’acteur principal de la mondialisation. Sous l’effet conjugué d’un certain déterminisme et d’une volonté affichée, et grâce aux possibilités que lui offrent l’informatique, internet et les techniques de communication, il cherche à créer un immense marché planétaire. Il devrait y arriver sans trop de peine mais il le fera en asservissant les États et en se déconnectant des nations. Dans de telles conditions, la vie politique sera plus apparente que réelle et elle sera progressivement mise au service de l’économie et de l’intérêt individuel. Son projet propre sera détourné et subira l’effet d’une véritable inversion, la condamnant à devenir le contraire de ce qu’elle devrait être.

 

    L’enfermement du sujet dans l’assurance et la surveillance

 Ainsi la pulsion qui pousse le sujet à se libérer sera complètement contrariée. Parce que l’individu enfermé sur lui-même veut éviter le risque et la mort, il s’entourera de multiples assurances, qui lui donneront l’illusion du confort et de la stabilité. En même temps, la recherche de sécurité deviendra un de ses principaux objectifs et le conduira à tisser un réseau infini et indéfini de surveillance dans lequel il s’installera. En voulant garantir sa liberté individuelle, il deviendra prisonnier de lui-même. Croyant détenir les clefs de sa prison, il deviendra le gardien de son propre cachot.

 

    Des conflits retentissants et inquiétants en perspective

 Lorsqu’il est détourné de lui-même, l’homme finit par se révolter. Son élan intérieur se transforme en violence pour sortir de la confusion qui l’étouffe. Des conflits d’un genre nouveau, aveugles et insaisissables,  commencent déjà à semer l’angoisse, un peu partout dans le monde. Si rien n’est fait pour libérer l’économie de son enfermement, dans la recherche de l’intérêt individuel aux dépens de la satisfaction de tous, ils se multiplieront et pourront prendre une dimension insoupçonnable. Ce sont les États-unis et les lieux symboliques de l’économie qui en feront probablement les frais.   Parce qu’ils seront complètement affaiblis, les États seront impuissants à opposer une résistance efficace et utile. 

  Une nouvelle parole finira par naître de ces conflits

 En réalité, le conflit n’a pas sa finalité en lui-même. Contrairement à ce que chacun croit, la violence est à l’origine de la parole. Le conflit, en effet, ne peut se dénouer que dans la négociation, qui finit par donner la parole à chacun. Et, fréquemment il est possible d’éviter l’irrémédiable, si la parole est offerte rapidement à la pulsion de violence qui surgit inopinément. C’est à elle qu’il faut prêter l’oreille pour éviter le pire. Ainsi, on peut imaginer que les grands conflits que le monde devra affronter finiront par donner naissance à une parole nouvelle qui exprimera l’intérêt de tous et non plus celui des individus déjà privilégiés. Peut-être même l’intelligence de quelques hommes plus sages et plus prévoyants permettra-t-elle, grâce à l’écoute de la violence apparemment inaudible, d’enrayer la menace de conflits trop destructeurs pour l’humanité. 

 La naissance possible d’une véritable démocratie

 C’est la parole qui fait l’homme : c’est aussi elle qui fait la démocratie. Engendrée dans la douleur, elle devrait permettre progressivement à chacun de devenir un sujet à part entière, un sujet en même temps individuel et social. C’est alors que l’économie pourrait être radicalement transformée, au bénéfice de tous. Sans doute y a-t-il  une part d’utopie dans une telle vision. Mais l’utopie ne devient-elle pas réalité lorsque le monde lui-même tend à devenir un village où les distances et le temps n’exercent plus les mêmes contraintes qu’autrefois. En devenant plus proche et plus conscient de lui-même, il offre, à chacun et à tous, la possibilité de se retrouver soi-même. En ce sens, l’Europe, comme le dit Jacques Attali, pourrait être un des chemins privilégiés pour fabriquer le monde futur où régnera une véritable démocratie.

 

   

  Etienne Duval

 Etienne.duval@cegetel.net

 Le 1er avril  2007

    Télécharger le texte

 

 

 

 

 

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15 mars 2007 4 15 /03 /mars /2007 20:44

Visitez les sculptures de Patrick

Il vous suffit d'aller sur le blog : http://patrickkvans.canalblog.com/. Patrick est un ami des Vans que plusieurs Lyonnais connaissent. C'est un véritable artiste, qui vit avec le bois, ses noeuds, ses rugosités. J'ai  (Etienne) une table plus simple et encore plus belle que celle présentée ici. Tous ceux qui viennent chez moi sont en admiration devant cette oeuvre, qui est devenue naturellement le centre de ma salle de séjour. Le blog est encore à l'état de construction parce que le sculpteur n'a pas fourni les précisions nécessaires sur chaque article : nom, taille, prix ... Mais vous aurez cependant la possibilité de  voir  plus de vingt sculptures différentes. Ce serait bien si les personnes intéressées pouvaient mettre leurs commentaires et afficher leurs préférences.

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13 février 2007 2 13 /02 /février /2007 21:41


 

Photo prise par Pierre Alain Gourion, ami de Jean-Louis
http://www.alaingourion.com/


Jean-Louis Conte nous a quittés
dans la nuit de dimanche 11 à lundi 12 février


  
Ceux qui l'ont connu peuvent témoigner de ce qu'ils ont vécu avec lui, en apportant leurs commentaires. Ce sera un témoignage laissé à ses filles et à tous ceux qui l'ont aimé.


Et maintenant, la vie en moi s'écoule,
Les jours d'affliction m'ont saisi.
La nuit, le mal perce mes os
Et mes rongeurs ne dorment pas.
Avec violence, il m'a pris par le vêtement,
Serré au col de ma tunique.
Il m'a jeté dans la boue,
Je suis comme poussière et cendre.

Ecoute, laisse-moi parler :
Je vais t'interroger et tu m'instruiras.
Je ne te connaissais que par ouï-dire,
Mais maintenant mes yeux t'ont vu.
(Job)


 

 


 

 

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5 février 2007 1 05 /02 /février /2007 18:36

 

La démocratie 

Texte sur le site Mythes fondateurs : http://mythesfondateurs.perso.cegetel.net/

En période d’élection, savoir ce que parler veut dire

    

La parole nous échappe au moment même où nous en avons besoin. Elle nous file entre les doigts lorsque nous égrenons le chapelet de nos revendications. Et pourtant, en cette période d'élection, elle peut trouver une place inattendue. Dans le brouhaha de ceux qui voudraient nous séduire, balançant entre le pour et le contre,  comme les cloches qui sonnent à la volée, un espace de démocratie nous est offert si nous acceptons d’abord de faire silence et d’écouter pour réapprendre à parler. Une fois encore nous solliciterons en priorité les mythes égyptiens qui sont, avec ceux de la Mésopotamie aujourd’hui malmenée, à l’origine de la culture méditerranéenne. Ce sont eux qui ont nourri la pensée grecque et la réflexion juive avant même la naissance du christianisme.

 
 Commencer par ouvrir l’espace du possible

 Chez les Égyptiens, la parole créatrice s’enracine dans un monde où tout est encore possible. Le Nouou, oscillant entre les ténèbres et l’Océan primordial, est le père ou la mère de tous les dieux. Il n’existe pas vraiment et pourtant il n’est pas rien. Il est indétermination, indifférenciation et pure puissance, en attente d’un surgissement de vie.  Comme la nuit, le Nouou est le lieu primordial de toute gestation. Dans le creux des ténèbres, la lumière, principe de toute création, se prépare en se condensant, jusqu’à ce qu’un astre majestueux, fait de lumière étincelante et débordant d’énergie, s’élance dans les cieux sous les yeux médusés des dieux qui accèdent à l’existence, dans le sillage de l’astre qui embrase l’univers tout entier.   Mais la lumière continue à faire sa place au Nouou et donc à l’espace du possible, à l’intérieur d’elle-même. Car la création ne se fait pas une fois pour toutes ; elle se poursuit au fil du temps. Elle doit donc continuer à s’appuyer sur l’espace infini du possible pour se déployer dans la durée. C’est pourquoi le signe du déclic de la parole créatrice est le lien qu’elle établit dès de départ avec ce qui n’existe pas encore, pour rendre possible le changement et susciter l’espérance.

 Faire rêver ou le temps de l’artiste

 De manière étonnante, la parole, pour atteindre la réalité, doit passer par le rêve. Un très beau conte arabe met en scène deux rêveurs. Le premier, un paysan misérable, vient de Perse. Sous la poussée d’un rêve merveilleux, il s’en va, traversant les déserts et les périls de toutes sortes, vers la grande ville du Caire où un trésor lui est promis. Malheureusement, le trésor n’est pas à l’endroit indiqué et notre homme va se jeter dans le Nil, au moment où un mendiant le soustrait à la mort. Que se passe-t-il ? Les réponses succèdent aux questions et le mendiant raconte son propre rêve à celui qu’il vient de remettre sur le chemin de la vie. Aussitôt la lumière surgit dans  l’esprit du paysan désespéré : il doit retourner chez lui. Son trésor est son manque et le manque, s’il l’intègre, sera  le moteur qui l’entraînera vers tous les trésors de la vie.  Avant de s’avancer dans son œuvre de création, Rê, le Soleil, se transforme en artiste. Portées par les ailes du rêve, les formes qu’il invente deviendront la réalité de demain. Aussi la parole qui ne fait pas rêver est-elle mensongère et stérile ; en voulant échapper à l’illusion pour rester accrochée à la réalité d’aujourd’hui, elle nous condamne, à moyen et à long terme, à tourner en rond et à mourir à petit feu.

 Penser avec le cœur

 Après le temps de l’imaginaire, la parole suit le chemin de la pensée. C’est dans la pensée elle-même qu’elle va être engendrée. Que peut être une parole qui n’est pas portée par une pensée ? Et les mythes égyptiens nous disent que l’engendrement ou la conception de la pensée est faite par le cœur et non par la tête. S’il est une intuition fondamentale, dans cette culture en plein surgissement, c’est que l’amour est le fondement de toute chose et de tout être vivant. Aussi le désir a-t-il ici une place primordiale jusqu’à ce qu’il devienne réellement désir de l’autre. Un mythe nous raconte qu’Isis, la grande déesse féminine, éprouve un sentiment d’amour pour Atoum (Rê). Elle voudrait bien connaître son nom. Mais Atoum, qui a tout créé, est impénétrable. Il se suffit complètement à lui-même et la déesse pense qu’il lui manque quelque chose pour devenir un véritable dieu. Elle peut prouver qu’il n’est pas parfait ; il commence à vieillir au point que sa bave tombe sur le sol. Elle recueille donc une parcelle de ce produit divin, le mélange à de la terre et en fait un serpent encore inerte, dessiné comme un trait d’écriture. Elle le met à une croisée des chemins où passe le soleil. Lorsqu’Atoum arrive à proximité, l’animal prend vie, se dresse et le pique profondément, introduisant la mort dans son corps encore intègre. Violemment interpellé, le Seigneur de l’univers s’étonne, crie, se demande ce qui lui arrive. Le voici subitement plongé dans l’ignorance. Toute sa suite est en émoi. Il ose appeler à l’aide. Seule Isis propose son appui ; elle assure qu’elle peut le guérir mais il faut qu’il lui communique son nom. Or le nom est incommunicable. Le Dieu s’esquive, décrivant ce qu’il fait, le matin, le soir, à midi et au cœur de la nuit. Cela ne saurait suffire. Alors, mis au pied du mur, le Grand Soleil demande à la belle Isis de lui prêter ses oreilles : comme en un geste d’amour, il y glisse son nom dans le plus grand secret. Seul Horus pourra le recevoir à son tour. Satisfaite, la déesse se met à l’ouvrage : elle fait s’écouler dans la terre le poison qui trouble le désir et inscrit dans le nom la marque indélébile du manque. En perdant sa toute-puissance, le Seigneur de la terre et du ciel atteint enfin la perfection : il est stimulé par le désir de l’autre et devient capable du véritable Amour.

 

   La question accoucheuse de la Pensée

 La conception de la pensée, sous l’impulsion du cœur, ne suffit pourtant pas à faire naître la parole. La pensée est encore confuse et enveloppée du voile de l’inconscient. Plus qu’un voile, il s’agit même d’une coque résistante. Il est nécessaire de la soumettre à la question. Dans un mythe, qui concerne Neith l’archère, Atoum lui-même est encore caché dans un œuf. La mère qui l’a conçu de sa propre chair a besoin d’aide pour le faire passer de l’inconscience à la conscience. Elle imagine des dieux questionneurs pour l’accompagner dans sa tâche comme de véritables accoucheurs, et en fait des dieux primordiaux qu’elle appelle « les ignorants ». Maïeuticiens, véritables « Socrates » avant la lettre, psychanalystes divins, ils sont les révélateurs de la pensée profonde de la déesse, détentrice du savoir et « auteure » de la création du Soleil incandescent de lumière.

 Revenir à la langue universelle des symboles

 
Révélée à elle-même, la pensée en vient à se transformer en parole créatrice. C’est alors qu’elle passe du cœur dans la bouche : la langue lui donnera un corps de vibration où prédomine la voyelle, et les dents, pourvoyeuses de consonnes, en assureront l’articulation. Pour le mythe, les dents du dieu créateur représentent l’Ennéade, c’est-à-dire les structures fondamentales de la création après avoir été les dimensions essentielles de la divinité. Elles donnent naissance aux grands symboles sous-jacents à  la langue. Ils sont reliés les uns aux autres, fonctionnant par paires où gît l’opposition : haut et bas, ciel et terre, feu et eau, vie et mort, féminin et masculin, désir et manque, savoir et non savoir, rêve et réalité, interdit et transgression… Aussi, pour être comprise, la parole devra passer par les symboles dans leur liaison faite d’opposition et de complémentarité, utilisant les ressources de l’image pour favoriser la compréhension. Autrement dit, elle devra, autant que faire se peut, revenir à la langue universelle que tout le monde comprend, parce qu’elle est inscrite, comme un donné fondamental, dans le corps de chaque individu. Le symbole donne à voir, unit le corps et l’esprit, alors que l’abstraction et les termes trop abstraits effacent le corps.

 Mettre ses idées dans la circulation de la parole

 Les paroles sont les véhicules de l’idée, issue de la pensée. Privées de l’idée, elles s’enferment sur elles-mêmes, se transforment en rhétorique et ne véhiculent plus rien. Il semble aujourd’hui que trop de formations supérieures, préparant aux responsabilités de l’État et de la société civile, insistent exagérément sur la manière d’exposer et de communiquer, oubliant l’élaboration de la pensée et le moment essentiel de la question. Le sujet est annulé pour mieux réussir à convaincre. La technique et la technocratie qui la relaie tendent à remplacer les idées. Et, en définitive, le faire, sans doute essentiel, se substitue à la création parce que la parole créatrice a perdu sa place. Neith, la déesse, qui, dans certains mythes, a mis au monde le soleil, s’est efforcé de le faire connaître, en l’introduisant dans le champ de la parole.  Pour exister, sa mise au monde ne suffisait pas : il fallait, en plus, que son nom circule dans le monde de la parole. Personne ne peut maîtriser la circulation de la parole. Mais celui qui a la prétention de parler, doit pourtant, dans un acte de foi, lui faire confiance à tout prix, s’il veut que ses idées circulent et puissent, un jour, transformer le monde.

 Affronter ceux qui veulent votre mort car ils peuvent vous rendre le plus grand des services

 Sans doute, le heurt des paroles, surtout dans une campagne électorale, est-il à la limite du supportable. Tous les coups semblent permis pour faire chuter l’adversaire. Les mots deviennent des armes qui peuvent détruire. Il est vrai que le respect de l’autre devrait être une règle d’or dans les joutes de la parole. Mais faut-il s’étonner des débordements de violence sournoise qui sont autant d’obstacles pour endiguer la victoire de l’autre ? Les Égyptiens se sont beaucoup interrogés sur la force de mort qui troublait les rapports sociaux, en introduisant le désordre. Ils en ont même fait un dieu au nom de Seth. Supportant mal la place privilégiée de son frère Osiris, Seth a fini par le mettre à mort et même à le découper en morceaux, dispersés dans toute l’Égypte. En recomposant son mari avec les morceaux retrouvés, Isis lui a permis de revivre et a réussi à être fécondée par le sexe qui manquait, signe d’un passage subtil de la reproduction à la fécondation par la parole. Plus encore que les autres, Horus qui est ainsi venu à l’existence, était d’ascendance divine. Mais il a dû subir les coups renouvelés de Seth, le frère de son père. Les procès succédaient aux procès et les décisions n’étaient jamais appliquées. Finalement, les dieux firent appel à Osiris, désormais maître du ciel et des enfers. Ils avaient fini par comprendre que lui seul avait les qualités pour être médiateur parce que, chez lui, à travers le passage de la mort à la résurrection, était illustrée la capacité de la force de mort à devenir une force de vie. Le mystère de Seth commençait ainsi à être résolu en même temps que le mystère de la vie lui-même. Grâce au nouvel espace de la parole ouvert par le médiateur, un autre procès put avoir lieu. Une fois encore, il donna raison à Horus et, en définitive, ce fut Seth, qui énonça la sentence, reconnaissant à son neveu les privilèges de son père. Il venait de comprendre que c’était, pour lui, la seule façon  de trouver sa propre place, que les autres ont fini par lui reconnaître. Et, pour faire bonne mesure, Atoum le prit avec lui : Seth faisait peur à tout le monde en provoquant le tonnerre, mais le tonnerre était le signe annonciateur de la pluie, qui est force de vie. La leçon de ce mythe était la suivante : lorsqu’on accepte la mort, la force de mort qui fait peur se transforme en force de vie. En acceptant d’affronter ceux qui veulent votre mort, vous vous préparez à entrer dans le mystère de la vie.

 Reconnaître l’autre pour en faire un sujet de parole

 Après la traversée de la mort, la parole peut atteindre son but : faire de l’autre, en le reconnaissant, un sujet de parole. Existe-t-il une meilleure manière de désigner celui qu’on appelle le citoyen ? Aussi est-il important que les candidats sachent que c’est cela que nous attendons de leur campagne. Il leur appartient de nous faire exister pendant et au-delà du temps de parole qui leur est concédé. Ce sera leur première victoire annonciatrice de la seconde. Car nous voterons  en grand nombre pour celui ou celle qui donnera la parole à chacun et surtout à ceux qui ne l’ont jamais eue jusqu’ici. Alors, comme dans tous les mythes, ce sera une grande fête : la fête de la démocratie retrouvée, où chacun aura l’espoir de découvrir enfin sa place, dans le logement, le travail, la vie privée et la vie publique, en devenant réellement sujet de parole. Utopie sans doute mais l’utopie construit l’avenir.

 Etienne Duval

  Le 5 février 2007

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26 janvier 2007 5 26 /01 /janvier /2007 16:31

 

 

Grand forum du site "Mythes fondateurs"
http://mythesfondateurs.perso.cegetel.net/

 


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2 janvier 2007 2 02 /01 /janvier /2007 17:20

  

 

 

Texte sur le site Mythes fondateurs : http://mythesfondateurs.perso.cegetel.net/


Noël : l’homme est dieu mais il l’a oublié

 

Les mages arrivent à Bethléem guidés par une étoile. Ils viennent chargés de toute l’histoire du monde et portent comme un trésor le savoir des temps anciens. Ce trésor est offert à l’enfant qui vient de naître : il doit être l’étoile qui guidera sa vie pour l’inscrire au croisement de l’espace et du temps des hommes.

 
 La lumière des origines

 Il y a déjà très longtemps, tous les peuples de la terre ont été éclairés par une grande lumière. Ils en ont fait des mythes véhiculés par la parole et peu à peu consignés dans l’Écriture du monde. Dans ce document à variations multiples, qui portait la Parole, l’avenir était en gestation. La lumière se cachait et se révélait en même temps. Il fallait questionner l’Écriture pour pouvoir l’interpréter : elle constituait l’inconscient de l’humanité, protégé par son obscurité même. Toute interprétation ne pouvait représenter qu’une partie, sans doute infime, du message à déchiffrer et les hommes devaient être amenés à reprendre sans cesse le travail effectué par les générations précédentes.


 Dieu est Lumière

 S’il est une vérité première dans les mythes, c’est que Dieu est Lumière. Sans doute existe-t-il de multiples dieux qui préfigurent la prochaine naissance de l’homme. Mais au-dessus de tous ces dieux, en Égypte par exemple, surgit Atoum, la Lumière par excellence. (Dans notre réflexion nous nous référerons essentiellement aux mythes égyptiens.) Au départ, la lumière est enfermée dans les ténèbres. Elle finit par se séparer de l’ombre, provoquant une explosion d’existence, qui  fait apparaître un astre extraordinaire. Atoum est en même temps celui qui le conduit sur son char, dans son périple journalier, et le soleil lui-même. Ce sont là des images pour orienter notre imaginaire vers la conception d’un être lumineux qui se donne à lui-même l’existence.


 L’amour est lumière

 Pour le Dieu par excellence, dans le même contexte mythique, l’existence, la lumière et l’amour se recouvrent entièrement. L’Amour est Lumière. Il est ce à partir de quoi tout peut être expliqué. Nous sommes dans une métaphysique de l’Amour et non pas dans une métaphysique de l’Être. C’est le cœur qui conçoit. Mais il faudra passer par la question pour faire passer ce que l’amour a conçu dans la parole créatrice elle-même. Au départ, ce qui est conçu par le cœur reste protégé par une enveloppe matricielle. La question devra agir comme le bistouri du chirurgien pour provoquer sa déchirure et permettre ainsi le passage de l’inconscient à la conscience dans la parole elle-même. Ici, l‘amour et la parole entretiennent entre eux une relation très étroite mais la parole ne se suffit pas à elle-même car elle est engendrée par l’amour dont elle dépend.

 

 L’homme est dieu : il est né de la lumière

 Dans cet univers mythique, l’homme est un morceau d’étoile. Il y a, en lui, une lumière, profondément enfouie, qui en fait un dieu. Très souvent les dieux grecs, comme on l’a déjà suggéré, ne sont qu’une préfiguration de l’être humain, comme si l’homme, perdant la toute-puissance, était un être plus parfait que les dieux qui le précèdent et semblent le dominer. Dans le mythe du paradis terrestre, il y a aussi cette idée que l’homme et Dieu sont, à l’origine, en parfaite connivence, constituant une même famille dont les membres communiquent par la parole. Dieu parle à l’homme et l’homme lui répond. C’est une manière de dire que l’être humain a la conscience confuse de faire partie d’un monde divin.


 Les larmes de Dieu

 Dans l’univers égyptien, il existe plusieurs textes, montrant que l’homme est né des larmes du Dieu Atoum. Ce Dieu manque de lui-même parce qu’il manque de l’autre, comme l’évoquent ses pleurs. Pour combler ce manque, il en vient à créer l’homme. Agissant ainsi, il s’implique dans sa création, liant son sort à un nouvel être qui est à son image. Le désir qui naît du manque et de l’absence suscitera entre eux une relation d’amour, vouée à un long travail d’approche et d’éloignement, pour inventer une nouvelle manière d’aimer où la séparation est la condition même d’une plus grande intimité. Bien plus la vocation de l’homme est ici présentée comme un appel à rendre présent sur terre le Dieu qui a pris de la distance pour lui permettre tout simplement d’exister.


 L’homme se détourne de la lumière

 Le mythe est la lumière des origines. Mais il est insaisissable. On ne peut s’approprier la lumière. Survient alors la tentation de la connaissance. Il faut faire émerger la raison du mythe, dans une perspective louable et nécessaire. Mais pour mieux maîtriser la connaissance, l’homme se détourne du mythe. La raison et la parole finissent par s’appauvrir au fil du temps et par tourner sur elles-mêmes, parce qu’elles sont déliées de la lumière qui leur a donné naissance et leur permet d’exister. En perdant le mythe, les hommes perdent le sens.


 L’être humain est plongé dans la nuit et oublie qu’il est dieu

 C’est l’entrée dans la nuit. L’être humain finit par oublier qu’il est dieu. En perdant la lumière, il perd le lien qui le rattache à l’Autre. Son univers s’étiole. Il devient incapable d’assumer la violence et la mort pour en faire une force de vie. Comme son espace se rétrécit dangereusement, toute limite devient une menace qu’il écarte. En perdant le mythe, l’homme en vient ainsi à perdre son corps. Sans même le vouloir, il provoque une désincarnation de Dieu.

 
 La Lumière qui porte la Parole

 Le mage est la figure de l’homme qui ne s’est pas écarté du mythe. L’étoile des origines le conduit jusqu’à l’étable de Bethléem. D’emblée il est en connivence avec l’enfant qui vient de naître, avec l’accomplissement de l’incarnation de Dieu. Il reconnaît en ce petit d’homme la Lumière qui porte la Parole. Pour lui, toute l’histoire de l’humanité est une longue marche vers ce moment privilégié, vers l’émergence nouvelle de la Lumière, apparue dans les premiers temps de l’humanité. Son dernier voyage marque apparemment la fin du pèlerinage. Mais est-ce si sûr ?

 
 Revenir à la lumière des origines

 Maintenant le mage fait le voyage inverse. Il retourne au mythe, vers la lumière des origines. L’incarnation de Dieu est un accomplissement. Mais il sait pourtant qu’elle est aussi un nouveau commencement. Car si Jésus est bien le Fils de Dieu, il doit entraîner tous les êtres humains dans son sillage. Et, pour entrer dans cette nouvelle histoire, les hommes sont invités à reprendre pied dans les mythes, qui leur ont donné naissance. Ils vont ainsi retrouver le sens du corps et poursuivre, bien ancrés sur leurs deux jambes, le long cheminement de l’incarnation de Dieu. A la suite des premiers mages, ils pourront ainsi venir vers Jésus avec toutes les richesses du monde, établissant un lien entre la Lumière des origines et la Lumière qui porte la Parole.

 

  Etienne Duval

 Le 28 décembre 2006

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