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15 août 2008 5 15 /08 /août /2008 10:26


Solyenitsine (un clin d'oeil pour ses réécritures)

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Réécriture

  Dans le texte précédent, Le secret de l’écriture ou le jeu avec la mort, j’ai voulu traverser le mythe, qui est lui-même une écriture, sans prendre suffisamment de distance. Aussi  le secret est-il resté enveloppé d’obscurité, échappant à toute révélation pour le lecteur peu habitué aux textes symboliques. C’est pourquoi je veux ici procéder à une réécriture en me situant entre mythe et philosophie dans l’espoir de faire jaillir un peu plus de lumière. Le sujet est trop important pour le laisser dans l’ombre. Notre compréhension de la vie elle-même en dépend.


 Récit de la vie et colonne vertébrale  de l’homme en évolution

 L’homme est un être en perpétuelle évolution. Pour lui, et pour le monde vivant en général, la vie est un élan qui associe force de vie et force de mort. La force de vie pousse en avant. De son côté, la force de mort écarte comme la peau vieillie du serpent en constante régénération tout ce qui encombre l’existence et l’empêche d’avancer. Mais, cherchant à assurer la continuité de l’évolution depuis l’origine, la force de mort s’astreint à écrire très fidèlement le récit de la vie de chaque espèce et de chaque individu  pour en faire symboliquement la colonne vertébrale du vivant. Prenant la forme d’un serpent, l’écriture garde la mémoire de tout ce qui s’est passé. Se pliant à l’horloge du temps, elle renvoie à un arbitraire absolu qui la précède en dehors du temps et dessine en creux l’énergie d’une Parole originelle sur laquelle elle s’appuie sans pouvoir la nommer.  On la croit astreinte à la nécessité et pourtant elle laisse constamment la place au hasard pour donner prise à la parole insaisissable de l’origine, qui seule a le secret indicible de la vie.

 Le don de l’écriture

 Le récit de la vie ne se fait pas sous n’importe quelle forme. Il obéit à des règles précises, à une grammaire, chargée d’assurer justesse et cohérence au récit qu’elle écrit. La grammaire est faite de structures symboliques qui associent les contraires : stabilité et mobilité, intérieur et extérieur, le même et l’autre, action et repos... Ici, déroulement de l’existence et écriture ont partie liée, comme si l’écriture était faite pour envelopper la vie en lui permettant de s’exprimer. C’est pourquoi les textes mythiques associent la grammaire du récit et la Loi, qui va organiser les comportements. Et, ils nous disent, en particulier dans le don des Tables de la Loi à Moïse, que la Logique de la vie n’est pas pure construction de l’homme, mais qu’elle est pénétrée par le Logos ou la Parole de l’origine.

 La responsabilité de l’homme

 En réalité, Moïse avait un peu décollé de terre, s’imaginant que l’homme devait se soumettre complètement à Yahvé. Or, sortant de l’extase, il s’aperçoit que les Hébreux ont façonné un veau d’or, plus à leur portée que le Dieu du buisson ardent. Le texte nous dit alors qu’il brise les Tables de la Loi. Il fallait sans doute qu’il casse l’écrin d’absolu dans lequel il les avait enfermées. A vrai dire Yahvé n’est pas très surpris. Il demande à Moïse de réécrire le Texte perdu, associant ainsi l’homme, pourtant fragile et toujours proche de la faute, à une tâche apparemment surhumaine. Sans doute la Grammaire et  la Loi sont-elles un don du ciel, mais il faut progressivement en prendre conscience pour les soumettre à une réécriture plus humaine. Bien plus, elles ne sont pas données une fois pour toutes : elles sont constamment revisitées et soumises à l’interrogation des hommes, chargés de guider l’évolution de la vie, qui pourtant les dépasse. Seule la Parole d’origine est insaisissable : l’écriture, par contre, a besoin d’être interprétée et complétée.

 Le serpent lie violence et écriture

 On a déjà rencontré le serpent, mais il faisait alors partie de l’homme, constituant symboliquement sa colonne vertébrale. Dans l’épisode du serpent d’airain, il lui est devenu extérieur. C’est lui qui le menace de mort. En proie à la faim et à la soif, en plein désert, les Hébreux, prenant l’apparence de serpents brûlants, se révoltent les uns contre les autres et provoquent d’apparentes mutineries. Il faut à tout prix enrayer la violence qui va se propager comme une traînée de poudre. Moïse, qui est législateur, doit se transformer en thérapeute. Il connaît les pratiques des païens qui l’entourent pour conjurer le mal, s’appuyant sur un système symbolique encore imparfait. Pour eux, les images parlent au corps et peuvent réactiver les forces de vie et de guérison en partie endormies. Ils ne sont pas complètement sortis de l’idolâtrie, mais leur intuition éclaire Moïse. La violence sera représentée par un serpent d’airain sur un étendard. Il suffira de le regarder pour réintégrer en soi celui qui les menace de l’extérieur et échapper ainsi à sa force meurtrière.

 Le serpent évincé et l’écriture bloquée

 Il est plus facile maintenant d’interpréter la figure du serpent dans le récit de la chute que propose la Genèse. Comme on l’a vu, il  est lié à la force de mort qui organise le récit de la vie. Dès l’origine, apparemment, l’homme ne voit en elle que sa dimension destructrice et l’associe complètement au serpent qui provoque la mort. En la refoulant, il finit par extérioriser le serpent intérieur, qui devient une des expressions du mal. De ce fait le mouvement continu de l’écriture qui donne forme au récit de la vie se trouve bloqué et l’avenir de l’homme est en partie compromis. C’est cette situation désespérée qui fera naître l’aspiration au salut. Tant que l’homme fera du serpent un ennemi extérieur,  il sera pris au piège de l’illusion et bloquera l’évolution de la vie humaine.

 Le déblocage de l’écriture passe par la réintégration du serpent

 Dans l’épisode du serpent d’airain, Moïse a bien compris que, pour sortir de la violence, il fallait réintégrer le serpent et redonner ainsi à l’écriture sa fonction de colonne vertébrale de l’être humain. Lorsque le fonctionnement intérieur de l’écriture s’arrête, c’est la violence extérieure qui prend le dessus. Ainsi Caïn en vient-il à  tuer son frère, poussé par une force qu’il ne peut maîtriser. C’est, pour lui, la première expérience de la mort et Yahvé en profite pour le remettre dans la dynamique de l’écriture. Dans la prise de conscience de son acte, il dessine la figure intérieure de son frère disparu et commence ainsi à dégager une place pour l’autre. Avec la prise en compte de sa responsabilité, il sait maintenant que la force de mort est en lui et qu’il faut la reconnaître pour continuer à vivre et à évoluer. Bien plus, le texte dit que Dieu met un signe sur son front pour empêcher qu’on ne le tue.  Peu à peu l’interdit du meurtre prend forme non seulement pour lui mais aussi pour tous ceux qui l’entourent. Le déblocage de l’écriture associe en même temps la reconnaissance de la violence qui constitue l’homme et la nécessité de la prendre en charge pour éviter qu’elle n’en vienne à détruire l’autre. A travers le redémarrage de l’écriture, le sujet lui-même commence à prendre son essor.

 L’accomplissement de l’écriture

 L’événement de la mort du Christ peut être analysé comme un texte symbolique profane sans qu’il soit besoin d’engager la foi du lecteur. Rien n’empêche pourtant le croyant de faire une lecture différente, qui l’amène à passer à un autre niveau de réalité, au-delà du mythe lui-même. Nous en tenant à la première perspective, nous découvrons une croix avec les deux branches de l’arbre de vie qui associent la mort et la vie. Sur la croix, un condamné à mort rappelle le serpent d’airain, montrant à tous qu’il faut intégrer la force de mort pour sortir de la violence meurtrière qui a provoqué sa condamnation. Au sommet de la croix, un écriteau avec la mention Jésus le roi des Juifs semble révéler que la véritable royauté de l’homme est celle qui est apte à traverser la mort. Après trois jours, le tombeau vide manifeste que la mort a été dépassée. Ainsi la force de mort, qui, sous la forme du serpent, a donné naissance à l’écriture, fait apparaître au grand jour sa propre fonction, qui consiste à féconder la vie pour la faire passer au-delà de la mort. C’est alors que l’écriture elle-même s’accomplit car elle réussit progressivement  à faire cheminer toute l’énergie originelle de la création à travers l’évolution pour faire gagner la vie au moment de l’affrontement décisif.

 L’écriture finit par donner naissance à la parole

 Si l’écriture fait gagner la vie, c’est en définitive parce qu’elle donne naissance à la parole. Une parole indicible est à l’origine. La parole humaine est au terme. L’écriture lui sert de matrice. Autrement dit, après avoir été fille de la Parole transcendante, l’écriture médiatrice devient la mère de la Parole des hommes. C'est, en tout cas, ce que veut exprimer le texte suivant d'Ézéchiel : " Il me dit : " Fils d'homme, ce qui t'est présenté, mange-le : mange ce volume et va parler à la maison d'Israël ". J'ouvris la bouche et il me fit manger ce volume, puis il me dit : " Fils d'homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume que je te donne ". Je le mangeai et, dans ma bouche, il fut doux comme du miel " (Livre d'Ézéchiel, Bible de Jérusalem, 3 1-3). L’Écriture, au sens fort du terme, celle qu’ont engendrée les hommes depuis toujours et qu’ils continuent à engendrer aujourd’hui, devient une nourriture lorsque les hommes la lisent. Elle réactive et universalise celle qui est inscrite et continue  à  s’inscrire en eux pour que naisse une parole créatrice, capable de transformer le monde.

 Et alors qu’en est-il de l’écriture de chacun ? Si elle est véritablement écriture et non traduction imparfaite de la parole, elle prend appui sur l’écriture intérieure, chargée de symboles, sur ses réussites mais aussi sur ses blocages, sur les maux qui l’affligent. Elle traduit alors l’épanouissement mais aussi l’angoisse intérieure. Outil merveilleux pour faire naître le dialogue avec l’autre, elle peut être aussi un matériau extraordinaire pour le thérapeute, un support pour la parole du malade. Car c’est d’abord elle qui porte les symptômes et les causes de la maladie, souvent basées sur le refoulement de la force de mort.  Pourquoi alors ne pas passer à une thérapie qui lui donne la place essentielle qui lui revient ? C’est peut-être un passage nécessaire  pour faire surgir avec plus d’ampleur la parole qui définit l’être humain.

 Etienne Duval

 

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Published by Duval Etienne
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commentaires

Achille 06/10/2008 14:44

Les mystères des étymologies sont parfois insondables...

Etienne 06/10/2008 11:16

Je ne suis pas assez compétent pour vous répondre sur la pomme. On m'a dit que le mot pomme venait d'une racine sanscrite, qui signifierait le sexe. Là, c'est bien ce que tout le monde semble avoi compris ! 

Achille 06/10/2008 11:13

   J'ai parcouru "écriture" et "réécriture" : cela dépasse mes compétences.    Je me permets toutefois de m'élever contre une erreur   traditionnelle : Eve a affaire non à la pomme , mais au fruit,    pomme = malum, mali (virgile : malum discordiae )    fruit = pomum , pomi  ( columelle (agronome du 1er siècle ) : pomosus =qui donne des fruits )Je suis originaire d'une ville (tlemcen)qui , sous l'adminitration romaine , s'appelait pomaria
          à  bientôt
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Etienne 06/10/2008 10:26

Maud, tu as un vrai talent pour l'écriture et je ne doute pas qu'elle soit, pour toi, un vrai moyen de régénération. C'est sans doute pour cela que tu entres si promptement dans ce qui fait son mystère.

Maud 06/10/2008 10:23

C'est un très beau texte que je découvre ce jour .
Il me semble que Jean-pierre Klein et ceux  qui travaillent  sur l'art thérapie  et  aussi sur la sémiotique du rêve et/ou  des scénarios imaginaires  pensent  que pour guérir  il faut avant tout trouver le bon  support d'élaboration (dessin, théatre, marionettes, ..) :.le vecteur  qui tout en étant suffisamment relié à la maladie en sera aussi assez distancé pour relancer le processus créatif et permettre la résolution ou le dépassement des blocages.Il n'est pas  certain, loin s'en faut -comme tu le soulignes toi même à la fin de ton récit - que l''écriture échappe toujours à nos spirales  névrotiques. Mais le peut-elle lorque l'image maternelle comme lien  est insupportablement  défaillante.  En revanche , il est possible quelle détienne en soi un  pouvoir quasi alchimique ( celui de la pierre philosophale?) sous réserve qu'elle soit tout à la fois généreuse,  abandonnée et néanmoins tendue vers le grand autre, enracinée et projetée par delà elle même.  Alors oui, elle peut ressembler au serpent qui sacrifie sa peau dans une mue délicate pour un supplément d'âme, de lumière  et de couleur . Belle image en vérité qui en appelle d'autres...

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