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10 mars 2021 3 10 /03 /mars /2021 14:27

Village africain

Réflexions tous azimuts sur les problèmes des banlieues

 

Depuis quelque temps, en France, il ne se passe pas une semaine sans que nous ayons des incidents graves dans les banlieues. La semaine dernière, trois quartiers se sont enflammés dans la région lyonnaise. Et, sur la France entière, il arrive fréquemment que des affrontements entre bandes rivales se terminent par la mort d’un ou plusieurs émeutiers.

C’est un problème que je connais bien car j’ai habité en banlieue pendant de nombreuses années et il m’est arrivé souvent de participer à la politique de la ville. Or je dois bien avouer que notre analyse des phénomènes de violence était en partie fausse ou en tout cas insuffisante.

 

L’image originelle du jardin

Dans les récits de création de la Bible et dans d’autres histoires mythiques, le lieu idéal d’habitation pour l’homme est un jardin qui lui offre la compagnie des animaux, des arbres et des plantes de toutes espèces. Ici la réconciliation de l’homme et de la nature est fondatrice, c’est-à-dire posée comme une condition de prospérité pour l’espèce humaine.

 

La destruction du jardin sous l’effet de la drogue ?

Les récits mythiques de la Bible parlent de l’arbre de la connaissance dont les fruits provoqueraient   la mort de l’homme. Or il paraît évident qu’il y a là l’évocation de la drogue et pourtant peu d’exégètes ou de spécialistes de la Bible ont retenu une telle hypothèse qui me semble pourtant évidente. Les mythes révèlent en cachant car il n’existe pas qu’une seule interprétation : les interprétations doivent pouvoir s’articuler entre elles sans que l’une n’en vienne à exclure les autres.  C’est pourquoi chacune se faufile en se cachant pour laisser la place aux autres.

Dans la culture grecque, il en va de même ; personne n’imagine au départ que le mythe de Narcisse nous parle de la drogue, parce qu’il existe bien d’autres interprétations possibles. Or Narcisse lui-même se comporte comme une victime de la drogue, qui s’enferme sur elle-même et ne perçoit de la parole des autres que l’écho de sa propre parole. D’ailleurs, le mythe est signé car en plongeant le couteau dans sa poitrine, à la fin du récit, l’homme provoque une flaque de sang à l‘intérieur de laquelle va pousser une fleur, appelée « narcisse », qui évoque un produit narcotique (narcos, le sommeil). Tout cela nous montre non seulement comment fonctionnent les mythes mais aussi comment le danger de la drogue a marqué toute l’antiquité. Et c’est encore cette drogue qui menace gravement nos banlieues aujourd’hui

 

La nécessité de bien nommer le village ou le grand ensemble

En Afrique, un groupe de personnes décide de construire un nouveau village selon les meilleures normes de l’époque. Chacun se met à l’ouvrage, l’artisan comme le simple manœuvre. Au bout de quelques mois, surgit une cité, comme on n’en avait jamais vue auparavant. Chaque case est très belle et particulièrement confortable. Les nouveaux habitants s’installent avec empressement. Il n’y a pas encore d’enfants. Hommes et femmes sont tous jeunes, mariés seulement depuis quelques mois.  Pour tous, l’avenir s’annonce assurément radieux.

Plusieurs mois se passent : aucune femme n’est enceinte. Les parents s’inquiètent. Ils voudraient être grands-pères ou grand-mères mais, au bout de deux ans, leurs vœux ne sont toujours pas exaucés. Il se pourrait que dans la population très jeune, la drogue elle-même ait commencé à faire des ravages. Le texte pourtant ne le dit pas. Cette seule hypothèse, en partie seulement vraisemblable, ne suffit pas à rendre compte de la situation.

Malgré l’angoisse régnante, une très jeune femme se sent prête à tenter l’aventure.  En ce début d’après-midi, elle est d’humeur joyeuse. La forêt l’attire comme si quelqu’un l’attendait au milieu des arbres.  Pour le séduire, elle se décide à chanter, comme lui ont appris ses parents.   Sa voix est si belle qu’un oiseau se met à chanter à son tour, imitant sa propre mélodie. Intriguée, la femme s’approche de lui et engage la conversation : « Pourrais-tu me révéler ton nom ? – Mais qu’est-ce que tu veux faire de mon nom ? – Je voudrais le confier aux personnes de mon village. -  Mais dis-moi, quel est le nom de ton village ? » La femme interloquée hésite : « Euh, mon village n’a pas de nom. – Eh bien, devine le mien. » La chanteuse est profondément blessée. Elle prend un caillou et le tire sur le malotru. L’oiseau tombe sur le sol. Aussitôt, elle le saisit, essaie de le réchauffer mais la bête se raidit et meurt entre ses mains. L’oiseau vient de lui livrer un secret : si le village lui-même est tout près de mourir, c’est parce qu’il lui manque un nom. Aussi n’est-t-il pas inscrit dans la parole. Les échanges entre les habitants ne se font pas et la vie finit par s’étioler.

Lorsqu’on a bâti les grands ensembles, on a considéré les immeubles comme des machines à habiter et le quartier comme une sorte de dortoir ayant pour fonction de loger de multiples habitants. Mais on a négligé la parole, en oubliant de donner à ces grands ensembles des noms chargés d’histoire, qui permettent les identifications nécessaires. Aussi même les lieux de parole comme les cafés sont-ils trop souvent absents.

Les funérailles sont importantes pour un retour à la vie : en enterrant les morts, c’est une graine de parole que l’on enfouit dans le sol

Dans l’histoire africaine, la femme effondrée va voir son mari. Elle lui montre l’oiseau mort. Il regarde et se met à trembler. « Ton acte est très grave, lui dit-il, car tu as tué un Laro, qui est l’un de nos grands oiseaux sacrés. Sa mort peut nous porter malheur. »  Là-dessus, la femme et son mari s’en vont avec l’oiseau chez le chef du village. Le dignitaire inspecte l’animal et confirme le jugement du mari. « Il faut que nous organisions, pour cet oiseau, de grandes funérailles afin d’apaiser son âme sinon notre village entier pourrait être plongé dans la malédiction. » Aussitôt, tous les habitants  sont convoqués pour la cérémonie. Le responsable de l'agglomération évoque alors toutes les qualités de l’oiseau et l’importance qu’il revêt pour la prospérité de la communauté. Et l’on prend bien soin de l’enterrer comme une graine qui va relancer la vie. Jusqu’ici, la mort apparaissait simplement comme la fin de la vie mais le sens de l’enterrement avait été oublié. Et aujourd’hui encore, les funérailles sont fréquemment une mesure hygiénique pour nous débarrasser des corps et une opération symbolique pour séparer les morts des vivants alors qu’il faudrait leur redonner une place parce qu’ils font partie de notre histoire. Pour que le nom permette d’intégrer le village, la ville ou le grand ensemble dans la parole, il est nécessaire qu’il porte l’histoire des habitants, qu’ils soient vivants ou morts car la mort elle-même fait partie de la vie.

C’est un peu dans cet esprit que s’exprime Delphine Horvilleur, à propos de sa fonction de rabbin, à l’occasion de la parution de son livre publié chez Grasset « Vivre avec les morts ».

Être rabbin, c’est vivre avec la mort : celle des autres, celle des vôtres. Mais c’est surtout transmuer cette mort en leçon de vie pour ceux qui restent : « Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction. Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits.

 

Il faut baptiser officiellement un nouveau quartier comme on baptise un enfant

Six semaines après les funérailles, la femme   qui avait tué le Laro sent un enfant remuer dans   son ventre. L’espoir renaît dans toute la communauté. Alors le chef de l’agglomération vient la trouver et lui demande ce qui lui ferait plaisir. Elle répond qu’elle aimerait qu’on donne au village le nom de l’oiseau mort. Aussitôt une fête est organisée pour le baptême du lieu. Il s’appellera désormais Laro. Pendant une nuit entière, tous dansent, mangent et boivent   à satiété.

Quelques mois après, la femme donne naissance à son enfant et toutes les autres femmes sont enceintes. Bientôt, le village maudit est rempli de cris d’enfants et les voyageurs prennent plaisir à s’y arrêter pour aller écouter dans la forêt voisine le chant des oiseaux.

 

C’est l’intégration de la mort qui donne sa force créatrice à la parole

La mort est un événement normal qui fait partie de la vie. Elle est même une force de vie, qui permet une renaissance. Dans l’histoire que nous évoquons, l’oiseau représente, d’une certaine façon, la dimension spirituelle de l’univers. En le tuant parce qu’elle n’a pas de nom, la femme ouvre une nouvelle porte pour intégrer la mort à travers la cérémonie des funérailles. Celui qu’on enterre porte la graine, dans la parole (le nom) qui le constitue. Chacun est constitué intérieurement par une parole particulière, rattachée à la Parole créatrice des origines.  Elle porte, en même temps, la vie et la mort. Et c’est précisément parce qu’elle fait une place à la mort qu’elle   peut être elle-même créatrice.

C’est sans doute dans la mesure où l’on rejette aujourd’hui la mort que la parole n’est pas efficace et qu’elle ne produit plus suffisamment la vie.   Et il en va de même aussi bien pour la société que pour les individus.

 

Dis seulement une parole et la ville sera guérie

Si l’on a bien compris le développement précédent, il convient de restituer la parole à la banlieue, et, en particulier aux grands ensembles.

Au point de départ, il est important de prendre au sérieux l’effet dévastateur de la drogue. Si l’on est trop conciliant avec elle et avec ceux qui la propagent, le renouveau des banlieues ne sera pas possible. Elle détruit non seulement le jardin, c’est-à-dire notre rapport à la nature, mais aussi la parole elle-même, c’est-à-dire le partage avec l’autre et les relations entre les habitants.

IL est également important de bien nommer les espaces habités.

Bien plus, il est essentiel de ne pas écarter la mort, comme force de vie. Sans son intégration dans notre existence sociale et individuelle, et dans le nom lui-même, la parole ne peut retrouver sa dimension créatrice.

Il faut prendre enfin conscience que chaque individu est constitué intérieurement par une parole particulière. Non seulement elle est source d’individuation mais elle nous rattache, en même temps, à la Parole créatrice des origines, qui nous relie tous les uns et les autres, dans une même humanité.

Finalement l’on peut dire, avec un peu d’approximation, qu’il existe deux arbres dans le Jardin d’Eden : l’arbre de la drogue (arbre de la connaissance), sous toutes ses formes, qui écarte les hommes du réel et les divise, et l’arbre de la parole, qui les conduit vers la vérité et les rassemble en une seule humanité, dans une grande diversité (rajout du 12 mars).

P.S. Cet article est directement inspiré par le conte africain « Le nom », Henri Gougaud, L’arbre aux trésors, édition du Seuil.

 

Etienne Duval

 

 

 

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commentaires

C
Hello Tonton,

Ce texte sur les banlieues résonne pour moi sur deux harmoniques.

Delphine Horvilleur, je l’ai écoutée à la grande librairie, sur l’émission sur la mort. Elle est étonnante de clarté.

Les récits : le village monde à besoin de nouveaux récits face à la légitime angoisse liée à l’aveuglement collectif vis à vis de la destruction de la vie - c’est un thème très en vogue dans les girons éco-sensibles.

Encore merci ! (Tu dois bien te dire, avec raison, que je prends là le temps de parcourir tes généreuses et régulières chroniques ... ).
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E
Merci Claude pour le côté positifr de toutes tes réponses. C'est cela qui te fait réussir dans la vie. Je t'expliquerai un jour.
J
Merci Etienne pour ton dernier article consacré aux problèmes des banlieues que tu connais particulièrement bien pour avoir habité de nombreuses années dans l’une d’entre elles et avoir participé à la politique de la ville.



Tu connais par conséquent beaucoup mieux que moi les difficultés très importantes qui se heurtent à l’amélioration de la situation de ces banlieues. Malgré tous les efforts déployés en faveur des quartiers difficiles et des sommes d’argent considérables qui leur ont été consacrées (destruction de barres d’immeubles remplacées par des habitations à taille humaine), construction d’équipements en tous genres (complexes sportifs, centres culturels etc…), le problème des banlieues reste entier. A preuve, depuis quelques semaines les émeutes se multiplient, notamment dans la région lyonnaise.



L’un des problèmes majeurs est la circulation de la drogue qui gangrène toujours ces quartiers. Le désœuvrement de nombreux jeunes et l’appât du gain facile favorisent le développement des trafics en tous genres. J’ai gardé en mémoire l’interview d’un jeune banlieusard qui avouait préférer vivre de l’argent de la drogue plutôt que de travailler. Selon lui, ce trafic lui rapportait en un jour ce qu’un prof gagnait en un mois.





Pour ceux qui souhaitent accéder à un emploi, des freins à l’embauche proviennent de leur appartenance à telle ou telle banlieue qui suscitent des réticences de la part de certains employeurs potentiels. Certes, quelques jeunes parviennent à briser le plafond de verre de cette discrimination à l‘embauche. La possibilité offerte à des jeunes particulièrement méritants d’accéder à des écoles d’excellence et à des cycles préparatoires à des grandes écoles (science po …) contribue à faire émerger certains talents. Ce constat est encourageant mais insuffisant. C’est un peu l’arbre qui cache la forêt.





Amicalement



Jean-Marc
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E
Merci Jean-Marc. Je vois que tu connais certains problèmes des banlieues et tu évoques aussi avec raison les efforts réalisés pour faire émerger certains talents. Il reste un problème qui est très important et que tu ne soulignes pas, c’est celui de la parole. Ces grands ensembles ont été conçus pour loger des populations importantes mais on a oublié le problème de la parole. On est homme quand on parle. Or ces quartiers n’ont pas été engendrés à la parole, ce qui cause encore des problèmes importants aujourd’hui.
Très bonne soirée !
P
Merci pour ce beau message de vie
La drogue est un phénomène ancien et tu fais bien de rappeler la crainte qu'en avaient les grecs
L’inculture actuelle est la matrice de la pratique des drogues qui touche toute la planète par l'intermédiaire de la mode et des pratiques nord-américaines
La drogue est un énorme moteur de richesse et d’énorme. Demain c'est 1984 d'ORWELL
Arrêtons d'employer des termes anglais, cette langue est celle de l’argent donc de la drogue .la vraie parole est celle de nos origines humaines et de nos vies intérieures
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E
Merci Paule. Je vois que nous sommes sur la même longueur d’ondes. La drogue alimente le capitalisme dans ses pratiques de désorganisation de la planète au sens économique, social et moral…
G
Bien sûr !

Mais il se trouve que tes réflexions se connectent souvent assez bien avec les miennes et me poussent à les prolonger. Parfois différemment. Du moins avec un usage un peu différent. Notamment ton recours au Mythe.

Bon dimanche.

Gérard
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E
Bonne soirtée:
G
Oui oui, pourquoi pas : cette dualité (avec une imbrication réciproque - par les racines ? ) me paraît bien pertinente.
Je me disais hier soir, après t'avoir relu, que l'humanité (de chaque homme) consiste en une imbrication en chacun de la tentation du Mal et d'une aspiration au Bien : l'humanité - la "qualité humaine" - de chaque homme étant une relative maîtrise du "Mal" par une (provisoire) domination du "Bien".
Excuse-moi pour cette réflexion de quatre sous.
Si tu me permets une petite réticence : je n'associerais pas la drogue à l'arbre de la connaissance, à moins que celui-ci se soit mué (par pourrissement ?) en arbre des illusions.
Merci encore pour ces fignolages. Mais nous n'en avons pas fini, bien heureusement.
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E
L’important ce n’est pas de dire la même chose, c’est d’être relancé dans sa propre réflexion. Personnellement, ayant l’habitude des mythes, je maintiens l’évocation de la drogue : elle est trop évidente. Mais elle doit laisser la place à d’autres interprétations.
Très bonne soirée :
G
L’article est maintenant répertorié, sur internet, par google.
Répondre
E
Rebonjour Gérard,
Voici ce que je viens de rajouter en fin de texte :

Finalement l’on peut dire, avec un peu d’approximation, qu’il existe deux arbres dans le Jardin d’Eden : l’arbre de la drogue (arbre de la connaissance), sous toutes ses formes, qui écarte les hommes du réel et les divise, et l’arbre de la parole, qui les conduit vers la vérité et les rassemble en une seule humanité, dans une grande diversité (rajout du 12 mars).
Répondre
G
Totalement d'accord !

Je dirai, pour pinailler un peu : "il y va de notre humanité". Mais c''est sans doute dire la même chose à peine autrement.

Porte toi bien.

A une prochaine fois.
Répondre
E
A une prochaine fois. Bonne journée :
G
Encore une fois, je me trouve assez d’accord, avec ce que tu avances et surtout avec ton inquiétude devant ces bagarres et ces coups de couteau qui se multiplient (même à Brest !!!) et sont présentés comme des faits-divers. D’accord avec toi : ce n’est nullement anecdotique, mais révélateur de profondes mutations. Je crois voir la chose d’un point de vue à peine différent.

Oui, il y a des bandes, qui ne se parlent pas, trafiquent, ont des dettes, sortent le couteau (ou pire – « mieux » diraient-ils), la géographie urbaine et un peu de sociologie élémentaire donneraient des explications : celles qu’on entend dans les médias (France-cul. y compris) . J’ajoute une petite couche – d’expérience. J’ai eu dans mes classes (il y a plus de trente ans !) des élèves sans doute pas idiots, qui sombraient –quoi qu’on fasse. (Deux, en particulier, fils d’un prof de la Fac que je connaissais et appréciais, constamment endormis, muets, isolés de tous, qui ont un jour disparu – l’un s’est suicidé, l’autre : je ne sais. Ils avaient 17, 18ans). Je pourrais prendre plusieurs exemples : tous montrant l’isolement –délibéré ? qui s’aggrave !- l’incapacité d’entendre une autre parole. Seule différence : à cette époque, on ne sortait pas encore les couteaux.

De nos jours, il y a pire. On sort en permanence les écrans et on n’en sort jamais. (Aussi un constat personnel, une expérience désolante : notre petit-fils et notre petite-fille, alors 15 et 13 ans -puis plus…- en notre présence et celle de leurs parents ne quittaient jamais leurs machines : nous n’existions plus. Le « réel » est sur leurs écrans. Le nôtre devient lointain, inintéressant (sauf, pour le petit-fils, qui pose de temps en temps quelques questions très pertinentes –mais repart vite dans ses écrans). Peut-on faire de cette observation une généralité ? Ces bagarres, ces tués, non sans préméditation mais apparemment sans émotion, donnent à penser qu’une fraction au moins ! de la jeunesse vit hors du monde « réel », du moins hors des relations humaines qui nous paraissent « normales » : le respect d’autrui, l’intérêt et le bonheur d’avoir avec ses semblables – et même les dissemblables- des rapports de bienveillance, de coopération amicale et parfois plus. Et, en effet : une parole commune, ne serait-ce que dans l’opposition, la confrontation, qui si elles restent dans le désir commun de comprendre, sont radicalement –et par hypothèse- le fond de l’Humanité. Cette certitude nous vient d’un bon nombre de siècles précédents.

Je ne sais ce que seront les siècles suivants. Je suis en ce moment, pour un autre travail, dans quelques (re-)lectures qui donnent aussi à penser sur le sujet : Georges Balandier, Le Grand Dérangement (2005) - et idem : Recherche du politique perdu (2015); Jürgen Levinas, Après l’Etat –nation, une nouvelle constellation politique (1998, 2013) ; plus Barbara Stiegler : « Il faut s’adapter », Sur un nouvel impératif politique (2019). (J’ai entendu et vu hier soir, Delphine Horviller et j' ai été séduit – par son propos ! surtout).

Je résume ce que je retiens et crois avoir compris.

Le cadre politique, social, intellectuel hérité des siècles précédents se défait peu à peu et de plus en plus. Les cadres étatiques nationaux (XIX, XXè. S.) perdent leurs pouvoirs, y consentent. Le capitalisme par son évolution logique, acceptée, -ou désirée, facilitée- leur échappe pour l’essentiel. Les énormes groupes industriels et financiers se trouvent dispensés de verser en bonne justice ce qu'ils devraient aux Etats qui les aident généreusement et s'appauvrissent aux dépens des citoyens. Les Etats s’efforcent de faire croire que leur pouvoir est inchangé en gardant les apparences démocratiques.Les citoyens ont une certaine conscience de cette situation, sans apercevoir quelles forces détiennent la réalité du pouvoir qui est mondial. Et il faut bien « s'adapter » à ce système qui va de soi, et dont on finit par croire qu'il est le meilleur et le seul possible. Les guillemets du titre (de Barbara Stiegler) sont évidemment ironiques. Il est hors de question que ce système « s'adapte », lui, aux exigences de l'humanité pour sa survie.

L'affaire du Colid est un exemple caricatural : une urbanisation et une sensible perturbation de la vie animale, le virus pris dans la mondialisation heureuse, les États dépassés, aucune vraie coordination mondiale – internationale, des services publics démunis délibérément depuis longtemps, les laboratoires qui négocient et livrent aux plus offrants, les États qui respectent la Loi du marché. Combien de morts ? Qui doit s'adapter ?

Je ne pense pas être si loin des bagarres imbéciles des bandes de décervelés. J'ose dire que, décervelés, nous le sommes tous plus ou moins : nous voyons peu ou mal ce qui se passe réellement. Et je considère que la violence des « banlieues » , face à la violence du monde comme il va (et où il va) , n'est qu'une vétille, ou plutôt une sorte de sous-produit parmi de nombreux autres, d'un monde producteur de violence. Et où, en effet, on n'a ni le temps, ni les moyens de se parler véritablement, donc de penser pour de bon. Et de se reconnaître les uns les autres.

Gérard, 11. III. 2021




envoyé : 10 mars 2021 à 19:42
de : Etienne Chênex
à : Gérard JAFFREDOU
Répondre
E
Bonjour Gérard,

Je vois que nous nous rejoignons. Il y a non seulement la drogue qui détruit la parole commune, mais les écrans, les fake news, les idéologies, le capitalisme en général. Aussi, ce qui est important, c’est de restaurer la parole partout où elle est attaquée. Nous sommes nous-mêmes constitués par la parole. Il y a va de notre identité de sujet
E
Merci Christiane.
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C
Bonsoir Etienne

Merci de tout coeur pour tes réflexions, j’en fais profiter des amies.

Je te souhaite plein de positif et je t’embrasse

Christiane
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C
C'est par la discussion que l'on peut avancer.
Merci Claire !
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C
Merci , cher Eienne pour ce merveilleux texte qur tu nous soumet .
Il est effectivement merveilleux et cohérent on a vraiment envie de l’adopter , peut être aussi de l’adapter à notre CREDO à nous .
Mais qui peut nous donner l’inspiration et la vérification , si besoin ….
Moi j’en ai besoin de ratification et j’aimerais bien qu’un jour , on se rassemble à nouveau et qu’on puisse discuter sur le fond ,avec
Toi et d’autres .
Répondre
E
Merci Vida et très bonne journée !
Répondre
S
Ce texte est simplement magnifique ! Merci Etienne, je sort de mon sommeil profond de cette nuit et grâce aux gros caractères j'ai pu le lire sans difficulté et il va m'accompagner longtemps. Belle journée à toi. Vida
Répondre
E
Merci Gérard,

Heureux aussi de retrouver. Je suis curieux de savoir ce que tu penses des réflexions proposées. Personnellement je trouve que l’on tourne autour du pot à propos de la drogue, qui manifestement détruit les banlieues. Il y a aussi d’autres problèmes…
Bonne soirée !
Répondre
G
Heureux de te retrouver, et avec une "parole" qui une fois de plus pousse à la réflexion.
(A vrai dire, ne voyant pas venir le blog attendu, je m'inquiétais un peu et je pensais aller aux nouvelles).
A bientôt. Nous avons ces jours-ci quelques petites occupations très matérielles (à propos d'un volet de notre maison guilérienne ) mais qui mettent aussi en cause des paroles non tenues ou mensongères : pas si loin de ton sujet...
Gérard
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E
Merci de réagir. Je pense tout de même qu'on ne peut sauter à pieds jointssur le problème de la drogue. C'est le problème majeur.
Bon après-midi !
Répondre
J
A Tours, vers 1954, la municipalité Marcel Tribut décida de créer un nouveau quartier en Centre-Ville : le Sanitas.
En 1958, j'ai assisté les premiers habitants : Jean habite le bâtiment K 1, Georges le bâtiment A 3.
Pour moi, c'est l'horreur. 3600 logements, un vrai dédalle. Et comment retrouver mon équiper scout ?
En 1958, Jean Royer décide de nommer chaque voie, sans appel au peuple. Ses habitants mirent 15 ans à accepter ce changement. L'absence de nom originel a été, est, et restera toujours perturbateur pour la vie.
Pour tes autres allusions, la drogue, la mort, j'en passe et des meilleures, silence radio.
Répondre

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