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Lundi 18 février 2008

  

 Jean Kergrist, le Sous-secrétaire d'étable


 

La parole qui rit
 
La parole s’épanouit dans le rire. Elle trouve, avec la distance de l’humour, son propre accomplissement. Le sourire a le pouvoir d’ouvrir l’âme pour que l’homme se dévoile dans sa pudeur et sa vérité. Ici, c’est en même temps le cœur et l’oreille qui sont sollicités. Mais au-delà du sourire bien humain qu’elle tient toujours en haleine, la parole qui rit semble venir d’un au-delà de l’homme. Elle n’a l’air de rien et pourtant elle porte le rire de Dieu, devant sa création. Sa voix est celle du Magnificat et des Béatitudes. « Elle renverse les puissants de leur trône et élève les humbles, elle comble de biens les affamés et renvoie les riches les mains vides ». Elle fait craquer les apparences de la stabilité, déplace les montagnes, et inverse les situations pour révéler une réalité toujours en mouvement qui force l’espace du possible. Comme dans la fête, la violence est tellement intégrée qu’elle s’allie à la douceur et à la tendresse. Puissance d’accouchement, la parole qui rit nous fait naître à notre humanité. 
C’est bien ce que montrent les propos de Nasr Eddin Hodja, personnage du Moyen Âge, devenu légendaire, tellement ses histoires nous enchantent encore aujourd’hui. A sa manière, Jean Kergrist, le célèbre clown breton, prend le relais. Après avoir été clown atomique, et bien d’autres choses encore, il devient Sous-secrétaire d’étable. Le matou qui dort a encore plus d’un tour sous son oreiller.
 
Nasr Eddin, un Imam pas comme les autres
 
Nasr Eddin, dans le contexte des Mille et une nuits, est un personnage du Moyen Age, qui a fait école bien au-delà de son port d’attache, si bien qu’il n’est pas toujours facile de donner, à son sujet, des repères précis et d’identifier ses propres écrits. Une certaine littérature officielle dit qu’il est né en Anatolie, une province de Turquie, en 1208, et qu’il est mort, fort âgé pour l’époque, en 1284. Après de bonnes études, il est devenu l’Imam d’un village, à la suite de son père. Élevé dans la tradition soufie, il a choisi, pour éduquer ses fidèles, de leur raconter des histoires drôles ; il se mettait en scène jusqu’à se rendre ridicule, au plus haut point. Chacun pouvait alors, sans peur, ausculter sa propre vie pour repérer et corriger ses propres idioties.
 
Un oiseau merveilleux
Sur le marché, un camelot propose un oiseau aux merveilleuses couleurs. Il en demande deux pièces d’argent. Les clients trouvent qu’il est trop cher. Le vendeur insiste : « Mon oiseau est un perroquet qui parle le turc ». Rien n’y fait. Le marchand doit repartir avec sa bête. 
Le lendemain matin, Nasr Eddin arrive avec un superbe dindon qu’il installe sur un perchoir. Il en demande trois pièces d’argent. Les gens qui passent se demandent s’il n’est pas devenu fou. Ils se hasardent à lui poser une question : « Pourquoi demandes-tu une aussi forte somme d’argent alors que l’on pourrait avoir, pour le même prix, un troupeau tout entier ? – Ignorants, rétorque-t-il, si l’oiseau d’hier valait deux pièces d’argent, le mien en vaut au moins cinq. – Mais l’oiseau parlait. – Bien sûr, il parlait ; le mien fait beaucoup plus, il pense ».
Chacun peut alors s’interroger pour savoir s’il ne se détourne pas de la parole, en répétant, comme le perroquet, ce qu’il entend autour de lui. Et ne se glorifie-t-il pas d’une pensée, qui n’en a que les pompeuses apparences ?
 
Deux femmes dans une barque
Avec les femmes, les hommes sont parfois d’une grande hypocrisie. C’est ce que veut leur montrer Nasr Eddin avec cette nouvelle histoire. Le conteur a deux femmes qu’il transporte sur une barque. Elles veulent avoir le cœur net de l’amour qu’il leur porte et lui demandent laquelle des deux il préfère. Avec une grande prudence, il répond qu’il les aime également toutes le deux. Elles insistent. Il persiste. Un peu plus malicieuse que sa compagne, la plus jeune l’interroge à nouveau : « Si la barque chavire, laquelle de nous deux sauveras-tu la première ? » Se tournant alors vers la plus âgée, Nasr Eddin lui demande : « Toi, tu sais nager un peu, non ? »
 
Les riches et les pauvres
Au Moyen Âge, comme aujourd’hui, le prédicateur doit faire face à l’épineux problème de la richesse… Une grande sécheresse a sévi sur toute la région et la population est fortement menacée de famine. Les riches, il est vrai, ont su faire d’amples réserves mais les sacs des pauvres diminuent à vue d’œil et sont presque complètement vides. Khadidja, la femme de Nasr Eddin, interpelle son mari : « Ne reste donc pas les bras croisés : rassemble toute la population sur la place et invite les riches à donner à manger aux pauvres. » Emu par la sagesse de Khadidja, l’homme applique son conseil. Au bout de quelques heures, il revient en rendant grâce à Allah, le Miséricordieux. « C’est bien, dit la femme : tu as donc réussi ? – Oh ! Ce n’était pas facile, reprend le mari. J’ai réussi à moitié. – A moitié ? – Oui j’ai réussi à convaincre les pauvres. »
 
Comment sauver un avare de la noyade
En réalité, le riche est si attaché à son argent qu’il est difficile de le sauver, en ce monde et dans l’autre. Un jour, Mustafa, l’homme qui avait la plus grande fortune de la ville, tombe dans la rivière. Ne sachant pas nager, il se laisse entraîner par le courant. Intrigués par ses appels au secours, les riverains se précipitent, se penchent vers lui, les bras tendus : « Donne ta main, crient-ils ». Le désespéré les regarde, affolé, sans réagir. C’est alors que Nasr Eddin arrive à vive allure. « Prends ma main, prends, supplie-t-il ». Il prend et son sauveur le sort de l’eau. Allah, comme son serviteur, est si miséricordieux qu’il en vient à prendre les hommes à leur propre jeu pour les tirer d’affaire.
 
L’âne volé
C’est l’imagination qui nourrit la peur beaucoup plus que les dangers de la réalité… A la fin de la journée, un individu malveillant s’est introduit chez Nasr Eddin et a volé son âne. L’Imam, qui tient à son compagnon, promet une forte somme d’argent à celui qui lui rapportera l’animal. Personne ne se présente. Alors, il annonce que le voleur bientôt identifié sera durement châtié et fouetté en public s’il ne rend pas la bête avant la fin du jour. La nuit arrive sans le retour de l’âne. Eh bien ! Puisqu’il en est ainsi, Nasr Eddin fera ce qu’a fait son père. Le lendemain matin, à la première heure, le voleur très apeuré est à la porte avec son butin. Il interroge le propriétaire : « Tu aurais fait ce que tu as promis ? – Sans aucune hésitation. – Et, qu’est-ce qu’il a fait ton père ? – Il a racheté un autre âne ».
 
La perte de l’âne
A force de dévotion mal placée, les fidèles finissent par prendre Allah pour un idiot... Nasr Eddin a toujours des histoires avec son âne. Il vient de lui échapper dans les collines des environs. L’homme ne songe pourtant pas à le rechercher. Il parcourt les rues de la ville, en criant : « Louanges à Allah, louanges à Allah ! » Ses fidèles s’étonnent de son comportement. « Mais, vous ne comprenez rien leur dit-il : je rends grâces à Allah de n’avoir pas été sur le dos de mon âne, lorsqu’il s’est égaré. »  

Références : Sublimes paroles de Nasr Eddin, éd. Phébus, Pocket et Le cercle des menteurs de J. C Carrière, éd. Plon.                                                               

Etienne Duval 


Jean Kergrist et le Sous-secrétaire d’étable

 

En 1975, peu après ma sortie de l’ordre dominicain, je suis entré en profession clownesque, mon nouvel « ordo praedicatorum ». Maintenant retraité du spectacle, j’ai gardé à mon répertoire un personnage de « Sous-secrétaire d’étable aux colloques agricoles », de plus en plus sollicité pour animer bénévolement de ses discours déjantés meetings et manifs : réchauffement climatique, tests ADN, sans-papiers, incinérateurs et pollutions diverses… 

Un personnage qui n’a peur de rien

Mon Sous-secrétaire s’amène en véhicule de fonction -un vélo de clown- et cause à tout va, à s’en échauffer la cervelle, proposant des solutions à des problèmes que vous n’avez même pas posés, positivant tous les ennuis de la planète, faisant l’autruche à s’en éclater de mauvaise foi. Un couteau sanguinolent lui traverse d’ailleurs la tête, c’est dire qu’il n’a peur de rien. 

La bouée du rire pour s’éloigner du bateau en perdition

Aujourd’hui je demeure encore étonné de mes capacités à faire rire. Dans le quotidien, je suis loin d’être un marrant. Je ne retiens aucune des bonnes blagues qui font l’apanage des humoristes de compagnie. Mon humour a toujours un côté plutôt grinçant. Une sorte d’élégance des causes désespérées, du genre « puisque tout est foutu, mieux vaut en rire ! ».
Le clown saisit à pleines mains la bouée du rire pour s’éloigner du bateau en perdition. Alors que les militants y croient encore, l’humoriste a déjà transporté son camp ailleurs. Il est d’une autre planète. Mais il espère, malgré tout, sans trop le dire, que son humour noir aura la vertu de réveiller quelques résistances, quelques barouds de dernier souffle.
 
Je préfère rire du dominant plutôt que du cocu

L’humour existe-t-il ? Il ne se trouve peut-être que des sujets de rigolades et, d’un comique à l’autre, mille manières de les traiter. Je préfère rire du dominant plutôt que du cocu… même s’il est toujours possible d’émarger aux deux catégories à la fois. Je ne donnerais pas un fifrelin pour écouter les blagues machistes d’un Jean Marie Bigard, le comique troupier du moment. J’imagine que, de son côté, il n’en a rien à cirer de mes gags clownesques. Nous habitons deux planètes différentes qui ne sont pas prêtes de se croiser. Comme le disait Pierre Desproges : « on peut rire de tout, tout dépend avec qui ».           

Amplifier jusqu’à l’outrance une propagande
  

Les personnages clownesques de mes spectacles d’autrefois (atomique, agricole, chômeur, pape, docteur...), plus longs et plus construits, avaient tous comme point commun de se laisser aliéner au discours du pouvoir dominant, de faire du zèle en amplifiant jusqu'à l'outrance une propagande, fausse parole aujourd'hui présentée sous la charmante dénomination de "politique de communication" enrobée, plus récemment, de « politique de civilisation ». Se retrouvant ensuite le cul par terre au contact de la réalité, mes héros déclenchaient le rire politique, celui qui introduit le spectateur au recul critique sur lui-même, devenu objet manipulé par le pouvoir. Le rire devient alors instrument de recherche, exercice de doute cartésien.

L’exercice plein de tendresse de ma fonction citoyenne
           
Ce rire clownesque n'a jamais été pour moi une simple forme, habillant après coup des idées. Le rire est l'exercice même de ma fonction citoyenne. Brecht en avait fait le coeur de ce qu'il appelait la distanciation, même si ses disciples furent parfois moins heureux à se l'approprier.
Mais je lui ai toujours aussi fixé ses limites, évitant de le transformer en ironie, impuissance de l'intellectuel blasé. Pour ce faire, j’ai toujours gardé sur mes héros aliénés un regard de tendresse. Leur naïveté les déculpabilise.
           
Faire voler en éclat le baratin justifiant notre esclavage 
 
J'ai découvert par hasard cette arme atomique du rire, mais ne l'ai utilisée qu'à bon escient, respectant toujours le faible, qui, dans sa chute, n'est jamais ridicule. Seul le puissant donne à rire de son triomphe. Ce rire-là, oui, je le jette toujours au vent avec jubilation, par l’entremise de ce personnage de Sous-secrétaire d'étable rescapé.
Quel plaisir de faire voler en éclats le baratin des maîtres justifiant notre esclavage ! Les éclats de rire deviennent alors plus efficaces que des éclats d'obus. Éclats à têtes multiples mettant aussi à bas la militance triste et le monde gris collabo qu'elle nous prépare. Vive la résistance joyeuse !
 
À lire : Chronique brouillonne d’une gloire passagère de Jean Kergrist, préface de Jean Bernard Pouy, éditions Keltia Graphic, février 2008
 
 
                                                                                              Jean Kergrist
 
 
 
 
 
 
  Coluche.jpg
 
par Duval Etienne publié dans : mythesfondateurs
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Mercredi 23 janvier 2008

 

Seth

http://www.parkfunworld.be/coulisses/sfb2003/tut.htm


Fondation de l'homme et parole juste

Le dernier blog a porté sur la torture, présentée comme une sorte de « défondation » de l’homme, en obligeant à se taire. En fait, l’expérience montre qu’une telle « défondation » est impossible ; l’homme n’a pas complètement prise sur la parole qui le fonde. 
 
Il semble intéressant de revenir sur la parole comme fondement de l’homme. Dans cette optique, Etienne Duval suivra pas à pas le mythe égyptien sur « Le triomphe d’Horus ». Yvon Montigné, de son côté, se dégagera du mythe pour mener sa propre réflexion. Finalement, les deux pensées, qui suivent des cheminements très différents, finissent par se rejoindre en liant droit et parole, dans le premier cas, et parole et justice, dans le second.

 
« Le triomphe d’Horus » ou l’insaisissable parole, qui engendre l’homme

 Le mythe intitulé Le triomphe d’Horus représente un moment exceptionnel dans l’élaboration de la pensée égyptienne. Jusqu’ici, Seth, le meurtrier d’Osiris, assimilé au principe du désordre, était constamment mis à l’écart. Mais, en voulant se protéger, la société des dieux qui structure l’univers, compromettait ainsi l’instauration du droit et le surgissement permanent de la parole. Après plusieurs siècles, la pensée s’est subitement élargie : un véritable saut s’est opéré en donnant un statut reconnu à cette force de désordre, qui semblait contrarier la bonne marche du monde.        

  Le bateau et le tombeau
Depuis près d’une centaine d’années, il était impossible de départager Seth et Horus, le fils d’Osiris, pour l’attribution du royaume de Haute et Basse Égypte. Les procès succédaient aux procès et, chaque fois, l’Ennéade, chargée de structurer le monde, donnait raison à Horus. Seth, constamment débouté, refusait de se plier à la décision des dieux. Pour sortir de cette impasse, il propose un combat où chacun des prétendants luttera sur un bateau de pierre. Celui qui l’emportera sera le véritable souverain. Dans la nuit, Horus construit un bateau de sapin et l’enduit de plâtre. De son côté, Seth s’en va trancher un morceau de montagne et s’y taille un bateau de pierre. Aussitôt mise à l’eau, l’embarcation coule ; Seth se transforme alors en Hippopotame et fait couler le bateau d’Horus. Celui-ci prenant son harpon le jette sur l’animal au risque de le tuer. C’est alors que l’Ennéade s’interpose, évoquant l’interdit du meurtre comme principe inviolable. Le bateau de pierre avait la forme d’un tombeau, signifiant que le combat guerrier n’est pas la bonne solution pour régler les problèmes des dieux et des hommes car il conduit à la mort. 

 La mort qui départage 
 
La solution ne peut être que dans le droit mais jusqu’ici le droit a fait faillite. C’est alors qu’intervient Thot, le dieu de la connaissance et l’inventeur de l’écriture. Il propose que l’on fasse appel à Osiris. C’est une manière d’introduire la mort dans le débat pour départager les prétendants. Osiris en effet a été assassiné par Seth, son frère, mais Isis, sa femme, a rassemblé les morceaux du corps dispersé pour redonner vie à l’être disparu. Osiris ressuscité féconde Isis avec son sexe manquant, recomposé pour la circonstance, et deviendra ainsi le père d’Horus. Un peu confusément, la pensée perçoit que le manque comme la mort sont une des composantes de la création, en séparant les êtres qui s’unissent pour éviter la confusion destructrice. En ressuscitant, Osiris, qui a traversé la mort, ne peut plus vivre sur terre : il est devenu le maître du ciel et des enfers. Son point de vue, qui le situe au terme de toute existence, devient primordial. Il enracine le droit dans la mort pour donner force à la filiation : son fils a droit au royaume, parce que ce royaume appartenait autrefois au père disparu.

  La lutte interminable entre ordre et désordre
Les dieux veulent instaurer l’ordre par le droit mais le désordre, sous les traits de Seth, continue à s’y opposer. La parole, qui fonde le droit a deux faces : une face qui pousse à l’instauration de l’ordre et une autre face, qui prône le désordre. Seth résiste à l’enracinement du droit dans la mort parce qu’elle fige les situations. Elle peut entrer dans le débat, mais elle ne peut avoir le dernier mot. L’opposant a une part de raison que la raison ne perçoit pas. Il veut tenir coûte que coûte et sait déjà que sa parole sera décisive. Ce n’est pas à partir de l’horizon de la mort que la parole doit s’exprimer : c’est dans l’île du milieu, où les points de vue peuvent s’équilibrer, qu’il tient à plaider sa cause. Devant tous les autres dieux, il perd pourtant son procès. 

 Des menottes à la parole
Pour clore définitivement le débat, Atoum, le maître des dieux, demande à Isis d’amener Seth,  les menottes aux mains. Elle s’exécute sur le champ, conduisant le plaignant docile au centre de l’assemblée. On peut en faire un prisonnier mais personne ne peut l’empêcher de parler. Plus son corps est affaibli plus sa parole sera forte, car le droit est lui-même prisonnier si sa parole n’est pas prise en compte ; en imposant une place au désordre, elle maintient l’ouverture et rend possible les nécessaires remises en cause. Atoum l’interroge : « Pourquoi ne nous permets-tu pas de vous départager en voulant t’adjuger la fonction d’Horus ? » Ce n’est pas la fonction d’Horus, qui est en cause, c’est la force du droit lui-même. Seth va montrer à tous que seule sa parole est décisive : « Fais appeler Horus, dit-il, et qu’on lui donne la fonction de son père Osiris ». C’est de lui, en définitive, que le futur souverain tiendra son pouvoir, car, sans lui, la parole qui fonde son droit, ne serait pas une véritable parole.   

Le tonnerre qui précède la pluie 
Finalement, la parole de Seth est décisive pour les dieux eux-mêmes. Ils viennent de prendre conscience que la force du désordre est une des composantes de la création. Seth fait aussi partie de l’Ennéade, qui représente la structure fondamentale du monde. Il faut en tenir compte. C’est pourquoi Atoum, le dieu des dieux, demande qu’on lui confie le récalcitrant. Il le considère maintenant comme son propre fils. Désormais Seth siègera avec lui. Accompagnant le soleil, dans ses rondes quotidiennes, il tonnera pour annoncer l’orage. Sans doute fera-t-il peur, mais son grondement sera annonciateur d’une pluie bienfaisante. En dépit des apparences, le désordre, peut être une face cachée de la parole. A sa manière, s’il est intégré, il est là pour faire éclater la vie. 
 

Une parole qui engendre l’homme à partir du désordre et de la violence 
D’après le mythe, c’est sur le droit qu’est fondé le développement de l’homme mais le droit lui-même est l’œuvre de la parole. En ce sens, il ne peut se refermer sur lui-même car la parole est aussi son dépassement. En se disant, elle contribue à ordonner le monde, mais elle ne peut jamais se dire totalement. Il y a, en elle, de l’indicible, qui est le signe de sa transcendance et de l’incomplétude de la création. Le monde en général et l’homme en particulier sont en perpétuelle gestation. Le désordre est le symptôme du non dit, qui pousse constamment la parole à se dire. Mais il faut savoir l’écouter et l’interpréter, même s’il fait peur comme le tonnerre lui-même. C’est à ce prix que nous pouvons progresser vers une plus grande humanisation. La parole, en effet, engendre l’homme à partir du désordre et de la violence. Pour l’exprimer, à sa façon, le mythe dit que « Seth et Horus réconciliés s’unissent charnellement pour assurer la prospérité du royaume d’Égypte ».

 

 Etienne Duval

  Vers la justice ou la parole juste

 
Violences   
                                             
Si la parole est le propre de l’homme, celui-ci serait aussi le seul capable de la violence suprême : le meurtre.
Certes, la violence, sans doute en un autre sens, est à l’œuvre à la racine même de l’univers et de la vie. Le spectacle d’un ciel étoilé, image de la sérénité, n’est pacifiant qu’en raison de la distance. Les étoiles  aux si paisibles révolutions sont des monstres qui naissent, vivent et meurent dans un paroxysme de violence dont les soubresauts, malgré les distances, peuvent être enregistrés par nos instruments. Vies et  morts des étoiles primitives. Leurs cendres nourrissent les générations futures d’étoiles des éléments nouveaux sans lesquels la vie ne serait jamais apparue. L’eau, élément indispensable, n’existerait pas non plus sur terre sans les bombardements d’astéroïdes, comètes et autres météorites qui l’ont apportée, et dont les impacts furent en même temps éminemment dévastateurs. Ils n’appartiennent d’ailleurs pas forcément qu’au seul passé.  Aujourd’hui, en tous cas, tremblements de terre, tsunamis, éruptions volcaniques, typhons et autres séismes, tout aussi vitaux, répandent encore ici ou là morts et dévastation. Le monde animal lui-même, n’est pas que bucolique :  luttes pour le territoire ou pour la domination, invasions, prédation, supplantation, cannibalisme, ne sont pas le propre des sociétés humaines.
Mais la conscience change tout, comme l’apparition de la parole.

Langues
La parole est une mais les langues sont diverses. Première difficulté pour se comprendre et pour des rapports pacifiés. L’humanité a explosé en peuples et langues dont l’histoire commune est jalonnée d’épisodes guerriers. L’interaction de plus en plus étroite des groupes humains rend possible la contagion universelle des conflits ; Les première et deuxième guerres mondiales en sont la tragique illustration.
L’existence d’une langue primitive, unique matrice de toutes les autres, est une question qui reste ouverte. L’esperanto se voulait langue universelle dans une démarche de paix. Mais c’est l’anglais qui joue aujourd’hui ce rôle transversal, vécu parfois comme dominateur. A contrario, la multiplicité des langues traduit sans doute les différentes approches possibles sur la voie de l’humanisation. Quand une langue s’éteint, c’est toute une manière originale et fondamentale d’être au monde qui disparaît, véhiculant des valeurs dont nous pouvons perdre jusqu’à la notion. Je pense aux langues amérindiennes par exemple. A l’inverse, dans nos sociétés, des groupes ou des communautés éprouvent la nécessité d’inventer de nouveaux langages, porteurs de leur culture, car la langue dominante comme l’histoire est souvent celle des vainqueurs. Et cette domination par la parole est aussi une injustice.
La langue, affirmait Ésope est la meilleure des choses car « c’est le lien de la vie civique,…l’organe de la vérité et de la raison ; par elle on bâtit les villes et on les police ». L’Agora, au centre de la cité, était le lieu des échanges et de la politique. La cité grecque, sans doute idéalisée, est attachée dans notre esprit à l’idée de démocratie. Mais  le mot de cité, décliné aujourd’hui au pluriel, évoque plutôt l’échec d’un projet social partagé par tous, certains disent le domaine du non droit.

Parole
Tout au long du récit biblique, la Parole est la manifestation du Transcendant. « Parole de Yahvé ». Le mot jalonne en permanence les textes prophétiques. Et si « nul n’a jamais vu Dieu », comme le dit St Jean, Il leur a envoyé ses prophètes, mais « vous ne les avez pas écoutés ».  La Parole a butté sur le refus des hommes, nuques raides qui se refusent à la lumière car leurs œuvres sont mauvaises.
Cette Parole s’adresse au peuple choisi, mais pas seulement, comme le raconte Jonas envoyé en mission à Ninive, la grande ville.
 La Parole, manifestation par excellence du Très Haut, n’en est pourtant pas la seule. Les livres de sagesse invitent à ouvrir les yeux sur la Geste de Dieu, sa création : « Parle à la terre, elle te donnera des leçons » (Job 12,8). Ils nous invitent ainsi à mettre notre main sur la bouche, dans un silence émerveillé. 
Mais la Parole n’a pas suffi. « Et le Verbe s’est fait chair » ; devenu cette chose fragile dont la parole est contredite, piégée, objet de scandale ; et finalement on le met à mort pour le faire taire car « il a blasphémé ». Le signe de la croix : il fallait qu’il soit élevé, misère et grandeur du visage du Tout Autre.        

 Justice 
Ésope nous repasse le plat car pour lui, la langue est la pire des choses, «  c’est la mère de tous les débats, la source des divisions et des guerres. Si l’on dit qu’elle est l’organe de la vérité, c’est aussi celui de l’erreur, et, qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. Si d’un côté on loue les dieux, de l’autre elle profère des blasphèmes ».
La parole  n’échappe pas à l’ambiguïté ou plutôt à l’ambivalence des entreprises et des signes. Il est pourtant indéniable qu’elle est une contribution essentielle à l’édification de la cité : négociations, arbitrages, rencontres au sommet ou non, procès, travail de deuil. Tout passe par elle pour dépasser la violence immédiate, le conflit mimétique ou la peur de l’autre, la vengeance, le règlement de compte… A quelles conditions ?
 

 

La parole s’adresse à un Tu ; elle est face à face. Elle  ouvre, par là même, un horizon, la communauté des hommes, horizon qui s’ouvre à la mesure de ma démarche, si bien que par la parole je vais « de commencements en commencements, par des commencements qui n’ont jamais de fin ».

La parole doit se nourrir de silence, non pas celui qui mure dans l’autisme, mais celui de l’attente, la main sur la bouche,  dans la stupéfaction ou l’admiration peut-être, en tout cas dans l’interrogation devant la nouveauté étrangère qui se révèle à moi. Je pense à la rencontre avec un groupe d’Indiens  engagés dans une lutte révolutionnaire, assis en cercle, fumant le calumet, pendant des heures, avant de prendre une décision importante. Combien de paroles inutiles, car, pendant que l’autre parle, je bouillonne de mes idées, démonstrations, solutions tout droit sorties de mon chapeau.

La parole juste est réponse.

La parole juste doit se faire chair. La réponse ne se fait pas les mains vides. Sorti de chez moi, à l’aventure, à la rencontre de l’autre, c’est ma maison qu’il lui faut ouvrir, avec toutes ses richesses, injuste possession, appropriation ou bien pierre apportée à la construction de la cité.

Sinon ce ne sont que paroles. « Paroles, paroles… »  comme dit la chanson.

 

 Yvon Montigné

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par Duval Etienne publié dans : mythesfondateurs
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Mercredi 26 décembre 2007

Torture à Abou Graïeb

http://www.planetenonviolence.org/USA-Sur-Fox-TV-la-Torture-comme-Divertissement_a1146.html

La torture ou la destruction de l’altérité de l’autre

 Depuis plus de dix ans, le docteur Pierre Duterte reçoit des patients, victimes de la torture. Jusqu’ici plusieurs milliers de femmes et d’hommes sont venus, chez lui, déposer leurs secrets pour continuer à vivre. Leurs témoignages sont consignés dans le livre Terres inhumaines, édité par Jean-Claude Lattès (2007).  En cette période de Noël, où l’homme prend la figure d’un enfant pour nous ouvrir le chemin de la vie et de l’espérance, cet ouvrage nous révèle l’envers du décor : au nom de la Loi, dans toutes les parties du monde, sous les régimes tyranniques où règne la terreur comme dans les démocraties elles-mêmes, tout près de chez vous et dans les territoires lointains, des êtres humains sont en train de détruire l’altérité de l’autre pour extorquer la parole qu’ils veulent entendre. Fuyant la lumière, ils imposent à l’élan de la vie de se transformer en élan de mort. Les symboles se défont et l’immense travail de création qui transforme le monde est volontairement sapé de l’intérieur par une volonté perverse de décréation : nous voilà basculés dans les abîmes de l’enfer.     

Jusqu’ici, nous percevions de loin ce qui se passait à Abou Graïeb en Irak, à Guantanamo, en Afrique, ou ce qui était survenu en Argentine et au Brésil, mais nous restions dans les généralités et l’abstraction. Aujourd’hui, grâce à la parole de nombreux suppliciés, recueillie par le docteur Duterte, la torture prend un visage concret et effrayant, qui sollicite notre attention. Nous savons aussi qu’elle est à notre porte et que notre responsabilité est engagée. En relatant un certain nombre de cas concrets, nous voudrions faire entrer le lecteur dans cet univers caché où le mal semble travailler à notre insu.    

 La toute-puissance du tortionnaire

 Le tortionnaire est dans la toute-puissance et la bonne conscience. Il agit avec l’appui de l’autorité et se présente comme le représentant de la loi, une loi qui bafoue ses propres bases, en légalisant implicitement et même explicitement la torture. La Loi vise à donner un espace à l’autre ; les tortionnaires et ceux qui les couvrent, détruisent cette place patiemment dégagée depuis des millénaires. Deux exemples vont nous ouvrir les yeux.      

La maison des fantômes

 Au Soudan, la Maison des fantômes sème l’effroi parmi les populations. Elle est anonyme : elle pourrait être la vôtre ou celle du voisin. Qui sait ? Elle se situe dans un coin de banlieue où tous les pavillons se ressemblent. Mais là, dans le plus grand secret, des hommes torturent leurs compatriotes réduits à l’état de morts-vivants. Chacun en vient à soupçonner la maison de l’autre et l’angoisse finit par envelopper de la chape de la peur des populations entières. A votre insu, la torture s’est introduite chez vous.  

   Le supplice du pneu

 Dans d’autres pays, c’est au grand jour que le supplice est imposé à une personne et à ceux qui la regardent. Un pneu est disposé autour du cou de la victime et, parfois, plusieurs autres viennent entourer son corps. Un tortionnaire y met le feu et le supplicié, hurlant à la mort, essaie vainement de se dégager. Horrifiés ou parfois exaltés, les passants assistent, malgré eux, à une pièce de théâtre improvisée et morbide, les uns s’identifiant à la victime, les autres se plaçant du côté du tortionnaire.     

 Une parole sans sujet

 Dans certains cas, l’autorité cherche le renseignement qui devrait sauver de multiples vies et préserver la bonne santé de la communauté. Mais en extorquant l’aveu désiré, elle prive la parole du sujet qui devrait la porter et invalide son authenticité. Le plus souvent, la parole dénonciatrice viendra de ceux qui désertent volontairement leur camp, pour des raisons bonnes ou mauvaises qui leur appartiennent.

   « La question » et le général Aussaresses

 Pendant la guerre d’Algérie, la torture s’est parfois imposée, aux yeux des tortionnaires et de ceux qui les commandaient, comme une nécessité politique. Henri Alleg, auteur de La question, s’interrogeait sur la position de la France par rapport à l’Algérie. Il est arrêté en 1957. Endurant la privation d’eau et de nourriture, le voilà soumis à la « gégène », aux coups et à la pendaison par les pieds. De son côté, la général Aussaresses, s’est justifié sans état d’âme : « C’est efficace, la torture, la majorité des gens craquent et parlent. Ensuite, la plupart du temps, on les achevait. (…) Est-ce que ça m’a posé des problèmes de conscience ? Je dois dire que non ».  

  En arrachant la parole, on contribue à la détruire si bien que la torture révèle une autre finalité  que celle qui est ouvertement affirmée : elle consisterait plus essentiellement à imposer le silence. « Vous n’avez plus droit à la parole. » 

  Les lèvres cadenassées

 Un enfant venu de Sierra Leone raconte le supplice du cadenas. Des combattants viennent, s’attaquent à son voisin. Ils lui percent les lèvres et introduisent, dans les trous, le crochet d’un cadenas qu’ils referment aussitôt. La clé est alors retirée et détruite. L’enfant ne sait pas ce qu’est devenu le voisin. On l’avait déjà symboliquement tué en lui fermant la bouche.     

 Une sexualité sans désir

 La sexualité est non seulement séparée de l’amour, elle est volontairement dénouée du désir lui-même car je ne suis plus un autre et l’autre ne saurait être l’objet de mon désir. Ce qui me relie à la vie et à la création est couplé désormais avec la mort et le néant. 

   La bouteille de coca cola

 La bouteille de coca cola était très prisée par les tortionnaires de Kinshasa ou de N’Djamena. Peut-être l’est-elle encore ici et dans d’autres pays. Elle était introduite dans les orifices naturels de l’être humain pour simuler le viol. Aussi, en dehors de la prison, la victime qui a échappé aux supplices de ses geôliers, ne supporte-t-elle plus la publicité faite à la bouteille maudite. 

   La femme à la torche

 Un patient raconte : « Une femme est entrée, un soir, dans la cellule avec sa torche électrique. Elle nous a tous regardés. Nous étions vingt entassés dans cette cellule. Elle a arrêté sa torche sur mon visage et m’a dit que j’étais beau gosse. Elle m’a ordonné de la suivre dans un bureau et m’a dit qu’elle pourrait me faire avoir une meilleure cellule avec un matelas et de quoi manger. Puis subitement elle s’est déshabillée devant moi, m’a pris la tête de force et l’a coincée contre ses cuisses en m’ordonnant de lécher. C’était horrible. Après cela, elle m’a obligé de la baiser. C’était comme si elle me violait. »    

  La mort insensée

 La mort est elle-même volée ; elle a perdu le sens qui la reliait à la vie pour la conforter et faire sa place à l’autre. Banalisée, insultée, elle est dégagée du sacré qui l’enveloppe pour lui redonner le souffle.     

  La tête de mort

 Le médecin demande au patient qui l’écoute de faire faire une radiographie de ses sinus. Peu de temps après, le patient revient, jetant sur la table les radios demandées, avec l’air très mécontent. Que s’est-il passé ? Le docteur finit par le savoir. Ayant dû assister à des sacrifices humains dans un endroit où des crânes jonchaient le sol, il venait de découvrir l’image de son propre crâne, dessiné comme une tête de mort. Le passé et l’avenir se confondaient dans sa tête : il se voyait déjà condamné à l’horrible sacrifice.    

  Le jeune qui joue au foot avec la tête de son père

 Un jeune patient explique au médecin quel a été l’un de ses plus épouvantables supplices. Un jour, le tortionnaire a jeté devant lui la tête de son père. Il a dû jouer au football avec cette balle improvisée. Chaque coup de pied la faisait résonner sèchement et elle s’en allait cahotant à travers les bosses de la prairie, avec un bruit flasque que le jeune n’oubliera jamais, et… le docteur non plus.  

   Le non étouffé

 La victime de la torture est soumise à un nouvel interdit : elle n’a pas le droit de dire non. La résistance, qui construit l’autre du sujet, est désormais interdite. 

    Le choix imaginaire d’être violée

 Une patiente  se présente au cabinet. Mal à l’aise, elle raconte ce qui lui est arrivé. Sept femmes furent arrêtées et furent mises en détention. Un jour, un choix épouvantable leur fut proposé : « Ou on vous viole, ou on vous tue ».  Deux refusèrent la première alternative et furent immédiatement assassinées. Les autres furent violées et eurent la vie sauve. Les militaires avaient mis la patiente devant un choix impossible : la mort physique ou la mort psychique. A sa sortie de la prison, elle ne put rejeter le viol sur le violeur puisqu’elle était, à son avis, « consentante ». Il faudra l’appui du psychothérapeute pour lui ouvrir les yeux.     

 La guitare de Victor Jara

 Victor Jara était un guitariste chilien réputé. Il savait dire non avec sa guitare. Or, un jour, il fut arrêté et, pour l’empêcher de résister à nouveau, les tortionnaires lui brisèrent les doigts et l’entraînèrent sur le grand stade de Santiago, où il avait donné un concert pour soutenir la candidature de Salvador Allende. Là, ils le torturèrent avant de le mettre à mort et la guitare n’a plus continué à proclamer, à sa place, le non interdit.      

 La filiation détruite

 Dans cet univers, qui porte la mort, la torture pousse la cruauté jusqu’à détruire la filiation pour l’empêcher d’engendrer l’autre, à l’intérieur de la famille et de la communauté. Il faut, à tout prix, détruire l’espace, qui répartit les places inaliénables de chacun, en imposant la distance entre les générations et entre les filles et les fils de la même fratrie.     

 Le fils qui est obligé de tabasser son père

Un homme encore jeune entre dans le cabinet. Il n’arrive plus à vivre, poursuivi, de nuit et de jour, par le regard de celui qu’il a violemment maltraité et, comble de malheur, ce regard est celui de son père. Un jour, les tortionnaires amenèrent le pauvre père tout près de son fils. Ce dernier devait le tabasser à grands coups de pieds et de poings. Le fils dut se résigner à obéir sous la menace. A chaque reprise, les yeux de la victime,  animés d’une violente colère,  se faisaient plus accusateurs. Aujourd’hui, les reproches, pleins de malédiction, se sont accrus, rendant la vie impossible à celui qui se voit écarté, malgré lui, de sa propre filiation.
 

 La femme enceinte dont on ouvre le ventre

 Un jeune homme, encore enfant, raconte l’odieux spectacle auquel il a assisté. Des tortionnaires croisent une femme enceinte et s’enquièrent du sexe de l’enfant à naître. Elle est incapable de répondre. Alors ils lui assurent qu’ils peuvent l’aider bien qu’ils n’aient pas d’échographie et, là-dessus, ils lui ouvrent le ventre, à grands coups de machette.   

  Ce sont les mamans qui font ça

 Comme on l’a vu déjà, les femmes peuvent être tortionnaires aussi bien que les hommes. Mais les victimes ne peuvent s’empêcher de penser que leurs coups sont encore plus insupportables que ceux des hommes ; ils sont hors du champ de l’imaginaire. Or un jeune homme a été précisément torturé par une femme, qui était plus âgée que sa propre mère. Encore effaré, la détresse dans le regard, il demandait au médecin : « Comment des mamans peuvent-elles faire ça ? » 

  Les responsabilités confondues

 Distances et frontières sont détruites les unes après les autres, au point d’entraîner la confusion entre l’agresseur et sa victime. Le supplicié finit par endosser la responsabilité de sa propre torture.

   Torturer en ne faisant rien

 Le comble de la perversité, dans cette confusion des responsabilités, consiste à torturer en ne faisant rien. Une femme a été arrêtée en même temps que trois autres. Les trois ont été violées, mais elle a été épargnée ; les tortionnaires lui ont dit qu’elle était trop moche. Comment pourrait-elle attirer un homme puisque les violeurs eux-mêmes l’ont dédaigné ? Sa vie est un tourment à tel point que le mariage lui est interdit. Bien plus, à l’audience de l’OFPRA, pour obtenir le statut de réfugié, elle répond « non » lorsqu’on lui demande si elle a été torturée ? Elle donnera la même réponse à la commission des recours, se condamnant elle-même au refus du statut.   

 Les tortionnaires qui ne viennent pas

Un autre patient reconnaît que sa nuit la plus difficile a été celle où les tortionnaires ne sont pas venus. Chaque nuit, en effet, ils venaient le chercher pour l’interroger. Or, cette fois, ils l’ont complètement ignoré. L’attente était insupportable. Les autres lui ont ouvert la place de la nuit pour partager avec eux la responsabilité de son malheur.      

L’image défigurée

 La torture finit par s’attaquer à la beauté qui émane de l’être, beauté chargée de mystère, qui semble venir d’ailleurs. La Bible dit que l’homme est créé à l’image de Dieu et participe de sa beauté. De son côté, le non-croyant sait bien qu’il  y a une beauté indicible, renvoyant à une transcendance qu’il ne nomme pas pour en conserver le mystère. Or c’est là que la torture révèle avec le plus de force la perversité de sa toute-puissance. Elle s’attaque aux racines de l’être, à l’image elle-même, qui rayonne de la présence du mystère, à tel point que la femme ou l’homme finissent par avoir un profond dégoût pour eux-mêmes.

   L’athlète martyrisé

 Un sportif de haut niveau, dont l’harmonie du corps traduisait la beauté de l’être, dut subir l’effroyable acharnement des tortionnaires, qui voulaient détruire sa personnalité en défigurant son apparence physique. Il ne restait plus un coin de sa peau qui ne fût pas marqué par des cicatrices. Pour l’empêcher de briller dans son sport préféré, les soi-disant « représentants de la loi » avaient déboîté un de ses genoux et frappé sa rotule à grands coups de marteau. Ils s’étaient même attaqué à ses coudes et à l’un de ses avant-bras.     

Le footballeur admiré

 Lorsqu’il est entré dans le bureau du médecin, un autre athlète paraissait avoir quarante-cinq ans. Il en avait, en réalité, vingt-trois. On lui reprochait de s’être opposé à la dictature d’un petit général. Mais surtout sa supériorité physique, sa notoriété sportive, l’admiration que lui vouait le public, étaient insupportables aux tortionnaires eux-mêmes. Il fallait impérativement défigurer l’image pour casser la force et la gloire du supplicié.

 L’autre qui perd la tête

 Un conte africain raconte qu’un pécheur nommé Drid se promenait près de la plage. Tout à coup, sur le bord du chemin, il aperçoit un crâne, blanchi par le temps. Avec une infinie précaution, il le prend, l’examine et finit par l’interpeller : « Crâne, pauvre crâne, qui t’a conduit ici ? » A sa grande surprise, les mâchoires s’ouvrent et Drid entend très distinctement : « C’est la parole ». Il recommence et perçoit la même réponse. Alors, il lui faut avertir le roi. Courant jusqu’au palais, il frappe à la porte. Surpris en plein repas, le souverain manifeste sa mauvaise humeur mais s’enquiert cependant de la requête de son étonnant visiteur, qui déclare : « Il y a, sur votre territoire un crâne qui parle. – Mais tu es complètement fou » reprend le roi. Il est pourtant intrigué. Après s’être revêtu de sa cape, il prend son épée et suit le visiteur. Arrivé, à l’endroit prévu, le pécheur prend le crâne et lui exprime le souhait du souverain : « Dis au roi pourquoi tu es là ». Le crâne reste impassible. Au bout de quelques minutes, le maître des lieux manifeste quelque agitation. Puis, assuré d’avoir été trompé, il dégaine son épée et tranche la tête du pécheur. Sans plus attendre il part en grommelant pour rejoindre son palais. Alors, la tête roule près du crâne, qui, sur un air coquin, lui demande : « Tête, pauvre tête, qui t’a conduit ici ? » Et la tête répond : « Mais c’est la parole ». Une des interprétations de ce conte est la suivante : la parole que l’on n’écoute pas fait perdre la tête.  Le roi, trop sûr de sa puissance, était en dehors de l’écoute, et le pauvre pêcheur est devenu fou, comme l’homme qu’il avait rencontré. C’est donc la genèse de la folie que cherche à nous expliquer le conte africain. Mais le discours du fou, comme le discours de celui qui a été torturé, est porteur de la Parole : pour obtenir la guérison de l’un et de l’autre, il faut l’écouter pour en déchiffrer le sens. C’est ce que fait patiemment le docteur Duterte, dans le centre de soins « Parcours d’exil », depuis plusieurs années. En reprenant, dans ce texte, des éléments de son expérience, nous avons voulu rendre hommage à son admirable travail. Depuis peu, il vient également sur Lyon, pour aider au lancement du Centre Essor, mis en place par Forum Réfugiés, sur le modèle de Parcours d’exil. Il forme à l’écoute les membres de la nouvelle équipe, qui tente de prendre en charge d’autres victimes de la torture.

  Mohamed Diab, psychologue clinicien

 Etienne Duval, sociologue

 Le jour de Noël 2007

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       http://jklm.bleublog.ch/200608 

 

 

   Autoportrait du docteur Duterte, qui est aussi photographe d'art 

 

 L'art de ne pas se prendre trop au sérieux !

 

par Duval Etienne publié dans : mythesfondateurs
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Samedi 1 décembre 2007

 

Arbre à palabres de M'Bor Faye (1900-1984), Sénégal

http://lettresbacpro.free.fr/bacpro/bacpro2.htm


Négociation et espace d’incertitude

L’actualité attire aujourd’hui notre attention sur plusieurs conflits. Nous voudrions montrer ici que la négociation réussie passe par un lâcher prise et ne peut se réaliser qu’à l’intérieur d’un espace d’incertitude. Que nous le voulions ou non, la parfaite maîtrise et l’immobilité ne sont plus de mise lorsqu’il faut ouvrir une place à l’autre et à l’avenir. Pour faire comprendre une telle exigence, nous soulignerons les étapes qui vont de la mauvaise entente à la parole, en passant par l’affrontement et le nécessaire décalage et décentrement.

 

     Mauvaise entente et confusion

Au départ, nous piétinons dans une situation où la parole ne passe plus sous l’effet d’une mauvaise entente. Déjà la violence est à la porte car il n’y a pas de place pour l’écoute, de part et d’autre. Dans le mythe de Babel, c’est l’enfermement dans le même qui engendre l’incompréhension. Le projet est de réunir tous les habitants autour de la construction d’une Tour qui atteindra le ciel. Chacun devient une brique dans l’ensemble de la communauté qui s’élève vers Dieu, peut-être pour s’approprier la toute-puissance divine. C’est alors que les différences s’estompent et les messages se brouillent. Il n’y a plus de parole possible lorsqu’on va du même au même, ou plus simplement lorsque l’autre ne compte pas, parce qu’il devient un objet manipulable à merci. Il n’y a pas de sujet pour entendre, les repères s’estompent et chacun entre dans la confusion.

 
 Du blocage à l’affrontement

 Si la parole ne passe plus, c’est le courant lui-même qui fait défaut. La machine se bloque et le dynamisme du corps social s’essouffle. La peur prend le relais, peur d’être asphyxié et même peur de la mort. Pour en sortir, l’homme a l’arme de la violence pour recréer la distance et le manque. Sans doute l’homme est-il désir, mais il est aussi violence dès l’origine. La violence peut tuer sans doute, mais elle peut aussi faire cheminer l’homme vers la parole. Les Indiens disent qu’il y avait, dans leur contrée, un arbre plus vieux que le monde. Chaque année il portait des fruits magnifiques, mais, sur l’une de ses deux branches, les fruits étaient empoisonnés et pouvaient produire la mort. Aucune femme, aucun homme ne savait quelle était la mauvaise branche si bien que, jusqu’ici, personne n’avait osé manger un seul de ces fruits, les plus magnifiques du monde. Or, une année, la famine s’installe. Les habitants du village voisin vont mourir s’ils ne goûtent au fruit de l’arbre des origines. A bout de souffle, l’un d’entre eux se lève et cueille sa nourriture sur la branche de droite. Il reste debout et se trouve réconforté. Les autres habitants se précipitent à sa suite, pour leur plus grand plaisir. Mais, à la tombée de la nuit, le conseil du village décide de couper la branche de gauche. Au petit matin, lorsque tous viennent en quête de nourriture, l’arbre est mort et les fruits sont jetés à terre. La branche du désir ou de la vie a besoin de la branche de la violence ou de la mort : les villageois l’ont appris à leurs dépens. Il ne s’agit pas pour autant de donner libre cours à l’affrontement. Sous peine de mort, la violence doit toujours être conjuguée avec le désir qui recherche l’amour, pour faire prospérer la vie. Encore faut-il qu’elle soit intégrée pour dynamiser le désir lui-même. Lorsque Moïse conduisait les Israélites dans le désert, l’énervement finit par prendre le dessus et des mutineries s’installèrent, mettant en danger le peuple tout entier (selon notre interprétation). Le chef eut alors  une inspiration de génie. Il fit représenter la violence (notre interprétation)  sous la forme d’un très grand serpent d’airain, que tout le monde pouvait voir parce qu’il était placé sur un étendard très élevé. Si quelqu’un était prêt à s’engager dans la mutinerie meurtrière, il devait regarder le serpent. C’était alors  sa propre violence qu’il découvrait et, en l’intégrant en lui, il se trouvait guéri. Pour écarter le danger de la violence, rien ne sert de vouloir l’éradiquer : il est préférable, au contraire, de l’accepter comme une dimension de soi-même, pour en faire une source privilégiée de la parole naissante. Il n’est pas forcément opportun de vouloir éviter le temps de l’affrontement, si c’est bien la négociation qui à terme est recherchée.

 

     Le nécessaire décalage pour voir et écouter l’autre

 Celui qui reste ancré sur son territoire et ses positions juge la situation et ceux qui l’entourent à partir de lui-même et de son conditionnement. Marx l’a expliqué savamment dans sa théorie sur l’idéologie. De leur côté, les Chinois nous offrent un conte pour rire, qui le fait comprendre plus simplement. Un jour, un paysan, originaire d’une région reculée, décide de partir au marché. Sa femme souhaiterait qu’il lui achète un peigne. Mais, arrivé sur le lieu de ses emplettes, il ne sait plus quel est l’objet désiré par son épouse. Il choisit un miroir. De retour à la maison, il le donne à sa femme. Curieuse, celle-ci déchire l’emballage. En regardant l’objet, elle se met à pleurer. Sa mère est là, toute proche ; elle s’enquiert du problème. « Mon mari a acheté femme seconde », dit la fille éplorée. Prenant, à son tour, le nouvel objet, la mère rassure la jeune femme : « Ne t’inquiète pas, elle est déjà bien vieille ». Ainsi, celui qui ne quitte pas sa maison, juge tout en fonction de sa propre image. Le décalage est indispensable pour voir et écouter l’autre. C’est ce qu’a bien compris un autre paysan chinois. Une question l’inquiète : pourquoi ne gagne-t-il pas sa vie alors qu’il travaille sans relâche ? Pour trouver une solution à cette énigme, il décide de s’écarter de chez lui pour aller interroger le dieu de l’ouest. Son long voyage lui permet de rencontrer plusieurs personnes, qui lui confient leur propre problème à présenter au dieu. Arrivé à la porte du temple, un vénérable personnage l’interroge sur ses requêtes. En fait, il a quatre questions, alors que le nombre total doit être impair. De quatre, il convient de passer à trois. Après une nuit de réflexion, notre jeune homme décide de sacrifier sa propre question. La réponse ne se fait pas attendre. Il convient de respecter la loi du monde qui est le partage. Les conséquences sont sans appel. Si l’on veut devenir un personnage honorable, il faut renoncer à ses privilèges. Pour réussir dans les affaires, mieux vaut ne pas être trop attaché à son argent : il  est préférable de le faire fructifier pour le bénéfice de tous. Si une mère veut le bien de sa fille, elle doit accepter de s’en séparer. A travers toutes ces réponses, le jeune homme s’enrichit du partage avec ses hôtes de passage jusqu’à trouver sa propre femme et finit par découvrir la solution à sa propre question. Pour gagner correctement sa vie, il ne peut plus considérer l’entreprise agricole pour laquelle il travaille comme une mère dont il devrait tout attendre et ceux qui l’emploient ne peuvent pas agir comme s’ils étaient les propriétaires de leurs employés au point de les pressurer constamment. A ces deux conditions, le paysan pourra prendre sa part de responsabilité et gagner correctement sa vie. Il fallait donc se décaler pour voir correctement le problème, allant jusqu’à faire passer, avant les siennes, les préoccupations des autres. En même temps la solution supposait des séparations, qui obligeraient à mettre de la distance entre les individus et à créer du détachement par rapport aux privilèges et à la richesse. Ainsi le décalage initié par la décision de partir en voyage finit par structurer toute sa démarche.

    L’entre-deux pour la rencontre

 Dans la plupart des cas, il ne suffit pas de se décaler pour aboutir à la meilleure solution des problèmes posés. Il convient d’aller plus loin encore, en ouvrant un espace intermédiaire entre les intéressés, pour que la rencontre soit réellement possible. Cet espace est sacré parce qu’il fait sa place à l’autre. Un célèbre épisode de la Bible le met parfaitement en évidence : il s’agit de l’événement du buisson ardent. Un buisson brûle sans se consumer. Moïse, qui fait paître son troupeau, à proximité,  réalise un détour (il se décale) pour considérer le phénomène. Tout à coup Yahvé l’arrête : « N’approche pas d’ici, retire tes sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte ». Le berger est sur l’espace sacré de l’entre-deux et de la parole : Dieu va lui révéler son nom (Je suis celui qui suis) et lui confier la mission de libérer son peuple. C’est tout l’avenir d’Israël, qui est engagé, à partir de ce lieu privilégié où l’Autre a sa place.

 

    Créer l'espace d'incertitude pour pouvoir négocier

Nous sommes constamment en plein décalage et en pleine mobilité. Le mouvement et l’imprévisibilité doivent atteindre maintenant les positions de chacun. Un footballeur, qui entraîne des jeunes de la banlieue lyonnaise a son secret : il faut, selon lui, créer l’espace d’incertitude pour pouvoir marquer des buts. Il en va de même pour aboutir dans une négociation. Peut-être estimons-nous que nous n’avons rien à lâcher. Alors écoutons ce conte de l’Inde, intitulé Le pauvre et le grain d’or.  Un mendiant, très pauvre, allait de porte en porte pour quêter sa nourriture. Or il apprend que le roi va passer tout près sur un chariot d’or. Il se précipite alors vers la route royale. Le chariot arrive. Le souverain fait arrêter l’équipage à la hauteur du mendiant. L’air souriant, il tend la main, demandant au quêteur ce qu’il peut lui donner. Interloqué, celui-là croit que le roi se moque de lui. Et le Seigneur insiste. Le pauvre a bien deux ou trois poignées de riz dans sa poche mais il n’aime pas partager. Piteusement il tend au demandeur un seul grain pour toute aumône. Mal lui en prit car, le soir, en grattant dans sa poche, il découvre un grain d’or. « Si au moins, dit-il, j’avais donné une bonne partie de mes réserves ! » Ainsi, celui qui ne veut rien perdre ne peut rien gagner.

 
 Le temps de la parole

 La négociation implique l’entrée dans la parole et la parole est elle-même pétrie d’imprévisibilité, même si certains cadres doivent être respectés. Que penser alors des négociateurs trop prudents, qui ne font que répéter les consignes du pouvoir ou des appareils ? Nasr Eddin, un grand sage du Moyen Orient, vivant dans les temps anciens et utilisant la plaisanterie pour se faire comprendre, leur a depuis longtemps préparé une réponse. Un jour,  sur un marché, quelqu’un vient vendre un très beau perroquet qui parle l’arabe. Il en obtient deux pièces d’argent, ce qui est une coquette somme d’argent pour l’époque. Le lendemain, Nasr Eddin arrive avec un superbe dindon. Il en demande trois pièces d’argent. Surprises, les personnes, qui avaient assisté à la séance de la veille, interrogent le voleur : « Comment peux-tu demander trois pièces d’argent pour un dindon, alors que le perroquet parlant l’arabe a été cédé pour deux pièces seulement ? – Sans doute votre animal parle, reprend l’interpellé, mais le mien vaut beaucoup plus parce qu’il pense ».  Ainsi, ceux dont la parole n’est que répétition sans pensée aucune seront toujours les dindons de la farce.

 

     Une question pourtant continue à se poser : où est passée, dans la parole, la violence qui présidait à l’affrontement initial et qui a permis d’opérer le premier déblocage ? L’histoire du sage et du serpent va nous le faire comprendre. Un serpent était installé sur un chemin que devaient emprunter les habitants d’un village. Chaque jour, il les terrorisait sans ménagement, en se jetant sur eux pour les mordre cruellement. Or un sage vint à passer.  Le reptile lui fit subir le même tourment. Doucement, le sage lui demanda pourquoi il lui imposait des tortures alors qu’il voulait simplement passer sans lui causer le moindre ennui. Ému par la douceur du voyageur, le serpent s’excusa. L’homme lui fit la leçon et lui demanda de faire le serment qu’il ne mordrait plus les passants. Sans attendre, il donna sa parole. Depuis ce jour, il ne mordit plus mais les voyageurs, s’apercevant de son changement d’attitude, lui firent subir les pires désagréments, lui jetant des pierres, le frappant avec des verges et le faisant tournoyer dans les airs au bout de leurs bâtons. Là-dessus, le sage passa à nouveau, après quelques semaines. Il chercha l’animal. Tremblant, meurtri de toutes parts, celui-ci était caché sous quelques feuilles ; il finit par se montrer. L’homme n’en revenait pas. « Que s’est-il passé, dit-il ? – Tu m’as demandé de ne plus mordre, répondit le serpent. Je t’ai obéi mais ma vie est devenue une épreuve de chaque instant. – Oui, je t’ai interdit de mordre, reprit le maître, mais je ne t’ai pas défendu  de siffler. » Depuis lors, le reptile mena une vie tranquille auprès des habitants du village. Ce que le sage veut nous faire comprendre, c’est que la violence reste sous-jacente à la parole sous la forme de la menace et de la critique : elle peut « siffler », gronder, invectiver, contredire, interdire même sans pour autant détruire. Dans le jugement de Salomon, un modèle pour toute justice, la menace était présente sous la forme de l’épée, qui permit de faire émerger la vérité. Aussi demeure-t-elle toujours une arme dans la négociation pour faire bouger les lignes lorsqu’elles sont trop figées : elle fait partie de la parole.

  
Francesco Azzimonti, formateur de formateurs

Etienne Duval , sociologue

 Le 29 novembre 2007

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Vendredi 26 octobre 2007

 

Tissage (métissage) au Bhoutan

http://amisdubhoutan.free.fr/Pages/page_10.html


Notre rapport à l’étranger

 Au-delà de l’incompréhensible incompréhension

En France, notre rapport à l’étranger est fait de bonne volonté mais aussi d’une grande incompréhension. L’image de notre comportement, noircie par le renvoi des immigrés, surtout lorsque les familles sont déchirées et les destins individuels brisés, devient de plus en plus insupportable. Aurions-nous déserté la sphère de l’humain, écarté le rapport à l’autre qui fait de nous des hommes ? Peut-être, mais c’est alors dans la plus grande inconscience. Le film coréen, Printemps, Été, Automne, Hiver… et  Printemps, pourrait contribuer à nous ouvrir les yeux.    

 

   La pierre qu’il faut traîner 
 
Le cinéaste Kim Ki-Duk met en scène un vieux moine et un enfant, sur une petite île au milieu d’un lac. Sans intervenir inutilement, le vieux moine s’efforce d’éduquer l’enfant, pour le conduire, un jour, jusqu’à l’éveil. Or, une scène étonnante est en train de se passer. L’enfant attache des pierres, par l’intermédiaire d’une ficelle, à un serpent, une grenouille et un poisson. Les pauvres petits animaux peinent pour traîner ce fardeau inhabituel et leur tortionnaire prend plaisir à les voir gesticuler. Le maître est là mais ne dit rien. Au cours de la nuit, il vient lui-même attacher une grosse pierre au dos de l’enfant. Lors du réveil, il lui fait la leçon : « Hier, tu as martyrisé de pauvres petits êtres vivants. Aujourd’hui, tu vas toi-même traîner ta pierre pour aller libérer les animaux que tu as torturés. Si l’un d’entre eux est mort, tu souffriras, toute ta vie, de la cruauté de ton acte ». Péniblement, l’enfant se traîne jusqu’au lieu du forfait. Il délie le poisson et la grenouille de leur pierre invalidante. Malheureusement, le serpent a cessé de vivre. Sans s’en rendre compte, le jeune moine est en train de faire son voyage initiatique et il se trouve maintenant au point de rencontre crucial avec la mort. Il se rend compte qu’il a une pierre à traîner parce que quelqu’un d’autre l'a attachée sur son dos. Nous saurons à la fin du film que sa mère l’a abandonné, au tout début de son existence. Pour se libérer, il faudra, comme le moine le lui a fait comprendre, s’ouvrir à l’autre pour l’aider à se  délivrer de son fardeau. Alors, la pierre qu’il a fallu traîner, pendant de longues années, deviendra le socle de l’éveil lui-même et donc de la libération de l’être. 

 

     La pierre de l’étranger 
 
L’étranger, qui quitte le Maghreb, les profondeurs du continent africain, le Moyen Orient, a aussi une pierre qu’il traîne avec difficulté. Il tourne en rond parce que la communauté l’enferme et aspire toute son énergie. Il a de la peine à réaliser sur place des programmes de développement à long terme. Tout s’effiloche, l’argent s’égare dans les poches de ceux qui lui veulent du bien, l’horizon se ferme et il ne voit d’autre solution que d’aller rêver ailleurs parce qu’ici le rêve a perdu sa force créatrice. 

  Il vient chez nous pour qu’on le libère de sa pierre 
 
Par tous les moyens, l’étranger cherche à sauver sa peau. Il veut parvenir chez nous, comme s’il percevait déjà sur notre terre un avenir messianique. Contrairement à ce que certains pensent, il ne vient pas d’abord pour gagner sa vie : il est plus fondamentalement en quête de guérison et de libération. Le nœud du problème est culturel ; il n’est pas seulement économique. Il attend, bon gré mal gré, qu’on le libère de sa pierre.

  Nous ne comprenons pas sa demande 
 
Pris dans nos problèmes de crise, nous ne comprenons pas sa demande. Il a le cœur meurtri et nous le prenons pour un envahisseur. Notre cœur se ferme pour pouvoir se défendre. Il y a, entre nous, un jeu de cache-cache qui contrarie la recherche de solutions adéquates. Nous imaginons son besoin à la lumière de nos propres soucis. Mais nos soucis enveloppent sa demande du voile de la nuit, qui nous empêche de le comprendre.

 
 Une situation impossible et le règne de la peur 
 
La situation devient de plus en plus impossible à dénouer. Dans la confusion qui engendre l’incompréhension, chacun s’enferme dans la peur. Il faudrait que nous nous engagions, les uns et les autres, dans un voyage initiatique, pour affronter la mort. Mais la mort, c’est l’autre et il faut l’écarter. Les banlieues s’enflamment et les charters se chargent des sans papiers. Les autorités tentent de s’accaparer la raison face aux dangereux utopistes, loin de la réalité, et pourtant, comme toujours, « le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ».


  Le problème, c’est que nous avons aussi notre pierre à traîner 
Si nous réagissons de manière aussi inconsidérée, c’est que nous avons aussi notre pierre à
traîner. Malheureusement, nous ne le savons pas. Notre souci, ce ne sont pas nos racines, ce sont les projets, avec une société à construire et sans cesse à perfectionner. Apparemment, le droit et la vertu sont de notre côté. Construire un monde  où chacun a sa place, n’est-ce pas le plus beau projet imaginable pour l’humanité en marche ? Nous sommes du côté des projets et de la société à construire, mais la pierre que nous traînons, ce sont précisément nos racines et la communauté oubliées. Nos difficultés à mettre en œuvre nos programmes et à conjurer la crise tiennent pour une bonne part à cette lourde pierre que nous ne voyons pas. Les dynamiques ne sont pas du côté de la communauté, qui peut nous enfermer et stériliser nos énergies, ni du côté de la société qui peut nous aliéner dans le mirage de ses plus beaux projets. Elles sont dans l’entre-deux, entre la communauté et la société.

 
 Chacun a la solution pour l’autre
S’il en est bien ainsi, nos destins sont croisés. C’est l’étranger seulement qui peut me libérer de ma pierre parce qu’il m’apporte la communauté que j’avais oubliée. Et, en échange, je peux l’aider à couper le lien mortifère à la communauté, lorsqu’il se laisse envahir par elle, en l’ouvrant aux projets d’une société toujours plus universelle. Comme nous l’enseigne le tao, il faut apprendre à marcher sur ses deux jambes, celle de la communauté reliée aux racines et celle de la société ouverte aux projets.

  
Un chantier commun à entreprendre ou le retour au jardin
Nous avons à construire un espace commun, plein d’enchantement, où chacun pourra trouver ses moyens de subsistance et ouvrir une place à l’autre. Il n’est plus question d’intégration dans un monde préparé à l’avance, qui me reste extérieur. Il devient nécessaire de faire naître une autre culture où nous croiserons nos fils et où le métier choisi, avec son cadre approprié, devra relier communauté et société. Entre l’une et l’autre, nous cultiverons notre jardin comme on tisse une œuvre d’art, pour un monde plein de promesses.