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10 décembre 2008 3 10 /12 /décembre /2008 09:02


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Le maître du jardin, le rosier et le bouton de rose

 

Dans le grand livre du monde, il existe  un très beau conte arménien ; il s’appelle Le maître du jardin. Il va nous guider, pour découvrir le sens universel de Noël, au-delà même de la fête religieuse chrétienne. 

 

Le jardin et le rosier intérieur

L’homme possède un jardin intérieur, un tout petit jardin sans doute, mais qui contient l’univers en entier. Ici pousse un rosier extraordinaire. Il s’appelle Anahakan. Ce rosier est l’arbre intérieur de chaque homme, celui qui lui communique la vie et la mort. Il est en lien avec tous les rosiers du monde. Or, il est dit dans les vieux livres : « Sur le rosier Anahakan viendra la rose généreuse, celle qui donnera au maître du jardin l’éternelle jeunesse ». Depuis toujours les hommes aspirent à l’éternelle jeunesse. Ils sont rois mais ils sont aussi jardiniers. Les plus assidus s’enquièrent de l’expérience des anciens mais personne, jusqu’ici, n’a percé le secret pour faire pousser la rose de l’immortalité.

 

Le veilleur

Or, un jour, Samvel, après des heures et des jours d’intense méditation, pense qu’il peut découvrir le chemin de la rose. Il n’est en rien différent de chacun d’entre nous mais il a la volonté de nous ouvrir la voie. Il est sans expérience ; simplement il obéit à une impulsion intérieure. Elle le pousse d’abord à prendre la tenue du  jardinier ; peu à peu elle l’incite ensuite à devenir veilleur. Les savants, les personnes expérimentées se moquent de lui en disant : « Samvel est trop jeune : il lui manque la science du jardin ». Pour lui, la science du jardin consiste d’abord à veiller sur le rosier intérieur. Chaque jour, il l’ausculte, l’arrose, caresse ses feuilles, dépose du fumier près de ses racines : il l’entoure de bonnes pensées et écarte les idées mauvaises. Autour de lui, il installe le silence.

 

Le surgissement de la parole intérieure

La parole finit par émerger du silence. Elle sort du cœur de Samvel. Mais, ô miracle, le rosier lui répond. La Parole les enveloppe tous les deux, bienveillante et rassurante à la fois. Efficace aussi : de sa petite flamme, elle est prête à enflammer des forêts entières. Sous son apparence frêle, elle s’apprête à renverser des montagnes d’incompréhension. Les vieux jardiniers ricanent et les docteurs détournent leur regard. Samvel pourtant continue son travail de veilleur, sans se laisser détourner de son objectif. Il a découvert la Parole intérieure. Chaque jour, dans son dialogue avec le rosier, il lui laisse la première place, celle de l’entre-deux.

 

La mort à la racine

De veilleur, Samvel devient thérapeute. Il trouve le rosier langoureux et souffrant. Aujourd’hui il ne parlera pas, il regardera et surtout il écoutera. Il pose une seule question : « Mon ami, où as-tu mal ? » Le rosier s’étouffe comme si le mal était dans sa gorge, prêt à sortir. Mais non, il n’est pas dans la gorge, il est dans la racine, au cœur de l’être. Le cœur se retourne sur lui-même et, dans un grand cri, expulse le ver qui le ronge depuis toujours. On dit qu’une hirondelle s’en empare. Et, au moment où elle se repose sur une branche basse pour digérer sa proie, un serpent se redresse, avale l’oiseau et avale le ver. Mais un aigle royal regarde la scène : soudain il plonge, tue le serpent, le prend dans ses serres et s’envole. La création tout entière se mobilise pour chasser le mal du jardin de l’homme. 

 

Le bouton de rose ou le dépassement de la mort

Maintenant le rosier reprend de la vigueur. Ses feuilles reverdissent, ses branches se redressent, la sève se fait plus abondante et plus  tonifiante. Et puis, un matin, lorsque Samvel arrive, un bouton de rose, suintant de rosée, est en train de s’ouvrir. Sa beauté dépasse celle de tous les boutons du monde. Sa fraîcheur, sa couleur, son élégance éblouissent le jeune veilleur. Le voilà transporté dans un autre monde, comme le rosier lui-même, dans un univers où la mort est dépassée. Les perspectives s’unifient, les cohérences se précisent jusqu’aux frontières du non sens. Jusqu’ici, l’homme croyait vivre alors qu’il était enfermé dans la mort ; il dépensait son énergie à  la nier parce qu’elle le terrorisait. Depuis que la rose est apparue, la peur l’a quitté. Désormais, son parfum l’habite, tel un esprit nouveau.

 

L’accueil de la rose dans une joie indicible

Désormais le veilleur et le rosier ne font plus qu’un. L’homme était dissocié, coupé en deux, bloqué dans son élan. Maintenant, dans l’unité retrouvée, il est envahi d’une joie indicible qui l’ouvre à l’effervescence et à l’harmonie d’un monde en gestation. Ses yeux s’ouvrent, sa parole se libère, la beauté l’enveloppe d’un manteau aux multiples couleurs, illuminé par le soleil et la lune, et sur lequel scintillent toutes les étoiles du ciel. Il est proche du paradis, mais il ne peut encore en franchir la porte.

 

La mort du roi propriétaire

Il reste habité par un roi propriétaire, par la tentation de l’appropriation et de la toute-puissance. Comment l’appropriation et la toute-puissance pourraient-elles cohabiter avec le bouton de rose ? Le roi propriétaire est enfermé en lui-même et dans la mort. Il se croit le maître du monde. Mais ici il n’y a plus de maître, il n’y a que des passeurs, compagnons de la vie et de la mort. L’homme doit se défaire d’une royauté illusoire, qui exclut la royauté singulière du bouton de rose.

 

Le soi n’en finit pas de naître

Le rosier ne produit pas de fruits. Il ne produit que des fleurs. Le fruit arrive au temps de la maturité. Mais la fleur est une promesse, un commencement, la marque de l’enfance et de la jeunesse. Sous la ramure du rosier de la vie, c’est le soi qui se cache, l’être même de l’homme en perpétuel surgissement. Le soi est dans l’acte même de naître, dans le dépassement constant de la mort. Ici, naître et dépasser la mort ne sont qu’un seul et même acte. En un sens, Noël est la célébration du soi, la promesse, pour l’homme, d’une victoire sur la mort.

 

La révélation de la Parole créatrice ou l’enfance « éternelle » de la création

En réalité, le soi ne tient pas en lui-même. Relié à tous les autres soi, il est dans la vibration de l’Être qui le dépasse : Être mystérieux et insaisissable, qui s’échappe lorsqu’on veut le nommer. Ainsi se révèle le Soi de la création, qui, à chaque instant, donne naissance à tout l’univers et à tous les autres soi. Signe d’un Ailleurs et d’un Autre, il révèle aussi chacun à lui-même, comme parcelle d’éternité dans son premier jaillissement. Il est Parole créatrice, sans cesse renouvelée, depuis les origines du monde : promesse d’une vie en perpétuel dépassement de la mort. Le soi de chacun est lui-même parole qui fait naître à soi-même. Ainsi, en étant célébration du soi, Noël est plus fondamentalement encore célébration de la Parole, qui constamment donne naissance au monde et à la liberté (être soi) de l’homme.

 

Etienne Duval

Télécharger le texte : http://etienneduval.neuf.fr/textes/La%20jeunesse%20%E9ternelle%20de%20l'homme.doc
Télécharger le conte original : http://mythesfondateurs.perso.cegetel.net/Textes/Le%20ma%EEtre%20du%20jardin.rtf

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Published by Duval Etienne
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commentaires

Etienne 07/01/2009 11:13

Noël vient de natalis, qui évoque la naissance. Ce que je voulais souligner c'est que l'être de l'homme, en tout cas l'être du soi est dans un perpétuel acte de naître. Il est toujours en acte de naître, il est toujours dans la fête de Noël, dans une forme d'immortalité...

Josiane Bochet 07/01/2009 11:08

J'ai relu le conte arménien sans voir immédiatement  son lien avec Noël ...
Je m'interroge sur l'étymologie de "Noël" ; tu as certainement des explications plus satisfaisantes que les miennes.
 L'italien nous renvoie à l'idée de naissance , d'origine , en effet.
 Noël se situe aussi au moment où les jours commencent à grandir .
 La gratuité de la rose , son inutilité apparente , est ce qui en fait la valeur .
La contemplation ne peut être que silencieuse .
Ce que le conte raconte très bien.
 La vie me semble être dans cette attente de la fleur , du soin à apporter à la plante : elle n'est pas donnée d'emblée .
 Qu'est-ce que l'immortalité ?  La conscience que d'autres roses fleuriront si un jardinier s'en occupe ?
  La métaphore du jardinier fonctionne , une fois de plus!
 
 
Ce ne sont que quelques remarques éparses ...

Etienne 04/01/2009 09:18

Je trouve particulièrement beau et suggestif ce que tu rapportes de Hannah Arendt : l'homme est fait pour innover, pour surmonter constamment la fatalité de la mort. Face à mourir il y a naître et renaître. La fête de Noël est aussi la fête de la renaissance !

Charles Lallemand 04/01/2009 09:12

En ce qui concerne le conte arménien "le maître du jardin", voici une autre réflexion à laquelle m'a conduit en ces premiers jours de l'année 2009 Hannah Arendt, par laquelle elle conclut son chapitre sur "l'action" dans "Condition de l'homme oderne"(éd.Agora p.314) :"...la vie de l'homme se précipitant vers la mort entraînerait inévitablement à la ruine, à la destruction, tout ce qui est humain; n'était la faculté d'interrompre ce cours et de commencer du neuf, faculté qui est inhérente à l'action comme pour rappeler constamment que les hommes, bien qu'ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir, mais pour innover. Mais de même qu'au point de vue de la nature, le mouvement linéaire de la vie de l'homme entre la naissance et la mort ressemble à une déviation bizarre par rapport à la loi commune, naturelle, du mouvement cyclique, de même, au point de vue des processus automatiques qui semblent régir la marche du monde, l'action paraît un miracle [...] Le miracle qui sauve le monde et le domaine des affaires humaines de la ruine normale, "naturelle", c'est finalement le fait de la natalité, dans lequel s'enracine ontologiquement la faculté d'agir. En d'autres termes: c'est la naissance d'hommes nouveaux, le fait qu'ils commencent à nouveau l'action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l'expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l'espérance, ces deux caractéristiques essentielles de l'existence que l'antiquité grecque a complètement méconnues, écartant la foi jurée où elle voyait une vertu fort rare et négligeable, et rangeant l'espérance au nombre des illusions pernicieuses de la boîte de Pandore. C'est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur "bonne nouvelle" : "Un enfant nous est né"."Mais aujourd'hui, né où ça ? Sous les bombes ?À plus ! Charles
 

Etienne 02/01/2009 16:08

Je me suis laissé prendre par le discours de Lacan et me suis demandé comment interpréter un mythe ou un conte sans laisser s'échapper la parole qu'il contient, parole multiple puisqu'elle va résonner différemment chez chaque sujet. La seule chose que je puis dire, c'est comment elle résonne chez moi en laissant l'espace pour  toutes les autres résonances  possibles. Dure ascèse qui passe par la mort de la toute-puissance interprétante...En tout cas merci pour ton art à relancer la réflexion et bonne année 2009 pour poursuivre tes questionnements...

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