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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 15:34

Le sacrifice d'Abraham par Chagall

 

Comment Abraham lui-même échappa au terrorisme religieux

Nous sommes tous bouleversés, comme nombre de Musulmans eux-mêmes, par les assassinats commis au nom de Dieu. Cela apparaît en contradiction avec l’idée d’un Dieu miséricordieux tant affectionnée par l’Islam. Il faut pourtant croire que le problème est sérieux puisqu’Abraham, le père des croyants, aussi bien juifs que chrétiens et musulmans, faillit céder lui-même à la tentation du terrorisme religieux.

Un ordre incompréhensible de Dieu, qui doit conduire au meurtre d’un enfant

Le Dieu auquel s’adresse Abraham est un Dieu pédagogue qui apprend à l’homme à penser pour être capable progressivement de gérer sa propre vie. Or depuis le récit proposé de Caïn et d’Abel, il doit être évident, pour tout croyant, que le meurtre est interdit : c’est l’enseignement de Dieu Lui-même. Que se passe-t-il donc maintenant ? Abraham pense que le Seigneur lui demande de sacrifier son fils Isaac (ou Ismaël pour les musulmans). En fait, un tel sacrifice ne peut être qu’un assassinat.

L’obéissance à Dieu est en jeu                                   

Et pourtant l’obéissance à Dieu est en jeu parce l’ordre donné fait partie de la pédagogie divine. Abraham n’y comprend rien : c’est pourquoi il doit avancer pour essayer de comprendre, pour développer son propre entendement et sa propre raison. Il marche, en compagnie de son enfant vers le lieu du sacrifice. La marche peut-être ouvrira-t-elle son esprit.

L’incompréhension de l’enfant

Dans le texte de la Bible, Isaac est aussi dans l’incompréhension totale. Il voit bien le feu et le bois pour le sacrifice, mais il n’aperçoit pas la victime. « Isaac s’adressa à son père Abraham et dit : « Mon père ! ». Il répondit : « Oui mon fils ! » « Eh bien, reprit-il, voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ? Abraham répondit : « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Et ils s’en allèrent tous deux ensemble ».

L’ange qui pousse à voir plus loin

Le père et l’enfant arrivent sur le lieu du sacrifice. L’esprit du père ne s’est toujours pas ouvert. Le voilà condamné à sacrifier son fils. Il élève un autel, dispose le bois et lie son fils sur le bois. Alors son bras s’élève avec le couteau dans la main. Mais au dernier moment, son bras est retenu et un ange le pousse à détacher son regard de l’enfant pour voir plus loin.

La révélation de la toute-puissance du père

En regardant plus loin, Abraham découvre un bélier qui s’est pris les cornes dans un buisson. Aussitôt il reconnaît, à travers l’animal, sa propre toute-puissance et cette toute-puissance entre en contradiction avec Dieu, représenté par le buisson. C’est la toute-puissance du père qu’il faut sacrifier. Sacrifier l’enfant cela voulait dire renoncer à être le père dans un sens exclusif, au point d’écarter Dieu Lui-même, le principal acteur dans le mystère de la Vie. Il fallait sacrifier l’enfant imaginaire pour donner naissance à l’enfant réel, qui n’est pas seulement fils des hommes mais aussi fils de Dieu.

En définitive, l’ordre de Dieu ne consistait pas à sacrifier l’enfant mais à lui faire une place nouvelle

La pédagogie de Dieu a permis de faire cheminer Abraham et d’ouvrir son esprit. Il lui a appris à penser, en lui montrant que penser c’est d’abord interpréter, c’est-à-dire relier et mettre en symphonie le langage des dieux et celui des hommes. Ou si l’on veut encore, établir un jeu entre le monde humain et le monde divin. C’est, dans ce monde de l’entre-deux, qu’une place nouvelle devait être offerte à l’enfant.

La victime libérée de la mort

Lorsqu’Abraham comprend enfin ce qui est en train de se jouer, il délie Isaac (ou Ismaël) et, ce faisant, il le libère du sacrifice et de la mort. Et, en liant le bélier pour le mettre à mort, il fait une opération symbolique qui consiste à sacrifier sa propre toute-puissance pour ouvrir un avenir à son propre enfant.

Abraham devient un homme véritable en évitant le meurtre de l’enfant

Une mutation est en train de s’opérer. Abraham devient un homme véritable lorsqu’il renonce au meurtre de l’enfant pour se mettre au service de la vie. Et, en même temps, tous les hommes sont appelés à faire le saut de l’humanité. C’est ici que s’enracine la foi des Juifs, des chrétiens et des musulmans : ils sont engagés pour faire réussir la mutation décisive de tous les hommes.

Apprendre à lire ensemble les textes sacrés pour échapper au terrorisme religieux

Si nous avons bien compris le cheminement du sacrifice d’Abraham nous avons découvert que la thérapie de ceux qui s’adonnent au terrorisme religieux passe par une bonne interprétation des textes sacrés. Il existe encore dans certains fragments du monde musulman, un interdit de l’interprétation par respect pour la Parole de Dieu. Or Dieu nous parle précisément en nous apprenant à penser, c’est-à-dire d’abord à interpréter. Dans ce cadre, l’interdit de l’interprétation va à l’encontre de la Parole de Dieu elle-même. D’ailleurs le Coran est très souvent une interprétation des passages principaux de la Bible et il est possible qu’il nous offre une méthode originale d’interprétation. Bien plus, à propos du sacrifice d’Abraham, la sourate XXXVII, verset 106, parle d’un travail d’élucidation. Il devient donc urgent, pour sortir du terrorisme religieux, que les croyants juifs, chrétiens et musulmans, et les hommes de bonne volonté, s’unissent pour lire et interpréter ensemble les textes sacrés. Ils pourront alors prendre conscience de la toute-puissance, qui peut conduire au terrorisme.

Etienne Duval

 

Le sacrifice d'Abraham, texte de la Bible

 

 

Après ces événements, il arriva que Dieu éprouva Abraham

Et lui dit : "Abraham ! Abraham !"

Il répondit : "Me voici !"

Dieu dit : "Prends ton fils, ton unique que tu chéris, Isaac,

Et va-t'en au pays de Moriyya,

Et là tu l'offriras en holocauste

Sur une montagne que je t'indiquerai."

 

Abraham se leva tôt, sella son âne et prit avec lui

Deux de ses serviteurs et son fils Isaac.

Il fendit le bois de l'holocauste

Et se mit en route pour l'endroit que Dieu lui avait dit.

Le troisième jour, Abraham, levant les yeux,

Vit l'endroit de loin.

Abraham dit à ses serviteurs :

"Demeurez ici avec l'âne.

Moi et l'enfant nous irons là-bas,

Nous adorerons et reviendrons vers vous."

 

Abraham prit le bois de l'holocauste

Et le chargea sur son fils Isaac.

Lui-même prit en mains le feu et le couteau

Et ils s'en allèrent tous deux ensemble.

Isaac s'adressa à son père Abraham et dit :

"Mon père !" Il répondit : "Oui, mon fils !»

  • "Eh bien, reprit-il, voilà le feu et le bois,

Mais où est l'agneau pour l'holocauste ?"

Abraham répondit : "C'est Dieu qui pourvoira

A l'agneau pour l'holocauste, mon fils."

Et ils s'en allèrent tous deux ensemble.

 

Quand ils furent arrivés à l'endroit

Que Dieu lui avait indiqué,

Abraham y éleva l'autel et disposa le bois,

Puis il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel par-dessus le bois.

Abraham étendit la main

Et saisit le couteau pour immoler son fils.

 

Mais l'Ange de Yahvé l'appela du ciel et dit :

"Abraham ! Abraham !»

Il répondit : "Me voici !"

L'Ange dit : "N'étends pas la main contre l'enfant !

Ne lui fais aucun mal !

Je sais maintenant que tu crains Dieu :

Tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique."

Abraham leva les yeux et vit un bélier,

Qui s'était pris par les cornes dans un buisson,

Et Abraham alla prendre le bélier

Et l'offrit en holocauste à la place de son fils.

A ce lieu Abraham donna le nom de "Yahvé pourvoit",

En sorte qu'on dit aujourd'hui :

"Sur la montagne, Yahvé pourvoit."

 

L'Ange de Yahvé appela une seconde fois Abraham du ciel

Et dit : "Je jure par moi-même, parole de Yahvé :

Parce que tu as fait cela, que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique,

Je te comblerai de bénédictions,

Je rendrai ta postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel

Et que le sable qui est sur le bord de la mer,

Et ta postérité conquerra la porte de ses ennemis.

Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre,

Parce que tu m'as obéi."

 

Abraham revint vers ses serviteurs

Et ils se mirent en route ensemble pour Bersabée.

Abraham résida à Bersabée.

(Bible de Jérusalem, Genèse, 22, 1-19)

 

 

Coran, le sacrifice d'Abraham


83 Parmi ses continuateurs, fut certes Abraham.
84 Lors il approcha son Seigneur d'un cœur intègre
85 lors il dit à son père, à son peuple : " Qu'adorez-vous ?
86 est-ce par imposture que vous voulez des dieux en place de Dieu ?
87 quelle fausse idée vous vous faites du Seigneur des univers ! "
88 Il ne jeta qu'un regard vers les étoiles
89 et dit : " Je suis contaminé "
90 ils se dérobèrent à lui faisant volte-face
91 subrepticement il alla vers leurs dieux et dit : " Quoi ! Vous ne mangez pas ?
92 qu'avez-vous à ne parler même pas ? "
93 subrepticement il leur porta un coup de sa droite
94 on revint donc à lui précipitamment
95 "Adorerez-vous, dit-il, ce que vous sculptez
96 quand Dieu vous a créés vous et vos fabrications ? "
97 eux dirent : "Bâtissons-lui un bâti et jetons-le au cœur du brasier ".
98 Et puis ils voulurent le prendre par ruse, mais Nous leur donnâmes le dessous.
99 Il dit : "J'émigre vers mon Seigneur. Lui me guidera
100 ô mon Seigneur, accorde-moi quelques justes "
101 Nous lui fîmes donc l'annonce d'un garçon longanime
102 quand ce dernier parvint à l'âge actif, il lui dit : " Mon enfant je me suis vu en rêve t'égorger. Examine quel parti prendre ". Le fils dit : "Père, faites ce dont vous avez reçu commandement. Vous me trouverez, si Dieu veut, patient entre tous "
103 Ayant ainsi tous deux manifesté leur soumission, il le jeta à terre sur la tempe
104 alors Nous l'appelâmes : Abraham !
105 tu as avéré la vision. Ainsi les bel-agissants Nous rétribuons
106 ce n'était là qu'épreuve d'élucidation s>.
107 Nous le rachetâmes contre une prestigieuse victime.*
108 Nous l'avons maintenu jusqu'aux ultimes
109 Salut sur Abraham au sein des univers
110 ainsi récompensons-Nous les bel-agissants
111 entre tous Nos adorateurs, il était croyant.
112 Nous lui fîmes l'annonce d'Isaac, en tant que prophète d'entre les justifiés
113 Nous le bénîmes, Isaac et lui, mais, parmi leur progéniture, il y aurait bel-agissant et coupable d'iniquité flagrante envers soi-même.
(Le Coran, Sourate XXXVII, trad. franç. Jacques Berque)

 

 

 

 

 

 

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Published by Duval Etienne
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commentaires

Josiane Bochet 02/10/2016 15:56

Excuse-moi pour ce retard ! Je mets de l'ordre dans mes "affaires " et je lis ton article au moment où nous commençons à oublier ( ? Non vivre avec) un peu ces réalités effrayantes.
Bien entendu j'ai toujours eu du mal avec ce "sacrifice " demandé à Abraham et ton texte m'éclaire : merci. Le tableau de Chagall seul, serait terrible.
Donner une interprétation de ces textes sacrés qui nous aideraient à vivre aujourd'hui s’impose, pour les croyants et les non croyants.

J'espère que tu vas bien.

Etienne Duval 02/10/2016 16:00

Merci Josiane pour ta réaction. C'est vital de bien interpréter les textes fondateurs. Aujourd'hui encore de mauvaises interprétations nous conduisent au désastre, parce qu'elles tendent à délier l'homme de ses responsabilités.

Marie-Madeleine Culem 27/09/2016 08:44

Je relis ce texte à la suite de nos échanges de jeudi à propos de l’islam et ton commentaire me parait très éclairant en ce qu’il situe le sursaut de l’humanité dans le refus du meurtre de l’enfant et dans le sacrifice de sa propre toute puissance de père. Que dire des femmes « islamiques » qui prennent, cela est nouveau, cette position de toute puissance - sans en avoir rien revendiqué par la parole auparavant. Il y a de quoi désespérer. A l’inverse du sursaut de l’humanité, un saut dans la déshumanisation qui me terrifie. Merci pour ton travail Etienne : ton commentaire m’apaise parce qu’il permet de penser ce qui me paraissait impensable jusque là. Mais demeurent tant de questions - naïves sans doute - pourquoi un tel retour en arrière, où est l’ange (et qu’attend il donc ) qui arrêtera leur main, qu’avons-nous fait ou pas pour connaître une telle déchéance d’humanité ? etc … à réfléchir ?

Je t’envoie l’invitation à la conférence sur musique et douleur. Si tu le juges bon tu peux faire passer le message au groupe. Moi-même je ne pourrais pas y aller je le regrette.
Ci-joint aussi une invitation de Marie,( interviewée dans notre bureau au 16° étage qui sert aussi de chambre d’amis !)
Tu peux la transmettre si tu connais des personnes intéressées.

Marie Madeleine CULEM
06 75 47 77 21

Etienne Duval 27/09/2016 08:58

Je sais bien qu’il y a un problème avec les extrémistes de l’Islam. Mais je crois que nous avons une approche trop globale. Bien qu’ayant une approche sociologique, j’ai fait de très nombreux entretiens plus ou moins non directifs et j’ai toujours été émerveillé par les paroles que j’ai entendues, paroles qui me rendait plus intelligent. L’approche de groupe est trompeuse, car elle fait l’économie du sujet. Je suis sûr que si nous interrogions ainsi de jeunes djihadistes, nous serions très surpris par leur recherche de sens, le miroir qu’ils nous renvoient à nous-mêmes : tout n’est pas en noir et blanc. Il n’en reste pas moins que je perçois dans les comportements meurtriers et suicidaires une vraie présence du mal. En quoi et pourquoi ? Tout reste à voir de près.

Charles Lallemand 21/08/2016 22:23

Tes remarques, Etienne, sur lesquelles je te rejoins tout-à-fait, me donnent l'occasion d'apporter quelques précisions à mon propre commentaire.
Tout d'abord, ce n'est pas la réalité que je distingue du symbolique ; la réalité c'est pour chacun la perception que nous en avons, la vie telle qu'elle s'organise au quotidien, prise dans nos paroles, notre langage, ce que nous projetons, regrettons, faite de tous ces mots que nous mettons dessus qui sont des signifiants ; alors que le Réel, dit Lacan, c'est "ce qui de la réalité échappe au Symbolique", quelque chose comme l'unheimlich de Freud, l'inquiétante étrangeté, mais quand même là où c'est le plus familier heimlich ; on a presque la définition de Lacan quand il parle de "trou-matisme", de cette rencontre avec le Réel qui va faire trou, c.à.d. étranger au lieu le plus familier et qui de la réalité échappe au Symbolique, lequel est par définition ce langage, ses signifiants et ses mots. Donc ce Réel, un Impossible sur lequel nous n'avons aucun pouvoir, si ce n'est de l'habiller de notre perception de la réalité, voire de nos fantasmes comme ce symptôme de l'état dépressif où le sujet prend pour de l'impuissance ce qui est de l'ordre d'un impossible.
Quant à l'aliénation, il ne s'agit bien entendu pas de "la disparition dans l'autre" dont parle David Le Breton, mais de ce qu'à propos de l'autisme notamment, une psychanalyste, Marie-Christine Laznick, a observé avec l'association Pré-Aut comme constituant avec la séparation la structuration du sujet normal ; elle s’appuie sur les deux temps l’aliénation et la séparation 1) Il est absolument nécessaire pour le petit d’homme d’être dans un lien à sa mère ; ce lien c’est un lien d'aliénation: dépendant physiologiquement, subjectivement (en tant que sujet désirant), il est lié à cette mère, à l’Autre primordial. "Aliénation ", terme très fort : "le désir du sujet c’est le désir de l’Autre", il lui est lié. 2) Et deuxième temps, non moins nécessaire pour que le petit advienne à sa position d’adulte, d’humain, c’est un temps de séparation. L’hypothèse de travail de Marie-Christine Laznick c’est que dans l’autisme infantile c’est le temps 1) de l’aliénation qui est en manque : le bébé ne rentre pas dans cette dynamique d’aliénation au lieu de l’Autre primordial. (le bébé et non pas la mère !) ; alors que dans la psychose infantile et notamment dans la schizophrénie, c’est le temps 2) de la séparation qui est en manque : l’enfant va être aliéné à l’Autre primordial mais il ne va pas s’en séparer en sorte que la séparation qui viendrait contrebalancer l'effet de l'aliénation imaginaire, symbolique, réelle, dans laquelle se construit l'appareil psychique du sujet ne va pas opérer. Ces deux temps, celui d'abord de l'aliénation et celui de la séparation - dans le sens où l'entend la psychanalyse - sont donc l'un et l'autre essentiels dans la constitution infantile ; et c'est dire aussi - pour répondre à ta remarque - combien la mère est non moins centrale que le père dans cette construction du sujet ; et sans pour autant faire porter sur la mère la responsabilité de l'autisme ou de la psychose de son enfant comme on a injustement accusé la psychanalyse de le faire.
Quant à donner la priorité au père, il ne s'agit pas du père réel mais de la fonction paternelle, sa fonction symbolique ; ce n'est donc pas en terme de "priorité" mais de répartition des fonctions que j'en parle. Car en ce qui concerne le père réel, il est intéressant d'observer que Freud lui-même, à la mort de son père Jacob, l'ayant soupçonné d'avoir été un séducteur pervers, confie à Wilhelm Fliess en 1897 cette culpabilité paternelle et du coup, comme l'observe Eva Thomas dans Le sang des mots (éd.Mentha p.196) à la suite de Ferenczi "il a reporté la culpabilité de la faute du père sur l'enfant. Ce n'est pas Œdipe livré aux bêtes sauvages, en danger de mort, aveuglé par le destin, c'est Œdipe qui tue son père et couche avec sa mère, voilà ce qu'il a retenu du mythe. Il a eu le réflexe de tous les enfants maltraités, se mettre à la place du coupable, porter la faute de ce qu'on a subi pour sauver l'image idéalisée du parent."
Enfin, en ce qui concerne le terrorisme, je suis bien d'accord avec toi pour dire qu'il détruit le sujet. Comme l'observe Hélène L'Heuillet dans Aux sources du terrorisme (Fayard 2009) "une composante décisive de la terreur c'est l'abolition de la frontière, d'abord géographique, dans le sens où il n'y a plus de limites : le mur, le rempart n'existe plus, physiquement. Mais c'est aussi pour le sujet l'abolition de la frontière du dedans et du dehors, le sujet est comme projeté hors de lui-même." Or le dedans et le dehors, c'est la différence entre l'autre et moi ; et Freud pour la constitution du moi chez le petit enfant nous parle du jugement d’attribution et du jugement d'existence, mais, contrairement à ce qu'on pourrait croire, c'est le jugement d'attribution qui est premier : "ça, c'est à moi" ; le jugement d'existence ne vient qu'après : "ça, c'est moi, j'existe". Et le dedans, cet intérieur, constitue une zone de protection ; la terreur fait vaciller cette protection, souligne sa défaillance.
Voilà pour ces quelques précisions.
Charles

Etienne Duval 22/08/2016 09:33

Merci Charles, je suis d’accord avec toutes tes précisions, qui m’éveillent à nouveau, notamment le jeu entre le lien et la séparation. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est ce que tu dis sur la frontière : aux sources du terrorisme, il y a l’abolition de la frontière du dehors et du dedans. Sur ce point, je suis foncièrement d’accord avec toi. Le terroriste est celui qui détruit les frontières extérieures et intérieures, faites pour séparer, pour créer des espaces de dialogue. De ce fait il entre dans la confusion et détruit sa propre identité et surtout l’identité de l’autre pour le mettre à sa merci.

Charles Lallemand 21/08/2016 09:37

Ce texte de Charles Lallemand est un texte écrit avec des italiques, des soulignements, que ne reproduit pas le blog. Ceux qui veulent ce texte peuvent me le demander : etienne.duval@cegetel.net

Puisque que tu m'invites, Etienne, à poursuivre la réflexion, d'abord plutôt que de me situer comme tu le fais sur "l'exigence sacrificielle originelle pour faire sa place à l'autre et à l'Autre" qui certes a le mérite de rappeler la dimension altruiste que devrait toujours avoir la notion de sacrifice mais sur un terrain que je trouve pour ma part quelque peu volontariste et moralisant, c'est davantage sur la notion de sanctification - hagiazô - que mon attention a été attirée avec ce regard que porte Jean dans le quatrième évangile sur la relation du Père et du Fils ; sainteté au sens de "séparation" (qadosh en hébreu) sans laquelle l'enfant puis l'adulte ne peut entrer dans une identification symbolique et qui en reste au réel et à l'imaginaire : Jn 17/19 " Pour eux, je me sanctifie moi-même, afin qu'ils soient eux aussi sanctifiés en vérité" ; étant entendu qu'il n'y a pas de séparation sans aliénation, l'une ne va pas sans l'autre, pas plus que "mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" de Mt.27/46 ne va sans "en tes mains, Père, je remets mon esprit" de Lc.23/46 !
Or cette "identification symbolique", ce que je retiens non seulement de l'évangile de Jean mais de la psychanalyse, c'est que c'est avec le père symbolique, la métaphore paternelle et le patriarcat que ça se passe et non pas avec la mère ni le matriarcat. Le patriarcat, qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas que la vénération des ancêtres, c'est d'abord le respect des lois du langage c.à.d. un lien social dont les limites sont ce qui fait loi, ce qui pose un interdit ; et c'est cela que permet l'identification symbolique - bien au delà du cadre religieux qui tend à noyer toute interrogation dans la cause finale du commencement et de la fin des temps : Dieu -; alors que la mère et avec elle le matriarcat - je dis bien la mère et non pas la femme - ne peut porter cette identification symbolique - sauf à se prendre pour le père castrateur - parce que l'identification symbolique implique le meurtre de la chose. Ex. Le petit pour apprendre à lire "s", il faudra qu’il oublie, qu’il tue l’image de la lettre ; tant que s c’est un serpent, ça n’est pas "s"; Il faut donc qu’au départ vous ayez oublié, effacé la chose, sinon il n’y aura aucun jeu symbolique. C’est pourquoi, aussi longtemps qu’on fournit des images à nos chers petits, on les exclut du Symbolique et donc de la lecture, donc de l’écriture ; avec cette orthographe bizarre que maintenant nous rencontrons !
Sur cette question de l'écriture et du rapport entre le Symbolique et le Réel, il y a une analyse intéressante de Lacan dans son Séminaire sur La lettre volée où il observe que l'écriture n'est jamais que le support de ce qui est d'abord porté par la voix, le signifiant, et qui se module dans la parole, avec les nuances que la voix peut lui apporter ; en ce sens "la lettre" est à la fois le support matériel de ce signifiant et ce qui s'en distingue comme le Réel se distingue du Symbolique ; la lettre de la reine qui a été volée et dont on ignore le contenu, elle échappe aux investigations de la police parce que, par elle-même, c'est un Réel où rien n'est caché et qui l'emporte collé à sa semelle, un Réel "au pied de la lettre", c'est le cas de le dire ! Au lieu que ce qui est caché, c'est de l'ordre du Symbolique comme le serait par exemple le livre "perdu" bien que présent dans la bibliothèque, parce qu'il n'est pas à sa place alphabétique, c.à.d. symbolique. La lettre donc, bien que support du signifiant, n'est pas du côté du Symbolique mais du côté du Réel, cet Impossible qui ne cesse pas de ne pas s'écrire ; un impossible auquel on peut toutefois déroger...justement par l'écriture et le symptôme que Lacan définira comme "ce qui ne cesse pas de s'écrire", ce symptôme - "ce qui ne va pas" - dont la médecine, en le localisant au niveau du corps pour l'éradiquer, cherche à nous guérir, alors qu'il ne se manifeste pas seulement dans le corps mais qu'il a à voir avec notre position subjective et notre parole.
Quant à cette dialectique sur laquelle se constitue notre propre identification et qui - nous dis-tu Etienne - "fait jouer en même temps le père et la mère", elle a cette particularité de se fonder sur une disparité au point qu'entre eux deux il n'y a ni symétrie (le père, la mère n'est pas le symétrique de l'autre), ni complémentarité car si c'était le cas ce serait : 1+1 = 2, ce qui se produit quand il n'y a pas de père et qu'une "mère célibataire" élève seule son enfant ; or la naissance d'un enfant, cela donne 1+1 = 3, c.à.d. non pas une addition mais un espace symbolique que paradoxalement génère l'enfant dans la relation entre le père et la mère.
Or "le matriarcat, nous dit Charles Melman dans L'homme sans gravité (folio p.96 sq), règle la question de la cause, et d'abord en ce qui concerne la fécondation, en disant que ce processus relève d'un mécanisme évident : la mère est la cause de l'enfant. S'établit dés lors un régime où la mère, en tant que présente dans le champ de la réalité - c.à.d. en tant que ne se fondant d'aucun mystère mais de son propre pouvoir, de sa propre autorité - se retrouve investie de cette puissance qui est pour tous les êtres humains la puissance suprême, en devenant la référence phallique. La mère devient l'incarnation du phallus, ce qui ne veut pas dire que le père, l'un des deux géniteurs, n'ait servi à rien, mais sa fonction apparaît accessoire, nullement nécessaire. Mère et enfant suffisent à assurer la continuité d'une chaîne des générations qui a ainsi l'avantage d'être sans mystère. Nous sommes là dans le registre de la métonymie, c'est la contiguïté qui organise l'ensemble de notre monde. L'invocation du père comme métaphore, caractéristique du patriarcat, vient effectivement introduire une rupture dans cette simplicité apparemment heureuse, où tout est naturel".
Ainsi chez le terroriste - dis-tu très justement - " le fond matriarcal archaïque resurgit, au point de renoncer à l’interprétation que permet la parole " ; c.à.d. dans une lecture au pied de la lettre qui se situe du côté du Réel du corps, "objective" - ce qui est la prétention de tous les fondamentalistes - mais non du côté du Symbolique, et donc privée de la chaîne signifiante qui fait appel au sujet, à sa position subjective et à cet événement que constitue, qu'inspire la lecture d'un texte sacré et que la tradition monastique appelait "la lectio divina".
Quant à l'acte terroriste, son but est essentiellement de créer l'effroi et non comme l'acte de guerre proprement dit de conquérir ou défendre un territoire, ce qui n'est déjà plus le fait de la guerre moderne qui est une guerre populaire " la Patrie est en danger", d'où le rôle qu'il peut y jouer. Il est du reste plus juste de parler d'action terroriste que d'acte, car à partir du moment où il y a un acte, il y a un but, c.à.d. que cet acte est adressé, alors que là il n'y a pas d'adresse et les terroristes, ce n'est jamais une masse ; sous la Terreur, le Comité de salut public, ils étaient une dizaine et ce qui a fait chuter Robespierre c'est toute la Convention qu'il a menacée sans désigner de noms; à partir de ce moment-là tout le monde était menacé ; ce qui s'est passé aussi le 13 novembre : c'était pas Charlie, c'était pas les juifs, c'était tout le monde.
Ce qui s'offre aussi à l'action terroriste, c'est comme l'observe David Le Breton, "la disparition dans l'autre". Il ne s'agit même pas d'une psychose où là le père est non seulement absent mais forclos, comme n'ayant jamais existé et où il n'y a même pas de symptôme puisqu'il n'y a pas eu de castration, ni de rapport à un impossible ; cet impossible, le psychotique s'en forge un, le transsexuel par exemple qui s'estime victime d'une erreur de la nature : " c'est votre bout de corps qui vous gêne, eh bien on va vous l'enlever ! " Ou dans une disposition paranoïaque délirante : "vous avez peur de votre voisin, prenez donc un fusil ! "
Car, sans aller jusqu'à la psychose, cette "disparition dans l'autre" c'est ce à quoi nous amène l'absence d'identité symbolique de plus en plus difficile à percevoir autrement que par une morale imposée tant notre société actuelle nous amène comme l'écrit Le Breton dans Disparaître de soi : "L’individualisation du sens en libérant les traditions des valeurs communes, dégage de toute autorité. Chacun devient son propre maître et n’a de comptes à rendre qu’à lui-même. Le morcellement du lien social isole chaque individu et le renvoie à sa liberté, à la jouissance de son autonomie ou, à l’inverse, à son sentiment d’insuffisance, à son échec personnel ".D'où "la disparition dans l’autre" : il s’agit, en adhérant à une secte ou à intégrisme religieux, de se couper du monde, des proches -"entrer en clandestinité", une manière de se couper d’une humanité impure ou impie ou inconsciente d’elle-même avec au départ un conflit avec la famille, une volonté de s’en éloigner, de trouver ailleurs un lieu d’apaisement ou un idéal transcendant" Ainsi ces jeunes qui souvent sont dans une errance hors la loi, une délinquance violente comme celle du 13 novembre : Une mère disait de son fils, mort en terroriste ce soir là, qu’il se droguait, vivait dans la délinquance jusqu’au jour où - elle en était toute contente - il s’était rangé ! oui, mais rangé sous cette bannière terroriste car, quelque temps après, tout à coup, il rompt avec sa famille et disparaît. Là on franchit un pas, car les limites qui ne sont pas posées au niveau symbolique, il va les éprouver dans le réel, et si avant il avait tutoyé la mort jusqu’à se faire sauter, là c’est un univers coercitif, un réel qui l’oblige à se confronter à cette mort bravée qui génère une toute-puissance, donc assoit une identité difficile, parce que justement la question se trouve au niveau pour nous d’une identification symbolique qui non seulement est vacillante mais dénoncée. Or, à partir du moment où cette identification symbolique ne tient plus, il ne reste plus alors que des identifications imaginaires ou réelles, celles notamment du matriarcat, pour donner un sens à l’existence.
Voilà Etienne pour ce soir.
Je ne sais si les caractères en italique vont passer et si je n'aurais pas du comme précédemment aller sur mon traitement de texte et te le passer en "pièce jointe".
Bien amicalement
Charles

Etienne Duval 21/08/2016 10:08

Merci Charles de ton effort pédagogique pour nous montrer la nécessité de passer de la réalité au symbolique, de la lettre au sens. Sous cet aspect, je suis pleinement d’accord avec toi. Il y a, pourtant, un petit point, où je ne te suis pas : la séparation n’implique pas l’aliénation, elle est, au contraire, la condition de sa disparition. Par ailleurs, à la limite, tu en viens à donner la priorité au père et au patriarcat, ce qui est parfaitement contestable. Il ne faut pas oublier en effet que l’homme est un sujet et que la construction du sujet s’effectue dans le jeu entre les différentes composantes de l’homme et de l’humanité : la mère, le père, l’écriture et la parole, la mort et la vie… Il me semble que c’est, dans cette direction, qu’il faut chercher pour comprendre le terrorisme car il contribue à détruire le sujet, au point de faire de la mort une valeur centrale. La mort doit être intégrée mais elle n’a de sens que par rapport à la vie. Même l’Autre absolu ne peut avoir de sens pour l’homme que s’il lui fait une place en tant qu’autre. En voulant nous imposer l’Autre, le terroriste nous empêche de vivre.

Etienne Duval à Jean-Marc Le Duc 19/08/2016 22:37

Je suis entièrement d’accord avec ce que di Aziz Benyahia, notamment lorsqu’il écrit à la fin de son texte : « On attend des responsables politiques et religieux qu’ils laissent leurs concitoyens exercer leur réflexion critique et qu’ils mettent à leur disposition les moyens pédagogiques nécessaires pour lire, comprendre et interpréter le Coran et non qu’ils l’interprètent à leur place ».

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