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30 décembre 2021 4 30 /12 /décembre /2021 15:57

Noël ou le désemprisonnement de soi-même

 

Spontanément, l’homme est prisonnier de lui-même tant qu’il ne s’ouvre pas à l’autre. Chez lui, l’altérité est fondamentale pour envisager l’avenir et réaliser son destin. Et lorsque je parle d’altérité, je pense aussi au Grand Autre, qui déborde le monde dans toutes ses parties. Il appartient à la raison de s’emparer d’un tel sujet. Personnellement, je trouve que la pensée ne fait pas son travail jusqu’au bout, parce qu’elle laisse trop facilement aux religions le soin de s’occuper de Dieu, un autre mot pour désigner le Grand Autre.

Ainsi nous sommes emprisonnés tant que nous n’accédons pas à l’’altérité et Noël serait là pour nous désemprisonner de nous-mêmes.

 

La chambre interdite

Le conte sur Barbe bleue évoque une chambre interdite. Nous pensons un peu vite qu’elle est fermée à clef pour cacher des crimes que l’auteur veut maintenir secrets. Cette interprétation n’est pas fausse mais elle dissimule quelque chose de plus essentiel.  C’est parce que la chambre intérieure de l’homme est interdite qu’elle conduit à la destruction de l’autre. Tant que la porte de son cœur ne s’ouvre pas, l’homme est condamné, comme Caïn, à devenir l’assassin de son frère.

 

Le cadavre de l’Autre dans la chambre interdite

Dans la chambre interdite, l’Autre est réduit à l’état de cadavre. Sa puissance n’est qu’apparente. Elle ne vient que de la peur qu’il inspire et conduit finalement à la mort. C’est souvent cette image de Dieu que cultive un grand nombre d’hommes et de femmes, enfermés dans leur chambre intérieure, désespérément fermée à clef.

 

A Noël, c’est un enfant qui vient ouvrir la chambre interdite

Noël, c’est la rencontre du ciel et de la terre. La foi vient stimuler la raison et la raison elle-même en arrive à solliciter la foi, en reconnaissant ce qui la dépasse. Un enfant, privé de la toute-puissance et entièrement dépendant du don qui l’a fait naître, est désigné pour ouvrir le cœur du monde, en tournant la clef de la chambre interdite. Désormais, le sort de la femme et de l’homme est confié à l’enfant intérieur, pourvu de la force créatrice du monde, qui donne toute sa place à l’altérité.

 

Myriam, blessée au cœur par le suicide de son fils

Pour faire comprendre la magie de Noël, je choisis le parcours de vie de Myriam et de son frère Jacques. Depuis peu, leur existence, en partie désespérée, vient d’être transformée.

Myriam avait un fils qu’elle aimait intensément. Il y a environ six ans, cet enfant, qui était son unique trésor, s’est suicidé. Il est facile d’imaginer son désespoir. Mais peu à peu, le fils s’est fait de plus en plus présent, comme si la terre et le ciel organisaient à nouveau leur propre rencontre. Noël est devenu alors comme le pain quotidien de Myriam. Elle sait que désormais son fils lui a ouvert la porte du ciel.

 

Par sa peinture, Myriam contribue à mettre du ciel sur la terre

Je connais Myriam depuis de nombreuses années. Or récemment, devant elle, j’évoquais l’idée d’agrémenter mon appartement. Cette idée m’est venue en voyant des femmes peintres décorer les murs de la ville. J’aurais bien voulu qu’elles viennent, chez moi, dessiner des étoiles sur mes meubles intérieurs.

Myriam me rétorqua aussitôt qu’elle pouvait le faire. Immédiatement, j’ai sauté sur l’occasion en lui confiant la décoration de mon appartement sans autre consigne. Elle ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait faire.

Rapidement, elle s’est mise à l’ouvrage et j’ai vu apparaître deux arbres de vie, le premier dans mon salon, le second dans ma chambre à coucher. Celui du salon est éclatant de couleurs.

Je me plais maintenant à penser que Myriam est venue mettre chez moi un peu de ciel sur la terre. Et cela me réjouit.

 

 

Bien plus, elle s’efforce d’ouvrir la chambre intérieure de son frère Jacques, qui l’enferme dans la maladie

Jacques a maintenant la soixantaine. A vingt ans, il faisait des études d’architecte. Comme beaucoup d’étudiants, à cette époque, il a goûté à la drogue et en particulier au LSD. Peu à peu, une psychose s’est installée. C’est alors qu’il a été confié à une famille d’accueil, qui l’a hébergé contre rémunération, après une psychanalyse avec un psychothérapeute réputé. Aujourd’hui, il dit beaucoup de bien de ses nouveaux parents, installés en zone rurale. Mais Myriam a compris qu’il était assigné à avoir une identité de malade. Aussi l’emmène-t-elle en vacances sur la côte méditerranéenne, pendant l’été. Elle l’invite aussi chez elle dans les autres périodes de l’année.

 

Aujourd’hui, le handicap, qui semble s’atténuer, conduit Jacques vers un surcroît d’humanité

J’ai pu rencontrer Jacques et l’inviter chez moi ; j’en ai été ravi. Il fait maintenant preuve d’un surcroît d’humanité, où se mêlent douceur, attention à l’autre et perspicacité. Habitué à la dépendance, il n’a pas encore acquis une autonomie suffisante. La reconnaissance de sa sœur le fait progresser en ce domaine. Mais, chez lui, Noël a déjà fait son œuvre. Sa propre renaissance pourrait l’emmener vers une responsabilité accrue et jusqu’à la création. C’est, en tout cas, ce que je lui souhaite.

Etienne Duval

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commentaires

D
Etienne<br /> <br /> Quel beau témoignage pour nous ouvrir plus encore au mystère de Noël. <br /> Si tu as des photos de ton décor d'appartement , je suis preneur...<br /> <br /> En lisant ton texte, j'ai pensé à ce roman ( le premier roman que j'ai lu de Julien Green) qui sous le titre L'Autre ouvre nos horizons au Tout Autre qui en fait était là. UN roman qui je trouve magnifique.<br /> <br /> Je poursuis mon travail littéraire. Après une trilogie qui sous le titre La leçon des Ténèbres parlaient de la Foi ( parfois obscure, mais n'est-ce pas son essence même) <br /> La trilogie sur laquelle je travaille veut "exploiter" la vertu dite d'Espérance. L'oeuvre d'art est au coeur de cette longue méditation. <br /> Un des volumes de cette trilogie qui s'appellera "La leçon des Beaux-arts" va paraître de manière indépendante sous le titre" Le Journal romain de François Marius Granet". J'imagine que ce peintre qui vécut à Rome de 1802 à 1830 a écrit un jouranl pour répondre à son questionnement : mais que fais-je ici à Rome, la capitale des arts à peindre alors que Celui qui, en ce lieu, a été démultiplié en milles tableaux (médiévaux, renaissants, baroques...) s'absente.(Jusqu'au pape qui est enlevé par Napoléon :)<br /> Ce roman dira, par personnages interposés, mes propres questions qui je l'espère rejoignent les questions de nombreux contemporains touchant cette Image qui nous entend répondre à celle du Père ( qui m'a vu a vu le Père).<br /> <br /> Je te tiendrai au courant de cette publication. En attendant je te fais part de la page de couverture retenue par l'éditeur. <br /> <br /> Mon oncle le père Paul Coutagne, ( en EPHAD à Sainte Catherine Labouré à Paris) arrive au terme de sa vie. Le temps est compté, mais je saurais dire lequel. IL reste lucide et attend la délivrance de ce corps charnel dont il ne supporte plus le long effondrement. Il ne souffre pas, sinon moralement. J'ignorais qu'on pouvait à l'approche de la mort autant la désirer tout en étant en révolte contre un Dieu qui se montre sourd à sa demande : mourir enfin. <br /> Entre deux vagues de Coronavirus , je vais le voir. <br /> <br /> Avec ma profonde amitié
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E
Merci bien Denis. J’apprécie ta manière de lier la spiritualité, la littérature et l’art qui est ton domaine privilégié. C’est dans l’opulence que tu cherches à présenter le Tout Autre et à le louer parce qu’il semble être le moteur exaltant qui te fait vivre. Ton côté romanesque, fait d’imagination et de liberté plus que de raison asséchante m’intéresse beaucoup car c’est le cœur qui prédomine. D’ici quelque temps, j’essaierai de t’envoyer des photos de mes petites œuvres d’art. Après, je lirai avec plaisir « Le journal romain de François Marius Granet ».
G
En effet, je n'avais pas saisi cela : je pensais que, dans ton texte, le "Grand Autre" était une appellation provisoire et prudente de Celui qui n'est pas nommable, qui est "Celui qui est".<br /> <br /> Cela dit, je crains de ne pouvoir rien dire sur la pertinence de la théologie par rapport à son propre propos, ni sur la possibilité que la philosophie puisse être un un "garde-fou" pour la théologie. Celle-ci suppose la Foi comme première ; la philosophie pose la raison comme mesure de toute chose. La rencontre me semble fort problématique.<br /> <br /> Mais je ne suis guère philosophe et encore moins théologien.<br /> <br /> Gérard
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E
La révélation n’est peut-être rien d’autre qu’une expérience collective assez proche de celle des mythes.<br /> Bonne soirée !
E
Cela a été le génie de Saint -Thomas de confronter la révélation à la philosophie aristotélicienne. Je reste fidèle à la méthode..
G
Cher Etienne !<br /> <br /> Voici le résultat de quelques bouts de réflexions (peu originales et, je le crains, un peu sommaires). Je pense que les moments où j'ai écrit cela (un certain premier janvier et suivants) n'en sont pas la cause, ayant été fort sages et sobres. Quoi qu'il en soit , bonne année quand même.<br /> <br /> Gérard<br /> <br /> _______________________________________________________________________<br /> <br /> <br /> <br /> Sommairement et par raccourci trop simplificateur (pour rentrer dans ton texte riche et complexe), je note ces évocations : l'identité de malade(qui enferme le frère de Myriam et lui interdit son)autonomie ; ( pour chacun cette ) chambre intérieure interdite conduit à la destruction de l’autre,condamne (chacun) à devenir l’assassin de son frère. (Le remède est de) s’occuper de Dieu, le Grand Autre ,à l'aide de la foi (qui)vient stimuler la raison,(qui peut) reconnaître ce qui la dépasse.<br /> <br /> <br /> <br /> A vrai dire, je n'ai rien à redire, si ce schéma restitue correctement ton propos. Au risque de m' enfermer dans un faux sens, je peux y caser une de mes préoccupations préférées, que tu connais. Le culte de l'identité - « nationale » par exemple !- enferme ses adeptes, rejette tout autre qui ne s'y reconnnait pas telle qu'elle s'impose. Celui-ci, quoique « frère » et pour cette raison-, est condamné à la destruction -de sa langue, par exemple , de l'ignorance de son histoire c'est-à-dire quasiment de lui-même. Dans ce schéma, le Grand Autre -la « Nation » divinisée, sacralisée – devient objet de Foi, hors de toute Raison. Elle conduit et vient justifier toutes les folies inhumaines que l'Histoire contient : les massacres répétés de génération en génération, au nom de « l'identité » notamment « nationale » mais aussi « religieuse », (et sur ce point, on a le choix).<br /> <br /> <br /> <br /> De mon point de vue, trop habituel, je trouve que ton schéma que je schématise fournit une bonne hypothèse pour re-saisir l'histoire et mieux comprendre les situations individuelles que tu évoques.<br /> <br /> L'institution que nous connaissons prétend, elle, détenir la seule vérité possible sur le « Grand Autre », qu'elle réduit à une « identité » unique (bien que triple) et obligatoire, indiscutable, seule vérité acceptable (à laquelle elle semble même s'identifier). Cette conception apparemment raisonnable -issue d'une compréhension ou formulation apparemment rationnelle- ne l'est guère, et pour cette « raison » elle ne peut guère s'imposer. (Sinon par une sorte de force d'un côté, et une passivité prudente de l'autre..., qui semble actuellement faiblir ).<br /> <br /> <br /> <br /> Je garde bien en mémoire cet avertissement de Jolif : « La théologie cherche à dire la vérité sur Dieu, et ce qu'on peut en dire, c'est très très peu de chose » et il rejoignait le pouce et l'index à une distance indiscernable. C'est pourquoi je reste depuis longtemps très réticent à ces notions « d'identité », surtout collectives, et surtout désignant et caractérisant le « Grand Autre », et caractérisant aussi des prétendues « identités » collectives, tricolores ou non, devenues des « Grands-Autres » sacrés et éternels , qui s'affrontent si besoin, tandis que les relations fraternelles entre les hommes deviennent un rêve lointain. Non productif. Et condamnable. Drôle d'époque.<br /> <br /> <br /> <br /> Je te souhaite cependant une bonne année de bonnes réflexions. Ce souhait est d'ailleurs bien intéressé.
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E
Merci pour ton commentaire. Mais je vois que je ne me suis pas fait comprendre. En parlant du Grand Autre, j’ai voulu évoquer ce qui est de l’ordre du mystère et qui ne peut pas être essentialisé. J’ai souligné que la philosophie ne faisait pas son travail, qui est précisément de montrer que le Grand Autre échappe à toute définition, qu’il reste de l’ordre du mystère. C’est précisément pourquoi, la théologie a besoin de la philosophie pour échapper à l’idolâtrie, comme on peut le faire en identifiant la Nation à un Grand Autre. <br /> Je plaide pour que la raison soit partie prenante dans la théologie. Pour la théologie, la philosophie est un garde-fou indispensable. Il y a une dialectique nécessaire entre ce qu’on appelle le contenu de la foi et la raison elle-même.
M
Merci Étienne pour ton article sur Noël. <br /> <br /> J’aime lire tes paraboles et tes témoignages.<br /> <br /> Je suis toujours à Béziers et « interdite de train » pour quelques mois peut-être encore.<br /> En attendant, je te présente mes vœux :<br /> <br /> Que 2022 nous étonne, et « nous/vous » réserve quelque bonne surprise
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E
Merci Monique. J'espère que l'on se reverra bientôt.<br /> En tout cas, très bonne année pour toi !
M
merci de votre envoi, bien émouvant. Charles et moi vous offrons nos voeux pour que 2022 vous soit une bonne année avec toutes les ouvertures possibles. amitiés Marie-Dominique
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E
Très bonne année à vous deux et à toute la famille !
D
Je n’arrive pas à intégrer le message de Romane et ma réponse.<br /> LA MULTIPLICATION DES PAINS C'EST MATHÉMATIQUES.fermaton.over-blog.com<br /> c'est une étrange et juste interprétation que cette pièce à ouvrir ..et une belle illustration à travers le chemin parcouru par Myriam qui a su rester en marche, ouverte à l'expérience, et créative .<br /> merci donc aussi à Myriam de nous offrir son courage, l' accueil de la différence et ses peintures inspirées. Et merci à toi Etienne de nous montrer que la reconnaissance de l' altérité (qui ne peut que se faire dans l'ouverture) est la clef .<br /> Romane<br /> <br /> Réponse<br /> Merci Maud. Je vois que te commences à intégrer la leçon principale de ce grand philosophe, qu'est Lévinas. Prends-le comme compagnon. Il t'apportera beaucoup !
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G
Merci pour ton texte -beau cadeau de fin d'année- que je viens de relire. Je vais maintenant réfléchir ; puis, si je trouve quelque chose à dire, je répondrai peut-être.<br /> <br /> Merci pour ces réflexions auxquelles tu nous invites.<br /> <br /> Bonne fin d'année ; rendons la prochaine vivable autant que possible. Tes blogs y contribuent.<br /> <br /> Bien cordialement.<br /> <br /> Gérard
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D
Merci pour ta lecture et ta bienveillance en attendant tes propres réflexions que j'apprécie.<br /> Très bonne année à toi, à Monique et à toute ta famille !
M
merci beaucoup Etienne pour ton message poignant en finesse et amour. <br /> <br /> Bonne année ETIENNE et à bientôt.
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E
Merci surtout à toi et(Michel.<br /> Très bonne année à tous les deux !
G
L'article du blog est maintenant référencé par google.
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E
Merci Etienne de parler à nos cœurs .<br /> <br /> Que tes écrits font du bien.<br /> <br /> Je t’embrasse<br /> <br /> Elodie
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E
Merci Elodie. Ta bienveillance me fait aussi du bien !

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