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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 16:31

 

 

 

Chahrazade

Chrazadehttp://belly-danceuse.skyrock.com/3.html

 

Comment sortir de la violence meurtrière

L’intuition de Chahrazade dans les Mille et Une Nuits

 

A l’origine de chaque culture, il y a une lumière fondamentale, qui doit orienter le destin et le fonctionnement humain. Or cette lumière arrive dans un environnement, qui, par ses imperfections, peut détourner du message initial. Il importe alors de séparer le bon grain de l’ivraie, de dégager la pierre précieuse de la gangue qui l’entoure. En fait, il semble que, dans la culture musulmane, ce travail reste encore inachevé, comme semblent le manifester les violences meurtrières de l’islamisme. Et, pourtant l’Islam et les cultures avoisinantes ont produit un texte prophétique, souvent déprécié, qui montre le chemin de la purification à entreprendre : il s’agit des Mille et Une Nuits, qui s’expriment de manière admirable dans la parole de Chahrazade elle-même.

Le dialogue à la source de la culture

La parole est dialogue avec l’autre. Elle structure toute culture pour l’orienter vers la vérité. Contrairement à ce que nous croyons spontanément, elle ne présente pas un message parfaitement défini : son message ne pourra se manifester que dans le temps, dans un dialogue intérieur et peut-être plus encore dans le dialogue avec les autres cultures. J’ai personnellement beaucoup fréquenté le Liban et je dois dire, qu’en dépit de la guerre importée d’Israël, entre Palestiniens et Israéliens, il existe, dans ce pays, une sérénité de fond que je ne retrouve pas en France : une telle sérénité vient d’une confrontation constante entre la culture musulmane et la culture chrétienne, à tel point que le musulman est d’autant plus musulman qu’il porte en lui de solides racines chrétiennes. Et il en va de même pour le chrétien, qui découvre dans l’Islam un miroir tout à fait apte à réfléchir la culture venue du christianisme. C’est pourquoi la peur que certains éprouvent, en France, face aux Musulmans, me paraît, en partie, infondée. C’est plutôt à un enrichissement considérable des uns et des autres que prépare la confrontation quotidienne de nos cultures différentes. Le dialogue, en effet, a le pouvoir d’effacer les imperfections de chacune des parties.

Le problème non résolu de la violence dans la culture musulmane

C’est bien la culture musulmane qui produit l’islamisme et ses violences meurtrières, si contraires au message de l’Islam. Le terreau sur laquelle elle est apparue a contaminé la parole qui l’a structurée, au point de faire apparaître la violence antérieure comme une injonction de Dieu. Il fallait un travail de purification et ce travail n’est pas encore achevé. Il est vrai qu’une forme de violence fait partie de la nature humaine : il existe une pulsion de mort, qui, sous la pression de l’interdit du meurtre, doit se transformer en force de séparation, nécessaire à l’épanouissement de la vie. Or, dans une petite partie de la culture musulmane elle-même, une telle transformation n’a pas été complètement effectuée ; la violence, dégagée des liens qui devaient l’humaniser, se déchaîne en se démultipliant, sous l’effet d’un mimétisme devenu incontrôlable, et engendre la jouissance, à tel point que le meurtrier trouve un plaisir indicible à tuer. Pour opérer la purification indispensable, il faut accepter l’interprétation, comme le pensait déjà Averroès, car le Coran n’est pas la Parole de Dieu mais un Livre, transmis sous la forme d’une écriture. Et l’écriture ne livre ses secrets que sous l’effet d’un patient travail d’interprétation. Pour un certain nombre de Musulmans intégristes, l’effort de purification se trouve contrarié, sous prétexte de fidélité, par une forme d’interdit de l’interprétation.

L’intuition de Chahrazade

Dans les Mille et Une Nuits, Chahrazade avait pris conscience du problème. Elle pensait, en effet, que la parole comporte une double face, une face féminine et une face masculine. Or l’homme ne retient que la face masculine et ne peut entendre la parole féminine. Le dialogue fondamental entre l’homme et la femme se trouve ainsi contrarié et, il en résulte, pour la société entière, une violence destructrice. On oubliait ainsi que l’homme n’est pas simplement engendré par la sexualité : il l’est aussi par la parole. Dans la situation décrite par Les Mille et une Nuits, il manquait la parole de la femme pour que l’engendrement soit complet. C’est pourquoi, Charazade va faire passer le roi, que la violence avait profondément contaminé, par une cure thérapeutique de trois ans environ, en lui faisant écouter la parole de la femme sous la forme de plus d’un millier de contes. Non seulement l’oreille du roi finira par s’ouvrir complètement, au point que son engendrement par la parole trouvera ainsi son accomplissement, mais Chahrazade elle-même aura le temps de donner naissance à trois superbes enfants. Au terme de la cure, la violence avait disparu chez le roi. Et, sous la puissance de l’exemple, elle avait aussi disparu chez les citoyens et dans la société entière.

Le dialogue dans la société et entre les cultures passe par le dialogue entre l’homme et la femme

Le dialogue entre l’homme et la femme est fondamental car il est au croisement de tous les autres dialogues dans la mesure même où il s’inscrit au cœur même du désir. C’est pourquoi tout écart et tout dysfonctionnement à ce niveau auront des répercussions importantes sur tous les autres dialogues, qui impliquent le jeu du désir, à l’intérieur de la société ou même entre les différentes cultures. Chahrazade a parfaitement compris qu’en redonnant toute sa place au dialogue homme/femme au sein du couple royal par la cure thérapeutique mise en place, elle agissait de manière bénéfique sur le gouvernement du royaume dans son ensemble. « L’allégresse se répandit partout, depuis le palais du roi jusqu’aux quartiers reculés de la ville. Oui, le souvenir de cette nuit-là fut unique dans la mémoire de tous ceux qui la vécurent, nuit plus brillante même que le visage resplendissant du jour... On battit du tambour, on joua de la flûte. Les baladins les plus habiles donnèrent des représentations gratuites devant la foule et le roi les combla eux aussi de faveurs et de cadeaux. Il fit de larges aumônes aux pauvres et aux indigents, et sa générosité étendit ses bienfaits jusqu’au dernier des habitants de son royaume. Ainsi vécurent-ils, lui et les siens, dans le bien-être, le plaisir, le bonheur et la gaîté… jusqu’à ce qu’ils fussent rejoints par celle qui efface toute jouissance et disperse les assemblées… » (Chahrazade).

Le dérèglement du croire qui engendre la toute-puissance destructrice du dialogue

Lorsque le dialogue homme/femme est vécu dans l’inégalité et que l’homme lui-même exerce sa toute-puissance sur sa compagne, l’attitude religieuse s’en trouve perturbée. La toute-puissance de l’homme engendre la toute-puissance de Dieu et le contenu de la foi court le risque d’être vécu comme une injonction qui ne peut être soumis à la discussion ou à la réflexion. Il en arrive à s’imposer contre l’évidence même de la réalité et du réel. A un moment donné, il est nécessaire de décrocher du croire pour accueillir la lumière toujours nouvelle de l’autre et de l’Autre. Mais pour passer du croire à l’accueil de la lumière, il faudrait que le jeu du masculin et du féminin puisse s’effectuer normalement, le féminin favorisant l’attitude d’accueil et de réceptivité. Ainsi la violence qu’engendre une relation inégalitaire entre les hommes et les femmes risque, à tout moment, d’être transférée non seulement dans la relation avec l’autre mais aussi dans la relation avec le Dieu des croyants.

La construction d’un sujet ouvert à toutes les femmes et à tous les hommes

A terme, dans le jeu du dialogue, ce qui est en cause, c’est la construction d’un sujet ouvert non seulement à une femme ou à un homme, mais à toutes les femmes et à tous les hommes. La relation singulière, amicale ou amoureuse, suppose en effet la possibilité d’un dialogue universel, qui n’exclut aucune femme et aucun homme. Sans doute s’agit-il d’un but à atteindre, qui va demander une vie entière. En aucun cas, il ne pourra être atteint si le dialogue initial homme/femme est bloqué et soumis à la violence à cause d’un rapport inégalitaire.

Etienne Duval

 

 

 

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22 octobre 2015 4 22 /10 /octobre /2015 08:55

Le père des deux enfants loups, Ame et Yuki

 

De la logique rationnelle à la logique symbolique

 

Si nous traversons la vie d’une femme ou d’un homme, nous pouvons être en face de trois logiques. La logique de l’enfant est globale. Il perçoit le monde de manière très intuitive, sans chercher à faire apparaître systématiquement les différences. Ce n’est qu’à l’âge de sept ans environ qu’il pénètre dans une logique rationnelle. Sous la pression des institutions éducatives, il apprend à distinguer le bien et le mal, le vrai et le faux, le soi et l’autre, l’individu et le groupe, le passé et l’avenir, l’identique et le contradictoire… Et normalement, dans un troisième temps de la vie,  il devrait passer à une logique symbolique où tout se manifeste sous forme d’interactions et d’interrelations. Aujourd’hui seuls les sages y parviennent et la société dans son ensemble finit par bloquer le processus en enfermant le monde dans la logique de la raison. C’est sans doute pour ce motif que nous sommes dans les soubresauts de crises multiples. Il faudrait faire le saut de la logique symbolique pour résoudre nos problèmes. Les Japonais ont bien perçu une telle situation dans le film de Mamoru Hosoda intitulé « Les enfants loups, Ame et Yuki ».

Le maître de la plaine et le maître de la montagne

Selon le film japonais, la plaine et surtout la ville semblent être entièrement sous la domination de la raison. Le maître est alors l’instituteur et le professeur, qui tendent à inculquer à leurs élèves les règles, la morale et les théories en vogue. Ils privilégient la norme aux dépens de la différence et de l’originalité. Et pourtant certains individus sont mal à l’aise dans l’habit qui leur a été  préparé. Ils apparaissent sous les traits de la violence et finissent par engendrer la peur des autres femmes et des autres hommes. Ils veulent échapper au maître de la plaine pour se mettre à l’école du maître de la montagne, qui se manifeste sous la figure du loup.  Il y a un loup dans l’homme à qui il faudrait donner sa place.

L’affrontement à la violence et l’intégration de la mort

Si l’on refuse le loup qui est en soi, il peut nous détruire. Par contre, si l’on réussit à l’intégrer, il déroule dans l’existence tous ses bienfaits, comme si le paradis était à notre porte, avec le miracle de la multiplication des pains et tout simplement le miracle de la vie. En réalité, le monde de la raison veut évacuer la mort, fonctionnant comme si elle était le mal absolu, alors qu’elle est ce qui féconde la vie en provoquant de continuels dépassements. Aussi le maître de la ville nous enseigne-t-il la peur de la mort ; il nous condamne à vivre dans un monde très étriqué, où nous finissons par perdre le souffle.

L’affrontement au regard de l’autre

Mais comment est-il possible de révéler son loup intérieur ? Pour chacun il est porteur de mort. Et comment l’intégrer sans le faire apparaître ? La vérité de l’homme peine à se manifester car nous sommes enfermés dans une idéologie qui nous fait tourner le dos à la vie, comme dans le mythe de la caverne. Pour retrouver la lumière il devient indispensable de changer de problématique, de passer du monde de la rationalité au monde de la logique symbolique. Et cela est d’autant plus nécessaire que nous sommes embarqués dans la dynamique de la mondialisation, qui ne peut se faire sans donner la priorité aux interactions et aux interrelations. Il faut prendre de la hauteur, en montant sur la montagne, pour découvrir les nouvelles perspectives qui s’offrent à nous aujourd’hui.

Le saut de la mort ou le saut du choix

Dans le film japonais que nous avons évoqué, la montagne est le domicile du loup et le loup qui voit clair peut être le maître de l’homme, mais à condition que celui-là fasse le choix du passage. Celui qui ne fait pas le choix du loup restera dans le monde de la rationalité. Sinon il sera acculé à perdre la raison pour entrer dans le monde de la vie car la vie est du côté du symbolique. Par définition ce choix est irraisonnable. Il faut accepter de perdre la raison pour la retrouver éventuellement agrandie sous une autre forme. Mais nous ne savons pas à l’avance si nous allons la retrouver. Le choix qui semble s’imposer est un saut qui va construire notre liberté parce qu’il lui offre une nouvelle assise. Mais tant qu’il n’est pas fait, il constitue un pari qui n’exclut pas la perspective de tout perdre. Il est, d’une certaine façon, un passage par la mort.

Le respect de la nature

 En passant par la mort et en pénétrant dans le domaine du loup, l’homme fait assez paradoxalement le choix de la vie, de cette vie de la nature qui, dans la montagne, reste un peu à l’état sauvage, c’est-à-dire dans ses premiers surgissements. Il découvre une force mystérieuse qui s’impose à lui sans qu’il en soit l’auteur. Le voici renvoyé à l’enfance de la terre et à sa propre enfance, comme s’il était à nouveau mis au monde. On dirait que le paradis terrestre lui ouvre à nouveau ses portes. Dès lors, il est plongé dans le recueillement et respect. Au lieu de pressurer la nature le voici convié à la protéger et à permettre son épanouissement.

Le rapport à l’autre et la découverte de la solidarité

Puisque la nature donne, l’homme est lui-même enclin à donner. Puisque la nature n’exclut personne, comme elle, il tend à entrer dans un monde solidaire. A travers le loup et grâce à lui, elle devient son éducatrice et le conduit jusqu’aux portes de l’amour où le don l’emporte sur l’appropriation, où la toute-puissance cède la pas à l’accueil de l’autre. Dans le film sur les enfants loups, la nature emprunte les traits d’un vieux grand-père qui reprend sans concession les égarements d’Hanna, la mère des deux enfants Ame et Yuki, transformée en jardinière. Il la conduit finalement à avoir les meilleures récoltes de la région si bien qu’elle partage avec ses voisins, moins dociles aux enseignements du grand-père.

L’affrontement à l’échec

En réalité,  l’échec est toujours à la porte. Il est là lorsque l’individu  croit savoir alors qu’il ne sait encore rien, lorsqu’il compte sur lui-même sans tenir compte des autres, lorsqu’il oublie les enseignements de la nature elle-même. L’échec pourtant ne décourage pas Hanna. Il provoque chez elle un sursaut qui permet de repartir sur la voie de la vie. Il semble même qu’il soit inscrit dans la nature. Ainsi lorsqu’il en vient à la contrarier, il l’amène à contourner l’obstacle pour donner une nouvelle chance à son propre développement. En définitive, il est un facteur efficace de l’évolution.

L’ouverture à l’élan de la vie et de la création

Finalement, l’échec réussit son œuvre chez l’homme lorsqu’il l’amène à se  détourner de lui-même  pour s’ouvrir à l’élan de la vie et de la création. C’est par cette ouverture qu’il entre réellement dans la logique symbolique qui est logique de vie et de création. La raison pousse vers la maîtrise, qui contrarie l’élan de la vie,  alors que la logique symbolique pousse vers une forme de dessaisissement. C’est en réalité dans le dessaisissement que la raison peut trouver sa juste place.

L’alliance du sujet contemplatif et du sujet créateur

Dans le processus qu’implique la logique symbolique, le sujet qui se construit a deux facettes. Il est d’abord dans la contemplation de l’élan de vie qui le traverse et qui lui est donné, soucieux de recevoir avant de s’engager dans le faire. Mais, en acceptant de recevoir la vie, il reçoit aussi un élan  qui le pousse à l’action dans le sens même de la création. La logique symbolique est une logique du jeu et ce jeu s’introduit jusque dans le sujet lui-même, à tel point que l’être le plus contemplatif est appelé à devenir aussi le plus créatif.

Etienne Duval

 

NB. Une bonne partie du film japonais est sur Youtube :

https://www.youtube.com/watch?v=ygUQEVNwSHw

 

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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 17:00

http://www.hiddenmeanings.com/AdamEve.jpg

 

Le sage et le serpent ou le secret du maître des hommes

 

C’était en Inde, il y a déjà très longtemps.

Un maître était entouré de nombreux disciples.

Les disciples lui posaient des questions

Et lui leur répondait en racontant des histoires

 

Un jour, un des membres du groupe

Interrogea le maître.

« Comment peut-on vivre en bonne entente avec les autres ? -

Tu poses une très bonne question

Lui répondit le maître. »

Il proposa alors l’histoire que voici.

 

Un méchant serpent vivait près d’un village.

Pour assurer sa domination sur les hommes,

Il les guettait lorsqu’ils allaient au marché,

Se jetait sur eux en les mordant

Au risque de les faire passer de vie à trépas.

Les passants finirent par l’éviter

Et s’allongèrent d’un grand détour

Pour aller faire leurs courses au centre du village.

 

Un sage pourtant s’aventura sur le sentier du serpent.

A son habitude, le reptile se jeta sur lui

Avec férocité.

Le sage s’adressa au maître des lieux

Sur un ton empreint d’une très grande douceur :

« Pourquoi me martyrises-tu,

Alors que je ne te fais aucun mal ? »

Désarmé par l’attitude de cet étrange passant,

Le serpent finit par s’excuser

Et promit de ne plus attaquer personne.

 

Mal lui en prit.

Les villageois s’aperçurent rapidement

De son changement d’attitude.

Ils lui lançaient des pierres,

L’enroulaient sur leur bâton

Et le jetaient inanimé sur le sol.

Le pauvre animal n’en pouvait plus

D’un tel excès de méchanceté.

 

Le sage repassa sur le chemin du serpent

Et découvrit celui qui était devenu son ami,

Haletant et complètement défiguré.

« Que s’est-il passé, dit-il au reptile blessé ? »

Celui-là lui répondit :

« Tu m’avais interdit de mordre.

Voici donc le résultat –

Mon pauvre ami, répliqua le sage.

C’est vrai, je t’avais dit de ne plus mordre,

Mais je ne t’avais pas interdit de siffler. »

En réalité le sifflement est la parole du serpent.

L’animal, devenu un homme,

Comprit qu’il pouvait se séparer par la parole

Sans maltraiter l’autre.

 

Il apprit alors à créer l’espace de séparation,

Qui permet à chacun de vivre avec l’autre

Dans une très bonne entente.

C’est ainsi qu’il devint, à son tour, le maître des hommes.

(Très directement inspiré du conte indien « Le sage et le serpent »)

 

Etienne Duval

 

 

 

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3 septembre 2015 4 03 /09 /septembre /2015 09:49

 

La grande leçon de Gérard, le handicapé

 

Je dois partir à Sète, la semaine prochaine

Pour y rencontrer plusieurs amis.

Il y a deux jours, je vais à l’agence de la SNCF

A quelques pas de chez moi.

Les clients sont nombreux et c’est à peine

Si je peux trouver un siège pour patienter.

Sur les panneaux, les numéros défilent à petits pas.

Il me faudra attendre longtemps pour être satisfait.

Chacun raconte sa vie à l’agent qui l’accueille

Sans se soucier de ceux qui doivent lui succéder.

 

Par comble de malchance, plusieurs handicapés,

Qui viennent à peine d’arriver avec leur canne,

Leurs béquilles ou leurs lunettes noires,

Passent en priorité devant tous les autres.

Pleine d’impatience, ma voisine quitte la salle.

De mon côté, je prie le ciel de nous envoyer des gens normaux,

Qui s’inscriront derrière moi, dans la file d’attente.

 

Mon numéro finit par s’afficher
Et je suis convoqué au bureau D.

Mais qu’ai-je fait au bon Dieu ?

C’est un handicapé qui me reçoit.

C’est certain, il va me faire perdre mon temps.

En m’asseyant, je suis à peine aimable.

Pour m’accueillir, l’agent me fait un grand sourire.

« Alors, que puis-je pour vous ? »

Je décline mes souhaits.

« Je vais vous arranger tout ça, vous ne serez pas déçu. »

 

Il se met alors en quatre pour me faire plaisir,

Se démultipliant pour aller plus vite.

Ses doigts se déplacent sur le clavier de l’ordinateur

Comme les doigts d’un artiste sur les touches d’un piano.

Il joue entre TER et TGV, entre réductions normales

Et réductions exceptionnelles.

Chez lui, c’est le client qui est roi.

Non content de réduire mes dépenses

Il réduit aussi mes délais d’attente.

Je ne vois pas le temps passer.
Sans doute cinq minutes au plus

« Vous en aurez pour 31 euros, aller et retour », dit-il,

En me tendant mes deux billets.

J’ai l’impression qu’il me fait un cadeau.

Il sait simplement jouer avec les règles

Pour le bénéfice du client d'abord
Et celui de la SNCF ensuite.

Décidément, Gérard, le handicapé, est un véritable magicien.

Médusé, je le quitte avec un grand sourire

En le remerciant vivement.

Mais déjà, il appelle un autre client.

 

Finalement, c’est moi le plus grand handicapé des deux.

Lui, il sait qu’il est handicapé, il sait qu’il manque.

Or ce handicap et la perception de son manque

Le font passer à un niveau supérieur 

En lui permettant de sauter des marches.

Ils le propulsent vers un plus d’humanité,

Vers un plus de gratuité et de créativité.

Sans autre recherche, il comprend tout naturellement

Le miracle de la multiplication des pains.

Et, dans son cas, ce ne sont pas des pains qu’il multiplie

C’est lui-même qu’il démultiplie pour le bénéfice des autres.

 

En définitive, Gérard me révèle mon handicap profond.

Comme tout homme, je suis un être qui n’est pas fini,

Un être qui manque de soi-même.

Il m’aide à me retrouver et à me trouver,

En faisant le saut du handicap,

C’est-à-dire le saut du manque.

Manque veut dire qu’il me manque une main.

Gérard m’aide à retrouver ma seconde main

Pour être à même de multiplier les pains

Et de me démultiplier moi-même.

Etienne Duval

 

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28 juillet 2015 2 28 /07 /juillet /2015 14:47

 Les jeux d'enfants

 

 

Le besoin d’un espace de jeu pour faire naître le sujet

 

Le sujet est ce qu’il y a de plus précieux chez l’homme, ce qui lui assure sa transcendance et le rapproche du divin. Comme tout « enfant », pour naître et accompagner sa naissance,  il a besoin d’un espace de jeu, d’un jardin pour grandir en jouant, ainsi que l’évoque la notion de paradis terrestre.  Comme l’évoque aussi, lors de l’apparition de Jésus, cette vieille étable où naissaient les veaux, les agneaux et les ânons. Beau rappel pour nous faire comprendre que, chez l’homme, l’animalité côtoie la divinité et que le sujet émerge dans un entre-deux, qui est aussi un espace de jeu entre les hommes et les animaux, entre l’animalité et l’humanité.

De la démocratie à la civilisation du sujet

Nous n’avons qu’un mot pour évoquer la supériorité de l’Occident : il s’agit du mot « démocratie ». La démocratie oppose le gouvernement du peuple au gouvernement du tyran et la prise compte de l’individu face à l’emprise des corporations. Mais le peuple, dans ses mouvements, est souvent dans une pulsion, porteuse de violence. Et l’individu, sans endosser la dimension sociale de l’homme,  conduit à un libéralisme destructeur. Il était nécessaire, après la révolution française, de progresser dans le sens qu’évoquaient déjà,  dès le départ, les mots de liberté, fraternité et égalité. Il a fallu, en Europe, passer par deux guerres, pour apprendre à intégrer la violence et en faire le ferment de la parole et de la solidarité. C’est alors que, sans trop nous en apercevoir, nous sommes passés de la démocratie à la civilisation du sujet.

S’il n’a pas d’espace pour naître, le sujet est condamné à la souffrance et à la mort

La civilisation du sujet ne signifie pas que nous sommes tous des sujets : elle souligne seulement que le projet de la société est de donner naissance à des sujets. Or pour évoluer de l’individu au sujet, l’homme ne peut le faire qu’en apprenant à jouer, pour passer progressivement, par une suite d’interactions et d’allers et retours, d’un niveau à un autre. Il lui faut le temps de la progression et de l’ajustement. Et, dans une telle perspective, il n’existe pas de plages fixes : même si certaines règles doivent être acceptées par tous, rien ne doit échapper à la remise en cause et au mouvement. Lorsque l’espace de jeu et le temps du passage sont absents ou trop imparfaits, le sujet naissant est condamné à la souffrance et à la mort. Dans les années 1970, je faisais partie d’une communauté de quartier et nous avions des séances de lecture publique, très appréciées, qui devaient nous permettre de réfléchir et d’évoluer. Or nous venions de lire « De la pratique » de Mao Tsé Toung. Il fallait donc que, dans nos situations bloquées, nous repérions les contradictions pour pouvoir les dépasser. Timidement un homme et une femme exposèrent le cas de leur jeune enfant, qui pleurait, toutes les nuits. Où était donc la contradiction ? Chez les femmes, de petits sourires s’esquissèrent sur les visages. Elles avaient remarqué que l’enfant était dans un grand lit, parce que le père, ancien de la Gauche prolétarienne, voulait qu’il soit libre dès sa naissance. Manifestement la contradiction était entre le grand lit et le petit enfant. Un petit lit fut acheté et les pleurs cessèrent presque aussitôt.

Face aux médecins, le malade est aussi un sujet

La médecine, aujourd’hui encore, est un lieu de toute-puissance. Récemment, je me trouvais chez une cardiologue. Je lui évoquais les saignements intempestifs qu’avait provoqués un anticoagulant de nouvelle génération. Il avait fallu que j’intervienne avec vigueur auprès du chirurgien qui m’avait opéré pour faire disparaître l’arythmie cardiaque : si, dans un certain nombre de cas, l’anticoagulant pouvait s’imposer, il ne semblait pas qu’il fût nécessaire dans ma situation personnelle. Le chirurgien finit par le reconnaître et changea mon ordonnance. Et, de mon côté, il était évident que si ma situation se transformait, je pourrais revenir à l’ancien traitement. Or la cardiologue avec qui j’échangeais me fit remarquer que les médecins étaient soumis à des protocoles, qui uniformisent les pratiques et rassurent les praticiens médicaux. Par contrecoup, ces protocoles laissent peu de place à la situation particulière des malades et les empêchent de s’affirmer comme sujets responsables face à certains médecins trop confiants dans les prescriptions de la science médicale. L’espace du sujet entre le médecin et le malade tend alors à disparaître.

En médecine, il existe une autre anomalie, qui tient à la croyance exagérée dans l’efficacité du médicament. Or, il me semble qu’il existe un jeu indispensable entre le médicament et les forces de guérison de l’individu. C’est dans ce jeu que peuvent s’affronter efficacement le sujet médecin et le sujet malade.

L’écolier qui perd pied sur le chemin du désir

Entre trois et six ans, l’enfant est tout entier dans la vision. C’est au cours de cette période qu’il déploie le plus d’intelligence, sans cesse sollicité par les intuitions de toute nature et par les questions les plus fondamentales. Les civilisations passent aussi par ce temps privilégié  qui est celui des mythes, dans lesquels nous pouvons sans cesse puiser pour alimenter notre réflexion.

Des problèmes, notamment pour l’enfant, vont se poser dans la période suivante, qui est celle de la raison et de l’apprentissage des normes au cours de l’école primaire. Malheureusement, le passage est trop souvent brutal et le sujet apprenant a quelque difficulté à se constituer parce qu’il ne peut faire jouer ensemble la raison et l’intuition. L’intuition n’a pas assez de place ; l’intelligence, selon les exigences des maîtres, tend à se réduire à l’espace de la raison.

Par ailleurs, l’écolier ne peut grandir et passer de l’enfance à l’adolescence qu’en investissant son propre désir et en ouvrant un espace de jeu entre ce désir et le développement intellectuel. Le désir conduit à des stratégies personnelles, mais les stratégies personnelles se heurtent à l’uniformité des programmes. Peu à peu cependant les enseignants découvrent, à travers les difficultés des populations étrangères, la nécessité de faire droit à des parcours plus  individualisés.

Plus tard encore, sous la pression des parents, le lycéen poussé vers les concours de grandes écoles et des études supérieures de qualité, est amené une fois encore à sacrifier son désir et sa vocation particulière. Le sujet qui doit ouvrir à une plus grande maturité peine alors à se constituer parce que le développement intellectuel constitue un frein pour le développement du désir.

Assez paradoxalement, il en va de même chez l’élève qui est en échec scolaire. Face à la survalorisation de la réussite intellectuelle, il perd tout espoir de trouver une issue. Or si l’énergie du désir était présente, l’échec lui-même pourrait provoquer un sursaut pour accéder à une réussite plus humaine.

La crise du couple peut être un signe d’espérance

Au cours des trente dernières années, le fonctionnement du couple a été fortement remis en cause : les divorces se sont multipliés et le nombre de mariages a fortement régressé. Une telle situation n’est pas due à un dépérissement de la morale : elle est liée, pour une bonne part, à l’irruption du sujet au sein de la famille. L’homme ou la femme ne sont plus simplement maris et femmes. Ils sont aussi des sujets à part entière, reconnus dans leur altérité radicale et susceptibles de suivre leur vocation personnelle. Chez la femme le travail professionnel s’est beaucoup développé notamment dans l’enseignement, la médecine et le travail social. S’il en est ainsi c’est parce qu’un espace de jeu s’est introduit entre la vie de couple et la reconnaissance de chacun en tant qu’autre. Sans doute une telle transformation peut-elle faire éclater le couple, à court terme, mais à long terme elle peut lui donner une assise beaucoup plus solide.

Assez paradoxalement, la théorie du genre semble fonctionner dans le sens d’une plus grande présence du sujet à propos de la différenciation sexuelle. Il ne suffit pas d’être biologiquement homme ou femme. Encore faut-il structurer une telle différence en y introduisant son propre choix.

En Grèce, face à l’intransigeance de l’Europe, le sujet est écrasé et il souffre

L’actualité récente a orienté nos regards vers les difficultés de la Grèce à maintenir sa présence au sein de la zone euro. Fortement marqués par le protestantisme, l’Allemagne et les pays nordiques ont insisté sur les règles économiques à respecter pour fonctionner en communauté. Ils n’ont pas complètement tort, mais ils ont oublié que l’Europe devait favoriser le développement du sujet. Et pour cela il fallait un espace de jeu entre les règles imposées et la population, ce qui impliquait une plus grande souplesse non seulement du côté du peuple grec, mais aussi du côté des instances européennes. Devant l’intransigeance de la communauté, les hommes et les femmes concernées ont beaucoup souffert, mais ils ont résisté pour défendre un sujet qui peine à émerger. Sans vraiment s’en rendre compte, ils l’ont fait alors non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour tous les Européens.

Le Palestinien frappe à la porte du sujet mais il se heurte à un mur

Entre les Israéliens et les Palestiniens, c’est le même combat qui se livre pour que chacun puisse avoir sa place, non seulement au plan des nations mais surtout en vue du respect de chaque homme, quelles que soient ses origines. L’Israélien, traumatisé par la shoah, veut à tout prix défendre ce qu’il considère comme la vocation du peuple, mais il le fait au détriment de ses voisins de Gaza et de Cisjordanie. Il oublie que le sacrifice d’Abraham sur lequel il s’appuie, comme tous les peuples du Livre, lui intime de libérer l’homme de la toute-puissance, pour permettre à chacun d’exister face à l’autre. Manifestement il n’a pas compris le message : c’est seulement  en libérant les Palestiniens qu’il peut se libérer lui-même. En frappant à sa porte, le Palestinien frappe à la porte du sujet, mais à la place de l’espace de jeu qu’il faut mettre en place, l’Israélien construit le mur de la surdité et de l’incompréhension, qui engendre de nouvelles violences.   

Et si, entre la mort et l’au-delà, s’opérait la gestation définitive du sujet

En jetant un regard en arrière nous constatons que le grand élan de la vie, qui anime tout notre univers, trouve son accomplissement dans la mise au monde de sujets, qui articulent le ciel et la terre. Il semble impossible que la mort mette un terme à ce projet, en même temps insensé et débordant de sens. Au contraire elle semble être la barque du passage qui nous permet d’arriver au Port. Elle serait le dernier espace de jeu de la Vie pour faire naître le Sujet.

 

Etienne Duval, le 28 juillet 2015

 

 

 

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16 juin 2015 2 16 /06 /juin /2015 20:56

Arbre de vie, Gustave Klimt


Comment je vis ma propre mort

 

La mort nous fait peur parce que nous ne savons pas ce qu’elle est. En réalité, elle est là, depuis notre naissance.


Nous sommes habités par la mort

Il existe un conte, qui essaie de lever le voile sur le mystère de la mort. C’est un conte indien, déjà, maintes fois, évoqué. Il est tout simplement intitulé « Le conte de l’arbre ». Il existe en Inde, dans un coin reculé, un arbre, plus vieux que le monde. Les anciens en ont parlé, depuis les temps les plus reculés. Chaque année, et quel que soit le temps, il produit des fruits magnifiques. Comme l’homme, il a deux bras, je veux dire deux branches principales. Mais on sait que les fruits de l’une des deux branches sont empoisonnés. Aussi, personne, jusqu’à ce jour, n’a osé goûter du fruit défendu. Or, une année, la sécheresse fait rage et les hommes risquent de mourir de faim. Un après-midi, quelques-uns sont là, installés à l’ombre du grand arbre. Ils se disent qu’ils pourraient sortir de la famine s’ils savaient quelle est la branche des fruits empoisonnés. C’est alors que, n’y tenant plus, certain de mourir dans les prochaines heures, un homme se lève péniblement et cueille un fruit de la branche de droite. Soudain il se remet à vivre, son visage s’épanouit. Aussitôt, tous ses compagnons se précipitent sur la branche de droite et sont heureux de retrouver l’espérance. Il faut pourtant affronter l’avenir car les enfants courent le risque de se tromper de branche. Le soir, le conseil du village se réunit et la décision est prise de couper la branche de gauche. Le lendemain matin, chacun va chercher sa nourriture, mais tous les fruits sont disséminés sur le sol : l’arbre est mort. La mort fait aussi partie de la vie. Si quelqu’un s’avise de l’écarter, l’existence n’est plus possible.


La peur de la mort nous enferme dans une caverne

L’homme a peur de la mort, comme il a peur des bêtes sauvages. La mort prend la figure du loup, de l’ours ou du lion. Pour leur échapper, les humains transforment la caverne en habitation. Tournés vers la paroi centrale, le dos à la lumière, ils ne connaissent de la réalité que l’ombre dessinée sur les murs. C’est ce que veut exprimer Platon dans le mythe de la caverne. L’homme mène ainsi une existence sans relief, et, oubliant que la peur de la mort est à l’origine de son mauvais sort, il pense que la caverne est le lieu d’habitation naturel que lui a réservé le créateur. Si, par hasard, un homme s’avisait d’en franchir le seuil pour entrer dans un paradis de lumière, il ne pourrait revenir pour annoncer la bonne nouvelle aux habitants. Platon dit avec raison qu’il serait condamné à mort.


La mort ou la grande passeuse de la vie

Comme le souligne avec force le conte de l’arbre, nous ne pouvons vivre sans faire une place à la mort. Mais nous ne pouvons faire une place à la mort que si nous sortons de la peur qui la condamne et nous condamne avec elle à l’enfermement. Pour la plupart d’entre nous, la mort est l’ennemie de l’homme. En réalité, elle doit nous permettre d’évoluer et d’aller vers un surplus d’existence. Il ne faut pas s’accrocher à la vie car nous finissons par la bloquer : elle est un flux qu’il faut accompagner. La mort est là pour assurer son flot continuel. Elle est la grande passeuse et gare à celui qui ne veut pas payer le prix du passage en se déliant de la vie pour laisser son flux incessant nous emporter vers l’avenir.


Mon expérience depuis trois ans

Lorsque j’approchais des cinquante ans, j’ai été pris d’une profonde panique : j’allais entrer dans la vieillesse et c’était, pour moi, insupportable. Plusieurs mois se passèrent ainsi et j’ai fini par avoir la conviction que si je vieillissais de l’extérieur, j’étais en train de rajeunir de l’intérieur. C’est ainsi que j’ai été guéri définitivement de la peur de vieillir.

Récemment, il y a trois ans, beaucoup d’eau avait déjà passé sous les ponts, je me suis à nouveau interrogé sur mon existence. La mort approchait, il fallait donc envisager l’avenir. Cette mort, elle ne me faisait plus peur parce que j’avais compris sa nécessité, son intérêt et sa signification. Mais qu’allait-il advenir de moi dans un avenir relativement proche ? C’est alors que je me suis situé entre la vie présente et l’avenir encore enveloppé de mystère. Dans la nouvelle dynamique que suscitait l’entre-deux au sein duquel je me trouvais installé, j’ai été entraîné à un investissement renforcé pour la vie présente. En même temps j’étais plus ancré dans le réel sous l’effet de la lumière vers laquelle j’étais désormais orienté. Le présent et l’avenir jouaient ensemble, se renforçant l’un l’autre, sans m’entraîner vers une spiritualité évanescente. J’ai fini par comprendre plus tard que cela était possible parce que j’avais été mis, malgré moi, dans la barque de la grande passeuse, dans la barque de la mort.


Une nouvelle gestation

La barque était en train de devenir une matrice pour une nouvelle gestation. Mon être se transformait comme s’il était tout entier revivifié par un grand Souffle intérieur. J’ose dire, sans trop de prétention, que je me nourris désormais de lumière. Elle est aussi indispensable que le pain, le vin, la viande et les fruits. Ce n’est pas seulement mon expérience, c’est aussi celle de beaucoup d’autres, qui ont abandonné la peur de la mort pour donner plus de place à la Vie. Grâce à la mort elle-même, je participe à ma propre gestation pour être à même de m’ancrer dans l’éternité. Pour moi, cela n’est pas exceptionnel : c’est le destin auquel chaque homme est appelé.


Produire des graines d’éternité

J’ai besoin maintenant de me délier de certaines contraintes de la vie. Je veux avoir le temps d’écrire. L’écriture est comme la mort, elle est matrice de vie, pour envelopper des graines d’éternité. Il me faut ainsi poursuivre mon cheminement, dans la barque du passage.


J’attends désormais le grand jour de ma naissance

Un jour, je ne sais dans combien de temps, comme chaque homme, je quitterai mon enveloppe charnelle, pour donner naissance à un être nouveau, à la manière du papillon qui s’extirpe de la chenille. L’avenir reste encore mystérieux mais, pour moi, il baigne déjà dans la lumière.

 

Etienne Duval

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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 15:20



L’oubli du sujet dans la connaissance

Apprendre c’est apprendre à penser par soi-même

 

Aujourd’hui, la connaissance semble venir à notre rencontre sans que nous ayons besoin de la solliciter. Avec l’invention de l’écriture, puis avec l’irruption de l’imprimerie et, maintenant, avec le développement du numérique, le savoir est à notre portée comme il ne l’a jamais été. Et pourtant nous sommes menacés au plus profond de nous-mêmes. Normalement le processus de la connaissance est aussi un processus qui favorise de construction du sujet. Or, en ce moment même, l’inflation de l’écrit, à travers le numérique, finit par bloquer une telle construction. Il ne s’agit pourtant pas de rejeter la technique nouvelle qui va transformer le monde. Il faut au contraire l’assumer et découvrir les nouvelles stratégies qui en feront un atout supplémentaire pour que nous apprenions plus facilement à penser par nous-mêmes.

L’acquisition de la connaissance passe par le dialogue avec l’autre

La maïeutique de Socrate nous sert encore de guide aujourd’hui pour l’acquisition de la connaissance et le développement du sujet.  Or la première condition qu’elle pose consiste à intégrer la présence de l’autre pour entrer dans le dialogue. Je ne puis être moi-même ou le devenir qu’en faisant une place à l’autre. Toute acquisition de connaissance suppose que je me situe dans la condition humaine non pas en m’enfermant en moi-même mais en entrant dans « l’être avec l’autre». En fait, la tentation est grande de remplacer l’autre, et en particulier le maître, par le texte écrit ou par l’ordinateur.

Connaître, c’est d’abord savoir que je ne sais pas

Pour Socrate encore, je ne peux entrer dans la connaissance que si je sais que je ne sais pas. Il existe une dialectique fondamentale entre le savoir et le non savoir. En prenant conscience de mon manque de savoir, je mets en place le moteur qui me permettra d’apprendre. Si je crois que je sais, je ne serai pas enclin à apprendre. En fait,  le déclic, qui ouvre l’individu au monde de la connaissance, passe par la prise de conscience de son non savoir. Et c’est alors que va naître le désir de connaître. Le tort de nombreux pédagogues consiste à croire qu’ils vont apprendre à l’autre. En réalité, c’est l’apprenant lui-même qui apprend, mobilisé par son propre désir de connaître. Il faut donc une grande modestie de la part du maître pour accepter de confier  le rôle premier à l’élève ou au disciple. Sinon il risque de considérer la connaissance comme une marchandise et de procéder comme le font ceux qui gavent les canards et les oies en vue de préparer le foie gras.

Le temps décisif de la question

Le processus du développement de la connaissance offre une place essentielle à  la question ; la question est la traduction du  non savoir et du désir de connaître. Elle vient normalement de l’élève ou du disciple. Mais elle peut aussi émaner du maître pour aider l’apprenant à reconnaître son non savoir et à entrer, à son tour,  dans le jeu des questions - réponses. En fait si la question est au début de l’apprentissage, elle est aussi à son terme. Après un très bon repas, le cuisinier sait que le client reviendra s’il part avec une petite faim. De la même façon, l’enseignement ne peut produire tous ses fruits que si, en apportant des réponses, il ouvre aussi à de nouvelles questions. Le bon enseignement devrait apporter, en même temps, de la connaissance et de l’inconnaissance. Autrement dit il doit développer la prise de conscience du non savoir et donc renforcer le sujet dans son désir de connaître.

Raison et intuition

La connaissance est faite de raison et d’intuition. Par raison, il faut entendre la logique, c’est-à-dire la structure qui permet relations et interactions en vue d’atteindre l’universel. De la même façon qu’il y a un arbre de vie il existe aussi un arbre de la connaissance. Et, dans le récit de la chute de la Bible, Dieu met en garde Adam et Eve : ils ne doivent pas manger de l’arbre de la connaissance, c’est-à-dire  croire obtenir toute la connaissance en maîtrisant la rationalité ou en s’appuyant uniquement sur la logique. Ce serait sombrer dans la toute-puissance car si l’effort de maîtrise est bien nécessaire pour cheminer sur la route du savoir, il faut commencer par recevoir la connaissance de l’intuition. C’est ce qu’explique Socrate dans le mythe platonicien de l’invention de l’écriture. L’écriture, qui sert de mémoire extérieure, peut empêcher l’homme de se ressouvenir, c’est-à-dire de revenir à la source de la connaissance, à cette lumière première qu’est l’intuition, inscrite depuis toujours dans l’âme immortelle. En fait toute connaissance est une reconnaissance. Il n’est pas nécessaire d’endosser la théorie socratique de la réminiscence pour souligner l’importance essentielle de l’intuition. Il suffit de comprendre qu’elle est à la base de toute connaissance. Elle ne remplace pas l’expérimentation extérieure guidée par la rationalité, mais elle lui assure sa fécondité. Il est désormais facile de comprendre qu’à travers l’intuition, qui renvoie à l’origine, il y a non seulement fabrication de connaissance mais aussi construction d’un sujet.

L’inflation de l’écriture et du numérique valorise la raison aux dépens de l’intuition

Avec l’inflation de l’écriture, à travers le numérique, c’est aussi la rationalité qui prend une importance démesurée. L’écriture et le numérique finissent par mettre en valeur la structure ou la logique au détriment du souffle de l’intuition, au lieu d’être à son service. Des déséquilibres se produisent au point de provoquer une sorte de cancer de la raison elle-même. Privée de l’oxygène de l’intuition, elle  court le risque de l’asphyxie et le sujet lui-même est en péril.

Un jeu nécessaire entre l’écriture et la parole pour débloquer le sujet

Le problème qui se pose aujourd’hui n’est pas seulement lié au surgissement du numérique. Sans doute est-il amplifié par un tel phénomène mais il est présent dès le début de l’histoire humaine. Rapidement la création tout entière a été considérée comme un grand livre qu’il fallait déchiffrer pour assurer la survie de l’humanité. Le développement de la science est une réponse à une telle exigence. Et, pour l’apocalypse, le Christ, appelé le lion de Judas, apporte le salut, en levant les scellés qui empêchent la lecture du « livre ». L’écriture apparaît donc comme une sorte d’artifice qui met obstacle à la lecture et cache le sens pour assurer la survie du « secret lumineux ». La lumière qu’elle porte est trop fragile et trop précieuse pour la livrer sans de minutieuses précautions. Par conséquent il est indispensable de transgresser l’interdit qu’elle véhicule en osant l’interprétation.  Dans l’Islam, un des grands problèmes actuels est lié, pour de nombreux fidèles, à la confusion entre le Coran et la Parole de Dieu. Or le Coran est tout simplement un Grand Livre qu’il faut oser transformer constamment en parole par un travail rigoureux et répété d’interprétation.

D’une manière plus générale, le développement du numérique nous oblige à sortir de l’impasse en faisant jouer entre elles l’écriture et la parole pour rétablir le jeu entre la raison (plus proche de l’écriture) et l’intuition (plus proche de la parole) et donner sa véritable place au sujet. Aussi le rôle du maître ou de l’enseignant est-il appelé à changer de nature. Il ne s’agit plus essentiellement, pour lui, de transmettre la connaissance puisque le numérique le fait abondamment, mais de jouer un rôle de tiers en aidant à faire surgir le sens de l’écriture pour donner naissance à la parole. Il lui appartient aussi alors d’apporter les indispensables outils méthodologiques, qui contribuent à une plus grande autonomie de l’étudiant, livré à lui-même.

Apprendre, c’est finalement apprendre à penser par soi-même tout en développant le dialogue

Il reste encore une étape à franchir. Il importe que le disciple devienne maître à son tour, en jouant le rôle de tiers qui consiste à faire surgir le sens de l’écriture, non seulement pour les autres mais aussi pour soi-même. Dans ce cas, l’écriture dont il s’agit n’est pas seulement celle qui est inscrite dans des textes, mais aussi celle qui est présente dans le grand livre des événements du monde. Avec internet, avec la multiplication de l’information, nous sommes sans arrêt sollicités par l’idéologie, qui voudrait penser à notre place. La plupart du temps, nous croyons penser alors que nous pensons par les autres. C’est d’abord cela l’idéologie. Nous risquons alors les plus tragiques dérives, comme tous ceux qui récemment furent victimes du nazisme, d’un certain communisme, des idéologues religieux et des légitimistes de toute nature. Penser par soi-même, c’est combattre pour que le chemin et l’horizon de toute connaissance soient aussi ceux de la vérité. Or comme il y a un interdit porté par l’écriture, qui pèse sur l’interprétation, il existe un autre interdit qui pèse sur la pensée elle-même. En fait,  il n’est possible de penser par soi-même qu’à partir du moment où nous osons transgresser l’interdit de penser. A condition de maintenir et développer le dialogue…

Il est donc urgent de revenir à la maïeutique de Socrate, qui ne vise pas à produire de la connaissance mais à accoucher de sujets qui pensent par eux-mêmes.

Etienne Duval

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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 16:30

 


Miro,, L'éveil au petit jour

 

Vide, dans la pensée chinoise, et espace intermédiaire

 

Il existe une étrange parenté entre le Vide de la pensée chinoise et l’espace intermédiaire lui-même au point qu’ils semblent jaillir de la même intuition. Pour le montrer je m'appuierai sur le livre de François Cheng, intitulé « Vide et plein » et publié dans la collection Essais des éditions Points.
 

A l’origine était le vide

Au début était le Vide et sans lui rien ne fut. Il était le Rien, mais le Rien n’est pas rien. Le Vide est à la fois cet état suprême de l’Origine et l’élément central dans le rouage du monde des choses. Comme le dit Chuang-tzu, le Vide, la quiétude, le détachement, l’insipidité, le silence, le non-agir sont le niveau de l’équilibre de l’univers, la perfection de la Voie et de la Vertu. Avec la naissance du Vide, c’est l’espace qui accède à l’existence, non seulement espace visuel mais aussi espace sonore. Et dans l’espace sonore, les sons eux-mêmes parviennent à se dépasser et à accéder à une sorte de résonance par-delà les résonances.
 

Du Vide procède le souffle de la vie

C’est du Vide qu’émerge la Vie. La Vie est d’abord souffle primordial et du souffle primordial naissent tous les autres souffles vitaux qui s’organisent en réseau. Pour comprendre l’union du Vide et de la Vie, essayons d’imaginer le monde comme une grande Vallée. Celle-ci est creuse, et, dirait-on, vide, pourtant elle fait pousser et nourrit toutes choses ; et portant toutes choses en son sein, elle les contient sans jamais se laisser déborder et tarir. Chuang-Tsu a une formule à la fois plus précise et plus concise : La Grande Vallée est le lieu où l’on  verse sans jamais remplir et où l’on puise sans jamais épuiser.
 

Le Vide permet la transmutation

Le Vide non seulement sépare les choses pour leur permettre d’exister mais, en les unissant et en les séparant il favorise leur constante transmutation. Au départ il agit entre le Ciel et la Terre et entre l’Espace et le Temps, mais ensuite il poursuit son action transformatrice jusque dans les interstices qui séparent les éléments les plus minuscules de l’Univers. Ainsi, une fois de plus, le Vide qui réside à la fois au sein de l’Origine et au cœur de toutes choses est le garant du bon fonctionnement de la vie dans le cadre du Temps-Espace. Dans la mesure où le Temps vivant n’est autre qu’une actualisation de l’Espace vital, le Vide constitue une sorte de régulateur qui transforme chaque étape de la vie vécue en un espace animé par les souffles vitaux, condition indispensable pour préserver la chance d’une vraie plénitude.
 

La peinture est une pratique sacrée

Inscrit, à une place privilégiée, au sein de l’Univers, l’homme va tenter de faire apparaître le mystère qui s’offre à lui, en pratiquant la peinture. Exprimant, à travers la représentation de paysages grandioses ou mystiques, le mystère même de l’univers et du désir humain, les artistes des Cinq-Dynasties (907-960) inaugurent la grande tradition du paysage qui deviendra, on le sait, le courant majeur de la peinture chinoise.

Dans cette action sacrée, le papier lui-même représente le Vide et la peinture, comme le Souffle de la Vie, émane du Vide lui-même.
 

L’association du plein et du vide

Pour le peintre, le trait résume l’essentiel de son travail ; c’est à travers lui qu’il essaie de faire passer la Vie tout entière. Le Trait n’est pas une ligne sans relief ni un simple contour des formes ; il vise, nous l’avons dit, à capter le li « ligne interne » des choses, ainsi que les souffles qui les animent. Il est à la fois le Souffle, le Yin-Yang, le Ciel-Terre, les Dix-mille êtres, tout en prenant en charge le rythme et les pulsions secrètes de l’homme. Ainsi un jeu s’établit constamment entre le Vide et le Plein. Le Plein n’apparaît que si le Vide est là. Pour T’ang I-Fen, la montagne lorsqu’elle est trop pleine, il faut la rendre « vide » avec la brume et la fumée ; lorsqu’elle est trop « vide », la rendre « pleine » en ajoutant pavillons et terrasses. Mais, dans le trait déjà, le Vide joue à tout moment avec le Plein.
 

En jouant entre le Vide et le Plein, le peintre exprime ses états d’âme

Il ne s’agit pas seulement de représenter le monde mais de recréer un univers né à la fois du Souffle primordial et de l’esprit du peintre. C’est ainsi qu’en  prêtant tant d’attention aux nuances d’un paysage soumis au changement de saisons, le peintre exprime ses propres états d’âme. SHIH-T’AO en vient à mettre en scène l’âme et le rythme à travers la Mer et la Montagne. La Mer possède le déferlement immense, la Montagne possède le recel latent. La Mer engloutit et vomit, la Montagne se prosterne et s’incline. La Mer peut manifester une âme, la Montagne peut véhiculer un rythme.
 

La peinture est elle-même Création

L’âme, qui est aussi souffle, a une puissance de création ; déjà à travers la peinture, elle va permettre de conduire le monde vers son accomplissement. La peinture ne se présente pas comme une simple description du spectacle de la Création : elle est elle-même Création, microcosme dont l’essence et le fonctionnement sont identiques à ceux du macrocosme. Ainsi l’homme lui-même s’inscrit comme acteur décisif dans le devenir du monde.  « Le Ciel donne, la Terre reçoit et fait croître, l’Homme accomplit » ; et dans le Chung-Yung « Le livre du Juste Milieu », « seul l’homme, parfaitement en accord avec lui-même, parfaitement sincère, peut aller au bout de sa Nature… Aller au bout de la Nature des êtres et des choses, c’est se joindre en Troisième à l’action créatrice et transformatrice du Ciel et de la Terre ».
 

L’homme tend  vers le Vide pur pour laisser jaillir le Souffle

L’homme finira par s’absorber dans l’œuvre, car là est pour lui le véritable dépassement, là est la participation au parachèvement de la Création. Ainsi, il prend place au cœur du Vide primordial d’où jaillit le Souffle fondamental de la Vie qui va l’envelopper de toute part. Le Vide pur, voilà l’état suprême auquel tend tout artiste. C’est seulement lorsqu’il l’appréhende d’abord dans son cœur qu’il peut y parvenir. Comme dans l’illumination du Ch’an (Zen), soudain, il s’abîme dans le Vide éclaté (WANG YU).
 

La pensée chinoise sur le Vide fournit à l’espace intermédiaire les bases théoriques qui lui manquaient

Je crois pouvoir dire que le vide, évoqué ici, n’est rien d’autre que ce que nous appelons « l'espace intermédiaire ». Or la poésie contribue à faire de l’homme non seulement un être qui accomplit la création, mais elle lui permet également de trouver sa place au cœur de l’Univers, là où le Vide pur est le Lieu de jaillissement du Souffle primordial de la Vie. La théorie ici ne choisit pas entre la création et la contemplation de l’Eveil ;  elle les unit indissolublement, en laissant sa place au Mystère qui relie connaissance et inconnaissance. Ce faisant, elle révèle à l’espace intermédiaire sa double dimension, en partie ignorée ; il n’est pas simplement le lieu de la création, il est aussi celui de la contemplation du Mystère, et de l’Eveil. Ainsi, la théorie chinoise du Vide et du Plein fournit à l’espace intermédiaire les bases théoriques qui lui manquaient.

Etienne Duval

 

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 17:22

Au commencement il n’y avait que le Aina, le souffle de vie.

http://blog.uniterre.com/uploads/l/langevine974/192327.jpg

 

Comment le mythe et le conte, au sein d’un café philosophique, peuvent renvoyer au souffle primordial de la Vie

 

Je voudrais faire part ici de l’expérience d’un café philosophique. Il est né en 1998, à Lyon, au centre de la Croix-Rousse et il continue aujourd’hui son parcours dans le troisième arrondissement. La méthode consiste à partir d’un texte pour susciter la parole et développer la réflexion. Mais une telle manière de procéder est particulière : elle utilise des contes et des mythes non seulement comme point de départ de la discussion mais aussi comme trame de la réflexion elle-même.

Raconter une histoire pour susciter le désir de connaître

Il convient au départ de ramener l’auditeur ou le participant à la dimension de l’enfance ; tout homme, quel que soit son âge, porte en lui un enfant, qui a tout l’avenir devant lui. Par derrière le lecteur, cet enfant imagine aisément la figure de sa mère, de sa grand-mère ou de son grand-père. Il devient attentif lorsqu’on lui dit : « Il y avait un arbre qui était plus vieux que le monde. Chaque année, quel que soit le temps, il exhibait des fruits magnifiques. Mais, on savait, depuis toujours, qu’une de ses deux branches portait des fruits empoisonnés. Or, aujourd’hui encore, personne ne sait où est la bonne branche et personne n’ose goûter les fruits magnifiques qu’il porte ». Ensuite l’auditeur est invité à quitter l’Inde pour pénétrer en Egypte : « Ré est le grand dieu tout puissant. Isis, pourtant, voudrait entrer en rapport d’intimité avec lui mais elle pense qu’il est trop parfait ; il ne communique avec personne. Il lui manque le manque pour faire vivre le désir et donner une place à l’autre… ». L’esprit des enfants que nous sommes se positionne en situation d’éveil sous le jeu des questions : comment parvenir à savoir quelle est la bonne branche de l’arbre ? Comment Isis va-t-elle introduire le manque chez le dieu tout-puissant ? L’auditeur est captivé. Son désir de connaître sort progressivement de son endormissement.

De l’écoute au développement de l’intelligence

L’oreille finit par s’ouvrir. Jusqu’ici nous ne savions pas qu’elle était fermée. Dans les Mille et Une nuits, le grand roi Chariyâr, trompé honteusement par la reine, prend une femme, chaque nuit, pour son plaisir, mais la fait exécuter dès le matin venu. Une telle situation est insupportable. Shahrazade, la fille du grand vizir, entre en action : elle veut devenir la femme du roi, contre l’avis de son père. Le roi étonné accepte sa proposition. La nuit, elle lui raconte des contes lorsque les ébats de l’amour sont achevés et que le premier sommeil touche à sa fin. Mais, au moment où l’aube arrive, sa dernière histoire n’est pas terminée. Le roi est obligé de remettre son exécution au lendemain pour connaître la suite. Et ainsi, de fil en aiguille, mille et une nuits se passent jusqu’au moment où Shahrazade raconte sa dernière histoire. Le roi, enfermé en lui-même, a appris à écouter l’autre. Il a réussi finalement à lui faire une place. Son horizon s’est élargi à tel point que la parole de la femme elle-même est devenue plus crédible. Aiguillonné par sa curiosité, il finit par comprendre que tous ses maux et ceux du royaume viennent de ce qu’il n’écoute pas la parole de la femme. Dans sa méprise, il pensait qu’il n’y avait qu’une seule parole, celle de l’homme. Et maintenant, avec le développement de son intelligence, il devient évident qu’il existe deux paroles : celle de l’homme et celle de la femme. Si la parole de la femme n’est pas entendue, c’est sa mort qui est décrétée à plus ou moins long terme.

De l’image particulière à l’universel de la connaissance

Le conte et le mythe ne proposent pas des vérités toutes faites. Ils suivent le mouvement de l’intelligence qui va du corps à l’esprit, de l’image au concept plus abstrait. L’arbre représente la vie avec ses racines, ses branches et ses fruits, et le serpent pourra évoquer une forme d’intelligence, la violence qui provoque la mort ou le mensonge lui-même. Il est impossible de penser sans images et sans la présence du corps. Dans l’écriture par exemple, chaque lettre évoque la tête, les poumons, la colonne vertébrale, les jambes ou les bras… Un jeu s’établit ainsi entre l’image particulière et la connaissance théorique, entre le corps et la dimension spirituelle de l’homme, si bien que l’intelligence est amenée à voir le particulier concret dans son rapport avec l’universel de l’esprit. Autrement dit, le conte et le mythe, provoquant le jeu de l’image particulière et de l’universel, du corporel et du spirituel, nous introduisent dans la dimension symbolique où tous les éléments interagissent les uns avec les autres dans une sorte de relativité universelle.

La naissance de la parole

Au café philosophique, nous sommes ainsi amenés à interpréter, c’est-à-dire à expliciter le jeu entre l’image particulière et l’universel, entre le corps et l’esprit. La parole est d’abord une parole d’interprétation. Elle est suscitée par l’écoute du groupe et par les questions de l’animateur ou des autres participants. Mais là encore, pour éviter la dispersion et l’imprécision, un autre jeu doit s’établir entre la parole et le texte ou, si l’on veut, entre la parole et l’écriture. C’est pourquoi, selon le déroulement de l’action et le sens évoqué, le texte est divisé en parties que nous analysons successivement. Si un individu ou même le groupe, dans son ensemble, s’égare, il appartient à l’animateur de renvoyer chacun à la précision du texte pour faciliter la gestation d’une parole plus juste.

La renaissance du groupe

L’expérience de plusieurs années montre que la parole, dans le cadre de l’analyse du mythe et du conte, fait renaître le groupe. En 1984, avec d’autres, j’avais mis en place un groupe de la parole comme il en existait beaucoup à cette époque. Ce groupe existe encore aujourd’hui ; il a naturellement évolué et a vu passer des participants de multiples nationalités : chinois, algériens, marocains, iraniens, du Moyen Orient, de Wallis et Foutouna… Jusqu’ici il a constitué un laboratoire pour le café philosophique, créé en 1998. Au départ, chacun a raconté sa vie et le groupe a ainsi donné naissance à des récits extraordinaires. Mais petit à petit ce groupe a tourné en rond parce que la source des récits s’est épuisée. Alors, sous l’effet d’inspirations diverses, nous avons eu l’idée de recourir aux contes et aux mythes. C’est à cette occasion qu’un miracle s’est produit : le groupe qui tournait en rond a fini par renaître à l’occasion de chaque séance. Et il en va de même, aujourd’hui encore, aussi bien dans le groupe de la parole qu’à l’intérieur du café philosophique. Récemment, au sein du café philosophique, nous avons pris quelque distance par rapport aux mythes et aux contes, pour introduire des éléments de la réalité. Assez rapidement des questions se sont posées et une partie du public a boudé les séances de réflexion. Il a suffi de reprendre la simplicité du fonctionnement antérieur pour faire revenir les absents.

L’émergence des sujets

Le sujet est un homme qui ose prendre la parole dans le groupe humain où il se trouve. En fait l’expérience déjà longue du café philosophique permet de préciser qu’il ne suffit pas de parler pour être sujet. Il faut d’abord écouter pour offrir une place à l’autre. C’est par le jeu de l’écoute et de la parole que les individus peuvent se positionner les uns en face des autres, se confronter et se reconnaître au point de devenir des sujets à part entière. A un moment donné, certains voulaient utiliser le café pour faire passer un message. D’autres avaient une parole toute faite, validée par le niveau de leur formation ou de leur profession. En opérant ainsi ils s’écartaient du champ de la parole, car ils marginalisaient les petits et les sans grade et utilisaient le groupe à leur propre profit. Bien plus ils empêchaient la naissance des sujets qui n’avaient plus leur place pour se poser et s’exposer. Le grand dieu Dionysos, pourtant sorti de la cuisse de Jupiter, a eu comme précepteur, Silène, un être ordinaire et très modeste, qui avait le sens de l’humilité. Pour un dieu comme pour un homme, il est impossible d’être soi-même si l’on n’est pas à l’écoute de tous et donc aussi et surtout de ceux qui apparaissent comme les plus petits. Aucune parole n’est insignifiante si l’on accepte de quitter son propre point de vue pour s’ouvrir au point de vue de celui qui parle.

La découverte du processus de la vie, qui est un processus de symbolisation

Dans l’arbre, la vie est un élan qui va de bas en haut, poussant parfois, chaque jour, des racines jusqu’à la cime, des centaines de litres de sève pour faire croître le tronc et faire naître les branches, les feuilles, le fleurs et les fruits. Et lorsque le travail est apparemment achevé, l’élan se renouvelle en revenant aux racines pour remonter vers le sommet des branches. La vie ainsi s’amuse dans des jeux multiples, n’oubliant aucun élément et respectant les différentes étapes nécessaires à la croissance. Or c’est ce même processus que produisent à un autre niveau, dans le cadre du café philosophique, les mythes et les contes. Ils font revenir au passé pour trouver l’énergie qui va permettre de construire l’avenir. Ils commencent par donner une place au tronc de la solidarité émanant du groupe. Dans l’élan qu’ils provoquent, ils font cheminer dans les branches diversifiées de la culture depuis son origine jusqu’à maintenant et puis, grâce à la respiration des sous-cultures naissantes, symbolisées en partie par les feuilles, ils donnent naissance aux fleurs de la parole pour aboutir à des fruits multiples, qui ne sont autres que les sujets en perpétuelle gestation. D’un côté comme de l’autre, la vie apparaît comme un immense chantier de symbolisation. Les fruits ne sont rien sans les racines, le tronc, les branches, les feuilles et les fleurs. Ainsi les sujets ne sont rien sans les cultures anciennes dont ils sont issus, sans les groupes qui les ont portés, sans la parole qui les a mis en éveil. Et, pourtant, comme des dieux, ils en arrivent à transcender, au moins en partie, le monde qui les a fait naître.

Au commencement était le souffle de la vie

Nous sommes ainsi renvoyés, au grand souffle initial de la Vie. Il est un fondement essentiel que nous avons oublié au profit de l’Être ou de la Parole. C’est lui qui nous porte encore aujourd’hui dans toutes nos actions si elles s’inscrivent dans des processus de symbolisation. L’expérience du café philosophique montre que sa force créatrice est présente dans les mythes et les contes. Ces derniers sont comme des semences qu’il faut répandre sur de bonnes terres pour entrer dans le jeu qui fait progresser l’humanité et pour faire naître de véritables sujets créateurs.

Etienne Duval

 

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23 février 2015 1 23 /02 /février /2015 21:28

 

Prométhée enchaîné, libéré par Héraclès. Peinture de Christian Griepenckel

http://arts.mythologica.fr/artist-g/pic/griepenkerl_promethee-hercule.jpg

 

 

La prison et le serrurier

 

Il y a une dizaine de jours, j’étais avec un ami.
Nous devisions à deux, le plus simplement du monde.
 Il me dit : « Je veux être visiteur de prison.
– Pardieu, quelle idée vous avez, lui répondis-je !
– Je connais la prison et j’en suis sorti.
Il me faut rendre aux prisonniers
Ce que le destin m’a donné. »
Sachant qu’il n’avait jamais eu  de problème avec la justice,
je restais perplexe, ne comprenant pas de quelle prison,
Il était en train de me parler.

Le soir même je me couche, réfléchissant,
plein de doute et d’inquiétude,
au projet que l’ami venait de me confier.
Ce monde est cousu de malheurs
mais il est aussi rempli d’utopies.
L’utopie ne nous écarte-t-elle pas de la réalité ?
Ne nous renvoie-t-elle pas à une froide déconvenue ?

 

J’étais ainsi dans mes pensées lorsque je finis par m’endormir.
Vers deux heures du matin, l’envie me fait sortir du lit.
Je me heurte à la porte et la porte ne veut pas s’ouvrir.
Je cherche à la faire bouger mais rien n’y fait.
La serrure reste obstinément bloquée.
Nous parlions la veille de prison et je restais perplexe.
Maintenant, me voici prisonnier dans ma chambre.
L’existence se joue de nos certitudes et de nos prétentions.
Comment faire pour sortir ?
Je n’ai ni outils, ni téléphone, ni lunettes.
L’angoisse me saisit et ainsi, de surplus,
me voici prisonnier de l’intérieur.

La vie tout à coup reprend le dessus.
Je fais une grande respiration
et, de la prison de la peur,
je passe à la détente de ma cellule intérieure.
Une lumière alors surgit :
tous les matins, à huit heures précises,
un homme sort avec son chien dans la cour intérieure.
Je le contacterai et lui jetterai
la clef de mon appartement par la fenêtre
pour qu’il vienne me secourir.
Je suis maintenant rassuré
et je peux me replonger dans le sommeil réparateur.

 

A sept heures trente, me voici à nouveau réveillé.
Après un brin de toilette, je mets ma chambre en ordre
et, guignant par la fenêtre, j’attends la venue de mon sauveur.
Il est huit heures, pas une minute de plus :
j’aperçois un chien qui se met à trottiner sur le gazon mouillé.
Juste derrière, le maître arrive, attentif aux détours de Gipsy.
« Holà, pouvez-vous venir m’aider, je suis enfermé dans ma chambre ?
- Qu’est-ce que vous dites ? Enfermé dans votre chambre ?
- Oui, c’est bien cela.
Je mets la clef de mon appartement dans un sac
et je vous l’envoie par la fenêtre.
Montez à mon étage et essayez de m’ouvrir de l’extérieur. »
Il finit par comprendre, ouvre le sac, y déniche la clef
et monte à mon secours.
Au bout d’une minute, il frappe à la porte de ma chambre :
« Vous êtes là ? – Oui je suis bien là ! Essayez de m’ouvrir. »
La poignée s’agite mais rien ne bouge.
« Je n’y arrive pas. – Allez chercher François ;
c’est un bon bricoleur ».
Quelques minutes plus tard, j’entends une voix.
Ce n’est pas celle de François, mais celle de Louis,
un ancien quincailler.
Au moins lui, il sait ce qu’est le bricolage.
Mais rien n’y fait, il avoue son impuissance.
Sur ces entrefaites, François finit par arriver.
Mêmes efforts, même désolation.
« Je n’y peux rien ! »
La porte reste rebelle.

Les proches, pourtant pleins de bonne volonté,
demeurent impuissants.
Il faut se résoudre à faire appel à un  serrurier,
susceptible d’agir efficacement au-delà de la solidarité.
Appelé par téléphone, il répond qu’il sera là dans une demi-heure.
Les voisins continuent à me parler par compassion
et pour renforcer ma patience.
Au bout d’une heure enfin, le serrurier arrive.
Il réalise un rapide diagnostic
et me fait passer un très petit tournevis sous la porte.
Il faut que je participe à l’opération
en débloquant la poignée, de mon côté.
Sans mes lunettes, tant bien que mal,
je réussis à faire ce qui m’est demandé.
Au bout d’un quart d’heure la porte s’ouvre
et me voici enfin libéré.
Il suffit à l’artisan de changer la serrure pour que tout soit remis en ordre.

Ce que je viens de raconter est réellement arrivé
il y a une dizaine de jours.
Or, pour moi, cette étonnante histoire a la valeur d’une fable.
Elle nous dit que les prisons de toute nature sont à notre porte :
pour l’enfant dans sa famille, l’ouvrier dans son usine,
le citoyen dans sa commune, le malade dans sa maladie,
le moine dans sa cellule, le croyant dans sa foi,
le belligérant dans sa guerre, l’étranger dans son pays d’accueil,
le mari et sa femme dans le couple, l’habitant dans son logement…
Si le tiers n’est pas là, tous sont condamnés à vivre en prisonniers.
Or, parce qu’il a le savoir de la fermeture et surtout de l’ouverture,
le serrurier est la figure du tiers indispensable.
Le thérapeute est un pis-aller lorsqu’on a oublié de réserver la place du tiers,
comme on le faisait, autrefois, pour l’hôte de passage,
à l’une des extrémités de la grande table de famille.

Etienne Duval

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