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3 juillet 2007 2 03 /07 /juillet /2007 04:43

 

Roger van der Weyden


Réflexions sur le travail de deuil

Waël est mort, dans la fleur de l’âge, il y a une année. Il avait 23 ans et était le fils de Mohamed (Libanais) et de Chantal, le frère de Marwan, Soël et Yanis.  Nous pensons que ce cas est susceptible d’éclairer une réflexion sur le travail de deuil, qui est aussi relecture de la vie du disparu. Aucune mort ne ressemble à une autre, chaque mort est particulière. Mais ce qui est singulier porte la marque de l’universel et peut nous introduire dans une parole, à multiples facettes et sans cesse reprise par d’autres, parce qu’elle fait circuler le sens sur un sujet qui interroge tout homme quel qu’il soit.

 

  Il était de passage

Waël, en arabe, veut dire le demandeur d’asile, le voyageur. Dès son entrée dans l’existence, cet enfant semblait venir d’ailleurs et aller vers un ailleurs. Il est né dans un taxi. Son itinéraire évoque le superbe conte arabe, intitulé Le secret. Sur les marches d’un grand palais, un mendiant, nommé Ayaz, venait quotidiennement quêter sa nourriture et méditer sur les grands problèmes du monde. Mahmoud, un souverain plein de puissance, finit par le remarquer. Il trouve cet homme hors du commun : ses yeux renvoient au mystère de la vie et ses paroles sont toujours empreintes d’une grande sagesse. Sans prendre conseil, le roi en fait son premier conseiller et son plus grand ami. Toute la Cour est en émoi. De son côté, le grand vizir est sur ses gardes et fait surveiller cet homme étrange. Tous les soirs, dans un sous-sol, le mendiant promu maintenant aux plus grands honneurs s’enferme à clef dans une chambre basse. Il s’agit sans doute d’un espion qui complote avec des étrangers. Pourtant confiant, le souverain finit par prendre peur. Un jour, alors qu’il sort de sa chambre basse et referme la porte à clef, le premier conseiller se trouve nez à nez avec le roi, accompagné du grand vizir : il lui intime d’ouvrir la porte. Non c’est impossible. « L’espion » résiste, se cabre et, dans son énervement, finit par laisser tomber sa clef. Le vizir la ramasse et ouvre lui-même la porte. Mais quelle surprise ! La pièce est vide. Seuls pendent au mur un manteau rapiécé, le bol du mendiant et le bâton pour la marche. Alors, parlant avec autorité, Ayaz s’écrie, en s’adressant au souverain : « Ici est le royaume des pèlerins perpétuels, tu n’avais pas le droit d’y entrer ». Mahmoud alors s’abaisse devant son serviteur et baise le pan de son manteau. Tout est remis en ordre. Chacun retrouve sa véritable place. L’homme authentique n’est pas celui qui est installé dans l’existence, mais celui qui est toujours de passage pour pouvoir donner sa place à l’autre.

 

   Sans même bien le comprendre, c’est ce que faisait Waël. Jeunes et moins jeunes se sentaient bien avec lui, comme s’ils retrouvaient leur assise. Mieux encore, il avait choisi de se spécialiser dans la restauration et l’hôtellerie et là, il prenait plaisir à placer ses hôtes de passage. Et, très peu de temps avant sa mort, il a démoli le mur de sa chambre pour donner plus de place à l’espace familial, se contentant du salon pour passer ses nuits écourtées.

Ses passages brefs étaient des rencontres intenses

Ses passages étaient toujours de courte durée. Il arrivait fréquemment avec des cadeaux. Quelques jours avant sa mort, il a offert un vélo à son petit frère Yanis pour qu’il puisse continuer le voyage, et à toute la famille il a laissé le certificat de son bac pro qu’il venait de réussir. Il fallait qu’il puisse partir sur une réussite. En poussant la porte, il ouvrait l’espace de la gratuité pour que la rencontre se fasse dans le plaisir et la joie et il s’en allait rapidement  frapper à d’autres portes. Aujourd’hui encore les jeunes gardent un souvenir ému de ces rencontres intenses.

 

Juste avant de partir : « J’ai confiance en la vie »

Et puis la mort est arrivée sans crier gare : des maux de tête, le diagnostic d’une tumeur très grave au cerveau. On s’interroge sur l’opération. Un grand chirurgien consulté ne cache pas les risques avec des séquelles très importantes. C’est Waël qui a le dernier mot. Il donne carte blanche à la médecine en disant à son père : « J’ai confiance en la vie ». Inconsciemment, il se sent pourtant condamné : il demande au chirurgien s’il peut fumer. Il a droit à quatre cigarettes, pas plus : assez pour qu’une des facettes de la vie puisse partir en fumée. Sur le billard, l’homme de l’art fait tout son possible mais l’opération échoue. Quelques jours de réanimation, juste le temps, pour la famille, de se préparer au départ.

 

  Tout s’échappe et la découverte de sa propre fragilité

Waël a joué sa partie jusqu’au bout. Il reste aux proches à jouer la leur. Qu’est-ce qu’ils vont faire de la mort ? Ils ne le savent pas encore car, pour le moment, tout s’écroule. Ils n’ont plus d’assise. Avec le vide, c‘est la douleur qui s’installe. Les ambitions humaines apparaissent bien puériles maintenant. Souveraine pour un temps, la mort est un juge sévère. La toute puissance s’efface sous son regard hostile. Sans crier gare, à la moindre évocation de Waël, voici que les larmes surgissent chez ceux  que l’on croyait forts. Il n’est plus de courage qui vaille : les plus braves expérimentent la fragilité humaine. Mais bizarrement, c’est à travers elle que la vie tente de trouver un nouveau sillon.

 

    On peut intérioriser la mort mais on ne peut pas faire le deuil de la vie


Chacun y  va de son couplet sur le nécessaire travail de deuil, les sages, les psychologues, ceux qui croient être bien informés. Mais qu’est-ce que le travail de deuil ? Sans doute faut-il prendre de la distance par rapport à ce qui est arrivé. Peu à peu, bon gré mal gré, certains essaient d’apprivoiser la mort. Jusqu’ici elle restait extérieure, et voilà qu’elle est entrée dans la maison. Maintenant, elle fait partie de l’existence quotidienne : elle vous suit dans votre travail, dans vos voyages, le jour, la nuit. Le problème essentiel c’est sans doute de l’intérioriser suffisamment pour la mettre au service de la vie.

En intégrant la mort, je finis par intérioriser aussi celui qui est parti, comme s’il faisait partie de moi. Mais, au fait, il reste encore un autre, que le temps n’arrive pas à dissoudre tant il a été pétri de vie dès son origine. Tout me parle encore de lui. Plus qu’un souvenir, il est là comme une question et comme un questionneur. Mais est-ce bien raisonnable ? Sous la force de la raison raisonneuse et des raisonneurs, je finis par fermer mon oreille et enterrer la question sans oser, pour le moment, enterrer le questionneur.

 

Tout reconstruire de l’intérieur

Détournant mon regard de l’autre, me voilà mis pied du mur. Ma maison du dedans est détruite : il me faut la reconstruire. Elle n’était donc pas si solide pour n’avoir pas su résister à la tourmente. Ma maison extérieure, la maison des apparences, est toujours là mais elle s’est transformée en tombeau. Comment resurgir de la tombe où la mort d’un autre a fini par me plonger ? Il y a en chacun une voix intérieure ; elle frappe à la porte de mon écoute pour m’ouvrir à une nouvelle vision du monde. On dirait qu’elle vient d’ailleurs, comme une source qui surgit tout à coup de la montagne. C’est avec elle que je vais  travailler pour  élargir mon horizon jusqu’ici trop étroit.  Peu à peu les frontières obscurément humaines, qui enferment le réel, finissent par craquer, comme si l’essence des choses se révélait et me faisait percevoir des liens que j’ignorais. Je découvre l’étoffe du monde où des mains invisibles tissent, en même temps, du concret très particulier et du sens universel. Finalement la mort a réveillé l’esprit, qui est en train de reprendre vigueur.

 

   Sous l’élan de la mort, la vie acquiert un prix inestimable

Remise à sa place, la mort se transforme en élan, qui donne du poids aux choses et un prix inestimable à la vie. Celui qui est atteint d’une maladie grave sait que chaque minute, chaque jour, chaque mois gagné, est un nouveau cadeau que lui offre l’existence. Ainsi le passage par la mort d’un proche finit par élargir le regard : elle fait percevoir que la vie est un don sans cesse renouvelé, qui ne peut avoir de prix tant il donne accès à un nouvel espace de gratuité. Un voile se déchire mais pas complètement. Le mystère nous fait signe mais il reste entier : le don est de plus en plus visible mais où est le donateur ?

 

  L’expérience de la fraternité

Quoi qu’il en soit, l’universalité du don me rend proche de tous les autres hommes. Décidément nous sommes tous frères. Même disparu, Waël  se révèle en chacun d’eux, comme le sourire de la Vie, qui a fait de la mort sa complice indispensable. Sa propre disparition en vient à révéler le mystère de la vie elle-même. Comment ? A chacun d’y répondre car le mystère ne peut avoir ici de réponse toute faite : il interpelle chaque homme comme un sujet irremplaçable si bien que les réponses ont besoin d’être multiples pour pouvoir se compléter les unes les autres et entrouvrir la fenêtre de la vérité.

 

  Il faut écouter ceux qui disent qu’il est vivant

Certains expriment leur réponse. Parlant sous l’impulsion d’une expérience intime, ils disent que Waël est vivant, non pas comme chacun d’entre nous, mais sous une autre forme qu’ils sentent bien réelle. Ils ont besoin de parler de lui. Mais les autres veulent tourner la page et refusent de s’engager dans un tel dialogue, sous prétexte qu’ici le travail de deuil n’est pas encore achevé. Et s’il était déjà dépassé ? Dans sa vie et dans sa mort il semble que Waël a contribué à donner à ceux qu’il a connus leur véritable place. Pourquoi  refuser de lui ouvrir la sienne, si la Vie l’a réellement transformé ? Peut-être pourrait-il aider certains d’entre nous à poursuivre leur route ? Mais alors il convient d’écouter ceux qui disent qu’il est vivant pour ouvrir en chacun la voie de la parole vers un peu plus de vérité.

 

   

Mohamed DIAB

 Etienne DUVAL

 
Le 2 juillet 2007

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Published by Duval Etienne - dans mythesfondateurs
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Sarah 30/09/2007 01:58

A Mohamed
Tu vois Mohamed, certaines lettres sont des bouteilles à la mer. Elles flottent longtemps au gré des vagues, espérant un lecteur improbable. Et puis un jour, un inconnu les trouve et leur donne un sens différent. Alors tout change : bien sûr, on aurait voulu un autre destinataire, une autre histoire, mais finalement, on se dit que le hasard n’a pas trop mal fait les choses. Il s’arrange toujours pour que les mots ne se perdent pas.
Un matin, en passant sur la plage, j’ai remarqué une lettre. J’ai vu qu’elle portait les stigmates d’une violente tempête, celle qui avait agité son auteur. Certains caractères étaient presque illisibles, comme noyés par l’eau et le sel. Immédiatement, j’ai refusé de me résigner. Je me suis dit qu’il y avait forcément un moyen d’en percer le mystère. J’ai donc pris la feuille, et pas à pas, je me suis mise à déchiffrer. En fait, je connaissais déjà l’auteur. C’était toi. Cette lettre avait seulement jeté des ponts entre nos cœurs blessés.
Quelques mois auparavant, je t’avais écouté me parler du drame déchirant que tu venais de vivre. Dans ma courte existence, la douleur ne m’avait guère épargnée. Elle avait aussi éprouvé durement plusieurs de mes amis. Je croyais ainsi la connaître, en avoir mesuré toute l’amplitude. Mais je dois dire que le destin m’a recadrée. Tu avais perdu ton enfant chéri ; je n’étais qu’un témoin de plus, impuissant et rempli d’humilité. Je n’avais jamais été confrontée à une souffrance telle qu’elle m’habitait sans m’appartenir complètement. La tristesse absolue, voilà ce que je découvrais, ce qui faisait peut-être la spécificité de ce chagrin là.  Pourtant, tu n’as pas voulu t’y enfermer. Quand tu as su ma part de malheur, tu t’es reconnu. Tu as pris ma main. C’était un peu celle de Waël, que tu cherchais désespérément. Je le sais maintenant : il ne voulait pas que tu la lâches. Voilà pourquoi nos routes s’étaient croisées. Avec Maman, ils s’étaient concertés et elle lui avait soufflé cette phrase qu’elle adorait: « Le hasard est le chemin que Dieu a emprunté pour voyager incognito »…
Au fil des mois, nous avons donc marché ensemble ; j’ai vu la vie résister en toi avec la force d’un héros, tes silences se transformer, ne plus traduire seulement l’absence, mais le chemin des mots pour l’adoucir, prêts à renaître sur tes lèvres. J’ai vu tes repères se déplacer, ton bonheur rejoindre l’essentiel.
Un soir, tu as souhaité que je sois ce promeneur sur la grève, à même de recevoir, éventuellement de comprendre. Tu m’as confié les mots pour Waël, barricadés au fond de ton cœur. De manière implicite, tu m’as demandé à cette occasion d’occuper plusieurs places,  celles que successivement, j’avais prises à tes côtés depuis le début de l’épreuve. Au cours de ces semaines, je suis devenue un peu la mère dont j’avais tant manqué. J’ai eu envie que tes confidences trouvent un écho pour que le sens remplace le vide. J’ai senti la douceur et la compassion m’envelopper, l’humanité en moi grandir à la vitesse d’un ouragan. J’ai posé sur toi un regard bienveillant, protecteur, soucieux de t’éviter mes erreurs sur le parcours chaotique du deuil. Parfois, j’ai eu peur que tu t’égares, tenté de fuir une peine trop accablante. Avant tout, j’ai voulu éloigner la solitude : pour l’avoir fréquentée en de telles   circonstances, j’en connaissais les ravages.  Heureusement, Waël a fait en sorte d’organiser ton entourage. Il t’a aussi laissé un magnifique cadeau, la force de survivre à son absence : s’il a pu te consoler, c’est qu’il tenait de toi cette énergie et tout l’amour qui fait rester debout. Avant de partir, il t’en a fait don, comme un retour aux sources ; il savait que l’amour ne meurt jamais…
Ce royaume est désormais le tien. Peu à peu, je le vois s’épanouir, à la manière d’une fleur au printemps.  Un jour, tu m’as ouvert la porte. Tu as dit à quelqu’un : « je n’avais pas de fille et j’en ai adopté une. » Dans la chaleur ton foyer, j’avais trouvé une  nouvelle place. Je m’y suis blottie ; la joie m’a transportée. Tu avais deviné mes manques. Tu étais le père rêvé : affectueux,  fondamentalement doué pour le bonheur. En somme, tout le contraire du mien. Alors, je sais à présent que Waël est fier de toi, d’avoir eu jusqu’au bout ce Papa, qui par crainte de s’effondrer, a préféré se taire. Tu ne peux pas imaginer cette chance pour un enfant : se sentir soutenu par des parents adultes…
Si je te dis cela, c’est que j’ai à peu de choses près l’âge de ton fils, un âge où nous avons encore besoin de compter sur nos parents, surtout dans la difficulté. Pendant que tu  écrivais la lettre, je me suis surprise à sourire deux ou trois fois. En réalité, mon sourire était celui de Waël. Il était amusé de voir son père s’inquiéter parce qu’il risquait de prendre froid.. Devant tes reproches à propos de ses retards, il se disait que décidément, tu étais incorrigible. Je crois qu’il voulait aussi de te dire de lui faire confiance, tout simplement.
Dès lors, nous saurons pourquoi Yanis ne voit pas son étoile dans le ciel. Toutes les étoiles sont Waël, sur les sentiers que nous traversons. Il suffit d’ouvrir les yeux.
Notre rencontre en est une. Elle brille de tout son éclat, et à la jonction de ses branches, se lient  nos héritages : l’amour que Waël et Maman nous ont donné, les manques, la trace de leur personnalité devenue un peu la nôtre,  Rien ne s’est finalement perdu, chaque chose a retrouvé une place, telle une  boucle revenue à son point de départ.
Avant de terminer, je voudrais te dire merci de m’avoir confié Waël : en me parlant de lui, tu m’as offert, ce qu’il était, la joie, la jeunesse, la vie. Dans dix, vingt ou trente ans, tu pourras toujours m’en parler  et j’essaierai d’être la même, solide malgré les fêlures.
En attendant, je te souhaite tous les signes, qui de l’absence, font naître la lumière dans la nuit…

 
Sarah
 

Ton papa, Mohamed 30/09/2007 01:50

Le 28 août 2007
 

Bonjour Waël, mon filston.
J’ai eu du mal à t’écrire, et pourtant, j’ai reçu des témoignages de beaucoup d’amis. Comme tu disais toujours, c’est formidable d’avoir les amis…
J’ai essayé à plusieurs reprises de t’adresser cette lettre, mais à chaque fois, je me heurtais à la même difficulté, celle de trouver les mots.
Depuis le 16 juillet, je n’ai pas eu le temps de te dire tout ce que j’ai pu vivre et ressentir pendant ces jours à l’hôpital, et surtout quand le médecin m’a annoncé le diagnostic. Je voulais te dire combien pour moi, ce fut un désastre. Mais tu sais, j’ai toujours cette fâcheuse habitude de faire semblant d’être heureux… Je voulais te parler mais je n’ai pas pu. J’ai cherché à te consoler de manière indirecte, et en fin de compte, c’est toi qui m’as consolé…
16 jours les plus longs de ma vie ; c’était vraiment un enfer. Je connais au centimètre près le trajet de mon bureau à l’hôpital, les odeurs, la chaleur, la clim dans ta chambre. Ta mère a voulu à tout prix que le chirurgien te dise la vérité sur ton état. Tu imagines, filston, nous nous sommes bien disputés : je ne voulais pas que tu saches immédiatement ta condamnation, et d’ailleurs, depuis cette date, je hais le terme « condamner ». Mais finalement, j’ai accepté parce que tu m’avais dit un jour qu’il ne fallait jamais fâcher la Mamma, qu’il fallait la laisser faire …. Le soir même, tu m’as appelé. J’ai senti que les choses avaient été dites, que tu étais informé de ce qui t’attendait. Je n’ai pas pu m’empêcher de te rappeler que j’avais gagné beaucoup de batailles dans ma vie, mais que ta guérison, ce serait ma grande bataille, la plus grande de toutes et je t’ai promis de la gagner…
Que te dire encore ?
Nous sommes allés sur ta tombe le 28 avec Maman. Quand je la regarde assise là, près de toi, j’ai toujours l’impression qu’elle est ailleurs. Elle a coupé le roseau que j’ai planté il y a peu de temps, tout en répétant : « j’ai peur que tout le monde oublie Waël, que dans quelque temps, on ne se souvienne plus de lui ». Je ne sais pas si elle s’adressait à moi ou elle-même ; c’était plutôt une sorte de monologue. Elle disait que chaque année pour ton anniversaire, il faudrait organiser un repas.
Ah oui, j’allais oublier de dire qu’il y avait beaucoup de fleurs et deux coccinelles. J’ai toujours été curieux de savoir si tu avais une copine. ça m’a fait plaisir de voir que sur la tombe, avec des petits cailloux, elle avait écrit : « tu me manques énormément. » Désormais,  je pourrai retrouver quelqu’un de vivant qui me parlera de Waël.
Après ton départ, un ami a insisté pour que j’aille voir un psychiatre. J’ai longtemps hésité mais je me suis dit que ce serait aussi bien que je puisse dire à quelqu’un ce que je ressentais : j’avais envie de parler de toi à d’autres. En plus, il y avait peu de lieux où je pouvais partager ça. C’est comme si ceux qui perdent un proche devenaient contagieux… Tu sais, ça n’a pas été très long. J’ai eu quatre séances avec ce médecin. J’ai rarement rencontré des personnes aussi humaines. Je lui ai raconté que lorsque tu venais à l’hôpital après l’accouchement de Latifa, tu ramenais tous les jeunes du quartier. Il a répondu : « il vous ramenait la famille » Puis il a pensé qu’il valait mieux arrêter ces séances. Il a pris soin de me préciser que sa porte serait toujours ouverte, mais que je souffrais tout simplement parce que je faisais mon deuil, et selon lui, cette douleur était objective. Je l’ai donc quitté en me demandant toutefois quel était ce deuil, de quoi il s’agissait exactement.  Je ne sais pas qui a dit : « ce n’est pas moi, c’est quelqu’un d’autre qui souffre. Autant de douleur m’aurait été insupportable » Voilà ce que c’était : un chagrin intolérable.
Dis-moi s’il fait chaud chez vous là-bas, dis-moi s’il fait froid. Comme toujours, tu sors sans ton pull. J’ai peur que tu aies oublié les décorations de Noël, mais je sais que tu n’oublies jamais l’argent de poche de ton frère Soël. Fais-moi plaisir, passe un coup de fil à Marwan à Paris. Il est toujours content de t’entendre. Si tu as le temps, achète le CD de Jacques Brel « Ne me quitte pas » à Maman.
Est-ce que tu sais ce qu’est l’absence, mon fils ? Cet instant où on attend le prochain train lorsqu’on a raté  le premier, cette déception d’être seul et de voir les autres partir. C’est le souvenir des moments où on se promenait sans que jamais, tu lâches ma main. Cette main, je la ressens toujours, je la cherche quand je prends ma voiture, dans mon lit quand je dors. L’absence, c’est quand les choses ne sont plus là mais qu’elles sont aussi présentes. La douleur, c’est quand les larmes sont plus profondes que nos yeux. Elle devient plus forte quand elle disparaît. C’est ce vide là qui est douloureux : faire le deuil de ta main, de ton sourire, de ce que nous avons dit et partagé, des projets d’avenir restés sans suite…
Tu sais, en regardant la photo que nous avons prise pendant les vacances au Portugal, je m’aperçois maintenant d’une chose : tes yeux partaient déjà vers un ailleurs, lentement mais sûrement.
J’ai oublié de te dire que Yanis a du mal à identifier ton étoile dans le ciel. Il ne comprend pas mais il demande : « Laquelle est Waël ? » Aujourd’hui,  il est rentré  en moyenne section ; il est fier. Il attend impatiemment de grandir pour monter sur le vélo que tu lui as acheté.
Au fait, je voulais te poser une question : Sarah m’a demandé si tu avais eu le temps, l’occasion de rendre visite à sa mère. Je sais que tu n’aimes pas bien les visites officielles mais tu pourrais quand même passer la voir, et si tu pouvais aussi nous donner des nouvelles de Damien…
Tu m’as confié beaucoup de choses, tu m’as parlé de tes amis, de tes voyages, des enfants que tu voulais faire. Tu disais : « une grande famille, je ferai une grande famille. »
Ne fais pas comme d’habitude :  tu pars pour deux jours et tu reviens trois semaines après. Continue à nous donner un peu de tes nouvelles. Je t’attends fidèlement à la porte. Il suffit de frapper. Tu peux aussi m’appeler. On prendra  un dernier verre et on pourra de nouveau se séparer.

Papa 

Etienne 28/08/2007 22:09

Merci pour cette consonance !

L.Marmilloud 28/08/2007 22:07

C’est étonnant : pas plus tard que ce week-end, nous nous interrogions une nouvelle fois en famille sur l’expression « travail de deuil ».  Ce qui est sûr, c’est que la mort d’un proche nous travaille…  j’ai aimé trouver dans votre papier cet axe de réflexion : on intériorise la mort mais on ne peut pas faire le deuil de la vie.

Etienne 12/08/2007 10:20

Je viens de lire avec un grand plaisir le texte de Sarah, si profond et si poétique en même temps. Je me suis arrêté sur le deuil nécessaire de soi-même pour faire surgir l'autre que je suis aussi et maintenir ouverte la place du manque, qui me rend plus humain... Merci pour toutes ces pensées qui nous font vivre au-delà de la mort.

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