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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 16:29

L'équipe du Portugal, en route vers la finale

 

La leçon d’un match et le passeur de souffle

 

Souvent, au cours de l’Euro, nous avons été étonnés par les résultats. Nous pensions que les grosses équipes allaient s’imposer et finalement nous avons vu la petite équipe de l’Islande parvenir en quart de finale et la glorieuse équipe de France s’écarter au dernier moment pour laisser passer le groupe apparemment plus modeste des Portugais. En réalité, il existe toujours un passeur de souffle que nous ne voyons pas alors qu’il est le dynamiseur de l’équipe et l’agent le plus déterminant de la victoire.

Le match France/ Portugal

Il est 8h30, dimanche soir, 10 juillet. Des millions de spectateurs sont devant leur téléviseur, comme je le suis moi-même. Il est, pour tous, évident que la France va gagner. Chez beaucoup, La bouteille de champagne attend patiemment dans le réfrigérateur et elle est le témoin vivant que la victoire nous appartient déjà avant le début du match.  

Ronaldo s’écroule et quitte la partie

Le sort semble nous donner raison très rapidement. Comme chacun le sait, Ronaldo est l’atout majeur du Portugal. Sous l’effet d’une rencontre un peu brutale avec Dimitri Payet, il est atteint au-dessus du genou. Malgré l’aide de l’équipe médicale accourue rapidement à son secours, il faut se rendre à l’évidence. Le grand champion doit quitter le terrain de jeu sur le champ. De grosses larmes de désespoir coulent sur ses joues. C’est évident, le Portugal sera battu. Nous sommes tous prêts à nous attendrir sur le sort du héros, mais, en même temps, nous savourons déjà intérieurement notre victoire.

Un grand appel d’air

C’était sans compter sur la suite des événements. Ronaldo laisse une place vide et cette place vide provoque un formidable appel d’air. Les énergies surgissent, se concentrent, se démultiplient et très rapidement redonnent espoir aux spectateurs et aux joueurs eux-mêmes. Héros déchu, Ronaldo se redresse sur ses jambes, court par ci et par là, devient entraîneur à la place de l’entraîneur et redonne du courage à tous les acteurs de la partie.

La réorganisation de toute l’équipe et la victoire finale

Sous l’effet des multiples forces qui se conjuguent, l’équipe se réorganise, se défend vaillamment et patiente jusqu’aux prolongations. Le gardien français Lloris, à plusieurs reprises, doit arrêter des tirs très dangereux et l’équipe de France n’arrive pas à trouver les fissures nécessaires dans le mur opaque de l’adversaire. Mais tout à coup, Eder, un très bon joueur portugais, nouvellement entré sur le terrain, glisse son ballon là où notre gardien ne l’attendait pas.  Les spectateurs portugais exultent et les français commencent à trembler malgré les dix minutes, qui pourraient permettre à leurs joueurs de rentrer à nouveau dans la partie. En fait le sort est terrible et il faut bien se résoudre à la défaite. Il nous a manqué un passeur de souffle.

Une parabole qui nous parle de la vie

Nous sommes en face d’une grande parabole, qui nous permet de comprendre la vie. Sans le souffle, il n’existe pas de vie et pour nous permettre de trouver le souffle, il faut un passeur de souffle. Lorsque l’enfant naît, le père ou un autre passeur de souffle doit prendre soin de couper le cordon ombilical qui le relie au placenta et à la mère. En mourant à son ancien style d’existence, il entre alors dans une nouvelle vie en déclenchant les mouvements réguliers de sa respiration. Dans la symbolique chrétienne, beaucoup ne comprennent pas l’importance de la mort du Christ. Elle est comme la rupture du cordon ombilical qui le reliait, comme chaque homme, à toute l’humanité.  Tout le monde s’attendait à ce qu’il marque le but de la victoire. Mais le voilà hors-jeu, condamné et mis à mort. Il existe toute une spiritualité larmoyante qui voudrait, aujourd’hui encore, le voir échapper à un destin aussi tragique. Les larmoyants n’ont pas compris qu’en acceptant d’être mis apparemment sur la touche, il permettait aux hommes de devenir ce qu’ils sont en apprenant à respirer par eux-mêmes du souffle de l’Esprit. Et c’est précisément là qu’il situait sa propre victoire ; elle ne pouvait être la sienne que si elle était aussi celle de tous les hommes en général et de chacun en particulier.

Il appartient à chacun de devenir passeur de souffle

Que nous soyons croyants ou non, notre destin ne peut s’accomplir, dans la conquête de notre liberté, que si nous devenons à notre tour des passeurs de souffle. C’est le souffle de vie lui-même qui porte la liberté.

Etienne Duval, le 12 juillet 2016

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 23:15

La table de Patrick

 

Le temps privilégié d’un apéritif ou l’ouverture à la vie

 

La porte, en face de chez moi, ouvre sur l’appartement de Brigitte, un lieu agréable mais encombré de multiples objets que les années se succédant ont ici accumulés. Brigitte pense qu’elle est très âgée et qu’il faut se résigner, lorsqu’on a 86 ans, à attendre la mort. Je n’ai pas encore osé lui donner la permission de mourir. Cela m’est arrivé, il y a une quinzaine d’années. La personne à qui je m’adressais était une ancienne danseuse-étoile, qui voulait que la mort vienne à son secours. Un jour, alors qu’elle reprenait son refrain habituel, je lui ai dit : « Eh bien je te donne l’autorisation de t’en aller ». Surprise par mon audace, elle a rajeuni de plusieurs années, ce qui a étonné tout son entourage.  Comme le bûcheron de La Fontaine, elle ne souhaitait pas que la maîtresse de notre destin vienne couper aussi vite le fil de sa vie. Aussi, en ce qui concerne Brigitte, j’ai pensé que la mort pouvait attendre et qu’il fallait donner une nouvelle chance à la vie.

Brigitte, clouée sur son siège devant la télévision

Quelle que soit l’heure à laquelle je frappe à la porte, Brigitte se laisse absorber par le temps qui passe en regardant la télévision. Mais elle est loin d’imaginer que l’écran qui lui fait face est le visage même de Chronos (le dieu du temps). Autrement dit le visage de la mort car Chronos est animé par une pulsion morbide qui le pousse à se nourrir de ses propres enfants. Ce dieu a un tel pouvoir qu’il ne veut pas lâcher ceux qu’il domine par son pouvoir hypnotique et infanticide. Au début, lorsque j’entrais dans son appartement, Brigitte ne voulait pas éteindre la télévision. Il a fallu que je lui mette en main le choix qu’elle avait à faire : c’était ou moi ou Chronos (la télévision) !

L’ouverture sur un autre temps ou le passage de Chronos à Kairos

Le choix exigé est essentiel : il s’agit de passer du temps de la mort au temps de la vie, autrement dit de Chronos à Kairos. Kairos s’oppose en effet à la mort car il est le temps du surgissement de la Vie, le temps de la rencontre. Et, pour signifier ce passage, je décide d’apporter, un jour par semaine, une bouteille d’apéritif, proche de l’alcool, que les anciens appelaient l’eau de vie. Réduite à la passivité par l’écran dominateur, Brigitte, en participant à l’apéritif, finit par s’éveiller et par s’engager dans la parole. Elle sort de son isolement qui lui montre la mort, en faisant face à l’autre qui lui révèle un chemin pour la vie.  

Le déplacement vers un autre espace

Il m’a fallu attendre plusieurs années pour me rendre compte que le montage échafaudé était bancal. Je me trouvais dans un rituel figé parce que j’avais oublié de changer d’espace. Brigitte restait dans son environnement, qui la maintenait dans son horizon habituel et l’empêchait de s’ouvrir à de nouveaux questionnements. Habitué pourtant à la réflexion sur la nécessité d’espaces intermédiaires pour permettre le surgissement de la vie, j’avais presque oublié l’essentiel : créer un nouvel espace, entre l’intérieur et l’extérieur. Il suffisait pour cela de faire sortir Brigitte de son appartement pour l’inviter dans le mien. C’est ainsi qu’au lieu de m’introduire chez elle avec ma bouteille d’apéritif, je l’ai fait venir chez moi, tous les mardis, en fin de matinée, pour partager « l’eau de la vie ».

La table de Patrick qui fait rêver

Dès qu’elle entre dans mon appartement, Brigitte remarque la table basse sculptée par Patrick, sur laquelle nous allons boire l’apéritif. Elle est pleine d’admiration pour cette œuvre d’art qui la fait rêver. Patrick est un artiste que j’ai connu aux Vans en Ardèche, à un moment où je m’intéressais au monde des marginaux. Au début des années soixante-dix, il était venu de la région parisienne pour inventer un autre monde. Il avait, pour cela, les outils du sculpteur sur bois. On aurait dit qu’ils faisaient partie de lui-même comme s’ils accompagnaient le don intérieur qui l’inspirait depuis toujours. Nous étions devenus de bons amis et nous refaisions le monde à chacune de mes apparitions aux Vans. Pour garder son souvenir, j’ai fini par acheter une magnifique table basse qu’il avait confectionnée et que chacun peut découvrir sur ce blog. Elle est faite du bois d’un orme, un arbre en grande partie disparu sous l’effet d’un champignon destructeur, comme s’il fallait passer par la mort pour entrer dans la vie et la création. L’arbre continue à nous parler grâce aux veines et aux défauts du bois et surtout grâce aux nœuds qui continuent à lui servir de parure. L’élan de la vie finit par se confondre avec l’élan de la création repris et impulsé par Patrick lui-même. C’est bien ce qu’a spontanément ressenti Brigitte dès son entrée dans ma salle de séjour.

Un porto avec de petits fromages aux saveurs d’Italie

Après avoir ouvert l’espace de l’imaginaire, il me paraît indispensable pour faire passer la vie de donner une place au plaisir lui-même. J’ai fini par connaître les goûts de Brigitte : elle adore le porto et les petits fromages aux saveurs de basilic, de tomate et d’olives. Qu’à cela ne tienne : je m’arrange pour avoir en réserve tout ce qu’elle semble préférer, quitte à faire varier les marques de porto et les sortes de fromage. Mais toujours, elle sait rester dans le juste milieu comme si le plaisir s’éclipsait lorsqu’il en vient à s’égarer dans la démesure.

Une promenade à travers les belles histoires du passé

Spontanément, Brigitte évoque le passé et, en particulier, les belles histoires de son enfance. Certains penseront que nous sommes ici dans le radotage qui nous écarte de la réalité journalière. Il me semble, de mon côté, que nous nous trouvons au contraire devant une opportunité, pour reprendre le fil de la vie à son surgissement originel et continuer à tisser la toile de l’existence jusqu’à son terme en pleine responsabilité. C’est pourquoi j’écoute avec attention l’histoire de cette poule naine, à qui elle a sauvé la vie en soignant sa patte cassée, alors qu’elle avait autour de quatre ans. La poule lui en était particulièrement reconnaissante car, depuis, elle la suivait dans tous ses déplacements. Un autre événement l’a beaucoup marquée. Elle adorait l’un de ses grands-pères, qui était aussi très attaché à sa petite-fille. Or, un jour, le vieillard lui demande de lui apporter sa pipe : elle le fait spontanément, mais aussitôt le grand-père est rattrapé par la mort elle-même. Sa dernière pensée avait été l’enfant comme s’il voulait lui confier la vie qui était en train de l’abandonner. Brigitte parle aussi avec émotion de son père, mort très jeune de la tuberculose ; il la prenait fréquemment sur ses genoux tout en tournant la tête pour éviter de la contaminer. Chez elle, chaque fois, l’amour et la vie sont constamment liés à la fragilité. Et ce paradoxe, qui a marqué depuis longtemps son rapport à ses enfants, continue à la structurer puisqu’elle doit utiliser ses béquilles pour marcher et qu’elle vit presque constamment sous la dépendance d’un entourage, fait de femmes de ménage et d’infirmières.

Le souffle de la vie qui revient

En écoutant Brigitte à travers les histoires qui ont marqué son passé, il me semble que je sers de relais entre ses premières années et son existence actuelle. Autrement dit l’écoute permet de faire passer la vie lorsque celle-ci vient à faiblir ; elle va puiser, dans les premières années transformées en récit, l’énergie vitale dans son jaillissement initial, qui semble manquer à Brigitte, pour poursuivre aujourd’hui le chemin qui lui reste à parcourir.

L’image de soi qui sert d’habit intérieur

Pour s’acheminer dans la dernière étape de son existence, Brigitte n’a pas seulement besoin d’un surplus d’énergie transférée par l’écoute d’un autre, elle doit aussi trouver une plus grande assurance en se revêtant d’une bonne image d’elle-même. La plupart de ceux qui la côtoient en restent aux apparences. Or d’apéritifs en apéritifs et de récits en récits, je découvre, sous une modestie de surface, une grande dame qui a su faire face aux difficultés de la vie et qui a su aimer chacun de ses quatre enfants tout en gardant avec eux la distance nécessaire du respect. Elle fait preuve du même comportement avec ses petits-enfants. Je la vois un peu comme un grand arbre qui témoigne du mystère de la vie parce qu’elle a su conserver l’espérance en dépit des épreuves. C’est pourquoi je souhaite lui servir de miroir pour qu’elle découvre une très belle image d’elle-même et pour qu’elle puisse ainsi revêtir son plus bel habit intérieur. Elle pourra alors découvrir qu’il existe, au fond d’elle-même, un petit coin de paradis, fait d’amour, de respect de l’autre et d’attention à la vie, surtout lorsque celle-ci apparaît fragile. Je suis sûr qu’elle y trouvera progressivement la paix et la lumière.

Etienne Duval

 

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 15:57

http://www.mon-coach-jardin.fr/files/2014/05/bassin-jardin.jpg
 

Les migrants ne viennent pas chez nous pour nous envahir

Ils quittent les champs de bataille que nous avons initiés pour apprendre le métier de jardinier

 

Je pense que nous ne saisissons pas ce qui se passe avec les migrants. Nous imaginons qu’ils viennent nous envahir et prendre notre pain. En fait, ils ont parfaitement saisi l’intuition qui préside à l’institution de l’Europe. Les pères fondateurs, fatigués par une guerre qui a fait des millions de morts, ont voulu transformer une logique de mort par une logique de vie : l’Europe devait devenir un grand jardin, un espace intermédiaire, qui avait pour mission de réconcilier les anciens belligérants et, indirectement, de faire respirer le monde entier. C’était une utopie grandiose, mais nous en avons perdu la dimension révolutionnaire. Acculés à la souffrance, au mal vivre et à la mort que provoquent les guerres, des femmes et des hommes du Moyen Orient et de l’Afrique viennent nous rappeler que notre intuition est juste et qu’il faut la faire revivre au bénéfice de tous.

Un monde de culpabilité qui engendre la chasse à la faute et aux coupables

Le 9 mai 2016, j’ai regardé le film « La chasse » sur Arte, avec Mads Mikkelsen, qui est un très grand acteur. Nous sommes dans un climat où règnent la culpabilité, l’angoisse de la faute et la chasse aux coupables. Les enfants eux-mêmes sont marqués par cette ambiance morbide. Or, une petite fille a aperçu sur la tablette de son frère adolescent un sexe en érection. Amoureuse de son animateur, elle veut l’embrasser sur la bouche et imagine déjà, chez lui, un sexe raide comme celui qu’elle a aperçu sur la tablette. Mais il n’y a qu’un pas entre l’imaginaire et la réalité. Elle finit par dévoiler à une responsable du jardin d’enfants la vision de ce membre inquiétant de son animateur. La police est convoquée, les enfants sont interrogés et décrivent les sous-sols de la maison de l’accusé. En fait, il n’existe aucun sous-sol dans cette maison. Mais peu importe, il est bien évident que l’accusé est coupable d’exhibitionnisme et d’attouchements non seulement pour la petite fille mais pour de nombreux enfants. Tout le monde s’écarte du coupable. On ne veut plus  sa présence dans les groupes et même à l’église pour la fête de Noël. Sa chienne Fanny elle-même en subit les conséquences, puisqu’elle est assassinée. La vie devient infernale. Finalement la justice se rend compte que les accusations sont sans fondement et la communauté se reconstitue autour de l’animateur injustement mis à l’écart. Pour lui redonner sa place, une fête est organisée en l’honneur de son fils qui vient d’obtenir son permis de chasse : il reçoit alors le fusil du grand-père, qui passe d’une génération à l’autre. Ainsi se révèle les fondements d’une éducation séculaire, basée sur la toute-puissance virile. Toujours présente, cette forme de toute-puissance liée au sexe est soumise à la culpabilité ; elle est pourtant loin de disparaître et se retrouve dans la chasse aux fautes et aux coupables.

Le nécessaire passage d’une logique du terrain de chasse à celle du jardin

Il devient de plus en plus urgent de quitter les chemins de la mort, y compris dans la chasse aux fautes et aux coupables, pour s’engager dans les voies de la vie. Cette idée était présente dans les premiers récits mythiques, qui évoquent le paradis terrestre conçu comme un grand jardin. Peut-être est-ce le souvenir diffus des premiers temps de l’humanité. Plus sûrement c’est l’idée que le passage dont nous parlons fait partie de la dynamique du désir depuis les origines de l’homme. D’abord imaginé dans le rêve, il se fraie aujourd’hui un passage dans les projets politiques que portent les écologistes et bien d’autres à leur suite. C’est en prenant soin de la vie qui s’exprime dans les fleurs et dans les légumes, que nous serons amenés progressivement à respecter celle de l’homme lui-même. Et alors la terre pourra devenir non seulement un jardin mais aussi un terrain de jeu pour tout le monde et peut-être même pour les animaux eux-mêmes. Car la vie adore jouer pour mettre du jeu entre les êtres et permettre ainsi les jeux de l’amour.

Ne pas éteindre la mèche qui fume encore

La littérature hébraïque a produit un de ses plus beaux poèmes en insistant sur le respect de la vie, dans tous ses cheminements. Il s’agit du premier chant du serviteur dans le livre d’Isaïe. L’homme est présenté comme le serviteur de la vie et la vie c’est aussi faire jaillir la lumière de la connaissance chez les hommes aveuglés par l’ignorance et laisser une chance aux coupables en leur épargnant les tourments de la prison.

Is 42:1-

Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît. J'ai mis sur lui mon esprit, il présentera aux nations le droit.

Is 42:2-

Il ne crie pas, il n'élève pas le ton, il ne fait pas entendre sa voix dans la rue ;

Is 42:3-

il ne brise pas le roseau froissé, il n'éteint pas la mèche qui faiblit, fidèlement, il présente le droit ;

Is 42:4-

il ne faiblira ni ne cédera jusqu'à ce qu'il établisse le droit sur la terre, et les îles attendent son enseignement.

Is 42:5-

Ainsi parle Dieu, Yahvé, qui a créé les cieux et les a déployés, qui a affermi la terre et ce qu'elle produit, qui a donné le souffle au peuple qui l'habite, et l'esprit à ceux qui la parcourent.

Is 42:6-

" Moi, Yahvé, je t'ai appelé dans la justice, je t'ai saisi par la main, et je t'ai modelé, j'ai fait de toi l'alliance du peuple, la lumière des nations,

Is 42:7-

pour ouvrir les yeux des aveugles, pour extraire du cachot le prisonnier, et de la prison ceux qui habitent les ténèbres. "

Is 42:8-

Je suis Yahvé, tel est mon nom ! Ma gloire, je ne la donnerai pas à un autre, ni mon honneur aux idoles.

Is 42:9-

Les premières choses, voici qu'elles sont arrivées, et je vous en annonce de nouvelles, avant qu'elles ne paraissent, je vais vous les faire connaître. (Bible de Jérusalem)


Faire de l’Europe un espace de respiration pour les pays asservis et livrés à la guerre

A la fin de la guerre, des hommes remarquables ont pris leur responsabilité pour faire de l’Europe un terrain de réconciliation : il s’agissait de l’Allemand Konrad Ademauer, du Luxembourgeois Joseph Bech, du Néerlandais Johan Willem Boyen, de l’Italien Alcide De Gasperi, des Français Jean Monnet et Robert Schuman et du Belge Paul-Henri Spaak. Le 24 mars 1946 à Cologne, Konrad Adenauer s’exprimait ainsi : « L’Europe ne sera possible que si une communauté des peuples européens est rétablie, dans laquelle chaque peuple fournit sa contribution irremplaçable, insubstituable, à l’économie et à la culture européennes, à la pensée, la poésie, la créativité occidentales ». La réconciliation devait entraîner la prospérité.

En agissant ainsi, des hommes de bonne volonté contribuaient à créer un espace de respiration non seulement pour les Européens eux-mêmes mais indirectement aussi pour tous les hommes. En effet une utopie allait se concrétiser et servir d’exemple pour tous ceux qui sont enfermés dans la guerre. Sans le vouloir, les initiateurs étaient en train de mettre au jour un espace intermédiaire, qui allait pouvoir diffuser un surplus d’énergie et d’humanisation au bénéfice des pays en difficulté. Il est vrai les Européens se découragent. Mais les migrants viennent leur dire qu’il ne faut pas baisser les bras et que leur intuition est juste. Marie-Thérèse Bitsch nous dit que, pour Robert Schuman, « la paix était une construction de tous les jours, fondée sur la solidarité, la coopération, la liberté, la fraternité ».

Chaque personne est invitée à passer du champ de bataille au travail du jardin

Nous redécouvrons petit à petit que la vocation de l’homme est d’être un jardinier : poète aussi car il doit cultiver le jardin des mots pour promouvoir la réconciliation, artiste pour révéler la beauté de la terre et de l’homme, cinéaste pour développer l’imaginaire dont nous avons tant besoin pour créer un monde toujours nouveau…

Etienne Duval

 

 

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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 15:03

 

Café-Ciné du quai Saint-Vincent

Du samedi 16 avril 2016 à 14h30

Film japonais : « Entre le ciel et l’enfer»

 

Date de reprise 9 mars 2016 - Version restaurée

Date de sortie inconnue (2h 23min)

De Akira Kurosawa

Avec Chiaki Minoru, Eijirô Tôno, Masao Shimizu plus

Genres Drame, Thriller

Nationalité Japonais

Actionnaire d’une grande fabrique de chaussures, Kingo Gondo décide de rassembler tous ses biens pour racheter les actions nécessaires pour devenir majoritaire. C’est alors qu’on lui apprend qu’on a enlevé son fils et qu’une rançon est exigée. Mais, second coup de théâtre, c’est le fils de son chauffeur qui a été enlevé…

Films jusqu’à juin 2016

  • Avril : Entre le ciel et l’enfer
  • Mai : Le voyage de Chihiro
  • Juin : Dodes kaden de Akira Kurosawa. 

 

 

 

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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 21:32

        Quand le diable s'en mêle : Feydeau et l'enfer du couple

 

Comment j’ai rencontré le diable en personne

 

Il y a une dizaine de jours, à 15 heures de l’après-midi, je marche, dans ma rue, à 200 mètres de chez moi. Un homme vient à ma rencontre. Son visage est éclairé par un grand sourire : « Vous ne me reconnaissez pas ? J’habite dans votre immeuble au 3è étage. Je vous ai vu plusieurs fois dans l’ascenseur mais manifestement ma tête vous échappe ». J’ai beau chercher dans ma mémoire mais ce visage ne me revient pas. « Ma femme, reprend-il, vous aperçoit fréquemment et elle vous trouve très gentil. – C’est celle qui a un magasin dans le Vieux Lyon ? – Oui tout à fait. »


Me voilà maintenant en terrain connu. L’homme comme la femme ont une apparence très sympathique. Mon oreille s’ouvre plus encore : « Nous avons une seule voiture et Patricia l’a prise, ce matin, pour aller à son travail. Or je viens d’apprendre que ma mère de 91 ans a été accrochée par une voiture et elle se trouve actuellement à l’hôpital Lyon-Sud. Je voudrais la voir le plus rapidement possible. » Accablé par le malheur, notre homme se met à sangloter abondamment : « Ma pauvre maman, ma pauvre maman ! » La compassion pénètre en moi et je voudrais apporter au souffrant quelques petites consolations. Mes mots sont maladroits et ses sanglots prennent encore plus d’ampleur.


Que puis-je donc faire pour aider cet homme ? C’est tout de même mon voisin. C’est alors que complaisamment il vient à mon secours : « Il faut que je prenne un taxi mais je n’ai pas suffisamment d’argent dans la poche pour le payer ». Qu’à cela ne tienne, il m’est possible de faire un petit geste. Mais moi non plus je n’ai pas les billets nécessaires ; il faut que j’aille chercher ma carte bleue.


Comme deux complices nous voici en direction de mon appartement. « Je vous rembourserai dès 18 heures ce soir. – Oui bien sûr. – Et comme je suis cuisinier de métier, je vous ferai de petits plats italiens que je vous descendrai régulièrement à votre étage. » Décidément cet homme est encore plus sympathique que je ne l’imaginais. « Je compte vous donner vingt euros. – C’est insuffisant, rétorque-t-il. Il me faudrait 50 euros pour assurer l’aller et retour du taxi et les petits frais de café ou de thé à l’hôpital. » Je fais les calculs dans ma tête : trente euros suffiront.


Nous montons par l’escalier jusqu’à mon appartement situé au premier étage. A peine arrivé, l’homme se saisit de son téléphone et éclate en larmes : « Ma mère est morte, ma mère est morte ! » J’esquisse quelques condoléances en cherchant ma carte bleue et nous nous dirigeons vers une caisse de retrait. Très poliment mon compagnon s’écarte pour me laisser faire mes opérations. La caisse ne me laisse pas le choix : ce sera vingt euros ou quarante euros. Qu’à cela ne tienne, je retire deux billets de vingt euros et les remets à mon compagnon, tout en sachant déjà que ce joli parleur est en fait un escroc. Pour m’en assurer, je monte en vitesse frapper à la porte d’une amie. Elle connaît bien la prétendue épouse, mais les détails que m’a livrés le « mari » ne correspondent pas à la réalité. Et, dès le lendemain matin, j’aperçois notre commerçante du vieux Lyon et lui confie mon histoire : elle est effarée et son effarement durera toute la journée.


Dans le dernier blog, j’avais évoqué le « Je suis » qui nous ancre dans la réalité et nous relie au réel. Ici le « Je suis » disparaît : plus de réel ni de réalité. Tout est mensonge. Mais notre artiste utilise tous les artifices de la raison pour faire exister un monde imaginaire. Je me dis alors que je suis en face de la figure du diable, pour qui l’être n’a plus aucune importance. Celui que les hommes appellent Dieu est le maître de l’être : le diable est le maître du non-être en utilisant la toute-puissance de la raison. C’est pourquoi il est présenté sous les traits de l’ange ; il fonctionne dans une dynamique de désincarnation mais il est particulièrement habile à manipuler la raison. Rien n’empêche qu’un homme puisse être à sa façon le diable. Sans doute celui que j’ai rencontré n’est-il pas très dangereux : il est plutôt amusant. Mais un homme comme Hitler et ses partisans ont réussi, pendant quelques années, à diaboliser une partie du monde. Hannah Arendt ne s’y est pas trompée. En dépit de certains préjugés et de certaines apparences, elle a accepté de soutenir Heidegger : elle savait que sa philosophie de l’être était un rempart important, parmi d’autres, contre la barbarie du nazisme.

Etienne Duval

 

 

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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 15:30

La création du monde par Chagall

 

JE SUIS CELUI QUI EST

Les cinq mots qui ouvrent le chemin de la pensée

 

Moïse est sur la montagne de l’Horeb, où il fait paître le petit bétail de son beau-père. Soudain il aperçoit un buisson embrasé mais le buisson ne se consume pas. Le voilà transporté au-delà de lui-même, dans l’univers même de Dieu, qui l’interpelle : il veut lui confier une mission. Moïse est choisi pour libérer les Hébreux oppressés par les Egyptiens. Il faut donc qu’il aille trouver les Israélites. Mais comment va-t-il présenter Celui qui lui confie sa mission. Quel est son nom ? Tu leur diras : « Je suis celui qui est ». La phrase est courte mais elle se contracte encore : Tu diras aux Israélites : « Je suis m’a envoyé vers vous » (Exode 3, 14). Dieu est tout entier dans le « Je suis ». A l’origine de l’univers entier il y a l’acte d’être : c’est à partir de cet acte initial que peut s’ouvrir le chemin de la pensée.

Je suis

C’est le sujet, le je, qui s’affirme dès le départ. A l’origine de tout, il y a un sujet qui est entièrement sujet. Une équivalence s’établit entre le je et l’acte d’être. Celui qu’on appelle Dieu est le « JE » initial. Deux lettres suffisent pour exprimer l’inconnaissable. C’est le monde renversé. Au début était la plus grande simplicité. Et de cette simplicité allait naître l’extrême complexité. Il n’en reste pas moins que la simplicité originelle reste enveloppée de mystère.

Je suis celui qui est

Bien que tout soit déjà exprimé dans le « JE », Dieu éprouve le besoin d’expliciter ce qui reste mystérieux. Le je est pur comme l’eau de la source, comme le cristal lui-même. Il n’existe en lui aucune étrangeté. C’est ce qu’avaient compris les Egyptiens pour qui la lumière du soleil était la figure de Ré, le dieu des dieux. Le je et l’être se déploient dans l’identique. Le rapport de soi à soi, qui constitue le je, va tout simplement du même au même. Mais quelle richesse insondable dans le même qui se réfléchit sur lui-même ! Le sujet est dans l’explosion de la multiplication.

La blessure du temps ou la blessure de l’être

Dans le monde égyptien, Isis avait compris que Ré, le dieu des dieux, n’était pas fini car il était enfermé en lui-même, sans vraie communication avec les autres dieux. Pour qu’il soit vraiment dieu, il fallait introduire chez lui ce qui lui manquait, c’est-à-dire le manque lui-même. Elle confectionne alors un serpent, fait de limon, qu’elle place sur le chemin du soleil. Lorsque Ré arrive, le serpent reçoit la vie et pique le soleil. Le dieu qui a tout créé se trouve agressé par un être qu’il ne connaît pas. Le voici dans le désarroi le plus complet, blessé au cœur de lui-même. Peut-être va-t-il mourir. Alors Isis « au grand cœur » s’approche pour lui prêter main forte. Elle peut le guérir s’il lui communique son nom. Ré ne sait pas comment faire puisqu’il est tout entier enfermé dans ce nom, comme dans l’incommunicable. Une césure pourtant vient de s’effectuer à l’intérieur de lui-même ; par la blessure réalisée, il peut maintenant sortir du même et faire une place à l’autre. Alors Ré demande à Isis de lui prêter son oreille, ce qu’elle fait sans attendre. Il y introduit le secret convoité. Immédiatement Isis le réengendre en l’appelant par son nom et lui redonne ainsi la santé perdue. Nous ne savons pas ce qui s’est produit pour le Dieu de Moïse. Simplement, nous pouvons dire qu’en introduisant le temps à l’intérieur de lui-même, il a provoqué une blessure de l’être, qui a permis la création. C’est de cette blessure que pouvait jaillir une interminable nouveauté.

Je suis ce que je deviens

Désormais la créature n’est plus seulement ce qu’elle est, elle est aussi ce qu’elle devient. Et, dans la mesure où le créateur s’implique dans sa création au point de l’intégrer en lui-même, il peut dire, à son tour, qu’il n’est plus seulement ce qu’il est, mais que son être est aussi en attente de ce qu’il devient.  Avec cette précision cependant : il est tout entier soi-même, tout entier sujet, en devenant ce qu’il est, c’est-à-dire dans le devenir lui-même. En fait le devenir est une révélation du mystère, mais une révélation toujours incomplète car ce qui est mystérieux n’a jamais fini de se dire.

Le jeu entre l’essence et l’existence qui permet l’évolution

Le devenir peut apparaître plus compréhensible si l’on fait intervenir les notions d’essence et d’existence. Le jeu entre l’essence et l’existence va donner naissance à l’évolution, qui, sans cesse, permet l’adaptation et ajoute de la vie à la vie. Une rupture s’introduit à l’intérieur de l’être lui-même. Pour dire qu’un être sort du néant, au point de se tenir là, comme un homme debout, on dira qu’il existe. Mais son existence est partielle, elle participe d’un Acte d’être qui la dépasse. En même temps, pour exister, il faut avoir une forme, une essence, qui distingue les espèces les unes des autres par des caractéristiques particulières. Essence et existence jouent alors entre elles, comme le mâle et la femelle, l’homme et la femme, pour donner finalement naissance à des individus. Sans doute n’est-ce là qu’une image, mais elle permet de comprendre que l’individu est au bout d’une chaîne et que lui seul a droit à l’existence. Autrement dit, les espèces ne peuvent se manifester que dans des individus et il faudra en tenir compte dans la pratique journalière.

Je suis autre

Nouvelle particularité, l’altérité s’introduit dans l’être. Dans l’être, il n’y a plus seulement du même il y a également de l’autre. Par rapport à ses créatures, le créateur est radicalement autre, il est le tout autre. En chaque créature aussi surgit une part d’altérité. Enfin, dans le récit du buisson ardent, qui brûle sans se consumer, Dieu, en se sacrifiant, fait sa place à l’autre sans rien perdre de ce qu’il est. Parce qu’il est dans la séparation que provoque son altérité radicale, il peut être dans la plus grande proximité avec ses créatures et donc avec l’homme, au point de se sacrifier pour lui.

L’avènement de la raison à travers les déclinaisons et les conjugaisons de l’être

Le monde de l’être a une grammaire avec ses déclinaisons et ses conjugaisons. Ainsi pour accéder à la raison, le petit d’homme doit apprendre comment l’être se décline et se conjugue, à travers des situations et des actions. La mission de chacun consiste alors à être un berger de l’être. Sans cesse, grâce à l’instrument de la raison, il l’observe, le suit dans son évolution, l’oriente, est à son écoute pour repérer les nouveautés qui se manifestent à chaque instant et favoriser de nouvelles organisations.

L’être est dans le souffle de la vie

L’être apparaît de plus en plus comme l’être vivant lui-même. Il est au cœur de la vie qui invente la vie. Il est le souffle créateur. Sans doute est-il dans le monde végétal et animal, mais il est plus encore dans l’homme lui-même. Aussi l’être humain est-il appelé à participer au grand mouvement de la création qui nous invite à faire de la terre un nouveau jardin, à l’image du paradis des origines. Mais l’homme a déjà d’autres vues, qui l’amènent à rêver à l’échelle de l’univers.

Le mystère de l’être se manifeste dans l’amour

Être, finalement, c’est aimer. Ainsi s’expriment l’intuition et l’expérience de beaucoup en dépit des malheurs du monde. Et même, dans les souffrances, dans la guerre et les migrations éprouvantes, l’homme poussé au bout de lui-même peut donner naissance aux plus belles fleurs de l’amour. Comme à des bergers, il nous appartient de conduire l’être jusqu’à son accomplissement, jusqu’à l’accomplissement de l’amour.

Etienne Duval

 

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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 16:23

 

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Arbre de vie


La religion peut avoir un rôle positif dans la société si elle fait respirer la vie


Dans un monde qui, en aplatissant la réalité, tend à oublier la verticalité, je voudrais ici présenter un plaidoyer pour défendre les religions. Mais, en même temps, il me paraît nécessaire d’en souligner les méfaits, lorsqu’elles dissocient la verticalité et l’horizontalité, la mort et la vie, ou encore l’homme et la nature.


Ouvrir à une transcendance

L'être humain ne peut s’enfermer complètement dans le monde. Il y a, en lui, une ouverture à un au-delà , à une dimension transcendante qui contribue à faire respirer l’homme. Ainsi les religieux sont là, comme des jardiniers, pour recueillir les graines de transcendance, les semer, les aider à germer et à porter leurs fruits. Ce faisant ils permettent à l’homme de se redresser et de passer constamment de l’animalité à l’humanité.


Les religions sont multiples

Il n’y a pas une religion unique, il y a des religions multiples qui observent la transcendance sous des angles variés, en fonction de l’époque ou de la diversité des cultures. Au cours de l’histoire, le christianisme a été pris en flagrant délit de terrorisme sur les terres de mission : se situant abusivement au centre de la vie des populations, il méprisait les religions locales et contribuait à les faire disparaître au risque de mutiler les cultures elles-mêmes. Et, au cours des nombreuses années où sévissait l’inquisition, ce n’étaient pas simplement les cultures qui étaient mises en péril, mais c’était la liberté elle-même qui était insultée.


Le christianisme n’est pas le dépassement du judaïsme

Après le judaïsme qui ouvrait sur l’origine, en révélant la transcendance du Dieu créateur et le don de la Loi, le christianisme a mis l’accent sur le terme de la vie humaine : la mort n’apparaissait plus comme une fin mais comme un passage vers une vie éternelle, puisque le Christ lui-même était ressuscité, selon le témoignage des apôtres. Chaque religion révélait ainsi une dimension de l’existence dans son rapport à la transcendance et, sur le plan de la foi, la vérité ne pouvait apparaître que dans un jeu entre les deux. Or, comme toute religion prétendait occuper le centre de la vie humaine, le christianisme a voulu malencontreusement s’approprier toute la place en prétendant hériter de ce qu’il appelait l’Ancien Testament et en rejetant l’élection du peuple juif, qui, dans son domaine, reste pourtant permanente.


De la marginalisation du judaïsme à la marginalisation des Juifs

Progressivement le judaïsme s’est trouvé marginalisé. C’est ainsi que les chrétiens ont été privés de l’héritage vivant de l’Ancien Testament. Et comme, avec les aléas de l’histoire, le christianisme est devenu, à son tour, le lieu central de l’existence sociale et politique, il a renforcé et développé l’antisémitisme. Au lieu de faire respirer la vie, sans même s’en apercevoir, il a fait œuvre de mort en s’enfermant dans une religion particulière qui se prétendait universelle alors qu’il fallait s’universaliser en donnant constamment une place aux autres.


La religion doit renoncer à être le centre de l’existence humaine

En fait, la religion, qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme ou de l’Islam, n’est pas le centre de l’existence humaine, elle doit même y renoncer pour être au service de la vie.  La vie est à l’articulation d'une horizontalité et d’une verticalité ; pour cette raison, elle seule peut occuper une place centrale. Mais il est vrai qu’en défendant la dimension transcendante de l’homme, la religion contribue à ouvrir l’espace de la vie elle-même. Ainsi en renonçant à une forme de toute-puissance, elle retrouve sa véritable finalité de servante de la vie.


Seule la vie, dans son élan originel, peut prétendre à une place centrale

En définitive, ce n’est pas la vie au sens banal du terme qui est au centre de l’existence humaine, c’est son élan originel.  Chez l’homme, il jaillit au cœur du sujet, Il est la source de la création et de l’amour créatif. Les chrétiens lui ont donné le nom de Saint Esprit, mais cette appellation est trompeuse car, dans la langue française, elle évoque une forme éthérée qui ne convient pas à la réalité qu’elle veut désigner. Esprit, en latin (spiritus) et en grec (pneuma), est le souffle de la vie au sens fort du terme.  Il est le lieu de l’articulation, le lieu de tous les entre-deux, qui permettent le jeu entre les êtres et finalement l’explosion même de la vie.


Grâce à l’Esprit, le jeu entre judaïsme et christianisme peut être retrouvé

L’Esprit, comme lieu d’articulation, ne fait pas que le judaïsme soit absorbé par le christianisme, mais il les fait jouer ensemble comme deux religions à part entière. Ainsi il ne peut plus exister de marginalisation, de cette marginalisation qui conduit à la mort en suscitant l’antisémitisme. Ici, c’est la pensée elle-même qui change de forme et de nature : elle ne présente plus l’évolution comme une progression qui absorbe ce qui précède ou comme une mise en tutelle de l’inférieur par le supérieur qui émerge, mais comme un jeu vivant entre les êtres, qui les amène à se transformer ensemble. Il est vrai, que, dans ce jeu, la mort peut avoir sa place car elle fait aussi partie de la vie.


Dans cette perspective, le jeu entre les cultures, les courants spirituels et les individus, va permettre la construction du monde

Sous l’impulsion de l’Elan originel de la vie ou de l’Esprit, les cultures et les courants spirituels peuvent interagir entre elles et entre eux et, dans une forme de jeu créatif, procéder à la construction du monde. Chacun apporte sa part, l’Africain comme le Chinois, le chrétien ou le juif comme le musulman et le bouddhiste, l’artiste et le poète comme le technicien, l’artisan, le paysan ou le commerçant. Après une longue période d’émiettement des tâches et d’isolement des individus réduits à être les parties d’un ensemble, une nouvelle mélodie pourra offrir une place et un rôle à chaque être humain.

Etienne Duval

 

 

 

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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 15:36

L'abbaye de Sénanque - Lankaart

 

Le secret d’Yvon ou l’écoute de l’indicible

 

 

Yvon vient de mourir. Il intervenait fréquemment sur ce blog. C’était un homme très actif à l’extérieur, défendant les grandes causes, comme la justice, la paix et l’écologie. Il ne fréquentait pas particulièrement les églises et les autres lieux de culte. Et pourtant, il avait un secret que peu de gens connaissaient, tellement il était discret sur ce point : c’était un homme de prière assidu. A la fin, Yvon priait sans cesse comme le pèlerin russe. Pour évoquer son parcours ou plutôt son pèlerinage, j’ai choisi un des plus beaux contes arabes, en tout cas le plus beau pour moi : il s’appelle précisément « Le secret ».

 

Le secret du mendiant Ayaz

 

Mahmoud est un grand roi autoritaire. Chaque matin, il sort de son palais et il vient parler avec les femmes et les hommes, qui souhaitent lui présenter quelque requête. Et parmi ces hommes et ces femmes, il a remarqué, depuis plusieurs jours, un mendiant, qui connaît tous les chemins du désert, tellement il les a parcourus dans un sens ou dans l’autre. Ses yeux sont brillants d’une grande intelligence et ses discours sont d’une sagesse incomparable. Il s’appelle Ayaz. Très rapidement, Mahmoud est séduit par Ayaz. Sans trop réfléchir, il en fait son premier conseiller. Il le présente à la Cour. Les gens de la Cour sont stupéfaits : « Le roi est en train de perdre la tête ».

Une fois le premier conseiller installé, le grand vizir ne perd pas un instant. Il le suit et le fait suivre. Or, tous les soirs, Ayaz s’enferme à clef dans une chambre basse et, au bout d’une heure, il sort discrètement en tournant la clef dans la serrure. Que fait-il donc ? Pour le grand vizir, Ayaz est en train de trahir le roi, complotant avec des espions extérieurs. Non seulement le roi et la cour sont en train de plonger dans l’insécurité, mais le royaume, tout entier, est en danger. Il faut prévenir le monarque. Le grand vizir le fait immédiatement : « Ton premier conseiller est en train de te trahir. – Qu’est-ce que tu es en train d’inventer ? J’ai une confiance totale dans mon premier conseiller. - Lorsque  tu sauras ce qui se passe, tu n’auras plus aucun doute. – Que se passe-t-il donc ? – Tous les soirs, au coucher du soleil, Ayaz descend au sous-sol et s’enferme à clef dans une chambre basse. Il reste une heure, ressort en prenant bien soin de tourner la clef dans la serrure. – Cela ne prouve rien. J’ai confiance dans mon ami ». En fait, il est troublé et appelle Ayaz. « Es-tu un conseiller fidèle ? – Oui entièrement fidèle. –Alors que fais-tu tous les soirs dans une chambre basse du sous-sol ? – Je ne peux pas te le dire. – Puis-je encore compter sur toi ? – Tu le peux. »

 

Mahmoud est inquiet et le grand vizir le sait, tout heureux d’avoir fait son travail. Le lendemain, Ayaz, le conseiller, est dans sa chambre basse. Il sort en prenant soin de fermer sa porte à clef. Lorsqu’il se redresse, il se trouve en face du roi et du grand vizir. Le roi lui ordonne : « Ouvre cette porte ! » C’est au-dessus des forces d’Ayaz. La clef glisse de ses mains. Le grand vizir la ramasse. Il enfonce la clef dans la serrure et ouvre la porte. La pièce est entièrement vide. Seuls sont accrochés au mur, son manteau de mendiant, son bâton et son bol de mendiant. Ayaz prend la parole : « Ici, c’est le royaume des pèlerins perpétuels où je viens chercher la force de vivre et la sagesse nécessaire pour te conseiller. Tu n’avais pas le droit d’y entrer ». Les hiérarchies s’inversent. Le roi s’abaisse pour baiser le pan du manteau du mendiant. C’est la cellule intérieure qui fait l’homme et le roi.

 

L’écoute de l’indicible

 

Chacun a compris. Yvon, c’est Ayaz. Il avait  sa cellule intérieure, où il pénétrait non seulement le soir mais à tout moment de la journée. Dans le silence, il était dans la prière.  Mais sa prière ne consistait pas en formules régulièrement répétées. Elle était  silence, attention, écoute de l’indicible, en-deçà et au-delà de la parole elle-même. De formation chrétienne, il donnait un nom à l’indicible ; il l’appelait l’Esprit Saint, que l’on pourrait traduire par souffle primordial, puisque le mot « esprit » veut dire souffle Mais tout homme peut être à l’écoute de l’indicible, qui est souffle de vie, sans le nommer comme le faisait Yvon. Il s’agit simplement de se laisser traverser par l’imprévu, par l’inattendu, par l’élan de la vie lui-même. Pour arriver à un résultat semblable, il est possible de se laisser interpeller par les mythes eux-mêmes.

 

L’écoute de l’indicible donne naissance à l’écoute de l’autre

 

Lorsque je suis dans l’écoute de l’indicible, je pressens qu’il y a de l’autre dans le souffle de la vie. Ce pressentiment explique peut-être l’intérêt qu’Yvon portait à Lévinas, l’auteur de « Totalité et infini » où s’exprime avec force l’infini de l’altérité. Je suis dans l’attente d’une parole et c’est d’abord l’autre qui se présente. Parfois, dans la littérature religieuse, le chemin de la découverte de l’altérité passe par l’ange ; l’ange me signifie l’autre mais il n’est pas tout à fait l’autre. Il a ici pour fonction d’ouvrir l’espace entre moi et l’autre. L’écoute de l’indicible me signifie que le souffle de vie est porteur d’altérité et que chaque homme est un autre irréductible.

 

Elle donne aussi naissance à la parole elle-même

 

En somme l’indicible c’est d’abord l’autre. Et cet indicible est nécessaire pour que la parole s’exprime. Il n’y a pas de parole sans la présence de l’autre. C’est ce qu’Yvon avait bien compris en fréquentant sa cellule intérieure. Mais il allait plus loin encore. Dans ses réparties à l’intérieur du blog, où nous intervenions l’un et l’autre, il ne voulait pas que la parole se réduise à un discours rationnel. La raison a pour exigence de dire l’indicible. Or cette exigence, si elle veut aller jusqu’au bout, est faite de toute puissance car elle contribue ainsi à détruire la parole ; la parole doit rester porteuse d’un indicible irréductible, d’une zone d’obscurité qui signifie l’incompris intérieur à mon discours. Autrement dit, la parole doit toujours laisser une place à l’écoute de l’indicible, sous peine d’être détruite.

Il n’en reste pas moins que l’indicible est animé par une dynamique qui le pousse à se dire s’il est écouté. C’est ainsi que l’écoute de l’indicible engendre le désir de connaître lui-même, le désir d’entrer dans la parole.

 

En elle Yvon puisait en plus l’énergie de l’action et de la création

 

Yvon n’était pas simplement un chercheur de l’indicible pour faire naître la parole, il était aussi un réalisateur. Or c’était dans son écoute intérieure qu’il puisait l’énergie de l’action et de la création. Nous voyons ainsi se structurer, à partir de l’écoute de l’indicible, l’homme tout entier : le désir de l’autre et le désir de connaître, la parole, la recherche, l’action et la création.

 

Vers une autre anthropologie basée sur l’écoute de l’indicible

 

Ainsi, à côté d’une anthropologie basée sur la parole, s’esquisse une autre anthropologie plus profonde et plus déterminante, basée sur l’écoute de l’indicible. Lorsque nous sommes devant une grande œuvre architecturale, nous sommes amenés non seulement à voir mais aussi à écouter pour percevoir l’indicible qui en fait un ouvrage d’art. Alors le théâtre, la basilique ou la cathédrale finissent par nous parler sans jamais arriver à se dire complètement. L’homme est fondamentalement un constructeur de cathédrale, qu’il s’agisse de cathédrale intérieure ou de cathédrale extérieure. C’est pourquoi s’il faut critiquer radicalement les religions aliénantes, il est indispensable de préserver le trésor qui fait de l’homme un être qui écoute l’indicible. Sinon notre humanité risque d’être condamnée à mort.

Etienne Duval

 

 

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28 décembre 2015 1 28 /12 /décembre /2015 16:27

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La femme adultère par Alessandro Varotari

 

 

Le jour où le Christ sortit de la religion pour sauver l’homme

 

C’était à un moment où Jésus suscitait l’admiration des foules et l’hostilité des religieux, grands prêtres et pharisiens. On raconte alors que les gardes envoyés pour l’arrêter ne purent se résoudre à exécuter la tâche demandée car ils étaient séduits par son humanité : « Jamais homme n’a parlé comme parle cet homme. »

8,1
Quant à Jésus, il alla au mont des Oliviers.
8,2
Mais, dès l'aurore, de nouveau il fut là dans le Temple, et tout le peuple venait à lui, et s'étant assis il les enseignait.
8,3
Or les scribes et les Pharisiens amènent une femme surprise en adultère et, la plaçant au milieu,
8,4
ils disent à Jésus :"Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère.
8,5
Or, dans la Loi, Moïse nous a prescrit de lapider ces femmes-là. Toi donc, que dis-tu ?"
8,6
Ils disaient cela pour le mettre à l'épreuve, afin d'avoir matière à l'accuser. Mais Jésus, se baissant, se mit à écrire avec son doigt sur le sol.
8,7
Comme ils persistaient à l'interroger, il se redressa et leur dit :"Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre !"
8,8
Et se baissant de nouveau, il écrivait sur le sol.
8,9
Mais eux, entendant cela, s'en allèrent un à un, à commencer par les plus vieux ; et il fut laissé seul, avec la femme toujours là au milieu.
8,10
Alors, se redressant, Jésus lui dit :"Femme, où sont-ils ? Personne
ne t'a condamnée ?"

8,11
Elle dit :"Personne, Seigneur. Alors Jésus dit :"Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus." (Evangile de Jean, Bible de Jérusalem)


L’Evangile est révélation de ce qu’est l’homme

Il est possible de considérer l’Evangile de différents points de vue. Pour moi la façon la plus opérante consiste à y voir non pas d’abord la révélation de Dieu mais la révélation de l’homme car s’il y a révélation de Dieu, elle passe par la révélation de l’homme. En effet, selon la foi des chrétiens, c’est en l’homme que Dieu vient établir sa demeure et c’est en lui d’abord qu’il cherche à se manifester. Ainsi, dans l’épisode qui nous est présenté, ce ne sont pas les scribes et les pharisiens, officiellement représentants de Dieu, qui sont importants, c’est la femme elle-même qui est au centre du tableau. En elle se révèle toute l’humanité de l’homme. Or qu’apprend-on ici de l’homme lui-même ?

L’homme est pécheur : c’est en se trompant qu’il découvre sa voie

La femme adultère est pécheresse et c’est bien pour cette raison que les responsables religieux veulent la lapider. Elle n’a plus besoin de se cacher car son péché saute aux yeux de tous ses proches. Par contre les scribes et les pharisiens sont soucieux de donner l’exemple et de faire respecter la loi. Pourtant, ils n’échappent pas à la règle commune : ils sont atteints au cœur par le péché qu’ils dénoncent chez les autres. Leur conscience habilement sollicitée par Jésus ne les autorise pas à jeter des pierres sur la pauvre femme pourtant condamnée à une mort certaine. « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre. » Or ils s’en vont tous les uns après les autres.

Francesco Azzimonti, spécialisé dans l’alphabétisation, rapporte les mots de Michel Serres, avec qui il a eu un entretien. « L’erreur est inscrite dans la nature, elle est inscrite au cœur même de la vie… C’est par l’erreur que s’accomplissent les progrès… Fondamentalement, l’erreur est le propre de l’homme… L’homme se trompe et c’est parce qu’il se trompe qu’il invente… Qu’est-ce que l’homme ? C’est celui qui commet des erreurs… » Celui qui est pécheur.

La religion l’enferme dans la culpabilité et finit par le condamner à mort au nom de l’Ecriture

Officiellement, la religion cherche à aider l’homme à retrouver sa voie. Elle s’appuie, pour cela, sur l’irruption du sacré dans l’histoire d’un groupe. C’est ainsi que la conscience s’affine. Mais elle ne fait qu’une partie du chemin et, de ce fait, elle place le sacré où il n’est pas. Pour maintenir la conscience éveillée, elle crée, à juste titre, des récits visant à maintenir la mémoire de ce qui s’est passé. Ainsi, dans les religions du Livre, le sacré de l’origine en vient-il malencontreusement à être transféré sur l’écriture elle-même si bien que cette écriture s’impose à la conscience de l’homme en l’enfermant dans la culpabilité, au lieu de le remettre en marche.

L’être humain court alors le risque de donner une place démesurée au passé et à la mémoire et de jouer ainsi sa vie sur la répétition. Or la vie est en constante évolution : elle invente constamment la vie. Parce qu’elle ne met pas le sacré à sa place, c’est-à-dire dans la vie elle-même, à l’articulation du passé et de l’avenir, de l’origine et de la fin, la religion déviante peut entraîner la mort de l’homme.

Pour sauver l’homme en le remettant dans la vie, Jésus sort de la religion

Il ne faudrait pas considérer la religion comme un mal en soi. Elle est le premier temps d’une démarche qu’il faut mener jusqu’à son terme, c’est-à-dire jusqu’à l’articulation que constitue la vie. Il est donc nécessaire de la dépasser. Jésus l’a très bien compris. C’est pourquoi il se met à écrire sur le sol. Pour lui, loin d’être sacrée, l’Ecriture est soumise à l’épreuve du temps. Les pas des passants vont finir par la faire disparaître. Comment pourrait-elle s’imposer à l’homme et le condamner à mort ? A la fin, seule la femme reste au milieu du tribunal, spontanément organisé par les accusateurs. Le sacré est passé de l’Ecriture à la vie de l’accusée. Plus personne ne peut la mettre à mort. La religion privée de l’appui de l’Ecriture a perdu sa consistance : elle est finalement dépassée

La miséricorde, inscrite au cœur de la vie, dicte la compassion et non la condamnation

Il est possible de pousser un peu plus loin la réflexion. Si la vie est sacrée, c’est qu’elle porte en son cœur la miséricorde, comme le moteur qui la fait évoluer. Elle tâtonne et c’est, comme nous l’avons déjà dit, en se trompant, en se perdant dans des erreurs insidieusement appelés péchés, qu’elle finit par retrouver sa voie, tous les jours à réinventer. Aussi la condamnation devient-elle un instrument de mort. Seule la compassion accordée à la miséricorde peut permettre à la femme adultère et à tout homme de reprendre sa marche en avant. « Personne ne t’a condamnée ? … Moi non plus je ne te condamne pas. Va » sur la route de la vie sans te laisser enfermer par ta culpabilité et ceux qui la cultivent…

Etienne Duval

 

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23 novembre 2015 1 23 /11 /novembre /2015 16:31

 

 

 

Chahrazade

Chrazadehttp://belly-danceuse.skyrock.com/3.html

 

Comment sortir de la violence meurtrière

L’intuition de Chahrazade dans les Mille et Une Nuits

 

A l’origine de chaque culture, il y a une lumière fondamentale, qui doit orienter le destin et le fonctionnement humain. Or cette lumière arrive dans un environnement, qui, par ses imperfections, peut détourner du message initial. Il importe alors de séparer le bon grain de l’ivraie, de dégager la pierre précieuse de la gangue qui l’entoure. En fait, il semble que, dans la culture musulmane, ce travail reste encore inachevé, comme semblent le manifester les violences meurtrières de l’islamisme. Et, pourtant l’Islam et les cultures avoisinantes ont produit un texte prophétique, souvent déprécié, qui montre le chemin de la purification à entreprendre : il s’agit des Mille et Une Nuits, qui s’expriment de manière admirable dans la parole de Chahrazade elle-même.

Le dialogue à la source de la culture

La parole est dialogue avec l’autre. Elle structure toute culture pour l’orienter vers la vérité. Contrairement à ce que nous croyons spontanément, elle ne présente pas un message parfaitement défini : son message ne pourra se manifester que dans le temps, dans un dialogue intérieur et peut-être plus encore dans le dialogue avec les autres cultures. J’ai personnellement beaucoup fréquenté le Liban et je dois dire, qu’en dépit de la guerre importée d’Israël, entre Palestiniens et Israéliens, il existe, dans ce pays, une sérénité de fond que je ne retrouve pas en France : une telle sérénité vient d’une confrontation constante entre la culture musulmane et la culture chrétienne, à tel point que le musulman est d’autant plus musulman qu’il porte en lui de solides racines chrétiennes. Et il en va de même pour le chrétien, qui découvre dans l’Islam un miroir tout à fait apte à réfléchir la culture venue du christianisme. C’est pourquoi la peur que certains éprouvent, en France, face aux Musulmans, me paraît, en partie, infondée. C’est plutôt à un enrichissement considérable des uns et des autres que prépare la confrontation quotidienne de nos cultures différentes. Le dialogue, en effet, a le pouvoir d’effacer les imperfections de chacune des parties.

Le problème non résolu de la violence dans la culture musulmane

C’est bien la culture musulmane qui produit l’islamisme et ses violences meurtrières, si contraires au message de l’Islam. Le terreau sur laquelle elle est apparue a contaminé la parole qui l’a structurée, au point de faire apparaître la violence antérieure comme une injonction de Dieu. Il fallait un travail de purification et ce travail n’est pas encore achevé. Il est vrai qu’une forme de violence fait partie de la nature humaine : il existe une pulsion de mort, qui, sous la pression de l’interdit du meurtre, doit se transformer en force de séparation, nécessaire à l’épanouissement de la vie. Or, dans une petite partie de la culture musulmane elle-même, une telle transformation n’a pas été complètement effectuée ; la violence, dégagée des liens qui devaient l’humaniser, se déchaîne en se démultipliant, sous l’effet d’un mimétisme devenu incontrôlable, et engendre la jouissance, à tel point que le meurtrier trouve un plaisir indicible à tuer. Pour opérer la purification indispensable, il faut accepter l’interprétation, comme le pensait déjà Averroès, car le Coran n’est pas la Parole de Dieu mais un Livre, transmis sous la forme d’une écriture. Et l’écriture ne livre ses secrets que sous l’effet d’un patient travail d’interprétation. Pour un certain nombre de Musulmans intégristes, l’effort de purification se trouve contrarié, sous prétexte de fidélité, par une forme d’interdit de l’interprétation.

L’intuition de Chahrazade

Dans les Mille et Une Nuits, Chahrazade avait pris conscience du problème. Elle pensait, en effet, que la parole comporte une double face, une face féminine et une face masculine. Or l’homme ne retient que la face masculine et ne peut entendre la parole féminine. Le dialogue fondamental entre l’homme et la femme se trouve ainsi contrarié et, il en résulte, pour la société entière, une violence destructrice. On oubliait ainsi que l’homme n’est pas simplement engendré par la sexualité : il l’est aussi par la parole. Dans la situation décrite par Les Mille et une Nuits, il manquait la parole de la femme pour que l’engendrement soit complet. C’est pourquoi, Charazade va faire passer le roi, que la violence avait profondément contaminé, par une cure thérapeutique de trois ans environ, en lui faisant écouter la parole de la femme sous la forme de plus d’un millier de contes. Non seulement l’oreille du roi finira par s’ouvrir complètement, au point que son engendrement par la parole trouvera ainsi son accomplissement, mais Chahrazade elle-même aura le temps de donner naissance à trois superbes enfants. Au terme de la cure, la violence avait disparu chez le roi. Et, sous la puissance de l’exemple, elle avait aussi disparu chez les citoyens et dans la société entière.

Le dialogue dans la société et entre les cultures passe par le dialogue entre l’homme et la femme

Le dialogue entre l’homme et la femme est fondamental car il est au croisement de tous les autres dialogues dans la mesure même où il s’inscrit au cœur même du désir. C’est pourquoi tout écart et tout dysfonctionnement à ce niveau auront des répercussions importantes sur tous les autres dialogues, qui impliquent le jeu du désir, à l’intérieur de la société ou même entre les différentes cultures. Chahrazade a parfaitement compris qu’en redonnant toute sa place au dialogue homme/femme au sein du couple royal par la cure thérapeutique mise en place, elle agissait de manière bénéfique sur le gouvernement du royaume dans son ensemble. « L’allégresse se répandit partout, depuis le palais du roi jusqu’aux quartiers reculés de la ville. Oui, le souvenir de cette nuit-là fut unique dans la mémoire de tous ceux qui la vécurent, nuit plus brillante même que le visage resplendissant du jour... On battit du tambour, on joua de la flûte. Les baladins les plus habiles donnèrent des représentations gratuites devant la foule et le roi les combla eux aussi de faveurs et de cadeaux. Il fit de larges aumônes aux pauvres et aux indigents, et sa générosité étendit ses bienfaits jusqu’au dernier des habitants de son royaume. Ainsi vécurent-ils, lui et les siens, dans le bien-être, le plaisir, le bonheur et la gaîté… jusqu’à ce qu’ils fussent rejoints par celle qui efface toute jouissance et disperse les assemblées… » (Chahrazade).

Le dérèglement du croire qui engendre la toute-puissance destructrice du dialogue

Lorsque le dialogue homme/femme est vécu dans l’inégalité et que l’homme lui-même exerce sa toute-puissance sur sa compagne, l’attitude religieuse s’en trouve perturbée. La toute-puissance de l’homme engendre la toute-puissance de Dieu et le contenu de la foi court le risque d’être vécu comme une injonction qui ne peut être soumis à la discussion ou à la réflexion. Il en arrive à s’imposer contre l’évidence même de la réalité et du réel. A un moment donné, il est nécessaire de décrocher du croire pour accueillir la lumière toujours nouvelle de l’autre et de l’Autre. Mais pour passer du croire à l’accueil de la lumière, il faudrait que le jeu du masculin et du féminin puisse s’effectuer normalement, le féminin favorisant l’attitude d’accueil et de réceptivité. Ainsi la violence qu’engendre une relation inégalitaire entre les hommes et les femmes risque, à tout moment, d’être transférée non seulement dans la relation avec l’autre mais aussi dans la relation avec le Dieu des croyants.

La construction d’un sujet ouvert à toutes les femmes et à tous les hommes

A terme, dans le jeu du dialogue, ce qui est en cause, c’est la construction d’un sujet ouvert non seulement à une femme ou à un homme, mais à toutes les femmes et à tous les hommes. La relation singulière, amicale ou amoureuse, suppose en effet la possibilité d’un dialogue universel, qui n’exclut aucune femme et aucun homme. Sans doute s’agit-il d’un but à atteindre, qui va demander une vie entière. En aucun cas, il ne pourra être atteint si le dialogue initial homme/femme est bloqué et soumis à la violence à cause d’un rapport inégalitaire.

Etienne Duval

 

 

 

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