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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 03:43

 

Roger van der Weyden


Réflexions sur le travail de deuil

Waël est mort, dans la fleur de l’âge, il y a une année. Il avait 23 ans et était le fils de Mohamed (Libanais) et de Chantal, le frère de Marwan, Soël et Yanis.  Nous pensons que ce cas est susceptible d’éclairer une réflexion sur le travail de deuil, qui est aussi relecture de la vie du disparu. Aucune mort ne ressemble à une autre, chaque mort est particulière. Mais ce qui est singulier porte la marque de l’universel et peut nous introduire dans une parole, à multiples facettes et sans cesse reprise par d’autres, parce qu’elle fait circuler le sens sur un sujet qui interroge tout homme quel qu’il soit.

 

  Il était de passage

Waël, en arabe, veut dire le demandeur d’asile, le voyageur. Dès son entrée dans l’existence, cet enfant semblait venir d’ailleurs et aller vers un ailleurs. Il est né dans un taxi. Son itinéraire évoque le superbe conte arabe, intitulé Le secret. Sur les marches d’un grand palais, un mendiant, nommé Ayaz, venait quotidiennement quêter sa nourriture et méditer sur les grands problèmes du monde. Mahmoud, un souverain plein de puissance, finit par le remarquer. Il trouve cet homme hors du commun : ses yeux renvoient au mystère de la vie et ses paroles sont toujours empreintes d’une grande sagesse. Sans prendre conseil, le roi en fait son premier conseiller et son plus grand ami. Toute la Cour est en émoi. De son côté, le grand vizir est sur ses gardes et fait surveiller cet homme étrange. Tous les soirs, dans un sous-sol, le mendiant promu maintenant aux plus grands honneurs s’enferme à clef dans une chambre basse. Il s’agit sans doute d’un espion qui complote avec des étrangers. Pourtant confiant, le souverain finit par prendre peur. Un jour, alors qu’il sort de sa chambre basse et referme la porte à clef, le premier conseiller se trouve nez à nez avec le roi, accompagné du grand vizir : il lui intime d’ouvrir la porte. Non c’est impossible. « L’espion » résiste, se cabre et, dans son énervement, finit par laisser tomber sa clef. Le vizir la ramasse et ouvre lui-même la porte. Mais quelle surprise ! La pièce est vide. Seuls pendent au mur un manteau rapiécé, le bol du mendiant et le bâton pour la marche. Alors, parlant avec autorité, Ayaz s’écrie, en s’adressant au souverain : « Ici est le royaume des pèlerins perpétuels, tu n’avais pas le droit d’y entrer ». Mahmoud alors s’abaisse devant son serviteur et baise le pan de son manteau. Tout est remis en ordre. Chacun retrouve sa véritable place. L’homme authentique n’est pas celui qui est installé dans l’existence, mais celui qui est toujours de passage pour pouvoir donner sa place à l’autre.

 

   Sans même bien le comprendre, c’est ce que faisait Waël. Jeunes et moins jeunes se sentaient bien avec lui, comme s’ils retrouvaient leur assise. Mieux encore, il avait choisi de se spécialiser dans la restauration et l’hôtellerie et là, il prenait plaisir à placer ses hôtes de passage. Et, très peu de temps avant sa mort, il a démoli le mur de sa chambre pour donner plus de place à l’espace familial, se contentant du salon pour passer ses nuits écourtées.

Ses passages brefs étaient des rencontres intenses

Ses passages étaient toujours de courte durée. Il arrivait fréquemment avec des cadeaux. Quelques jours avant sa mort, il a offert un vélo à son petit frère Yanis pour qu’il puisse continuer le voyage, et à toute la famille il a laissé le certificat de son bac pro qu’il venait de réussir. Il fallait qu’il puisse partir sur une réussite. En poussant la porte, il ouvrait l’espace de la gratuité pour que la rencontre se fasse dans le plaisir et la joie et il s’en allait rapidement  frapper à d’autres portes. Aujourd’hui encore les jeunes gardent un souvenir ému de ces rencontres intenses.

 

Juste avant de partir : « J’ai confiance en la vie »

Et puis la mort est arrivée sans crier gare : des maux de tête, le diagnostic d’une tumeur très grave au cerveau. On s’interroge sur l’opération. Un grand chirurgien consulté ne cache pas les risques avec des séquelles très importantes. C’est Waël qui a le dernier mot. Il donne carte blanche à la médecine en disant à son père : « J’ai confiance en la vie ». Inconsciemment, il se sent pourtant condamné : il demande au chirurgien s’il peut fumer. Il a droit à quatre cigarettes, pas plus : assez pour qu’une des facettes de la vie puisse partir en fumée. Sur le billard, l’homme de l’art fait tout son possible mais l’opération échoue. Quelques jours de réanimation, juste le temps, pour la famille, de se préparer au départ.

 

  Tout s’échappe et la découverte de sa propre fragilité

Waël a joué sa partie jusqu’au bout. Il reste aux proches à jouer la leur. Qu’est-ce qu’ils vont faire de la mort ? Ils ne le savent pas encore car, pour le moment, tout s’écroule. Ils n’ont plus d’assise. Avec le vide, c‘est la douleur qui s’installe. Les ambitions humaines apparaissent bien puériles maintenant. Souveraine pour un temps, la mort est un juge sévère. La toute puissance s’efface sous son regard hostile. Sans crier gare, à la moindre évocation de Waël, voici que les larmes surgissent chez ceux  que l’on croyait forts. Il n’est plus de courage qui vaille : les plus braves expérimentent la fragilité humaine. Mais bizarrement, c’est à travers elle que la vie tente de trouver un nouveau sillon.

 

    On peut intérioriser la mort mais on ne peut pas faire le deuil de la vie


Chacun y  va de son couplet sur le nécessaire travail de deuil, les sages, les psychologues, ceux qui croient être bien informés. Mais qu’est-ce que le travail de deuil ? Sans doute faut-il prendre de la distance par rapport à ce qui est arrivé. Peu à peu, bon gré mal gré, certains essaient d’apprivoiser la mort. Jusqu’ici elle restait extérieure, et voilà qu’elle est entrée dans la maison. Maintenant, elle fait partie de l’existence quotidienne : elle vous suit dans votre travail, dans vos voyages, le jour, la nuit. Le problème essentiel c’est sans doute de l’intérioriser suffisamment pour la mettre au service de la vie.

En intégrant la mort, je finis par intérioriser aussi celui qui est parti, comme s’il faisait partie de moi. Mais, au fait, il reste encore un autre, que le temps n’arrive pas à dissoudre tant il a été pétri de vie dès son origine. Tout me parle encore de lui. Plus qu’un souvenir, il est là comme une question et comme un questionneur. Mais est-ce bien raisonnable ? Sous la force de la raison raisonneuse et des raisonneurs, je finis par fermer mon oreille et enterrer la question sans oser, pour le moment, enterrer le questionneur.

 

Tout reconstruire de l’intérieur

Détournant mon regard de l’autre, me voilà mis pied du mur. Ma maison du dedans est détruite : il me faut la reconstruire. Elle n’était donc pas si solide pour n’avoir pas su résister à la tourmente. Ma maison extérieure, la maison des apparences, est toujours là mais elle s’est transformée en tombeau. Comment resurgir de la tombe où la mort d’un autre a fini par me plonger ? Il y a en chacun une voix intérieure ; elle frappe à la porte de mon écoute pour m’ouvrir à une nouvelle vision du monde. On dirait qu’elle vient d’ailleurs, comme une source qui surgit tout à coup de la montagne. C’est avec elle que je vais  travailler pour  élargir mon horizon jusqu’ici trop étroit.  Peu à peu les frontières obscurément humaines, qui enferment le réel, finissent par craquer, comme si l’essence des choses se révélait et me faisait percevoir des liens que j’ignorais. Je découvre l’étoffe du monde où des mains invisibles tissent, en même temps, du concret très particulier et du sens universel. Finalement la mort a réveillé l’esprit, qui est en train de reprendre vigueur.

 

   Sous l’élan de la mort, la vie acquiert un prix inestimable

Remise à sa place, la mort se transforme en élan, qui donne du poids aux choses et un prix inestimable à la vie. Celui qui est atteint d’une maladie grave sait que chaque minute, chaque jour, chaque mois gagné, est un nouveau cadeau que lui offre l’existence. Ainsi le passage par la mort d’un proche finit par élargir le regard : elle fait percevoir que la vie est un don sans cesse renouvelé, qui ne peut avoir de prix tant il donne accès à un nouvel espace de gratuité. Un voile se déchire mais pas complètement. Le mystère nous fait signe mais il reste entier : le don est de plus en plus visible mais où est le donateur ?

 

  L’expérience de la fraternité

Quoi qu’il en soit, l’universalité du don me rend proche de tous les autres hommes. Décidément nous sommes tous frères. Même disparu, Waël  se révèle en chacun d’eux, comme le sourire de la Vie, qui a fait de la mort sa complice indispensable. Sa propre disparition en vient à révéler le mystère de la vie elle-même. Comment ? A chacun d’y répondre car le mystère ne peut avoir ici de réponse toute faite : il interpelle chaque homme comme un sujet irremplaçable si bien que les réponses ont besoin d’être multiples pour pouvoir se compléter les unes les autres et entrouvrir la fenêtre de la vérité.

 

  Il faut écouter ceux qui disent qu’il est vivant

Certains expriment leur réponse. Parlant sous l’impulsion d’une expérience intime, ils disent que Waël est vivant, non pas comme chacun d’entre nous, mais sous une autre forme qu’ils sentent bien réelle. Ils ont besoin de parler de lui. Mais les autres veulent tourner la page et refusent de s’engager dans un tel dialogue, sous prétexte qu’ici le travail de deuil n’est pas encore achevé. Et s’il était déjà dépassé ? Dans sa vie et dans sa mort il semble que Waël a contribué à donner à ceux qu’il a connus leur véritable place. Pourquoi  refuser de lui ouvrir la sienne, si la Vie l’a réellement transformé ? Peut-être pourrait-il aider certains d’entre nous à poursuivre leur route ? Mais alors il convient d’écouter ceux qui disent qu’il est vivant pour ouvrir en chacun la voie de la parole vers un peu plus de vérité.

 

   

Mohamed DIAB

 Etienne DUVAL

 
Le 2 juillet 2007

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S
A Mohamed
Tu vois Mohamed, certaines lettres sont des bouteilles à la mer. Elles flottent longtemps au gré des vagues, espérant un lecteur improbable. Et puis un jour, un inconnu les trouve et leur donne un sens différent. Alors tout change : bien sûr, on aurait voulu un autre destinataire, une autre histoire, mais finalement, on se dit que le hasard n’a pas trop mal fait les choses. Il s’arrange toujours pour que les mots ne se perdent pas.
Un matin, en passant sur la plage, j’ai remarqué une lettre. J’ai vu qu’elle portait les stigmates d’une violente tempête, celle qui avait agité son auteur. Certains caractères étaient presque illisibles, comme noyés par l’eau et le sel. Immédiatement, j’ai refusé de me résigner. Je me suis dit qu’il y avait forcément un moyen d’en percer le mystère. J’ai donc pris la feuille, et pas à pas, je me suis mise à déchiffrer. En fait, je connaissais déjà l’auteur. C’était toi. Cette lettre avait seulement jeté des ponts entre nos cœurs blessés.
Quelques mois auparavant, je t’avais écouté me parler du drame déchirant que tu venais de vivre. Dans ma courte existence, la douleur ne m’avait guère épargnée. Elle avait aussi éprouvé durement plusieurs de mes amis. Je croyais ainsi la connaître, en avoir mesuré toute l’amplitude. Mais je dois dire que le destin m’a recadrée. Tu avais perdu ton enfant chéri ; je n’étais qu’un témoin de plus, impuissant et rempli d’humilité. Je n’avais jamais été confrontée à une souffrance telle qu’elle m’habitait sans m’appartenir complètement. La tristesse absolue, voilà ce que je découvrais, ce qui faisait peut-être la spécificité de ce chagrin là.  Pourtant, tu n’as pas voulu t’y enfermer. Quand tu as su ma part de malheur, tu t’es reconnu. Tu as pris ma main. C’était un peu celle de Waël, que tu cherchais désespérément. Je le sais maintenant : il ne voulait pas que tu la lâches. Voilà pourquoi nos routes s’étaient croisées. Avec Maman, ils s’étaient concertés et elle lui avait soufflé cette phrase qu’elle adorait: « Le hasard est le chemin que Dieu a emprunté pour voyager incognito »…
Au fil des mois, nous avons donc marché ensemble ; j’ai vu la vie résister en toi avec la force d’un héros, tes silences se transformer, ne plus traduire seulement l’absence, mais le chemin des mots pour l’adoucir, prêts à renaître sur tes lèvres. J’ai vu tes repères se déplacer, ton bonheur rejoindre l’essentiel.
Un soir, tu as souhaité que je sois ce promeneur sur la grève, à même de recevoir, éventuellement de comprendre. Tu m’as confié les mots pour Waël, barricadés au fond de ton cœur. De manière implicite, tu m’as demandé à cette occasion d’occuper plusieurs places,  celles que successivement, j’avais prises à tes côtés depuis le début de l’épreuve. Au cours de ces semaines, je suis devenue un peu la mère dont j’avais tant manqué. J’ai eu envie que tes confidences trouvent un écho pour que le sens remplace le vide. J’ai senti la douceur et la compassion m’envelopper, l’humanité en moi grandir à la vitesse d’un ouragan. J’ai posé sur toi un regard bienveillant, protecteur, soucieux de t’éviter mes erreurs sur le parcours chaotique du deuil. Parfois, j’ai eu peur que tu t’égares, tenté de fuir une peine trop accablante. Avant tout, j’ai voulu éloigner la solitude : pour l’avoir fréquentée en de telles   circonstances, j’en connaissais les ravages.  Heureusement, Waël a fait en sorte d’organiser ton entourage. Il t’a aussi laissé un magnifique cadeau, la force de survivre à son absence : s’il a pu te consoler, c’est qu’il tenait de toi cette énergie et tout l’amour qui fait rester debout. Avant de partir, il t’en a fait don, comme un retour aux sources ; il savait que l’amour ne meurt jamais…
Ce royaume est désormais le tien. Peu à peu, je le vois s’épanouir, à la manière d’une fleur au printemps.  Un jour, tu m’as ouvert la porte. Tu as dit à quelqu’un : « je n’avais pas de fille et j’en ai adopté une. » Dans la chaleur ton foyer, j’avais trouvé une  nouvelle place. Je m’y suis blottie ; la joie m’a transportée. Tu avais deviné mes manques. Tu étais le père rêvé : affectueux,  fondamentalement doué pour le bonheur. En somme, tout le contraire du mien. Alors, je sais à présent que Waël est fier de toi, d’avoir eu jusqu’au bout ce Papa, qui par crainte de s’effondrer, a préféré se taire. Tu ne peux pas imaginer cette chance pour un enfant : se sentir soutenu par des parents adultes…
Si je te dis cela, c’est que j’ai à peu de choses près l’âge de ton fils, un âge où nous avons encore besoin de compter sur nos parents, surtout dans la difficulté. Pendant que tu  écrivais la lettre, je me suis surprise à sourire deux ou trois fois. En réalité, mon sourire était celui de Waël. Il était amusé de voir son père s’inquiéter parce qu’il risquait de prendre froid.. Devant tes reproches à propos de ses retards, il se disait que décidément, tu étais incorrigible. Je crois qu’il voulait aussi de te dire de lui faire confiance, tout simplement.
Dès lors, nous saurons pourquoi Yanis ne voit pas son étoile dans le ciel. Toutes les étoiles sont Waël, sur les sentiers que nous traversons. Il suffit d’ouvrir les yeux.
Notre rencontre en est une. Elle brille de tout son éclat, et à la jonction de ses branches, se lient  nos héritages : l’amour que Waël et Maman nous ont donné, les manques, la trace de leur personnalité devenue un peu la nôtre,  Rien ne s’est finalement perdu, chaque chose a retrouvé une place, telle une  boucle revenue à son point de départ.
Avant de terminer, je voudrais te dire merci de m’avoir confié Waël : en me parlant de lui, tu m’as offert, ce qu’il était, la joie, la jeunesse, la vie. Dans dix, vingt ou trente ans, tu pourras toujours m’en parler  et j’essaierai d’être la même, solide malgré les fêlures.
En attendant, je te souhaite tous les signes, qui de l’absence, font naître la lumière dans la nuit…

 
Sarah
 
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T
Le 28 août 2007
 

Bonjour Waël, mon filston.
J’ai eu du mal à t’écrire, et pourtant, j’ai reçu des témoignages de beaucoup d’amis. Comme tu disais toujours, c’est formidable d’avoir les amis…
J’ai essayé à plusieurs reprises de t’adresser cette lettre, mais à chaque fois, je me heurtais à la même difficulté, celle de trouver les mots.
Depuis le 16 juillet, je n’ai pas eu le temps de te dire tout ce que j’ai pu vivre et ressentir pendant ces jours à l’hôpital, et surtout quand le médecin m’a annoncé le diagnostic. Je voulais te dire combien pour moi, ce fut un désastre. Mais tu sais, j’ai toujours cette fâcheuse habitude de faire semblant d’être heureux… Je voulais te parler mais je n’ai pas pu. J’ai cherché à te consoler de manière indirecte, et en fin de compte, c’est toi qui m’as consolé…
16 jours les plus longs de ma vie ; c’était vraiment un enfer. Je connais au centimètre près le trajet de mon bureau à l’hôpital, les odeurs, la chaleur, la clim dans ta chambre. Ta mère a voulu à tout prix que le chirurgien te dise la vérité sur ton état. Tu imagines, filston, nous nous sommes bien disputés : je ne voulais pas que tu saches immédiatement ta condamnation, et d’ailleurs, depuis cette date, je hais le terme « condamner ». Mais finalement, j’ai accepté parce que tu m’avais dit un jour qu’il ne fallait jamais fâcher la Mamma, qu’il fallait la laisser faire …. Le soir même, tu m’as appelé. J’ai senti que les choses avaient été dites, que tu étais informé de ce qui t’attendait. Je n’ai pas pu m’empêcher de te rappeler que j’avais gagné beaucoup de batailles dans ma vie, mais que ta guérison, ce serait ma grande bataille, la plus grande de toutes et je t’ai promis de la gagner…
Que te dire encore ?
Nous sommes allés sur ta tombe le 28 avec Maman. Quand je la regarde assise là, près de toi, j’ai toujours l’impression qu’elle est ailleurs. Elle a coupé le roseau que j’ai planté il y a peu de temps, tout en répétant : « j’ai peur que tout le monde oublie Waël, que dans quelque temps, on ne se souvienne plus de lui ». Je ne sais pas si elle s’adressait à moi ou elle-même ; c’était plutôt une sorte de monologue. Elle disait que chaque année pour ton anniversaire, il faudrait organiser un repas.
Ah oui, j’allais oublier de dire qu’il y avait beaucoup de fleurs et deux coccinelles. J’ai toujours été curieux de savoir si tu avais une copine. ça m’a fait plaisir de voir que sur la tombe, avec des petits cailloux, elle avait écrit : « tu me manques énormément. » Désormais,  je pourrai retrouver quelqu’un de vivant qui me parlera de Waël.
Après ton départ, un ami a insisté pour que j’aille voir un psychiatre. J’ai longtemps hésité mais je me suis dit que ce serait aussi bien que je puisse dire à quelqu’un ce que je ressentais : j’avais envie de parler de toi à d’autres. En plus, il y avait peu de lieux où je pouvais partager ça. C’est comme si ceux qui perdent un proche devenaient contagieux… Tu sais, ça n’a pas été très long. J’ai eu quatre séances avec ce médecin. J’ai rarement rencontré des personnes aussi humaines. Je lui ai raconté que lorsque tu venais à l’hôpital après l’accouchement de Latifa, tu ramenais tous les jeunes du quartier. Il a répondu : « il vous ramenait la famille » Puis il a pensé qu’il valait mieux arrêter ces séances. Il a pris soin de me préciser que sa porte serait toujours ouverte, mais que je souffrais tout simplement parce que je faisais mon deuil, et selon lui, cette douleur était objective. Je l’ai donc quitté en me demandant toutefois quel était ce deuil, de quoi il s’agissait exactement.  Je ne sais pas qui a dit : « ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre qui souffre. Autant de douleur m’aurait été insupportable » Voilà ce que c’était : un chagrin intolérable.
Dis-moi s’il fait chaud chez vous là-bas, dis-moi s’il fait froid. Comme toujours, tu sors sans ton pull. J’ai peur que tu aies oublié les décorations de Noël, mais je sais que tu n’oublies jamais l’argent de poche de ton frère Soël. Fais-moi plaisir, passe un coup de fil à Marwan à Paris. Il est toujours content de t’entendre. Si tu as le temps, achète le CD de Jacques Brel « Ne me quitte pas » à Maman.
Est-ce que tu sais ce qu’est l’absence, mon fils ? Cet instant où on attend le prochain train lorsqu’on a raté  le premier, cette déception d’être seul et de voir les autres partir. C’est le souvenir des moments où on se promenait sans que jamais, tu lâches ma main. Cette main, je la ressens toujours, je la cherche quand je prends ma voiture, dans mon lit quand je dors. L’absence, c’est quand les choses ne sont plus là mais qu’elles sont aussi présentes. La douleur, c’est quand les larmes sont plus profondes que nos yeux. Elle devient plus forte quand elle disparaît. C’est ce vide là qui est douloureux : faire le deuil de ta main, de ton sourire, de ce que nous avons dit et partagé, des projets d’avenir restés sans suite…
Tu sais, en regardant la photo que nous avons prise pendant les vacances au Portugal, je m’aperçois maintenant d’une chose : tes yeux partaient déjà vers un ailleurs, lentement mais sûrement.
J’ai oublié de te dire que Yanis a du mal à identifier ton étoile dans le ciel. Il ne comprend pas mais il demande : « Laquelle est Waël ? » Aujourd’hui,  il est rentré  en moyenne section ; il est fier. Il attend impatiemment de grandir pour monter sur le vélo que tu lui as acheté.
Au fait, je voulais te poser une question : Sarah m’a demandé si tu avais eu le temps, l’occasion de rendre visite à sa mère. Je sais que tu n’aimes pas bien les visites officielles mais tu pourrais quand même passer la voir, et si tu pouvais aussi nous donner des nouvelles de Damien…
Tu m’as confié beaucoup de choses, tu m’as parlé de tes amis, de tes voyages, des enfants que tu voulais faire. Tu disais : « une grande famille, je ferai une grande famille. »
Ne fais pas comme d’habitude :  tu pars pour deux jours et tu reviens trois semaines après. Continue à nous donner un peu de tes nouvelles. Je t’attends fidèlement à la porte. Il suffit de frapper. Tu peux aussi m’appeler. On prendra  un dernier verre et on pourra de nouveau se séparer.

Papa 
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E
Merci pour cette consonance !
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L
C’est étonnant : pas plus tard que ce week-end, nous nous interrogions une nouvelle fois en famille sur l’expression « travail de deuil ».  Ce qui est sûr, c’est que la mort d’un proche nous travaille…  j’ai aimé trouver dans votre papier cet axe de réflexion : on intériorise la mort mais on ne peut pas faire le deuil de la vie.
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E
Je viens de lire avec un grand plaisir le texte de Sarah, si profond et si poétique en même temps. Je me suis arrêté sur le deuil nécessaire de soi-même pour faire surgir l'autre que je suis aussi et maintenir ouverte la place du manque, qui me rend plus humain... Merci pour toutes ces pensées qui nous font vivre au-delà de la mort.
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S
C’est magnifique d’émotion, d’humanité et de profondeur. Merci pour ce beau témoignage ; il m’a touchée au plus intime.

 

Je n’ai pas eu la chance de connaître Waël et, pourtant, à la lecture de ces lignes, sa vie ne m’apparaît pas comme une trace insaisissable du passé. Je le vois profiter pleinement de chaque instant avant de s’envoler vers d’autres rencontres, tel un oiseau léger. Il me semble que ce besoin de partager et d’accueillir lui allait bien, tant son prénom, synonyme de mouvement, le prédestinait à la vie. Il aura ainsi montré le chemin pour qu’au-delà de son ultime voyage, nous puissions le rendre présent d’une autre manière, en ouvrant à notre tour nos portes et nos cœurs à l’autre de passage : l’ami bien sûr, venu partager les rires et les joies, mais aussi l’inconnu égaré au détour d’une route dont il ne connaît pas l’issue.

 

Car de la mort d’un proche naît certes, la conscience du don de la vie, mais également, je le crois beaucoup, la nécessité du don de soi comme un signe de gratitude pour avoir survécu à l’enfer. Parce qu’elle risque de nous figer dans la douleur, la perte d’un être cher bouleverse notre humanité en menaçant de la détruire. La reconquête de soi est un parcours long et périlleux qui pose inévitablement la question du sens : à quoi a servi l’épreuve ? Que faire maintenant des enseignements appris ? Chacun trouve ses réponses. Il est vrai que l’exemple de nos disparus et le regard rétrospectif sur leur vie nous donnent souvent la clé : il suffit - et ce n’est pas facile - d’accepter avec Françoise Dolto « qu’on meurt quand on a fini sa vie », c'est-à-dire quand on a compris l’essentiel… Dès lors, nous n’avons qu’un seul choix : devenir ce qu’ils ont été…

 

Pour ma part, cette perspective a compté, autant sans doute que mes convictions chrétiennes dans lesquelles j’ai puisé la certitude du non hasard. D’abord, il y a eu évidemment cette question lancinante « pourquoi?», douloureuse mais fondamentale dans la mesure où c’est elle qui introduit la réflexion sur le sens. Et puis, j’ai réalisé que l’existence de Dieu et l’incarnation de Jésus représentaient en elles-mêmes une réponse. Si le Christ est mort sur la Croix pour sauver l’Humanité du Mal, la mort de l’autre vécue dans mon âme et ma chair m’invite à me tourner vers les êtres en souffrance dans l’espoir de leur apporter douceur et apaisement. L’expérience du déchirement intérieur est, en effet, leçon d’humilité qui interdit le jugement ; elle offre cette richesse inestimable de comprendre par le cœur certaines choses indicibles.

 

L’universel n’a pas toujours besoin des mots. Fenêtre jusqu’alors cachée, il donne accès à une autre dimension de la vie, plus vraie et plus profonde. Soudain, le bonheur pour soi et les autres devient une urgence. Il trouve refuge dans le plus simple des moments. Plus qu’un droit c’est une exigence, jamais une évidence. Il est recherché absolument, mais pas à n’importe quel prix : le poids de la souffrance lui a imprimé la marque de la sagesse. Dorénavant, il pourra changer de visage, devenir protection et vigilance plutôt que risques démesurés ou aventures extraordinaires. La voie du deuil est effectivement celle de la douceur avec soi-même. Elle est difficile à tracer dans une société largement hostile aux émotions dites négatives. Néanmoins, je persiste à croire que cette expression « travail de deuil » ne doit pas être négligée. Elle ne veut sans doute rien dire pour ceux que la souffrance n’effraie pas au point de s’en défendre massivement. Pour les autres dont je fus, elle conserve sa raison d’être et prend tout son sens dans l’après-coup, lorsque la confrontation au manque longtemps retardée a enfin permis d’échapper à l’abîme : l’enfermement dans la mort ou le danger de la folie.

 

Il reste alors « l’espace pour vivre, et pour rappelé à sa perte, pouvoir apprendre à mourir. » (D. Sibony). Cet apprentissage consiste d’après moi, à ne plus se détourner systématiquement de la mort. Entrée avec fracas dans la vie, elle a enveloppé le quotidien ; elle peut désormais être regardée en face. Il n’est plus question de remplir frénétiquement le temps, essai désespéré de fuir la condition humaine. Le présent acquiert de l’épaisseur. L’absence y trouve sa place, discrète et rebelle, toujours prête à se manifester. L’avenir, quant à lui, doit se bâtir sur les regrets, le plus tenace étant peut-être d’avoir soi-même perdu une autre vie. La maison écroulée ne peut plus être reconstruite à l’identique, les aménagements futurs sont à revoir dans une direction qui n’avait pas été envisagée. Comment habiter ce lieu que l’on n’a pas choisi ? L’épreuve ne se limite pas à l’effondrement, il faut encore l’admettre. Ses conséquences, moins visibles au départ, s’avèrent tout aussi pesantes. On ne peut pas les refuser sans dénier en même temps, le vécu de la perte dans sa double dimension, dévastatrice et structurante. S’il fallait donner un nom à ce chantier, je l’appellerais le « deuil de soi-même. » Il est à mes yeux le plus dur, le plus coûteux, celui qui nous fait autres, profondément différents de nos semblables épargnés par cette forme de meurtrissure. Il nous rend probablement plus proches d’eux et à jamais isolés dans un combat singulier dont ne sortirons pas tout à fait. C’est certainement cela le véritable deuil : le contraire de l’oubli.

 

Je n’oublierai pas Waël ; l’histoire de on passage parmi nous est inscrite quelque part dans mon cœur, là où les êtres disparus existent à travers les mots qu’on leur rend. C’est drôle, je me suis toujours dit assez facilement cette phrase : « j’ai confiance en l’avenir, en ma bonne étoile. » Maintenant, à chaque fois que je la prononce intérieurement, je pense à Waël, à son inébranlable « confiance en la vie. » Et je pense à cet extrait du Petit Prince : « J’aurai l’air d’être mort et ce ne sera pas vrai. »…
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E
Derrière ta parole pleine d'émotions, je crois entendre la parole douce et lumineuse de Damien. Puisse-t-elle guérir les dernières plaies qui restent comme le signe d'un souvenir douloureux pour ne laisser que la marque d'un passage !
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J
Damien
Vendredi 29 janvier 1993, à 20h20, Damien est parti. Il avait 15 ans. Il était resté 80 jours à l’hôpital dont 50 intubé. Bronchite interminable devenant une myocardite à riketsies, affaiblissement, fausse manœuvre médicale provoquant un arrêt cardiaque alors que l’infection était enrayée, puis cœur artificiel, greffe du cœur, surinfection, ablation d’un lobe de poumon. 80 jours pour faire le tour de la souffrance. Quand son cœur de terre s’est arrêté de battre une larme a roulé sur sa joue. Jusqu’au dernier moment nous avions prié ardemment pour lui, tous : ses copains de l’aumônerie,  sa famille, une immense chaîne d’amis.
Les derniers pousse-seringues enlevés, d’un seul coup, il était beau, il souriait.
Mais il m’était enlevé, mon premier-né, à mon image et à ma ressemblance.
Je suis rentré chez moi. La terre tremblait, tout s’écroulait. POURQUOI ???
Les crucifix iraient au feu, les statues de la Vierge iraient au feu, les icônes et les images des saints invoqués à tour de rôle iraient au feu ! Ce Dieu, quel Dieu ? qui n’avait pas supporté que son fils souffre plus d’une journée et reste dans le tombeau plus de trois jours, après m’avoir donné Damien comme le vase sacré de la vie, après avoir laissé se tisser les liens d’un amour qui appelait à l’infini, avait laissé mutiler et crucifier mon fils pendant 80 jours sur un lit de réanimation et dans les salles d’opérations puis me l’avait enlevé !
Et ma main se précipite sur le premier crucifix qui serait brisé et brûlé.
« NON, Papa, Il a tellement souffert Lui aussi ! »
Damien ? Oui, c’est sa voix que j’entends à coté de moi. La terre s’arrête de trembler, la fureur laisse place à la stupeur. Non, ce n‘est pas mon imagination qui n’est que délire, désespoir et destruction, c’est Lui, il est là, il est vivant, il me parle, il me console.
Dimanche matin 31 janvier : son corps de terre attend au funérarium. Je vais à la messe dans la chapelle où il a été baptisé. Peu de monde, personne pour me questionner. C’est bien, car je ne saurais pas répondre. Je suis assommé, vidé, insensibilisé, je me vide lentement de mes larmes. J’écoute, je regarde, je ne comprends plus. Je vais communier, comme un automate, je ne ressens rien, d’ailleurs, depuis 40 ans, je n’ai jamais rien ressenti en allant communier et mes tentatives de réflexion après la communion ont toujours été très laborieuses. Le catéchisme à l’école militaire ce n’était pas le plus gros coefficient !
Je reviens à ma place la tête penchée, en passant près d’une statue de la Vierge. « Si tu savais comme Elle est belle ! »
Damien ? Oui, c’est sa voix que j’entends à nouveau à côté de moi. C’est inimaginable.
Je m’assieds. Je ferme mes yeux qui pleurent. J’écoute, mais sa voix n’est plus à l’extérieur de moi, il est EN  moi. C’est un feu qui s’allume, une immense lumière, un brasier, une étreinte amoureuse comme je n’en ai jamais connue. Il est dans cette lumière, dans ce brasier, dans cette étreinte, il exulte de joie.
Et depuis 14 ans il veille…sur moi, sur sa mère, sur son frère, sur ses amis…Il est là, invisiblement présent. Au fil du temps, il a changé mon regard sur les autres. Il m’a emmené dans sa mort corporelle pour ouvrir mes yeux à une autre réalité.
Je le retrouve chaque jour mais surtout après chaque communion. Je ferme alors les yeux et j’entre avec lui dans la lumière, dans ce feu qui ne me brûle pas et ne se consume pas, dans ce brasier d’amour inexprimable où nous nous étreignons pendant qu’il essuie les larmes de mes yeux.
Il est VIVANT, il est HEUREUX. Je le dis parce que je le vis.
Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres et souffrants, maintenant et à l’heure de la Rencontre, avec Damien, dans la Lumière et dans la Joie.

 

Jean-Claude Boulliat  *****27/07/2007

 
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F
Pour le travail de deuil, je ne sais pas encore "écrire", je continue à "vivre" celui de ma maman, depuis des années, et celui de frère Roger de Taizé, qui sont bien ancrés dans mon "existentiel" comme on dit.
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F
Merci pour ce courriel. Je vais lire ce qui est déjà écrit, pour  commencer.Le temps fait son oeuvre ...
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E
Merci de tes réflexions qui élargissent le débat. Lorsque je parle personnellement de singulier, je pense à l'investissement du sujet, et, pour moi, dès qu'il y a du sujet, il y a de l'universel. Dans le cas présent l'universel est peut-être du côté de la structure de ce qui est vécu : tout s'écroule, l'intériorisation de la mort, la reconstruction de l'intérieur, la prise de conscience du prix de la vie, l'expérience de la fraternité... D'après les échos que j'ai eus, toutes les personnes qui lisent le texte semblent s'y rretrouver, au moins en partie. Mais, à la limite peu importe : l'important est que ce texte contienne une parole qui appelle d'autres paroles. Et lorsqu'on est dans le partage de la parole, on est dans le symbolique...
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F
J'ai lu aussi votre  beau texte sur le deuil.  C'est un peu impressionnant quand on parle d'un cas concret, même, je suppose, en changeant  les noms... Je me méfie un peu des théories générales dans ces cas là, donc un exemple, c'est une bonne chose. Mais, comme tu le dis, ils sont tous différents : il ne va pas de soi, pour moi, que le singulier, qui est l'essentiel, débouche vers un "universel", à moins qu'on n'ose parler de Dieu lui-même... Comme disait le P.Ganne dans ma jeunesse, en se situant à un autre plan, "Hors Dieu lui-même, tout est temporel..." Nous le sommes au sens propre, pris dans la spirale du temps qui, à nos âges, commence à se rétrécir... On peut sans doute en vivre une approche "symbolique", peut-être le  seul partage possible. Mais le rayon de ces partages est petit, il ne va pas plus loin que nos capacités d'aimer en réalité, ce qui n'est pas terrible...     Maladies ou disparitions bercent aussi une génération vieillissante.
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E
Tous tes exemples concrets m'interpellent et me font remonter à la mémoire les souvenirs de la mort de mon frère, à l'âge de 20 ans. Nous étions huit garçons et deux filles. J'étais au collège en classe quatrième et deux de mes frères étaient avec moi dans des classes supérieures. Peu de temps après Pâques, le supérieur nous appelle : "Votre concle est là, il va vous emmener à la maison". Nous avons tout de suite compris, car nous avions assisté, pendant les vacances, chez François, à l'évolution d'une pleurésie mal diagnostiquée au départ. Prêt des larmes, notre oncle Louis nous dit que François va mal : il n'ose pas nous annoncer la nouvelle. La voiture marche à grande allure, un peu trop pour sa vieille carcasse, surtout lorque le frein reste bloqué. Dans la maison, tous les volets sont fermés et les pleurs coulent sur tous les visages, ceux des voisins comme ceux des personnes de la famille. François est impressionnant sur son lit, l'air apaisé,tant il avait souffert de son essoufflement. Mon père est abattu. C'est ma mère qui tient en main, avec un courage surprenant, la vie de toute la famille. Avant l'enterrement, je me souviens de l'odeur du papier d'Arménie, qui emplit tout le rez-de-chaussée. Depuis, je ne peux plus la supporter. Pendant la cérémonie, je suis impressionné par la foule des amis de François, qui lui chantent : "Ce n'est qu'un au revoir".    Immédiatement, tout se réorganise pour faire face à l'avenir. Un de mes frères doit abandonner immédiatement ses études pour remplacer François. C'est lui qui subira le plus grand choc dans cette forme de remise en ordre. Les autres continueront leur trajectoire comme si de rien n'était. Mais moi, qui étais sixième, le premier de la seconde génération, me voilà dans l'entre-deux, entre les quatre premiers et les quatre derniers. En partant François avait décidé de mes orientations pour toute ma vie : j'ai toujours essayé de me situer dans l'entre-deux parce que l'expérience et un peu de théorisation m'ont montré que c'est là que sont toutes les dynamiques de la vie. Maintenant seulement, je prends conscience que c'est la traversée de la mort qui nous ouvre l'accès à cet espace si plein de richesses.        Nous n'aurons pas beaucoup de temps pour penser au travail de deuil. Il faut retourner au collège. Mon frère aîné doit préparer la seconde partie de son bac. Je n'ai que la nuit pour évoquer celui qui est parti. Très souvent les rêves me le montrent en pleine vie. Mais, le matin, il faut bien que je me rende à l'évidence. Petit à petit, le temps va faire son oeuvre de cicatrisation. Je me souviens que des tantes religieuses nous disaient que nous étions trop heureux et qu'il nous fallait des épreuves. De telles paroles nous scandalisaient et avaient le don d'irriter ma mère et ma grande soeur. Après coup, je me dis que cette mort a élargi l'horizon de la famille et qu'elle a, à sa façon, coopéré à son épanouissement.        Et puis, j'ai une pensée émue pour cet ouvrier que nous aimions bien. Il s'appelait André. La mort de François a accentué son penchant immodéré pour la boisson, par épisodes réguliers, sans doute par une forme de désespoir. Il a dû quitter la maison, mais il ne s'en est pas remis, car il se considérait comme faisant partie de la famille. Lui aussi, la mort l'a très vite emporté. Est-ce que, pour lui, nous avons fait notre travail de deuil ? Je crois à la prière : je pense qu'il n'est pas trop tard pour prier maintenant à son intention.
 
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J
Par expérience,il  me paraît utile , nécessaire de:- parler de la mort , de la nommer ; ce qui ne signifie pas avoir des pensées morbides.
- d'évoquer ,d'une façon ou d'une autre, ceux que l'on a perdus : en paroles , dans le recueillement , la prière , sur leur tombe , en un lieu qu'ils aimaient...Ils restent "vivants" de cette manière.ce qui pose la question de la crémation et de la dispersion des cendres. Où se recueillir?
-Faire le deuil de  quelqu'un (ou de quelque chose ) ce n'est pas l'oublier. Vouloir oublier , nier  me semble un leurre. Par expérience, je peux dire que c'est l'enfermement dans le passé.
-C'est une démarche personnelle . Ele peut se faire en échangeant avec d'autres personnes proches ,mais il y a aussi (nécessairement) des moments de face à face avec soi-même.Cette phase est indispensable , le tourbillon des invitations ,des gens qui pensent qu'il ne faut pas être seul pour ne pas déprimer  , est une illusion pour moi. C'est le "divertissement" de Pascal.
-La souffrance ne doit pas être évitée , il faut l'accepter , ne pas vouloir stopper ses larmes mais avoir suffisamment de projets , d'occupations , de centres d'intérêt dans la vie pour ne pas succomber au nombrilisme , pour rebondir , agir , aller vers les autres , le monde.il faut pouvoir sortir de soi-même , s'intéresser à autre chose qu'à soi-même ; ce qui est peut-être l'apprentissage  basique de la vie!
-  X. , a perdu son fils , 29 ans , accident de voiture , il y a environ 5 ans. G. a développé une entorse cervicale après ce décès , il déclare que son fils lui manque de plus en plus. Cendres dispersées. G. nest pas croyant. De plus en plus de photos de son fils sur la table basse du salon.
-2 amis dont le fils , atteint de troubles mentaux , s'est pendu disent qu'ils souffrent du fait que personne ne parle de leur fils."Il n'existe plus".
-"Un vivant remplace un mort" . "Il faut laisser la place!"  ces dictons populaires semblent exister  au Maroc , en France. je ne les avais jamais entendus jusqu'au moment où cette situation est arrivée dans ma famille. Plusieurs personnes disent que ce n'est pas rare.
-Y.32 ans a accouché de son premier enfant , très attendu,  une semaine après le dcès de son père.Elle a pu assiter à l'incinération.
-Z. 27 ans , chargé d'accomplir les formalités liées au décès subit de son père- avec qui il n'avait pas toujours eu de bons rapports avant et après le divorce de ses parents -  ressent un grand vide une fois ces formalités terminées ( 9 mois après le décès). "J'avais un lien avec mon père en m'occupant des papiers. Maintenant , je n'ai que mes souvenirs."
-T. au décès de son ex-mari est beaucoup plus choquée qu'elle ne l'aurait imaginé. Se sent particulièrement seule et responsable vis-à-vis de ses 2 enfants , très perturbée aussi parce qu'au même moment  elle devient grand-mère pour la première fois.Eprouve le besoin d'aller chez ses parents , de voir ses parents . Se sent mieux , après ce séjour d'une semaine où la famille se retrouve : ses enfants , le bébé , parents ,frère , soeur, neveux.
Ce téléscopage VIE/MORT est très troublant. Cette antithèse brutale BONHEUR/MALHEUR a été difficile à vivre pour toute la famille . Tout le monde(de 80 à 23 ans) l'a dit vivement et immédiatement avec la crainte que le bébé soit investi d'un rôle qui n'est pas  souhaitable: "remplacer"  le disparu.Je ne pense que sa mère le vit ainsi.
Le bébé est né sans difficulté , la maman l'a allaité plus de 3 mois complètement , il est magnifique , très gai , ne se montre pas compliqué. Il regarde la photo sur laquelle se trouve son grand-père décédé avec ses 2 enfants. Sait que tel cadeau a été acheté avec l'argent de son pépé.
Peut-on dire que la vie l'emporte ? que les forces vitales sont les plus fortes ? Oui , certainement.
Il me semble qu'il faut rester présent auprès des personnes endeuillées sans être pesant, répondre à leur demande ,respecter leur cheminement.
C'est ce que j'ai apprécié lorsque j'ai eu à surmonter des deuils et c'est ce que me disent des proches C'est ce que j'essaie de faire.  Pas si facile...
Décès subit ou prévisible , ne change pas grand chose au "travail de deuil".
 
Voilà,une modeste contribution à votre réflexion . Je lirai ce qui est noté sur le blog la semaine prochaine , avec l'espoir que la famille du jeune homme disparu l'an dernier, se sente soutenue et comprise.
Bien amicalement . Bon été!   J.B
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E
Ce témoignage est émouvant. Waël était de passage et on peut alors croire qu'il est vivant. Comme le dit un philosophe, c'est la Vie invisible qui est réelle et non pas celle qui se montre.
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E
Tu parles d'expérience, puisque Robert nous a quitté 3 semaines avant Waël. Je garde un souvenir ému de ses derniers mois où, en dépit du recroquevillement que provoquait la maladie, sa présence remplissait d'une très grande douceur tout l'appartement. Il devait faire son propre travail de deuil avant de vous quitter et, par quel mystère, je ne le sais, vous laissait imaginer ce qu'allait être sa nouvelle vie. Je peux témoigner de quelque chose d'assez extraordinaire. Comme tu le dis si bien, il est dans la lumière du matin...
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M
Je prépare ma valise, mais voici quelques mots "spontanés" puisque je t'ai promis de participer : Tout de suite après, on est comme condamné à "travailler" avec les objets abandonnés, inutiles, jusqu'à ce qu'ils trouvent leur place, sans en faire des reliques ou des pièces de musée :  Les agendas remplis année après année des rendez-vous, des rencontres et obligations. La lettre datée de quelque 3O ans auparavant qui semble transmettre un message pour aujourd'hui. Cette musique... Ce lieu qu'il aimait. La montre ? La casquette ? Le blouson ? On donne, on garde, on jette... Le tri aide à avancer, à faire de la place pour l'avenir. Il y a ces démarches administratives qui bouffent la tête mais captent un moment l'attention. Au silence du cimetière, l'entretien de la tombe donne l'impression de "s'occuper encore de lui..."Il y a les "signes" que l'on attend, que l'on guette et dont on n'ose à peine parler, mais qui peut-être sont là ? dans une bonne nouvelle ou dans étape franchie avec succès, dans un surcroit d'énergie un jour difficile,  dans la lumière du matin. Ce ne sont que quelques mots rapides après la lecture de vos textes. Merci  et à bientôt !
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E
Je ne veux pas trop interférer sur les interactions entre intervenants. Pour moi je suis sensible à ce que tu dis sur la trace qui donne sens au devenir des hommes et je suis d'accord sur le danger d'une notion univoque, lorsqu'on parle du travail de deuil.
Ceux qui sont concernés de près semblent plus sensibles à une présence personnelle avec beaucoup de nuances...
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Y
C'est un sujet délicat et il est bien délicat d'y répondre selon sa situation personnelle et la situation de celui qui lit la réflexion d'un autre dans une situation toute personnelle et toute autre.Il faudrait que je relise le texte lui-même car il est assez complexe et d'un ton très personnel qui impose le respect.    Cependant pour ne pas répondre sur le texte lui-même mais sur la question du travail de deuil, je dirai que la question du travail de deuil quand j'entends l'expression à la radio ou à la télé, ça me hérisse le poil. Ca devient une expression formatée; et j'ai l'impression que, comme la question est posée par l'interwieuver à la personne qui vient de subir un deuil, souvent alors tragique, on l'invite à rentrer dans un modèle de réaction qui me semble un peu comme un viol. Comme si on l'invitait à rentrer dans un scénario, où les rebondissements de l'enquête, et donc du film exploitable par les médias, à besoin, pour intéresser le spectateur ou l'auditeur, de la réaction émotionelle convenue, mais formulée dramatiquement, de la personne concernée. Est-ce que maintenant qu'on a retrouvé l'avion, maintenant qu'on a retrouvé un certain nombre de corps, maintenant qu'on a retrouvé la boite noire, maintenant qu'on connait l'assassin, maintenant que l'assassin a été condamé, maintenant que l'assassin est décédé, etc, etc vous allez pouvoir commencer votre travail de deuil. Ca me parît indécent.    Est-ce que cette expression univoque convient bien à chaque décès d'un être proche. Est-ce bien toujours un travail et que veut dire cette expression qui renvoit à la notion de labeur, de fatigue, mais aussi de récompense. Tout travail  mérite son salaire. Ca me paraît un peu obscène.Ceci dit, le texte  lui-même me paraît bien à l'opposé de ce que je viens de dire, et c'est pour cela qu'il m'a touché.Par ailleurs personnellement, si j'ai connu des gens, des proches, qui sont maintenant décédés, voilà bien longtemps que ça ne m'est pas arrivé, et je n'ai pas vécu parmi mes proches de décès autres qu'imputables à l'âge. Je ne sais nullement comment je réagirai dans des circonstances plus graves, plus bouleversantes ou plus proches. Je pense que je haïrai le tapage et que la présence discrète d'amis qui par petites touches discrètes et diverses referaient du sens serait le meilleur environnement. Mais enfin je n'ai guère le droit de pérorer sur des questions que je ne connais pas.     Un décés pose plusieurs questions, sur la personne qui est décédée, sur la situation nouvelle créée par son départ, sur la relation qu'on a eu et qu'on a désormais avec elle, sur la mort en général, et sur la sienne propre.La mort est d'une extrême banalité et toute vie est mortelle, sans exception. Platon, Alexandre le Grand, Napoléon, Beethoven, Mozart, Gandhi et tant d'autres ne sont plus là. Et ce n'est pas près de s'arrêter.    Mais le jour où ça nous arrivera, on ne sera plus là pour en parler. Combien auraient voulu au moins assister à leur enterrement. Et après? Ca reste un peu mystérieux. Les religions, les philosophies, les récits personnels extraordinaires, les retours de presque l'au delà, les mythes, les contes, les peintres et les musiciens,  les certitudes croyantes et athées, la résignation ou l'humour, ça ne nous éclaire pas beaucoup, même si ça aide.La vie laisse une trace, un certain temps. Je me souviens assez peu de mes grands parents. Plus loin, je n'ai pas de souvenirs personnels. Mais, grâce à des manuscrits, conservés par mes prédécesseurs, j'ai quand même une certaine image d'un lointain Montigné, maire de la petite commune de La Bouexière pendant la Révolution Française (commune où est né aussi mon père), comment il a géré cette période de transition historique, là dans son bled. Toutes ces petites ou grandes traces, c'est ça le plus important et qui construit le sens du devenir de l'humanité. Responsabilité et humilité. Combien de regrets éternels sur des tombes complètement abandonnées.   Après la mort, la vie continue pour les autres. Aussitôt après, cela dépend. Ca peut-être un coup de tonnerre, la disparition elle-même ou  ses conséquences, ou quelque chose d'assez paisible, comme un départ riche de la paix construite par toute une vie (je pense à Jean Pierre Lanvin), ou une chose attendue après de trop longues souffrances qui ont comme terni une vie ma foi plutôt joyeuse. Mais ce que j'appellerai cette humiliation de la longue maladie, je pense que ça a aussi un sens. Et il y a aussi des morts qu'on attend, si j'ose dire, morts de tyrans, bourreaux, monstres dévastateurs. Pourtant, je me suis toujours étonné, à ce propos, fes regrets que tel ou tel soit mort avant d'avoir pu être jugé. Je ne sais pas ce que ça veut dire.   Et puis après, la vie continue. C'est peut-être, ça le travail de deuil. Les générations futures demandent notre présence. On trouve de nouveaux repères, ou on continue à vivre ses anciens repères, ou un peu les deux. Le défunt est plus ou moins là. On se rappelle les bons moments, ou les plus difficiles. On nuance. On est content d'avoir vécu ça ou ça avec lui. On se rappelle ce qu'il nous a appporté. On ne veut pas que ça se perde. On se sent responsable de continuer à faire vivre telle ou telle valeur. Ca dépend des cas.    Il est mort, il n'est plus là. Mais pour d'autres, il est toujours là. Pour XXXX, je ne la nommerai pas, bien qu'elle n'ait pas vécu toujours des relations très harmonieuses avec sa mère, mais dont elle admire le courage tout au long d'une vie difficile, elle sent, de temps à autre, au sens strictement olfactif, une bonne odeur inconnue dans la maison, et elle sait, sans la moindre hésitation, que c'est sa mère. Elle n'est guère portée pourtant sur l'ésotérisme. Sans parler de tant de récits qu'on ne peut guère mettre en doute.   Voilà quelques réflexions plus ou moins décousues provoquées par ton, votre texte.. Je ne pense pas que cela ait une relation avec le blog. C'est plutôt interpersonnel. A toi de voir. Robert est mort il y a un an. J'envoi un petit mot à Mireille, et peut-être ces quelques réflexions
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H
Merci de ces réflexions sur le travail de deuil. C'est un beau texte, trèstouchant.
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E
Ce que tu dis est très beau : "Celui qui est parti est en fait présent à nos côtés à chaque instant et même bien plus présent qu'avant".
Mohamed va lire les commentaires mais il n'est pas très habitué à la technique du blog. Il sera très heureux de voir ce que tu as dit mais ne t'étonne pas s'il ne réagit pas ici.
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G
Je suis émue par la douleur qui touche ton ami Moamed que j'ai eu l'occasion de renconter chez toi.Tu nous demandes de réagir à cette expresion que l'on entend souvent "Faire le deuil". Seul le temps qui passe  le permet. Voir partir un être aimé c'est mourrir un à soi- même. Je me souviens avoir perdu 2O kg en huit jours quand mon mari a été tué. Cette douleur physique arrive à trouver son apaisement grâce à la certitude que l'Etre qui est parti est en fait tourjours present là à nos côtés à chaque instant et même souvent bien plus présent qu'avant.Le OUI qui  pour moi est le plus beau mot de la langue française prend ici tout so sens.OUI j'accepte d'être tout petit face aux événements qui nous gouvernent.OUI j'accepte d'être très grand parce que la vie est là et que  j'en fais encore partie Une simple petite goutte de d'eau, mais qui avec toutes les autres fait le plus beau des océans.Voilà ce que je pense de l'absence et que tu peux transmettre a ton ami avec l'assurance de mon union dans sa souffrance.
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