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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 15:13

Chabadou

 

Trump ou la révélation des choses cachées depuis la fondation de l’Amérique

L’élection de Trump a surpris tout le monde et peut-être lui-même, en premier lieu. Si nous nous en tenons à ses déclarations, nous ne pouvons  être  que très inquiets : tout nous porte à croire que les Etats-Unis courent vers la catastrophe. Et, pourtant, je persiste à penser que la situation actuelle est porteuse d’espoir, un peu comme si ce pays, grâce à son nouveau dirigeant, et un peu malgré lui, était entré en thérapie. A travers Trump, c’est toute l’histoire des origines qui refait surface. Ce que l’on voulait maintenir caché parce que la conduite des nouveaux occupants du pays était peu glorieuse, en raison de leur violence destructrice à l’égard des Indiens et de leur propre culture, est en train de resurgir sous nos yeux dans ce personnage que le peuple américain a choisi pour être son président : personnage mythique parce qu’il est, en même temps, réel et irréel, extravagant et très banal, hors des normes et insignifiant. Derrière le voile de la démocratie, il fait apparaître une violence non domptée et des forces de mort toujours agissantes. La violence des origines s’est enkystée dans l’histoire du pays et a travaillé en sourdine, au point de travestir l’élan apparent vers la démocratie. Ce sont non seulement les pays proches qui en ont fait les frais, ce sont aussi les pays du Moyen Orient qui en ont subi et continuent à en subir les conséquences désastreuses. Parce que jusqu’ici elles demeuraient  cachées, les forces mortifères pouvaient travailler en toute quiétude en s’appuyant sur l’inconscience des acteurs. Aujourd’hui, apparaissant en pleine lumière elles forcent à réagir en prenant position ; de ce fait, elles pourraient être intégrées et permettre une restauration de la démocratie. C’est en tout cas une hypothèse  plausible, qui s’appuie sur les réactions accompagnant  les premières décisions du nouveau président. Il ne s’agit pas d’extirper la violence des origines et les forces de mort qu’elle engendre : il convient  au contraire de les intégrer pour qu’elles puissent jouer avec la vie. Il ne faut pas oublier, en effet, que la violence est constitutive de l’homme : grâce à son travail de séparation, elle permet de faire naître la parole, et ouvre un espace pour la construction des sujets.

Nous allons maintenant passer en revue tout ce qui était tenu plus ou moins caché et qui se révèle en pleine lumière à travers le personnage de Trump, dans lequel se sont reconnus consciemment et inconsciemment de nombreux électeurs. Il s’agit, dans tous les cas, de freins à la vie qui constituent une idéologie mortifère comme la décrit Marx et son disciple Althusser.


Le non-respect de la terre-mère

La terre-mère est en train de souffrir à cause de l’incurie des hommes. Avec la COP 21, la plupart des pays se sont mis à son chevet. Seul, Trump, pour préserver ses énergies fossiles, renonce à l’effort commun. Niant l’évidence, il pense que le réchauffement climatique est une « connerie », « un concept inventé par les Chinois » pour contrecarrer l’économie américaine. Avec un aplomb qui nous surprend, il avoue : « On a parlé de refroidissement climatique, maintenant, on parle de réchauffement. Je pense que c’est juste la météo ».


Le culte de l’argent et l’homme réduit à une marchandise

Aujourd’hui, la fortune de Trump dépasserait les 10 milliards de dollars. Dans son émission « The apprentice », il claironne pour le plaisir de ses spectateurs « Vous êtes viré ! » Mais, en échange, en 2014, il gagnait 15 millions de dollars pour un seul épisode, soit 214 millions au total. Par ailleurs, c’est lui qui possèderait les concours Miss USA  et Miss Univers et trierait lui-même les candidates. Enfin il cherche à diriger le pays comme on dirige une entreprise. Parce que les pauvres coûtent trop cher avec « L’Obama care », il n’hésite pas à les priver des moyens d’assurer leur santé.


Le refus de partager avec l’autre

 Sa volonté de non ouverture à l’autre est symbolisée par son projet de construire un mur à la frontière du Mexique. Friand de bons mots, il répète : « Quand le Mexique nous envoie ses gens, il n’envoie pas les meilleurs ». On lui prête aussi ce tweet : « Drogués, dealers, violeurs, traversent la frontière du sud. Quand les Etats-Unis arrêteront-ils cette farce ? »

Il préconise aussi la fin des aides pour les étrangers. « Les aides au logement et les aides alimentaires pourraient ainsi disparaître » à tel point que, comme il l’a souligné, les individus bénéficiant de ces allocations deviendront « prioritaires pour le départ ».


Une forme de racisme sans trop de complexe

Très relationnel, il n’hésite pas à avoir de bons rapports avec les noirs, mais il les trouve un peu paresseux. Les Juifs peuvent être mieux traités mais comme les noirs il les égratigne sans trop en avoir l’air. Le succès de la plaisanterie est à ce prix : « Des noirs qui comptent mon argent ? Je déteste ça. Les seules personnes que je peux voir compter mon argent sont des petits gars qui portent la kippa tous les jours ».


La toute-puissance et la sacralisation du rapport de force

La toute-puissance de Donald Trump s’exprime avec force dans son attitude par rapport à Daech. Il veut écraser leurs champs de pétrole sous les bombes. Le jeudi 13 avril dernier, il n’hésite pas à faire larguer sur l’ennemi désigné, en Afghanistan, la plus puissante bombe conventionnelle existant à ce jour. Longue de plusieurs mètres et guidée par un GPS, elle n’avait jamais été utilisée dans un combat. Au cours d’un test précédent, son panache de poussière et de fumées était visible à 32 km de distance.

Le président s’est alors félicité d’un tel succès : « Je suis tellement fier de nos militaires. C’est un nouveau succès. Je leur ai donné carte blanche… Franchement, c’est pour cela qu’ils ont autant de succès, ces derniers temps. Si vous comparez ce qu’il s’est passé ces huit dernières semaines à ces huit dernières années, vous verrez qu’il y a une grande différence ».


Le sujet assujetti et l’opposition à la démocratie

Dans une telle attitude tout va à l’encontre de la démocratie. Le sujet ne peut ni se développer ni s’exprimer, tellement il est assujetti par la toute-puissance du président. Abraham avait compris que son fils Isaac ne pouvait exister en face de lui et après lui que s’il sacrifiait sa propre toute-puissance. La démocratie est aussi à ce prix.

Avec Trump, le monstre qui sommeillait apparemment au sein du peuple américain s‘est réveillé et il apparaît en pleine lumière. Chacun peut le voir et prendre position personnellement à son égard. Il est la figure de la mort et doit susciter le choix de la vie. En fait la réalité est plus subtile : il ne s’agit pas d’éradiquer le monstre pour le situer hors de soi, mais de le reconnaître avec lucidité comme faisant partie de soi-même. C’est ce qu’avait compris Moïse, le jour où il s’est trouvé en face des Hébreux qui s’entretuaient comme des serpents venimeux. Il fit représenter sur un grand panneau le monstre qui provoquait la violence sous la forme d’un énorme serpent. C’est ainsi que les uns et les autres, en le regardant,  ont pu intégrer le serpent et retrouver l’élan de la vie.

Le titre de cet article fait référence au livre de René Girard, intitulé « Des choses cachées depuis la fondation du monde ». L’auteur met en relief la violence originelle qui se transforme en violence mimétique, l’invention du sacrifice à travers la victime émissaire pour enrayer ses effets meurtriers et finalement le dépassement du sacrifice lorsque l’homme assume la mort pour faire gagner la vie. Selon René Girard, le Christ serait alors la révélation d’un homme en perpétuelle gestation… Même si l’idée est recevable, ce qui reste un peu gênant pour le non croyant c’est l’apologie du christianisme qui la sous-tend.

Etienne Duval


 

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commentaires

J
Avec retard je réponds à ton texte sur Trump .
Merci . Il me paraît vraiment pertinent . Et si d'un mal pouvait sortir un bien ? Souhaitons-le avant qu'une catastrophe ne se produise car ce " dirigeant " semble imprévisible .
Répondre
E
C'est vrai, la catastrophe n'est pas impossible. L'hypothèse que d'un mal sorte un bien serait plus réconfortante...
J
Après une absence de plusieurs jours en Hte-Loire et Aveyron, je viens de lire ton dernier blog (élection de TRUMP ) que je trouve particulièrement intéressant pour la compréhension de sa politique. Je te suggère donc de nous donner dans quelque temps ton point de vue sur les événements politiques français que ns venons de vivre depuis novembre 2016.
Répondre
E
C'est moins compliqué pour la France mais il faut attendre un peu. Il faut que la machine se mette en route.
C
Je voulais de suite te répondre sur l’article concernant Trump. Comme toujours, il est très bien écrit.
Non, on ne peut pas dire que tous les américains soient des mufles mal dégrossis, autocentrés et manipulateurs !
Moi aussi, je pense qu’il ne fera pas son mandat, mais trouver le bon leader est vraiment une tâche difficile, sauf pour la France, où nous avons trouvé Le personnage vraiment extra- ordinaire avec E .Macron .
Après que va-t-on faire avec cette belle occasion … à suivre !
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E
Bien sûr que tous les Américains ne sont pas tous des mufles mal dégrossis, autocentrés et manipulateurs. Mais, comme nous tous, ils sont bien obligés d’assumer leur histoire, une histoire qu’ils essaient de cacher et qui les empêchent de voir la réalité telle qu’elle est. En voulant faire le bien ils déstabilisent certaines nations d’Amérique latine et les pays du Moyen-Orient. Il y a une thérapie à faire et je pense que nous y sommes : il faudra bien admettre qu’il y a un petit Trump en chaque Américain mais tu n’es peut-être pas d’accord…
K
Bonjour Etienne
Je pourrais prendre à mon compte tout de que tu as écrit. Mais, en même temps, je voudrais apporter quelques nuances. L’exemple américain est universel. Chaque nation porte plus ou moins en elle un passé peu glorieux qu’elle cherche à cacher. Le problème, c’est moins la violence originelle avec les excès quelle a pu provoquer, que la reconnaissance de ses faux-pas et de sa monstruosité. En ce qui concerne les Etats-Unis, il y a quelque chose que tu as oublié, c’est Hiroshima. Le rejet de la coop 21 pourrait avoir des conséquences aussi importantes qu’Hiroshima et puis, dans chaque camp, et donc aussi aux Etats-Unis, il y a des gens apparemment très respectables qui commettent des crimes en toute bonne conscience.
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E
Je suis bien d’accord avec toi. Le cas des Etats-Unis n’est pas unique mais la volonté d’affirmer la démocratie est parfois comme un paravent pour cacher l’inavouable. Or, la culture est comme un constant effort pour faire la vérité, c’est-à-dire pour dévoiler ce qui est caché et donc aussi pour dévoiler les infamies commises au nom de la démocratie…
B
Il faut simplement espérer qu’il ne fera pas de casse irrémédiable, comme le déclenchement d’une attaque nucléaire. En ce qui concerne sa volonté de sortir de la Cop 21, on peut observer avec un certain bonheur qu’elle a contribué à resserrer les liens entre les autres pays qui semblent vouloir rester fidèles à leurs engagements et non pas à s’en détourner comme on aurait pu le craindre. On observe par ailleurs que ne nombreuses organisations aux Etats-Unis ( des municipalités de grandes villes notamment) ont affirmé vouloir appliquer les engagements pris lors de la COP 21. Le pire n’est donc jamais sûr et l’Espérance demeure de saison.
Amitiés
Bernard Beaudonnet
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E
Comme tu dis, l'espérance reste toujours de saison. Et c'est cela qui est important.

Bien amicalement.
B
Etienne
Je partage ton analyse de la situation de l’Amérique depuis sa fondation….J’espère que Trump n’aura pas la possibilité d’entrainer le monde dans un désastre dont il se remettrait difficilement…
Bernard Beaudonnet
Répondre
E
Malheureusement je pense que Trump fera de la casse. Mais, en même temps, cette casse pourra fonctionner comme une vaccination pour faire revenir les Américains sur la bonne voie.
C
Merci Étienne,
Oui, c'est un des côtés cachés de l'homme. Et cette fois-ci il n'y a pas eu de la honte a le montrer. Tu as raison, c'est bien de le voir, comme ça on pourra repartir d'une base réelle.
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E
Merci Carmen. Tu dis de manière rapide ce que je voulais signifier.
V
je viens d’écrire un petit mot à propos de ce que tu as écrit sur le phénomène Trump mais le système de filtrage est compliqué donc c’est annulé.
Répondre
E
Le système de filtrage que je n'ai pas demandé m'ennuie aussi beaucoup.
J
Je suis d’accord avec ce que tu dis sur la violence originelle des Américains. Lorsque j’étais à la fac d’anglais, on nous avait initiés sur la dimension criminelle des premiers habitants face aux Indiens. A ce sujet il faudrait que tu lises « Les mythes de la nation américaine ». Et Marguerite Yourcenar raconte une histoire avec son père. Ils étaient aux Etats-Unis. « Passe-moi ta pièce de monnaie lui dit-il » et il lui montra les deux faces : d’un côté des Indiens, de l’autre des bisons. Les uns et les autres avaient été chassés : les Indiens avaient été chassés comme des bisons.
Répondre
E
L’histoire de la pièce de monnaie est terrible et pleine de cruauté. Comme quoi les crimes contre les Indiens restent dans la mémoire collective…
B
Autopsie d'un monstre américain

Trump, c'est déjà de l'histoire ancienne
Dimanche, j'ai publié dans le JDD cette genèse de la baudruche Trump.
Trump n’est rien, sinon un écran, une surface de projection, le clown effrayant dont le corps suinte l’amertume et la bile agglomérées au fond de la société américaine. Comme dans tous les films d’horreur, sa figure-même reflète les peurs que nous autres Américains croyions avoir reléguées à distance respectable, quelque part dans les bois de notre mémoire ou au fond du puits de notre personnalité. C’est le monstre orange qui a retrouvé la clé. Donald Trump, c’est le retour du refoulé dont l’apparition renverse l’ordre de l’univers politique, puisqu’elle abolit la frontière entre le possible et l’impossible.
Lundi, le New Yorker a réuni les textes de 16 journalistes, éditorialistes et écrivains sur l'Amérique du président-élu. Cette lecture est indispensable non seulement pour comprendre comment on en est arrivé là, mais aussi pour anticiper l'avenir.
Le moment Trump, cette marionnette qui ne sait pas ce qu'elle fabrique là, est passé avant même son investiture. Trump n'est qu'un épouvantail, un homme de paille. C'est maintenant l'heure de ses marionnettistes, les Bannon, les Gingrich, les Giuliani, les Kaine, ce quarteron de dangereux et sinistres manipulateurs avec qui on doit s'attendre au pire.
Le combat contre le fascisme made in America commence aujourd'hui.

Blog de l’OBS
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G
L'article est maintenant référencé par google.
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J
Donald Trump : comment l'Amérique a engendré un monstre
04h13 , le 13 novembre 2016, modifié à 11h06 , le 27 mars 2017
OPINION - Pour l’écrivain franco-américain Julien Suaudeau, Donald Trump est un croisement entre les peurs de l’Amérique profonde, la sous-culture de la télévision et l’obsession de la célébrité.

Pour Julien Suaudeau, Donald Trump est l'incarnation de "l'angoisse, la colère, l'envie, la haine, la honte, le ressentiment" (KILLOFFER)
La première fois que j'ai entendu la voix de Donald Trump, c'était il y a dix ans, un soir de mars 2006. Ma femme et moi vivions à l'époque au Canada, et nous venions d'apprendre notre prochain départ aux États-Unis. Après un dîner bien arrosé, nous avons zappé sur les chaînes du câble à la recherche d'un classique hollywoodien. Film noir, comédie, western – n'importe quoi pour fêter la nouvelle, même si nous savions que cette Amérique rêvée dans les livres et les salles obscures avait éteint ses lumières depuis longtemps. Au plus noir de la guerre en Irak, toutes les mythologies étaient bonnes à prendre.
Sur le petit écran du salon, ce n'est pas Gary Cooper qui est apparu. Ni Katherine Hepburn. Ni Humphrey Bogart, ni Lauren Bacall. Assis derrière son bureau de maître du monde, un type aux épaules rondes et au torse de lutteur aboyait sur des andouilles en costume ou tailleur qui écoutaient son sermon d'un air contrit, servile. Il ressemblait à une version corporate de Robert Mitchum, si celui-ci avait laissé tomber le rhum et le calypso pour faire fortune dans l'immobilier. Il avait l'air à la fois cruel et malheureux, étranger à la compassion, comme les méchants usuriers dans les films de Frank Capra. Il avait les mêmes tics de langage et les mêmes expressions faciales qu'aujourd'hui, cette façon de plisser les yeux et d'arrondir la bouche en cul-de-poule pour agresser son interlocuteur, l'art de jouer de son coffre – la panoplie d'histrion que le monde a appris à connaître depuis un an et demi.
Le verdict est tombé : "You're fired!", a décrété le personnage Donald Trump, avant de regarder le banni du jour quitter le saint des saints, parce que dans le système darwinien de The Apprentice il n'y avait de place que pour les loups, les prédateurs, les hommes, les vrais. J'écris le "personnage ¬Donald Trump", au sens où certains médias choisissent de parler de "l'organisation État islamique" : on sait que Trump veut être Trump, mais son statut exact dans le monde qui est le nôtre reste à élucider. Ce qui est établi, c'est que "The Donald" est une créature qui a crevé l'écran de télé, déchiré le voile du showbiz, pour se lancer à l'assaut de la réalité. Pourquoi? Peut-être parce que sa volonté de puissance n'était pas rassasiée, peut-être pour une raison que nous ignorons encore.
Mais il y a une question plus intéressante : qu'est-ce qui, au cours des dix dernières années, a permis à cette chose, mi-VIP, mi-businessman, de prendre chair sur la scène politique américaine? Comment un fils à papa, pur produit de l'élite conservatrice, a-t-il pu devenir le champion des laissés-pour-compte?
"Trump est la personnification d'une souffrance"
New York, Boston, ¬Washington, Chicago, L.A., San Francisco, Seattle : c'est l'Amérique des grandes villes, violente et traversée par des inégalités béantes mais ¬ouverte sur le monde, métissée, tournée vers l'avenir. Si on se figure les États-Unis à l'image d'un cerveau, les centres urbains en sont la partie rationnelle, la surface consciente – ce que la psychanalyse appelle le surmoi. Ils constituent des espaces globalement "civilisés", où inhibitions et prescriptions en tous genres ¬ (intellectuelles, politiques, sociales) finissent toujours par l'emporter sur la menace du chaos. L'intérieur du pays représente en revanche son inconscient, son "ça". Les émotions et les pulsions qui se baladent en liberté dans cette zone que les citadins ont baptisée avec mépris le flyover territory (le pays qu'on survole en allant d'une côte à l'autre), voilà l'ADN de Donald Trump.
Prenez un crayon. Dessinez l'angoisse, la colère, l'envie, la haine, la honte, le ressentiment avec lesquels vivent au quotidien les oubliés de l'Amérique profonde, ces mille et un tourments collés à leur peau comme une mauvaise grippe. Vous obtiendrez le visage et la silhouette du président élu. Donald Trump n'est pas tombé du ciel, et il n'existe pas comme entité autonome. Il est la personnification d'une souffrance qui ne trouve nulle part où se dire.
Lire aussi : A New York après l'élection de Trump : "J'étais dans le déni. Quel choc"
Je suis devenu américain en octobre 2014, après six ans avec le statut de résident alien. Cette élection était ma première en tant que citoyen. J'ai voté Hillary Clinton, sans cas de conscience ni entrain : c'était le choix le moins mauvais. Parce que le camp du bien a perdu, je pourrais, comme tous les éditorialistes qui pleurent leurs larmes d'autruche depuis mardi soir, me lamenter sur le thème du pays inconnu, de cette laide Amérique qui n'est pas la mienne. Je pourrais aussi me raconter que Trump, ce n'est pas l'Amérique, et jeter la pierre à tous ces ploucs qui ont eu l'heur de ne pas voter comme moi. Ce serait un mécanisme de défense : j'habite l'un des plus beaux quartiers de Philadelphie, j'ai un bon travail, pas trop de plaies d'argent, des amis cultivés, de tous les pays et de toutes les couleurs, des enfants qui lisent et ne regardent pas la télé, et je passe deux mois par an en France. C'est moi, qui ne suis pas l'Amérique. Ceux qui croupissent dans ses profondeurs et dans ses marges, je préfère les écouter, en essayant de ne pas trop les juger.
Il est tentant et commode pour les privilégiés comme moi de voir dans le surgissement épouvantable de Trump la réémergence de vieux démons identifiés à l'Amérique traditionnelle, notamment dans le sud du pays : racisme, xénophobie, sexisme, homophobie, intolérance religieuse, antisémitisme, passion des armes à feu. Le fait est que l'électorat extrémiste ou bigot, des suprémacistes blancs aux évangélistes en passant par les conspirationnistes de tout poil, a voté pour Trump. Mais quelle est la part de cette frange radicale dans sa victoire sans appel sur Hillary Clinton?
"Trump s'est fait élire sans idées ni programme"
Ce feu de forêt, qui a pris sur les braises du Tea Party, vient bien davantage de la crise des subprimes que de la virulence persistante de groupes haineux ou de je ne sais quelle réaction au terrorisme global. Je me rappelle, en 2007, les rues hérissées de panneaux "FOR SALE", puis, dans les années qui ont suivi, les enchères du shérif où entrepreneurs et investisseurs se pressaient pour racheter les maisons dont les propriétaires avaient fait défaut sur leurs factures ou leur emprunt immobilier. Quelle sorte de confiance pouvez-vous avoir dans l'avenir lorsque l'ouragan silencieux des taux d'intérêt vous arrache votre toit, tandis que le gouvernement renfloue les banques qui vous ont poussé, par une cupidité sans limites, à emprunter bien au-delà du raisonnable, simplement parce que c'était possible?
Né d'un accouplement monstrueux, dans le lit de la culture people, entre les intérêts des 1 % et la frustration des perdants de la mondialisation, le personnage Donald Trump a-t-il seulement envie d'être président des États-Unis, lui qui s'est fait élire sans idées ni programme? À chacune de ses apparitions, depuis sa victoire, j'observe un matamore fatigué, repu, ravi de son mauvais tour, d'avoir eu raison contre tout le monde, de l'effroi qu'il inspire aux bien-pensants, mais qui se demande ce qu'il fait là. Le blues postélectoral le guette. Si souvent décrit comme un manipulateur à tendance fasciste, il me fait l'effet d'un Pinocchio tétanisé à l'idée de n'être qu'une marionnette.
Qu'arrivera-t-il le jour où ceux qui l'ont élu s'apercevront qu'il ne peut rien pour eux, en tout cas pas plus qu'un autre, ni son prédécesseur ni sa rivale malheureuse? Qu'il les a bien eus, eux aussi? Que se passera-t-il quand Trump décevra les déçus? Si la schizophrénie entre l'Amérique rationnelle et l'Amérique blessée continue à se creuser, il n'est pas impossible, aussi impensable que cela paraisse aujourd'hui, qu'on se souvienne ce jour-là de Trump comme du premier spécimen d'une nouvelle race de monstres beaucoup plus terrifiants.
Source: JDD papier
Répondre
E
Cet article n'est pas contradictoire avec l'orientation du blog. Pour les laissés pour compte, ceux qui souffrent, il est urgent de revenir à l'attitude des pionniers qui ont construit l'Amérique, dans le mépris des populations existantes et l'utilisation de la force pour les, réduire, dans le mépris aussi de la nature pourvu que les activités nouvelles puissent se déployer, dans l'asservissement enfin des travailleurs qu'on allait chercher en Afrique. Les populations qui souffrent aujourd'hui finissent par mettre leur espoir dans l'héroïsme des nouveaux guerriers.
G
Je préfère que mes questions te fassent plutôt rebondir que bondir.
Tes réflexions élèvent et élargissent les miennes, auxquelles j'essaie seulement de conserver quelques garde-fous historiques, pour vérification.
A la prochaine.
Gérard
Répondre
E
J'apprécie tes garde-fous historiques !
G
Cher Etienne,
je trouve à l'instant ton texte et je viens de le lire avec plaisir, intérêt et un certain amusement. Je m'étais dit, après l'élection de Trump, que c'était ( l'événement et le personnage) le pur produit de l'Amérique, du moins d'une part essentielle, constitutive de ce grand et beau pays, dont on ne voit habituellement que ce que nous voulons bien voir, c'est-à-dire ce qu'il nous donne lui-même à voir de lui...J'apprécie la pertinence de ton titre !
Cet aspect, ou plutôt ce fond-là des Etats Unis, violents, dominateurs, cyniques, mensongers, Howard Zinn le montre, alors qu'il est ignoré de nous, qui voyons les Etats-Unis en sauveurs du monde et en modèle absolu. Voir notamment, de Zinn, son Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours ; mais aussi Désobéissance civile et Démocratie, et : L'impossible neutralité, Autobiographie d'un historien et d'un militant (tous trois édités chez Agone). On peut voir qu' il y a eu déjà pire que Trump... Et grâce à Zinn - et à Trump ! - on peut voir en effet que les Etats unis sont historiquement fondés sur la violence : le refoulement des Indiens et leur quasi exterminaton, et l''esclavagisme (auquel a bien contribué l'Europe qui en a aussi bien profité). Tout cela est habituellement escamoté. L'idéologie est faite pour ça. (Ceci n'empêche pas ma reconnaissance émue pour les soldats, les marins, les aviateurs de 1944, et mon amitié pour les quelques citoyens américains dont nous avions fait connaissance dans les décennies précédentes).
On peut observer aussi que la République française est née de la guillotine; que la prospérité française et occidentale vient en grande partie de la brutale exploitation coloniale ; que la première tentative pour créer le monde radieux du socialisme (réel) a eu besoin des goulags, qui l'ont enterré. Et la liste serait longue et cruelle.
Que la violence soit génératrice, qu'elle soit d'abord révélatrice de la réalité sociale, économique et politique : sans aucun doute. Le concept de " lutte des classes", par exemple, permettait d'entrevoir et comprendre cette violence, et de l'utiliser. Ce concept a été nié par l'idéologie bien pensante, qui condamne (violemment) l'action qu'il pourrait justifier. Le concept jeté à la poubelle (où il n'est peut-être pas mort : le compost a des vertus), la violence légale et républicaine suit proprement son cours. Mais elle affronte aussi (elle n'est pas la seule ) d'autres violences, contre lesquelles ses vieilles valeurs et ses jolies vertus peuvent peu, et son idéologie (laïque notamment) ne pèse rien. Ceci donne à penser que tout ne sort pas ne n'importe quelle violence - ou que de toute violence, ou de beaucoup de violences, il peut sortir un terrible n'importe quoi. D'où il sortira autre chose ?
La question est : que faire de cette violence inhérente au fonctionnement du monde réel ? et il est illusoire de vouloir l'en extirper. Que penser face à elle ? Une nécessité métaphysique ? Une fatalité historique ? Et que décider pratiquement ?
Ceci demande réflexion...
J'arrête pour le moment.
A une autre fois. Bien pacifiquement.
Répondre
E
Merci Gérard pour tes commentaires toujours bien argumentés et pour tes questions qui me font rebondir.
La violence est mon problème depuis toujours, comme pour beaucoup. C’est bien, en partie, pour cela que j’ai travaillé sur l’idéologie. Toutes mes recherches et toutes mes réflexions me montrent qu’elle est constitutive de l’homme. Sans elle, nous ne pourrions pas exister comme sujets. En me séparant, elle ouvre un espace à l’autre, au dialogue et aussi à l’amour. Je pense qu’elle devient dangereuse lorsque nous ne voulons pas l’intégrer : nous sommes alors enfermés dans un monde qui va du même et qui engendre la violence mimétique.
O
Merci à Olivier de référencer une fois de plus cet article sur son blog de blogs. Appuyer sur son nom pour découvrir oxymoron-fractal.
Répondre
D
Mes connaissances en politique sont faibles, mais depuis la présence de Trump, j'ai l'impression d'une force instinctive tournée vers la suffisance et la suprématie, faisant fi de l'autre sauf pour s'en servir. Inutile de parler de respect, on a l'impression que c'est la lutte pour la survie coûte que coûte. Surtout que dans ses actions non seulement c'est sa LOI qui semble compter et qu'il prend en toute conscience, le risque des conséquences de cette LOI vis à vis des règles de la démocratie. C'est horripilant du point de vue de notre vieille Europe et principalement de nous français, habitués au "savoir vivre". Je crois qu'Etienne a raison car le côté saxon radical d'origine illustré fréquemment dans la littérature de base américaine se retrouve là, avec jovialité pour qu'il passe mieux. On a l'impression que tous les coups sont bons à tenter et il reste à espérer que le système l'endiguera car heureusement les USA ont des règles démocratiques.
Répondre
E
Merci pour votre commentaire. C’est vrai les Etats-Unis ont des règles démocratiques mais il y a là une certaine hypocrisie. Car finalement Trump renvoie à chaque Américain la figure du monstre qui est en lui. C’est en ce sens qu’il peut y avoir là quelque chose de thérapeutique.
P
Merci encore Etienne pour ce texte . . . Tu es trop fort, plus fort encore que le Trump . . . ! ! Çà m'a vraiment plu de lire tes mots sur the ''super man'' et de réaliser qu'en effet peut-être c'est un mal pour un bien ... Faudra que je relise, et que je médite un peu! J’allais dire, je t'embrasse, par la pensée en tout cas . . . Je passerai bien reprendre un pti café avec toi, Faudrait que toi tu passes à l'occasion par chez nous à Lorgues, près de Draguignan. J'ai d'ailleurs pensé à toi l'autre jour, Nous sommes allés nous balader avec Sophie sur les crêtes du massif de la Sainte Baume, et je crois bien que ce sont des dominicains qui y sont au monastère. C'est vraiment un beau lieu, si tu veux que l'on s'y retrouve pour randonner . . . À bientôt Etienne! Philippe M.
Répondre
E
Je suis disposé à prendre un café quand tu voudras. Frappe à la porte et à La Croix-Rousse nous n’avons que l’embarras du choix. Ce sera avec plaisir que je bavarderai avec toi. Quant à Trump, il est au pouvoir sans l’avoir voulu. Mais pour lui, quand on accepte de jouer, il faut savoir gagner. Il m’amuse… Peut-être va-t-il avoir finalement une dimension positive en jouant délibérément le rôle du monstre.

A bientôt !
J
C est sympa de m' envoyer à chaque fois ton blog et je t'en remercie beaucoup.
Mais je n 'ai jamais le temps de m' y arrêter : je suis trop pris, accaparé par mes visites à corbas, par mes travaux d'écriture et autres sujets proche de ceux de saint Étienne.
Je suis, conscient, préoccupé du droit du travail, acquis par les larmes, la sueur et le sang de nos aieux. C'est une question de conscience morale et de mémoire sur leurs luttes.
Répondre
E
A bientôt pour un café !

  • : le blog mythesfondateurs par : Etienne
  •   le blog mythesfondateurs par : Etienne
  • : Mythes, articles à partir des mythes, réactions sur le site Mythes fondateurs http://mythesfondateurs.over-blog.com/ Le mythe et le conte sont la parole dans sa première gestation. C'est pourquoi, si la parole est malade, comme le dit Vittorio Gasman, il devient urgent de revenir à ses fondements qui sont encore à notre disposition, à travers les mythes et les contes. Lorsque la parole ne fonctionne pas, c'est la violence qui gagne. Les mythes et les contes, par l'apprentissage du processus symbolique qu'ils proposent, sont là pour nous aider à faire sortir la parole de la violence. C'est de la naissance de l'homme lui-même dont il s'agit.
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