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27 novembre 2022 7 27 /11 /novembre /2022 16:13

Rien ne sert de parler avec Poutine si on ne commence par l’engendrer à l’écoute

 

Poutine n’entend pas. Il craint pourtant la parole des morts, portée par les femmes de soldats tués au combat. Pour conjurer les effets que pourrait provoquer un tel phénomène sur le peuple, il a récemment pris les devants, en invitant 15 de ces femmes soigneusement triées sur le volet, dans une de ses datchas. Pour lui, les maris perdus sur le champ de bataille sont des héros. Il n'en fallait pas plus pour réconforter leurs épouses. Là-dessus, une autre mère de soldat, qui n’avait pas été invitée, l’interpella :« Êtes-vous un homme ? Avez-vous assez de courage pour nous regarder dans les yeux lors d’une réunion avec des femmes qui n’ont pas été triées pour vous ? »   

 

Drid le pécheur et le crâne qui parle

 

Cette histoire de l’Afrique noire fait justement parler les morts, au moins apparemment. Elle est reprise par Henri Gougaud, dans « L’arbre aux trésors » aux éditions du Seuil, sous le titre « La parole ».

Drid est un pécheur vigoureux, qui vient d’amarrer sa barque au bord du fleuve local et marche paisiblement en direction de la ville voisine. Tout à coup, son regard est attiré par un vieux crâne blanchi par le temps, Il est là au bord du chemin, comme s’il voulait interpeller les passants. Alors, intrigué, le pécheur le prend et lui demande : « Crâne, pauvre crâne, qui t’a conduit ici ? » A sa grande surprise, le crâne lui répond : « la parole ». Notre homme est effrayé comme s’il avait réveillé un mort. Alors, il reprend : « Crâne, pauvre crâne, qui t’a conduit ici ? – La parole ».

Le prodige est trop important. Il faut aller voir le roi, qui habite dans l’agglomération voisine. Drid se précipite dans la salle à manger, où le souverain est en train de déguster un porcelet. Encore essoufflé, il annonce : « Sur votre territoire, il y a un crâne qui parle. » Fronçant les sourcils, le roi rétorque : « Mais tu es fou, mon pauvre Drid ». Et pourtant, comme chez Poutine, la parole des morts l’inquiète. Sans hésiter, il enfile son manteau et prend son sabre. Côte à côte, nos deux hommes se dirigent vers le crâne. Drid le prend et l’interpelle : « Le roi est avec moi, dis-lui pourquoi tu es là ». Le crâne reste muet, irrémédiablement muet. C’en est trop pour le puissant. Il prend son sabre et coupe la tête de Drid. Celle-ci rebondit et vient s’aligner à côté du crâne, qui, sans attendre, lui demande : « Pourquoi es-tu là ? – A cause de la parole ».

 

On peut guérir celui qui a perdu la tête en l’écoutant

Le conte nous parle avec des images saisissantes. Une des interprétations les plus pertinentes est de considérer le crâne comme celui a perdu la tête. Il a perdu la tête parce qu’il a perdu la parole, sortant ainsi du champ humain. Et s’il a perdu la parole, c’est parce que l’entourage, comme le roi lui-même, n’a pas voulu l’entendre.

En conséquence, il est possible de guérir celui qui a perdu la tête, en s’appliquant à l’écouter. En un sens, l’écoute fait partie de la parole et, en tout cas, il ne peut y avoir de parole sans écoute. C’est sans doute le message principal que veut nous faire entendre le conte africain.

 

La violence de Poutine manifeste qu’il a lui-même perdu la tête

Poutine est celui qui coupe les têtes à l’extérieur et coupe la parole à l’intérieur. Bien plus, il est, en même temps, le souverain et le crâne du conte africain, victime et persécuteur. Tout entier enfermé dans la violence produite et la violence subie. En un sens, il aurait doublement perdu la tête et, du coup, il aurait instauré un système où la violence est reine et où la parole n’a plus vraiment sa place. C’est ainsi que la violence elle-même devient ou peut devenir la source du droit. Finalement la guerre entre deux pays devient une guerre de civilisation, qui engage l’avenir du monde.

 

Il est urgent de l’écouter pour le guérir et faire surgir un monde de la parole

Ecouter, c’est ouvrir l’espace de l’autre chez son interlocuteur, en le soumettant au doute et à la question. C’est provoquer le surgissement d’un sujet qui a droit à la parole. Ecouter devient un acte de création. Ecouter Poutine, c’est lui redonner sa vraie place dans le monde d’aujourd’hui, non pas celle qu’il voulait confisquer par la violence mais celle que la parole finit par attribuer à chacun. En fait, il est probable que la place qu’il s’est donnée n’est pas sa vraie place et que la Russie finira par trouver d’autres guides pour la conduire dans le vrai monde de la parole.

Etienne Duval  

 

_________________

 

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commentaires

R
Ecouter , c'est faire un peu de silence en soi pour entendre ce qui se passe autour .<br /> <br /> Ecouter n'est pas le croire ( VP) mais prêter attention à ce qu'il dit, à ce qu'il dit qu'il fait (ou croit faire), à ce qu'il fait vraiment <br /> <br /> Ecouter c'est voir les contradictions, comprendre les ambivalences <br /> <br /> Ecouter c'est ausculter le rapport de l'autre au réel, de l'autre à moi, s'intéresser en ayant l'air de rien, pour que l'autre peu à peu se dévoile <br /> <br /> Etablir un diagnostic suppose une écoute mais aussi une enquête, savoir regarder "au travers" <br /> <br /> Dans la course de la "folle logique" comprendre ne suffit pas, il faut surprendre cet autre, et vite, déplacer le cadre de ses références (en déplaçant les nôtres tout d'abord) puis en agissant de manière à désarmer ses défenses<br /> <br /> En ce sens oui, nous n'avons jamais su, ni voulu écouter Vladimir Poutine, ni voir<br /> <br /> si nous l'avions fait nous aurions peut-être pu qui sait éviter de répéter l'histoire<br /> <br /> La question est pourquoi ? Pourquoi n'avons nous pas su ou voulu écouter, ni voir ...<br /> <br /> Romane
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E
Tout ce que tu dis est intéressant et aide à réfléchir. Pour moi, écouter, c’est entrer dans la création en faisant émerger l’autre. Alors, tu penses comme moi, nous n’avons pas aidé le vrai Poutine à émerger. Et donc, notre responsabilité est engagée dans la situation actuelle. D’où la question : « Pourquoi ne l’avons-nous pas écouté ? » Sans doute parce qu’il était dans le mensonge et qu’ainsi il échappait à la véritable parole. Être dans le mensonge, c’est perdre la tête parce qu’on perd la parole. D’où l’urgence de le mettre à la question pour qu’il rende compte de ses actes
C
Charles Lallemand<br /> 11:19 (il y a 3 heures)<br /> À moi<br /> <br /> Tu ouvres Etienne ma propre réflexion sur cette violence bénéfique : il ne s'agit pas en effet de "se" faire violence au sens de "se contraindre" comme l'entendait Charles Maurras fondateur de l'Action française affirmant que : "le secret des forts c'est de se contraindre sans répit", mais "comme un don, dis-tu, qui commence par nous faire violence", ce qui est tout autre qu'une fermeture sur soi, une protection, un refoulement, puisqu'il s'agit d'un don et donc, comme l'écoute, engendré, provoqué par un tiers ... dans la relation, entre autre, de maître à disciple.<br /> Charles
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E
Tu as parfaitement entendu ce qu’est l’écoute, un don qui me précède et que je reprends à mon compte…<br /> Bon après-midi !
C
Bonsoir Etienne.<br /> Il y a quand même, me semble-t-il à la lecture de ton texte, une violence bénéfique, celle où, comme tu le dis, la parole ne fait pas l'économie de l'écoute - une certaine écoute, mais que je dirais "gratuite", celle qui d'abord nous fait nous-même violence, lâcher prise, ex-sister, nous bouscule, avant même d'inviter l'autre à cette même opération de l'écoute.<br /> Cela dit je te rejoins, sans une telle parole qu'éclaire magnifiquement le conte que tu nous proposes, une violence qui en viendrait jusqu'à devenir la source du droit !! et qui guette toute dictature, ce serait pire que la loi du talion - œil pour œil, dent pour dent - ce serait pure folie !<br /> Amicalement.<br /> Charles Lallemand
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E
Merci Charles. Tu as raison. Notre écoute n’est pas uniquement provoquée, engendrée par un tiers. Elle est d’abord comme un don qui commence par nous faire violence, par susciter un lâcher-prise. C’est vrai, comme tu le dis, que la violence n’est pas uniquement négative, elle peut être positive lorsqu’elle ouvre l’espace de l’autre. En fait, elle est d’abord une force de séparation. Et il ne peut y avoir de relation et de vie collective sans séparation.<br /> Très bonne journée :
G
Et merci pour tes invitations à continuer de réfléchir, autant qu'on peut et autant que possible. <br /> <br /> <br /> <br /> ------------------------------------------------------<br /> <br /> Je note principalement ceci :<br /> <br /> Il est bien admis que l'homme seul a la parole (c'est à dire, Dieu merci) les femmes aussi et d'abord – et pas suffisamment. Je retiens principalement ce que tu dis : « Il a perdu la tête parce qu’il a perdu la parole », et il a ainsi « instauré un système où la violence est reine et où la parole n’a plus vraiment sa place » (...) « sortant ainsi du champ humain ».<br /> <br /> <br /> <br /> Je pense depuis longtemps que la violence dans la société, dans le monde, est aussi due au fait que la parole a peu de place et de poids, remplacée (trop souvent... ?) par les discours convenus portant peu de vérité et davantage de manipulation, suivant les intérêts des pouvoirs, servis par les médiats prudents . Nous « perdons ainsi la tête » en « perdant la parole ». Je vois là une des raisons principales du recul de la démocratie (que j'ai toujours trouvée -dans la réalité- quelque peu illusoire). Les bons citoyens que nous sommes, honnêtes et confiants, se trouvent régulièrement déçus. D'aucuns (pas nous!) mettent leurs espoirs dans certains nouveaux venus (pas si nouveaux que cela ) ou abandonnent tout espoir, préférant d'autres plaisirs plus surs, mais hors de toute violence, et loin de toute parole surtout celles à prétention politique. Sur un fond d'idée pas fausse : les vraies et fortes décisions échappent largement aux élus (du moins ceux que nous avons choisis... ).<br /> <br /> <br /> <br /> L'abandon de ce qui tenait lieu de « politique » (les partis, les manifs, les campagnes, les belles et généreuses carrières...) laisse place à ce qu'on voit et qu'on subit : du divertissement et une méfiance systématique, ou un intérêt désabusé (surtout l'âge venant).<br /> <br /> <br /> <br /> A vrai dire, même l'âge venant, il y a de quoi s'inquiéter un peu. A moins que, pour de bon, nous reprenions la parole ! En fait : le pouvoir. Mais ça …..<br /> <br /> <br /> <br /> Gérard.
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E
Gérard, je suis complètement d’accord avec toi. La parole ne fonctionne pas. Chacun est monophasé : il défend un point de vue auquel il tient fermement et qu’il veut défendre avec force. On oublie l’écoute, qui donne sa place à l’autre. Si bien que la dialectique, qui évoque le dialogue, disparaît dans le discours y compris la parole politique. Ce constat je l’ai fait depuis longtemps et je passe mon temps à faire fonctionner une parole qui inclut l’écoute, soit dans les groupes de parole, les cafés philosophiques, et le blog lui-même. Pour cela, j’ai compris, qu’il fallait commencer par raconter des histoires et parler le plus simplement possible, en abandonnant les militances sectaires. Nous sommes effectivement amenés à réinventer le politique à en redonnant force à l’écoute et à la parole, quel que soit notre âge.<br /> Très bonne soirée !
G
Cet article est maintenant référencé par google.
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J
Bonjour Etienne ,<br /> <br /> merci pour cet éclairage toujours aussi stimulant .<br /> Je partage entièrement ton analyse : Poutine enfermé ds sa violence et qui n'a pas d'autre choix que d'aller de plus en plus loin .<br /> Mais comment écouter les propos de quelqu'un qui affirme des contre-vérités ? se voit Empereur ?<br /> N'est-ce pas ouvrir le robinet d' une parole délirante qui dure des heures et intoxique les auditeurs ( technique des dictateurs ) ?<br /> Je pense à d'autres circonstances où il est très difficile de stopper qqun qui tourne en rond ds ses délires , s'écoute parler ...<br /> <br /> L'avenir du monde se joue effectivement en Ukraine .<br /> Oui je souhaite aussi un sursaut chez les Russes qui méritent une autre vie .<br /> Ta confiance en l'homme me fait du bien , merci .<br /> <br /> Porte-toi au mieux et bonne fin d' année .<br /> Amitiés.
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E
Merci Josiane pour ton commentaire.<br /> Je comprends ton interrogation. Mais si j’écoute Poutine, j’ouvre un espace de dialogue, qui me permet d’introduire le doute et la remise en cause. En l’écoutant j’engendre l’écoute chez lui. Je réintroduis la dialectique écoute/parole qu’il n’aurait jamais dû quitter.<br /> Très bonne journée !
E
Merci Denis de ton petit commentaire. C'est vrai que j'ai déjà utilisé ce texte mais il m'a semblé qu'il pouvait encore éclairer la situation dans le conflit entre Russie et Ukraine. Poutine n'est pas dans la parole. On peut dire aussi qu'il est dans la toute-puissance de la parole. Mais sa parole ne peut fonctionner parce qu'il a oublié l'écoute et qu'il continue à l'oublier. La parole est, en même temps écoute et parole. Alors il n'a d'autre solution que la guerre. C'est l’ oubli de l'écoute qu'il faut combattre, ou l'écoute qu'il faut défendre. L’avenir du monde et de la civilisation est en jeu.
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E
Image : je n'ai pas réussi à mettre lle titre et l'auteur. Il s'agit d'"Ecoutter le silence"" de Chantal Proulx.
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J
Tu as déjà évoqué ce très beau texte.<br /> A l'impossible, nul n'est tenu. Vladimir russe et ukrainien jouent leur vie et leur survie au poker menteur.<br /> Lénine leur répond : Que faire ?

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