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17 mars 2008 1 17 /03 /mars /2008 09:44

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Evocation des Mille et une nuits

http://www.jeuxvideo.com/screenshots/00008/00008535_007.htm

 

Le savoir caché des Mille et une nuits

La violence et l’invention d’une forme de psychanalyse
 

 

Plusieurs psychothérapeutes de formation freudienne et lacanienne ont promis d’intervenir pour réagir à ce texte. Mais il n’est pas nécessaire d’être thérapeute pour comprendre l’intérêt d’une recherche vieille de plus de mille ans. A un moment où beaucoup de nos contemporains sont affolés par des violences apparemment incontrôlées de l’islamisme, il est intéressant de constater que les cultures iranienne et arabe, portées par l’Islam lui-même, ont prévu la parade à une situation qui n’est pas nouvelle dans l’histoire de l’humanité. Ce sont les hommes et femmes de toutes les cultures qui sont appelés à venir se ressourcer auprès du savoir caché des Mille et une nuits.

 
Les contes des Mille et une nuits constituent un monument inépuisable de culture pour les populations arabes du Moyen Orient. Il semble même qu’un trésor que l’on n’attendait pas y soit caché. Bien avant Freud, au cours du Haut Moyen Âge, nous assistons à l’invention d’une forme de psychanalyse pour traiter les dérives de la violence.
 
Traumatisme et violence à répétition
Le roi Chahriyâr a été trompé par sa femme. Il ne s’en remet pas. Chaque nuit, il prend une fille du peuple pour dormir avec elle et la tue le lendemain matin. Les matrones se lamentent, tous vivent dans une inquiétude continuelle. Chez le Souverain, le lien qui unit le désir et la violence, soi et l’autre, s’est brusquement effondré sous l’effet du traumatisme. La durée ne trouve plus sa place : l’immédiateté s’impose dans l’assouvissement du désir sexuel et du désir de vengeance. Le roi est sorti du temps pour entrer dans la répétition : répétition des expériences amoureuses, répétition de la violence, en dehors de toute maîtrise.
 
L’entrée dans la gueule du loup 
Il faut arrêter la machine meurtrière pour le bien du peuple et pour le bien du roi lui-même. Chahrazade, la fille du grand vizir, prend le risque insensé d’entrer dans la gueule du loup : elle demande le mariage royal. Devant sa ténacité, le père, habituellement chargé d’exécuter à l’aube les malheureuses partenaires d’une nuit, se fait entremetteur : d’abord étonné et sceptique, le souverain accepte avec joie la proposition. Que le grand vizir lui amène sa fille à la tombée de la nuit !
 
La femme thérapeute crée un espace entre elle et le roi en racontant des histoires
Profitant du temps qui lui est laissé, Chahrazade appelle sa sœur Dounyazade : elle lui confie son projet. Elle la fera appeler, en fin de nuit, dans la chambre royale : la jeune fille demandera à sa grande sœur de lui raconter des histoires.
L’heure venue, le père amène la nouvelle prétendante au palais. Invitée dans la chambre royale, elle pénètre dans le lit de sa Majesté. Mais, après les ébats réussis du couple, elle se met à pleurer. Surpris, le roi lui demande la raison de son chagrin : elle voudrait revoir sa petite sœur avant sa disparition. Aussitôt, un serviteur est envoyé pour ramener Dounyazade. La mission accomplie, la jeune sœur demande à la reine d’une nuit de lui raconter à nouveau les belles histoires, qui ont fait la joie des nombreuses soirées passées. Chahrazade commence le récit d’une grande aventure, mais sans se presser, car elle sait qu’elle doit jouer avec le temps ; elle voudrait le réintroduire dans la vie de son compagnon. Sa blessure ne peut pas guérir en un jour.
 
L’interruption de l’histoire pour susciter l’écoute du roi et son désir de connaître  
L’aube arrive : le récit n’est pas achevé. Et pourtant Chahriyâr doit vaquer à ses occupations. La jeune sœur voudrait entendre la suite de l’histoire. Le roi aussi. Chahrazade promet de reprendre le récit à la fin de la nuit prochaine si son mari lui en laisse le temps. Qu’à cela ne tienne, il remet son exécution à plus tard. Cette interruption délibérée a pour fonction d’ouvrir l’oreille du souverain, qui ne s’écoute plus lui-même, et de susciter son désir de connaître. En face de la violence, il convient de réinvestir le désir, pour qu’il puisse jouer avec elle. Le désir de connaître (l’autre) est en effet la fine pointe du désir lui-même.
 
Interaction progressive entre la violence du souverain et les structures symboliques de l’homme 
A la fin de chaque nuit, les histoires sont interrompues et l’exécution est sans cesse reportée. Il s’agit, en fait, de récits, qui contiennent, dans leur écrin, les fondements de l’homme. Le roi a toute la journée pour confronter sa violence insoumise aux structures symboliques de tout être humain. Dans ce jeu continu, qui se répète de jour en jour, la violence finit par retrouver sa place face au désir ; abandonnant son penchant meurtrier, elle devient peu à peu instance de séparation de l’autre et instaure le manque nécessaire à la vie du désir lui-même. Sollicité par les histoires qui se multiplient et retrouvant la durée que provoquent en lui les interruptions, le patient mène, à son insu, sa propre cure analytique. Jaillissant des récits symboliques, la Parole, comparable à celle des mythes et des grandes Écritures, ouvre le champ de sa conscience et le conduit peu à peu vers la guérison.
 
La naissance de l’autre
Au bout de mille et une nuits, l’autre prend la figure concrète des trois enfants qui sont nés dans l’intervalle. Le souverain les découvre et les reconnaît aussitôt. En même temps, Chahrazade, définitivement écartée du supplice, trouve sa place de reine à la Cour, et dans le cœur de celui qui a appris, pendant de si longs jours, à l’aimer tendrement. La cure est presque terminée. Après de multiples échanges interpersonnels, que le texte n’évoque pas, la parole individuelle du roi a fini par découvrir sa plus juste expression en disant le manque de l’autre, enfin reconnu, et donc le désir lui-même.
 
Le roi réintègre la société des hommes
Sans doute, le roi n’a-t-il pas cessé d’être présent à son royaume. Cependant, par son traumatisme et par ses meurtres successifs, il restait délié de la société des hommes. Il le sait maintenant. C’est pourquoi, marqué par la repentance pour ses dérives passées, il convoque le vizir, le remercie de lui avoir donné une épouse aussi exceptionnelle et le revêt d’un somptueux manteau. Il gratifie aussi de vêtements d’honneur tous les hauts personnages du royaume. Et aussitôt, une grande fête d’un mois est décrétée pour le peuple tout entier. Décorateurs, tambourins, joueurs de flûte, baladins, déploient leurs talents multiples et sont largement rémunérés sur les deniers personnels du souverain. Les pauvres eux-mêmes, bénéficiant de larges aumônes, sont aussi conviés à la fête.
Grâce à Chahrazade et à ses histoires, non seulement le roi mais aussi tous ses sujets ont trouvé maintenant la voie du salut, échappant ainsi aux terribles menaces d’une violence meurtrière et incontrôlée.
 
La restauration de l’image de la femme
Jusqu’ici, la femme apparaissait comme un être animé par la ruse et la tromperie, à l’image de la première épouse du roi. C’est aussi contre une telle conception que Chahrazade réagit. Transformée par sa confrontation aux « Écritures », elle cherche à mettre en relief un autre visage de l’être féminin. Sous son regard et au fil de son expérience, la femme devient celle qui fait passer. Non seulement elle permet à son mari de mieux découvrir son être masculin, mais, grâce à la force de la Parole contenue dans les histoires qu’elle raconte, elle amène le roi à retrouver le sens de son humanité.
 
 
La Parole guérit parce qu’elle permet de renouer le lien de la fraternité
L’humanité ne signifie pas seulement être fils d’un père et d’une mère. Plus fondamentalement, elle consiste à être frère et sœur de tous les êtres humains, ce qui implique, en même temps, égalité et altérité. Je ne peux être frère ou sœur, et égal, que si je suis autre. C’est sans doute en permettant de rétablir ce lien paradoxal de la fraternité que la Parole a suscité la guérison du roi Chahriyâr.
   
Etienne Duval, le 13 mars 2008 
 
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Françoise Dolto

http://psycolette.centerblog.net/

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Published by Duval Etienne
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commentaires

Etienne 03/04/2008 22:42

François, merci de tes réactions. C'est vrai que les Mille et Une Nuits sont un ouvrage que je trouve assez extraodinaire. J'ai pris conscience, en partie, grâce à Dominique Arrivé, qu'il y avait un lien très étroit entre Esther et Chahrazade ; le lien n'est pas fortuit car les deux ouvrages ont pour berceau, au moins au départ, le royaume de Perse. Les structures de salut sont les mêmes de part et d'autre et le sens profond des deux textes tourne autour de la conception de la femme. C'est le mensonge entourant cette conception (la femme qui trompe et qui est inférieure à l'homme), qui serait la cause du mal atteignant le roi Chariyâr et la société qui l'entoure. Ce serait aussi la même conception mensongère qui aurait indirectement pour effet, dans l'histoire d'Esther, d'introduire une inégalité entre les êtres humains et de pouvoir marginaliser voire exterminer la population juive présente en Perse. J'ai essayé de formaliser un peu cela dans "Esther en liaison avec Chahrazade" sur le site Mythes et pensée (menu à gauche). Mais c'est à approfondir et surtout à vérifier.Je ne suis pas étonné de la position de ton Jésuite allemand : il n'est pas le seul Jésuite à tirer de telles conclusions.

François 03/04/2008 22:18

J'ai parfois de la peine à suivre toute la production que tu bloguises dare-dare, bien qu'elle ne manque pas d'unité, au contraire. Le texte sur les Mille et une nuits donne envie de les lire... Je me souviens surtout d'un fort beau film, italien je crois... En tout cas, si la psychanalyse a trouvé quelques ressorts humains permanents, il n'est pas trop surprenant de les voir fonctionner dans un autre cadre que celui de la bonne bourgeoisie viennoise des années 1900... J'avais un collègue physicien, jésuite et allemand, Otto Schaerf, qui prétendait que toute la psychanalyse était déjà dans... les Exercices de St Ignace ! Avec de bons arguments, comme les tiens d'ailleurs.
 

Etienne 01/04/2008 23:04

Je trouve que tu t'exprimes avec beaucoup de clarté et d'à propos. Tu montres bien que l'homme est entre le pôle angélique et le pôle faillible. Le mensonge que veulent faire percevoir Chahrazade et Esther, c'est qu'on ne peut pas réduire la femme au pôle faillible. Elles vont plus loin en soulignant que la violence et les inégalités dans la société tiennent, pour une grande part, à la conception mensongère  que celle-là entretient à propos de la femme. Aussi, en s'affirmant comme femmes authentiques (non seulement angéliques), Chahrazade et Esther sont des prototypes de la femme révolutionnaire, comme l'ont été sans doute à leur manière Catherine de Sienne ou Jeanne d'Arc.

Sylvie 01/04/2008 22:53

J'ai regardé ton blog, c'est très intéressant. Je connais très mal les histoires d'Esther et des Mille et une nuits, il faudrait que je les relise. Je pense qu'il faut garder à l'esprit qu'il y a toujours une double conception de la femme: l'être inférieur, fautif et faible d'une part, et l'être supérieur, angélique et parfait d'autre part (l'être "normal" étant l'homme, puisque ce sont des hommes qui écrivent les histoires), ce qui se retrouve très fortement dans le christianisme avec les deux pôles d'Eve et de Marie. Les histoires d'Esther et de shérazade semblent adopter ce point de vue: dans une situation critique, l'homme se surpasse et se sauve...grâce à une femme. Pour ma thèse, ce dualisme est une thématique constante: Catherine de Sienne par exemple, est vue comme une femme "extraordinaire" qui arrive à un moment où l'Eglise, formée d'hommes (les clercs), n'est plus capable se sauver toute seule (décadence, grand schisme...). Elle a donc besoin d'une voix prophétique féminine. Ce thème est ensuite repris pour beaucoup de saintes.Néanmoins le mythe de Shérazade est plus profond que ça, et ton analyse sur la résolution de la violence le montre bien.

Etienne 31/03/2008 20:01

Habituellement, lorsqu'on essaie d'interpréter un texte ancien, on procède effectivement comme dans une enquête policière... C'est cela qui rend l'analyse des mythes passionnante. Tu te demandes comment s'est effectué le lien entre Esther et Chahrazade ? L'épisode d'Esther s'est transformé en mythe dans la conscience collective, parce que celle-ci y a reconnu une structure fondamentale. C'est par le biais du mythe qu'Esther a profondément marqué Les Mille Une Nuits et, en particulier, la figure de Chahrazade. Enfin c'est une hypothèse assez vraisemblable...

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