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6 juin 2009 6 06 /06 /juin /2009 08:05

Comme nous l’avons déjà vu dans le texte précédent, Les Mille et Une Nuits sont un chef d’œuvre de la littérature mondiale. En utilisant des contes d’origines multiples, Chahrazade tente de guérir le roi qu’elle vient d’épouser. Elle invente, à sa façon, une cure analytique pour le sauver de la violence qui l’a poussé, jusqu’ici, à faire tuer ses femmes, dès la fin de leur première nuit de noces. Mais il y a ici plus que la psychanalyse d’un roi : l’ambition de ce texte magistral est d’opérer une psychanalyse de la culture. Si le monde va mal, c’est que la culture elle-même est malade. Quel est donc ce mal qui la ronge et qui risque de conduire les hommes à leur perte ?

 

Un mensonge sur la femme

Le mal qui ronge la culture est constitué par un mensonge sur la femme. Elle est présentée comme celle qui séduit et trompe l’homme. Autrement dit, c’est la séduction mensongère qui caractérise la femme et cette assertion est elle-même un mensonge, qui a des conséquences désastreuses. Pour faire comprendre comment on en est arrivé à une telle situation, l’histoire intitulée Le troisième frère du barbier compare, sans le dire, les femmes à des aveugles, évoquant ainsi le voile qui recouvre leur visage. L’aumône qu’elles reçoivent est le signe du don de la vie, qu’elles acquièrent du ciel et qu’elles sont chargées de communiquer aux êtres humains. D’emblée, elles sont dans l’économie du don. Mais l’esprit malin pousse un homme à s’approprier ce don, comme s’il lui appartenait de droit et à passer ainsi de l’économie du don à un système basé sur l’appropriation. Il se fait passer pour un aveugle, s’introduit subrepticement dans leur maison et apprend où est caché le trésor.  Il va tout faire pour en  récupérer une partie en trompant la foule et les juges eux-mêmes, qui lui donnent raison. Ainsi à l’origine du mensonge sur la femme est révélée l’envie, qui nie l’autre  et pousse à s’approprier le bien d’autrui.

 

Le mythe falsifié

Le mythe a pour fonction d’ouvrir les hommes à l’ordre symbolique, où règne la tension du paradoxe, qui permet aux hommes de se constituer comme sujets. Lorsqu’ils jouent sur des rapports de force, qui visent à la domination de l’autre, les hommes vont s’efforcer de faire passer dans le mythe leur point de vue particulier. Dans Le second frère du barbier, on voit un glissement par rapport au mythe d’origine : l’esprit malin symbolisé par le serpent dans la Bible est incarné par la femme elle-même, séductrice et mensongère. C’est d’ailleurs ce glissement que veut effectivement révéler le texte. Le mensonge sur la femme est présenté comme une vérité première. Il est dans l’ordre des choses que la femme soit séductrice et mensongère.

Une telle distorsion est présente, pour une part, dans le texte lui-même de la Bible : c’est Ève qui se laisse séduire et présente le fruit à Adam. Peut-être la faute d’origine est-elle d’ordre culturel : goûter au fruit défendu consisterait à vouloir s’attaquer à l’ordre fondamental des choses. Autrement dit, elle consisterait à faire passer dans le mythe ce qui n’a rien à y faire, à savoir la conception de la femme séductrice et mensongère. Il est assez curieux que l’Église catholique ait cru bon, sans même se rendre compte de la portée symbolique de son geste, de définir le dogme de l’immaculée conception : la Vierge Marie, prototype de la femme, est sans péché à l’origine. La femme voulue par Dieu n’a rien à voir avec la conception que le mythe voudrait imposer en insistant sur la séduction et le mensonge.

 

Désordre et désymbolisation

Par les résonances que le mythe falsifié impose à l’imaginaire et à l’intelligence, le rapport homme/femme n’est plus vécu dans la tension qui favorise la constitution de sujets. Le désordre s’installe, les rapports de domination et de servitude finissent par s’imposer. Parce que la parole ne porte plus la confiance et la vérité, l’amour a du mal à trouver un espace pacifié. Les jalousies se multiplient à la Cour, entraînant tromperies et meurtres déguisés.

Par le jeu dynamique des rapports entre structures symboliques, le désordre contamine les relations sociales, suscitant confusion et rivalités diverses. Et le pouvoir lui-même en subit les conséquences négatives. Dans l’histoire sur Le second frère du barbier, le conteur associe le comportement du khalife et celui de la femme tentatrice, qui incarne l’esprit malin du serpent de la Bible. S’il y a un salut à chercher, il est surtout dans l’ordre de la culture.

 

L’action de la femme à travers Chahrazade

Directement en cause, la femme est concernée au premier plan. C’est d’abord d’elle que va dépendre la libération recherchée. A l’épouse qui trompe, Chahrazade va opposer la figure de la femme pure et fidèle. Aux mots mensongers, elle va substituer la parole de vérité qui guérit en rétablissant l’ordre symbolique. Elle est, par rapport au roi et à tous les hommes, comme une mère qui éduque de jeunes enfants en leur racontant des histoires. Il faut revenir à l’origine, traverser le mythe en sens inverse pour écarter le mensonge d’origine, qui le pervertit.

 

L’action de l’homme à travers Ghânim

L’action de la femme seule ne suffit pas. L’homme doit apporter sa propre touche. Dans le dernier chapitre des Mille et Une Nuits sur La force de l’amour, Ghânim, un jeune homme courageux, se trouve dans un cimetière à la tombée de la nuit. Il se réfugie sur un palmier, qu’il identifie inconsciemment à l’arbre de vie. Soudain, trois serviteurs, portant une caisse, se dirigent vers le palmier. Ils creusent, à son pied, un trou assez profond, déposent la caisse dans le trou et la recouvrent de remblais de terre. Apparemment ils n’ont pas la conscience tranquille et veulent à tout prix éviter d’être vus. Il n’en fallait pas plus pour attirer la curiosité de Ghânim. Lorsque les trois larrons ont quitté le cimetière, il descend de son arbre, gratte la terre qui recouvre le précieux dépôt et ouvre la caisse. Quelle surprise ! Une jeune femme superbe est là, profondément endormie. Déjà son cœur s’émeut à la vue d’une telle apparition. Petit à petit il ranime la jeune fée. Elle finit par ouvrir les deux yeux, tout étonnée d’être là. Son nom est Séduction : elle est la concubine préférée du roi.

Sans doute a-t-elle été victime de la jalousie d’une autre femme. Ghânim vient de déterrer la vraie femme qu’on enterrait vivante depuis de nombreuses générations. Elle a pour elle la séduction mais elle n’est pas dans le mensonge.

 

La vérité dévoilée

Ghânim héberge Séduction qu’il vient de sauver. Le roi l’apprend. Soupçonnant une tromperie, il fait tout pour reprendre sa concubine préférée et punir le coupable. Mais le coupable s’échappe. De son côté, la concubine n’oppose aucune résistance aux hommes venus pour l’emmener dans la grande Tour de la prison. Un soir, le roi s’approche de la Tour comme s’il voulait écouter son propre inconscient soigneusement enfermé. Il entend une voix : celle de la femme et plus directement celle de sa bien-aimée. Dans une grande complainte, elle clame son innocence et celle de l’homme qui l’a sauvée de la mort : elle était enterrée vivante et c’est Ghânim qui l’a rendue à la vie. Le roi est atterré : il se repent de ses actes et de ses soupçons et rétablit dans leurs droits et leur dignité la femme et l’homme qu’il croyait coupables. Plus tard, il apprendra comment Zoubayda, son épouse, a voulu se débarrasser de la concubine, qui lui faisait de l’ombre. Pour manifester sa bonne foi, elle avait même imaginé de construire un mausolée à l’intérieur du palais pour évoquer le souvenir de celle qui avait disparu. Il devenait ainsi manifeste qu’à travers Séduction, c’était la femme qui était officiellement enterrée.

 

L’entrée dans le pardon et la réconciliation

La vie allait maintenant pouvoir reprendre ses droits. Le dévoilement de la vérité sur la femme opérait progressivement une remise en ordre. L’amour véritable, dégagé de la peur et du soupçon, devenait possible. Séduction épousa Ghânim qui l’avait sauvée. La sœur de Ghânim devint la concubine favorite du roi et sa mère fut accordée comme épouse au vizir lui-même. De leur côté, les femmes réunies demandèrent la grâce de Zoubayda. Touché par le pardon, le khalife se réconcilia avec elle en la rétablissant dans toutes ses prérogatives à la Cour. Il accorda même à Ghânim la place de gouverneur de Syrie, devenue vacante.

En sortant du mensonge dans lequel elle avait été enterrée dès l’origine, la femme rétablie dans la dynamique du don pouvait permettre à chacun de retrouver sa véritable place. Cette pensée de grande ampleur semble nous concerner aujourd’hui plus encore que par la passé. Elle pourrait alimenter notre réflexion en cette période de crise. C’est peut-être dans le resurgissement de la femme libérée d’un mensonge imaginaire que nous pourrions changer de système économique, social et culturel…

 

Etienne Duval, le 3 juin 2009

 

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Published by Duval Etienne
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commentaires

Etienne Duval 01/08/2009 16:42

Avant d'être écrits, les contes, les textes sacrés ont été parlés. La femme n'était-elle pas celle qui apprend la langue maternelle aux enfants. Pourquoi ne l'aurait-elle pas appris à l'humanité tout entière ? Vous posez une question très importante. Mais peut-être y avez-vous répondu trop vite.

Collafarina 01/08/2009 16:08

Qui a écrit les textes sacrés, les contes etc : dans les temps anciens , seuls les prétres , les juristes avaient droit à l'instruction, les femmes ne devaient que faire des "fils". Et si ce dieu était une femme? aurait elle écrit les textes de la même façon?,Annick

Françoise Mozzo 25/06/2009 20:34

Ton texte m'a beaucoup intéressé ; pour moi, il fait écho à un livre que je viens de lire "l'infini dans la paume de la main" de Giaconda Belli , sorti en mars 2009 chez Acte Sud . Bonnes vacances .                                                 Françoise

Etienne Duval 20/06/2009 12:01

Merci Sylvie de tes remarques très pertinentes, qui aident à avancer dans la réflexion.De mon point de vue, le problème, ce n'est pas la séduction, mais c'est la liaison entre séduction et mensonge. D'ailleurs, dans le dernier chapitre des Mille et Une nuits, Ghânim, un des personnages importants, libère une femme (la femme symbolique) enterrée vivante et cette femme s'appelle Séduction, ce qui tendrait à prouver que la Séduction, en elle-même, n'est pas en cause : elle serait plusôt une qualité.Oui, on peut dire que l'ordre symbolique est celui de la vérité : il représente toutes les valeurs paradoxales qui sont à la base du langage (intérieur/extérieur, moi/l'autre, passé/avenir...). Le mythe est bien ce qui donne accès à l'origine et, en particulier, à l'ordre symbolique ou si l'on veut à l'ordre de la vérité. Si le mythe est falsifié, il sera beaucoup plus difficile d'accéder à la vérité. Il y a bien faute, mais ce n'est pas tout à fait celle que relève le mythe, avec l'idée d'une transgression de la femme, c'est plutôt celle d'avoir introduit dans le mythe quelque chose, qui n'avait rien à y faire (tout au moins dans l'interprétation des hommes) et qui rend plus difficile l'accès à l'origine et à l'ordre de la vérité. Là, on se hasarde sur un terrain périlleux, mais c'est peut-être le mérite de la psychanalyse de la culture opérée par les Mille et Une Nuits. Pour la lecture des Mille et Une Nuits, il faut savoir que c'est un texte crypté, qui, dans un premier temps, nous conduit à un registre d'interprétation où il ne faut pas aller. Par exemple aujourd'hui, nous allons interpréter, au café philosophique, le Troisième frère du barbier : il n'est pas évident de retrouver la femme sous la présentation de l'aveugle. En ce qui concerne les 9 parties, c'est un peu pour moi un garde-fou, qui me permet de respecter les oppositions fondamentales et de m'assurer de n'avoir rien oublié. L'analyse en 9 parties est précisément celle qui convient, de mon point de vue, pour les textes symboliques. Mais, c'est vrai qu'il ne faut pas en être esclave...

Sylvie Duval 20/06/2009 11:36

pardonne-moi de ne pas t'avoir répondu plus tôt, j'ai beaucoup de choses à faire en ce moment et je n'ai plus pensé à ton article jusqu'à ce que mes parents me demandent quel était mon avis...voici quelques remarques rapides, avant peut-être d'en reparler de vive voix:- ton article me convainc, si c'était encore nécessaire, que je dois absolument lire les 1001 nuits cet été! il est vraiment intéressant en effet de voir à quel point ces mythes, ou contes, remontent à la racine de la société patriarcale, qui est vécue comme "naturelle" parce qu'elle est le modèle de l'immense majorité de l'humanité, mais les anciens savaient qu'elle ne l'était pas, et qu'à sa racine se trouvaient des croyances, et comme tu le dis, des mensonges. L'idée que la femme est "la" séductrice est l'une de ces bases et résulte de l'appropriation par les seuls hommes de l'analyse et de la pensée sur le monde: la femme n'est séductrice que par le regard de l'homme (elle peut bien entendu exagérer sa séduction pour se différencier de ses semblables mais là n'est pas le propos), et elle est séductrice simplement parce qu'elle est femme. Ce regard masculin est négatif, et pourrait peut-être résumé ainsi: la séduction de femme est dangereuse car elle révèle la faiblesse de l'homme devant la féminité; cette faiblesse (qui n'est pas simplement celle du désir, mais celle du besoin qu'éprouve l'homme de la féminité - l'inverse étant vrai aussi) peut être vécue comme une offense à sa virilité. De ce point de vue, je pense qu'il serait intéressant de comparer les mythes grecs avec les mythes orientaux, qui prennent en compte la féminité et la reconnaissent implicitement (comme tu le démontres), et comme c'est aussi le cas de la Bible: les Grecs, eux, poussent, me semble-t-il, le mythe de la virilité (qui fonctionne en binôme avec celui de la séduction: séduire est la "force du faible") encore plus loin, puisqu'ils sont conduits à mettre en valeur la pédérastie et à nier les valeurs féminines: Athéna est une déesse guerrière, presque travestie en homme, et vierge. Les déesses "maternelles" sont toutes d'origine orientales. Mais là-dessus je peux me tromper, c'est juste une piste.- sur la notion de "séduction" tu devrais être plus clair justement: cette notion séduction = femme est vraie uniquement dans un regard purement masculin. Car la séduction implique une valeur négative: séduire, c'est tromper. D'ailleurs, on peut "séduire" quelqu'un sans être dans un rapport homme/femme, mais on reste toujours dans un rapport trompeur/trompé. ex: séduire le client.- sur l'articulation de ton texte: l'idée que le mythe est falsifié et doit donc en quelque sorte être purifié pour rétablir l'ordre symbolique mériterait une explicitation: l'ordre symbolique est-il celui de la vérité? comment le mythe rétablit-il cette vérité? je crois, si tu me permets, que ton explication en 9 points ne facilite pas toujours l'accès à des textes que, pour la plupart, nous n'avons pas (encore) lus: il faudrait peut-être adopter un plan en quelques parties (le mensonge dans le mythe, le rétablissement de la vérité) sinon on ne comprend pas (du moins je ne comprends pas bien) si le mythe intègre ce mensonge, ou s'il sert à le dénoncer. Mais après tout, les mythes aussi se contredisent.J'espère apporter quelque chose à tes réflexions. J'aurais évidemment beaucoup d'autres choses à dire, en particulier sur le Moyen Age et l'histoire en général, mais ce serait trop long, et peut-être trop général...à très bientôt j'espèrebises

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