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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 11:09

Les travailleurs vagabonds de Camille Pïssaro

 

Joseph, le vagabond, prend la route pour découvrir le mystère de la vie

Je connais Joseph depuis une vingtaine d’années. Je le prenais pour un mendiant et puis, un jour, il m’a précisé : « Je ne suis ni mendiant ni clochard, je suis un vagabond ». Il est très agréable de compagnie. Souvent, je m’arrête pour parler avec lui, pour lui donner une pièce ou encore partager un café ou un flacon de bière. Il a un grand ami, qui est aussi le mien. Il s’appelle Michel. Comme lui Michel sollicite la charité des passants alors qu’il a été professeur de géographie et directeur de collège en Roumanie. Mais tout cela est une autre histoire et ne surprend que ceux qui ne connaissent pas le monde de la rue.

 

La chute

Vers la fin des années 90, j’ai réalisé une étude sur les clochards de Lyon, notamment à la Croix-Rousse et dans le quartier de Perrache. Au bout de quelques semaines, j’ai pris peur : tous ces hommes de la rue étaient souvent comme moi mais un jour ils avaient basculé dans le monde de l’errance et il était tout à fait possible qu’un incident ou un accident me précipitent avec eux, sans trop l’avoir voulu. Il y a là des prêtres, des avocats, des cadres d’entreprise ou des hommes comme tout le monde. En rencontrant Joseph, je savais donc qu’il avait été victime d’un drame qu’il avait réussi à surmonter et je lui ai demandé ce qui était arrivé dans sa vie. Il m’a dit : « Je ne te donnerai qu’une seule réponse : « Si le grain ne meurt ». » Je n’ai pas insisté. Je savais seulement qu’il avait conduit des machines dans l’agriculture et qu’il avait été demi-centre dans une équipe de foot. En me répondant : « Si le grain ne meurt », il évoquait le triomphe de jésus avec l’épisode des Rameaux et sa prochaine condamnation à mort dans le chapitre 12 de Saint Jean. Lui aussi, malgré sa réussite, allait basculer dans l’opprobre. En faisant ce lien, il montrait qu’il avait retrouvé le salut en se situant dans la trame mort et résurrection qui structure l’évolution humaine.


Le pèlerin perpétuel

Joseph s’était donc décidé à suivre un chemin initiatique pour retrouver le sens de la vie et de sa vie. Il était devenu un vagabond ou un pèlerin perpétuel. Un des plus beaux contes arabes, intitulé « Le secret », retrace ainsi l’itinéraire d’un tel chemin initiatique. J’avais déjà présenté un tel conte dans un article précédent. Je m’en excuse auprès des lecteurs.

Ayaz est un vagabond qui fréquente les alentours du palais. Très souvent le roi Mahmoud, attiré par sa sagesse et ses yeux envahis de lumière, vient parler avec lui. Séduit par ses jugements, il en fait son premier conseiller. Toute la Cour s’alarme : le roi a perdu la raison. Aussi le grand vizir fait-il surveiller toutes les allées et venues du vagabond. Ses émissaires lui révèlent que le premier conseiller se retranche tous les soirs dans une chambre basse qu’il ferme soigneusement à clef. C’est évident, il est en train de préparer la chute du roi en complotant avec des espions. Sans attendre le grand vizir avertit le prince. Le prince ne veut pas l’entendre, mais il est tracassé au point de perdre le sommeil. Epuisé, il finit par faire venir son premier conseiller : « Es-tu fidèle ? – Oui je suis entièrement fidèle. – Alors que fais-tu tous les soirs en t’enfermant dans une chambre basse ? – Je ne peux pas te le dire ». Le lendemain soir, Ayaz, comme chaque jour, fait retraite dans sa chambre basse. Il finit par sortir en prenant soin de bien fermer sa porte à clef. Le roi est là avec le grand vizir. « Ouvre cette porte, lui crie le souverain. » La clef tombe de ses mains et le vizir la ramasse. Il ouvre la porte et découvre une chambre complètement vide. Seuls sont fixés sur le mur sa tunique de mendiant, son bâton et son bol pour quêter argent et nourriture. Alors les rôles s’inversent : « Tu n’avais pas le droit de rentrer, dit-il au roi. Ici est le royaume des pèlerins perpétuels. » Sans attendre le souverain s’agenouille et baise le bas du manteau du mendiant. Il venait de trouver son maître, qui avait appris, en cheminant, le secret du mystère de la vie.

 

Le rebondissement de la vie, qui s’exprime par la joie de vivre

Manifestement Joseph a fini par trouver sa voie. Il peut avoir des moments difficiles mais il a toujours le sourire, comme s’il était heureux de vivre. J’ai du plaisir, dans la discussion, à ressentir sa paix intérieure. D’ailleurs, depuis deux ans, les Petites Sœurs des Pauvres l’ont pris en amitié et lui ont ouvert leur maison. Elles lui ont ainsi permis de retrouver la santé. A Noël, c’est lui qui joue le rôle de Saint Joseph dans la crèche vivante. Et, au moment du confinement lié à la présence du covid, il a eu droit à un statut spécial. Comme il ne supportait pas l’enfermement, il a pu reprendre sa vie de vagabond. En même temps, un lit l’attendait dans la partie de la maison réservée aux hôtes de passage.

En réalité, les religieuses le considèrent comme un ange, envoyé de Dieu, peut-être encombrant à certains moments. Il a lui-même un culte pour les anges car ils savent prendre sa défense lorsqu’il est attaqué. Dans un rêve, il était critiqué pour la qualité de son travail, sans doute en référence à un passé lointain, et les anges sont intervenus pour dénoncer ce qu’ils considéraient comme une injuste accusation.


La lutte pour la dignité

Un matin, je rencontre Joseph emporté par une grande colère. Alors qu’il parlait avec le patron d’un grand café de la Croix-Rousse, Michel est arrivé en jetant un pantalon à ses pieds, signifiant, par-là, qu’il n’était, en fait, qu’un clochard. Joseph pense pourtant à juste titre qu’il est un homme comme les autres. Il y va de sa dignité. Alors je vais trouver Michel et lui demande des explications. Il prétend qu’il n’a pas jeté le pantalon aux pieds de Joseph mais qu’il lui a remis normalement. Sans doute la vérité est-elle entre les deux versions. Mais la sensibilité sur ce point est tellement aiguisée qu’il faut agir avec le plus grand respect. Pour moi, Joseph et Michel sont de grands amis : ce sont souvent eux que je vais saluer en priorité lorsque je sors de mon immeuble. En fait, je ne suis pas le seul à avoir une telle attitude : depuis que je fréquente les hommes et les femmes de la rue, je découvre de nombreuses personnes qui manifestent à leur égard beaucoup de respect et de générosité.

 

Joseph réinvente la parole

Dans son évolution, il me semble que Joseph ne peut accomplir sa vocation d’homme qu’en devenant un homme de la parole. Il a découvert le mystère de la vie et c’est de cela dont il doit témoigner auprès des autres que nous sommes. C’est ainsi qu’il est amené à réinventer la parole. Lorsque je l’ai interrogé sur les difficultés de sa vie antérieure, il m’a répondu : « je n’ai qu’une réponse : « si le grain ne meurt » ». D’une manière générale, il ne répond jamais de manière simple. Sa réponse m’invite toujours au voyage : elle est, en même temps, réponse et question. Elle interpelle l’autre qui est en moi : où en es-tu de ton propre voyage initiatique ? Qu’as-tu donc expérimenté en vérité ? C’est à partir de là que nous pourrons parler. Ici le savoir livresque porte à faux, parce qu’il n’entre pas dans le mystère. La parole n’est parole que si elle ouvre au mystère et c’est en ouvrant au mystère qu’elle peut ouvrir à la création.

Etienne Duval


 

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commentaires

G
A vrai dire, et toute plaisanterie mise à part, ta suggestion de réfléchir sur les "lettres d'amour" m'intéresse beaucoup plus que les plaques de marbre et l'inévitable événement qui y conduit.

Bon dimanche

Gérard
Répondre
E
Pourquoi pas ?
G
l faut le soigner pour qu'il ne meure pas trop vite, ou pire : à petit feu. Puis la mort le rend éternel, gravé sur les plaques marbre.
Répondre
E
Quand je dis mort, c'est la renaissance que j'ai dans l'esprit. L'inscription sur une plaque de marbre reste dans la mimesis comme une mort redoublée.
Bonne soirée !
G
Voilà un autre sujet d'une belle réflexion.

Je préfère l'amour à la mort.

Gérard
Répondre
E
Comme tout le monde. Mais l’amour peut-il exister sans la mort ? En tout cas, pour vivre, il faut qu’il renaisse sans cesse…
C
C'est vrai qu'écrire - pourquoi écrire ? -, le politique aussi parfois,
nous donne cette chance, que nous n'attendions pas,
de cheminer avec de vrais amis !
Amicalement.
Charles
Répondre
E
Il faudrait alors réfléchir à la lettre d’amour. L’amour est-il possible sans la lettre d’amour ? Il semble qu’il y ait un lien entre écrire et aimer…
G
Ce que je veux dire, au fond, après ce trop long rappel d'une étroite vision d'historien, c'est que la mort suscite peut-être un désir d'écriture. Et que l'écriture quelle qu'elle soit (tu le dis très bien) n'empêche pas la mort, ni la peur (fréquente...) de la mort. Ni non plus la recherche historique, ni la conscience historique, ni même aucune conscience, ni politique, ni philosophique, ni théologique, ni.... ni aucune science dure ou molle : chacun reste, plutôt seul, en face de la question. Mais on peut toujours en causer. Ce qui fait des amis. Déjà pas mal.

Gérard

Donc la réflexion continue ? je suis plutôt pour.
Répondre
C
Gérard bonjour. Comme toi je ne vois ce que selon Etienne cette question de la mort vient apporter dans le rapport entre parole et écriture. Tout d'abord la mort ne fonctionne pas comme un interdit - c'est le meurtre qui est interdit, pas la mort ; elle, c'est une réalité, notre finitude nous le rappelait Jolif. C'est donc, j'y reviens, la marque de l'interdit de l'inceste qui est fondamentale parce que c'est elle qui nous fait saisir la différence entre une "parole pleine" - celle d'une mère ou un père tout-puissants, celle des dictateurs, où les questions de fond passent dans les oubliettes, celle des fondamentalistes de la langue, de la pensée unique - et la parole du "sujet divisé", inconfortable du fait de sa subjectivité, comme l'exprime bien Mustapha Safouan, dans La parole ou la mort
Ensuite, l'écriture ne me paraît pas seulement tel un désir d'immortalité, ou un outil au service d'un pouvoir ou d'un contre-pouvoir, mais peut être aussi plus fondamentalement le lieu de la mise à l'écart pour la réflexion, de la recherche, de l'exil, voire du vagabondage.
Et merci pour hier soir, après quoi m'est venu ce mot de Hegel : "Les hussards passent sabre au clair, égorgent les femmes et les enfants, le blés repoussent ..et le philosophe (ou l'historien!) se met à penser ",
tout en ne sachant pas, par ces temps qui courent...trop vite, si seulement les blés demain repousseront !
Amicalement,
Charles
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E
Charles, tu ne sais pas ce que vient faire la mort dans le rapport parole et écriture. Elle est inscrite dans la dialectique fondamentale mort/renaissance, qui soutient le réel en le structurant, et qui fonde la parole elle-même. En fait, c’est vrai qu’il n’y a pas un interdit de la mort mais un interdit du meurtre, tout aussi important que l’interdit de l’inceste. Encore que l’on pourrait discuter.
Pour le reste, je laisse Gérard te répondre….
G
Je ne peux entrer dans la discussion qui cherche à analyser les liens entre l'écriture, la mort et la « renaissance » (pour ne pas parler de « résurrection »). Je ne peux que proposer une banalité : l'écriture fait échapper illusoirement à la mort, elle permet de transmettre une histoire, une réflexion, une mémoire, etc. : quelque chose de soi, choisi, construit, qu'on espère compréhensible sans prétendre toutefois à l'immortalité. Du moins l'écriture suppose une conscience du temps, celui qui passe, celui que nous vivons ou avons vécu. Elle suppose aussi une semblable conscience du temps chez les éventuels lecteurs, un certain intérêt pour pour cette bizarrerie indéfinissable, même par un saint Augustin, et ce qui s'y produit. C'est ce qui nous distingue de nos amis les animaux. L'écriture – et la lecture – sont, comme on sait, à l'origine et à la base de l'Histoire, dans laquelle l'humanité se trouve de fait, et parfois se retrouve. Et, en général, se reconnaît. Et l'historien s'y perd volontiers : risques du métier.
Par l'écriture et par la parole qui souvent s'ensuit, l'humanité (re)connaît ainsi ce qu'elle est : historique, dans un réel, ses « logiques » -parfois folles-, ses pouvoirs -souvent aussi discrets que nocifs-. Or une connaissance imparfaite, tronquée ou falsifiée du Réel (historique -ou autre) engendre des mystifications, délibérées ou non,diffusées par tous les moyens. Le pauvre historien n'y échappe pas, sinon de peu.

Etienne me l'a bien fait comprendre, ainsi que quelques lectures : le mythe est bien autre chose et « n'escamote nullement le réel ». A côté ou en plus de la connaissance, elle signifie au contraire un rapport au réel, à l'histoire, au futur, à autrui, à l'incompréhensible pour le moment…. Le mythe en donne, faute de mieux, une explication imagée, fine, qui est une une histoire, une fiction, une croyance, mais sans aucun doute reconnues comme telles, et dont les utilisateurs ne sont pas dupes. (Paul Veyne, Lucien Jerphagnon). Ces mythes sont d'abord des faits historiques – que je connais mal. Je suis d'autant plus mal à l'aise pour en déduire une métaphysique. Je peux seulement évoquer comment on croit s'en être sortis par le progrès de l'écriture, admis comme le Progrès en soi et absolu, indiscutable : encore un mythe – ou plutôt une mystification ?

D'un point de vue historique, et en schématisant à nouveau (ce que ne fait pas un bon historien) je dirai ceci. Au XVIème s. se produit, par l'écriture, un début de généralisation de la « raison « et du français ; et tout en même temps le renforcement du pouvoir central en vue de créer la France éternelle, modèle de clarté. La Bretagne tombe dans le panier en 1532 ; l'édit de Villers-Cotteret, de 1539, accompagne le mouvement, qui passe pour naturel et l'est est bien peu. La création de l'Académie française et la monarchie absolue marchent du même pas. La Révolution consacrée par le Bonapartisme (on peut trouver meilleure « démocratie ») puis tout le XIXéme s. (notamment de Guizot à Ferry) accélèrent la marche jusqu'à nos jours. Je retiens ceci : l'écriture, associée à la raison, devient un fort instrument du pouvoir, et le reste.

Dans tous les cas l'écriture est utilisée d'une manière ou d'une autre (Lois, Edits, bulletins de vote, etc.) par le pouvoir quel qu'il soit, pour imposer l'évolution qui lui convient. Il m'est difficile de ne pas voir dans cette question une dimension surtout politique. L'école en est le moyen très progressivement puissant (je crois avoir évoqué cet aspect) qui diffuse, avec la langue exclusive -le français-, l'écriture, la lecture, et procède à une acculturation générale. Les langues, les cultures autres, notamment orales, sont poussées avec quelque mépris dans les poubelles de l'Histoire, réduites à du patrimoine exploitable, sous l'oeil approbateur des instruits lettrés.
Dans ce contexte, les Lumières de la Raison, portées on ne peut mieux par l'écriture - celle de l'Encyclopédie par exemple et entre autres -, pourchassent les ombres obscures, voire le cœur des ténèbres : Dieu et le bazar religieux, où se confondent mythes, dogmes, croyances, superstitions...... Toutes les lumières n'ont pas la même puissance. Se forme ainsi, dans un autre contexte de fin de siècle et de troisième essai de république, un « petit rationalisme » comme l'a dit Merleau-Ponty. S'affrontent alors (peut-être plus que jamais si on veut être optimiste ?) une diversité d'institutions, deux principalement, chacune détenant contre l'autre ou les autres La Vérité exclusive et indivisible : pour ou contre le Dieu Unique - pour ou contre la Raison exclusive. Le siècle suivant ne prouvera pas la pertinente fécondité de ces positions. Il s'appliquera à discréditer une vision du monde et de l'humanité selon laquelle « Il n'était pas bon que l'homme soit seul », et qui reposait sur les Ecritures ….. et la Parole. Ce siècle étouffera toute parole non autorisée. Dans ces tâches, on retrouvera nos habiles de l'écriture, qui produisent des paroles savantes conformes, normales, normalisées de préférence. Et qui font autorité.

En tant historien (?), de mon étroit point de vue, je recherche (et j'aperçois parfois) « la chair humaine » qui est notre « gibier » disait Marc Bloch ; mais non ce qu'il y a dans les reins et les cœurs, y compris les siens - à moins qu'on ne soit Jean Delumeau-. Je crains de ne pas comprendre que « la structure fondamentale mort/renaissance qui fonde la parole porte la marque d’un tel interdit » (celui posé sur la mort). Excusez-moi et éclairez-moi.

De mon point de vue, je ne vois pas où est la mort dans cette histoire, sinon la mort de l'intelligence, et pour chacun la mort dans la solitude. Et la mort, pour beaucoup prétendument choisie comme seule issue. Et les morts par millions, qui ne sont pas dus à une méditation métaphysique. Ni même à son absence. Je vous livre, chers amis, plus que ma perplexité : une sorte de désespoir.

A moins que les Mythes, bien restitués ou réinventés dans nos contextes, nous aident encore à comprendre et à vivre. Lucidement. Et si les saintes Ecritures, retrouvées, relues, y aident... on peut vouloir rester sur terre, dans le réel et dans l'humanité, encore un bout de temps.

Gérard,

18- 21 VIII. 2020
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E
Tu apparais comme un mort qui reviens à la vie, donnant ainsi force à la dialectique que nous cherchions à mettre en relief. Sans trop le vouloir tu t’es laissé entraîné par mon discours et notre discours. Et je me demande si tu n’es pas en train de donner raison à ce que tu sembles contester. Un peu à a suite de Derrida, nous avons cru reconnaître dans l’Ecriture (mort/renaissance) le fondement de la Parole et de toutes les écritures. Et puis, croyant être pris au piège, tu as voulu revenir au réel de l’historien, la chair humaine comme tu dis. De ce fait, tu as donné force à la dialectique que nous mettions en avant, comme ce qui donne sa véritable réalité à cette chair humaine que tu cherchais à aplatir pour lui donner une apparence de la réalité. Autrement dit nous avons posé la dialectique comme une dimension essentielle de la réalité et nous avons essayé de montrer que le fondement de cette dialectique était dans le jeu qui s’établit entre la vie et la mort. Tu sembles avoir pensé que nous te tendions un piège au risque de déréaliser la réalité. Et, pour t’en sortir, tu as utilisé, sans t’en rendre compte, comme élément essentiel de la réalité, la dialectique que nous cherchions à mettre en avant (mort/renaissance).
Au terme de ce discours, je vais te poser une simple question : est-ce que tu acceptes comme élément essentiel du réel, la dialectique basée sur le mouvement constant dans la réalité entre mort et renaissance ? Pour moi la chair humaine, comme tu dis, s’inscrit dans cette dimension du réel. Mais tu as tout à fait le droit de le contester, à condition de justifier une telle contestation. Pourtant j’admets aussi que je puisse me tromper.
G
Heureux que la réflexion continue. A bientôt.

Gérard.
Répondre
E
Ta réflexion est toujours précieuse. Bonne journée !
C
bonjour Etienne. Tu reviens sur la structure fondamentale : mort/ renaissance, l'Écriture qui fonde la parole et toute autre forme d'écriture.
D'abord merci de retenir le terme de "renaissance" plutôt que, précédemment, de "résurrection" qui est propre au christianisme et non aux deux autres religions du Livre ; à ce propos tu écris "l'Écriture" avec une majuscule : elle fonde la parole ; j'ajouterai comme "le Livre" des trois religions monothéistes et aussi l'enseignement parlé du Bouddha, de Socrate et de tous les mythes fondateurs dits d'abord "par la bouche" comme je te l'exprimais en réponse à ton texte de mars 2019 : "Pour en revenir à ce texte, l'épisode de Sodome et Gomorrhe qui dans la La Genèse apparaît sous forme de récit, tu nous le présentes comme un mythe. Contrairement à ce que je retiens d'un commentaire de Gérard Jaffredou, le mythe n’escamote pas le Réel, bien au contraire il s'en approche au plus près parce que, comme le langage poétique, le mythe parle par métaphores : " parler à la limite de la parole, nous dit Pierre Legendre dans L’inestimable objet de la transmission (p.131), parler au moyen d'une mise en scène de la vérité sans la dire tout à fait" ; il est en cela différent du discours scientifique qui s’en tient à l'énoncé où par ex. dans « Je crains qu'il ne vienne », "Je" est le sujet de l'énoncé, alors que le mythe porte sur le sujet de l'énonciation "ne" : « qu'il vienne ou qu'il ne vienne pas ? » et parle ainsi à notre inconscient, individuel et collectif. Dans la poésie grecque μΰθος le mythe c'est tout ce qui est dit par la bouche ; il est dit dans le Phédon 61b que "le poète doit mettre en œuvre, non point des théories mais des mythes ; ces fables d'Esope que j'avais sous la main et que j'ai versifiées, je les savais par cœur." Et parce qu'il devient : "parole dans la société, dit encore Pierre Legendre, un mythe est un arrangement de discours, grâce auquel les enjeux de reproduction - des enjeux de différenciation par la généalogie, c.à.d. des enjeux de pouvoir - viennent au langage."
Ensuite, évoquant Cyrulnik, tu fais un raccourci entre la Shoah et la mort ; mais la Shoah ça a d'abord été un génocide alors que, par ex. mon oncle Louis Lallemand, mort le 3 février 45 à Mauthausen, c'est en tant que déporté politique à Lyon qu'il s'est retrouvé dans ce camp du meurtre collectif industrialisé, non au titre d'un génocide. L'Écriture qui s'est alors inscrite pour permettre à notre propre famille de resurgir,comme tu dis, et relancer chacun de nous dans l'existence, au lieu de vivre cet événement comme une fatalité, voire, paradoxalement, inconsciemment une honte, celle des perdants, cette Écriture n'a pas été tout-à-fait la même...
C'était une parenthèse et je reviens sur cette dialectique entre parole et écriture qui curieusement, particulièrement avec Gérard Jaffredou, fait suite à ta belle réflexion sur le voyage initiatique de Joseph le vagabond. Vous recourez l'un et l'autre - Gérard plus peut-être grâce à son expérience d'historien - à l'apport d'un philosophe subversif : Derrida. Pour ma part c'est davantage un psychanalyste, Jean Bergès, non moins subversif mais avec les concepts de la psychanalyse, qui m'inspire et qui me donne l'occasion de revenir sur les 10 clés de déchiffrage que u nous proposes le 3 août : Tu soulignes que 1) non seulement l'écriture, base de la culture, organise le monde, (cf. Pierre Legendre), étant son architecture, mais 4) qu'elle va accepter l'interdit du meurtre pour créer le lien social. Soit, pleinement d'accord ; mais j'observe que si tu évoques l'interdit fondamental du meurtre, dans aucune de tes 10 clés - même si, me diras-tu, elle est en filigrane - tu ne fais mention d'un interdit non moins fondamental car dans toutes les civilisations : l'interdit de l'inceste, celui essentiellement par rapport à la mère qui, dans le contexte chrétien, s'exprime par la réponse de Jésus à Nicodème : "à moins de naître d'eau et d'esprit, nul ne peut une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître" (Jn 3,4). Or, dans notre passage à la lecture et à l'écriture, particulièrement au sortir de "la Maternelle", Jean-Bergès observait que, jusqu'alors, l'enfant, garçon ou fille, écrivait "sur le corps de sa mère", et, Marika Bergès-Bounes dans "Le corps, porte-parole de l'enfant et de l'adolescent" (éd.Eres 2011), précise (p.41) : "Reprenons ce que dit J.B. de ce "forçage" symbolique obligatoire : "Au C.P., il s'agit de perdre la langue maternelle, perdre le corps-à-corps avec la mère...La question est celle de la perte ; les enfants du CE1 à la Noël arrivent chez eux et disent : "Ah ! J'écris tout seul, ça y est !" Autrement dit, ils ne posent plus les lettres les unes à côté des autres, "ça" écrit tout seul ; ça veut dire qu'ils n'écrivent plus sur le corps de leur mère. La filière de l'écriture est du même ordre que la filière de la phonétique : j'écris, non pour dessiner, mais pour rentrer dans le code phonétique, j'écris avec la loi ; cette loi toujours contournée chez nos patients restés si proches du corps de la mère " et j'ajouterai : contournée par la fuite dans les jeux vidéo et l'image qui, contrairement à ce que tu sembles avec Gérard affirmer, ne permet pas de sortir du numérique abêtissant : l'Imaginaire ne remplace pas le Symbolique (cf. en C.P. l'échec de la "méthode globale") ni, plus que le Symbolique, la loi du Père, celle de la fonction paternelle ; à ce propos, j'observais hier, fête de "la Vierge Marie" des catholiques, qu'elle ne fait pas partie de la Trinité, et pour cause !
Quant à considérer que l'écriture - voire "les signes" chez les animaux et chez les humains "les signifiants" : "un signifiant, ce qui, dit Lacan, représente un sujet pour un autre signifiant" et, ajoute Pierre Legendre, ce qui différencie l'homme de l'animal, lequel, même le petit veau qui tète sa mère, ne se préoccupe nullement de sa généalogie ni de savoir qui l'a précédé - donc considérer que l'écriture précède la parole, sur ce point, je suis pleinement de ton avis ; elle structure la pensée qui n'est jamais qu'une rumination en vue du langage, qu'il soit parlé, écrit ou même récité.
Amicalement, Charles

Le lun. 17 août 2020 à 09:29, Etienne Chênex a écrit :
Je voudrais revenir sur la structure fondamentale : mort/renaissance. Elle est l’Ecriture qui fonde la parole et toute autre forme d’écriture. C’est aussi elle qui permet de comprendre les phénomènes de résilience, qui en sont l’expression directe. Ainsi Cyrulnik a pu montrer que la shoah et donc la mort n’étaient pas le dernier mot de la vie. Il y avait un resurgissement de grande ampleur qui pouvait relancer chacun dans l’existence, à condition que l’individu adhère à ce mouvement qui lui est offert.
Répondre
E
Merci Charles pour ton écriture que j’apprécie en tant que telle. Elle vient restructurer toute ta pensée, en bénéficiant de l’apport des discussions antérieures. Nous nous retrouvons d’accord sur la structure fondamentale qui donne naissance à la parole et à la loi. Sans doute aurais-je dû faire explicitement sa place à l’interdit qui me paraît fondamental pour assurer la séparation indispensable. Pour moi c’est une dimension à laquelle je réserve constamment une place essentielle. Et sans doute n’y aurait-il pas de loi sans la présence de l’interdit. Et plus encore, il existe à la base une sorte d’interdit de la mort pour qu’elle n’ait pas le dernier mot. Ainsi la structure fondamentale mort/renaissance qui fonde la parole porte la marque d’un tel interdit.
E
Je voudrais revenir sur la structure fondamentale : mort/renaissance. Elle est l’Ecriture qui fonde la parole et toute autre forme d’écriture. C’est aussi elle qui permet de comprendre les phénomènes de résilience, qui en sont l’expression directe. Ainsi Cyrulnik a pu montrer que la shoah et donc la mort n’étaient pas le dernier mot de la vie. Il y avait un resurgissement de grande ampleur qui pouvait relancer chacun dans l’existence, à condition que l’individu adhère à ce mouvement qui lui est offert.
Répondre
C
Etienne bonsoir,
suite à notre conversation d'hier soir, je suis allé écouter juste après sur LCP "les bonnes conditions", une interview par Julie Gavras de jeunes issu(e)s de familles aisées qui trouvent leur propre itinéraire mais, comme l'a souligné le débat, sans s'interroger sur "la société", manifestant, même si c'est parce qu'ils n'ont que 18 ans, combien ils sont encore le produit de notre société néolibérale et individualiste ; ça n'est pas celle "entre deux mondes" de l'émission du 6 août comme l'exprime bien Basquettes et costume écrit par un étudiant maghrébin de science-po.
Face à la mondialisation de cette société - consumériste et "irresponsable", c.à.d. sans "dette" - dans laquelle opèrent non seulement les prédateurs du numérique mais les financiers corrompus utilisant notamment le secret bancaire - qu'il soit suisse où libanais - à leur seul profit, ton blog des "mythes fondateurs" a le mérite, je trouve, de porter l'accent sur le Symbolique, notion difficile à cerner parce que le quotidien nous met davantage aux prises avec le Réel ,et l'Imaginaire, et parce qu'elle est proche de la notion d'autorité et de fonction paternelle, mais sans la fadeur des injonctions moralisantes ! Tu nous invites ainsi depuis bien des années à répondre nous-même par écrit à tes propres textes et- ou, à participer, mais alors de vive voix, aux "cafés" devenus sous l'impulsion de quelques uns des"cinés" philo, ce qui m'amène personnellement à réfléchir sur cette dialectique féconde entre l'écrit et la parole - la parole parlée -, dialectique qui est aussi celle, dis-tu, entre la mort et la vie.
Pour autant, au risque sinon de ramener ce Symbolique à la notion platonicienne de transcendance en nous en faisant inconsciemment les gardiens - gardiens religieux du Temple, gardiens de l'Ordre, le choix d'être comme tu l'évoques, des "vagabonds", reconnaître l'avoir été, ne cesser de l'être, et dans cette impermanence, paradoxalement, pour nous ouvrir aux autres, par bonheur nous en préserve.
Pourtant, comme l'observait ce matin sur France-culture dans "questions d'islam" Omero Marangiu Perria, il y a une jeunesse que la charia contemporaine, prisonnière avec les salafistes et les Frères musulmans de paradigmes hégémoniques, pour la sortir de ce vagabondage propre, disent-ils, à la société occidentale, l'enferme dans l'esclavage mental de sa soumission à la lettre, aux dogmes et à leur pouvoir.
Entre temps, je viens de retrouver mes notes dont nous parlions à propos des séfarades, suite au ciné-philo, interrompu cette année par le Covid 19, avec des films palestiniens. C'est Julien Cohen-Lacassagne qui, avec Berbères juifs l'émergence du monothéisme en Afrique du Nord (éd. La Fabrique), rappelle sur mediapart.fr que l'islam à sa naissance dans la péninsule ibérique, est dans la continuité du judaïsme, dont les juifs maghrébins, arabo-berbères exilés de Judée après la destruction du temple de Jérusalem en 70 - à distinguer des séfarades, ibères chassés d'Espagne par la royauté catholique - avec des rituels et des dogmes qui leur sont proches, alors que le christianisme, accusant jusqu'au 20ème siècle le judaïsme de déicide, lui est opposé. Par ailleurs ces trois religions du Livre sont fondées sur le monothéisme qui, mieux que le paganisme, par des assemblées régulières, permet de cimenter leurs communautés.
La colonisation française, divisant pour régner, va non seulement prendre en compte l'opposition de la religion chrétienne aux deux autres mais, avec le décret Crémieux de 1870 déclarant citoyens français les israélites indigènes d'Afrique puis le code de l'indigénat qui en 1881 va reléguer les indigènes musulmans algériens en français de moindres droits, faisant ainsi du racisme un pilier de l'organisation sociale en même temps qu'un facteur d'intégration, là où il est nécessaire d'avoir toujours quelqu'un à mépriser pour pouvoir s'en distinguer et conforter ainsi sa place dans la société ou du moins y être toléré. Mais plutôt que de racisme qui a sa source dans toute forme d'esclavage, Julien Cohen préfère parler non d'antisémitisme mais de judéophobie, d'où aussi l'islamophobie. Il reste qu'il y a eu une authentique civilisation judéo-musulmane alors qu'il n'y a jamais eu en Europe de civilisation judéo-chrétienne ; et Julien Cohen-Lacassagne de conclure que l'histoire arabe est plurielle : "on peut être arabe sans cesser d'être berbère, druze, assyrien, musulman, juif et, bien entendu, athée".
Encore faudrait-il que le nationalisme arabe puisse inclure le judaïsme et réciproquement mais tant que le nationalisms demeure une idéologie au sein de rapports de force, est-ce possible ?
Bonne soirée et bonne semaine à toi Etienne.
Amicalement, Charles
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E
Ce que tu dis sur la civilisation judéo-musulmane m’intéresse. Il y a là comme une sorte de retour aux sources où les Arabes sont aussi des Sémites. Et si, dans le même sens, nous poursuivions notre retour aux sources, nous nous apercevrions que nous sommes tous également des hommes, avec une altérité qui doit forcer le respect de tous les autres. En dépit de ses formes, la religion et plus particulièrement la religion chrétienne, est-elle autre chose qu’une révélation de l’homme, qui, lui, peut nous révéler Dieu ?
E
Il me semble que l’image du corps renvoie à la parole, ce qui justifierait ton interrogation.
Bonne soirée !
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G
Je voulais ajouter une question que je me pose au sujet du nombre, de l'image, de leur rapport dialectique.

N'y aurait-il pas aussi ou plutôt un rapport, dialectique ou pas voire conflictuel, entre le nombre (tout puissant) et la parole (source de questions, donc de pensée).

Mais cette question résulte de mon passé (peu dialectique) avec des mathématiciens qui se posaient peu de questions, notamment sur les mathématiques et leur enseignement.



Quant au Liban, mon cher Etienne, j'ai bien peu à dire. Peu sur sa formation, très peu sur le "mandat" français, rien sur les développements récents.



Bonne fin de dimanche.

Gérard









> Message du 09/08/20 10:20
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C
Article 11 de la Constitution libanaise
L'arabe est la langue nationale officielle. Une loi déterminera les cas où il sera fait usage de la langue française.
[Modifié par la loi constitutionnelle du 9/11/1943. Ancienne rédaction :
L'arabe est la langue nationale officielle dans toutes les administrations de l'État. Le français est également langue officielle, une loi spéciale déterminera les cas où il en sera fait usage.]
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J
Oui l'image a beaucoup à dire, bien sûr, et il y aurait beaucoup à dire sur l'image, son emploi, sa prolifération envahissante ..... et beaucoup a déjà été dit.
Répondre
E
L'image renvoie au corps.
G
Je serais plutôt d’accord avec toi lorsque tu dis que c’est le pouvoir qui est en cause. Il introduit la toute-puissance dans l’écriture * en éliminant la dialectique parole et écriture et l’autre dialectique entre mort et résurrection. D’une part il contribue à détruire la parole pour qu’elle n’intervienne pas en contestant la toute-puissance de l’Ecriture et, en même temps, [il refuse de donner sa place à la mort comme force de vie. Comme la Parole, l’Ecriture est nécessaire et la résurrection est irréelle si on ne donne pas sa place à la mort.** ] Je pense que la culture est attaquée à sa base parce qu’on rejette la dialectique,*** qui est l’outil nécessaire pour opérer le tissage de la culture et donner sa place au sujet.
Maintenant nous devons affronter la toute-puissance du numérique. Je me demande alors si ce qui est en cause ce ne serait pas la dialectique entre l’image **** et le nombre. On cherche à tuer l’image pour imposer la toute-puissance du nombre. En tuant l’image on contribuerait à détruire le corps et on pourrait s’enfermer dans une totale abstraction, avec un sujet sans corps, ce qui est une complète aberration*****.
Etienne DUVAL

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>
* je dirais : l"écriture est un moyen privilégié de sa puissance (puis de même : le numérique) , fonction principale des "élites".

** ????

*** à quoi est substitué le bavardage répétitif, mimétique, d'une fausse discussion (twitter etc)

**** ? l'image est une représentation qui n'a pas de sens en soi, Le sens ne peut venir d'une parole ou d'un texte, et l'image est indéfiniment polysémique. Ce qui peut être redoutable s'il en sort une vraie discussion (ce qui justifierait aux yeux du "pouvoir" son élimination, son rejet ou son contrôle)

***** une désuhumanisation achevée. Achèvement logique du système qui réduit les hommes en outils au service de la machine, de la production, de la croissance ... du capital - en d'autres termes : du profit - concrètement : des dividentes. Les virtuoses du discours y travaillent déjà

Gérard.
>
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E
Je ne suis pas absolument sûr que l'image n'ait rien à dire sur le sens dans la mesure où elle intervient dans le processus de symbolisation.
G
Oui ....
Répondre
G
J'ai trop schématisé ma rumination de quarante années.
Je laisse de côté le cas de l'Islam, où l'Ecriture est sacrée au sens absolu, ce qui nourrit et justifie une "parole" où la raison -et la liberté ont peu de place. J'essaie de ne pas généraliser.

Ici, l'écriture s'est imposée et je parle de "sacralisation" par analogie, et c'est surtout celle de l'Etat dans son organisation bonapartiste, de la Langue unique et exclusive, et de l'Ecole laïque Dieu merci. Ceci étouffe la "civilisation" orale, surtout rurale, et dans des cas devenus marginaux d'une langue autre, combattue. Ce n'est pas "l'écriture" en elle-même qui fait problème, mais le pouvoir qui l'utilise à son profit et impose son discours. Ceux qui n'ont que la parole sont minorisés, alors qu'ils sont la grande majorité, et même s'ils maîtrisent correctement l'écriture.

C'est pourquoi je ne peux poser cette question de la parole et de l'écriture en faisant abstraction du pouvoir. Les évolutions actuelles rendent la question encore plus cruciale. J'évoquais la constitution d'une très étroite "élite" munie d'un niveau très supérieur de l'écriture, du discours, est aux plus hauts niveaux au service du pouvoir, impose ses vérités. La grande masse a suivant les grands principes, la "parole", mais ne peut se faire entendre ni même discuter réellement. Elle le sait, déçue par la politique, ses hommes, ses partis, semble prête à en essayer d'autres. Nous sommes dans la "république sans la démocratie", ce que décrivaient deux historiens (dont Bosc - le nom de l'autre m'échappe) analysant le XIX è. comme un siècle "d'acculturation". Je pense que la crise de la démocratie est là. Il faut maintenant "s'acculturer" au tout numérique, comme il a fallu "s'acculturer" au tout écrit. Je doute que la démocratie y gagne.

Assez ruminé pour aujourd'hui !
Bon dimanche !
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E
Je serais plutôt d’accord avec toi lorsque tu dis que c’est le pouvoir qui est en cause. Il introduit la toute-puissance dans l’écriture en éliminant la dialectique parole et écriture et l’autre dialectique entre mort et résurrection. D’une part il contribue à détruire la parole pour qu’elle n’intervienne pas en contestant la toute-puissance de l’Ecriture et, en même temps, il refuse de donner sa place à la mort comme force de vie. Comme la Parole, l’Ecriture est nécessaire et la résurrection est irréelle si on ne donne pas sa place à la mort. Je pense que la culture est attaquée à sa base parce qu’on rejette la dialectique, qui est l’outil nécessaire pour opérer le tissage de la culture et donner sa place au sujet.
Maintenant nous devons affronter la toute-puissance du numérique. Je me demande alors si ce qui est en cause ce ne serait pas la dialectique entre l’image et le nombre. On cherche à tuer l’image pour imposer la toute-puissance du nombre. En tuant l’image on contribuerait à détruire le corps et on pourrait s’enfermer dans une totale abstraction, avec un sujet sans corps, ce qui est une complète aberration.
E
Petit résumé

1. Il existe une dialectique entre parole et écriture

2. La parole est du côté du sens et l’écriture du côté de la structure

3. La structure implique mort et résurrection. Ce sont la mort et la résurrection qui structurent le déroulement de la vie

4. Joseph, comme tous les chercheurs de vérité, a compris qu’en acceptant la mort et la déchéance, il était relancé dans la vie par la force de l’Esprit.
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E
Je reviens tout de suite à notre discussion car tu pointes un très grand danger que l’on voit, en particulier dans l’Islam, où l’écriture peut faire disparaître la parole dans sa dimension d’interprétation. Et, comme tu le suggères, nous serions les premières victimes d’une telle dictature de l’écriture. Pour moi, écriture et parole sont liés dialectiquement si bien que l’une ne peut prendre le pas sur l’autre. Lorsque l’écriture s’impose démesurément, il faut à tout prix défendre la parole pour défendre le sens lui-même et sans doute la démocratie aussi.
Répondre
G
Sur ce point -de la structure par l'écriture, structure qui s'impose à la parole et porte un (autre) sens -, des travaux d'historiens ou historiques sur la diffusion de l'écrit notamment pas l'école (sans attendre Jules Ferry !), lus autrefois, peuvent éclairer.

De mémoire : De Certeau, Julia, Revel, par exemple ou aussi Chauvy (et d'autres), montrent que l'écriture impose l'organisation visuelle d'une parole, donc elle la structure. Elle impose par convention un ordre qui crée les paragraphes, appelle la ponctuation, exige des codes orthographiques etc. Mais cela se fait peu à peu, depuis en gros le XVIIéme s. et culmine au XIX ème avec l'enjeu de la construction, par l'Etat, de la Nation unie et uniforme d'abord linguistiquement. L'écriture bien codée et normalisée acquiert alors un caractère sacré. Ainsi que l'école "républicaine".

L'écriture impose distance, réflexion, relecture, interprétation personnelle, est un moyen de liberté individuelle. Elle supplante l'information orale reçue et diffusée par le groupe (villageois, paroissial etc.), avec l'émotion, l'imprécision, la quasi impossibilité de vérifier, l'adhésion forcée ou non.

En schématisant : le texte, organisé par nature, contient un sens ; dans l'oral, le sens (pas unique !) est l'effet du groupe.

Mes historiens (un peu sociologues pour une fois) voient dans la pratique finalement (?) dominante de l'écrit (XXéme s.) un changement de civilisation où la culture orale (la parole commune) est refoulée, péjorée, ainsi que les populations pour qui elle est un essentiel vital. Et si de plus, leur parole est produite dans une langue non agrée, leur cas est grave. L'écriture qui a sacralisé la langue leur impose de s'assimiler, provoquant leur mort symbolique.

Gérard
Répondre
E
Ton écriture qui sacralise la langue et force à l’assimilation me fait peur. Mais il faut bien assumer ce risque. J’ai besoin de réfléchir à une pareille dérive pour tenter de sauver ce qu’il peut y avoir de sain dans l’écriture. J’y reviendrai cet après-midi.
F
Oui, Etienne, là je me retrouve un peu avec toi dans ce qu'on peut encore un peu "ruminer" et tu exprimes... plutôt qu' "écriture" je trouverais peut-être mieux dire "signe écrit" ou quelque chose comme ça, pour rester plus ouverts à toute expression visible de la parole... et la vie de mort et résurrection serait à mieux préciser aussi comme le deux éléments qui jouent tout le temps ensemble, dans le quotidien comme dans le social et l'expérienciel...souffle et signe, sens et structure, souffrance et renaissance... on continue un peu à mijoter, on verra... à bientôt. Francesco
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E
Oui, j’entends écriture au sens large, « signe écrit », comme tu suggères. En ruminant ensemble, on finira bien par frôler la vérité.
G
Bon.
Je n'ai pas pensé à tout cela ou pas tout à fait dans ces termes. Mais je comprends (je crois) et je partage bien volontiers ce que tu dis. Quelques expériences m'y ont d'ailleurs aidé.
Gérard
Répondre
E
J’ai encore besoin de ruminer dans mon esprit pour que les choses soient réellement claires en moi. Peut-être que, dans la création, il faut distinguer le sens et la structure. La parole serait du côté du sens et l’écriture du côté de la structure. Ainsi la parole qui donne le sens ne peut s’exprimer sans passer par la structure et donc par l’écriture. Parole et écriture seraient finalement contraintes de jouer ensemble. Prendre chair pour la parole, serait finalement s’inscrire dans une écriture et donc aussi dans une culture, qui, elle, suppose mort et résurrection.
G
Je ruminais les termes possibles d'une réponse longue à venir, et je trouve ce beau texte de Derrida qui augmente encore ma perplexité.
Pour dire simplement : les points de vue que tu proposes sur le sujet de "l'écriture" me sont un peu étrangers. Je ne vois toujours pas ce que je pourrais dire de pertinent.
Je reste avec mes étroites questions d'historien (si j'ose me qualifier ainsi) - questions anciennes, d'une époque autre.
Comment s'est fait ce passage de l'oral commun à l'écrit obligatoire, par quelle logique et avec quelles conséquences? C'est à dire : par quel pouvoir, avec quel assentiment obligatoire ; cela observé dans une période significative et décisive : mon début du XIXéme s. (Révolution - Loi Guizot), et son aboutissement aujourd'hui : la puissance extrème (bien que relative et par délégation et complicité) du petit nombre des super-instruits (ENA, Polytechnique, Normale etc) excellemment placés dans les postes du vrai pouvoir, et le justifiant avec constance, autorité et efficacité (pour le moment).
Je pense depuis longtemps (Bourdieu Passeron : Les héritiers, 1964 sauf erreur) que cette évolution historique, observable, donne à penser que la "méritocratie"est une profonde et hypocrite mystification, et elle explique en "même temps" que la "démocratie" est largement illusoire. Et que l'avenir est bien incertain. C'est peu dire.

C'est cela, mon cher Etienne, qui me préoccupe. Mon approche critique de l'enseignement de l'Histoire, à la Fac, puis mon travail en Lycée professionnel m'ont apporté des arguments assez concrets pour nourrir ce point de vue (évidemment discutable !).
A vrai dire, je suis un peu curieux - mais pas plus - de savoir si les points de vue de Derrida et les autres, très beaux, très savants et très respectables, ajouteraient quelque chose d'utile ou de très pertinent. Mais je ne prétends pas avoir tout compris, bien au contraire.
Voilà où j'en suis de ma réflexion présente.
Bien cordialement.
Gérard
Répondre
E
Je comprends ton point de vue (de Gérard), qui voudrait nous ramener sur terre. Mais je continue à penser que la réflexion sur l’écriture peut être d’une importance capitale aujourd’hui. Parce que l’écriture prend acte d’une mort qui fait partie de la vie, ce que semble ignorer la parole, en tant que souffle de vie. L’écriture associe la mort et la vie dans les générations successives mais aussi dans l’évolution de chacun. Je ne peux vivre et continuer à vivre que dans la mesure où j’intègre la structure de la vie, qui implique succession de morts et de résurrections. C’est cela qui va permettre les révolutions car il me faut sans arrêt faire des sauts pour continuer à vivre. L’idée qui est par derrière, c’est que la vie n’est pas linéaire, qu’elle est toujours dans une sorte de soubresaut, dans ce soubresaut qui est renaissance. Il faut sans arrêt renaître pour vivre. En me faisant prendre au sérieux la mort, l’écriture permet l’excès de vie, ce supplément de vie dont nous avons besoin pour vivre réellement. En même temps, elle me met en garde contre la toute-puissance car il me faut tricoter la vie avec l’autre.
En fait l’écriture veut signifier que la vie est ainsi faite, qu’elle doit introduire des temps de mort et des temps de désistement dans le courant de la vie… D’une certaine façon, la parole ne peut se faire chair sans passer par la mort et donc aussi par la résurrection.
R
LES METASTASES DE LA TRACE, ECRITURE ET DECONSTRUCTION CHEZ DERRIDA

Raoul Moati

1Le questionnement derridien sur l’écriture part d’un constat : l’impressionnante uniformité conceptuelle du statut de l’écriture à travers l’histoire de la philosophie de Platon à Husserl.
2Depuis le début de son histoire, la métaphysique n’a eu de cesse de restreindre les pouvoirs de l’écriture, en subordonnant celle-ci à la primauté philosophique de la parole.
3Dans le paradigme philosophique partant de Platon et allant jusqu’à Husserl, l’écriture est conçue comme une modification inessentielle de la parole.
4L’histoire de la métaphysique se présente ainsi à Derrida comme l’histoire d’une inertie conceptuelle, comme l’histoire du refus de comprendre l’écriture dans son extériorité irréductible à l’élément de la phônè.
5Si depuis Platon l’écriture a été assignée à résidence conceptuelle, une telle inertie a un sens pour Derrida : il se pourrait en effet qu’en affranchissant l’écriture de sa dépendance métaphysique à l’égard de la phônè, qu’en avançant ainsi plus avant dans la compréhension de sa phénoménalité propre, l’écriture se révèle être l’élément pathogène, intoxiquant et métastasique, capable de paralyser les prétentions de la philosophie, en condamnant celle-ci à la sentence de son inextricable impossibilité.
6Le projet de Derrida prend ainsi pour visée la reconsidération du concept d’écriture, en proposant de comprendre le mouvement réfractaire de celle-ci à tout traitement phonétique, à toute approche réduisant celle-ci à un succédané de la parole.
7Cette reconsidération du thème de l’écriture va permettre à Derrida, de renverser l’opposition philosophique classique entre la parole et l’écriture. Sous l’effet d’un tel renversement, ce ne serait plus l’écriture qui dériverait de la parole, mais tout au contraire, la parole qui dériverait du mouvement pré-originaire de l’écriture comme « archi-écriture ».
8Cette libération de l’écriture de la prépondérance de la parole ouvrirait la possibilité jusqu’alors inédite de penser les effets de réversibilité de l’écriture sur le champ de la parole philosophante.
9Il s’agira donc de montrer de quelle manière l’écriture traditionnellement considérée comme rejeton de la voix, comme redoublement de la parole, pourra être comprise à partir de Derrida comme le phénomène capable de mettre en lumière le procès de déstructuration qui travaille à l’insu d’elle-même toute positivité du sens philosophique.
10L’écriture au sens derridien devra être comprise comme l’élément déstabilisateur de toute prétention de la pensée à pouvoir se maintenir dans l’homogénéité non troublée de la présence à soi.
11On proposera d’expliquer la distinction fondamentale qu’articule le dispositif derridien, entre le concept d’écriture phonétique, c’est-à-dire l’écriture telle qu’entendue selon Derrida dans son sens philosophique traditionnel, et ce que Derrida appelle l’« archi-écriture », c’est-à-dire l’écriture entendue dans un sens renouvelé, détaché de toute référence à la parole, détaché de toute dépendance par rapport à l’élément de la phônè.
12Pour ce faire, on s’appuiera sur le rapport complexe que Derrida entretient à la conception de l’écriture telle qu’elle est exposée par la phénoménologie de Husserl, et ce, afin d’approcher le sens de l’exploitation déconstructionniste que Derrida en propose.
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J
L'Écriture et la différence
Jacques Derrida
L’écriture et la différence

Ce qui s’écrit ici différence marque l’étrange mouvement, l’unité irréductiblement impure d’un différer (détour, délai, délégation, division, inégalité, espacement) dont l’ économie excède les ressources déclarées du logos classique.

C’est ce mouvement qui donne une unité aux essais ici enchaînés. Qu’ils questionnent l’écriture littéraire ou le motif structuraliste (dans les champs de la critique, des « sciences de l’homme » ou de la philosophie), que par une lecture configurante ils en appellent à Nietzsche ou à Freud, à Husserl ou à Heidegger, à Artaud, Bataille, Blanchot, Foucault, Jabès, Lévinas, ils n’ont qu’un lieud’insistance : le point d’articulation dérobée entre l’écriture et la différence. À peser sur cette articulation, ils tentent de déplacer les deux termes.


Jacques Derrida (1930-2004)

Philosophe majeur du XXe siècle, initiateur de la « déconstruction », il est l’auteur d’une œuvre considérable, dont, publiés au Seuil, La Dissémination (1972), Signéponge (1988) et Foi et savoir (2001).
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G
Je ne peux répondre d'un mot à des propos si élevés, et encore moins longuement, à cette heure tardive. Je ne peux que te souhaiter une bonne nuit du 4 Août.

Gérard
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E
La bonne réponse a tout son temps pour s'exprimer.
E
La bonne réponse a tout son temps pour s'exprimer.
E
Précision
Je retombe avec Derrida sur l’idée qui m’avait servi de point de départ, à savoir l’écriture comme marque de la mort : « D'où le « concept » derridien de « différance » (exposé dans Marges, de la philosophie, 1972) qui dit la mortification de l'origine pleine, la mort dans la vie ».
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G
Bien sûr, il faut procéder par ordre !
En premier lieu, je ne sais pas ce que tu envisages ; donc je ne sais ce que tu attends, éventuellement, de moi.

En second lieu, je pense qu'il faut définir ce dont on envisage de parler : l'écriture.
Puis dans quel but.
Donc avec quelles interrogations. Et comment pourraient-elles se compléter ? Les miennes, à ce sujet, porte sur le pouvoir : celui de l'écriture par elle-même, celui de sa généralisation (selon diverses modalités et diverses époques - et divers lieux) ; et au service de quels pouvoirs, généralisation justifiée par quelles idéologies.
Enfin, avec quel résultat ? Que produit le(s) passage(s) d'une civilisation de l'oral à une civilisation de l'écrit ? (et quelles répercutions sur la pratique de l'oral ?)

Ces questions étaient sous-jacentes à ma thèse-fantôme. Je conserve quelques bribes de débuts de réponses, mais je conserve surtout les questions.
Gérard
Répondre
E
Nous sommes en train de nous lancer dans une entreprise titanesque. C’est pourquoi il faudrait limiter nos ambitions. Je veux simplement partir de Derrida :
Une autre définition de l'écriture
La « grammatologie » ne se propose pas de réhabiliter l'écriture au sens courant de simple transcription de la parole, mais de la redéfinir comme trace, écart imperceptible qui disjoint la présence. Cette écriture, qui englobe tout le champ du langage, c'est-à-dire aussi la parole, se définit encore comme archi-écriture ou archi-trace, toujours dissimulée par le fantasme d'une parole qui rêve de chasser son double et travaille à réduire sa différence constitutive. Or Saussure lui-même a montré que parler revient à articuler entre elles des unités sonores et signifiantes en faisant jouer leurs différences. Cela implique que l'on ne peut jamais rien dire ni signifier d'un seul coup, mais que tout énoncé s'espace et se temporalise, et que cette différence de l'articulation — comme les silences dans la parole ou la ponctuation dans l'écriture — constitue la possibilité même du langage. Rien ne se dit qui ne morcèle la présence. D'où le « concept » derridien de « différance » (exposé dans Marges, de la philosophie, 1972) qui dit la mortification de l'origine pleine, la mort dans la vie.
La différance doit beaucoup à la « différence ontologique » pensée par Heidegger. L'écriture pourrait être l'autre nom de cet « écart » non thématisable qui est différence de l'être et de l'étant. Cependant — malgré l'évidente proximité de la différence ontologique et de la trace —, la pensée de Heidegger demeure, selon Derrida, prisonnière du logocentrisme qu'elle est en même temps l'une des premières à tenter de déconstruire. Le privilège accordé par Heidegger à l'« entente », c'est-à-dire à l'écoute, le partage entre une compréhension « authentique » et une compréhension « inauthentique » de l'être autorisent Derrida à reconnaître en sa pensée certains présupposés traditionnels. Dès lors, la pensée de la différance se veut plus radicale, et apparaît comme plus originaire, que celle de la différence ontologique.
G
Je viens de lire ton texte, fort savant, qui me laisse à première vue assez perplexe.

Tes notes pour aider au déchiffrage, m'aident en effet.

Mais pour le moment je ne sais que penser sur l'ensemble : sur ta démarche, ton argumentation, tes conclusions.

Je retrouve pourtant dans tes notes finales des considérations qui correspondent, me semble-t-il assez bien, à ce que, d'un point de vue historique, on peut dire synthétiquement à propos de la généralisation (progressive et problématique) de l'écriture et de l'écrit dans nos sociétés (historiques - et bien après Moïse).

Quant à moi, je ne pourrais condidérer que cet aspect. Je ne peux me placer que de ce point de vue, peut-être parallèle au tien, mais dans un plan très très inférieur. Ce qui peut rendre les convergences assez problématiques, du côté de l'asymptote.

Gérard
Répondre
E
Il me semble qu’il faut procéder par ordre. Le premier aspect à traiter est le rapport de l’écriture avec la mort. Pourquoi ne pas partir du testament ? Je ne sais pas qu’en dire a priori mais je sens qu’il y a là un point d’accroche important. D’ailleurs dans la foi chrétienne, ce qu’on appelle l’Ecriture est composée d’un Ancien et d’un Nouveau Testament.
G
Cher Etienne

Merci pour ces nouvelles réflexions.

Je prenais, comme Jerphagon, le terme de ""écriture" dans son sens courant : la transcription par ds signes convenus posés sur un support, de paroles dites, articulées et assez précisément significatives.

Je lirai mieux ton texte un peu plus tard. Nous attendons une amie d'un instant à l'autre.

Donc à bientôt.

Gérard
Répondre
E
A bientôt !
M
Bonjour Etienne,

Je viens de le lire, avec un petit retard puisque nous sommes le 2 août !
Ce texte témoignage sur Joseph est très touchant.

Et j’aime particulièrement le dernier paragraphe et sa chute

Lorsque je l’ai interrogé sur les difficultés de sa vie antérieure, il m’a répondu : « je n’ai qu’une réponse : « si le grain ne meurt » ». D’une manière générale, il ne répond jamais de manière simple. Sa réponse m’invite toujours au voyage : elle est, en même temps, réponse et question. Elle interpelle l’autre qui est en moi : où en es-tu de ton propre voyage initiatique ? Qu’as-tu donc expérimenté en vérité ? C’est à partir de là que nous pourrons parler. Ici le savoir livresque porte à faux, parce qu’il n’entre pas dans le mystère. La parole n’est parole que si elle ouvre au mystère et c’est en ouvrant au mystère qu’elle peut ouvrir à la création.

Je suis rassurée aussi de lire que beaucoup de gens ont du respect pour ces personnes de la rue.

Merci pour ces textes que tu m’envoies,

Amicalement,
Monique
Répondre
E
Merci Monique de tes réactions qui me rassurent sur ce que je peux écrire. C’est vrai que le cas de Joseph provoque chez moi beaucoup d’émotion. Il me rassure aussi sur l’humanité.
Bon été à Sète que je connais un peu avec sa bonne brise venue de la mer !
E
Les mystères de l’écriture

Le serpent est l’inventeur de l’écriture et la plume ne fait que l’imiter, prenant la forme du glaive qui rappelle la violence originelle. Il faut mettre des mots sur les blessures. Mais le clavier de la machine à écrire emprisonne le mot et détruit le sens. A moins que l’ordinateur ne vienne le libérer pour réconcilier technique et poésie, géométrie et finesse. Plusieurs visions s’enchaînent dans cet article et parfois semblent se contredire. Il faudra frapper sur l’écriture pour faire surgir la parole et la clarté du raisonnement comme Moïse donnait des coups sur le rocher pour en faire jaillir l’eau de la vie. A vous, lecteur de passage, de réagir.

Le secret de l’écriture ou le jeu avec la mort

Il existe un jeu secret entre l’écriture et la mort. Elles ont passé entre elles un pacte qui les lie pour le plus grand bien de l’homme. En fait il ne s’agit pas tout à fait de la mort mais de la force de mort qui nous constitue tout autant que la force de vie. C’est en tout cas ce que dit le conte de l’Arbre, un des plus grands contes que les hommes aient élaboré depuis les temps les plus anciens.

Les deux branches de l’arbre de vie

Il y avait autrefois un arbre immense et impressionnant, qui était plus vieux que le monde. Chaque année il portait des fruits magnifiques. Mais les habitants savaient depuis toujours que l’une de ses deux branches produisait des fruits empoisonnés. Or, un jour, à la suite d’un hiver glacial et d’une longue sécheresse, arrive une grande famine, qui jette le trouble et provoque la détresse. Les hommes cherchent partout un peu de nourriture. Ils se réunissent sous l’arbre imperturbable, chargé de fruits colorés et attirants. Ils se disent qu’ils pourraient tous être rassasiés s’ils connaissaient la branche maudite. Alors le père d’un enfant proche de la mort se lève au risque de sa vie et cueille une pomme sur la branche de droite. Ses dents s’enfoncent dans la chair du fruit exquis et son visage rayonne de plaisir. Libérés de la peur, tous se précipitent sur la branche de droite et s’écartent de la mort. Alerté et prudent, le conseil du village se réunit. Aussitôt la décision est prise : la branche maudite sera coupée à la tombée de la nuit. Le lendemain matin, les fruits sont tombés et l’arbre de vie a cessé de vivre. Les hommes viennent d’apprendre que la vie est faite de force de vie et de force de mort, de désir et de violence…

Pour la suite de cette « écriture », nous cheminerons principalement à travers la Bible ; nous pensons en effet qu’elle peut nous enseigner en dehors de toute perspective de foi. Elle est un texte symbolique, offert à tous les hommes et ouvert à toute la gamme des interprétations, comme les mythes égyptiens ou mésopotamiens. Dans ces textes nous découvrons une forme de violence de Dieu à l’égard de l’homme. C’est une manière de dire que la violence ou la force de mort est présente chez l’homme, dès l’origine.

Mettre des blancs pour faire respirer la vie

Adam et Ève viennent d’être créés par Dieu, qui les a placés dans le jardin d’Eden. Il y a là des fruits de toutes espèces, qu’ils peuvent cueillir et manger pour leur plus grand plaisir. Mais, ils sont soumis à une interdiction : ils ne peuvent manger des fruits de l’arbre magnifique qui est au milieu du jardin. Inopinément, Yahvé se fait maître d’école. Il veut apprendre l’écriture à nos premiers parents. La première règle consiste à mettre des blancs dans le récit de la vie et principalement au milieu de la page, où se tient la source de la vie et de la connaissance. Ici, la force de mort oblige à se tenir à distance pour que la vie elle-même puisse respirer sans entrave. Il faut dire que les hommes auront beaucoup de peine à respecter la règle des espaces (blancs) car les premiers apprentissages ne peuvent se faire sans échec.

La blessure du manque

Après les blancs, il convient d’apprendre à faire des marques avec une pointe, qui vient blesser le support de l’écriture. Ici, les images se font plus précises, car c’est le serpent, symbole de la violence originelle, qui entre en action. Isis, une des grandes déesses égyptiennes, pense que Rê, le dieu soleil, est trop parfait. Elle le trouve enfermé en lui-même. Alors, prenant de la boue et de l’eau, elle façonne un serpent qu’elle dispose sur sa route. Lorsque le soleil arrive, le serpent reçoit l’élan de la vie et mord le maître des cieux. Rê s’étonne : une créature qu’il ne connaît pas vient de le blesser. Ressentant une forte douleur, il se met à crier, alertant ainsi tous les autres dieux. Sa vie semble s’échapper par la morsure ; il demande de l’aide. Isis dit qu’elle peut lui venir en aide s’il consent à lui donner son nom. Alors, comme tout le monde, il commence par raconter ce qu’il fait au lieu d’exprimer ce qu’il est. Insatisfaite, Isis veut en savoir plus. Elle lui prête son oreille pour que Rê y glisse son propre nom. En répondant au souhait d’Isis, il entre dans une plus grande perfection, car il accepte le manque qui fera vivre son désir. De son côté, Ève est aussi mordue par le serpent qui l’atteint au talon. Obligée de boiter, elle sera contrainte d’accorder sa marche au désir de l’Autre. En deçà de toute interprétation théologique, le serpent est ici l’expression de la force de mort refoulée par l’homme, au point de lui donner une existence en dehors de soi. Tout le trajet de l’Écriture, qui va culminer dans la mort du Christ, devrait permettre de le réintégrer. Le serpent fait partie de l’écriture. La thèse défendue ici est qu’il en est même à la racine.

La marque sur le front de l’interdit du meurtre

Avec la pointe de sa violence, l’homme sait maintenant qu’il peut écrire des lettres, qui sont comme les figures de l’autre. Et pourtant Caïn n’a pas réussi à dessiner la figure de son frère Abel. Au lieu de l’inscrire sur sa page d’écriture, il a retourné sa pointe contre lui et lui a enlevé la vie. Or, en ouvrant le cœur de son frère, Caïn a reçu lui-même une blessure qui a fait surgir la voix de sa conscience. Elle lui répète qu’il est interdit de tuer l’autre. Il comprend alors qu’il faut faire gagner la vie en liant les lettres les unes aux autres et progresse ainsi dans l’apprentissage de l’écriture. Le meurtrier a pour mission désormais d’enseigner les autres hommes : il portera sur son front le signe de l’interdit du meurtre. Le face à face va devenir possible, les liens vont pouvoir se développer, les lettres pourront s’enchaîner les unes aux autres pour donner naissance aux phrases ; ainsi l’homme pourra progressivement donner naissance au récit de la vie.

L’écriture qui descend du ciel

Bien plus tard, Moïse a appris à lire et à écrire à la cour du Pharaon. C’est lui que Yahvé choisit pour conduire le peuple d’Israël. Il le trouve pourtant encore trop ignorant. Alors, il va lui apprendre les règles de la grammaire. Ces règles de la grammaire, ce sont aussi les grandes règles du comportement des hommes entre eux. Elles sont faites de structures symboliques qui permettent l’évolution de la maison des hommes tout en maintenant des fondations solides. Elles associent les contraires : la stabilité et la mobilité, l’intérieur et l’extérieur, le même et l’autre, l’individu et le groupe, les parents et les enfants, la créature et le créateur, le passé et l’avenir, l’action et le repos… Il y a en elles quelque chose d’immuable qui va permettre le mouvement de l’homme depuis son origine jusqu’à son accomplissement. C’est pourquoi le texte dit qu’elles sont écrites sur des Tables de pierre par Yahvé Lui-même. Offertes à Moïse, elles sont un don du ciel pour tous les hommes.

Une réécriture qui porte la trace de la fragilité humaine

Comment l’homme pourra-t-il se conformer à une grammaire aussi stricte et immuable ? Moïse le comprend tout de suite. Pendant son absence, les Hébreux trop pressés ont confectionné un Veau d’or, plus à leur portée que le Dieu d’Abraham. Alors, pris dans une contradiction qu’il ne peut supporter, il brise les Tables de la Loi. Sans attendre, il revient vers Yahvé, qui comprend la fragilité et la faillibilité des hommes. Cette fois, il veut les associer à la grande Écriture. Ce n’est plus Lui qui écrira, c’est Moïse lui-même. Il faut que l’homme ait une certaine maîtrise sur la Loi ou la Grammaire qui sont faites pour lui. Ainsi, l’échec possible de l’homme, du plus petit au plus grand, est inscrit dans l’Écriture et l’Écriture devra lui permettre de retrouver le chemin du salut. Quoi qu’il arrive, il pourra, s’il le souhaite, refaire sa copie et continuer à écrire le récit de sa vie.

Moïse et son grand tableau de maître d’école

Bien plus tard, en plein désert, Moïse se trouve affronté à un peuple en proie à la faim et à la soif. La violence qui oppose les Hébreux les uns aux autres commence à faire des victimes. Elle pourrait se répandre comme une traînée de poudre. Chacun devient pour l’autre comme un serpent venimeux. Il faut faire vite pour arrêter le désastre. Sous le coup d’une grande inspiration, Moïse, à l’image de Dieu, se transforme en maître d’école, qui doit apprendre à lire à un peuple rebelle. Son tableau devient un grand étendard. Sur l’étendard, un serpent d’airain, symbole de la violence des origines et principe de l’écriture. Il a la forme épurée du trait que le maître trace sur son tableau. Lorsque quelqu’un sentira la menace d’une mutinerie à laquelle il voudrait participer, il lui suffira de regarder le serpent, pour être guéri et retrouver son calme. En apprenant à lire au point de déchiffrer l’écriture de la vie, il intégrera la violence qui le constitue dès l’origine, faisant ainsi de sa propre force de mort une force de vie.

L’écriture de la mort qui vient féconder la vie

Un millier d’années et peut-être plus, après l’événement du serpent d’airain, un autre tableau est dressé sur le terrain du Calvaire de Jérusalem : une croix avec ses deux branches comme l’arbre de vie, un condamné à mort qui rappelle le serpent d’airain et un écriteau confectionné sur les ordres de Pilate avec la mention : Jésus le roi des Juifs. En le regardant, les passants découvrent le mystère de la mort et de l’écriture : le véritable pouvoir qui conduit à la royauté est le pouvoir de la force de mort. Il se retourne contre la mort, devenant pouvoir sur la mort elle-même, pour féconder la vie. Cela est incompréhensible pour le moment. Pour le comprendre vraiment, il faudra attendre une autre découverte, celle du tombeau vide. Qu’il y ait résurrection ou pas, les figures parlent d’elles-mêmes, comme l’expression de la plus grande intuition des hommes. A un moment donné, à la suite d’un événement, un voile s’est déchiré, révélant ce qui était tenu caché : la vérité sur la force de mort et l’écriture. En donnant naissance à l’écriture, la force de mort manifestait qu’elle avait un sens caché et c’est ce sens caché qui est ici révélé, comme puissance de fécondation de la vie. Il n’est pas question, dans ce texte, de prendre parti sur le personnage de Jésus : nous entrerions dans le domaine de la foi.

L’écriture, mère de la parole

Ainsi, comme la force de mort, l’écriture a un pouvoir de fécondation de la vie en donnant naissance à la parole. C’est, en tout cas, ce que veut exprimer le texte suivant d’Ézéchiel : « Il me dit : « Fils d’homme, ce qui t’est présenté, mange-le : mange ce volume et va parler à la maison d’Israël ». J’ouvris la bouche et il me fit manger ce volume, puis il me dit : « Fils d’homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume que je te donne ». Je le mangeai et, dans ma bouche, il fut doux comme du miel ». (Livre d’Ézéchiel, Bible de Jérusalem, 3 1-3)
Sans qu’il soit nécessaire d’analyser le texte plus en détail, l’écriture, issue de la force de mort, apparaît ici comme la Mère de la parole, comme son véritable lieu de gestation.


Quelques clés de déchiffrage

Il apparaît que le texte ci-dessus est un peu difficile à lire et à comprendre. C’est pourquoi je veux donner quelques clefs pour son déchiffrage à partir de plusieurs propositions.

1. L’écriture, base de la culture, organise le monde : elle est en quelque sorte son architecture
2. Elle permet de séparer
3. Elle permet aussi d’introduire le manque pour faire vivre le désir
4. Elle va conduire à accepter l’interdit du meurtre pour créer le lien social
5. Elle structure la vie des hommes, grâce aux structures symboliques qui sont à la base du langage
6. L’homme est amené à accepter l’écriture présente dans le langage comme un don, à partir duquel il pourra communiquer et agir
7. L’apprentissage de la lecture de l’écriture de la vie permet d’intégrer la violence et de lui donner un sens positif
8. La force de mort est en fait à la base de l’écriture
9. C’est pourquoi l’écriture a la capacité de l’intégrer progressivement pour lui permettre de venir féconder la vie
10. Finalement, l’écriture donne naissance à la parole

Etienne Duval
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G
Bien sûr, je ne saurais rien dire au sujet de Joseph. Seulement que ton idée est belle et forte.

Toutefois, au sujet de la parole et de l'écriture, historiquement la parole a précédé l'écriture. Ce qui n'empêche pas qu'aujouurd'hui l''écriture peut évidemment libérer la parole, donc la précéder.
Je relis en ce moment Lucien Jerphagnon, Les dieux ne sont jamais loin, 2002, qui était dans mon programme d'été. Selon lui, l'écriture nait avec la notion du temps qui passe, et que nous passons aussi. Et que d'autres viendront. L'écriture nous lie avec eux au delà de notre mort, devant laquelle, ainsi, nous ne sommes plus (tout à fait) seuls, et peut-être pas tout à fait morts. Du moins peut-on le croire ... à bonne (?) distance de l'instant fatal.

Quant à moi je ne suis pas pressé.
Bonne et longue continuation, et à bientôt.
Gérard
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E
Personnellement, je ne suis pas sûr que la parole ait précédé l’écriture car, avant de parler, l’homme a procédé par des signes, qui, pour moi, sont de l’écriture, par exemple une flèche ou même un dessin. Mais, pour aller plus loin, je veux te communiquer un article sur les mystères de l’écriture, rédigé, il y a plus de 10 ans. En nous appuyant sur le rapport entre l’écriture et la mort expérimenté par Joseph, puis sur plusieurs réflexions regroupées dans un tel article et finalement sur tes propres réflexions, nous pourrions bricoler une théorie sur l’écriture.
E
Rebonjour Gérard,

J’ai un peu réfléchi, ce que Joseph est allé chercher dans son vagabondage, ce n’est pas une parole, mais une écriture, celle qui est à l’origine de la parole elle-même, celle qui est inscrite au cœur du mystère de la vie. Peut-être une telle écriture est-elle la signature de la mort, là où le grain est en train de mourir pour faire place à la vie. Joseph est parti à la recherche du sens de la mort. Il se sentait terrassé par une force qu’il ne savait pas nommer. Mais il a eu l’intuition très vite que dans cette forme de mort il y avait une puissance de résurrection, qui allait le remettre en selle…
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G
Provoque donc ! tu provoqueras mes radotages anciens et usés sur la question.
Mais je n'en dis pas plus, pour cause d'orage imminent.
Bon dimanche.
Gérard
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E
Ce sera pour plus tard. L’écriture est un gros morceau.
Bonne fin de soirée ! J’espère que l’orage n’a pas fait de dégats… Personnellement j’en ai eu un dans mes fichiers…
C
Merci Tonton pour l'histoire de Joseph le vagabond !

Nous prenons quelques jours de belles randos autour de Luz Saint Sauveur.

Tous, nous prenons grand plaisir à grimper.

Avec les allées venues de l'un ou l'autre, nous avons eu 2 jours en famille complète ..

Bises.

Claude DUVAL 06 07 44 47 44
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E
Merci Claude. Je vous souhaite à tous de très bonnes vacances et, qui sair,,, pour certains d'entre vous, de commencer un voyage initiatique...
G
Bien d'accord.
Tu m'aides à me résumer. Merci.
C'est le fondement et le fonctionnement de la "démocratie" qui sont en question. Le pouvoir réel est détenu par les puissances économiques, mais assuré par ceux qui possèdent la "science", depuis les XVIIéme et XIXème s., ont la maîtrise de l'écrit - et maintenant du numérique. La "parole" devient subalterne, ne s'entend pas, ou est réduite à des "éléments de langage". Alors qu'elle est fondamentalement humaine. Ce que pourrait et devrait être la démocratie.
A la prochaine.
Gérard
Le temps reste ici presque supportable. Nos voûtes conservent de la fraîcheur relative. Un peu de vent, de temps en temps, sur le plateau, fait ce qu'il peut. (Nous aussi, d'ailleurs).
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E
Je te suis. Mais, en même temps, je suis fasciné par l’écriture. Elle serait, en un sens, le fondement de la parole. Alors, qu’est-ce que l’écriture ? Il faudra que je te provoque un de ces jours, mais nous tomberons d’accord.
Très bonne journée !
E
Bonjour Dominique. Il me semble que tu aurais beaucoup de choses à dire sur le blog concernant le pèlerin perpétuel. Pendant de nombreuses années, tu as sillonné le monde à travers les ONG et ton expérience semble d’une extraordinaire richesse. Pourrais-tu nous en dire un peu sur un voyage initiatique peu commun ?
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G
Rectificatif :

J'évoque dans mon texte un Jean-François "Butor" . Mal-entendu. Il fallait comprendre Jean-François BOUTORS.

auteur avec Jean-Luc Nancy de : La démocratie, Hic et Nunc. Ed. François BOURIN
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E
Bien enregistré !
G
Cher Etienne
Ton texte m’arrive au moment où je tournais autour de ces questions, d’abord depuis une bonne discussion avec notre fils (resté quelques jours à Lesches), puis avec des amis Belges retrouvés ici, enfin en écoutant dimanche matin Marc-Alain Ouaknine et ses invités, Jean-François Butor et Jean-Luc Nancy. Ta réflexion donne une forte base supplémentaire à celle que j’essaie de formuler.
Mon fils et moi, dans une bonne discussion, étions bien d’accord sur le fait que les (grandes) religions, par leurs intuitions premières, fournissent des mythes qui, par leur richesse, leur complexité, proposent une profonde et fine compréhension de la condition humaine, de ses peurs, de ses espoirs, et de son rapport à l’univers. De plus, elles sont ouvertes à une multiplicité d'interprétations…. Or Les traditions orales et populaires en ont souvent préservé l’essentiel. Jean-Guillaume est expert sur la tradition orale bretonne et celtique. Il a soigneusement lu les thèses fondamentales sur le sujet. Ceux-ci, notamment l'un d'entre eux (décédé il y a peu), Donatien Laurent, établissait que la transmission orale était un facteur de véracité. Comme si la parole, dite devant un autrui collectif, témoin et juge, ne pouvait mentir.
Trois jours plus tard, retrouvant nos amis belges et commentant les péripéties récentes, nous constations la force des représentations collectives, parfois des mythes, souvent des mystifications. Presque toujours alimentées par le pouvoir, elles sont généralement bien plus fortes que les analyses rationnelles qu’elles déterminent ou dévoient largement. A une « parole » vraie, se substitue un discours prétendument neutre, celui de la « gestion », avec son vocabulaire abscons, qui s’impose dans tous les domaines, est en fait totalitaire. Et extrêmement superficiel. La parole, qui se veut vraie et le moyen d'une recherche commune, se trouve disqualifiée, suspecte, refoulée. Et ainsi les débats. Les conséquences politiques, sociales, historiques sont assez évidentes, déjà.
Or le matin-même Marc-Alain Ouaknine introduisait la réflexion du jour en citant la Genèse « Il n‘est pas bon que l’homme soit seul » (II, 18). Il soulignait qu’il ne s’agissait pas seulement de lui fournir une agréable compagnie, mais qu’il ait quelqu’un, semblable et autre, avec qui parler, donc penser, donc avec qui créer la vie même. Marc-Alain insistait sur ce « avec », qui signale l'espace où naît et se déploie la parole . (Me revenait ta réflexion sur l'extériorité vitale et constitutive de l'homme). Il soulignait ensuite, ainsi que ses interlocuteurs (j’en ai retenu ceci !) que la « Loi de Moïse » forme une base commune, une affirmation par elle-même transcendante, fondamentale, indiscutable, qui est une invitation impérative à organiser la vie afin qu’elle soit humaine, c'est-à-dire afin que les hommes y aient la possibilité d’être humains.
La discussion suggérait que ces bases, posées dans un autre temps, sont oubliées, leur transcendance absolue refusée, hors de mode, et ce qui s’ensuit. Ainsi, la parole organisatrice de la vie avec les « autres moi-mêmes » devient presque impossible. La violence et la mort s’imposent bien plus que de raison. Que la raison.
Nous retrouvons ici un vieil ami que la raison quitte, et que la parole envahit - mais une parole qui ne signifie plus guère que sa détresse et sa solitude.
C’est alors que tu me fais connaître Joseph, coupé des hommes par l’histoire, et que tu ramènes à la vie par ta parole qui lui sème un bon grain.
Gérard Jaffrédou
30.VII . 2020
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E
Merci Gérard. Je me retrouve assez dans ce que tu dis. Nous avons perdu la parole et l’oralité. La parole associée à une sorte de pèlerinage perpétuel, qui chemine entre les pas du marcheur et qui va finir par devenir semence d’humanité. Je trouve que les Grandes Ecoles, comme l’ENA, produisent un savoir stérile, incapable de produire la semence humaine dont nous avons besoin. Non pas qu’elles soient inutiles, mais leur savoir a besoin d’être digéré, reconfiguré par une démarche personnelle, toujours en action. Le savoir lui-même a besoin de devenir parole pour entrer dans un processus créatif.
T
L'article de ce blog m'a été renvoyé par twitter
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J
"si le grain ne meurt" est une expression "phare" qui m'a demandé d'effectuer quelques recherches complémentaires pour bien en saisir la portée. Je n'ai pas pris en compte cette dimension très importante de la dynamique de l'évolution qui passe par une succession de morts et de résurrections.



Merci Etienne d'avoir mis l'accent sur cet aspect fondamental qui a conduit Joseph de retrouver le chemin qui conduit à la vie.



Excellente journée.



Jean-Marc Dupont
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E
Tu as raison, cet aspect des choses est en effet capital pour comprendre l'évolution de Joseph et de tout homme qui s'engage dans le parcours du pèlerin perpétuel.
Très bonne journée !
G
Cher Etienne :

merci pour ton blog.

Je me bas avec ma machine. Je t'envoie ma proposition dès que possible.

Gérard
Répondre
E
A bientôt !
J
Merci Etienne pour ton article,

Si vivre à l’écart de la société constitue dans certains pays très pauvre comme l’Inde une forme de marginalité acceptée et reconnue par tous il en va autrement dans nos pays occidentaux et notamment en France.

Le vagabondage a beaucoup évolué dans notre pays au cours des dernières décennies. Ce phénomène s’est beaucoup répandu pour diverses raisons et touche des personnes de plus en diversifiées Ainsi, aucune catégorie sociale n’est épargnée. Dans un monde impitoyable, le licenciement économique est souvent à l’origine d’une spirale de l’échec qui provoque parfois un éclatement de la cellule familiale.


Pour d’autres personnes, il s’agit d’une démarche plus volontariste. Refusant de vivre dans une société essentiellement matérialiste dans laquelle ils ont perdu toute identité, ils se réfugient dans la spiritualité pour retrouver le sens de la vie. Cette démarche me paraît extrêmement courageuse dans une société comme la nôtre où les gens sont souvent étiquetés en fonction de leur statut social.



Toutefois, on peut se demander si la recherche de la spiritualité ne peut pas s’effectuer autrement qu’en rompant les liens avec la société. Ton parcours de vie prouve que ce n’est pas incompatible, bien au contraire.

Jean-Marc Dupont
Répondre
E
Il me semble que sur ce problème il y a deux pistes de réflexion. D’une part lorsque quelqu’un a basculé, il peut se récupérer comme l’a fait Joseph en retrouvant le chemin qui conduit à la vie, et ce chemin est, en fait, le chemin de l’Esprit : il s’inscrit alors dans la dynamique de l’évolution qui passe par une succession de morts et de résurrections. Mais en fait la découverte du chemin de l’Esprit n’est pas réservée à ceux qui ont eu un accident de la vie. Elle concerne chaque homme, quel qu’il soit. C’est là que nous affrontons le mystère de notre vie et de la Vie en général. Mais on peut encore pousser la réflexion.
C
Bonjour Etienne,
je viens de rédiger mon commentaire directement sur ton blog mais il est parti aux oubliettes au motif que mon adresse est introuvable. On ne m'y reprendra pas ! Alors le voici, péniblement re-écrit :

Ton texte me fait réfléchir sur le vagabondage que ne cesse d'être ma propre vie mais qui devient initiatique, m'autorisant alors d'une parole, dans la mesure où elle m'interroge non seulement sur le fait que je suis un vagabond, tel Joseph, tels les travailleurs de Camille Pissarro, Michel, Jésus dans le chapitre 12 de Saint Jean ou le Ayaz de ton conte arabe, mais que nous sommes aussi tous des vagabonds les uns par rapport aux autres.
Et, paradoxalement, c'est une joie mais d'abord une souffrance que de faire mienne la distance qui nous sépare les uns des autres, l'éloignement, voire la mort survenue dans un passé proche ou lointain d'un être cher et dont nous avons peine à faire le deuil.
Oui, nous sommes aussi des vagabonds les uns vis à vis des autres, parce que seuls - sans "s" ajoutait joyeusement Jules Renard dans son Journal - mais "dans la mesure où nous sommes seuls, l'amour et la mort se rapprochent", nous confiait Rilke dans ses Letres à un jeune poète ; c'est aussi la leçon que je retiens et du confinement et de ma méditation sur ton texte.
Amitiés. Charles
Répondre
E
Je vois, parmi les clochards, certains n’ont pas accepté d’être vagabonds et n’ont donc pas fait leur voyage initiatique. De mon point de vue, le fait d’être vagabond ou de faire son voyage initiatique est un choix, qui n’est pas automatique. Je suis prêt à penser que toi-même, tu as fait le choix, mais c’est toi seul qui peux le dire. Personnellement, en rentrant chez les Dominicains, je suis certain d’avoir fait un tel choix. La notion de pèlerin perpétuel me parle beaucoup et je sais que le dominicain est un mendiant. En fait, cela c’est la théorie, mais qu’en est-il dans la vie concrète de chacun. Car le voyage initiatique est unique pour chacun : il contient l’idée qu’aucun chemin n’est le même et qu’il faut, au cours de sa vie, en dessiner le tracé, au jour le jour. Car au terme ou même avant il y a une rencontre, elle-même unique… C’est pour cette raison que le clochard peut être notre maître.
G
Cet article est maintenant référencé par Google.
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C
Bonjour cher Etienne
J’ai souvent pensé à toi, mais je suis dans une période de vie, tellement triste et sans trop d’espoir, que je n’ai pas eu l’envie de te démoraliser aussi. ;

Mais ton beau texte m’a interpellé, par un ton et une histoire tellement différente de ma réalité et de celles des gens qui vivent dans la banalité …

Effectivement, c’est beau d’être capable de vivre ainsi, en dehors des normes, mais encore faut-il y croire ….
Et se sentir bien dans ce monde « hors – normes »

Moi, j’essaie de donner un sens à ma vie, au-delà du chagrin qui me dévaste. J’ai donc mis mon appartement en vente, ce qui va prendre du temps, mais en vaut la peine car j’ai opté pour un très petit appartement dans une Résidence à Tassin.
Je veux espérer que ce sera bon pour moi, car j’aurai d’autres personnes autour de moi et aussi un peu d’aide, quand je suis bloquée par toutes les techniques auxquelles, je ne peux pas répondre. Je suis
définitivement plus une intellectuelle qu’une manuelle !
La semaine prochaine, mon fils de des USA vient passer quinze jours pour m’aider pour le déménagement.
C’est gentil de sa part et cela m’aidera bien.
Je suis toujours très sensible à ta présence et tes écrits, merci de continuer à m’aider.

Chaleureusement Claire H.D.
Répondre
E
Bonjour Claire !

Je ne t’ai pas téléphoné, ces dernières semaines, car je savais que ta fille était avec toi. Et je me réjouis se savoir que, maintenant, c’est ton fils qui va venir. La chaleur de ses enfants est irremplaçable. En même temps je pense que le souhait de Jean-Nicolas n’est pas que tu penses ton temps à le regretter. Il veut que tu sois courageuse et heureuse. Je pense que le bonheur est tout près de toi à condition de ne pas t’enfermer dans le passé. Tu es faite pour être heureuse et je suis sûr que tu vas y arriver. Le Joseph dont je parle a dû affronter de terribles épreuves et il a fini par en sortir avec la joie retrouvée.
A ton tour maintenant !
H
Bonjour Etienne,

Je crois que c'est Joseph qui m'a dit un matin de printemps frais mais lumineux, après les miasmes de l'hiver,
et alors qu'il se trouvait devant le Crédit Mutuel tout ensoleillé : "Je me baigne dans ma banque",
avec un air de grand bien-être !!!

J'espère que tu vas bien ! Et t'embrasse,
Hélène
Répondre
E
C’est sûrement lui.
Je t’embrasse à mon tour.
J’espère que tu vas bien de ton côté.
D
La parole est parole si elle ouvre au mystère et en ouvrant au mystère elle peut ouvrir à la création.
Bravo. Beau témoignage. Beau texte.
Répondre
E
Merci Denis. Tu vas plus vite que le vent. Je n’ai pas encore envoyé le texte et déjà tu m’envoies ton commentaire. Je comprends que tu es passé par facebook. A bientôt !

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  • : Mythes, articles à partir des mythes, réactions sur le site Mythes fondateurs http://mythesfondateurs.over-blog.com/ Le mythe et le conte sont la parole dans sa première gestation. C'est pourquoi, si la parole est malade, comme le dit Vittorio Gasman, il devient urgent de revenir à ses fondements qui sont encore à notre disposition, à travers les mythes et les contes. Lorsque la parole ne fonctionne pas, c'est la violence qui gagne. Les mythes et les contes, par l'apprentissage du processus symbolique qu'ils proposent, sont là pour nous aider à faire sortir la parole de la violence. C'est de la naissance de l'homme lui-même dont il s'agit.
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