Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 avril 2017 4 06 /04 /avril /2017 11:11

 

Le goût de la cerise

Le titre de cette contribution nous fait saliver car la cerise, dans nos régions, est avec la fraise l’un des premiers fruits du printemps.


Un film iranien

En réalité, « Le goût de la cerise » est un film iranien d’Abbas Kiarostami, qui a obtenu la palme d’or au festival de Cannes de 1997.

J’ai animé un café philosophique à partir de contes et de mythes depuis 1998. Or il y a deux ans nous avons décidé de remplacer les mythes et les contes par des films de cinéma. Et c’est ainsi que l’an dernier nous nous sommes promenés dans le cinéma japonais et, pour cette année, nous avons choisi la production iranienne.

« Le goût de la cerise » est un film merveilleux en dépit du thème qu’il veut traiter. Un homme veut se suicider, demain matin. Le trou est déjà creusé et il cherche un volontaire pour mettre 20 pelletées de terre sur son corps transformé en cadavre. Il circule en voiture, tournant en rond dans la montagne,  près du lieu de sa sépulture, pour trouver l’homme qui lui rendra le service ultime, en échange d’un salaire important. Sur sa route, un soldat kurde est en train de rejoindre sa caserne. Il l’invite à monter dans sa voiture et lui adresse sa proposition. Très surpris, le jeune militaire se demande à quel homme loufoque il a à faire et son inquiétude s’accroît encore lorsqu’il découvre le trou déjà creusé pour sa sépulture. C’est alors qu’il s’enfuit en direction de sa caserne.

Le second candidat sollicité est un séminariste afghan. Avec attention, il écoute le suicidaire mais il ne veut pas se rendre complice d’un acte que la morale réprouve. Alors il récite le catéchisme que ses professeurs  lui ont récemment enseigné.

Un troisième homme d’origine turque attire son attention. Il est en train de chasser des cailles et, comme il est taxidermiste, il commence par les tuer pour leur donner ensuite l’apparence d’oiseaux vivants. C’est un homme d’expérience. Autrefois, peu après son mariage, il était désespéré. Il décide alors de trouver un arbre pour se pendre. Un mûrier fera l’affaire. Mais la corde lancée sur l’arbre retombe à plusieurs reprises. Il grimpe alors sur le tronc et accroche la corde à une grosse branche avec un nœud bien serré qui ne pourra se défaire. Mais, dans son dernier geste, un fruit du mûrier s’écrase dans sa main. Il lèche la main, avale les restes du fruit, qui lui laisse dans la bouche un délicieux goût de cerise. D’autres fruits se présentent à ses yeux : Il en fait un agréable goûter. Bien plus des enfants de passage lui demandent de secouer l’arbre. Il le fait bien volontiers. A son tour il ramasse les derniers fruits tombés, les met dans son sac et les rapporte à sa femme : l’épouse se régale à son tour. Finalement la vie reprend le dessus et il perd définitivement l’envie de se pendre. Et aujourd’hui, en signe d’humanité,  il est prêt à jeter, demain matin,  les 20 pelletées de terre sur le cadavre si le chauffeur maintient sa décision de mourir. En fait il ne mourra pas, car il s’agissait d’un stratagème pour le montage d’un film.
 

La photo qui glisse sur mes genoux

Il y a un mois, j’étais avec deux amies. Nous venions d’assister à la projection du film avant la séance commune et nous tentions quelques interprétations. Tout à coup la photo d’un ami qui avait mis fin à ses jours, l’an dernier, tombe sur mes genoux. Sans que je le sache, elle était dans le cahier qui me servait à prendre des notes. Cela me paraît si extraordinaire que j’alerte les deux amies : elles ne peuvent comprendre et continuent à parler entre elles.

La personne dont je parle avait une quarantaine d’années. C’était un intellectuel très brillant qui bénéficiait d’un grand succès auprès de ses étudiants et de ses auditeurs. Or un événement l’a mis en difficulté. Progressivement il plonge dans le désarroi. Tenu au courant, vers le 15 août, je lui envoie un message lui rappelant sa valeur et toutes ses réussites. Par retour du courrier Il me remercie vivement et me dit qu’il ne sait pas combien de temps il va pouvoir tenir. Trois jours après, j’apprends sa mort. Aujourd’hui, je me dis qu’en dépit d’une pulsion de mort, plus forte que lui, mon petit message a été comme le fruit du mûrier, écrasé contre la corde et qui a laissé au taxidermiste le goût de la cerise.


La vie qui nous fait signe

Je voudrais relater d’autres événements, qui ont été comme un signe merveilleux de la vie.

Dans les années 80, je fais un rêve étonnant. Je suis dans le ventre d’une chamelle, au milieu du désert. La chamelle s’affaisse et je commence à étouffer. Ce rêve me surprend. J’imagine que c’est une réminiscence de ma naissance. Mais, trois jours après, un de mes frères me téléphone pour m’annoncer la mort de l’oncle Camille. Comme je connais l’espagnol, je comprends que Camilio et camelo sont presque les mêmes mots. La chamelle c’était donc l’oncle qui venait de mourir. Il était le frère de ma mère, que j’ai toujours considéré comme un modèle. Il avait été aumônier du maquis des Glières. J’admirais son esprit de résistance et son ouverture d’esprit. Le rêve m’est apparu comme un avertissement : j’allais devoir marcher seul dans le désert et voler de mes propres ailes.

Là-dessus, il y a quatre ans, des amis viennent me voir avec leur petit-fils Thomas, de 20 ans, qui s’est converti à l’Islam. Or, dans l’esprit de la religion musulmane, Thomas adore les rêves. Je lui raconte celui de la chamelle : il est très intéressé. Et, à la fin du repas, comme nous sommes au temps de l’épiphanie, notre jeune musulman prend un couteau pour découper le gâteau à la frangipane qu’ont apporté ses grands-parents. Aussitôt, son couteau tombe sur un obstacle. Il insiste et découvre un chameau décoré à la main.  Tout le monde est ébahi. Je me dis candidement que l’oncle Camille devait nous faire signe pour nous dire que Thomas était  entré en résistance et que sa conversion allait contribuer à son ouverture. Aujourd’hui, il s’est écarté de l’Islam mais poursuit sa recherche.

Pourquoi ne pas raconter un dernier événement, qui s’est produit, il y a un mois ? Au cours de mes études, je me suis trouvé en contact avec un professeur que certains considèrent comme un grand intellectuel. J’ai l’impression qu’il découvre certaines de mes insuffisances mais je constate aussi les siennes. Il a un comportement qui m’humilie mais cette humiliation je la garde secrète. Elle va d’ailleurs m’amener à entrer en contact avec deux grands professeurs de philosophie d’un calibre supérieur : Hippolyte, un hégélien très célèbre, et Althusser, professeur à Normale Supérieure. Ce dernier dont je suis le cours sur l’idéologie contribuera à me marquer pour toute ma vie. Or récemment je fais un rêve. Je me retrouve en face du professeur qui m’a humilié. Nous nous expliquons l’un et l’autre et nous réglons nos comptes. Mon humiliation s’efface. Quelques jours après, j’apprends sa mort par la presse.

Décidément, la vie a un côté merveilleux. Certains n’y prêtent aucune attention. D’autres, et j’en fais partie,  y sont plus sensibles. C’est pourquoi, comme pour le taxidermiste, elle laisse toujours en moi le goût de la cerise.

Etienne Duval

Partager cet article

Repost0

commentaires

G
Mon cher Etienne,
J'ai été un peu surpris par la nouvelle orientation que tu donnes à tes réflexions, qui privilégieraient maintenant l'examen des rêves, y compris ceux qui émanent des films. Cela survenait au moment de notre transfert de Lesches vers la Bretagne, suivi immédiatement par l'arrivée de nos deux petits Clichois, que nous avons gardés quinze jours. Le temps d'un peu de réflexion et de quelques (re)lectures.
Notamment celle de Roland Gori, La fabrique des imposteurs, Les Liens qui libèrent, 2013, 312 p.. Je me rappelais y avoir lu une forte argumentation mettant en cause (après Jacques Ellul – et avant l'heure contre Macron) le « système technicien » qui impose subrepticement et implacablement ses logiques et ses certitudes indiscutables et aveugles. Gori rappelle au contraire la nécessité du rêve, qui fait avancer la réflexion parce qu'il est à la naissance de la création et de la liberté.
Il se trouve que mes rêves (que je ne vais pas raconter ici !) me mettent dans des situations récurrentes, et me procurent souvent du plaisir ; et parfois des angoisses dans d'autres situations tout autant récurrentes. Je perçois grâce à eux quelques constantes dans ma vie, qui viennent de loin. Je m'abstiens cependant de toute auto-psychanalise sauvage. Je pourrais, si j'en avais l'envie et le talent, les traduire en romans, du moins en nouvelles...Mais je doute d'avoir un public intéressé.
De plus, je lis dans Gori (qui s'appuie sur Winnicot), que l'intérêt d'une œuvre est dans la part de rêve qu'elle révèle chez l'artiste qui en aura libéré, sans trop le savoir, le flot qu'il ne soupçonnait pas lui-même dans ses profondeurs. Or les quelques gravures qui ont le plus intéressé mes quelques observateurs sont celles qui m'ont échappé, celles où j'ai accepté, comme on dit, de « me lâcher ». Et je ne sais trop pourquoi. Peut-être fournissaient-elles une sorte de miroir où l'observateur (indulgent) reconnaissait ses propres rêves ? J'ai eu quelques aveux qui m'ont touché profondément.
Enfin, dans des discussions amicales et serrées au sujet du souhaitable en matière politique, c'est-à-dire dans cette matière où il y a lieu de réfléchir, de choisir et de vouloir – et de vouloir choisir !- combien de fois ai-je entendu : « Mais tu rêves ! » ? Sans aucun doute. Mais au fond, la liberté, l'égalité, la fraternité, la solidarité internationale de la classe ouvrière, ça a été aussi un rêve. D'abord. Puis un passage au réel (ce qui résiste) avec quoi on en n'a jamais fini.
Mais je choisis ces rêves-là, plutôt que la soumission aux logiques et aux normes d'un prétendu réalisme, véritable imposture intellectuelle qui nous guide les yeux fermés dans un cauchemar réel.
Je te souhaite une bonne fin d'avril et un bon début de mai. Rêvons un peu.
Bien amicalement
Gérard Jaffrédou
17. IV. 2017
Répondre
E
Merci Gérard pour ta plaidoirie en faveur du rêve. Personnellement les rêves m’étonnent et je ne leur donne pas un total crédit sauf lorsqu’il y a synchronicité comme disait Jung. Dans ce cas, ils me servent de guides, car ils ouvrent un espace entre le réel et l’imaginaire et me disent quelque chose du mystère de la vie. Par exemple, il y a un mois j’ai été surpris par le rêve qui remettait les choses en ordre, à propos d’un ancien professeur juste avant sa mort que j’ai apprise par la presse, quelques jours plus tard. J’avais tendance à endosser une situation comme si j’étais le seul responsable. Or le rêve me montre que les responsabilités étaient partagées.
En fait, ce n’est même pas la remise en ordre qu’ils peuvent signifier, qui m’intéresse. C’est plutôt le côté merveilleux qu’ils soulignent de la réalité et que nous ne voulons pas voir ou que nous ne cherchons pas à voir. J’ai un peu ce sentiment lorsque je regarde les émissions d’ARTE à 7 heures du soir ou lorsque je vois « La marche de l’empereur », film étonnant et magnifique. Le rêve dont je parle est une sorte de spectacle qui nous est donné pour nous détendre et sortir de nos certitudes. Un moment de gratuité d’où émerge la création… Un moment de décalage nécessaire pour que cette création puisse se faire…
G
"Le goût de la cerise" est référencé par google.
Répondre
S
En 1952, Jung a publié un article qui par la suite deviendra un livre intitulé « Synchronicité et Paracelsica ». Jung propose de nommer
synchronicité une relation entre deux événements qui ne relève pas d’une association causale, mais d’une association par le sens. Il
existe certes déjà le mot coïncidence, mais ce dernier évoque un aspect fortuit qui ne se trouve pas dans le concept de synchronicité. On peut donc parler d'une coïncidence objective. Par exemple, vous vous posez une question et voilà qu'une réponse vous est donnée par l'entremise du discours d'un proche, par une représentation picturale, par quelque ligne d'un livre ouvert «au hasard », etc... Carl Gustav Jung illustrait ce concept par le très célèbre exemple du scarabée d'or : alors qu'une de ses patientes en analyse lui racontait un de ses rêves et prononçait le mot scarabée d'or, un scarabée d'or s'écrasait sur la vitre de son cabinet, les troublant tous deux. Cette « coïncidence fortuite » allait permettre de relancer la thérapie stagnante de sa patiente...

Appuyez sur Synchronicité de Jung pour retrouver le texte sur internet
Répondre
E
Les signes positifs de la vie que j’ai exposés dans l’article du blog semblent bien relever de ce que Jung appelle « synchronicité ». Mais personnellement je préfère les recevoir de manière naïve sans en rechercher la cause car ils font sens d’eux-mêmes surtout lorsqu’ils se répètent. Je considère tout simplement qu’ils révèlent un mode d’ouverture à la vie, présent chez de nombreuses personnes. Ce mode d’ouverture peut être très utile et il serait insensé de refuser d’y prêter attention.
M
Je viens de lire, peut-être un peu trop vite ton dernier sujet "Le goût des cerises"... J'y ai répondu tout aussi vite, c'est sur ton blog...

Tu m’as laissée d'abord perplexe, surtout la partie ou tu parles du rappel des choses valorisantes à celui qui se trouve au "36 dessous" tant on a besoin de parler, je ou on ne sait souvent jamais quoi bien dire.

Tu parles d’Hippolyte, il m'a semblé deviner qu'il s'agissait d'Hippolyte Simon, est-ce lui?
Hégélien?
Lui aussi m'avait dit une phrase, sans me connaître, celle que j'attendais ou plutôt dont j’avais besoin dans ma quête de choix... Je te raconterai encore si tu veux...

Maintenant je voudrais le lui dire, l'effet de sa phrase.

Sais-tu ce qu'il devient? Où le joindre?

Comment vas-tu?
Répondre
E
C’est vrai lorsque quelqu’un est au 36 dessous, on ne sait pas trop quoi dire. Il semble, pourtant, d’après sa réponse, que mes paroles valorisantes ne l’aient pas laissé complètement insensible. C’est vrai qu’elles ne l’ont pas empêché de passer à l’acte. Cela ne dépendait pas de moi mais de lui. Chacun saisit de l’extérieur ce que son envie de vivre le conduit à retenir. Là, son envie de vivre s’était échappée…

Ce n’est pas ton Hippolyte dont il s’agit. Le mien était professeur au Collège de France. Le tien tu peux le retrouver sur internet.
M
Moralité (selon moi)

Pour vivre avec le goût de la vie et faire un pied de nez à la grande faucheuse,
il faut non seulement des cerises (sur le gâteau de la vie) mais encore qu'elles aient du goût
or en matière gustative c'est affaire individuelle.

Certains ont besoins de reconnaissance, c'est à dire complé(i) ments pour ne pas succomber au dégout de leur vie, d'autres vivent de contentement ... autrement dit, voient dans la cerise pourrie, l'arbre aux fruits qui en naitra et à toute la vie qu'il entretiendra...

Ah! le goût du ...futur! Sans cerises et sans cesse vous dis-je! Dur, dur, dur?

Qu'il est difficile non seulement d'aimer, mais bine plus encore de savoir communiquer des paroles qui sauront aider à relancer le flot interrompu .du courant agréable de la vie de son semblable.
Je reste persuadée que ces paroles là sont souvent celles que nous ne savons pas avoir dites.

Un exemple?

Un homme travailleur, dur à la tâche , ayant réputation d'homme serviable et honnête , fort et jamais malade, lui, s'adonnait aux "dives bouteilles". Sa femme tout en n'ayant de cesse de chercher moult solutions, avec humour expliquait ce dangereux travers (pour lui comme pour elle) par cette boutade:
"dans ce métier les hommes boivent l''hiver pour se réchauffer, l'été pour se rafraîchir!"

Ce n'était pas les cerises mais le jus de la vigne rouge ou blanc qui les tenait,
pendant que le terme de "chienne de vie" s'égrainait de leur chapelet parallèle et non secret
....
Mais un jour, et j'en viens à ces mots magiques que l'on ne sait pas avoir proféré,cet homme , oh! quelque jours seulement,tomba malade....
Le foie! il eut un traitement, un temps; Rien de grave, se dit l'homme, mourir pour mourir....et
le rythme reprit comme avant, plus rapide que celui des vendanges... .Mais voilà, qu'un dimanche, le médecin passant en voiture s'arrête le temps de le saluer et de lancer:

"Continuez comme çà et vous sortirez de chez vous 'les deux pieds devant' "!

L'homme leva un bras de salut et de suffisance ,il n'avait rien demandé au toubib, la voiture avait disparu,
Or dans les jours qui suivirent, dominant les quolibets , le goût du citron vint à cet homme se substituant à jamais à celui des cuvées de raisins..

Juste une phrase toute simple, gratuite et grimaçante de mort pourtant,ignorante
qu'elle rallumerait un soleil pour toute une famille.

.
Répondre
E
Très belle histoire, si je l’ai bien comprise. Les belles paroles ne sont pas celles qui sont belles, mais celles qui relancent la vie.
T
Critique lors de la sortie en salle

Par Aurélien Ferenczi
Le Goût de la cerise, autant le dire tout de suite, est un film sinueux. A l'image de cette Range Rover qui n'en finit pas de serpenter autour d'une colline de la banlieue de Téhéran, qui ne cesse de faire demi-tour, quitte à nous donner le tournis ou, littéralement, à nous désorienter. A son bord, Badii, un quadra fatigué, brun, la barbe naissante. Il conduit au ralenti en scrutant les passants. Il les jauge du regard. Que cherche-t-il ? Des ouvriers au noir ? Des amants de passage ? Non : quelqu'un qui l'aiderait à mourir. Badii ne révèle pas pourquoi il veut mettre fin à ses jours. Mais sa tombe est prête, creusée de ses propres mains. Il ira s'y coucher, à la nuit tombée, et souhaite qu'on vienne au petit jour pour l'ensevelir, s'il est bien mort, ou lui porter secours, si, finalement, il a choisi de vivre. Il est même prêt à payer pour ce service, à supplier si besoin est. Stratagème un peu tordu ­ il y a des façons plus simples de se suicider ou de savoir si l'on tient réellement à la vie... Le conducteur prend comme passager un jeune soldat puis un séminariste. Aux deux, il propose son étrange arrangement. Les deux refusent. Pourquoi Abbas Kiarostami a-t-il choisi des représentants des deux corps fondamentaux de la so- ciété iranienne : l'armée et l'Eglise ? Pourquoi l'un est-il kurde, l'autre afghan ? Dans un film iranien, le spectateur occidental ne possède pas toutes les clefs. Les repères manquent aussi pour juger du cache-cache que le cinéaste a engagé avec la censure. En Iran, où l'islam, religion d'Etat, interdit le suicide, comment tourner un tel film impunément ? Que ces interrogations restent en suspens fait pourtant partie du jeu. Le Goût de la cerise est un conte philosophique. En philo, les questions comptent plus que les réponses. Gonflé, le jury du dernier festival de Cannes a récompensé un film point d'interrogation qui tourne le dos au prêt-à-penser. Une oeuvre difficile, aride comme son décor : la banlieue industrielle de Téhéran, un no man's land de terre éventrée et d'éboulements rocailleux. Mais un film qui pousse sans cesse à rester aux aguets, à interpréter le moindre indice. En un mot : qui fait le pari de l'intelligence. Le Goût de la cerise parviendrait même à nous faire croire qu'on n'est pas si bêtes... C'est le miracle d'un récit d'un dépouillement extrême. Des hommes qui parlent dans une voiture qui roule. Une pensée qui chemine. En art, on utiliserait le mot installation : ici, c'est un procédé narratif quasi hypnotique. Ennuyeux, diront certains. C'est vrai, il faut s'accrocher : mais, à l'arrivée, l'esprit est stimulé, les idées mises en lumière. Pas besoin d'être un habitué des films de Kiarostami pour goûter à la richesse de cette fable. Face à l'embrigadement du soldat et au dogme du religieux, le héros du Goût de la cerise cherche à exercer son libre arbitre : comment goûter à la vie si l'on n'est pas libre de se l'ôter ? Et plus encore, il réclame un témoin qui tendrait un miroir à sa liberté, lui dirait : « Tu es libre puisque tu peux mourir. » Dans un pays totalitaire, ce n'est sûrement pas une mince audace. Rarement mise en scène aura été aussi évidente. Tout fait sens et ouvre grand le champ des interprétations : la voiture qui grimpe la colline, insecte minuscule saisi en plan large, c'est peut-être le destin en marche. Et comme un homme qui va mourir ne voit pas la vie de la même façon, Kiarostami nous montre le monde à travers le regard de Badii. Instants de cinéma magnifiques : un vol de corbeaux devient un présage menaçant, un éboulement de pierraille, le symbole du temps qui a filé entre les doigts. Badii est seul au coeur d'un univers stérile. Peut-être même est-il déjà mort, enterré vivant dans cet au-delà désertique. Un vieil homme va le tirer de ce néant. Le seul, paradoxalement, à accepter son marchandage. Un vieux gardien de musée, un conteur qui, entre une blague et une chanson turque, va lui vanter le « goût de la cerise » et lui montrer le sens de la vie. Au fond, de l'épicurisme à trois sous : rappeler des sensations premières, la beauté du ciel, le chuchotement de la pluie, le chant des oiseaux, pour rattraper un homme prêt à tout. Mais c'est là qu'opère la magie du cinéma selon Kiarostami. Il suffit d'une bande-son où tout à coup se font entendre les bruits du monde. Il suffit de quelques plans : un arbre comme l'emblème de la survie, dans cet enfer de pierre, deux amoureux qu'on photographie. Ces images banales prennent une résonance incomparable. Et, du coup, ce regain devient éblouissant. L'hymne à la vie du vieil homme plein de bon sens n'est plus simpliste : il est essentiel, fondamental. Suffira-t-il à convaincre Badii de renoncer à son projet ? On ne le dira pas. D'autant que Le Goût de la cerise s'achève sur une pirouette. Elle peut agacer. On n'en retiendra qu'une vision, utopique. Celle de soldats qui font l'armée buissonnière et s'offrent des fleurs. L'armée iranienne aux champs ? Un rêve que seul le cinéma peut offrir. Une affirmation de la toute-puissance du septième art contre toutes les censures : ça vaut bien une Palme d'or ! - Aurélien Ferenczi
Répondre
T
Retrouvez le site où s'exprime la critique précédente en appuyant sur télérama.
V
Bonjour Etienne,

j’ai beaucoup aimé ce que tu écris à partir de ce film, je ne sais si je prendrai le temps d’écrire quelque chose la-dessus mais saches que j’apprécie ta finesse.

Amicales pensées. Vida
Répondre
E
Merci Vida. Tu fais comme tu sens. De mon côté, j'apprécie ton amitié.
H
J’admire tes capacités imaginatives et interprétatives.
Répondre
E
Merci Hugues pour ton attention bienveillante.
O
Merci à Olivier de faire référence à cet article. Appuyez sur son nom...
Répondre
A
Merci à toi Étienne merci infiniment car ce blog est merveilleux et figure toi que ce matin je me suis levée tôt avant 6H pour rentrer et hier au soir je me suis couché tard car j'ai retrouvé un groupe d'amies et on a passé une belle soirée .Puis ce que je voulais te dire c'est une deuxième fois que j'ai de nouveau parlé de ma chute dans la cave et comme tu m'avais dit que de prendre conscience de quelque chose était suffisant pour se libérer eh bien oui pour la première fois je suis partie tranquille pour prendre le train et tout s'est bien passé avec beaucoup moins d’angoisse Alors c'est super tu m'as permis de faire une belle expérience .Je suis ravie par rapport aux événements de la vie pour la capter il suffit d'être très attentif . Merci à toi .A M MIEGE
Répondre
E
Merci Anne-Marie de partager tes expériences car la vie, c'est aussi le partage.
H
Merci Étienne, pour ce goût de cerise qui s'épanouit dans le partage de ce texte !
Hélène
Répondre
E
Merci Hélène.

  • : le blog mythesfondateurs par : Etienne
  •   le blog mythesfondateurs par : Etienne
  • : Mythes, articles à partir des mythes, réactions sur le site Mythes fondateurs http://mythesfondateurs.over-blog.com/ Le mythe et le conte sont la parole dans sa première gestation. C'est pourquoi, si la parole est malade, comme le dit Vittorio Gasman, il devient urgent de revenir à ses fondements qui sont encore à notre disposition, à travers les mythes et les contes. Lorsque la parole ne fonctionne pas, c'est la violence qui gagne. Les mythes et les contes, par l'apprentissage du processus symbolique qu'ils proposent, sont là pour nous aider à faire sortir la parole de la violence. C'est de la naissance de l'homme lui-même dont il s'agit.
  • Contact

Recherche

Articles Récents

Blog De Mythes Fondateurs

Liens

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -