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29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 14:44

Raphaël, le jugement de Salomon


Le partage et la place vide

 

 

Les réflexions sur la multiplication des pains nous ont permis de comprendre que le partage est la loi de l’existence humaine. Sans partage il n’est pas d’avenir pour l’homme et pour la société dans son ensemble. Or ici une exigence s’impose : il faut une place vide pour que le partage soit possible.

 

C’est en partageant que l’homme devient un sujet humain

En Inde, un pauvre homme mendiait de porte en porte et n’avait, midi et soir, qu’une maigre pitance. Or il aperçut un jour, dans une des rues de la ville, un roi souriant et splendide, qui se promenait sur un chariot d’or. Il pensa aussitôt que sa vie de malheur allait trouver son terme. Le roi l’aperçoit, prosterné sur le sol. Il fait arrêter son char à sa hauteur. Étonné et tremblant, le pauvre se redresse et commence à marmonner quelque parole de remerciement. Mais le souverain tend une main vers lui en disant : « Qu’as-tu à me donner ? » Est-ce une moquerie ? Est-ce une nouvelle humiliation ? Le roi pourtant continue à le fixer avec un regard lumineux et plein de bonté. Sans comprendre, le mendiant va chercher dans sa besace et en retire un grain de riz qu’il donne au curieux personnage. Or le soir, en vidant  sa poche, il y découvre un grain d’or. « Que ne lui ai-je donné tout mon riz ! » se dit-il.  C’est une étonnante leçon que nous donne le conte indien, Le pauvre et le grain d’or. Il vaut mieux partager avec le pauvre que lui verser l’aumône car le partage l’élève à la dignité d’un roi.

 

Une place vide est nécessaire pour le partage

Autrefois il était de coutume de laisser une place vide à la table du repas commun. Sans doute était-ce une précaution pour recevoir le pauvre de passage. Mais c’était plus encore pour donner un espace de respiration secrète au partage de la famille. Un jour, en Chine, un jeune paysan, qui travaille du lever au coucher du soleil pour un  riche propriétaire sans gagner sa vie, décide d’aller demander au dieu de l’Ouest la raison d’une telle anomalie. Pendant les quarante jours de marche de l’aller, il rencontre plusieurs hôtes de passage, s’interrogeant aussi  sur les problèmes sans réponse qui jalonnent leur propre existence. Chacun verse dans la besace du jeune paysan la question qui lui tient le plus à cœur. Lorsqu’il arrive enfin, en Inde, près du temple du Dieu de l’Ouest, un vieux serviteur portant une superbe barbe blanche s’approche de lui : « Combien de questions veux-tu poser au dieu, demande-t-il ? – Quatre, répond le paysan chinois. – Il faut un nombre impair de questions, reprend le serviteur. Tu dois sacrifier une de tes questions ». Le jeune homme ne dort pas de la nuit. Au lever du jour, il décide de sacrifier sa propre question. Les trois questions restantes sont posées au dieu et les réponses arrivent aussitôt. Il fallait une question vide pour que le partage se fasse entre l’homme qui interroge et le dieu qui répond. Pour tous, la réponse est la même : le partage est la loi de la vie et il n’est pas possible de partager si le manque n’est pas là. Il faut la place du manque pour partager. Celui qui ne veut pas manquer ne peut partager. Les riches propriétaires de la Chine ne peuvent partager avec ceux qu’ils font travailler parce qu’ils ne veulent pas manquer. C’est la leçon du conte Échange et partage qu’a remis un jour une jeune étudiant chinois au groupe d’études dans lequel nous échangions avec lui.

 

Dans la vie courante, le sacrifice est un subterfuge facile pour ouvrir la place vide absente

Nous pensons souvent que le sacrifice a disparu de notre société. Or il n’en est rien. Lorsqu’une famille, un groupe, une communauté sont trop fusionnels, ils finissent par étouffer. La réaction instinctive est alors de sacrifier un ou plusieurs individus pour recréer la place vide absente. Souvent, ce sont les plus fragiles qui font les frais de l’opération : malades, personnes en échec, marginaux, étrangers… Mais le sacrifice et la mise à l’écart qui s’ensuit peuvent très bien provoquer la fragilité, la maladie mentale, la marginalité, des comportements répréhensibles qui conduisent à la prison… Un jeune couple, raconte une histoire arabe (Le foie), vit avec la mère du conjoint. La femme finit par ne plus supporter la belle-mère, qui lui ravit une part de l’affection de son mari et occupe une chambre, qui pourrait servir de pièce de repassage ou d’atelier. Elle fait pression auprès du fils pour qu’il fasse de la place en chassant sa mère en dehors de la maison et même en dehors du village. Maintenant c’est sa vie elle-même qui lui devient insupportable. La jeune femme tombe malade et prétend qu’elle ne pourra survivre sans manger le foie de la belle-mère. L’histoire dit que le jeune homme finit par emmener sa mère jusqu’au désert et lui arrache le foie encore chaud pour l’offrir à sa femme. En proie au tourment, il se précipite avec son offrande et trébuche sur le palier de la maison. Il pousse alors un cri de douleur. Une voix insolite se fait entendre : « Tu t’es fait mal, mon fils ? » L’amour de la mère fait encore une place à son enfant au-delà de la mort mais l’amour de la femme qui refuse de manquer ne peut ouvrir la place vide, nécessaire au couple, qu’en sacrifiant la pauvre belle-mère. Comme dans beaucoup d’autres situations, il lui fallait réinventer le bouc émissaire. Sans doute ne s’agit-il pas alors de véritable mort. Mais, comme le suggère le texte, le meurtre symbolique est aussi grave que le meurtre réel, puisqu’il consiste souvent à arracher la capacité d’amour de la victime et à détruire sa possibilité de partager.

 

Une contradiction manifeste : sacrifier l’autre pour ouvrir la place de l’Autre

En réalité, la place vide est celle du mystère, de l’inconnu ou de la transcendance. Elle est celle de l’Autre, qui fonde toute altérité. Il est donc impossible de l’ouvrir en sacrifiant un autre, quel qu’il soit, car il y aurait contradiction manifeste. Comme l’a bien compris le roi Salomon, il faut passer du sacrifice à la séparation et à l’acceptation du manque. Deux prostituées qui avaient une relation très fusionnelle venaient d’avoir un enfant. Prenant l’autre comme miroir, chacune s’identifiait à son amie et répétait à l’envi ce qu’elle faisait. Or, l’une d’entre elles, sans s’en apercevoir, finit par étouffer en dormant l’enfant qu’elle avait mis sur son sein. Comment son enfant pouvait-il être mort puisque celui de son amie était encore vivant ? Alors qu’il fait encore nuit, elle s’en va près de l’autre lit, ravit l’enfant vivant et met à sa place l’enfant mort. A son lever, l’autre femme ne reconnaît pas son bébé, comprend le stratagème et dénonce la supercherie. Rien n’y fait : l’amie ne veut rien entendre si bien que le roi Salomon doit intervenir. Il met l’enfant vivant devant lui et réclame sa grande épée. Il fera partager le bébé en deux pour que chaque femme ait sa part. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la véritable mère se réveille et propose que l’on remette l’enfant à l’autre mère. Rien n’y fait : la fausse mère veut que l’on partage le bébé. Il n’en faut pas plus au roi pour rendre l’enfant à la véritable mère. L’autre femme voulait un sacrifice pour retrouver la relation fusionnelle avec son amie : l’enfant devenait le bouc émissaire. Sa mort ne pouvait ouvrir une place vide puisqu’elle empêchait le surgissement de toute altérité. Par contre, en se dessaisissant de son enfant, en acceptant de manquer de lui, la véritable mère ouvrait l’espace vide de la séparation au point que même l’amie indigne pourrait avoir sa place. (Cf. Le jugement de Salomon, I Rois, 3-16-28)

 

La nécessité de réintégrer l’exclu pour retrouver une vraie place vide

L’exclusion et le partage font mauvais ménage puisque l’exclu est privé de sa possibilité de partager avec les autres. La place vide qui permet le partage est incompatible avec le sacrifice et donc avec l’exclusion quelle qu’elle soit. Dans les mythes égyptiens ce problème a surgi avec le personnage de Seth. Atoum était le dieu transcendant qui avait créé Shou et Tefnou. Et, à partir de ce couple primordial, par succession de générations, étaient nés le sept autres dieux, dont les plus célèbres sont Osiris, Isis et Horus. Il y avait donc un dieu primordial et neuf dieux secondaires qui géraient entre eux leurs propres affaires. Or les dieux secondaires n’avaient trouvé d’autres solutions pour s’entendre que d‘exclure Seth qui symbolisait la violence. Plus il était exclu et donc écarté du partage commun, plus sa violence redoublait au point de menacer la vie d’Horus lui-même. Les années passaient et les essais se multipliaient pour rétablir un minimum de concorde. Mais la situation ne faisait qu’empirer jusqu’au jour où Atoum (Ra-Horakhty) entra en scène. Par sa transcendance, il se situait dans la place vide évoquée jusqu’ici. Il comprit qu’il fallait absolument réintégrer Seth pour sortir de l’impasse. Il finit par dire : « Qu’on me confie Seth, fils de Nout. Il siègera avec moi, tel mon fils : il tonnera dans le ciel et on aura peur de lui ». Mais si le tonnerre fait peur, il provoque aussi la pluie bienfaisante, comme pour signifier que la violence n’est pas dépourvue de sens positif pour la vie elle-même, lorsque lui est offerte la place qui lui revient. Ainsi l’exclu ici finit par avoir un poste de choix lorsqu’il est réintégré : il devient fils de l’Autre parce que seul l’Autre peut lui donner une place.

 

La place vide qui est celle du don est aussi celle du pardon

A travers Seth, c’est le problème de la violence qui est traitée dans la pensée égyptienne, mais plus largement c’est aussi le problème de l’exclusion. Il n’est pas possible de pratiquer l’exclusion dans le partage commun, car le partage est précédé d’un don qui vient d’ailleurs (don de la vie et de l’existence) et ce don est offert à tout homme quel qu’il soit. Ainsi la place vide est là pour rappeler l’universalité du don qui doit entraîner l’universalité du partage. Bien plus l’universalité du don suppose l’universalité du pardon car l’homme est faillible et la faute ne peut arrêter le don. Rappel du don, la place vide est donc aussi rappel du pardon : il n’est pas possible de partager vraiment sans la présence du pardon. A la fin des Mille et Une Nuits, dans le dernier chapitre intitulé La Force de l’amour, lorsque la femme représentée par Séduction est sortie de terre où elle était enterrée vivante, chaque individu finit par trouver sa place pour permettre le grand partage de l’amour. Il reste pourtant Zoubayda, la première femme de l’Émir des croyants, qui avait tout imaginé pour que Séduction, la favorite du Souverain, fût endormie et finalement conduite en terre encore vivante. Tous ceux dont les noces venaient d’être célébrées au palais, Séduction, la première, s’empressèrent près du Grand Khalife  pour le supplier de pardonner à la coupable. Il n’était pas possible de partager l’Amour si une seule personne, fût-elle fautive, en était exclue. C’est pourquoi Zoubayda fut rétablie dans tous ses droits, avec les plus grands honneurs : en dépit de son forfait, elle aussi était admise au Grand Partage.

 

 

Etienne Duval

 

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commentaires

Le diable chinois 24/11/2009 15:06


Le diable chinois à la pièce qui manque






Etienne Duval 24/11/2009 14:56


Je trouve personnellement qu'il y a beaucoup de sagesse dans ce que vous dites. Vous partez du jeu à la place vide, vous en arrivez à la fêlure qui laisse passer la lumière, pour finir sur la
bienheureuse folie de l'homme : c'est lorsqu'il le sait qu'en un sens il ne l'est plus... Vous avez spontanément le sens du symbolique et du paradoxe. Si j'étais à votre place, j'utiliserais les
contes pour édiquer les jeunes. Bonne réussite dans votre travail !


Fabrice Pernet 24/11/2009 14:50


Je n'avais pas réagi à ce message d' une grande qualité.
Je voulais juste ajouter l'exemple de ce jeu ou l' on bouge une pièce vide pour reconstituer un puzzle dans une petite structure en plastique.
Le jeu n est possible que parce qu il y a une piece vide qui permet le mouvement...
Je suis tres attentif a cette pièe vide : c 'est pour ca que j essaie d' être éducateur.
J aime les fêlés parce que c' est à travers la fêlure qu on voit la lumiere.

Je dirai pour finir une dernière chose.
Je trouve qu il y a deux catégories de personnes : les personnes qui sont folles
et ceux qui ne l'ont pas encore compris.

 


Etienne Duval 23/11/2009 11:21


Il me semble que la case vide est aussi celle qui produit l'humour. Et Boris Vian n'en manque pas !


Danièle Petel 23/11/2009 11:19


Bonjour Etienne, par le plus grand hasard, en lisant les derniers commentaires je me suis mise à chanter…




Boris Vian  manquerait il d’une case vide ?


 


La java des bombes atomiques


Mon oncle un fameux bricoleur
Faisait en amateur
Des bombes atomiques
Sans avoir jamais rien appris
C'était un vrai génie
Question travaux pratiques
Il s'enfermait tout' la journée
Au fond d'son atelier
Pour fair' des expériences
Et le soir il rentrait chez nous
Et nous mettait en trans'
En nous racontant tout

Pour fabriquer une bombe " A "
Mes enfants croyez-moi
C'est vraiment de la tarte
La question du détonateur
S'résout en un quart d'heur'
C'est de cell's qu'on écarte
En c'qui concerne la bombe " H "
C'est pas beaucoup plus vach'
Mais un' chos' me tourmente
C'est qu'cell's de ma fabrication
N'ont qu'un rayon d'action
De trois mètres cinquante
Y a quéqu'chos' qui cloch' là-d'dans
J'y retourne immédiat'ment

Il a bossé pendant des jours
Tâchant avec amour
D'améliorer l'modèle
Quand il déjeunait avec nous
Il avalait d'un coup
Sa soupe au vermicelle
On voyait à son air féroce
Qu'il tombait sur un os
Mais on n'osait rien dire
Et pis un soir pendant l'repas
V'là tonton qui soupir'
Et qui s'écrie comm' ça



 


 


A mesur' que je deviens vieux
Je m'en aperçois mieux
J'ai le cerveau qui flanche
Soyons sérieux disons le mot
C'est même plus un cerveau
C'est comm' de la sauce blanche
Voilà des mois et des années
Que j'essaye d'augmenter
La portée de ma bombe
Et je n'me suis pas rendu compt'
Que la seul' chos' qui compt'
C'est l'endroit où s'qu'ell' tombe
Y a quéqu'chose qui cloch' là-d'dans,
J'y retourne immédiat'ment

Sachant proche le résultat
Tous les grands chefs d'Etat
Lui ont rendu visite
Il les reçut et s'excusa
De ce que sa cagna
Etait aussi petite
Mais sitôt qu'ils sont tous entrés
Il les a enfermés
En disant soyez sages
Et, quand la bombe a explosé
De tous ces personnages
Il n'en est rien resté

Tonton devant ce résultat
Ne se dégonfla pas
Et joua les andouilles
Au Tribunal on l'a traîné
Et devant les jurés
Le voilà qui bafouille
Messieurs c'est un hasard affreux
Mais je jur' devant Dieu
En mon âme et conscience
Qu'en détruisant tous ces tordus
Je suis bien convaincu
D'avoir servi la France
On était dans l'embarras
Alors on l'condamna
Et puis on l'amnistia
Et l'pays reconnaissant
L'élut immédiat'ment
Chef du gouvernement




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