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22 juin 2008 7 22 /06 /juin /2008 13:38

Florence Aubenas


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La parole du journaliste

Par Etienne Duval, sociologue


Le journaliste est aussi un des acteurs de la parole. Sa parole me fait vivre à l’unisson des événements du monde. Nous aurons, dans un prochain blog, le point de vue d’une ancienne journaliste de Libération, qui n’est pas prête aujourd’hui à donner son point de vue comme elle croyait pouvoir le faire. Pour le moment, je voudrais simplement me situer du côté du lecteur : face à la multiplicité des propositions que favorise internet, il y a, me semble-t-il des exigences très précises que je voudrais modestement exposer ici.

 
Mon attente de lecteur de la presse écrite

 Je ne suis pas journaliste et je ne me permettrais pas de donner des leçons à des professionnels confirmés. Mais j’ai mes exigences en tant que lecteur de la presse écrite. Le développement d’internet m’a amené à lire beaucoup plus de journaux  que je ne le faisais auparavant. Il m’est facile de voir très rapidement quelles sont les nouvelles du jour. L’information abonde et j’ai besoin d’effectuer un tri dans les matériaux qui me sont proposés. C’est pourquoi, par discipline personnelle, chaque matin, je fais ma petite revue de presse, en allant d’un journal à l’autre. Chacun a ses spécialités, ses forces et ses faiblesses. Il m’est aussi possible de donner mon avis sur les blogs ; je les trouve assez souvent décevants, les intervenants ayant de la peine à sortir de l’émotion. Je voudrais donc ici dire quelle est mon attente et je m’inspirerai, pour cela, de la structure du récit dans le mythe, qui nous dévoile les différentes étapes pour atteindre la vérité.

  La mise en scène

 J’ai besoin, pour comprendre la nouvelle, de saisir très rapidement la situation dans laquelle elle fait son apparition. La plupart des journalistes se plient avec bonheur à une telle exigence. Les images, la présentation vivante des personnages construisent, pour moi, un espace visuel, qui me permet d’entrer, de plein pied, dans le déroulement des événements. J’ai besoin de voir pour comprendre et chacun rivalise avec efficacité pour construire la scène sur laquelle le prévisible et l’imprévisible vont se manifester.

 L’événement et le jeu des acteurs

 C’est alors que l’événement surgit, que les acteurs prennent position et jouent leur partition. On voit ainsi défiler coupables et victimes, héros et lâches, souvent les deux à la fois. Les témoins aussi sont là : leur parole explique, contredit, prend parti, interprète. Il faut tout l’art du journaliste pour démêler le vrai du faux. Sa qualité se mesure à sa capacité d’associer la vigueur et le pittoresque du style à la sobriété de la présentation et de la mise en ordre. D’une manière générale, les journaux semblent jouer leur crédibilité sur cette partie de leur rôle, à tel point que certains se contentent tout simplement de l’exposition des faits, laissant le lecteur se faire sa propre opinion.

Les problèmes qui se posent

 Ici donc, nous assistons à un clivage. Certains journalistes abandonnent la partie par souci apparent de neutralité. D’autres poursuivent leurs investigations. Ils creusent, interrogent les faits, déterrent les questions. En fait, c’est là que commence, pour le lecteur, le véritable travail professionnel. Le lecteur est aussi spectateur d’une « intrigue policière » et il ne peut se contenter de la platitude des faits. Il sait que les faits deviennent événements lorsqu’ils posent problème, lorsqu’ils commencent à prendre la parole pour réveiller notre curiosité.

 L’affrontement du journaliste à ses limites et le danger du scoop

 A ce niveau, l’excitation est à son comble. On déterre les problèmes et les questions comme on déterre un trésor. C’est peut-être l’affaire du siècle ! Le journaliste pressé est tenté par le scoop. Le lecteur le presse de révéler son secret. Il a soif de sensationnel. Plusieurs finissent par céder à la tentation et livrent en pâture au public une information mal ficelée et mal vérifiée, qui s’apparente à la rumeur. Mais la rumeur peut faire des ravages et le bon journaliste le sait. Lui se retient, jauge ses limites, attend patiemment, préfère la traque de la vérité aux jeux du cirque. Le lecteur averti se dit alors que personne ne peut remplacer le journaliste professionnel. Dans de nombreux cas, lui seul peut nous éviter de basculer dans la violence.

 Le retour à la complexité

En fait, la simplicité est une illusion. Il devient urgent de revenir à la complexité. Mais la complexité demande du temps pour de nouvelles investigations et un supplément de moyens que de nombreux responsables de presse ne sont pas prêts d’accorder. C’est ainsi qu’on assiste à un nouveau clivage. Les journalistes les plus pressés quittent la scène, souvent à leur « cœur » défendant. Seuls vont rester à leur poste les plus opiniâtres : ce sont des chercheurs d’or qui acceptent de prendre des risques et souvent de perdre de l’argent.

 Le jeu des apparences et de la réalité

Les apparences sont à la surface. Il faut aller jusqu’au cœur pour trouver la réalité, c’est-à-dire en ce lieu où tous les fils s’entrecroisent. En tant que lecteur, j’ai besoin que des spécialistes aillent chercher le filon d’or, qui résiste au savoir faire de l’amateur. Sinon, comme tout le monde, je céderai à l’imagination et aux fantasmes. Il y a une santé de la société comme il existe une santé des individus. Sans doute le journaliste doit-il poursuivre sa recherche jusqu’au point critique de la réalité où se cache le trésor. Il participera alors à une forme de thérapie sociale qui nous arrachera aux dérives d’un imaginaire mal orienté.

 Le problème de la vérité au risque de la vie

En définitive, la parole du journaliste pose le problème de la vérité. La vérité n’est pas un aboutissement, elle est plutôt un chemin, une exigence extrême, un entre-deux, qui permet un va et vient entre l’apparence et la réalité. Elle est la place de l’Être et plus simplement la place du sujet. J’attends que le journaliste, face aux événements de la société, m’aide à y accéder pour pouvoir cheminer vers mon propre destin tout en m’insérant dans le devenir du monde. Je sais pourtant qu’il le fait au risque de sa vie. La voie de la vérité est un lieu exposé car elle s’installe là où les forces de désordre sont en pleine action. Bien plus, elle fait peur aux régimes tyranniques qui veulent maintenir caché ce que le journaliste cherche à révéler. Il n’est pas rare alors que le mensonge engendre le meurtre. Mais, à long terme, la parole de vérité a plus de poids que la force des dictateurs et la plume qui la fait jaillir de l’écriture est une arme autrement redoutable que celle des tyrans.

 La constitution du sujet lecteur

 Pour moi, le journaliste de la presse écrite est comme un maître d’école. Il m’apprend à lire dans le grand livre du monde, à déchiffrer le sens de l’Événement. Il m’aide ainsi à me constituer comme sujet lecteur, pour devenir à mon tour passeur de vérité. Sans doute sa tâche est-elle limitée ; elle se conjugue avec celle d’autres acteurs. Mais, dans son domaine que je ne sais qu’effleurer, elle est créatrice d’humanité.

 Et vous qu’en pensez-vous ?…..

  Télécharger l'article : http://etienneduval.neuf.fr/textes/La%20parole%20du%20journaliste.rtf

 

 

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commentaires

E
Je suis heureux que ta nièce, journaliste professionnelle soit d'accord avec l'article mis sur internet. Comme elle je pense qu'il faut défendre la presse écrite pour introduire un peu de mise à distance et de réflexion dans l'information. En ce qui concerne l'écriture, j'ai refait un texte intitulé "Réécriture" pour éclairer et développer mes premiers propos, qui restaient un peu obscurs surtout pour ceux qui sont peu habitués aux textes symboliques.
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J
Ma nièce -journaliste à La Provence (enfin embauchée en CDI)- est globalement d'accord avec toi / travail du journaliste de presse écrite. Il y a aujourd'hui une différence entre le scoop immédiatement mis sur internet et l'article rédigé plus calmement selon la déontologie du métier ; selon elle.
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M
Mediapart, un nouveau journal<br /> Sur le web :le site de médiaPart<br /> <br />  <br /> <br /> Le prix de la liberté<br /> par Edwy Plenel<br /> Nous avons besoin d’une nouvelle presse en France, et MediaPart est ce projet. Vous en découvrirez progressivement les contours sur ce pré-site, jusqu’à la sortie, début 2008, du site définitif. Né de la rencontre entre des professionnels du journalisme et des spécialistes du Web, il cherche à inventer une réponse aux trois crises – démocratique, économique, morale – qui minent l’information en France, sa qualité et son utilité, son honnêteté et sa liberté.<br /> Notre présidentialisme exacerbé, qui réduit la politique de tous au pouvoir d’un seul, ruine l’esprit démocratique, corrompt l’indépendance des hommes et dévitalise l’expression de la liberté. Il impose son agenda à l’information, son omniprésence aux médias et son oligarchie financière aux entreprises de presse. Dans cette culture politique-là, un(e) journaliste est forcément un adversaire qu’il faut séduire ou réduire, vaincre dans tous les cas.<br /> Economiquement, la presse quotidienne française est entraînée dans une spirale dépressive sans fin. C’est le règne du perdant-perdant : des déficits qui se creusent, des lecteurs qui s’en vont, des recettes publicitaires qui se réduisent et des plans sociaux qui se répètent, privant les journaux de leur capital le plus précieux – l’expérience de celles et ceux qui les font. Economie et politique vont de pair : une presse fragile est une presse faible.<br /> Tout semble fait, aujourd’hui, dans ce pays-ci, pour démoraliser le journalisme, ses valeurs, ses idéaux, sa jeunesse en somme. Certes, les résistances ne manquent pas, au sein des rédactions, dans certains hebdomadaires ou sur les sites indépendants. Mais le rapport de forces général semble d’autant plus défavorable qu’à cette crise spécifiquement française s’ajoutent les bouleversements induits par la révolution industrielle dont Internet est le symbole. Les anciens modèles économiques volent en éclats, les vieilles cultures professionnelles sont déstabilisées et le journalisme de qualité peine à trouver ses marques dans ce tourbillon.<br /> Face à ce triple défi, le projet MediaPart se veut l’invention d’une réponse en forme d’espoir : non seulement une presse éditorialement libre et indépendante économiquement, mais surtout une presse profondément repensée et totalement refondée. Ni sous-produit numérique de la presse papier, ni média de complément des titres existants, le rêve que nous caressons est la création d’un journal en ligne, de qualité et de référence, qui se suffise et vous suffise. Désormais soumis à vos avis, commentaires et contributions sur ce pré-site, l’avenir de ce projet est entre vos mains.<br /> Le journalisme dont nous nous réclamons s’inscrit dans une longue tradition. Son ambition est de fournir les informations d’intérêt public qui nous sont nécessaires afin de rester libres et autonomes, maîtres et acteurs de nos destins, individuel et collectif. Sa première obligation est à l’égard de la vérité, sa première loyauté envers les citoyens, sa première discipline la vérification et son premier devoir l’indépendance. Mais il ne suffit pas de revendiquer cet héritage pour lui rester fidèle. Car notre métier ne peut plus être pratiqué d’en haut, tel un argument d’autorité qui ne souffrirait pas la discussion, ni entre nous seuls, comme une histoire pour initiés qui tiendrait à distance ses lecteurs.<br /> Avec l’avènement du média personnel, la révolution d’Internet a fait tomber de son piédestal le journalisme qui prétendait avoir le monopole de l’opinion. S’il l’avait oublié, il lui a fallu réapprendre, parfois à ses dépens, que le jugement, le point de vue, l’analyse ou le commentaire, l’analyse et l’engagement, l’expertise et la connaissance ne sont pas sa propriété exclusive. C’est une bonne nouvelle, car le voici ainsi remis à sa juste place, celle qui fonde sa légitimité démocratique : chercher, trouver, révéler, trier, hiérarchiser, transmettre les informations, les faits et les réalités, utiles à la compréhension du monde, à la réflexion qu’elle suscite et à la discussion qu’elle appelle.<br /> En redonnant vigueur et force à ce travail d’information, d’enquête et d’explication, de terrain et de contextualisation, le projet MediaPart propose de défendre le journalisme tout en l’invitant à se remettre en cause dans un partenariat inédit avec des lecteurs contributeurs. L’univers francophone de l’information en ligne attend encore l’invention d’un site participatif de qualité et de référence, associé à un journalisme revendiquant les mêmes principes. Grâce à Internet, dire qu’une presse vraiment libre est celle de ses lecteurs fidèles peut ne plus être un vain mot, un argument démagogique ou un cliché commercial. Mais à condition d’échapper à la masse anonyme et de sortir de la foule vengeresse pour construire un public conscient et impliqué, partageant des valeurs communes et nouant une conversation démocratique.<br /> C’est pourquoi le projet MediaPart s’avance à contre-courant de la vulgate dominante selon laquelle il n’y aurait qu’un modèle viable sur le Net, celui de l’audience et de la gratuité. D’abord, cette pensée unique repose sur un mensonge : le gratuit ne l’est pas, non seulement parce qu’il est financé par la publicité, mais surtout parce que vous ne cessez de payer, souvent trop cher, les équipements, les abonnements, bref les tuyaux qui donnent accès à ces contenus prétendument gratuits. Ensuite, elle véhicule l’illusion que tout se vaut puisque tout serait gratuit, le meilleur comme le pire, l’information pertinente comme la rumeur infondée. Enfin, dans sa course au plus grand nombre, elle tire vers le bas l’information, l’uniformise et la banalise, la malmène et la dévalorise.<br /> Il en va ainsi de la liberté de l’information comme de sa valeur. Adhérer au projet MediaPart, c’est payer pour les garantir. C’est d’abord acheter la promesse d’une information exigeante, sans dépendance publicitaire ni courbe d’audience. C’est ensuite acquérir le droit de participer à un média totalement inédit, d’appartenir à sa communauté de lecteurs et de contributeurs, de faire vivre soi-même l’information, la réflexion et le débat. C’est enfin construire durablement l’indépendance de cette nouvelle presse, radicalement démocratique.<br /> Il ne s’agit donc pas seulement de résister, mais aussi d’inventer. De découvrir de nouvelles terres, d’arpenter de nouveaux continents, de fonder de nouveaux modèles pour mieux sauver les traditions et les héritages qui nous tiennent à cœur. Ainsi, durant la longue marche qui nous a menés à ce projet, nous avons souvent pensé au Combat d’Albert Camus, ce quotidien issu de la Résistance et né à la Libération quand brillait l’espoir de refonder la République par un surcroît de démocratie, de solidarité et d’humanité. « Notre désir, écrivait Camus dans Combat, le 31 août 1944, d’autant plus profond qu’il était souvent muet, était de libérer les journaux de l’argent et de leur donner un ton et une vérité qui mettent le public à la hauteur de ce qu’il y a de meilleur en lui. Nous pensions alors qu’un pays vaut souvent ce que vaut sa presse. Et s’il est vrai que les journaux sont la voix d’une nation, nous étions décidés, à notre place et pour notre faible part, à élever ce pays en élevant son langage ».<br /> D’un siècle à l’autre et d’un média à l’autre, du papier au Web, le programme reste inchangé. Je ne sais si cette référence nous portera chance, puisque Combat fait partie de ces espérances trahies dont l’histoire de la presse est encombrée. Quand, refusant de se compromettre, Albert Camus reprit sa liberté de journaliste, il eut ce mot : « Au moins, nous n’aurons pas menti ». D’ores et déjà, au seuil de cette aventure qui devient la vôtre, nous pouvons dire qu’au moins, nous n’aurons pas renoncé. Mais, demain, quand vous aurez été nombreux à relever ce pari avec nous, à croire comme l’équipe qu’il rassemble à ce projet, à son ambition et à son réalisme, nous pourrons ajouter qu’au moins, nous ne nous sommes pas trompés.
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T
Taraf, un nouveau journal non-conformiste en Turquie08 juillet 2008 <br /> <br /> Taraf : le vilain petit canard<br /> <br /> <br /> “Düsünmek taraf olmaktir”… Penser est un parti pris. La devise du journal Taraf qui après quelques mois d’existence est devenu incontournable sur les étals des marchands de journaux. 60.000 exemplaires vendus en moyenne la semaine dernière… Grâce à un ton différent (refus d’employer les qualificatifs idéologiques tels que “terroristes”, “martyrs” et compagnie), une orientation ouvertement libérale et anti-kémaliste et surtout quelques scoops bien vendus, Taraf a attiré l’attention. (Voir article du 2 juillet).http://istanbul.blog.lemonde.fr/<br />
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J
Merci de ta réponse. Elle m'éclaire l'esprit. Je la conserve.
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E
Merci Jean de tes réflexions et de ta question. La vérité n'est pas une chose. Elle est un rapport entre mon esprit et la réalité. Il y a vérité lorsque mon esprit est à même de voir la réalité telle qu'elle est. Il y a donc un apprentissage, une voie à suivre, parfois longue et difficile, pour arriver à une adéquation toujours imparfaite et donc toujours à parfaire. La science n'a jamais fini d'atteindre la vérité car elle se dérobe tout le temps. La recherche de la vérité est l'expérience de toute une vie. Lorsque j'étais jeune, j'ai rencontré un sage. Il m'a dit : "Cherchez la vérité partour où elle se trouve". Sa parole m'a libéré car elle m'a sorti de l'enfermement de toutes les orthodoxies mais, en même temps, elle m'a engagé dans une voie dont je ne vois pas encore l'issue. Pour simplifier au maximum, je dirais qu'elle est dans l'articulation du ciel et de la terre, dans un devenir jamais atteint. Autrement dit, elle ne peut se manifester que dans l'amour : amour de la création à poursuivre, amour de l'autre, amour de l'Autre. Elle est finalement dans la connaissance qui est au terme de l'amour et le désir de connaître (de naître avec dans un mouvement jamais achevé) est, en un sens, le moteur de l'amour... Jusqu'où va nous conduire la parole du journaliste ?
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J
J'ai bien reçu ton messages et le fichier joint que j'ai lu avec intérêt.J'adhère totalement à ton point de vue. Une question cependant au sujet de ton affirmation selon laquelle "la vérité n'est pas un aboutissement, elle est plutôt un chemin, une exigence extrême, un entre-deux, qui permet un va et vient entre l'apparence et la réalité."Je serais curieux, si possible d'un développement et d'éclaircissements de cette affirmation.
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J
<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> J'accuse Émile ZOLA<br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />  <br /> Ces pages ont paru dans L'Aurore, le 13 janvier 1898. Ce qu'on ignore, c'est qu'elles furent d'abord imprimées en une brochure, comme les deux lettres précédentes. Au moment de mettre cette brochure en vente, la pensée me vint de donner à ma lettre une publicité plus large, plus retentissante, en la publiant dans un journal. L'Aurore avait déjà pris parti, avec une indépendance, un courage admirables, et je m'adressai naturellement à elle. Depuis ce jour, ce journal est devenu pour moi l'asile, la tribune de liberté et de vérité, où j'ai pu tout dire. J'en ai gardé au directeur, M. Ernest Vaughan, une grande reconnaissance. - Après la vente de L'Aurore à trois cent mille exemplaires, et les poursuites judiciaires qui suivirent, la brochure resta même en magasin. D'ailleurs, au lendemain de l'acte que j'avais résolu et accompli, je croyais devoir garder le silence, dans l'attente de mon procès et des conséquences que j'en espérais.<br />  <br /> J'accuse<br /> Monsieur le Président,<br /> Me permettez-vous, dans ma gratitude pour le bienveillant accueil que vous m'avez fait un jour, d'avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des taches ?<br /> Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les cœurs. Vous apparaissez rayonnant dans l'apothéose de cette fête patriotique que l'alliance russe a été pour la France, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté. Mais quelle tache de boue sur votre nom - j'allais dire sur votre règne - que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c'est fini, la France a sur la joue cette souillure, l'histoire écrira que c'est sous votre présidence qu'un tel crime social a pu être commis.<br /> Puisqu'ils ont osé, j'oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j'ai promis de la dire. si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l'innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu'il n'a pas commis.<br /> Et c'est à vous, monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toute la force de ma révolte d'honnête homme. Pour votre honneur, je suis convaincu que vous l'ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n'est à vous, le premier magistrat du pays ?<br /> La vérité d'abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.<br /> Un homme néfaste a tout mené, a tout fait, c'est le lieutenant-colonel du Paty de Clam, alors simple commandant. Il est l'affaire Dreyfus tout entière ; on ne la connaîtra que lorsqu'une enquête loyale aura établi nettement ses actes et ses responsabilités. Il apparaît comme l'esprit le plus fumeux, le plus compliqué, hanté d'intrigues romanesques, se complaisant aux moyens des romans-feuilletons, les papiers volés. les lettres anonymes, les rendez-vous dans les endroits déserts, les femmes mystérieuses qui colportent, de nuit, des preuves accablantes. C'est lui qui imagina de dicter le bordereau à Dreyfus ; c'est lui qui rêva de l'étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces ; c'est lui que le commandant Forzinetti nous représente armé d'une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l'accusé endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans l'émoi du réveil. Et je n'ai pas à tout dire, qu'on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d'instruire l'affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l'ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l'effroyable erreur judiciaire qui a été commise.<br /> Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale. Des " fuites " avaient lieu, des papiers disparaissaient, comme il en disparaît aujourd'hui encore ; et l'auteur du bordereau était recherché, lorsqu'un a priori se fit peu à peu que cet auteur ne pouvait être qu'un officier de l'état-major, et un officier d'artillerie : double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on avait étudié ce bordereau, car un examen raisonné démontre qu'il ne pouvait s'agir que d'un officier de troupe.<br /> On cherchait donc dans la maison, on examinait les écritures, c'était comme une affaire de famille, un traître à surprendre dans les bureaux mêmes, pour l'en expulser. Et, sans que je veuille refaire ici une histoire connue en partie, le commandant du Paty de Clam entre en scène, dès qu'un premier soupçon tombe sur Dreyfus. A partir de ce moment, c'est lui qui a inventé Dreyfus, l'affaire devient son affaire, il se fait fort de confondre le traître, de l'amener à des aveux complets. Il y a bien le ministre de la Guerre, le général Mercier, dont l'intelligence semble médiocre ; il y a bien le chef de l'état-major, le général de Boisdeffre, qui paraît avoir cédé à sa passion cléricale, et le sous-chef de l'état-major, le général Gonse, dont la conscience a pu s'accommoder de beaucoup de choses. Mais, au fond, il n'y a d'abord que le commandant du Paty de Clam, qui les mène tous, qui les hypnotise, car il s'occupe aussi de spiritisme, d'occultisme, il converse avec les esprits. On ne saurait concevoir les expériences auxquelles il a soumis le malheureux Dreyfus, les pièges dans lesquels il a voulu le faire tomber, les enquêtes folles, les imaginations monstrueuses, toute une démence torturante.<br /> Ah ! cette première affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît dans ses détails vrais ! Le commandant du Paty de Clam arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s'arrachait la chair, hurlait son innocence. Et l'instruction a été faite ainsi, comme dans une chronique du XVe siècle, au milieu du mystère, avec une complication d'expédients farouches, tout cela basé sur une seule charge enfantine, ce bordereau imbécile, qui n'était pas seulement une trahison vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escroqueries, car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sans valeur. Si j'insiste, c'est que l'œuf est ici, d'où va sortir plus tard le vrai crime, l'épouvantable déni de justice dont la France est malade. Je voudrais faire toucher du doigt comment l'erreur judiciaire a pu être possible, comment elle est née des machinations du commandant du Paty de Clam, comment le général Mercier, les généraux de Boisdeffre et Gonse ont pu s'y laisser prendre, engager peu à peu leur responsabilité dans cette erreur, qu'ils ont cru devoir, plus tard, imposer comme la vérité sainte, une vérité qui ne se discute même pas. Au début, il n'y a donc, de leur part, que de l'incurie et de l'inintelligence. Tout au plus, les sent-on céder aux passions religieuses du milieu et aux préjugés de l'esprit de corps. Ils ont laissé faire la sottise.<br /> Mais voici Dreyfus devant le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé. Un traître aurait ouvert la frontière à l'ennemi, pour conduire l'empereur allemand jusqu'à Notre-Dame, qu'on ne prendrait pas des mesures de silence et de mystère plus étroites. La nation est frappée de stupeur, on chuchote des faits terribles, de ces trahisons monstrueuses qui indignent l'Histoire ; et naturellement la nation s'incline. Il n'y a pas de châtiment assez sévère, elle applaudira à la dégradation publique, elle voudra que le coupable reste sur son rocher d'infamie, dévoré par le remords. Est-ce donc vrai, les choses indicibles, les choses dangereuses, capables de mettre l'Europe en flammes, qu'on a dû enterrer soigneusement derrière ce huis clos ? Non ! il n'y a eu, derrière, que les imaginations romanesques et démentes du commandant du Paty de Clam. Tout cela n'a été fait que pour cacher le plus saugrenu des romans-feuilletons. Et il suffit, pour s'en assurer, d'étudier attentivement l'acte d'accusation lu devant le conseil de guerre.<br /> Ah ! le néant de cet acte d'accusation ! Qu'un homme ait pu être condamné sur cet acte, c'est un prodige d'iniquité. Je défie les honnêtes gens de le lire, sans que leur cœur bondisse d'indignation et crie leur révolte, en pensant à l'expiation démesurée, là-bas, à l'île du Diable. Dreyfus sait plusieurs langues, crime ; on n'a trouvé chez lui aucun papier compromettant, crime il va parfois dans son pays d'origine, crime ; il est laborieux, il a le souci de tout savoir, crime ; il ne se trouble pas, crime ; il se trouble, crime. Et les naïvetés de rédaction, les formelles assertions dans le vide ! On nous avait parlé de quatorze chefs d'accusation : nous n'en trouvons qu'une seule en fin de compte, celle du bordereau ; et nous apprenons même que les experts n'étaient pas d'accord, qu'un d'eux, M. Gobert, a été bousculé militairement, parce qu'il se permettait de ne pas conclure dans le sens désiré. On parlait aussi de vingt-trois officiers qui étaient venus accabler Dreyfus de leurs témoignages. Nous ignorons encore leurs interrogatoires, mais il est certain que tous ne l'avaient pas chargé ; et il est à remarquer, en outre, que tous appartenaient aux bureaux de la guerre. C'est un procès de famille, on est là entre soi, et il faut s'en souvenir : l'état-major a voulu le procès, l'a jugé, et il vient de le juger une seconde fois.<br /> Donc, il ne restait que le bordereau, sur lequel les experts ne s'étaient pas entendus. On raconte que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement acquitter. Et, dès lors, comme l'on comprend l'obstination désespérée avec laquelle, pour justifier la condamnation, on affirme aujourd'hui l'existence d'une pièce secrète, accablante, la pièce qu'on ne peut montrer, qui légitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon Dieu invisible et inconnaissable ! Je la nie, cette pièce, je la nie de toute ma puissance ! Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce où il est question de petites femmes, et où il est parlé d'un certain D… qui devient trop exigeant : quelque mari sans doute trouvant qu'on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant la défense nationale, qu'on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée demain, non, non ! c'est un mensonge ! Et cela est d'autant plus odieux et cynique qu'ils mentent impunément sans qu'on puisse les en convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derrière sa légitime émotion, ils ferment les bouches en troublant les cœurs, en pervertissant les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.<br /> Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent comment une erreur judiciaire a pu être commise ; et les preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l'absence de motifs, son continuel cri d'innocence, achèvent de le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il se trouvait, de la chasse aux " sales juifs ", qui déshonore notre époque.<br /> Et nous arrivons à l'affaire Esterhazy. Trois ans se sont passés, beaucoup de consciences restent troublées profondément, s'inquiètent cherchent, finissent par se convaincre de l'innocence de Dreyfus.<br /> Je ne ferai pas l'historique des doutes, puis de la conviction de M. Scheurer-Kestner. Mais. pendant qu'il fouillait de son côté, il se passait des faits graves à l'état-major même. Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant-colonel Picquart lui avait succédé comme chef du bureau des renseignements. Et c'est à ce titre, dans l'exercice de ses fonctions, que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-télégramme, adressée au commandant Esterhazy, par un agent d'une puissance étrangère. Son devoir strict était d'ouvrir une enquête. La certitude est qu'il n'a jamais agi en dehors de la volonté de ses supérieurs. Il soumit donc ses soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse, puis le général de Boisdeffre, puis le général Billot, qui avait succédé au général Mercier comme ministre de la Guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a été tant parlé, n'a jamais été que le dossier Billot, j'entends le dossier fait par un subordonné pour son ministre, le dossier qui doit exister encore au ministère de la Guerre. Les recherches durèrent de mai à septembre 1896, et ce qu'il faut affirmer bien haut, c'est que le général Gonse était convaincu de la culpabilité d'Esterhazy, c'est que le général de Boisdeffre et le général Billot ne mettaient pas en doute que le bordereau ne fût de l'écriture d'Esterhazy. L'enquête du lieutenant-colonel Picquart avait abouti à cette constatation certaine. Mais l'émoi était grand, car la condamnation d'Esterhazy entraînait inévitablement la révision du procès Dreyfus : et c'était ce que l'état-major ne voulait à aucun prix.<br /> Il dut y avoir là une minute psychologique pleine d'angoisse. Remarquez que le général Billot n'était compromis dans rien, il arrivait tout frais, il pouvait faire la vérité. Il n'osa pas, dans la terreur sans doute de l'opinion publique, certainement aussi dans la crainte de livrer tout l'état-major, le général de Boisdeffre, le général Gonse, sans compter les sous-ordres. Puis, ce ne fut là qu'une minute de combat entre sa conscience et ce qu'il croyait être l'intérêt militaire. Quand cette minute fut passée, il était déjà trop tard. Il s'était engagé, il était compromis. Et, depuis lors, sa responsabilité n'a fait que grandir, il a pris à sa charge le crime des autres, il est aussi coupable que les autres, il est plus coupable qu'eux, car il a été le maître de faire justice, et il n'a rien fait. Comprenez-vous cela ! voici un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeffre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux cette effroyable chose ! Et ces gens-là dorment, et ils ont des femmes et des enfants qu'ils aiment !<br /> Le lieutenant-colonel Picquart avait rempli son devoir d'honnête homme. Il insistait auprès de ses supérieurs, au nom de la justice. Il les suppliait même, il leur disait combien leurs délais étaient impolitiques, devant le terrible orage qui s'amoncelait, qui devait éclater, lorsque la vérité serait connue. Ce fut, plus tard, le langage que M. Scheurer-Kestner tint également au général Billot, l'adjurant par patriotisme de prendre en main l'affaire, de ne pas la laisser s'aggraver, au point de devenir un désastre public. Non ! le crime était commis, l'état-major ne pouvait plus avouer son crime. Et le lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l'éloigna de plus en plus loin, jusqu'en Tunisie, où l'on voulut même un jour honorer sa bravoure, en le chargeant d'une mission qui l'aurait sûrement fait massacrer, dans les parages où le marquis de Morès a trouvé la mort. Il n'était pas en disgrâce, le général Gonse entretenait avec lui une correspondance amicale. Seulement, il est des secrets qu'il ne fait pas bon d'avoir surpris.<br /> A Paris, la vérité marchait, irrésistible, et l'on sait de quelle façon l'orage attendu éclata. M. Mathieu Dreyfus dénonça le commandant Esterhazy comme le véritable auteur du bordereau, au moment où M. Scheurer-Kestner allait déposer, entre les mains du garde des Sceaux, une demande en révision du procès. Et c'est ici que le commandant Esterhazy paraît. Des témoignages le montrent d'abord affolé, prêt au suicide ou à la fuite. Puis, tout d'un coup, il paye d'audace, il étonne Paris par la violence de son attitude. C'est que du secours lui était venu, il avait reçu une lettre anonyme l'avertissant des menées de ses ennemis, une dame mystérieuse s'était même dérangée de nuit pour lui remettre une pièce volée à l'état-major, qui devait le sauver. Et je ne puis m'empêcher de retrouver là le lieutenant-colonel du Paty de Clam, en reconnaissant les expédients de son imagination fertile. Son œuvre, la culpabilité de Dreyfus, était en péril, et il a voulu sûrement défendre son œuvre. La révision du procès, mais c'était l'écroulement du roman-feuilleton si extravagant, si tragique, dont le dénouement abominable a lieu à l'île du Diable ! C'est ce qu'il ne pouvait permettre. Dès lors, le duel va avoir lieu entre le lieutenant-colonel Picquart et le lieutenant-colonel du Paty de Clam, l'un le visage découvert, l'autre masqué. On les retrouvera prochainement tous deux devant la justice civile. Au fond, c'est toujours l'état-major qui se défend, qui ne veut pas avouer son crime, dont l'abomination grandit d'heure en heure.<br /> On s'est demandé avec stupeur quels étaient les protecteurs du commandant Esterhazy C'est d'abord, dans l'ombre, le lieutenant-colonel du Paty de Clam qui a tout machiné, qui a tout conduit. Sa main se trahit aux moyens saugrenus. Puis, c'est le général de Boisdeffre. c'est le général Gonse, c'est le général Billot lui-même. qui sont bien obligés de faire acquitter le commandant, puisqu'ils ne peuvent laisser reconnaître l'innocence de Dreyfus, sans que les bureaux de la guerre croulent dans le mépris public. Et le beau résultat de cette situation prodigieuse est que l'honnête homme, là-dedans, le lieutenant-colonel Picquart, qui seul a fait son devoir, va être la victime, celui qu'on bafouera et qu'on punira. O justice, quelle affreuse désespérance serre le cœur ! On va jusqu'à dire que c'est lui le faussaire, qu'il a fabriqué la carte-télégramme pour perdre Esterhazy. Mais, grand Dieu ! pourquoi ? dans quel but ? Donnez un motif. Est-ce que celui-là aussi est payé par les juifs ? Le joli de l'histoire est qu'il était justement antisémite. Oui ! nous assistons à ce spectacle infâme, des hommes perdus de dettes et de crimes dont on proclame l'innocence, tandis qu'on frappe l'honneur même, un homme à la vie sans tache ! Quand une société en est là, elle tombe en décomposition.<br /> Voilà donc, monsieur le Président, l'affaire Esterhazy : un coupable qu'il s'agissait d'innocenter. Depuis bientôt deux mois, nous pouvons suivre heure par heure la belle besogne. J'abrège, car ce n'est ici, en gros, que le résumé de l'histoire dont les brûlantes pages seront un jour écrites tout au long. Et nous avons donc vu le général de Pellieux, puis le commandant Ravary, conduire une enquête scélérate d'où les coquins sortent transfigurés et les honnêtes gens salis. Puis, on a convoqué le conseil de guerre.<br /> Comment a-t-on pu espérer qu'un conseil de guerre déferait ce qu'un conseil de guerre avait fait ?<br /> Je ne parle même pas du choix toujours possible des juges. L'idée supérieure de discipline, qui est dans le sang de ces soldats, ne suffit-elle à infirmer leur pouvoir d'équité ? Qui dit discipline dit obéissance. Lorsque le ministre de la Guerre, le grand chef, a établi publiquement, aux acclamations de la représentation nationale, l'autorité de la chose jugée, vous voulez qu'un conseil de guerre lui donne un formel démenti ? Hiérarchiquement, cela est impossible. Le général Billot a suggestionné les juges par sa déclaration, et ils ont jugé comme ils doivent aller au feu, sans raisonner. L'opinion préconçue qu'ils ont apportée sur leur siège, est évidemment celle-ci : " Dreyfus a été condamné pour crime de trahison par un conseil de guerre, il est donc coupable et nous, conseil de guerre, nous ne pouvons le déclarer innocent ; or nous savons que reconnaître la culpabilité d'Esterhazy, ce serait proclamer l'innocence de Dreyfus. " Rien ne pouvait les faire sortir de là.<br /> Ils ont rendu une sentence inique, qui à jamais pèsera sur nos conseils de guerre, qui entachera désormais de suspicion tous leurs arrêts. Le premier conseil de guerre a pu être inintelligent, le second est forcément criminel. Son excuse, je le répète, est que le chef suprême avait parlé, déclarant la chose jugée inattaquable, sainte et supérieure aux hommes, de sorte que des inférieurs ne pouvaient dire le contraire. on nous parle de l'honneur de l'armée, on veut que nous l'aimions la respections. Ah ! certes, oui, l'armée qui se lèverait à la première menace, qui défendrait la terre française, elle est tout le peuple, et nous n'avons pour elle que tendresse et respect. Mais il ne s'agit pas d'elle, dont nous voulons justement la dignité, dans notre besoin de justice. Il s'agit du sabre, le maître qu'on nous donnera demain peut-être. Et baiser dévotement la poignée du sabre, le dieu non !<br /> Je l'ai démontré d'autre part : l'affaire Dreyfus était l'affaire des bureaux de la guerre, un officier de l'état-major, dénoncé par ses camarades de l'état-major, condamné sous la pression des chefs de l'état-major. Encore une fois, il ne peut revenir innocent sans que tout l'état-major soit coupable. Aussi les bureaux, par tous les moyens imaginables, par des campagnes de presse, par des communications, par des influences, n'ont-ils couvert Esterhazy que pour perdre une seconde fois Dreyfus. Quel coup de balai le gouvernement républicain devrait donner dans cette jésuitière, ainsi que les appelle le général Billot lui-même ! Où est-il, le ministère vraiment fort et d'un patriotisme sage. ; qui osera tout y refondre et tout y renouveler ? Que de gens je connais qui, devant une guerre possible, tremblent d'angoisse, en sachant dans quelles mains est la défense nationale ! et quel nid de basses intrigues, de commérages et de dilapidations, est devenu cet asile sacré, où se décide le sort de la patrie ! On s'épouvante devant le jour terrible que vient d'y jeter l'affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d'un malheureux, d'un " sale juif " ! Ah ! tout ce qui s'est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d'inquisition et de tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d'État !<br /> Et c'est un crime encore que de s'être appuyé sur la presse immonde, que de s'être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment, dans la défaite du droit et de la simple probité. C'est un crime d'avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu'on ourdit soi-même l'impudent complot d'imposer l'erreur, devant le monde entier. C'est un crime d'égarer l'opinion, d'utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu'on a pervertie jusqu'à la faire délirer. C'est un crime d'empoisonner les petits et les humbles, d'exaspérer les passions de réaction et d'intolérance, en s'abritant derrière l'odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l'homme mourra, si elle n'en est pas guérie. C'est un crime que d'exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine, et c'est un crime, enfin, que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l'œuvre prochaine de vérité et de justice.<br /> Cette vérité, cette justice, que nous avons si passionnément voulues, quelle détresse à les voir ainsi souffletées, plus méconnues et plus obscurcies ! Je me doute de l'écroulement qui doit avoir lieu dans l'âme de M. Scheurer-Kestner, et je crois bien qu'il finira par éprouver un remords, celui de n'avoir pas agi révolutionnairement, le jour de l'interpellation au Sénat, en lâchant tout le paquet, pour tout jeter à bas. Il a été le grand honnête homme, l'homme de sa vie loyale, il a cru que la vérité se suffisait à elle-même, surtout lorsqu'elle lui apparaissait éclatante comme le plein jour. A quoi bon tout bouleverser, puisque bientôt le soleil allait luire ? Et c'est de cette sérénité confiante dont il est si cruellement puni. De même pour le lieutenant-colonel Picquart, qui, par un sentiment de haute dignité, n'a pas voulu publier les lettres du général Gonse. Ces scrupules l'honorent d'autant plus que, pendant qu'il restait respectueux de la discipline, ses supérieurs le faisaient couvrir de boue, instruisaient eux-mêmes son procès, de la façon la plus inattendue et la plus outrageante. Il y a deux victimes, deux braves gens, deux cœurs simples, qui ont laissé faire Dieu, tandis que le diable agissait. Et l'on a même vu, pour le lieutenant-colonel Picquart, cette chose ignoble : un tribunal français, après avoir laissé le rapporteur charger publiquement un témoin, l'accuser de toutes les fautes, a fait le huis clos, lorsque ce témoin a été introduit pour s'expliquer et se défendre. Je dis que ceci est un crime de plus et que ce crime soulèvera la conscience universelle. Décidément. les tribunaux militaires se font une singulière idée de la justice.<br /> Telle est donc la simple vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable, elle restera pour votre présidence une souillure. Je me doute bien que vous n'avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage. Vous n'en avez pas moins un devoir d'homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce n'est pas, d'ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche et rien ne l'arrêtera. C'est d'aujourd'hui seulement que l'affaire commence, puisque aujourd'hui seulement les positions sont nettes : d'une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse ; de l'autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu'elle soit faite. Je l'ai dit ailleurs. et je le répète ici : quand on enferme la vérité sous terre, elle s'y amasse, elle y prend une force telle d'explosion, que le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l'on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.<br /> Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.<br /> J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire. et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations les plus saugrenues et les plus coupables.<br /> J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins par faiblesse d'esprit, d'une des plus grandes iniquités du siècle.<br /> J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s'être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l'état-major compromis.<br /> J'accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices du même crime, l'un sans doute par passion cléricale, l'autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l'arche sainte, inattaquable.<br /> J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d'avoir fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.<br /> J'accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue et du jugement.<br /> J'accuse les bureaux de la guerre d'avoir mené dans la presse, particulièrement dans L'Éclair et dans L'Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute.<br /> J'accuse enfin le premier conseil de guerre d'avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil de guerre d'avoir couvert cette illégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable.<br /> En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c'est volontairement que je m'expose.<br /> Quant aux gens que j'accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n'ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l'acte que j'accomplis ici n'est qu'un moyen révolutionnaire pour hâter l'explosion de la vérité et de la justice.<br /> Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en cour d'assises et que l'enquête ait lieu au grand jour !<br /> J'attends.<br /> Veuillez agréer, monsieur le Président, l'assurance de mon profond respect.<br /> <br /> <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Copyright (c) Memodata 1998-2004. Alexandria, Le Sémiographe, Dicologique, Bibliotexte et Ideoptima sont des marques déposées de la société Memodata. Voir le dictionnaire Sensagent<br /> <br /> <br /> <br />
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Michel Serres : « Avec Internet, on nous arrange la vie »<br />  <br /> <br /> Philosophe et historien des sciences, académicien, Michel Serres a été l’un des tout premiers, avec la série des « Hermès » (cinq tomes de 1969 à 1980) à réfléchir sur la société de communication. Il dresse ici un plaidoyer en faveur des nouvelles technologies, qui inaugurent, selon lui, une rupture aussi grande que celle de l’invention de l’écriture.<br />  <br /> Entretien réalisé par Alain Barbanel et Daniel Constantin<br /> Quels sont vos rapports avec les médias ? <br /> J’ai vu, non pas l’origine, mais le développement de la radio. Puis, la télévision est arrivée dans les foyers français à partir des années 1950. À l’âge adulte, j’ai connu l’immense développement des nouvelles technologies, de l’ordinateur au Net, en passant par le fax. Toute ma vie a donc été accompagnée par l’évolution des médias modernes. Quand j’étais jeune, entre l’agrégation de philosophie et la thèse, à la sortie de l’École normale, j’ai écrit cinq livres sur Hermès, le dieu de la communication, des messagers, des traducteurs, des transporteurs de messages et des relations entre les hommes. À cette époque, c’était plutôt mal vu dans le monde philosophique parce qu’il était entendu que le dieu de la philosophie était Prométhée, dieu du travail, de la production. J’ai été le premier à dire que la révolution contemporaine, c’est la communication et non pas la production. Hermès a été mon dieu. J’ai par ailleurs écrit un ouvrage sur les anges, sur le parasite, comme obstacle à la communication, et je viens de sortir un livre sur les ponts, comme média et relation entre deux rives. Le point central de la philosophie que j’essaie de construire tend finalement vers la relation et les médias, dans l’existence et dans la production philosophique.<br /> Vous avez été l’un des premiers intellectuels français à porter un jugement optimiste sur le développement des nouvelles technologies. <br /> Mettons de côté pessimisme ou optimisme. Je vois, dans les nouvelles technologies, une coupure beaucoup plus profonde que toute autre. Quand on prend un peu de recul historique, on est capable de dire : « Ça c’est nouveau, et ça ne l’est pas parce qu’on l’a déjà vu. » Or, les nouvelles technologies constituent une vraie coupure. Pour quelles raisons ? Aujourd’hui, vous m’interviewez, vous utilisez deux techniques : l’enregistrement et la prise de notes. Au Moyen Âge, Albert Le Grand faisait un cours à la Sorbonne. Les étudiants étaient debout les mains dans le dos. Il n’y avait pas de technologies... C’est encore davantage le cas avec Socrate et ses disciples, ou les apôtres de Jésus-Christ qui ne prenaient pas de notes... Pourquoi ? Pour une raison très simple : ils avaient de la mémoire, une mémoire terrible. Il n’y avait pas de livres, il fallait donc qu’ils sachent Homère par cœur et ils le savaient ! Ils étaient capables de réciter un texte à la virgule près. Nous avons besoin aujourd’hui de prendre des notes. Nous avons perdu la mémoire parce qu’elle est passée ailleurs : de la tête à l’objet. J’appelle ça l’externalisation de la mémoire. Avec les nouvelles technologies, votre ordinateur devient votre tête. Du coup, c’est une coupure aussi importante que l’écriture, qui a permis d’inventer l’histoire. C’est donc gigantesque ! Nous sommes passés à un autre temps, qui n’a probablement rien, ou très peu, à voir avec celui qui le précède.<br /> En quoi ces nouvelles technologies de l’information changent-elles profondément notre rapport au monde ? <br /> On peut commencer par dire des banalités : avec Internet, le monde se rétrécit et, dans le même temps, il devient plus rapide... Mais, prenons un exemple : autrefois, en guise d’adresse, on donnait les coordonnées de son domicile. Le mot adresse était donc un repère dans l’espace bien déterminé au sein duquel nous bougeons. Aujourd’hui, on donne son numéro de téléphone portable ou son adresse e-mail. On ne s’est pas aperçu que désormais l’adresse n’est plus référée à l’espace. Avant, on vivait où l’on pouvait se déplacer, où l’adresse physique permettait le repérage galiléen ou cartésien de l’espace euclidien. Tan- dis qu’aujourd’hui, si je vous appelle sur votre portable, vous pouvez très bien être en Estonie et moi en Californie. Si je vous envoie un e-mail, je ne sais pas où vous êtes. L’espace dans lequel nous vivons et pensons n’a plus rien à voir avec l’espace d’autrefois. C’est la même chose pour les rapports entre télévision et nouvelles technologies. La télévision est le cours magistral d’autrefois, tandis que les nouvelles technologies sont l’interaction perpétuelle. Vous voyez la différence : ou je fais un cours devant dix, cent, trois millions de personnes, ou on discute ensemble. Ou je conduis la voiture, ou je suis le passager. Devant la télévision, vous êtes le passager, devant votre ordinateur, vous êtes le conducteur. Ce n’est pas le même média. Et pas seulement d’un point de vue réception/action, c’est un engagement dans un cas et un abandon dans l’autre. La télé est un média un peu archaïque. Elle ressemble à ce que nous faisions de plus ancien à l’université.<br /> Que répondez-vous à ceux qui regrettent la perte de la culture du livre, de l’écriture ? <br /> Cette espèce de sanglot sur le passé ressemble curieusement au professeur de la Sorbonne qui parlait latin et qui voyait l’arrivée de l’imprimerie comme une perte de pouvoir, puisque tout le monde pouvait avoir des livres ! Je suis du côté de Montaigne, de Rabelais. Les autres du côté du professeur de Sorbonne... Socrate disait déjà que c’est terrible d’écrire parce que rien ne vaut la parole vivante... Nous changeons de support. Et, dans le même temps, nous changeons de contenu.<br /> Ces nouveaux contenus ne vous déconcertent pas ? <br /> N’oubliez pas qu’il n’y aurait pas d’astrophysique, de physique nucléaire, de biochimie, d’océanographie, de vulcanologie sans l’ordinateur ! Il a tout de même permis 70% des sciences contemporaines. Sans lui, vous ne pouvez rien faire en sciences humaines : des bilans, des recensements à l’échelle de la planète... La complexité des calculs est telle aujourd’hui - la quantité d’informations se compte par téra maintenant - que l’ordinateur est devenu le centre même de la recherche scientifique.<br /> Mais la Toile peut aussi représenter la pire des choses. <br /> La Bibliothèque nationale aussi ! On y trouve « Mein Kampf ». Si vous dites que le livre est propre et que la Toile est sale, je ris ! On dit que Gutenberg a commencé par imprimer la Bible, mais on ne dit jamais quel a été le second ouvrage qu’il a imprimé. Tout le porno y est passé ! Et le violent aussi. Et il y en avait plein les bibliothèques ! Tous les médias sont à la même enseigne. Le premier à avoir dit ça, c’est Ésope au Vie siècle avant Jésus-Christ : « La langue est la meilleure et la pire des choses. » Tous les médias sont la meilleure et la pire des choses. Je peux vous dire avec la langue que je vous aime, comme je peux vous dire que je vous déteste. C’est vrai de la Toile, mais c’est aussi vrai du livre qu’on pleure... Il y a aussi des livres avec des recettes pour se suicider et pour rendre les hommes esclaves et serviles. Cet argument n’est pas nouveau.<br /> Au quotidien, vous nourrissez-vous beaucoup des médias ? <br /> Non. Je travaille le matin et je m’interdis toute relation avec l’extérieur de 5 heures du matin à midi. Je cherche de l’information plus que du spectacle. Or, il y a aujourd’hui beaucoup plus de spectacle que d’information. Lorsque je suis entré à l’Académie française, j’ai eu à faire l’éloge de mon prédécesseur, le ministre Edgar Faure. Je suis donc allé à l’Ina pour consulter les bandes de radio et les stocks d’émissions de télévision dans lesquels était intervenu Edgar Faure. C’était au moment où la télévision naissait. Les premières années, Edgar Faure apparaissait sur l’écran, plein visage, pendant que le journaliste, hors champ, lui posait des questions ordinaires. Devant ces émissions, j’ai pris énormément de notes parce qu’il y avait beaucoup d’informations. Deux ans après, le journaliste rentrait dans la lucarne et il n’y avait plus que la moitié du temps de l’information donnée par le ministre. Deux ans encore plus tard, c’était un talk-show, avec six personnes de plus : la moitié d’Edgar Faure divisée en six. Si bien que, peu à peu, je ne prenais plus de notes. À la fin, c’était un spectacle où Edgar Faure tirait sur sa pipe, et ne faisait pratiquement que cela, il n’y avait plus d’information. Cette recherche a récapitulé pour moi l’essentiel de l’histoire du média télévisé. En cinq à six ans, l’information avait disparu pour céder la place à un autre objectif, relevant plutôt du spectacle que de l’information. J’avais sous les yeux un homme qui avait eu l’habitude de dire beaucoup de choses et qui ne disait plus rien...<br /> Le spectacle a donc tué l’information ? <br /> Ne prenez pas ça pour une critique, je n’ai rien contre le spectacle. Que la politique ou que les médias deviennent du spectacle, c’est acquis depuis Louis XIV. Versailles était le lieu de l’opéra-bouffe du pouvoir. Si l’on vient nous annoncer, main tenant, qu’il y a une femme nue dans la pièce à côté, on ne va pas forcément se déplacer. Si, en revanche, on nous annonce qu’il y a deux personnes qui s’y battent à mort, nous allons courir. Pourquoi ? Parce qu’il y a des gens qui s’entretuent et que c’est cela qui nous attire. L’essence du spectacle, la prière de l’Occident. Les téléspectateurs s’arrêtent, s’immobilisent devant une idole, regardent le déchirement de l’autre. Acte profondément religieux. Notre société est de part en part religieuse, mais d’une religion de la plus haute Antiquité. Ce qui fait un magnifique paradoxe : avec des techniques électroniques de pointe, nous produisons des contenus qui doivent probablement dater de trois ou quatre millénaires. Un phénomène très intéressant !<br /> À propos de religion, que vous inspirent les récentes affaires du pape, des caricatures ou du professeur de Toulouse ? <br /> Le pape Benoît XVI a fait une leçon d’agrégation où il a cité un texte de 1423. Je l’ai lu avec attention et d’ailleurs je ne lui aurais pas donné une très bonne note parce qu’il se trompe un peu sur les questions touchant aux rapports entre Dieu et Raison. Mais la question n’est pas là. Cette leçon d’agrég’, si je l’avais faite à la Sorbonne, les étudiants auraient pris des notes, y compris les intégristes. Parce qu’il y a une grande différence entre le savant et le politique. Le savant peut dire qu’Untel, en 1423, a dit ceci ou cela. Le politique ne peut pas le dire. Or, le pape n’est pas un prof de Sorbonne, il est politique. Comme l’a écrit Weber, il y a des choses que dit le savant, il y a des choses que dit le politique. Et le politique ne peut pas tout dire. Aujourd’hui, nous sommes, en plus, dans la correction politique, ce que j’appelle « l’effet soutien- gorge ». Vous savez ce que c’est que le soutien-gorge ? Au XIXe siècle, on ne disait pas la bite, la vulve, on disait le ventre, le bas-ventre. On ne disait pas le ventre, on disait l’estomac. On ne disait pas l’estomac, on disait le cœur. Les organes remontaient. La pudeur faisait qu’on n’avait pas de seins mais une gorge. D’où le soutien-gorge au lieu du soutien- seins. Nous sommes dans une période où l’on fait en politique ce que nos ancêtres ont fait sur le sexe : il ne faut pas dire. J’ai vu récemment une représentation du « Cid » où avait été supprimé le terme Maures parce que le Cid a tué des Arabes et que ce n’est pas correct !<br /> Où placez-vous le journalisme, entre le savant et le politique ? <br /> Le média est plutôt du côté du politique que du savant, pour une raison de représentation, de violence... Vous faites un cours à trois cents personnes, ce n’est déjà plus tout à fait un cours. Vous faites un cours à cinq mille personnes, ce n’est plus pareil. Vous agissez sur des masses extraordinairement importantes. Comme la politique, les médias c’est la tragédie, la terreur et la pitié. Aristote le dit. Et naturellement les directeurs de télévision ont tous lu Aristote ! La télévision, c’est la terreur et la pitié. Si vous faites une analyse sérieuse des mots et des images qui sont le plus employés à la télévision, ce sont ceux et celles de cadavre qui arrivent en tête, et de loin. C’est le tragique, c’est la mort, qui priment dans le vrai spectacle. Les médias sont en fait une religion polythéiste, païenne - les religions païennes sont les religions du sacrifice - qui nous parle tout le temps et uniquement de la mort. Nous avons oublié le monothéisme et nous sommes revenus à un polythéisme archaïque, fondé sur le sacrifice humain. C’est ce qui fait de l’audimat. Les journaux télévisés de midi et du soir sont aujourd’hui sont vraiment sujets au changement d’échelle qu’implique le nombre. Quand on s’adresse à des millions de personnes, il y a violence, c’est inévitable. Le politique ne peut donc pas parler comme le savant. Il a une bombe sous les pieds en permanence. Les nouvelles technologies engendrent plutôt une sorte de dispersion. Il y a un réseau très ramifié, pas de capitalisation, pas de concentration. Le mot réseau dit bien ce qu’il veut dire.<br /> La presse écrite est en crise aujourd’hui. Pensez-vous que les nouvelles technologies participent à sa disparition ? <br /> Je sais que la presse écrite est mal en point. Je suis un auteur de livres, j’en ai écrit quarante-cinq ou cinquante. Le livre aussi est en mauvaise posture et même peut-être plus gravement. Vous avez vu les chiffres récemment, les gosses entre 14 et 25 ans ont quasiment abandonné la télé. Ils sont tous devant l’ordinateur. Qu’il y ait un lent changement de support, c’est possible, de la même manière que le support oral a laissé la place à l’écrit. Mais je peux démontrer, en tant qu’historien des sciences, qu’au moment où l’on a inventé l’imprimerie, où l’on a perdu totalement le « manuscrit » - c’est-à-dire la fonction d’écrire-, on a inventé la science moderne parce qu’on n’avait plus besoin de cette mémoire encombrante. Lorsque Montaigne dit : « Je préfère une tête bien faite qu’une tête bien pleine », il dit qu’il a les livres et qu’il n’a plus besoin de les avoir dans sa mémoire. Il dit que la tête n’est plus pleine et que du coup, elle devient intelligente, elle peut inventer. Quand j’écris mes livres et que je vais sur la Toile pour trouver la date de naissance de Descartes que j’ai oubliée, ça me prend une ou deux minutes, alors qu’auparavant, pour chercher ces renseignements. J’y passais ma vie. Je suis obligé d’être intelligent. C’est pour cela que les gens pleurent ; il n’y a plus d’excuses, ils sont obligés d’être intelligents ! Tragique !<br /> L’accès à cette nouvelle mémoire est encore très sélectif. La fracture numérique existe et semble encore colossale... <br /> Je reviens du Pérou. Je suis passé dans des petits villages des Andes où il y a des cybercafés. Ces cafés, dans les montagnes du Pérou, sont tellement utilisés que les lettres du clavier de l’ordinateur étaient effacées. L’illettré, c’était soudainement moi : je n’avais plus les lettres sur mon clavier. Les autres continuaient comme s’ils les avaient. Ils étaient plus « lettrés » que moi. Et l’on parle de fracture numérique ! Les Indiens Quetchua n’ont pas d’écriture. Avec les nouvelles technologies, ils sont en train de rattraper un retard de quatre mille ans ! Il faut être parisien pour ne pas voir ça et en pleurer ! La grande fracture vient de l’écriture et des historiens qui ont exclu les gens sans écriture. Elle n’est pas comblée.<br /> Vous pensez réellement que le Net va remplacer le livre ? <br /> Il n’est pas complètement sûr qu’un support détruise son précédent. Nous avons écrit, ça ne nous a pas empêchés de parler. Nous avons imprimé, ça ne nous a pas empêchés d’écrire. Nous disposons des nouvelles technologies, ça ne nous empêche pas d’imprimer, nous avons même tous une imprimante. Il est vrai que dans les technologies ordinaires, le moulin électrique a supprimé le moulin à vent. Mais là, ce n’est pas complètement sûr puisque les anciennes technologies de communication perdurent. Il y aura sans doute quantité de dégâts, mais je ne suis pas complètement sûr que le livre soit mort. J’ai écrit vingt livres sans Toile et vingt livres avec. Eh bien, le soir, j’avais auparavant le tennis-elbow ! Maintenant, c’est fini. J’ai passé vingt ans à quatre pattes dans les dossiers et la poussière à la recherche d’un article écrit autrefois... Maintenant, je n’ai qu’à appuyer sur un bouton et j’ai l’article. Il vaut mieux une pelle mécanique qu’une pelle à main. C’est la première fois qu’on nous arrange la vie. Avant, on n’arrangeait que la vie des ouvriers du chantier de mon père. Maintenant, on arrange la mienne, je ne vais pas m’en plaindre. Vous n’arriverez pas à me faire pleurer !<br /> Michel Serres Entretien avec Yves Harté et Pierre Veilletet Médias N°11, déc. 2006http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=503
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E
Si j'ai bien compris, tu veux une presse qui nous aide à nous construire comme sujets autonomes et qui respecte l'autre. Je suis entièrement d'accord avec toi. C'est tout un programme : un programme d'humanisation qui fait du journaliste un personnage central, aussi bien pour construire que pour démolir...
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B
Quelques éléments de réflexion qui me viennent à l'esprit à ce sujet.Ce que j'attends : des outils d'analyse (et non pas une information  mâchée et digérée ) qui me sont donnés à travers une retranscription des faits dans la vérité de tous les éléments qui le constituent,afin que je puisse forger ma propre pensée, mon  jugement , en un mot mon autonomie;j'attends aussi  une attitude de respect de la part du journaliste qui se traduit par  le choix de l'évènement ou de la réflexion et de l'importance qu'il  lui donne; tout n'est pas à dire !!!! Malheureusement la presse semble souvent l'oublier.Bon été et amitiés de nous deux !Brigitte
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F
Florence Aubenas: «C'est un cadeau de Noël en plein mois de juillet!»<br /> <br /> «Bienvenue parmi nous, bon retour de ce côté-ci», a lancé Florence Aubenas, journaliste elle-même retenue otage en Irak pendant plusieurs mois de l'année 2005, dès l'annonce de la libération d'Ingrid Betancourt.Interrogée par 20minutes.fr, elle a confié, visiblement émue: «C'est difficile de dire autre chose que c'est merveilleux... On a toujours peur que la nouvelle ne soit pas vraie. On n'osait presque plus l'espérer, et voilà, c'est un cadeau de Noël en plein mois de juillet!»Quel que soit l'écho à sa propre expérience que la libération d'Ingrid Betancourt provoque, Florence Aubenas n'a pas hésité à le souligner: «Je ne veux pas parler de moi alors que c'est d'elle qu'il s'agit. Il faut parler d'elle et dire à quel point c'est extraordinaire.»La journaliste l'a affirmé: elle sera là pour accueillir Ingrid Betancourt, où que ce soit, à l'aéroport ou ailleurs. «Je l'attends déjà...»<br /> Recueilli par Alice Antheaume<br />  
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L
<br /> Libération d'Ingrid Bétancourt (Le Monde)<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> R<br /> PRIÈRE<br /> "Accompagnez-moi d'abord pour remercier Dieu et la Vierge", a-t-elle dit en préambule devant l'appareil des autorités colombiennes qui l'avait transportée avec ses compagnons à la base de Catam, près de Bogota. "J'ai imaginé tellement de fois ce moment", a-t-elle dit, en remerciant en français "vous tous dans le monde qui nous avez accompagnés".<br /> Des soldats se sont présentés comme les membres d'une ONG fictive censée transporter les otages par hélicoptère vers un camp pour y rencontrer le nouveau chef des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), Alfonso Cano. "Ce matin quand je me suis levée à 4 heures du matin, nous avions l'espoir que l'un d'entre nous serait bientôt libéré par une commission internationale de la Croix-Rouge", a-t-elle dit.<br /> Lorsque les faux humanitaires sont arrivés, Ingrid Betancourt a noté qu'ils portaient des T-shirts à l'effigie de Che Guevara et a cru qu'il s'agissait d'autres éléments des FARC.<br /> Lorsqu'on a lui a annoncé qu'elle allait avec ses compagnons être transférée dans un autre lieu de captivité, Ingrid Betancourt a été en proie au découragement : "Là, mon cœur s'est brisé, parce que cela signifiait plus de captivité."<br /> "Nous sommes arrivés dans un endroit avec des guérilleros armés qui nous faisaient se dépêcher, avancer comme toujours. (...) Les hélicoptères sont arrivés, et des personnages surréalistes en sont sortis (...) Ils ont parlé avec les chefs, le commandant Henrique, le commandant Cesar. Ils avaient des T-shirts de Che Guevara et je me suis dit : 'Ça, c'est des FARC'." Les otages sont montés menottés dans un hélicoptère.<br /> "C'EST UN MIRACLE"<br /> "C'était très humiliant (...). Quand nous somme montés dans l'hélicoptère, très frustrés, je ne voulais même pas parler aux personnes qui étaient là. L'hélicoptère s'est envolé, et tout à coup quelque chose s'est passé, je ne me suis pas bien rendu compte de quoi et tout à coup j'ai vu le commandant qui pendant tant d'années avait été si cruel et si humiliant, je l'ai vu au sol, les yeux bandés.<br /> "Je crois que je n'ai même pas été heureuse (...) ; le chef de l'opération a dit : 'Nous sommes l'armée colombienne, vous êtes libres' et l'hélicoptère est presque tombé ! On a sauté, on a crié, on s'est embrassés, on pouvait pas le croire, c'est un miracle."<br /> L'ex-otage a insisté sur le rôle essentiel joué par les divers soutiens dont elle a bénéficié pendant ses six ans et demi de captivité. "Nous pouvions rêver, maintenir l'espoir vivant parce que nous écoutions les nôtres", a dit Ingrid Betancourt. "Cette victoire est aussi due aux moyens de communication", a-t-elle estimé, en évoquant les messages que lui ont adressés les membres de sa famille et le soutien international. "J'entendais mon ex-époux, Fabrice [Delloye], qui me disait qu'il y avait une photo de moi sur le Mont-Blanc, en France", a-t-elle raconté.<br /> "Merci la Colombie, merci la France. Nous les Colombiens, nous savons que nous avons des frères de l'autre côté de l'Atlantique", a conclu Ingrid Betancourt.<br /> <br /> <br /> ayonnante et apparemment en bonne santé, Ingrid Betancourt a fait le récit, mercredi 2 juillet, de sa libération. Souriante et vêtue d'un treillis militaire, ses longs cheveux noués sur la nuque, elle est descendue la première de l'avion qui l'a amenée à Bogota, et s'est jetée dans les bras de sa mère, Yolanda Pulecio, puis dans ceux de son mari, Juan Carlos Lecompte.La sénatrice franco-colombienne a raconté comment elle avait elle-même été dans un premier temps trompée par le subterfuge utilisé par les militaires pour parvenir à sa libération et à celle de ses codétenus dans la jungle, en se faisant passer pour une mission humanitaire. Elle a rendu hommage à l'armée pour une opération "très risquée" mais "impeccable".
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E
Le blog est aussi fait pour cela.
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J
Je re-lirai certains commentaires passionnants sur le blog .
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E
Josiane, je ne savais pas que tu avais une vocation de journaliste un peu réprimée. Pourquoi, dans ton enseignement, ne pas utiliser ton souci de communiquer, ton exigence de vérité en vérifiant tes sources, ta capacité à faire de tes éléves de bons lecteurs des événements du monde et peut-être aussi des grands textes. C'est sans doute ce que tu fais déjà instinctivement. Ce que je retiens de plus utile de mes meilleurs maîtres c'est de m'avoir appris à lire...
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J
MERCI pour cette analyse qui m'éclaire beaucoup . Gràce au fil conducteur que tu as utilisé , tu es parvenu à exprimer mes attentes et aussi mes craintes / articles de presse. Charles Henderlin , journaliste correspondant de France 2 en Israël depuis des années ( si je ne me trompe pas...) a été inquiété /ses propos -fondés semble-t'il ; il pourrait confirmer que le journaliste met, parfois, sa vie en danger. C'est un métier qui m'aurait plu ... J'admire  le courage de ceux qui font leur travail   honnêtement , avec obstination loin des sirènes de l'info-spectacle.  Merci à ces informateurs qui nous parlent du monde entier .N'oublions pas  tous ceux qui sont emprisonnés ... Informer et communiquer se rejoignent  uniquement dans la mise en scène de l'événement  : à mon humble avis ! J'ai transmis cet article à plusieurs personnes et nous en parlerons vendredi soir . Courage ! Bonne continuation !
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E
Inconsciemment je savais que vous jouiez avec moi et je me suis pris moi-même au jeu. En vous titillant, je vous ai amené à découvrir votre jeu alors que vous vous cachiez derrière les mots. Les mots se sont mis alors à parler de vous, de vos exigences, de votre chemin de vérité. J'en suis ravi...
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P
Je ne joue pas avec les mots mais avec vous! Comme quand vous « saucissonniez » mon livre !!!! Mais d'expérience pour lire le décalage quotidien entre le vécu par exemple des patients et les comptes-rendus des journalistes (2 vécus différents) je me méfie. Je pense que l'évolution actuelle de "l'information" est inquiétante. Quant à la vérité ... un chemin semé d'embûches, un patient me demandait combien de morts il fallait pur que l'on parle de génocides dans son pays... les mots et leur poids! Récemment on me disait que le suicide d'un demandeur d'asile à réception d'un rejet de sa demande d'asile (dans les 5 minutes après ouverture de la lettre)   était un cas particulier et ne pouvait être transformé en une généralité. Voilà une chosification, je n'ai pu que demander combien de suicides fallait-il qu'il y ait pour que l'on passe d'un cas particulier à une "généralité".Je ne pense pas jouer avec les mots, mais essayer de leur donner un sens, mon sens... peut être ma vérité, mais croyez-moi point d'envie de jouer là-dedans... allez, je me sauve pour Lyon!<br />  
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E
Je suis désolé de vous avoir pris une heure de votre temps et, en même temps,  honoré que vous ayez accepté de passer tout ce temps pour faire avancer la réflexion. Je suis assez d'accord avec vous sur les blogs et leur fonctionnement. Ils jouent beaucoup trop sur l'émotion primaire. Mais faut-il y renoncer sous prétexte qu'il y a des risques d'égarement ? Le projet, ici, est de faire une sorte d'agora philosophique sur des sujets divers. Bon an mal an, le projet semble se réaliser. Lorsque je parle d'image pour comprendre, je ne fais pas allusion à une photographie ou à un film. Mais j'ai besoin que les mots porteurs d'images m'aident à voir et je continue à penser que je ne peux pas comprendre sans voir. D'accord pour le travail ardu sur l'éthique, chez le journaliste, que j'assimile de mon côté à une exigence de vérité. Vous avez raison de mettre en garde contre une trop grande naïveté : je ne peux pas vraiment comprendre comme celui a pensé l'événement l'exprime. Et que de distance entre le point de vue du journaliste et le point de vue du lecteur qui digère ce qu'écrit le journaliste ! Mais, comme je le souligne, la vérité est un chemin et non un contenu : à moi de le prendre ou de refuser de le prendre à la suite du journaliste honnête. En vous lisant, je me pose une question : en jouant avec les mots, est-ce que vous n'avez pas tendance à les chosifier, à en faire des sortes d'idoles prises pour elles-mêmes et ainsi à les détourner de leur destination première, qui était d'exprimer un sens particulier et précis. Une manière de vous taquiner...
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P
vous en vouliez en v'la. Vous m'avez pris 1 heure de mon temps! j'espere que vous aurez des réactions! bon courage et merci de me forcer a travailler le soir en rentrant de ma journée, mais bon ca fait du bien, et maintenant je pars manger des fajitas poulet... ca c'est vrai!<br /> Personnellement pour ce qui est des blogs où des "donnez votre avis", "réagissez" je trouve non seulement qu’on est dans l’émotion réaction, mais souvent dans le primaire de ce type de réaction : hier une assistante sociale dénonce un sans papier à la Police, les réactions : elle a bien fait je ne vais pas payer pour ces gens là etc… etc… etc… Pas ou peu de « qu’est ce que c’est que cette conscience professionnelle » ou par exemple « et le secret professionnel dans tout ça ? » Je ne suis pas sûr que ces blogs de réactions à chaud soient une nécessité, ni même autre chose qu’un défouloir à émotions primaires. De plus et une fois que vous avez rédigé on vous demande  "validez" vous cliquez et là… oh surprise on vous annonce un contrôle par la rédaction, libre de répondre mais choisi! oserai-je dire élu-sélectionné mais sur quels critères?<br /> La mise en scène… Ce terme ne peut que me faire penser à Timisoara et à Ceausescu… Il y a eu mise en scène donc nous sommes prêts pour le théâtre de l’information…<br /> Contrairement à vous, alors que je suis photographe, je n’ai pas besoin de l’image pour comprendre au contraire. J’ai l’impression que l’image pervertit ma façon de lire… Me dicte ce que je dois lire, comprendre… le même texte avec un Sarkozy souriant ou un Sarkozy faisant la moue n’est pas « pareil » d’ailleurs regardez les images des journaux pro ou anti… sur un même sujet, elles sont révélatrices. Autre exemple les photos de ces enfants soldats aux mains trop petites pour leur kalachnikov au regard trop dur pour un enfant, perverti immédiatement tout ce qui peut être écrit. L’anomalie choque. Choque ce que je vis au quotidien, c’est à dire l’inverse de ces regards terrifiants chez ces enfants à l’enfance volée.<br /> Le jeu des acteurs : vous réussissez à me ramener l’image de Patrick Henry demandant, avant qu’on ne l’arrête, devant des caméras de télévision en plein « orgasme » télévisuel  la peine de mort pour l’assassin de l’enfant assassiné, oui là encore le goût du sensationnel a fait son effet. Que ne ferait-on pas pour avoir une image-choc, un témoignage-choc, une interview « croustillante » comme il m’en est parfois demandé par des journalistes qui se « proposent » de faire de la publicité pour notre centre de soins. Vous vous rendez compte 20 minutes en prime-time ? comment pouvez vous refuser cela ?Au nom de mon éthique Monsieur.Être journaliste est avant tout un travail ardu sur l’éthique.<br /> Comment parler de neutralité pour un journaliste. C’est pour moi aussi illusoire que la neutralité du thérapeute, c’est un leurre. Le journaliste a ses lunettes, il voit au travers d’elles et donc à sa façon, où peut être la neutralité… Une illusion, un décor de plus pour le théâtre de l’information.<br /> La vérité… Encore pour moi une illusion, un des éléments « en vérité, je vous l’écris » mon œil ! Je ne peux être lecteur que critique, il n’y a pas de vérité, tout n’est que mensonge, car jamais compris comme celui qui l’a pensé l’exprime et celui qui le reçoit le digère.<br /> Il faut comme vous le faites prendre le temps de lire différents points de vue pour avoir différents éclairages mais ne pas se laisser piéger au théâtre qui nous est proposé… N’ayons pas la « mémoire courte »<br /> Docteur Pierre DuterteMédecin DirecteurPsychothérapeute - Thérapeute familialcontact@parcours.asso.frwww.parcours.asso.fr<br /> Pierre
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E
Un peu dur, mais plein d'humour !
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J
<br /> <br /> <br /> Jean-Pierre Ferland<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Les journalistes<br />  <br /> <br /> <br /> <br /> Paroles et Musique: Jean-Pierre Ferland<br /> Beaucoup de mots, très peu d'humour, moitié pinson, moitié vautourÇa dépend de l'heure et du jour, de l'édition et du tirageIls ont autant d'élan moral qu'ils ont de pages à leur journalÇa fait du bien, ça fait du mal, ça dépend de leurs avantagesIls vous habillent à leur façon, vous prêtent des déclarationsVous coupent en deux ou trois tronçons, ils vous tuent puis ils vous éventrentIls racontent ce qu'ils ont su, d'un autre qui est bien connuUn autre qui est très bien vu quand ils n'ont rien su ils invententQuand ils ont lu Tintin, Prévert, quand ils ont écrit quatre versOn les consacre reporters dans la mode ou la politiqueQuand ils n'ont plus assez d'idées on les met aux chiens égarésQuand y'en a plus ils sont mutés, on les met aux rangs des critiquesAs-tu vu mon papier tout frais c'est presque du papier monnaieEst-ce que tu connais Bossuet, tout à fait moi moins la légendeC'est pas du mou, c'est du brutal et puis ça fera originalJ'avais mal à mon piédestal quand on monte plus y faut descendrePour les comprendre il faut les voir, le moins souvent mais certains soirsSurtout quand ils jouent l'épluchoir aux soirées des grandes premièresLe bras pendant, la plume au bout, le programme sur les genouxIls feignent de comprendre tout mais s'ennuient comme au cimetièreEt leurs critiques terminées, il faut les voir se corrigerFaisant toute objectivité comme s'ils avaient payé leurs placesEt le lendemain au matin vous la trouverez dans un coinUne à la deux et deux fois rien, question de goût, question d'espaceQuand on sait tout on ne sait rien, je sais peu mais je le sais bienJ'ai appris dans un quotidien toutes les lois fondamentalesJ'ai appris ce que je savais, le moins c'est faux, le plus c'est vraiLe plus c'est gros plus c'est épais, le moins c'est blanc, le plus c'est saleQuand vous écouterez ma chanson ne sautez pas aux conclusionsSachez que vous faites exception et que gagner sa vie c'est tristeNe me mettez pas aux arrêts, gardez vos rages pour aprèsQuand je n'aurai plus de succès, quand je deviendrai journaliste<br />
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P
Merci !!!
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E
Le journaliste-médecin, comme Pierre Duterte, peut donner à l'exilé un moyen de communication, lui permettre d'exprimer ce qui "était en sommeil ou interdit de sortir". La dictature manifeste son incapacité à l'intelligence " en se privant de "personnes extraordinaires". Le journaliste peut nous aider à les accueillir et nous apprendre à partager avec l'autre et à métisser.
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P
<br /> L’EDITO DE PAROLES  D'EXIL<br /> <br /> Une idée et son vecteur<br /> <br /> Je suis personnellement frappé quotidiennement par le fait que « l'idée » a besoin d'un vecteur pour émerger. Que sans communication, sans moyen de communication, elle reste seule avec son propriétaire. Des patients arrivent parfois illettrés, vécus et se vivant malheureusement trop souvent comme « incultes » ou pire  « pas intelligents », puis déploient très rapidement des trésors de poésie et de finesse. Une fois l’écriture apprise, voilà les poèmes qui s’écrivent, les chansons qui éclosent, les textes qui émergent.Une fois l’incitation du groupe d’art thérapie acceptée, une fois la timidité, la retenue, l’idée de confrontation aux autres, et de jugement passés, voilà le corps qui se met en mouvement, les idées qui fusent, les improvisationsqui explosent. Et dire que tout cela était en sommeil ou interdit de sortir. Ces patients qui, parce qu’ils ont eu le de refuser, parce qu’ils ont eu « l’idée » de manifester, ont été contraints de partir, le plus souvent sans bagage, la plupart du temps« sans rien »… Mais ils sont arrivés en France avec leurs idées. J’ai souvenir d’une petite fille tchétchène qui dessinait sur le paperboard de mon bureau la poupée qu’elle n’avait « même pas eu le temps de prendre» et dont l’abandon la terrorisait. Mais que ses dessins étaient réussis et véhiculaient bien son idée de l’exil ! Et ce jeune Sri lankais, pas encore douze ans, qui, face à une page blanche, dessine, place les traits, les formes, la main dans l’air, dessinant dans sa tête avant de n’avoir plus qu’à poser sur la feuille le dessin déjà achevé dans son esprit.Et les poèmes qui viennent année après année « enluminer » la première page de notre rapport d’activités ? Quelle perte pour le pays d’où ils viennent ! Le plus gros des gâchis pour les pays « exportateurs » de victimes de torture, pour les dictatures, n’est-il pas la fuite (au sens propre) de ses cerveaux, le départ souvent sans retour des idées ? Si, par son incapacité à l’intelligence, la dictature se prive de personnes extraordinaires, accueillons-les et partageons !Nous avons à apprendre, à métisser.<br /> <br /> Dr. Pierre Duterte<br /> <br /> Médecin<br />
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E
Ce que dit Denis fait référence à ce qu'il avait exprimé précédemment :"Depuis ce temps, j'ai remarqué que la majorité des articles restait sans perspective. Les meilleurs se contentant de décrire des faits. Pour moi, le fait brut reste sans intérêt, car il doit se présenter et s'expliquer dans son contexte ; se comprendre dans son avenir possible."
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D
Ce n'est pas une situation actuelle, cela est conforme à la tradition depuis 1750.
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E
La défense de l'autonomie des journalistes devient un problème d'actualité. En réservant à l'exécutif la nomination du président de France Télévision, Nicolas sarkozy n'innove pas : il ne fait que révéler ce qui se passait jusqu'ici sans que les choses soient dites clairement. Indirectement il invite donc à la résistance pour défendre la démocratie et l'autonomie dans la presse.
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G
<br /> Défendre l'autonomie, cela concerne non seulement les historiens mais aussi les journalistes<br /> <br />  <br /> <br /> Je crois que la résistance, même si c’est compliqué de savoir ce que ça veut dire, cela passe par un travail non seulement d’action politique mais aussi de défense d’un certain nombre de valeurs. Je crois donc que le politique doit rendre compte de ce qu’il dit, de ce qu’il promet, de ses discours. Autrement, c’est la fin ou c’est une forme de dictature qui reprend ses droits. Et donc, au-delà du politique, cela concerne tous ceux qui contribuent à parler dans l’espace public. Nous avons trop ten­dance à nous focaliser sur le politique. C’est aussi l’affaire des journalistes par exemple : je me suis intéressé à la manière dont les journalistes ont analysé le discours de Nicolas Sarkozy sur l’identité nationale. Elle reflète une démission complète. Aucun journaliste n’a mené d’analyse critique par rapport à ce discours-là. C’était pourtant la répétition au mot près de ce qui s’était déjà dit dans les années 80. Il n’y a pas eu de travail sérieux de la part des journalistes à ce niveau-là. Quand je dis les journalistes, évidemment je vise la tendance dominante du journalisme, car le milieu est éclaté, avec des gens qui se battent pour faire consciencieusement leur travail. Je ne veux pas faire d’amalgame car on nous l’a fait à nous aussi comme historiens alors que notre discipline est elle aussi clivée entre des tendances politiquement opposées. Mais c’est aussi la responsabilité des intellectuels. C’est quand même, dans une démocratie, et surtout en France qui se pique d’être le pays qui a donné des leçons aux intellectuels, une responsabilité de mener des débats et de mener la critique quand on a une remise en cause aussi flagrante de ce qui constitue la base même de nos activités. La politique aujourd’hui, ça passe aussi par un travail de résistance au quotidien, là où on est, ancré dans son lieu à la fois géographique mais aussi professionnel, pour défendre l’autonomie de sa pensée. Je pense que cela vaut pour tout le monde et qu’aujourd’hui nous sommes confrontés à des tentatives visant à remettre en cause notre autonomie. Cette tendance est flagrante depuis 2005 de la part de la droite qui cherche de plus en plus à intervenir dans les affaires qui relèvent des enseignants, des chercheurs et c’est aussi l’une des raisons du combat que nous avons mené avec cette pétition contre la loi du 23 février 2005 et pour laquelle nous avons créé ce comité de vigilance qui est ouvert à tout le monde. Nous avons maintenant des antennes dans certaines villes et nous organisons des conférences, des débats, des discussions en liaison avec les collectifs qui, là où ils sont, mènent ce combat pour défendre l’autonomie. Notre site est un instrument de liaison très efficace pour renforcer ce combat (http://cvuh.free.fr)
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E
J'ai bien aimé ton petit commentaire. Les journalistes ne sont pas assez engagés, non pas au sens où ils devraient être franchement à gauche ou franchement à droite, mais dans l'optique où ils se donnent comme tâche d'éveiller les consciences. C'est effectivement là qu'est le rôle propre du journaliste. Au départ, Albert Londres, Joseph Pulitzer et même, à la limite Hubert Beuve-Méry, étaient plutôt conservateurs. Mais leur génie a été de ne pas tricher avec la vérité. C'est en ce sens qu'il y a eu, chez eux, une dimension révolutionnaire.En ce qui concerne la décision de Sarkozy de laisser à l'exécutif le soin de nommer le président de France-télévision, je pense sincèrement que c'est un faux pas. Il faut à tout prix garantir l'autonomie des médias par rapport au pouvoir politique...
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N
Je crains malheureusement qu'aujourd'hui à défaut d'être engagé, le journaliste traite des sujets d'actualité de façon"stérilisée », car il est plus aisé d'endormir les consciences que de les éveiller et c'est aussi moins dangereux pour sa carrière. Il n'y a qu'à voir comment dans l'audio visuel le président du C.S.A va être nommé par le pouvoir exécutif.
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D
L"immigré exhibitionnistehttp://www.histoire-immigration.fr/index.php?lg=fr&nav=557&flash=0
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A
Le cyber-space déchaîné<br />  <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> ¬ Rue89.com<br /> http://www.Rue89.com est un site d’informations générales d’un nouveau genre. Son contenu provient de journalistes professionnels, mais aussi d’experts et des internautes eux-mêmes.<br /> L’ambition avouée de Rue89.com : "inventer un média qui marie journalisme professionnel et culture de l’Internet."<br /> Créé par des journalistes, dont plusieurs sont issus de Libération, ce site se concentre sur les sujets qui font "parler, jaser, débattre, dans tous les domaines, de la politique au sport, en passant par les nouvelles technologies, la culture ou l’environnement."<br /> "Le site est ouvert sur le reste du monde. Il ne se contente pas de critiquer, il est toujours à la recherche de solutions et se propose d’aider à leur mise en oeuvre (rubrique "Passage à l’acte"). Il fait une large place à la photo et à la vidéo," affirment ses responsables en ouverture du site.<br /> Son contenu repose sur le travail en commun de trois cercles :  Une rédaction, composée de journalistes expérimentés et de jeunes reporters : elle assure l’organisation du contenu du site et une bonne partie de sa production.<br /> <br />  Un cercle de spécialistes, de passionnés et de témoins qui apportent leurs regards et leurs lumières sur l’actualité.<br /> <br />  Le troisième cercle est celui des internautes eux-mêmes, qui participent à la vie de Rue89 par leur commentaires mais aussi en soumettant des articles, des liens vers d’autres sites, des photos et des vidéos.<br /> http://www.hns-info.net/article.php3?id_article=11314<br /> <br /> <br /> <br /> <br />
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E
Denis, ton commentaire met du piquant dans les réactions en te mettant en scène. Tu fais allusion à ta librairie de Tours et je pense à tes expositions qui avaient été jugées scandaleuses par certains. Il ne fait pas bon être sur le devant de la scène et les journalistes ne rendent pas forcément service lorsqu'ils ne mettent pas les choses en perspective et ne recherchent pas le pourquoi du comment. Tu as raison pour une bonne part, encore que je sois plus optimiste que toi. Mais mon point de vue ne consistait pas à porter un jugement sur la situation actuelle. Il s'agissait plus de formuler une attente. C'est en ce sens que je parle du journaliste comme maître d'école, comme celui qui doit m'apprendre à lire les grands événements du monde. Attente utopique ? Pas complètement, me semble-t-il.
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D
En 1960, l'Université François Rabelais de Tours ouvrit un diplôme d'études supérieures sur les journaux et revues. Chaque apprenti historien devait analyser cette documentation à 2 niveaux :- les faits rapportés- le journal avait-il une clé pour déchiffrer l'évènement, journal d'opinion ; était-il marqué par une tendance politique, sociale, religieuse, journal au service d'un lobbing ; était-il relativement neutre et expliquait-il les évènements. Devant la pauvreté du matériaux, cet institut ferma en 1970, malgré mai 68 ou à cause de ce glorieux évènement.Histoire vécue Lors de mon altercation avec la morale de Jean Royer en 1971, Pierre Luc Séguillon me téléphona de Témoignage Chrétien pour faire un article. J'ai reçu les journalistes du Monde, de La Croix, seulement, et j'avais été échaudé par Le Figaro. Réponse du berger à la bergère : descends donc, on prendra toujours un verre. Refus poli mais ferme. Le mercredi suivant, article dans Témoignage Chrétien, mélange habile du Monde et du Figaro.Depuis ce temps, j'ai remarqué que la majorité des articles restait sans perspective. Les meilleurs se contentant de décrire des faits. Pour moi, le fait brut reste sans intérêt, car il doit se présenter et s'expliquer dans son contexte ; se comprendre dans son avenir possible.Ta conclusion me semble beaucoup trop généreuse pour la profession.Denis Jeanson
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L
Sirius, le 29 mai 1958<br /> « Incapable de vivre décemment, la IV° République n’aura pas su mourir en beauté… Pour galvaniser les forces du régime, pour entraîner l’opinion, gagner la bataille ou la perdre en forçant l’admiration, il eût fallu que M. Pflimlin° eût le terrible courage de dénoncer les mensonges passés, d’en finir avec toutes les équivoques et tous les faux-semblants, d’appeler par son nom l’insurrection d’Alger tout en découvrant ses véritables causes : un complot préparé de longue main et l’exaspération naturelle d’une armée livrée à elle-même, investie en fait de tous les pouvoirs par la démission progressive des autorités civiles, chargées des tâches les plus hétéroclites, tenue pour responsables de toutes les fautes et de tous les échecs…<br />   Une force existe : l’armée, largement engagée sur la voie de la sédition, travaillée par des éléments troubles qui s’efforcent de la noyauter et de l’utiliser à leurs propres fins.<br />   Une autorité morale aussi : celle du dissident de 1940, du libérateur de 1944, plus enclin, au fond, à fixer ses traits pour l’histoire qu’à se compromettre dans l’événement et à se salir franchement les mains.<br />   Au Parlement, une droite qui n’a cessé de torpiller les gouvernements, de discréditer un peu plus le régime, et favorise finalement de tout son pouvoir un coup d’Etat militaire. Au centre, des partis hantés par le souvenir du 10 juillet 1940, prêts à brandir jusqu’à l’absurde le drapeau de la légalité républicaine. A gauche, une poussière d’hommes qui ne peuvent défendre  « les libertés sacrées de la nation » qu’en s’unissant aux communistes, dont nul n’ignore ce qu’ils en feraient.<br />   Un peuple enfin qui ne réagit plus guère aux mots d’ordre d’où qu’ils viennent, redoute l’aventure sous toutes ses formes et s’abandonne au destin en vivant provisoirement, comme si de rien n’était.<br />   Si cette analyse est exacte, les conclusions sont claires. Il est absurde de revendiquer les plus hautes responsabilités et d’organiser en fait la  « carence du pouvoir » sous le masque de la légalité, d’appeler De Gaulle pour l’obliger ensuite à se retirer ou à se présenter en général factieux, d’abandonner, sous couleur d’obstination romaine, l’initiative à l’armée et à son noyau le plus dur, les paras, d’accroître ainsi à plus ou moins court terme les chances de la guerre civile.<br />   Aujourd’hui, dans l’immédiat, quelque réserve que l’on puisse faire pour le présent, et plus encore pour l’avenir, le général De Gaulle appataît comme le moindre mal, la moins mauvaise chance. La IV° République meurt beaucoup moins des coups qui lui sont portés que de son inaptitude à vivre. » (Sirius, Le Monde du 29 mai 1958 – Sirius est le pseudonyme d’Hubert Beuve-Méry, directeur du journal)<br /> http://sites.univ-provence.fr/wfcup/coursdaeua/histoire/france45a05politiqueexe2.htm<br />  <br />  
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P
<br /> <br /> <br /> <br /> Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> 6 août 1989 - Pour qui a connu Hubert Beuve-Méry, l'idée même d'une oraison funèbre paraît quasi sacrilège. Son orgueilleuse modestie n'en aurait pas supporté la possibilité. Une enfance pauvre. Il était né"à l'ombre de Notre-Dame ", comme il aimait le rappeler, et l'aide de religieux amis lui permit tout juste de commencer ses études secondaires au collège du Sacré-Cœur d'Yssingeaux. Il y passe son baccalauréat de rhétorique. Il est ensuite livreur chez un restaurateur de meubles rue de la Santé, employé aux écritures aux chemins de fer du PLM, puis à la compagnie d'assurances La Conservatrice. Il peut ainsi passer en 1922 son baccalauréat de philosophie. L'aide du R. P. Janvier, illustre prédicateur dominicain, lui permet d'entreprendre des études de droit et de s'initier au journalisme à la rédaction des Nouvelles religieuses. Il présente une thèse sur Francisco de Vitoria, théologien espagnol du seizième siècle, et sa théorie des pouvoirs publics. En 1928, à vingt-six ans, il est nommé directeur de la section juridique et économique à l'Institut français de Prague et, plus tard, professeur à l'Ecole tchécoslovaque des hautes études commerciales. Il est, en même temps, le correspondant de plusieurs journaux parisiens à grand tirage. Il gardera de ses premières expériences au Matin de Bunau-Varilla, au Journal et au Petit Journal une horreur sacrée de la vénalité et de la malhonnêteté intellectuelle de la grande presse française. Il démissionne successivement de tous. En 1935, il devient correspondant du Temps. Il s'efforce de dénoncer la montée du péril hitlérien dans l'Europe balkanique. Il vient à Paris, réussit à forcer la porte de plusieurs ministres. En vain. On n'écoute pas Cassandre. Lorsque, le 12 avril 1938, au lendemain de la mainmise nazie sur l'Autriche, le professeur Joseph Barthélemy publie dans le Temps un article retentissant où il assure, à la grande satisfaction de Berlin, que le traité d'assistance mutuelle franco-tchécoslovaque est caduc, Hubert Beuve-Méry lui adresse une lettre indignée : "Ne criez pas [aux Allemands] que la voie est libre, que l'on peut y aller et que vous avez déjà au bord des cils le pleur discret que vous verserez sur Prague quand elle aura fait sa soumission... "Il quitte, démissionnaire une fois de plus, l'immeuble de la rue des Italiens, où il siégera six ans plus tard. La guerre. En septembre 1939, le lieutenant Beuve-Méry commande une compagnie de frontaliers en Lorraine, devant la ligne Maginot.<br /> Le château de Bayard<br /> Fin 1940, Hubert Beuve-Méry s'installe à Lyon. Il y retrouve ses amis du groupe Esprit et son fondateur, Emmanuel Mounier, et ceux de l'hebdomadaire catholique Temps présent, lui-même issu du journal dominicain Sept et qui a pris après l'armistice le titre Temps nouveau. Pour peu de jours. Lui qui n'est pas sûr de croire en Dieu croit à la foi. Il écrit et diffuse quelques textes plus ou moins clandestins, acharné à dénoncer le nazisme vainqueur. Le château de Bayard, à Uriage, au-dessus de Grenoble, est devenu le siège d'une école de cadres crée par le capitaine Dunoyer de Segonzac. On entend y former des hommes capables-qu'ils appartiennent ou non aux "élites traditionnelles "-de relever une France écrasée. Hubert Beuve-Méry trouve à Uriage cette austérité de vie, cette décontraction, cette amitié, cette atmosphère d'ordre de chevalerie aussi dont rêvent ceux qui ne conçoivent pas l'action sans la réflexion et l'ascèse. Trois mille stagiaires se succèdent dans le château de Bayard. Vichy s'inquiète, menace. Fin 1942, Laval dissout l'école, devenue un centre de résistance, et installe à sa place une école des cadres de la milice. "Uriage "entre dans la clandestinité puis prend les armes. Hubert Beuve-Méry parcourt les maquis. La Libération venue, Hubert Beuve-Méry revient à Paris où Temps présent reparaît. Il en est le rédacteur en chef. Il publie sous un pseudonyme autrefois collectif, Sirius, des articles de politique étrangère.<br /> La naissance du "Monde "<br /> Le Temps n'avait pas été autorisé à reparaître, pour des raisons qui tenaient autant et même plus à ses parrainages d'avant-guerre qu'au retard avec lequel il avait arrêté sa publication après l'invasion de la zone non occupée. Le général de Gaulle et son entourage souhaitaient la création d'un journal de référence, notamment dans le domaine de la politique étrangère. Hubert Beuve-Méry, sur les conseils de Georges Bidault, qu'il a connu avant guerre au quotidien l'Aube, et du professeur Paul Reuter, est pressenti par Pierre-Henri Teitgen, alors ministre de l'information. Il accepte de devenir gérant-directeur de la publication, comme le lui demandent de leur côté les anciens rédacteurs du Temps. Ce n'est pas le moindre paradoxe du Monde que, créé sur l'initiative du pouvoir politique, il deviendra rapidement un symbole d'indépendance et d'esprit critique, une sorte de contre-pouvoir. Hubert Beuve-Méry reste hanté par le souvenir de la presse d'avant-guerre, de ses compromissions politiques et de ses rapports étroits avec l' "argent ". Il s'estime "le libre gestionnaire d'un service du public ". Le professeur René Courtin représente dans le comité de direction de 1944 la sensibilité libérale protestante et la Résistance, Christian Funck-Brentano la sensibilité gaulliste. Le 18 décembre 1944 paraît le premier numéro du Monde. Hubert Beuve-Méry s'est installé dans le bureau solennel, tour à tour étouffant et glacial, où siégeait le conseil d'administration du Temps. A l'équipe venue du Temps s'adjoindront progressivement de jeunes rédacteurs. Pour eux, Hubert Beuve-Méry est le "patron ", une sorte de père qui règne par la force de ses silences et de son courage. Il intervient directement fort peu lors des réunions du matin qu'il instituera au bout de quelques années, où tout le monde est debout autour de son bureau. Hubert Beuve-Méry mènera de là une série de rudes batailles. D'abord pour la survie du très fragile journal qui vient de naître. Pour lui, l'entreprise n'a d'intérêt que moral et intellectuel. C'est-à -dire si elle porte à son public le respect qui lui est dû en l'informant sans céder aux pressions quelles qu'elles soient, en se plaçant s'il le faut à contre-courant des opinions officielles.<br /> La crise de 1951<br /> Très vite, cependant, au sein du comité de direction, des tensions se firent sentir. René Courtin, libéral, européen, partisan passionné du pacte atlantique, était surtout en désaccord avec les articles du grand médiéviste Etienne Gilson et avec ceux d'Hubert Beuve-Méry lui-même. On baptisa "neutralisme "les positions de l'un et de l'autre. Objet du débat : l'Europe et son rôle entre les Deux Grands. Pour Etienne Gilson, elle doit être puissante et indépendante de l'Est comme de l'Ouest. Pour Beuve-Méry, beaucoup plus nuancé quoi qu'on en ait dit, une Europe forte ne doit pas se lier trop étroitement avec les Etats-Unis. Elle doit rester maîtresse de son destin. René Courtin ne put admettre ces thèses. Après de nombreux rebondissements, il refusa de poursuivre sa collaboration au Monde, qu'il attaqua même dans d'autres journaux. Hubert Beuve-Méry, constatant la rupture de l'accord originel, annonça, le 27 juillet 1951, qu'il quitterait le 1e novembre suivant la direction du journal. La rédaction, "anciens "et "nouveaux "confondus, se refusait à un changement de direction qui l'amènerait, comme le dit le critique littéraire de l'époque Emile Henriot, qui jeta son épée d'académicien dans la balance, "à être vendue avec les meubles ". Il fallut d'abord convaincre Hubert Beuve-Méry de renoncer à s'en aller. Non sans peine. Il fallait ensuite reconstituer une majorité en sa faveur. C'est à cette occasion que, transformant en participation un droit de veto de fait, fut crée une société des rédacteurs, disposant de 80 des 280 parts du journal. Le 12 décembre, celles-ci assurèrent le maintien à la barre d'Hubert Beuve-Méry. La guerre d'Algérie sera aussi l'occasion d'une des plus rudes batailles qu'il aura menées. Non que, dès le début, le directeur du Monde réclamât l'indépendance. Mais très vite il discerna la paralysie de la politique extérieure française qu'entraînait ce nouveau conflit, le pourrissement des institutions qu'il provoquait, le pourrissement des consciences aussi... Après avoir, dans ses éditoriaux, lancé de vains avertissements, tenté des démarches personnelles auprès des présidents du conseil et des ministres responsables, il se résigna à publier les rapports qui décrivaient et dénonçaient certaines méthodes employées par une armée que l'incohérence du pouvoir politique avait enfoncée dans une tragique impasse. Les gouvernants de l'époque, Guy Mollet notamment, ne le pardonnèrent ni au journal ni à son directeur.<br /> La guerre d'Algérie<br /> Lors de l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, qui d'ailleurs n'annonçait en rien, bien au contraire, la politique qu'il allait suivre en Algérie, Hubert Beuve-Méry ne se résigna pas sans peine au "oui ". Un "oui "chargé de "mais ". Entre le général et lui, peu d'atomes crochus. Ils se ressemblaient trop par leur pessimisme souverain. Et Sirius se défiait du pouvoir personnel. Face au général, qui l'avait reçu avec une hauteur sarcastique, il exerça du haut de sa chaire du Monde une forme d'opposition morale. Il chercha sous les mots du grand manieur de mythes français le grain des choses et les prolongements dangereux. Cette sorte de dialogue agaçait le général qui, l'apostrophant un jour, cita Goethe en allemand : "L'esprit qui toujours nie. "Sirius ne cessa de se battre, par générosité naturelle, pour le progrès des sociétés et des idées, en guerrier sans illusion, mais persuadé de la nécessité du combat. A la différence de celui du général, son pessimisme ne se nourrissait pas du mépris des hommes. Comme il le dit lorsqu'il quitta ses fonctions le 23 décembre 1969 : "Il est vrai que je n'ai jamais eu l'art de féliciter qui le méritait, ni de pincer l'oreille des grognards. Indifférence aux êtres ? Je ne crois pas, mais le sentiment peut-être excessif que le travail bien fait porte en lui-même sa récompense. "Deux métaphores revenaient inlassablement dans ses allocutions annuelles aux gens du Monde : le "bâton de chaise "de Péguy, symbole du travail bien fait "en soi ". Et le "tas de sable ", dont il faut inlassablement, pelletée après pelletée, empêcher les glissements. Bien plus qu'un homme d'ordre, il fut l'homme d'un ordre tendu vers un progrès auquel il se forçait à croire. Avril 1969 : le général de Gaulle se démet de ses fonctions. "Ceux qui lui restent fidèles éprouvent une tristesse que partagent, plus ou moins, beaucoup de ses antagonistes ", écrit Sirius. Son propre départ en décembre suivant eut lieu, comme il l'avait voulu, au cours d'une fête et coïncida avec le vingt-cinquième anniversaire du journal. Hubert Beuve-Méry, discret et attentif, suivit ensuite, tout en conservant quelques activités extérieures, le sort du journal qu'il avait créé, en tant que principal porteur de parts A ( personne physiques) de la SARL.<br /> JEAN PLANCHAISLe Monde du 8 août 1989<br /> <br /> <br /> <br /> <br />  <br />  
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E
Tu as tout à fait raison, Mireille. C'est l'intérêt d'internet de provoquer des réactions qui améliorent le déroulement du blog. Je vais essayer de retrouver un ou deux textes forts de Beuve-Méry. A plus.
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M
Bonjour Etienne, Puisqu'on en est à la transmission et en complément des textes de références apparus sur le blog, il me semble qu'il faudrait au moins citer Hubert Beuve Méry, fondateur du Monde, exceptionnel "maître d'école". Qui se souvient des points de vue de Sirius ? C'est vrai que c'est de l'histoire ancienne. En référence, deux bouquins parmi beaucoup d'autres sur le sujet,  pour ceux qui auront envie d'aller plus loin : "Hubert Beuve Méry" de Laurent Greilsamer édition Fayard 1990 et "Journaliste" de François Simon (journaliste au Monde de 1967 à 1898) édition Arléa 2000.
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E
Ce que tu dis sur la transmission de l'expérience de vie me semble tellement ancré en toi comme une démarche de vérité que je ne peux que souscrire à ce que tu exprimes. Si j'ai bien compris, il faut aider ceux qui nous suivent à assumer ce que nous sommes et ce qu'ont été nos ascendants pour ouvrir leur champ des possibles. Quelle belle histoire tu engages ! Et en te lisant, je suis tout à fait d'accord lorsque tu dis que l'ouverture au monde dépend de l'ouverture à sa propre histoire familiale.
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A
Ce que tu me dis là quand tu parles de la confiance que l'on doit accorder à ceux qui nous suivent, de l'autorisation que l'on doit leur donner d'être pleinement eux-mêmes, tu l'avais déjà exprimé quand nous nous sommes rencontrés chez Maud, et cela me semble très juste et bien sur cela allège la responsabilité.Pour moi, cela ne remet pas en cause l'importance de la transmission de l'expérience de vie ( ou chemin de pensée), la sienne et celle des ses ascendants même si peu de choses ont pu être recueillies, pour mieux comprendre le sens de ses actes et ouvrir le champ des possibles, pour soi et pour ceux qui suivent et qui s'inscrivent dans une histoire familiale avant de s'ouvrir au monde.Tout cela m'a emmenée un peu loin de la parole du journaliste mais cela ne fait rien<br />  
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R
RAPPORT AU PEUPLE AMERICAIN<br /> <br /> Par Joseph Pulitzer, le 20 mai 1945J’ai été stupéfait, moins d’une heure après être rentré de mon voyage en Europe, d’apprendre qu’il y a encore des Américains qui disent en substance : « Cette histoire d’atrocités, c’est de la propagande ! Il peut se faire qu’il y ait eu çà et là quelques erreurs, mais le peuple allemand n’accepterait pas des choses pareilles, il est honteux de nous mettre de force sous les yeux, dans les journaux et dans les cinémas, ces images d’atrocités. » Tout ce que je peux répondre, c’est que les gens qui parlent de cette manière se trompent grossièrement […] Je dois dire que 99% de ce qui a paru dans la presse américaine est au-dessous de la réalité. J’invite les sceptiques qui, par préjugé ou pour d’autres raisons, refusent de croire à la véracité des histoires d’atrocité et les nombreux  bon Américains qui trouvent difficile d’y ajouter foi, non pas à me croire sur parole, mais à aller voir le film du Corps des Transmissions qui, je le pense, passera bientôt  à Saint-Louis […]<br /> Les docteurs américains ont déclaré que les corps d’adultes ne pesaient plus que 60 à 80 livres, ayant pratiquement, dans tous les cas, perdu 50 à 60 % de leur poids normal et ayant également perdu de leur taille. Certains sont résistants par nature, mais un très petit nombre survivrait malgré la famine, les épidémies de dysenterie et de typhus qui faisait rage […]. C’est ce spectacle que nous journalistes, nous avons tous vu […].Tout ceci est-il incroyable ? Peut-être bien. Pour un Américain ordinaire, il est très difficile de croire ces faits […]. Ce que je puis dire, c’est qu’en visitant ces deux  camps de Buchenwald et de Dachau, j’ai fait tous mes efforts pour me servir de mes quatre sens : de la vue, de l’ouïe, du toucher et de l’odorat. J’ai vu les corps, les fours crématoires, la chambre à gaz et beaucoup d’autres choses, de mes propres yeux […]. J’ai vu les malades, émouvants, gisant à terre […] On nous dit que la grande majorité d’entre eux allaient mourir. Quand nous entrâmes dans la pièce, tous, sauf un, étaient trop malades pour même lever la tête […] C’était un jeune Polonais d’environ 17 ans. Ses cheveux étaient plantés drus, sa figure maigre et très grise. Ses yeux noirs brillaient tandis qu’ils nous comptaient son histoire […] Nous lui demandâmes pourquoi il se trouvait dans ce camp. Il répondit : « Parce que je suis Juif, comprenez-vous cela ? Parce que je suis Juif ! ».[…] A Dachau, c’était un spectacle courant de voir des corps : deux ou trois à la fois gisant dehors dans la rue. Ils périssaient même si vite que lorsqu’ils mourraient, les pensionnaires avaient l’habitude de les jeter dehors, pour y attendre l’arrivée d’une voiture à bras qui les emmenait.[…] J’en ai vu un autre montrer comment ils vous attachaient les poignets derrière le dos et vous suspendaient par les poignets, pendant peut-être une heure, laissant tout le poids du corps porter sur ses épaules. Essayez vous-même et imaginez ce que cela ferait à vos épaules […] J’ai entendu un bruit magnifique et sublime, un bruit que je n’oublierai jamais. Alors que notre groupe entrait dans une salle d’hôpital […] les malades observèrent les uniformes des officiers qui nous précédaient […] Ils essayèrent d’applaudir et ils essayèrent de nous acclamer. Mais ils étaient si faibles que le bruit qu’ils firent était presque une plainte. Il n’y avait pas à se méprendre sur ce qu’ils essayaient de faire. Ils acclamaient les Américains. D’entendre ce bruit me rendait fier d’être Américain.J’ai touché les mains amaigries de très nombreux prisonniers et de plusieurs malades hospitalisés, qui insistaient pour serrer la main des Américains et j’ai senti la puanteur inoubliable des douzaines de corps empilés dans deux pièces du crématorium de Dachau […].Par un beau jour de printemps, j’ai senti également la puanteur qui venait d’une fenêtre ouverte d’une chambrée à Buchenwald […] sentir cette odeur m’a bouleversé plus que n’importe quoi d’autre.Ce qui est assez curieux, c’est que les corps que je devais voir plus tard me choquèrent comparativement moins, car ces pauvres créatures étaient si amaigries, n’ayant véritablement que la peau sur les os, qu’elles ne paraissaient pas réelles. Il était difficile de croire que c’étaient là des cadavres d’êtres humains, ils ressemblaient plutôt à des caricatures d’êtres humains.J’ai trouvé que les exagérations dans les rapports précédemment publiés étaient absolument négligeables […]. Le Général Eisenhower nous a assigné la tâche de venir en Europe et de faire un rapport sur l’existence d’atrocités en Allemagne […] Son but, en nous assignant cette tâche, a été de faire réaliser par le peuple américain l’étendue incroyable des crimes nazis […] Si ce rapport aide à produire ce résultat, j’aurai l’impression que mon voyage en Europe était justifié.Joseph PULITZER, après son retour aux Etats-Unis, participe avec les Signal Corps à une exposition photographique sur les camps de concentration diffusée dans toutes les Etats-Unis.http://www.struthof.fr/fr/temoignages/temoignages-sur-la-resistancebr-la-deportation-et-la-memoire/la-decouverte-des-camps/joseph-pulitzer/
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A
Porter la plume dans la plaie<br /> Edwy Plenel évoque son maître en journalisme, Albert Londres. Il rappelle son propos : « Ma ligne, disait ce prince du reportage, ma seule ligne, la ligne de chemin de fer. » « Albert Londres, explique Plenel, n’était pas du tout un journaliste vertueux, un grand professeur de morale. Son premier reportage en Union soviétique, il l’a fait avec l’aide des services français. Il écrivait dans une presse très conservatrice, réactionnaire même, la presse du parti colonial. On l’a envoyé en Afrique Occidentale Française, l’AOF. Il y est resté six mois. Il a découvert le travail forcé, il a découvert que la France ne respectait pas les droits de l’homme. Il l’a raconté dans son reportage "Terre d’ébène". "Notre métier, se plaisait -il à dire, n’est ni de faire plaisir, ni de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie." » (Daniel Junqua, La Lettre de la SDL du journal Le Monde).http://www.bibliomonde.com/auteur/albert-londres-173.html
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E
Anne, j'apprécie bien la qualité de ta réflexion : en peu de mots tu dis beaucoup de choses. Ce qui m'intéresse le plus dans ce que tu dis, c'est la question du temps : étayage historique nécessaire, la parole du journaliste qui s'inscrit dans l'urgence, la nécessité de temps de pause pour conforter la réflexion et sortir de l'émotion. Et puis, je suis intrigué par ton souci de la transmission : qu'est-ce que nous allons transmettre à nos descendants ? Comme si l'accouchement des enfants et de la descendance était un projet jamais achevé, qui tient en haleine notre responsabilité. Cela m'intrigue mais il me semble que tu as profondément raison. En même temps, je me dis qu'une des choses les plus importantes est de faire confiance à ceux qui nous suivent, de les autoriser à être pleinement eux-mêmes. L'expérience m'a montré qu'en définitive, on ne fait rien sans autorisation, quels que soient ses talents. Oui, chacun a besoin d'être autorisé à être soi-même. Ce pouvoir d'autorisation est un des plus grands pouvoirs que nous ayons.
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A
J'ai bien aimé ton texte.Pour moi les médias qui se contentent de l'exposition des faits, à l'heure où ils multipient pour nous l'accés aux événements, laissent le lecteur en prise à ses émotions sans lui fournir l'étayage de la réflexion.  Et cette information qui devient anxiogène, développe un sentiment d'insécurité avec toutes les dérives qu'il  peut induire.Ce n'est qu'en présentant un étayage historique et en multipliant les approches pour l'analyse des faits que le lecteur pourra engager une dynamique de reflexion qui lui permettra d'avancer dans la compréhension du monde qui l'entoure, de la place qui est la sienne et de ce qu'il choisira lui de transmettre à ses descendants.La parole du journaliste s'inscrit dans l'urgence, cette voie de transmission quotidienne est donc très complexe. La question est celle du temps, des temps de pause qu'il faut laisser à la reflexion pour sortir de l'émotion que ce soit celle du journaliste ou du lecteur.La question est aussi celle du lien que chacun peut faire entre la parole du journaliste et celle transmise par tous les autres écrits qui cherchent à analyser l'homme et le monde.<br />  
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E
Ibrahim, j'apprécie ton témoignage car tu sais de quoi tu parles, toi qui viens de Liban. Tu as connu le courage de plusieurs journalistes, qui ont fait leur travail de vérité au péril de leur vie. Certains ont subi un emprisonnement difficile, d'autres ont été otages et certains sont morts. La voie de la vérité, en période de grand désordre, n'est pas facile. C'est pourtant la seule qui ouvre un avenir à l'homme et à l'humanité.
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I
Excellent point de vue d’un lecteur fidèle à une presse choisie et orientée dans la voie de la recherche de la vérité.Personnellement je pense comme toi Etienne que beaucoup d’oppressions, de crimes, de vols crapuleux passeraient inaperçues s’il n’y avait pas ce courage du journaliste qui dénonce et qui conteste. J’ai même pour habitude de dire : devant tant d’évènements cruciaux de nos sociétés, heureusement qu’il existe quelques reporters courageux dans le monde qui volent au secours de la vérité assassinée par l’atrocité des guerres et qui payent souvent des prix très forts allant de l’emprisonnement à la captivité en otages et quelque fois à la perte de la vie.Je ne fais pas beaucoup de différence entre la presse écrite et la presse lue car c’est la parole qui compte, bien que je ne puisse pas me passer de la lecture d’un journal local qui serait l’image de la ville ou d’un magazine qui reprend chaque semaine ce que les médias rapides n’ont fait qu’évoquer.Malheur à un pays où la presse est muselée ; une personnalité quelle que soit son importance reste dans l’ombre si elle est frappée du silence de la presse. En somme un journaliste est un défenseur de la liberté d’opinion, la sienne et celle des autres, à ce titre nous devons le vénérer et le lire. Je préfère ne parler que des bons laissant aux autres la critique qui n’est pas de mon fort mais que j’apprécie quand elle est bien argumentée. Le médecin poète Ibrahim Beydoun de Lyon.<br />  
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E
J'ai bien apprécié ton témoignage car il met un peu de chair à ce personnage qui reste abstrait lorsque l'on parle de la parole du journaliste. Si j'ai donné le titre "Parole du journaliste", c'est pour faire suite à plusieurs autres "paroles", qui définissent, chacune à leur façon, ce qu'est l'homme. C'est vrai que, pour moi, la parole du journaliste n'est pas la même que celle de celui ou de celle qui n'est plus journaliste parce qu'elle n'a pas la même fonction. Comme je l'ai dit, pour moi, le journaliste est comme un maître d'école. Il est là pour m'apprendre à lire les événements. Sur l'idéalisation du journaliste, je suis d'accord. A vrai dire je ne voulais pas mécontenter l'une ou l'autre, qui allaient me lire ! Mais, en même temps, je pense avoir pointé des dérives importantes sans pour autant donner de noms. Je pense que tu as excellé dans l'art de raconter des histoires avec le petit détail qui dit plus que de longues descriptions. En ce sens, tu avais une personnalité de journaliste, qui t'empêchait d'être complètement aspirée et digérée par une équipe. C'est cela que j'apprécie même si je n'ignore pas qu'un journal dans un ensemble peut être bon ou mauvais. Avec internet, me semble-t-il, chaque article est plus individualisé que si j'ai le journal en mains.Intéressant aussi cet espace mi-détente mi-travail où tu puisais tes informations. J'y retrouve l'espace intermédiaire, ce lieu où se conjugent toutes les dynamiques et où se construit le sujet.
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M
Au premier coup d’œil, ton titre ne m’a pas donné envie de lire la suite. La parole d’un journaliste serait-elle d’une essence différente ? Et par-dessus le marché l’invitation à réfléchir sur le sujet est proposée sur un blog intitulé « Mythes fondateurs »   J’ai été journaliste pendant vingt ans. Je suis retraitée depuis quelques années.  Ma « parole » serait-elle devenue différente ?<br />  <br /> Il me semble que tu as une vision noble, presque idéalisée d’une profession qui s’exerce dans  des limites et de multiples contraintes. Limites parce que nous n’avons pas toujours les éléments, les clés pour comprendre un événement, une situation . parce que nous n’avons pas tout vu, tout entendu et peut-être que nous n’avons pas rencontré les meilleurs interlocuteurs… Contraintes de rédaction. J’ai travaillé dans un quotidien national et dans une agence de presse, je n’écrivais pas de la même manière dans les deux supports :une dépêche se construit  selon des règles bien précises. Contraintes des délais de bouclage, de l’espace réservé au sujet en fonction d’une hiérarchie de l’actualité  plus ou moins dense et qu’on ne maîtrise pas. Contraintes techniques, économiques. Et l’équilibre périlleux  d’une actualité « vérifiée » à  transmettre « en temps réel ». <br />  <br /> Je n’ai pas fait d’école de journalisme. J’ai appris « sur le terrain » auprès de collègues expérimentés. Certains, anciens dans le métier, avaient la mémoire d’une ville, d’un événement, d’une institution, des carnets d’adresses impressionnants. D’autres, des antennes vibrant au moindre signe annonciateur de changement. Ils conseillaient une écriture simple, concise, la recherche du mot juste. Ils m’ont appris à vérifier, à recouper une information. Il restait à  apprendre -  seul -  à voir, à écouter.. <br />  <br /> C’est vrai qu’il faut aimer raconter des histoires. J’ai travaillé au service société-justice. Je me souviens de reportages dans des immeubles insalubres avec le porte- à -porte a tous les  étages. Une  mère expliquant que le soir elle couvrait d’un drap  le visage de ses enfants pour les protéger des rats. Surtout  j’ai passé beaucoup de temps dans les  palais de justice remplis d’histoires tristes à raconter : . L’Africaine poursuivie pour avoir vendu à ses copines un produit dangereux destiné à  blanchir la peau. L’étudiant timide le jour et  la nuit agresseur de prostituées. La gentille boulangère qui un soir a tué son mari d’un coup de fusil de chasse, épuisée par trop de travail, de manque d’attention,  de difficultés financières. Je n’ai jamais eu envie de faire « pittoresque ». Je pense que j’ai cherché à restituer de la manière la plus juste ce que j’avais perçu de ces messagers de la misère ou  d’une part obscure de notre humanité.<br />  <br /> J’ai eu la chance de travailler dans une époque moins sécuritaire. Au début des années 80, les prisons semblaient perdre un peu de leur opacité. Le silence se brisait sur la violence dans les institutions pour jeunes « délinquants » ou « en danger », Il y avait plein d’initiatives intéressantes à faire connaître. C’était le côté positif du métier.<br />  <br /> J’ai perdu des heures à attendre le procès que je voulais suivre ou  la fin d’une audition  dont l’issue pouvait intéresser les lecteurs. Le palais de justice est un lieu où l’on est confronté au temps.  Je revois les avocats  en robe qui arpentaient par trois ou quatre  la salle des pas- perdus en attendant leur tour. Dans cet espace mi travail mi-détente, je trouvais là une mine d’informations. Les papiers que je faisais le soir parlaient presque toujours du temps : la durée d’une condamnation assortie parfois d’une période de sûreté,  la prescription (ce délai au-delà duquel une infraction ne peut plus être poursuivie) les comparutions « immédiates »,  la notion de  « délai raisonnable » définie  par la convention européenne. Et toujours ce temps écoulé entre les faits passés et leur reconstitution au procès. A l’extrème le procès pour crime contre l’humanité faisant surgir le témoignage des déportés plus de quarante ans après. C’est sans doute dans ce « théatre judiciaire » avec l’unité de lieu, de temps et d’action que se retrouve le mieux  ton idée de « mise en scène » . Mais cela mériterait un développement. <br />  <br />  Il est souvent rappelé dans la profession qu’il n’y a pas de bons journalistes mais  de bons journaux…C’est une manière de montrer la dimension collective du travail. Le journaliste est seul et libre pour monter son reportage, trouver son angle, choisir les bribes de paroles qui vont illustrer la complexité d’une situation. L’article  trouvera sa place dans la publication du lendemain qui va rassembler les approches  multiples des événements du  monde  ou plus exactement ce qu’il a été possible d’en percevoir. Edito, analyses, reportages... International, économie, société, culture… Ce classement parfois arbitraire est indispensable pour éviter la confusion. Les  priorités sont parfois imposées par l’actualité du jour ou  parfois choisies en conférence de rédaction. C’est cette alchimie qui fait qu’un jour le journal est « bon » et que le lendemain, il peut être raté…<br /> Mireille.<br />  
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