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22 mai 2022 7 22 /05 /mai /2022 15:09

La mort au cœur du partage

La mort, sous ses différentes formes, trouve son sens dans le partage, car elle permet de faire sa place à l’autre.

La vie n’est pas statique, elle est en constante évolution. Pour qu’elle avance, il faut que le passé fasse place à l’avenir, que les formes se transforment et que la vie, tout entière, respire et se développe dans une très grande diversité. La vie est un miracle comme celui de la multiplication des pains. Et pourtant, il n’y a pas de faiseur de miracles. Il est dans la nature de la vie de se déployer en se multipliant. Et la mort est ce petit rien, qui semble n’avoir aucun sens. Sans elle, pourtant, le sens de la vie serait bloqué.

 

Le partage est le sens de la vie

Tout est partage dans la vie. La cellule est-même se partage pour donner naissance à d’autres cellules. Son secret est la division alors que nous restons bloqués sur l’addition et l’accumulation. Les grands mythes nous le répètent et pourtant nous restons aveugles à la vue de ce qui se déploie sous nos yeux. Le partage est inscrit dans l’évolution créatrice, qui nous entraîne tous dans le fleuve de la vie sans possibilité de retour. Sans cesse, il produit des richesses nouvelles pour combler nos besoins, au-delà de ce qui est nécessaire. Et cependant, aujourd’hui comme hier, nous entendons les plaintes des pauvres, qui n’ont que les miettes pour survivre. Il y a, quelque part, un dysfonctionnement qui nous échappe. Peut-être, Isis, en Egypte va-t-elle nous mettre sur la piste dans le mythe intitulé Ré et Isis.

 

Isis constate que le partage est impossible avec Ré, le dieu créateur éminemment masculin

Isis fait partie de l’Ennéade. Elle est bien déesse mais, comme les neuf dieux secondaires, elle reste sous la dépendance de Ré, le roi soleil. Si le partage est la loi de la vie, comment se fait-il, qu’il soit impossible avec le maître des cieux lui-même. Il y a là une contradiction qu’il faut lever à, tout prix.

Elle a vite fait de constater que les hommes se représentent le dieu suprême à leur image. Parce que l’autorité de l’homme n’est pas discutée au sein de l’humanité, ils s’imaginent qu’il en va de même pour Dieu. Il n’est pas masculin de nature, mais il le devient dans la représentation des hommes.

 

Très intelligente, elle découvre que le partage est lié à la mort

Le dieu masculin reste enfermé dans la masculinité : il est enfermé dans le même et ne peut faire sa place à l’autre féminin. En réalité, il lui manque la mort, le manque par excellence, qui, seul, permet de faire sa place à l’autre. Il est, en fait, impossible de partager avec un autre qui n’a pas de place.

 

 

Elle commence donc par provoquer une faille dans le dieu tout-puissant, en introduisant, en lui, la mort

Isis joue avec les images pour transformer la conception du dieu créateur. Pour elle, la mort n’est pas une insuffisance. Elle est au contraire, la condition d’une plus grande perfection. Isis prend donc de la rosée, qui est la marque du sperme du dieu créateur, et la malaxe avec du limon pour en faire un serpent, qu’elle met sur le trajet du soleil. Lorsque le soleil arrive, le serpent prend vie et pique le créateur. Celui-ci se sent défaillir et appelle à son secours les dieux secondaires de l’Ennéade. Isis se présente et prétend qu’elle peut le sauver de la mort s’il lui donne son nom. En prononçant son nom, elle le recréera, d’une certaine façon, car un être revit lorsqu’on l’appelle par son nom.

 

Isis peut alors inscrire le féminin dans le nom du dieu créateur

Le dieu Ré raconte tout ce qu’il fait dans la journée mais ne donne pas son nom. Isis insiste. Le dieu cède et demande à Isis de lui prêter son oreille pour qu’il y introduise le nom obstinément caché. Elle obéit sans résistance. La déesse peut alors faire revivre et guérir le créateur en l’appelant par son nom. En même temps, elle prend soin d’inscrire le féminin dans le nom prestigieux si bien que le partage devient possible entre elle et le dieu Ré.

 

C’est grâce à la femme (Isis) que la conception intime de dieu trouve son achèvement  

La femme est la plus apte à repérer le manque de féminité dans la conception que les hommes se sont fait de la divinité suprême. Il lui appartient donc en priorité de transformer une telle conception.

 

Selon le mythe de la création, dans la Bible, la femme est née de la mort de l’homme, en tant qu’être uniquement masculin

La Bible, est remplie de mythes. Elle ne les a pas créés : elle les a simplement reconnus, comme porteurs de vérité en les puisant dans son environnement. Il en va ainsi du mythe de la création de la femme (Gn 2-18 à 2-25). L’homme est seul. Pour le sortir de sa solitude, Dieu le plonge dans la mort (la Bible écrit « dans la torpeur »). Il retire une de ses côtes pour en faire une femme. Sous une forme imagée, il nous signifie que la femme est née de l’amour de l’homme. Ainsi l’homme sort de sa solitude masculine et devient homme et femme. Le partage est alors possible entre l’un et l’autre.

 

Dans la religion chrétienne, la mort du Christ permet son exaltation au bénéfice de tous les hommes, appelés à la résurrection

Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus Christ,

lequel, existant en forme de Dieu, n'a point regardé comme une proie à arracher d'être égal avec Dieu,

mais s'est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ; et ayant paru comme un simple homme,

il s'est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, même jusqu'à la mort de la croix.

C'est pourquoi aussi Dieu l'a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom,

10 afin qu'au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre,

11 et que toute langue confesse que Jésus Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père.

 

Philippiens 2 :5-11, Louis Segond

 

 

Si les pauvres n’ont, pour eux, que les miettes de la création, c’est parce que les hommes, les plus fortunés, ne leur font aucune place. Pour dépasser une telle situation, il faudrait qu’ils renoncent à leur toute-puissance, en acceptant le travail de la mort, sous toutes ses formes, qui consiste à faire une place à l’autre dans le grand partage de la vie.

 

 

_______________

 

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commentaires

G
L'article est maintenant référencé par google.
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G
J'ai lu ton dernier article: C'est assez difficile pour moi, n'ayant pas les références religieuses, mais j'ai essayé de comprendre l'idée centrale.
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E
J'ai fai exprès de sortir des références religieuses habituelles en débordant sur les mythes. Mais il est bien possible que cela reste un peu obscur.
C
Le malentendu notamment peut paradoxalement nous amener au partage dans la mesure où il nous oblige à aller chercher ce que l'autre à voulu dire et que nous n'entendions pas.<br /> Charles
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E
Je< pense que tu as raison.
C
Merci Étienne pour cette belle réflexion sur la dialectique du couple : vie et mort, masculin et féminin, plein et vide, le même et l'autre, fortunés et pauvres qui, loin d'aboutir à une sorte de névrose schizophrénique, nous invite au partage.<br /> La dialectique du couple masculin-féminin qu'avec le mythe égyptien Ré et Isis comme avec celui de la Genèse tu situes au niveau même de la création divine, m'évoque toutefois en ce qui concerne le le Livre de la Genèse l'erreur de traduction que relève la rabbin Delphine Horvilleur, à savoir qu'il ne s'agirait pas de "la côte" mais du "côté", Eve n'étant pas née "de la côte d'Adam" mais "à côté d'Adam", ce qui nous invite à un tout autre sens.<br /> Quant au "couple" proprement dit que tu évoques par le titre du film de Delphine Lemoine (que je n'ai pas vu) "Jusqu'à ce que la mort nous unisse", ce n'est pas tant la notion de mort que celle de "séparation" à laquelle m'invite personnellement à réfléchir celle du partage. Au verset 34 de la sourate IV Les Femmes un intervenant dans "Questions d'Islam" sur France Culture le 08/03/20 faisait remarquer à Ghaleb Bencheikh que ce verset n'est pas à entendre comme le traduit Denise Masson "Admonestez celles dont vous craignez l'infidélité ; reléguez-les dans des chambres à part et frappez-les" mais "... éloignez-vous d'elles" ; le terme arabe en effet n'est pas transitif : "frapper" mais intransitif : "s'éloigner" Il ne s'agit donc pas d'un passage à l'acte violent mais d'une séparation en vue d'une conciliation, éventuellement à l'aide d'un médiateur ou médiatrice ; "Dieu rétablira la concorde entre les deux époux" (verset 35)<br /> J'observe en effet pour ma part que le désir au sein du couple fonctionne beaucoup plus de façon névrotique - "le désir du désir" de l'autre - et dans le malentendu, ne serait-ce que du fait de la différenciation sexuelle, l'un(e) et l'autre n'ayant pas les mêmes signifiants, que par conséquent dans la complémentarité ; d'où l'importance de la séparation ou du moins d'une intelligente distance au sein du couple. <br /> Cela dit pour autant que le couple est le lieu du partage au sens de "désir" et non seulement au sens de "satisfaction réciproque des besoins" ; c'est ce qui personnellement m'est arrivé trop souvent d'oublier, plus attentif - dans notre monde capitaliste (qui capitalise) - aux objets plutôt qu'à l'Autre, sujet !.<br /> Amicalement
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D
Merci pour cette réflexion avec laquelle, je me sens très proche.,<br /> En ce qui concerne la côte, j'ai toujours pensé que par derrière la côte, il y avait le coeur : la femme est née en fait du coeur de l'homme.<br /> Enfin, je pense aussi que l'altérité est très présente et que la mort peut évoquer la séparation nécessaire à la relation avec l'autre.

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