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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 15:34

Le sacrifice d'Abraham par Chagall

 

Comment Abraham lui-même échappa au terrorisme religieux

Nous sommes tous bouleversés, comme nombre de Musulmans eux-mêmes, par les assassinats commis au nom de Dieu. Cela apparaît en contradiction avec l’idée d’un Dieu miséricordieux tant affectionnée par l’Islam. Il faut pourtant croire que le problème est sérieux puisqu’Abraham, le père des croyants, aussi bien juifs que chrétiens et musulmans, faillit céder lui-même à la tentation du terrorisme religieux.

Un ordre incompréhensible de Dieu, qui doit conduire au meurtre d’un enfant

Le Dieu auquel s’adresse Abraham est un Dieu pédagogue qui apprend à l’homme à penser pour être capable progressivement de gérer sa propre vie. Or depuis le récit proposé de Caïn et d’Abel, il doit être évident, pour tout croyant, que le meurtre est interdit : c’est l’enseignement de Dieu Lui-même. Que se passe-t-il donc maintenant ? Abraham pense que le Seigneur lui demande de sacrifier son fils Isaac (ou Ismaël pour les musulmans). En fait, un tel sacrifice ne peut être qu’un assassinat.

L’obéissance à Dieu est en jeu                                   

Et pourtant l’obéissance à Dieu est en jeu parce l’ordre donné fait partie de la pédagogie divine. Abraham n’y comprend rien : c’est pourquoi il doit avancer pour essayer de comprendre, pour développer son propre entendement et sa propre raison. Il marche, en compagnie de son enfant vers le lieu du sacrifice. La marche peut-être ouvrira-t-elle son esprit.

L’incompréhension de l’enfant

Dans le texte de la Bible, Isaac est aussi dans l’incompréhension totale. Il voit bien le feu et le bois pour le sacrifice, mais il n’aperçoit pas la victime. « Isaac s’adressa à son père Abraham et dit : « Mon père ! ». Il répondit : « Oui mon fils ! » « Eh bien, reprit-il, voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ? Abraham répondit : « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Et ils s’en allèrent tous deux ensemble ».

L’ange qui pousse à voir plus loin

Le père et l’enfant arrivent sur le lieu du sacrifice. L’esprit du père ne s’est toujours pas ouvert. Le voilà condamné à sacrifier son fils. Il élève un autel, dispose le bois et lie son fils sur le bois. Alors son bras s’élève avec le couteau dans la main. Mais au dernier moment, son bras est retenu et un ange le pousse à détacher son regard de l’enfant pour voir plus loin.

La révélation de la toute-puissance du père

En regardant plus loin, Abraham découvre un bélier qui s’est pris les cornes dans un buisson. Aussitôt il reconnaît, à travers l’animal, sa propre toute-puissance et cette toute-puissance entre en contradiction avec Dieu, représenté par le buisson. C’est la toute-puissance du père qu’il faut sacrifier. Sacrifier l’enfant cela voulait dire renoncer à être le père dans un sens exclusif, au point d’écarter Dieu Lui-même, le principal acteur dans le mystère de la Vie. Il fallait sacrifier l’enfant imaginaire pour donner naissance à l’enfant réel, qui n’est pas seulement fils des hommes mais aussi fils de Dieu.

En définitive, l’ordre de Dieu ne consistait pas à sacrifier l’enfant mais à lui faire une place nouvelle

La pédagogie de Dieu a permis de faire cheminer Abraham et d’ouvrir son esprit. Il lui a appris à penser, en lui montrant que penser c’est d’abord interpréter, c’est-à-dire relier et mettre en symphonie le langage des dieux et celui des hommes. Ou si l’on veut encore, établir un jeu entre le monde humain et le monde divin. C’est, dans ce monde de l’entre-deux, qu’une place nouvelle devait être offerte à l’enfant.

La victime libérée de la mort

Lorsqu’Abraham comprend enfin ce qui est en train de se jouer, il délie Isaac (ou Ismaël) et, ce faisant, il le libère du sacrifice et de la mort. Et, en liant le bélier pour le mettre à mort, il fait une opération symbolique qui consiste à sacrifier sa propre toute-puissance pour ouvrir un avenir à son propre enfant.

Abraham devient un homme véritable en évitant le meurtre de l’enfant

Une mutation est en train de s’opérer. Abraham devient un homme véritable lorsqu’il renonce au meurtre de l’enfant pour se mettre au service de la vie. Et, en même temps, tous les hommes sont appelés à faire le saut de l’humanité. C’est ici que s’enracine la foi des Juifs, des chrétiens et des musulmans : ils sont engagés pour faire réussir la mutation décisive de tous les hommes.

Apprendre à lire ensemble les textes sacrés pour échapper au terrorisme religieux

Si nous avons bien compris le cheminement du sacrifice d’Abraham nous avons découvert que la thérapie de ceux qui s’adonnent au terrorisme religieux passe par une bonne interprétation des textes sacrés. Il existe encore dans certains fragments du monde musulman, un interdit de l’interprétation par respect pour la Parole de Dieu. Or Dieu nous parle précisément en nous apprenant à penser, c’est-à-dire d’abord à interpréter. Dans ce cadre, l’interdit de l’interprétation va à l’encontre de la Parole de Dieu elle-même. D’ailleurs le Coran est très souvent une interprétation des passages principaux de la Bible et il est possible qu’il nous offre une méthode originale d’interprétation. Bien plus, à propos du sacrifice d’Abraham, la sourate XXXVII, verset 106, parle d’un travail d’élucidation. Il devient donc urgent, pour sortir du terrorisme religieux, que les croyants juifs, chrétiens et musulmans, et les hommes de bonne volonté, s’unissent pour lire et interpréter ensemble les textes sacrés. Ils pourront alors prendre conscience de la toute-puissance, qui peut conduire au terrorisme.

Etienne Duval

 

Le sacrifice d'Abraham, texte de la Bible

 

 

Après ces événements, il arriva que Dieu éprouva Abraham

Et lui dit : "Abraham ! Abraham !"

Il répondit : "Me voici !"

Dieu dit : "Prends ton fils, ton unique que tu chéris, Isaac,

Et va-t'en au pays de Moriyya,

Et là tu l'offriras en holocauste

Sur une montagne que je t'indiquerai."

 

Abraham se leva tôt, sella son âne et prit avec lui

Deux de ses serviteurs et son fils Isaac.

Il fendit le bois de l'holocauste

Et se mit en route pour l'endroit que Dieu lui avait dit.

Le troisième jour, Abraham, levant les yeux,

Vit l'endroit de loin.

Abraham dit à ses serviteurs :

"Demeurez ici avec l'âne.

Moi et l'enfant nous irons là-bas,

Nous adorerons et reviendrons vers vous."

 

Abraham prit le bois de l'holocauste

Et le chargea sur son fils Isaac.

Lui-même prit en mains le feu et le couteau

Et ils s'en allèrent tous deux ensemble.

Isaac s'adressa à son père Abraham et dit :

"Mon père !" Il répondit : "Oui, mon fils !»

  • "Eh bien, reprit-il, voilà le feu et le bois,

Mais où est l'agneau pour l'holocauste ?"

Abraham répondit : "C'est Dieu qui pourvoira

A l'agneau pour l'holocauste, mon fils."

Et ils s'en allèrent tous deux ensemble.

 

Quand ils furent arrivés à l'endroit

Que Dieu lui avait indiqué,

Abraham y éleva l'autel et disposa le bois,

Puis il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel par-dessus le bois.

Abraham étendit la main

Et saisit le couteau pour immoler son fils.

 

Mais l'Ange de Yahvé l'appela du ciel et dit :

"Abraham ! Abraham !»

Il répondit : "Me voici !"

L'Ange dit : "N'étends pas la main contre l'enfant !

Ne lui fais aucun mal !

Je sais maintenant que tu crains Dieu :

Tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique."

Abraham leva les yeux et vit un bélier,

Qui s'était pris par les cornes dans un buisson,

Et Abraham alla prendre le bélier

Et l'offrit en holocauste à la place de son fils.

A ce lieu Abraham donna le nom de "Yahvé pourvoit",

En sorte qu'on dit aujourd'hui :

"Sur la montagne, Yahvé pourvoit."

 

L'Ange de Yahvé appela une seconde fois Abraham du ciel

Et dit : "Je jure par moi-même, parole de Yahvé :

Parce que tu as fait cela, que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique,

Je te comblerai de bénédictions,

Je rendrai ta postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel

Et que le sable qui est sur le bord de la mer,

Et ta postérité conquerra la porte de ses ennemis.

Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre,

Parce que tu m'as obéi."

 

Abraham revint vers ses serviteurs

Et ils se mirent en route ensemble pour Bersabée.

Abraham résida à Bersabée.

(Bible de Jérusalem, Genèse, 22, 1-19)

 

 

Coran, le sacrifice d'Abraham


83 Parmi ses continuateurs, fut certes Abraham.
84 Lors il approcha son Seigneur d'un cœur intègre
85 lors il dit à son père, à son peuple : " Qu'adorez-vous ?
86 est-ce par imposture que vous voulez des dieux en place de Dieu ?
87 quelle fausse idée vous vous faites du Seigneur des univers ! "
88 Il ne jeta qu'un regard vers les étoiles
89 et dit : " Je suis contaminé "
90 ils se dérobèrent à lui faisant volte-face
91 subrepticement il alla vers leurs dieux et dit : " Quoi ! Vous ne mangez pas ?
92 qu'avez-vous à ne parler même pas ? "
93 subrepticement il leur porta un coup de sa droite
94 on revint donc à lui précipitamment
95 "Adorerez-vous, dit-il, ce que vous sculptez
96 quand Dieu vous a créés vous et vos fabrications ? "
97 eux dirent : "Bâtissons-lui un bâti et jetons-le au cœur du brasier ".
98 Et puis ils voulurent le prendre par ruse, mais Nous leur donnâmes le dessous.
99 Il dit : "J'émigre vers mon Seigneur. Lui me guidera
100 ô mon Seigneur, accorde-moi quelques justes "
101 Nous lui fîmes donc l'annonce d'un garçon longanime
102 quand ce dernier parvint à l'âge actif, il lui dit : " Mon enfant je me suis vu en rêve t'égorger. Examine quel parti prendre ". Le fils dit : "Père, faites ce dont vous avez reçu commandement. Vous me trouverez, si Dieu veut, patient entre tous "
103 Ayant ainsi tous deux manifesté leur soumission, il le jeta à terre sur la tempe
104 alors Nous l'appelâmes : Abraham !
105 tu as avéré la vision. Ainsi les bel-agissants Nous rétribuons
106 ce n'était là qu'épreuve d'élucidation s>.
107 Nous le rachetâmes contre une prestigieuse victime.*
108 Nous l'avons maintenu jusqu'aux ultimes
109 Salut sur Abraham au sein des univers
110 ainsi récompensons-Nous les bel-agissants
111 entre tous Nos adorateurs, il était croyant.
112 Nous lui fîmes l'annonce d'Isaac, en tant que prophète d'entre les justifiés
113 Nous le bénîmes, Isaac et lui, mais, parmi leur progéniture, il y aurait bel-agissant et coupable d'iniquité flagrante envers soi-même.
(Le Coran, Sourate XXXVII, trad. franç. Jacques Berque)

 

 

 

 

 

 

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commentaires

J
Excuse-moi pour ce retard ! Je mets de l'ordre dans mes "affaires " et je lis ton article au moment où nous commençons à oublier ( ? Non vivre avec) un peu ces réalités effrayantes.
Bien entendu j'ai toujours eu du mal avec ce "sacrifice " demandé à Abraham et ton texte m'éclaire : merci. Le tableau de Chagall seul, serait terrible.
Donner une interprétation de ces textes sacrés qui nous aideraient à vivre aujourd'hui s’impose, pour les croyants et les non croyants.

J'espère que tu vas bien.
Répondre
E
Merci Josiane pour ta réaction. C'est vital de bien interpréter les textes fondateurs. Aujourd'hui encore de mauvaises interprétations nous conduisent au désastre, parce qu'elles tendent à délier l'homme de ses responsabilités.
M
Je relis ce texte à la suite de nos échanges de jeudi à propos de l’islam et ton commentaire me parait très éclairant en ce qu’il situe le sursaut de l’humanité dans le refus du meurtre de l’enfant et dans le sacrifice de sa propre toute puissance de père. Que dire des femmes « islamiques » qui prennent, cela est nouveau, cette position de toute puissance - sans en avoir rien revendiqué par la parole auparavant. Il y a de quoi désespérer. A l’inverse du sursaut de l’humanité, un saut dans la déshumanisation qui me terrifie. Merci pour ton travail Etienne : ton commentaire m’apaise parce qu’il permet de penser ce qui me paraissait impensable jusque là. Mais demeurent tant de questions - naïves sans doute - pourquoi un tel retour en arrière, où est l’ange (et qu’attend il donc ) qui arrêtera leur main, qu’avons-nous fait ou pas pour connaître une telle déchéance d’humanité ? etc … à réfléchir ?

Je t’envoie l’invitation à la conférence sur musique et douleur. Si tu le juges bon tu peux faire passer le message au groupe. Moi-même je ne pourrais pas y aller je le regrette.
Ci-joint aussi une invitation de Marie,( interviewée dans notre bureau au 16° étage qui sert aussi de chambre d’amis !)
Tu peux la transmettre si tu connais des personnes intéressées.

Marie Madeleine CULEM
06 75 47 77 21
Répondre
E
Je sais bien qu’il y a un problème avec les extrémistes de l’Islam. Mais je crois que nous avons une approche trop globale. Bien qu’ayant une approche sociologique, j’ai fait de très nombreux entretiens plus ou moins non directifs et j’ai toujours été émerveillé par les paroles que j’ai entendues, paroles qui me rendait plus intelligent. L’approche de groupe est trompeuse, car elle fait l’économie du sujet. Je suis sûr que si nous interrogions ainsi de jeunes djihadistes, nous serions très surpris par leur recherche de sens, le miroir qu’ils nous renvoient à nous-mêmes : tout n’est pas en noir et blanc. Il n’en reste pas moins que je perçois dans les comportements meurtriers et suicidaires une vraie présence du mal. En quoi et pourquoi ? Tout reste à voir de près.
C
Tes remarques, Etienne, sur lesquelles je te rejoins tout-à-fait, me donnent l'occasion d'apporter quelques précisions à mon propre commentaire.
Tout d'abord, ce n'est pas la réalité que je distingue du symbolique ; la réalité c'est pour chacun la perception que nous en avons, la vie telle qu'elle s'organise au quotidien, prise dans nos paroles, notre langage, ce que nous projetons, regrettons, faite de tous ces mots que nous mettons dessus qui sont des signifiants ; alors que le Réel, dit Lacan, c'est "ce qui de la réalité échappe au Symbolique", quelque chose comme l'unheimlich de Freud, l'inquiétante étrangeté, mais quand même là où c'est le plus familier heimlich ; on a presque la définition de Lacan quand il parle de "trou-matisme", de cette rencontre avec le Réel qui va faire trou, c.à.d. étranger au lieu le plus familier et qui de la réalité échappe au Symbolique, lequel est par définition ce langage, ses signifiants et ses mots. Donc ce Réel, un Impossible sur lequel nous n'avons aucun pouvoir, si ce n'est de l'habiller de notre perception de la réalité, voire de nos fantasmes comme ce symptôme de l'état dépressif où le sujet prend pour de l'impuissance ce qui est de l'ordre d'un impossible.
Quant à l'aliénation, il ne s'agit bien entendu pas de "la disparition dans l'autre" dont parle David Le Breton, mais de ce qu'à propos de l'autisme notamment, une psychanalyste, Marie-Christine Laznick, a observé avec l'association Pré-Aut comme constituant avec la séparation la structuration du sujet normal ; elle s’appuie sur les deux temps l’aliénation et la séparation 1) Il est absolument nécessaire pour le petit d’homme d’être dans un lien à sa mère ; ce lien c’est un lien d'aliénation: dépendant physiologiquement, subjectivement (en tant que sujet désirant), il est lié à cette mère, à l’Autre primordial. "Aliénation ", terme très fort : "le désir du sujet c’est le désir de l’Autre", il lui est lié. 2) Et deuxième temps, non moins nécessaire pour que le petit advienne à sa position d’adulte, d’humain, c’est un temps de séparation. L’hypothèse de travail de Marie-Christine Laznick c’est que dans l’autisme infantile c’est le temps 1) de l’aliénation qui est en manque : le bébé ne rentre pas dans cette dynamique d’aliénation au lieu de l’Autre primordial. (le bébé et non pas la mère !) ; alors que dans la psychose infantile et notamment dans la schizophrénie, c’est le temps 2) de la séparation qui est en manque : l’enfant va être aliéné à l’Autre primordial mais il ne va pas s’en séparer en sorte que la séparation qui viendrait contrebalancer l'effet de l'aliénation imaginaire, symbolique, réelle, dans laquelle se construit l'appareil psychique du sujet ne va pas opérer. Ces deux temps, celui d'abord de l'aliénation et celui de la séparation - dans le sens où l'entend la psychanalyse - sont donc l'un et l'autre essentiels dans la constitution infantile ; et c'est dire aussi - pour répondre à ta remarque - combien la mère est non moins centrale que le père dans cette construction du sujet ; et sans pour autant faire porter sur la mère la responsabilité de l'autisme ou de la psychose de son enfant comme on a injustement accusé la psychanalyse de le faire.
Quant à donner la priorité au père, il ne s'agit pas du père réel mais de la fonction paternelle, sa fonction symbolique ; ce n'est donc pas en terme de "priorité" mais de répartition des fonctions que j'en parle. Car en ce qui concerne le père réel, il est intéressant d'observer que Freud lui-même, à la mort de son père Jacob, l'ayant soupçonné d'avoir été un séducteur pervers, confie à Wilhelm Fliess en 1897 cette culpabilité paternelle et du coup, comme l'observe Eva Thomas dans Le sang des mots (éd.Mentha p.196) à la suite de Ferenczi "il a reporté la culpabilité de la faute du père sur l'enfant. Ce n'est pas Œdipe livré aux bêtes sauvages, en danger de mort, aveuglé par le destin, c'est Œdipe qui tue son père et couche avec sa mère, voilà ce qu'il a retenu du mythe. Il a eu le réflexe de tous les enfants maltraités, se mettre à la place du coupable, porter la faute de ce qu'on a subi pour sauver l'image idéalisée du parent."
Enfin, en ce qui concerne le terrorisme, je suis bien d'accord avec toi pour dire qu'il détruit le sujet. Comme l'observe Hélène L'Heuillet dans Aux sources du terrorisme (Fayard 2009) "une composante décisive de la terreur c'est l'abolition de la frontière, d'abord géographique, dans le sens où il n'y a plus de limites : le mur, le rempart n'existe plus, physiquement. Mais c'est aussi pour le sujet l'abolition de la frontière du dedans et du dehors, le sujet est comme projeté hors de lui-même." Or le dedans et le dehors, c'est la différence entre l'autre et moi ; et Freud pour la constitution du moi chez le petit enfant nous parle du jugement d’attribution et du jugement d'existence, mais, contrairement à ce qu'on pourrait croire, c'est le jugement d'attribution qui est premier : "ça, c'est à moi" ; le jugement d'existence ne vient qu'après : "ça, c'est moi, j'existe". Et le dedans, cet intérieur, constitue une zone de protection ; la terreur fait vaciller cette protection, souligne sa défaillance.
Voilà pour ces quelques précisions.
Charles
Répondre
E
Merci Charles, je suis d’accord avec toutes tes précisions, qui m’éveillent à nouveau, notamment le jeu entre le lien et la séparation. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est ce que tu dis sur la frontière : aux sources du terrorisme, il y a l’abolition de la frontière du dehors et du dedans. Sur ce point, je suis foncièrement d’accord avec toi. Le terroriste est celui qui détruit les frontières extérieures et intérieures, faites pour séparer, pour créer des espaces de dialogue. De ce fait il entre dans la confusion et détruit sa propre identité et surtout l’identité de l’autre pour le mettre à sa merci.
C
Ce texte de Charles Lallemand est un texte écrit avec des italiques, des soulignements, que ne reproduit pas le blog. Ceux qui veulent ce texte peuvent me le demander : etienne.duval@cegetel.net

Puisque que tu m'invites, Etienne, à poursuivre la réflexion, d'abord plutôt que de me situer comme tu le fais sur "l'exigence sacrificielle originelle pour faire sa place à l'autre et à l'Autre" qui certes a le mérite de rappeler la dimension altruiste que devrait toujours avoir la notion de sacrifice mais sur un terrain que je trouve pour ma part quelque peu volontariste et moralisant, c'est davantage sur la notion de sanctification - hagiazô - que mon attention a été attirée avec ce regard que porte Jean dans le quatrième évangile sur la relation du Père et du Fils ; sainteté au sens de "séparation" (qadosh en hébreu) sans laquelle l'enfant puis l'adulte ne peut entrer dans une identification symbolique et qui en reste au réel et à l'imaginaire : Jn 17/19 " Pour eux, je me sanctifie moi-même, afin qu'ils soient eux aussi sanctifiés en vérité" ; étant entendu qu'il n'y a pas de séparation sans aliénation, l'une ne va pas sans l'autre, pas plus que "mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?" de Mt.27/46 ne va sans "en tes mains, Père, je remets mon esprit" de Lc.23/46 !
Or cette "identification symbolique", ce que je retiens non seulement de l'évangile de Jean mais de la psychanalyse, c'est que c'est avec le père symbolique, la métaphore paternelle et le patriarcat que ça se passe et non pas avec la mère ni le matriarcat. Le patriarcat, qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas que la vénération des ancêtres, c'est d'abord le respect des lois du langage c.à.d. un lien social dont les limites sont ce qui fait loi, ce qui pose un interdit ; et c'est cela que permet l'identification symbolique - bien au delà du cadre religieux qui tend à noyer toute interrogation dans la cause finale du commencement et de la fin des temps : Dieu -; alors que la mère et avec elle le matriarcat - je dis bien la mère et non pas la femme - ne peut porter cette identification symbolique - sauf à se prendre pour le père castrateur - parce que l'identification symbolique implique le meurtre de la chose. Ex. Le petit pour apprendre à lire "s", il faudra qu’il oublie, qu’il tue l’image de la lettre ; tant que s c’est un serpent, ça n’est pas "s"; Il faut donc qu’au départ vous ayez oublié, effacé la chose, sinon il n’y aura aucun jeu symbolique. C’est pourquoi, aussi longtemps qu’on fournit des images à nos chers petits, on les exclut du Symbolique et donc de la lecture, donc de l’écriture ; avec cette orthographe bizarre que maintenant nous rencontrons !
Sur cette question de l'écriture et du rapport entre le Symbolique et le Réel, il y a une analyse intéressante de Lacan dans son Séminaire sur La lettre volée où il observe que l'écriture n'est jamais que le support de ce qui est d'abord porté par la voix, le signifiant, et qui se module dans la parole, avec les nuances que la voix peut lui apporter ; en ce sens "la lettre" est à la fois le support matériel de ce signifiant et ce qui s'en distingue comme le Réel se distingue du Symbolique ; la lettre de la reine qui a été volée et dont on ignore le contenu, elle échappe aux investigations de la police parce que, par elle-même, c'est un Réel où rien n'est caché et qui l'emporte collé à sa semelle, un Réel "au pied de la lettre", c'est le cas de le dire ! Au lieu que ce qui est caché, c'est de l'ordre du Symbolique comme le serait par exemple le livre "perdu" bien que présent dans la bibliothèque, parce qu'il n'est pas à sa place alphabétique, c.à.d. symbolique. La lettre donc, bien que support du signifiant, n'est pas du côté du Symbolique mais du côté du Réel, cet Impossible qui ne cesse pas de ne pas s'écrire ; un impossible auquel on peut toutefois déroger...justement par l'écriture et le symptôme que Lacan définira comme "ce qui ne cesse pas de s'écrire", ce symptôme - "ce qui ne va pas" - dont la médecine, en le localisant au niveau du corps pour l'éradiquer, cherche à nous guérir, alors qu'il ne se manifeste pas seulement dans le corps mais qu'il a à voir avec notre position subjective et notre parole.
Quant à cette dialectique sur laquelle se constitue notre propre identification et qui - nous dis-tu Etienne - "fait jouer en même temps le père et la mère", elle a cette particularité de se fonder sur une disparité au point qu'entre eux deux il n'y a ni symétrie (le père, la mère n'est pas le symétrique de l'autre), ni complémentarité car si c'était le cas ce serait : 1+1 = 2, ce qui se produit quand il n'y a pas de père et qu'une "mère célibataire" élève seule son enfant ; or la naissance d'un enfant, cela donne 1+1 = 3, c.à.d. non pas une addition mais un espace symbolique que paradoxalement génère l'enfant dans la relation entre le père et la mère.
Or "le matriarcat, nous dit Charles Melman dans L'homme sans gravité (folio p.96 sq), règle la question de la cause, et d'abord en ce qui concerne la fécondation, en disant que ce processus relève d'un mécanisme évident : la mère est la cause de l'enfant. S'établit dés lors un régime où la mère, en tant que présente dans le champ de la réalité - c.à.d. en tant que ne se fondant d'aucun mystère mais de son propre pouvoir, de sa propre autorité - se retrouve investie de cette puissance qui est pour tous les êtres humains la puissance suprême, en devenant la référence phallique. La mère devient l'incarnation du phallus, ce qui ne veut pas dire que le père, l'un des deux géniteurs, n'ait servi à rien, mais sa fonction apparaît accessoire, nullement nécessaire. Mère et enfant suffisent à assurer la continuité d'une chaîne des générations qui a ainsi l'avantage d'être sans mystère. Nous sommes là dans le registre de la métonymie, c'est la contiguïté qui organise l'ensemble de notre monde. L'invocation du père comme métaphore, caractéristique du patriarcat, vient effectivement introduire une rupture dans cette simplicité apparemment heureuse, où tout est naturel".
Ainsi chez le terroriste - dis-tu très justement - " le fond matriarcal archaïque resurgit, au point de renoncer à l’interprétation que permet la parole " ; c.à.d. dans une lecture au pied de la lettre qui se situe du côté du Réel du corps, "objective" - ce qui est la prétention de tous les fondamentalistes - mais non du côté du Symbolique, et donc privée de la chaîne signifiante qui fait appel au sujet, à sa position subjective et à cet événement que constitue, qu'inspire la lecture d'un texte sacré et que la tradition monastique appelait "la lectio divina".
Quant à l'acte terroriste, son but est essentiellement de créer l'effroi et non comme l'acte de guerre proprement dit de conquérir ou défendre un territoire, ce qui n'est déjà plus le fait de la guerre moderne qui est une guerre populaire " la Patrie est en danger", d'où le rôle qu'il peut y jouer. Il est du reste plus juste de parler d'action terroriste que d'acte, car à partir du moment où il y a un acte, il y a un but, c.à.d. que cet acte est adressé, alors que là il n'y a pas d'adresse et les terroristes, ce n'est jamais une masse ; sous la Terreur, le Comité de salut public, ils étaient une dizaine et ce qui a fait chuter Robespierre c'est toute la Convention qu'il a menacée sans désigner de noms; à partir de ce moment-là tout le monde était menacé ; ce qui s'est passé aussi le 13 novembre : c'était pas Charlie, c'était pas les juifs, c'était tout le monde.
Ce qui s'offre aussi à l'action terroriste, c'est comme l'observe David Le Breton, "la disparition dans l'autre". Il ne s'agit même pas d'une psychose où là le père est non seulement absent mais forclos, comme n'ayant jamais existé et où il n'y a même pas de symptôme puisqu'il n'y a pas eu de castration, ni de rapport à un impossible ; cet impossible, le psychotique s'en forge un, le transsexuel par exemple qui s'estime victime d'une erreur de la nature : " c'est votre bout de corps qui vous gêne, eh bien on va vous l'enlever ! " Ou dans une disposition paranoïaque délirante : "vous avez peur de votre voisin, prenez donc un fusil ! "
Car, sans aller jusqu'à la psychose, cette "disparition dans l'autre" c'est ce à quoi nous amène l'absence d'identité symbolique de plus en plus difficile à percevoir autrement que par une morale imposée tant notre société actuelle nous amène comme l'écrit Le Breton dans Disparaître de soi : "L’individualisation du sens en libérant les traditions des valeurs communes, dégage de toute autorité. Chacun devient son propre maître et n’a de comptes à rendre qu’à lui-même. Le morcellement du lien social isole chaque individu et le renvoie à sa liberté, à la jouissance de son autonomie ou, à l’inverse, à son sentiment d’insuffisance, à son échec personnel ".D'où "la disparition dans l’autre" : il s’agit, en adhérant à une secte ou à intégrisme religieux, de se couper du monde, des proches -"entrer en clandestinité", une manière de se couper d’une humanité impure ou impie ou inconsciente d’elle-même avec au départ un conflit avec la famille, une volonté de s’en éloigner, de trouver ailleurs un lieu d’apaisement ou un idéal transcendant" Ainsi ces jeunes qui souvent sont dans une errance hors la loi, une délinquance violente comme celle du 13 novembre : Une mère disait de son fils, mort en terroriste ce soir là, qu’il se droguait, vivait dans la délinquance jusqu’au jour où - elle en était toute contente - il s’était rangé ! oui, mais rangé sous cette bannière terroriste car, quelque temps après, tout à coup, il rompt avec sa famille et disparaît. Là on franchit un pas, car les limites qui ne sont pas posées au niveau symbolique, il va les éprouver dans le réel, et si avant il avait tutoyé la mort jusqu’à se faire sauter, là c’est un univers coercitif, un réel qui l’oblige à se confronter à cette mort bravée qui génère une toute-puissance, donc assoit une identité difficile, parce que justement la question se trouve au niveau pour nous d’une identification symbolique qui non seulement est vacillante mais dénoncée. Or, à partir du moment où cette identification symbolique ne tient plus, il ne reste plus alors que des identifications imaginaires ou réelles, celles notamment du matriarcat, pour donner un sens à l’existence.
Voilà Etienne pour ce soir.
Je ne sais si les caractères en italique vont passer et si je n'aurais pas du comme précédemment aller sur mon traitement de texte et te le passer en "pièce jointe".
Bien amicalement
Charles
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E
Merci Charles de ton effort pédagogique pour nous montrer la nécessité de passer de la réalité au symbolique, de la lettre au sens. Sous cet aspect, je suis pleinement d’accord avec toi. Il y a, pourtant, un petit point, où je ne te suis pas : la séparation n’implique pas l’aliénation, elle est, au contraire, la condition de sa disparition. Par ailleurs, à la limite, tu en viens à donner la priorité au père et au patriarcat, ce qui est parfaitement contestable. Il ne faut pas oublier en effet que l’homme est un sujet et que la construction du sujet s’effectue dans le jeu entre les différentes composantes de l’homme et de l’humanité : la mère, le père, l’écriture et la parole, la mort et la vie… Il me semble que c’est, dans cette direction, qu’il faut chercher pour comprendre le terrorisme car il contribue à détruire le sujet, au point de faire de la mort une valeur centrale. La mort doit être intégrée mais elle n’a de sens que par rapport à la vie. Même l’Autre absolu ne peut avoir de sens pour l’homme que s’il lui fait une place en tant qu’autre. En voulant nous imposer l’Autre, le terroriste nous empêche de vivre.
E
Je suis entièrement d’accord avec ce que di Aziz Benyahia, notamment lorsqu’il écrit à la fin de son texte : « On attend des responsables politiques et religieux qu’ils laissent leurs concitoyens exercer leur réflexion critique et qu’ils mettent à leur disposition les moyens pédagogiques nécessaires pour lire, comprendre et interpréter le Coran et non qu’ils l’interprètent à leur place ».
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J
Bonsoir,
je me permets de vous transmettre ma note 49, bien modeste par rapport à l'impressionnante qualité de votre blog.
il date du 16 août, mais, hélas, encore d'actualité
bien cordialement
jean-marc le duc


Réflexion d’Aziz Benyahia
Alger Focus, 14 août 2016
L’islam est sérieusement malmené depuis quelques temps. Et s’il sert de repoussoir actuellement dans le monde occidental c’est pour deux raisons principales : d’une part, parce que ce sont les musulmans eux-mêmes qui en donnent une image désastreuse et d’autre part parce qu’ils ne font rien pour la corriger.
Ainsi dans les années 90 en Algérie, on a vu des hordes barbares mettre le pays à feu et à sang et s’illustrer par les pires abominations au nom de l’islam, sans qu’aucune autorité politique ou religieuse, ni à La Mecque ni à Al Azhar n’ait eu le courage de les désigner comme hérétiques, ni de les combattre. Cela aurait permis d’épargner des vies humaines et de rétablir l’islam dans sa vérité tout simplement. Ce déferlement de sauvagerie a fait dire aux pays non musulmans que la violence et le meurtre constituent l’A.D.N de l’islam. Il est difficile aujourd’hui de les convaincre du contraire quand on voit que Daech n’hésite pas à armer de jeunes délinquants pour semer la terreur dans le monde et que son objectif final est de rétablir le califat et d’« islamiser » le monde à marche forcée. On égorge un vieux curé dans son église au nom de l’islam et des musulmans. Ce sont les directives et les souhaits de toute une mouvance de l’islam. On ne peut dès lors, faire admettre aux autres que l’islam est une religion de paix et d’amour quand on laisse faire ce genre d’abomination et on ne peut rétablir son image réelle dans le monde avant de l’avoir rétablie d’abord en terre d’islam.
Comment faire ?
Il faut prendre le mal à la racine ; c’est à dire là où les risques d’infection existent et là où se trouvent les corps les plus vulnérables, à savoir l’école coranique et la petite enfance. Nos imams, dans leur grande majorité ne lisent le Coran que pour faire la prière et non pour le comprendre. Les raisons sont connues : une éducation insuffisante et un niveau de scolarité bas et étroit. Il faut donc former nos imams et interdire aux personnes non autorisées de parler publiquement de l’islam.
Il faut rappeler que l’imam ou le prédicateur, quels que soient leurs niveaux d’éducation ou d’érudition n’ont pas le droit d’imposer leur interprétation du Coran et que chaque fidèle doit lui-même faire son propre effort pour comprendre le texte sacré. Le Prophète (Asws) nous a laissé le Coran pour que nous l’interprétions sans intermédiaire.
Il faut savoir que la jurisprudence (interprétation du Coran) qui a été imposée aux musulmans par les fameuses écoles jurisprudentielles
( madhahib) et qui est figée depuis des siècles, est devenue une tradition et empêche toute évolution de la pensée critique chez les musulmans. Avec le temps et suite au coup d’arrêt donné à l’ijtihad (effort raisonné d’interprétation), cette tradition a pris une dimension sacrée et sert encore aujourd’hui de moyen de légitimation des pouvoirs politiques.
Il est par conséquent devenu impossible d’exercer une réflexion critique sur l’islam dans les pays musulmans, parce les Etats arabes et islamiques tirent leur légitimité de la religion. Il leur est donc très facile de faire taire toute velléité de réforme en la faisant passer tout simplement pour une opposition à Dieu, et de faire passer toute tentative d’ouverture ou d’innovation pour de l’hérésie. « Je suis gardien des lieux saints et dépositaire de la légitimité. Contester mon pouvoir s’est s’opposer à Dieu » ; tel serait leur message en quelque sorte.
C’est tout du moins, la réponse opposée aujourd’hui par les gouvernements rétrogrades et les mouvements conservateurs aux musulmans qui appellent à une réforme de l’islam ; non pas dans son dogme mais tout simplement dans son interprétation. Et, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, le Prophète (Asws) n’a pas interprété le Coran et n’a pas cherché à imposer sa propre compréhension et sa propre lecture. L’interprétation du texte sacré doit être faite selon l’époque et l’espace, ce qui signifie qu’elle doit être contemporaine et accompagner l’évolution de la société.
Daech, les fondamentalistes et leurs commanditaires nous promettent l’apocalypse. Ils tirent leur inspiration de la jurisprudence islamique établie par les penseurs du 8ème et 9ème siècle et c’est la raison pour laquelle ils s’opposent avec les moyens considérables que l’on connaît, à toute tentative de lecture saine du Coran et à tout esprit critique. Peu leur importe que les sociétés islamiques restent à la traine et dépendent du bon vouloir de la science des « mécréants » ; l’essentiel étant qu’ils gardent le pouvoir.
Ils prétendent défendre l’islam. Il faut leur répondre que l’islam n’a pas besoin d’eux pour être défendu. La meilleure manière de défendre l’islam c’est de se comporter en bon musulman et de ne pas utiliser la religion à des fins politiques ou coercitives. On attend tout simplement des fidèles qui s’en réclament d’en respecter les fondements et de ne pas en dénaturer le message. On attend des responsables politiques et religieux qu’ils laissent leurs concitoyens exercer leur réflexion critique et qu’ils mettent à leur disposition les moyens pédagogiques nécessaires pour lire, comprendre et interpréter le Coran et non qu’ils l’interprètent à leur place.
Aziz Benyahia
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Répondre
C
Etienne bonsoir,
relisant ton texte sur le sacrifice d’Abraham à propos du terrorisme religieux, j’en suis venu pour ma part à m’interroger sur la fonction paternelle dont une mauvaise interprétation serait - si je te suis bien -à la source du terrorisme religieux, notamment par une interprétation trop servile - littérale - des lois de la Parole.
Mais, dans ce contexte religieux, plutôt que de me placer comme toi dans la pédagogie divine à l’égard d’Abraham - le Père des croyants ( des juifs, des chrétiens et des musulmans) - qui va être aussi celle d’Abraham à l’égard du fils (Isaac et Ismaël), je vais me situer à la place de ce fils qui se demande qu’est-ce que ce Père et que veut-il ? donc non pas tant en terme de pédagogie que d’identification et d’identité par rapport à cette paternité.
Freud dans Psychologie des foules et analyse du moi définit au chapitre 7 " l’identification comme expression première d’un lien affectif à une autre personne " et - précise-t-il - "elle joue un rôle dans la préhistoire du complexe d’Oedipe" - donc aussi bien pour la petite fille que pour le petit garçon - "dans l’identification au père" ; il s’agit bien de l’identification au père, alors qu’en ce qui concerne la mère - ce qui peut se faire simultanément, voire antérieurement, Freud ne parle pas d’identification mais "d’investissement objectal". La première identification de l’enfant se fait donc par rapport au père mais ensuite dans une certaine ambivalence (du fait de l’Œdipe qui va intervenir), car c’est soit dans une identification exemplaire : le père dont on va prendre les qualités - l’amour c’est miam-miam, dira Lacan- soit dans une tonalité hostile avec une construction de la personnalité qui se fera dans une identification par opposition : « c’est la faute aux autres », forme normale de paranoïa. Cette question de l’identification au père, y compris avec sa part d’ambivalence, est donc fondamentale au point que Lacan pour faire tenir ensemble le Réel, Le Symbolique et l’Imaginaire de son nœud borroméen aura recours à la fonction de Nom-du-Père tout en s’en jouant avec son séminaire sur Les non-dupes-errent.
Ce détour par la psychanalyse m’ayant amené à observer ce qui après tout est une évidence à savoir que du côté de la mère c’est une certitude, c’est "objectal" comme dit Freud, alors que du côté du père, une paternité ça reste à prouver - il faut y croire ! - même si la science avec les recherches d’ADN a beau jeu maintenant de nous sortir de cette incertitude, j’en étais là de mes réflexions quand, passant chez l’un de mes frères en Ardèche, je suis tombé sur une lecture passionnante du quatrième évangile, celui de Jean, que nous invite à faire Jean Mansir dans Je suis (Cerf 2013) dont le titre est déjà par lui-même une question sur l’identité.
Le Fils, dans l’évangile de Jean, n’est pas celui du Minuit-chrétiens venu "effacer la tache originelle et de son Père apaiser le courroux" : dans Jn 17/19 (p.259 - je n’ai pas fauché le livre à mon frère mais j’ai quand même pris quelques notes) "Pour eux, je me suis sanctifié moi-même, afin qu’ils soient eux aussi sanctifiés en vérité." Jean emploie le terme de hagiazô "mettre à part" ; ce n’est pas celui de "sacrifice", d’où a été tirée toute une théologie du rachat, de la réparation et de l’expiation ; ce n’est pas non plus le sacrifice cultuel comme celui du Temple célébré pour les juifs lors du Yom Kippour - Jean n’emploie du reste le mot "culte" thusia qu’une seule fois et dans un sens péjoratif - mais c’est la commémoration de la libération des esclaves d’Egypte.
Ce que j’ai retenu surtout c’est que Jean quand il parle du Père et de la relation entre le Père et le Fils se situe d’emblée à un niveau symbolique : ce n’est pas une question de religion mais une question de foi, il faut y croire : Jn 1/18 "Ce Dieu que nul n’a jamais vu et que le Fils unique qui est tourné vers le sein du Père, lui, a fait connaître" - "le sein du Père", il parle par métaphore - Dieu-Fils en tant que Fils engendré et Dieu-Père en tant que Père engendreur. Ensuite (p.254) Jn 16/16 "Un peu et vous ne m’aurez plus sous les yeux ; et encore un peu, et vous me verrez" d’abord Théôrao, regard extérieur, celui du spectateur, puis horaô le regard du témoin Jn 19/35 "il vit et il crut". Il y a aussi ce mouvement incessant entre le Fils et le Père, au point que le Fils, on dirait qu’il ne tient pas en place tels ces enfants hyper-kinésiques dont parle Jean Bergès et qui ne trouvera de repos qu’au sein du Père. Questionnement incessant du Fils à l’égard du Père qui est aussi le questionnement de Jean sur le Père et le Fils, et non sur Marie la mère !
Belle méditation sur le Père à laquelle finalement m’amène ton texte, Etienne : la métaphore paternelle, fonction qui est d’ordre Symbolique, il faut y croire, à la différence de la Mère qui est du côté du Réel et d’une certitude ; car si dans le Notre-père : "qui êtes aux cieux" c’est une certitude, Jacques Prévert l’a si bien compris qu’il s’est permis d’ajouter : "… restez-y ! "
Et pour en revenir au terrorisme religieux, je me demande s’il vient non pas - contrairement à ce qu’on pourrait d’abord penser - du patriarcat et d’une autorité trop forte du père, mais du matriarcat et de tout ce qui est de l’ordre des certitudes, du maternage, de la sécurité, du risque zéro, de ce qui est visible aussi : les discussions interminables sur le port des vêtements qui sont d’ordre culturel, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec la foi intime de chacun(e), et finalement dans un discours social qui tend à tout centrer sur la famille, la communauté - « on est chez nous ! » voire le communautarisme et tous les nationalismes de la "mère patrie", sans parler des sectes dont à leur tête un gourou qui est une véritable mère captatrice, ou encore ces formes d’intégrisme dont la pratique, comme tu le dis, est celle d’une lecture à la lettre, sclérosée. Ne souffrons-nous pas d’une cruelle cécité du regard - ce regard de Jean dans tout son évangile - sur « le Père » ? Non le papa-poule, ni celui du paternalisme, ni enfin le père réel, celui des spermatozoïdes, mais le père symbolique, qui - même si chez les musulmans il n’est pas nommé "Père" - est celui de la transcendance, de l’interrogation aussi…qui n’exclut pas la tendresse !
Bien amicalement,
Charles
Répondre
E
Merci Charles. J’apprécie ta connaissance de la psychanalyse, qu’il s’agisse de Freud ou de Lacan et il me semble que ton intuition sur le matriarcat porte juste. Tu remets la mère dans le jeu de la construction psychique. L’intérêt de ton interprétation consiste à faire jouer ensemble la mère et le père pour permettre une construction équilibrée de l’enfant. Mais chez le terroriste, il y aurait une prévalence de la mère avec un certain oubli du père qui met de la distance et favorise la symbolisation. De ce fait il donne une très grande importance à l’écriture, qui renvoie à la mère, aux dépens de la parole qui renvoie au père. Les mots écrits en viennent à se substituer à la réalité. Ainsi, chez le terroriste, le fond matriarcal archaïque resurgit, au point de renoncer à l’interprétation que permet la parole. De ce fait, une telle attitude peut conduire au meurtre du père et plus généralement au meurtre de l’autre. Cela met à mal une hypothèse que j’avais commencé à formuler à savoir la remise en relief de l’exigence sacrificielle originelle pour faire sa place à l’autre et à l’Autre. Il est possible pourtant que cette hypothèse soit, en même temps, vraie mais, alors, la notion de sacrifice en vient à être dénaturée en faisant prévaloir la mort au lieu de faire prévaloir la vie.
Autrement dit il faut faire attention au rappel de l’archaïque (la mère, le sacrifice, la mort) qui doit aussi avoir sa place dans le cheminement humain. Mais si on fait prévaloir la mère ou l’Autre maternel, il ne faut pas oublier le père et l’Autre paternel ou l’autre tout court. Nous sommes en quelque sorte constitués par la dialectique, qui fait jouer, en même temps, la mère et le père, l’écriture et la parole, la vie et la mort. Mais je te rends la parole pour essayer d’aller plus loin.
H
Merci, Étienne, de ces réflexions qui aident à réfléchir à ce problème impossible.

Amitiés

Hugues
Répondre
H
Voici un autre commentaire sur un phénomène vraiment difficile à expliquer.



Attentats suicides et la question de la justice

Dans La Croix du 4 juillet 2016, Olivier Abel note que « pour agir contre ce mal, contre les terribles mécanismes qui conduisent à ces erreurs et nous laissent désemparés...il ne faut surtout pas renoncer à tenter des explications: il s'agit des
attentats suicides qui rendent particulièrement tragique notre actualité.

Le philosophe tente alors une explication par l'analyse des liens entre la violence et la religion. Il se réfère à Thomas Hobbes qui proposait au souverain politique d'affirmer son pouvoir religieux pour lutter contre la révolte dees puritains. Mais il note un peu plus loin que les djihadistes radicaux sont des individus « dont l'enracinement dans la tradition religieuse est exrêmement ténu ».

Je propose une autre entrée qui n'est pas moins hypothétique, mais qui est de nature à la fois psychologique, éthique et politique: le terrorisme islamique s'expliquerait par la blessure narcissique de l'islamiste radical. Pourquoi tuer en se tuant ? Par refus de la justice politique de l’État de droit et ignorance du « tu ne tueras pas » de la loi mosaïqueet par retour à une justice primitive, qui est la justice vindicative, une vengeance démesurée, à laquelle le djihadiste fait au moins implicitement référence.

En activant les explosifs contenus dans son sac à dos, le « justicier » cherche à tuer de façon indéterninée et arbitraire le maximum de personnes. Cette justice vindicative est plus archaïque encore que l'antique loi du talion, qui établit une équivalence entre le dommage causé et celui provoqué pour instaurer une sanction reconnue en évitant la montée indéfinie de la violence. En effet, grâce à cette réciprocité négative, mais mesurée, la loi du talion apparaît historiquement comme un progès de la morale.

Le progrès avancera plus encore avec l’État de droit où le dommage commis par un citoyen à l'égard d'un autre échappe à lui-même et à sa famille, mais relève de la compétence d'une société organisée en Etat de droit avec son service public de la Justice auquel la victime ou sa famille pourra demander réparation, c'est-à-dire que justice lui soit rendue.

Dans une humanité organisée en Etats-nation,s mais déjà mondialisée par la technique et l'économie, émerge une justice internationale. Les tyrans coupables de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité commencent à être condamnés. La juriste Mireille Delmas-Marty observe une convergence des jurisprudences dans la défense des droits humains par les tribunaux de différents pays. Cette contagion vertueuse des jurisprudences sur la planète est insuffisamment connue. Mais cette ligne d'évolution est à l'exact opposé de ce retour à l'archnaïque justice vindicative.


Pour expliquer cet inconcevable retour, je risque l'hypothèse de l'entrée en jeu d'une grave blessure naricissique. Le djihadiste radical est désespéré par les échecs de l'Islam comme religion et comme société . Troisème et dernière advenue des trois religions monothéistes, il lui revenait, pense-t-il, d'inspirer et de guider le monde moderne. Or, à partir du 12ème siècle , ce fut la sclérose de l'Islam. La civlisation chrétienne occidentale fit entrer le monde dans la modernté avec son 13éme siècle philosophiquement trés créatif, son 16ème siècle des grandes conquetes maritimes, son 18ème siècle de modernité économique, ses 19ème et 20ème siècle de révolutions sociales. Divisée et marginalisée, la troisème et supposée définitive religion du monde fut supplantée par la deuxième.

Cette vision fantasmatique de l'évolution du monde ne joue-t-elle pas un rôle dans la blessure narcissique de l'islamiste radical ?

Hugues Puel
frère dominicain
5 juillet 2016
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E
Merci Hugues pour ton texte. Personnellement je n’avais pas pensé orienter la réflexion en tenant compte d’une possible blessure narcissique. Mais si cette blessure était aussi celle de tout homme, comme l’exprime pour une part le récit de la chute et la théorie du péché originel ! Dans ce cas, il y aurait, dans l’attitude du terroriste, un rappel de quelque chose que nous avons oublié à savoir la nécessité du sacrifice pour faire sa place à l’autre et à l’Autre. Pour moi, en effet, sacrifier c’est ouvrir en soi et dans la société l’espace sacré de l’autre. Mais une telle exigence peut s’opposer à l’interdit du meurtre. Et c’est bien ce problème que veut traiter le mythe du sacrifice d’Abraham : comment donner sa place au sacrifice sans attenter à la vie de l’autre, en face de soi et en soi ? C’est alors tout le processus spirituel qui est exposé ici. Sacrifier son fils aîné a bien pour fonction d’ouvrir l’espace de l’autre chez le père et dans la famille. Mais la conception primaire de ce sacrifice se heurte à l’interdit du meurtre. Il y a alors un retournement qui fait passer du sacrifice de l’autre au sacrifice de sa propre toute-puissance, qui exclut la place de l’autre. Le terroriste n’a pas fait le travail de pensée et d’interprétation qu’exige l’intégration du sacrifice d’Abraham. C’est pourquoi j’insiste personnellement sur la nécessité et l’apprentissage du travail d’interprétation qui nous engage sur le chemin de la pensée et de la vie.
M
.Eh bien si un jeune bien happé par les meneurs à leur mort lisent ta réponse, vois-tu et où ils vont,
et où l'on va?
Répondre
E
Tu es joueuse, c'est bien. Mais jouer, c'est parfois échapper à la réalité.
M
Pour continuer ma réflexion et fonction de ta réponse:
C'est la mort du jeune qui se fait lui-même (enfin de lui-même ou du fait d'autres, tireurs de ficelles) c'est sa propre mort, qui serait "appelée à devenir force de vie"?
Ai-je bien compris ce que tu dis?
E
C'est sa propre mort qui est appelée à devenir force de vie, non pas celle des autres.
M
"On aurait besoin aujourd’hui d’une mise d’accent plus forte sur la résurrection, qui est le pivot de la foi chrétienne." Dixit Etienne et d'autres encore.
J'aime le symbole de la croix vide, et mieux encore la croix que porte le Pape François, je crois. le Berger est devant bien vivant menant son troupeau et portant une brebis.
Répondre
E
Chacun met l'accent là où son orientation le pousse. L'important c'est que ce soit la vie qui l'emporte. C'est aussi ce que tu veux signifier en donnant l'image du berger portant une brebis sur ses épaules. Il ne faut pourtant pas oublier qu'à la fin de la vie, il insistera sur son passage par la mort, s'opposant alors à la résistance des apôtres et en particulier de Pierre.
P
En lisant ton texte sur "Comment Abraham lui-même ...", je m'arrête, et depuis longtemps, sur la lecture des textes sacres et la nécessite d'une interprétation, le décryptage de ces textes. C'est ce que tu écris à la fin de ton texte : "Il devient donc urgent...que les juifs, chrétiens et musulmans s'unissent pour interpréter ensemble les textes sacres» !
Pourquoi les paroles de Dieu sont-ils soumis à diverses interprétations ? Est-ce dû à la difficulté de lire ces textes écrits dans un contexte historique peu connu ?
Si oui, ils devraient être lus en se plaçant dans le contexte historique actuel.
Si oui, Dieu a rendu possible des interprétations opposées, voire dangereuses (elles sont nombreuses).
Si oui, c'est la porte ouverte aux extrémistes, aux conflits religieux, aux gourous, aux freins a la justice, a toute évolution (le vote des femmes, l’égalité homme/femme ...)
Si oui, c'est soumettre le "petit" peuple aux interprétations des exégètes.
Que de fois, les religions ont été "utilisées" à des fins politiques, économiques, sociales...
Que dire des "traditionnalistes» ?

Pour le Coran, écrit "récemment", le contexte historique est facile à connaitre. Donc, la lecture des textes ne devrait pas poser de tels problèmes.

Je pense souvent que l'on veut faire dire trop de choses a ces textes sacres au 21eme siècle, en restant souvent arcboutes a une "fausse" lecture des textes. Ne pourrait-on pas se limiter aux messages du Christ pour les chrétiens, a l'amour et la miséricorde de Dieu ? La liturgie est évidemment utile.
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E
Bonjour Paul,

Ce que je dis sur les textes sacrés ou religieux est sans doute valable pour d’autres textes comme les textes juridiques ou même à la limite les théories scientifiques. Nous faisons jouer constamment l’écriture et la parole. A un moment donné, on met par écrit ce qui paraît important. Les puristes veulent à tout prix préserver l’écrit mais l’écrit ne produit ses fruits que s’il est réinterprété par la parole. C’est ce jeu qui est créatif. En voulant sacrifier Isaac, Abraham se plie à une obligation de son époque, disons à une écriture. En réalité il n’est pas lié à Dieu mais à une écriture, à une pratique ancestrale. Tout le récit va démonter, entre autre, la fausse toute-puissance de l’écriture qu’on tend à identifier à la toute-puissance de Dieu. Ce qui donne sa force à l’écriture, ce n’est pas la toute-puissance de Dieu, c’est la toute-puissance de l’homme et, à la limite, la toute-puissance d’Abraham. Il faut qu’il apprenne à parler avec son fils, en sortant de l’autorité du bélier qui est en lui. L’autorité du bélier fondée sur une prétendue écriture l’empêche de donner la parole à son fils. A la limite, le Dieu auquel il croit obéir, ce n’est que l’image de lui-même, l’image de sa propre toute-puissance. Les lois, les dogmes, les théories doivent sans cesse être remis en cause, remis sur le chantier de l’expérimentation ou de la réinterprétation. En définitive, comme tu dis, il est bon de revenir à l’essentiel, à l’amour et à la miséricorde de Dieu…
F
Séparation, oui.
Aller de commencement en commencement.
mais y a t-il un commencement ?
Belle journée . Françoise
Répondre
D
Une séparation pour ouvrir l'espace sacré de l'autre et laisser passer le souffle. Après je vais là où le souffle me mène sans me soucier du commencement, ou du recommencement.
F
Merci Etienne pour ta réponse qui met l'accent sur la toute puissance de l'homme et la question de l'altérité.
Une ouverture qui demande de traverser quelques tempêtes ... Crise-rupture-dépassement.
Avec mon amitié. Françoise
Répondre
E
Par expérience, je ne parlerai pas de rupture mais de séparation.

Très bonne journée !
F
Etienne, bonjour,
Merci pour ce texte qui ouvre des perspectives quand on s'adresse à des croyants. Et pour les autres ? je pense à mes enfants.
Isaac et Ismaël, est-ce le même enfant ?
S'unir pour lire et interpréter les textes sacrés, oui, mais comment s'y prendre ?
Amitié à toi. Françoise
Répondre
E
Merci Françoise pour tes réactions et tes interrogations.
Le texte sur le sacrifice d’Abraham ne nécessite pas d’être croyant pour le travailler. Il est donc possible de l’interpréter indépendamment de toute référence religieuse. Il nous dit alors que je ne peux pas me construire sans un rapport à l’autre. Sacrifier veut dire faire sa place à l’autre. Autrement dit la vie est dialogue et c’est ce dialogue qui me fait avancer. Il provoque une vie intérieure, qui est le moteur de notre existence. Personnellement je parle de la pensée, car, pour moi, la pensée est cette vie intérieure, indispensable à ma progression personnelle. Par ailleurs pour que le dialogue avec l’autre puisse progresser, il est indispensable de sacrifier sa propre toute-puissance.

Si je suis croyant, je passe du dialogue avec l’autre au dialogue avec l’Autre ou les deux à la fois. Je découvre alors une figure de Dieu, qui exclut la toute-puissance. Dieu n’est pas là pour me dominer : il est, comme Isaac, le compagnon qui m’accompagne jusqu’au lieu du sacrifice, c’est-à-dire jusqu’au lieu où je vais faire sa place à l’autre et sacrifier ma propre toute-puissance.

Si je suis musulman, Ismaël va prendre la place d’Isaac, ce qui veut dire que moi aussi je suis directement concerné. Le texte garde alors toute sa force, car il est un mythe avant d’être un texte historique. Je vais même faire un pas de plus, car j’apprends que l’interprétation n’est pas une trahison mais une fidélité à la Parole de Dieu. L’interprétation est une des composantes de ma vie avec Dieu, car cette vie est d’abord un dialogue, et, sans cesse, je dois interpréter ce que Dieu me dit : ce Dieu est un pédagogue, qui m’apprend à penser pour sortir de moi-même.

L’exercice commun d’interprétation peut alors être d’une richesse extraordinaire, car chacun vient avec ce qu’il est et livre ce qu’il comprend. Autrement dit, je ne peux pas vraiment comprendre le texte du sacrifice d’Abraham sans l’interpréter avec des chrétiens mais aussi avec d’autres croyants comme les Juifs et les Musulmans et surtout avec des incroyants.
E
Je trouve très belle ta propre méditation et je te suis de bout en bout. Mais, sur la croix, j’ai quelque réticence. C’est un symbole très fort : le croisement de l’horizontalité et de la verticalité, de la vie et de la mort, au point de faire de la force de mort une force de vie. Par ailleurs, il était important, au début du christianisme, de manifester que le Christ était bien mort pour donner toute sa force à la résurrection. A partir de là, il devait être clair que les hommes ne devaient pas être enfermés dans la mort mais qu’au-delà de la mort à laquelle ils n’échappent pas, c’est la vie qui devait l’emporter. On entend souvent dire que jamais personne n’est revenu de la mort. D’après le témoignage des apôtres, il y en a un et c’est le Christ. Et sur ce témoignage est basée toute la foi chrétienne.
Le problème, je te l’accorde, c’est que le christianisme tend à plus valoriser la mort du Christ que sa résurrection. On aurait besoin aujourd’hui d’une mise d’accent plus forte sur la résurrection, qui est le pivot de la foi chrétienne.
Répondre
C
Etienne bonsoir,
Soufiane Zitouni, au terme de sa "méditation" - si je peux l'appeler ainsi - sur le testament spirituel de Christian de Chergé, nous donne à voir cette métaphore de l'eau de Dieu au fond du puits ; et il précise : "une eau vive comme celle où le poisson de Moïse et de son serviteur retrouve la vie et où se trouve le confluant des deux mers : le barzakh, c.à.d. l'entre-deux de la rencontre."
Le poisson - "ichtus" en grec - les premiers chrétiens, en donnant à chaque lettre les initiales de "jésus christ de dieu fils sauveur", en avaient fait leur code secret, leur signe de "reconnaissance". Comment se fait-il que depuis, la chrétienté l'ait remplacé par cet instrument de torture qu'est la croix, au point d'en faire - selon l'expression de Jacques Pohier (Quand je dis Dieu) "la capitale de la douleur" ? Car enfin, même le Christ en croix, ce n'est pas la croix mais le Christ ; et la chrétienté, ça n'est pas la croisade !
Quel précieux "symbole" d'un vivant et non d'un instrument de mort que ce poisson nageant dans les eaux vives...de l'Esprit !
Charles
Répondre
M
Tu avais raison, Etienne ....Excuse moi de cette bévue.
L'image du puits et de l'eau de Dieu est bien- selon l'anecdote qu'en rapporte Soufiane Zitouni- d'un philosophe qui s'ignore: un certain Mohamed dont on ne saura pas le nom?

çà m'avait pourtant tellement frappé que j'ai commis une autre erreur :
Que le professeur Soufiane Zitouni veuille bien m'en pardonner car je lui ai donné , l'espace d'une phrase, prénom de celui à qui l'image est advenue!
Répondre
M
Bonsoir Etienne,

Merci d'avoir mis le commentaire de Mohamed Zitouni relatif à la lettre testament de Christian de Chergé suivi de ses rencontres avec ce dernier.
Moi aussi j'ai été frappée par l'image du puits à creuser ; on utilise plus couramment l’image du" puits de science", comme un aboutissement, alors que là ce serait plutôt un commencement.

Au passage si j'ai bien lu les paroles de Mohamed, l’image et son extension à l'eau de Dieu, vient de Christian et non de Mohamed, ou alors j'ai mal compris ton propos.

Ça n'enlève en rien l'image du puits, certes, mais enfin laissons à notre moine, ce que Mohamed lui attribue.

Si c'est moi qui t'ai mal compris, je t'en prie dis le moi.


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Au fait de ce même jeune prof de philo (que je ne connais pas), sa thèse (2011 à vérifier) :
" S’articule autour de trois volets. Tout d’abord, la genèse de concept du trauma, ses effets cliniques, puis son abord psychanalytique, et enfin la conduite à tenir face à ces sujets souffrants depuis leur rencontre raté avec l’éventualité de la mort. C’est ce paradoxe, cette énigme qui fait appel à la psychanalyse pour essayer d’appréhender ce qui conduit un sujet souffrant à consulter un psychanalyste. Les catastrophes ont toujours marqué la vie des hommes. Par leur effet de surprise, et lorsqu’elles épargnent la vie du sujet, elles le laissent sous l’emprise de l’effroi y inscrivant la trace du réel de la mort. Cette rencontre blesse l’appareil psychique. Elle y fait effraction, lève le fantasme d’immortalité et y introduit l’image de la scène traumatique que FREUD nomme un « corps étranger interne ». Etranger car la mort est inconnue de l’inconscient. C’est à FREUD que revient le mérite de mettre en lumière le concept de traumatisme psychique. Le concept de trauma devient la pierre angulaire de la doctrine psychanalytique. Il l’a traversé et demeure au centre de ses travaux, la menant progressivement à prendre forme. Du traumatisme sexuel par séduction réelle, il devient fantasmatique naissant d’une mise en scène imaginaire. C’est à partir de ce concept de trauma que FREUD concevra la théorie des névroses. Puis le premier conflit mondial et le cataclysme de la guerre vinrent confronter l’humanité à l’effroi de la rencontre de la mort. Ainsi la doctrine freudienne ne va pas cesser de s’enrichir jusqu’au départ du Maître de Vienne fuyant la barbarie pour Londres, où il publiera « L’Homme Moïse et la religion monothéiste » en y reprenant le concept du trauma dans sa totalité, donnant un nouvel éclairage à la psychanalyse."

Ça aussi c'est un puits à creuser entre traumatisés de tous bords...

A toi, fraternellement.
Marie-Claude
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E
Bonjour,
Merci de ton apport à la réflexion. L’expression « Eau de Dieu » vient bien de Mohamed et non de Christian. « Une fois, par mode de plaisanterie, je lui posai la question : « Et au fond de notre puits, qu’est-ce que nous allons trouver, de l’eau musulmane ou de l’eau chrétienne ? » Il m’a regardé mi rieur, mi chagriné : « Tout de même il y a si longtemps que nous marchons ensemble et tu me poses encore cette question ! … Tu sais, au fond de ce puits-là, ce qu’on trouve, c’est l’eau de Dieu ».
Tu as bien fait d’évoquer la théorie du trauma chez Freud. Cette théorie, pour une part, évoque la mort. Or je pense que le puits est l’œuvre de la mort, comme force de vie. Il faut passer ensemble par la mort pour pouvoir s’abreuver de l’eau de l’Esprit. Et, par derrière, Christian renouvelle pour les éventuels musulmans terroristes le pardon de Jésus à l’égard des Juifs, qui l’ont conduit à la mort. Au-delà du meurtre, il y a l’arme décisive du pardon qui ouvre le chemin de l’Esprit.
C
Ma réflexion était pour le moins tortueuse, mais en bon accoucheur socratique tu as l'art, Etienne, de la clarifier.
Je réalise aussi que d'aller voir un peu ce qui s'est dit dans le coran, notamment sur la notion symbolique du sacrifice dans le champ du rêve, de l'inconscient, de l'Autre - et pas seulement l'autre, les autres - c'est peut-être, pour moi qui ai baigné dans une autre culture que celle de l'islam, une démarche féconde ; en tout cas enrichissante.
Encore faut-il nous situer sur le champ culturel, pas seulement
- avec le saint du jour - dans celui du culte !
Amicalement.
Charles
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E
Voilà un beau programme pour la rencontre de l'autre et de l'Autre !
S
A l’occasion de la sortie nationale du film « Des hommes et des dieux » de Xavier Beauvois, Grand Prix du Jury du festival de Cannes 2010, Prix Œcuménique 2010 et Prix de l’Education Nationale 2010, nous vous proposons ce texte intitulé « Une lecture musulmane du Testament spirituel de Christian de Chergé » de Soufiane Zitouni, professeur de philosophie.

Le Testament spirituel de Chritian de Chergé :

"S’il m’arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd’hui - d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j’aimerais que ma communauté, mon Eglise, ma famille, se souviennent que ma vie était donnée à Dieu et à ce pays. Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal.

Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes laissées dans l’indifférence de l’anonymat. Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.

J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre.

C’est trop cher payé ce qu’on appellera, peut-être, la "grâce du martyre" que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit, surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement. Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain idéalisme. Il est trop facile de se donner bonne conscience en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.

L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Evangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première église, précisément en Algérie, et, déjà dans le respect des croyants musulmans. Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : "qu’il dise maintenant ce qu’il en pense !"

Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec Lui Ses enfants de l’Islam tels qu’il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette joie-là, envers et malgré tout. Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie, je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui, et vous, ô amis d’ici, aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs, centuple accordé comme il était promis !

Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais. Oui, pour toi aussi je le veux ce merci, et cet "A-Dieu" envisagé de toi. Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

Amen ! Inch Allah !"

Père Christian de Chergé

Alger, 1er décembre 1993

Tibhirine, 1er janvier 1994

Ce qui est frappant d’entrée de jeu avec le testament spirituel de Christian de Chergé, c’est son titre : « Quand un A-DIEU s’envisage ». Je crois percevoir un premier message dans ce titre, qui me parle d’un Dieu sans visage… Oui, j’entends cela dans la phrase « Quand un A-DIEU s’envisage », aussi étonnant que cela puisse paraître. Mais que vient faire ce « Dieu sans visage » dans ce titre du Testament spirituel de Christian de Chergé ? Comme nous le verrons plus loin, il est question pour lui de voir ses frères musulmans avec « le regard du Père » vers la fin du texte… Mais au commencement de son testament, il envisage son départ hors du monde des vivants, il est comme dans un entre-deux, il ne voit pas encore avec le regard du Père, il est dans l’angoisse humaine, naturelle : il est face à un Dieu sans visage.

Christian de Chergé envisage donc « d’être victime du terrorisme » à la charnière des années 93-94 si terribles pour le peuple algérien au sein duquel il a vécu enfant et où il vit depuis plus de 20 ans. Il sent que cette fin dramatique est possible, probable. Il vit alors la finitude humaine avec acuité, il est plus proche que jamais du mystère de l’incarnation. Mais avant de partir, s’il faut partir, il veut transmettre un message au monde, un message important pour l’avenir, un message de vie, un message de paix.

Sa vie en Algérie a été marquée, fécondée en particulier par un « ribat el salam », un « lien de paix » vécu avec des soufis de Médéa de la Tariqa alawiyya (sous forme de rencontres régulières) (1), mais de manière plus générale, par ses nombreuses et régulières rencontres avec des musulmans algériens. Christian de Chergé était lecteur du Coran, il citait régulièrement des sourates dans ses homélies, et il alla jusqu’à reconnaître que le message coranique est parole de Dieu adressée aux hommes (2), ce qui n’est sans doute pas le cas de beaucoup de chrétiens, pour ne pas dire la majorité, même si beaucoup sont adeptes du fameux dialogue interreligieux….

Alors il y a quelque chose qu’il ne veut pas par-dessus tout, par-dessus sa propre mort, c’est que les SIENS, sa communauté, son Eglise, sa famille, accusent l’Islam et les musulmans de son meurtre. La première phrase de son Testament spirituel est sans ambiguïté, elle a le tranchant de l’engagement sans hésitation, la fermeté de la décision responsable, réfléchie : « ma vie était DONNEE à Dieu et à ce pays ». Voilà qui est clair ! Un don vrai, ça n’hésite pas, ça ne barguigne pas, ça ne se marchande pas : Christian donne sa vie à Dieu et à l’Algérie ! Faut-il alors rappeler qu’en 1960, un garde champêtre prénommé Mouhammed (tout un symbole !) a été assassiné par des moudjahidines pour avoir sauvé la vie de son ami Christian, qui était alors officier de l’armée française en Algérie (3) ?

Une vie sacrifiée pour une vie sauvée, cela me fait penser à cette parole évangélique : « car celui qui voudra sauver sa vie, la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile, la sauvera. » (Evangile selon Saint Marc, 8.35). Se peut-il alors qu’un musulman porteur du nom du Prophète de l’Islam ait appliqué à la lettre cette parole du Christ ? Sans doute que pour le jeune officier Christian de Chergé, ce fut le cas. Ce sacrifice du garde champêtre Mouhammed fut-il alors fondateur ? Le jeune Christian de Chergé a-t-il compris à ce moment-là que le Christ n’appartient à aucune confession particulière et que son Verbe vivant peut aussi animer un musulman ?

C’est probable… Bien des années après cet événement traumatisant, Christian est prêt lui aussi à donner sa vie à l’Autre : à Dieu et à l’Algérie. L’ordre n’est évidemment pas anodin : donner sa vie à Dieu avant toute autre chose, cela est valable pour tout croyant sincère, et donner sa vie à l’Algérie est propre à Christian de Chergé, à son individuation particulière. Il affirme dans cette première phrase de son Testament spirituel sa foi en l’Algérie, indissociable de sa foi en Dieu.

Il a foi en l’Autre et son Autre terrestre du moment est son hôte, le peuple algérien, la terre d’Algérie et l’Islam, un corps et une âme, comme il le dira plus loin dans le texte. Alors il ne veut pas que les SIENS en veuillent à cet AUTRE auquel il s’est donné : il appartient déjà aux siens, et cela me rappelle une autre parole d’Evangile : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? Car les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. (Evangile de Saint Luc 6.27 et 6.32). Christian ne demande finalement aux siens que de vivre pleinement la parole du Christ !

La deuxième phrase du Testament est très riche de sens. Je cite : « Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. ». En tant que musulman, je ne peux qu’être réceptif à cette parole d’une grande justesse. On pourrait dire qu’elle résume à elle seule l’Unicité divine à laquelle croit normalement tout musulman. Le grand mystique soufi que fut l’Emir Abdelkader affirme dans son « Kitab el Mawaqif » (« Le Livre des Haltes ») : « Rien n’est infidèle à Allah dans l’univers, si ce n’est en mode relatif ».

L’Emir exprime ainsi la quintessence de la doctrine de l’Unicité, le Tawhid. Oui il y a du mal et du bien dans le monde humain, d’où la nécessité de la Loi, de la Chari’a. Mais du « point de vue » divin, rien n’est mal absolument. Allah affirme dans le Coran : « Ma Miséricorde embrasse toute chose » (Sourate Les Murailles, 7.156). Et un hadith qudsi (hadith sacré et authentique) attribue cette parole à Allah : « Ma miséricorde est plus haut placée que Mon courroux » ou selon une autre version « Ma miséricorde précède Mon courroux ».

Il y a une autre Sourate du Coran qui peut nous aider à entendre cette parole de Christian de Chergé, c’est la Sourate 18, intitulée « La caverne », qui relate l’histoire des Sept Dormants d’Ephèse, sept comme les sept moines martyrs de Tibhirine… mais également, une histoire fabuleuse et très riche en symbolisme : la rencontre entre le Prophète Moïse et un mystérieux personnage que la tradition musulmane nomme El Khadir, qui signifie Le Vert ou Le Verdoyant. Ce récit symbolique nous raconte que Moïse, incarnant sans doute le prophète de la Loi, désire être initié à une science divine que seul El Khadir peut lui enseigner.

Mais celui-ci prévient Moïse qu’il n’aura sans doute pas assez de patience pour comprendre cette science qu’il recherche. Moïse lui fait la promesse qu’il sera patient. El Khadir accepte alors qu’il le suive, mais rapidement, son disciple est indigné par les agissements de son initiateur qui coule un bateau de pêcheurs, tue un jeune homme et rend service à un village qui a refusé de les accueillir… El Khadir interrompt alors l’initiation de Moïse, mais avant de le quitter, lui révèle le secret de son comportement qui n’était injuste qu’en apparence.

Relisons alors cette phrase de Christian de Chergé à l’aune de ce récit coranique : « Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. ». Pourrait-on dire alors que ce moine chrétien a eu la patience exigée par El Khadir que Moïse n’a pas eue ? Le lieu de la rencontre avec El Khadir le Verdoyant est le confluent des deux mers, le barzakh, qui est le « lieu » en quelque sorte de la conjonction de tous les opposés. La Sourate 18 nous dit également qu’en ce lieu, un poisson a retrouvé son origine, comme si ce barzakh était l’origine de la vie elle-même…

Tout comme Moïse, nous pouvons plaquer des jugements négatifs, percevoir de l’injustice sur ce qui nous apparaît comme du non-sens, Et nous pouvons même aller dans notre désespoir jusqu’à accuser Dieu de cette injustice apparente, voire renier Dieu, oublier Dieu… « Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. » Christian de Chergé semble au contraire accepter le non-sens apparent de sa mort brutale qu’il pressent, sans doute parce qu’il s’abandonne totalement à la volonté divine, parce qu’il a foi en la miséricorde divine nécessairement supérieure au non-sens apparent du monde.

Dans la tradition soufie, cette confiance sereine en Dieu est appelée Tawakkul, qui peut être traduit par abandon total à Dieu, confiance totale en Dieu. Mais ne parlons pas de courage à propos du Tawakkul de Christian, et encore moins de naïveté, comme il le signale plus loin dans le texte : « Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste : « qu’il dise maintenant ce qu’il en pense ! » ». Le Tawakkul, la remise confiante à Dieu, n’est ni courageuse, ni naïve : elle est confiance, foi nourries du Verbe de Dieu Lui-même. Un arbre sain n’est ni courageux, ni naïf, il est ! Ecoutons ce que nous dit le Coran, dans la Sourate Abraham, de cet arbre sain :

14.24. Vois-tu à quoi le Seigneur compare, à titre d’exemple, la bonne parole ? C’est à un bel arbre dont les racines se fixent solidement dans le sol et dont la ramure s’élance vers le ciel,

14.25. en produisant, par la grâce de son Seigneur, des fruits à chaque instant. Dieu propose ainsi des paraboles aux hommes pour les amener à réfléchir.

14.26. Au contraire, une méchante parole est semblable à un arbre nuisible qui se développe à ras du sol, sans jamais y avoir une attache solide.

Christian de Chergé est porteur d’une telle parole vivante, féconde, et j’en parle au présent à dessein…

« Qu’ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ? » Etonnante question ! Mais cohérente dans l’esprit de Christian, comme le confirme ce qu’il affirme après. Il ne veut pas être perçu comme un candidat au martyr, ce n’est pas cela son désir, ce serait un désir égotique qui n’a rien à voir avec son vécu, son expérience, son aspiration profonde. Il ne veut pas être perçu comme un être extraordinaire, un être plus courageux ou plus fort que les autres. Il pense à toutes les victimes de la violence des hommes mortes dans l’anonymat. Christian tient à être perçu comme un être humain lambda, dont la vie n’a ni plus ni moins de valeur que celle de tout être humain.

Mais après avoir fait cette mise au point, il enchaîne avec une autre affirmation qui a une portée spirituelle considérable : sa vie, dit-il, « n’a pas l’innocence de l’enfance ». Et il ajoute : « J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. » A ce moment du texte, je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase de Dostoïevski dans Les Frères Karamazov : « Nous sommes tous coupables de tout et de tous, et moi plus que les autres. » Oui, le Testament spirituel de Christian de Chergé a des accents dostoïevskiens, jusque dans le pardon accordé et anticipé à son possible meurtrier. Mais ce Testament a surtout un accent chrétien…

Christian réaffirme ensuite qu’il ne souhaite pas mourir, qu’il ne souhaite pas finir sa vie en martyr, surtout s’il doit ce « martyre » à un musulman croyant agir conformément à l’Islam, car il ne veut pas que l’Islam dans son ensemble soit stigmatisé à cause de sa mort. Lui qui a fréquenté tant de musulmans en Algérie, qu’il ne faut surtout pas qualifier de « modérés » comme on le fait aujourd’hui, sait pertinemment que la violence qui ensanglante son pays d’adoption n’est pas dictée par l’Islam lui-même, mais générée par trop d’années de frustrations, d’humiliations, de misères, de souffrances du peuple algérien, qui n’accepte plus qu’un pays aussi riche que le sien ne parvienne pas à subvenir à ses besoins les plus élémentaires… « Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement », ici Christian ne précise pas qui méprise les Algériens… on pense évidemment à la France colonisatrice, mais pourquoi pas aussi au pouvoir politique algérien lui-même ? Un peuple méprisé a des raisons objectives de se révolter et le peuple algérien est en plus un peuple très fier !

Et puis vient cette phrase magnifique : « L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. » A ce moment du texte, Christian met le doigt sur quelque chose de tout à fait fondamental : le patrimoine spirituel de l’Algérie. En 2009, la Tariqa Alawiyya dont le guide spirituel est le Cheikh Khaled Bentounès et dont la zaouïa mère se trouve à Mostaganem dans l’Ouest algérien, a célébré son Centenaire. A cette occasion, le Cheikh Bentounès a lancé sur les routes du territoire très vaste de l’Algérie une « caravane de l’espoir afin de promouvoir, d’exposer, de faire découvrir ou redécouvrir le patrimoine spirituel très riche de l’Algérie jalousement préservé depuis des siècles dans un grand nombre de zaouïas.

Cette « caravane de l’espoir » n’avait pas de finalité prosélyte, mais visait à animer ou réanimer cette âme vivante de l’Algérie dont parle précisément Christian de Chergé. Le « ribat al salam » évoqué plus haut fut un lien de paix entre les moines chrétiens de Tibhirine et des fuqaras (disciples) de la Tariqa Alawiyya de Médéa et « la caravane de l’espoir » passa justement à Tibhirine en juin 2009 à l’initiative des ces disciples alawi pour rendre hommage aux moines martyrs, en présence de chrétiens d’Algérie, de l’Archevêque d’Alger et de l’ambassadeur de France en Algérie. Christian de Chergé a donc bel et bien compris le rôle clef de la spiritualité musulmane en Algérie, car en effet, un corps sans âme est un corps mort ! Mais qu’est-ce aussi qu’une âme sans corps ?!

Le corps, c’est l’Algérie, et c’est en quelque sorte un corps maternel pour Christian. Après avoir affirmé que l’Algérie et l’Islam sont un corps et une âme, il ajoute : « Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Evangile appris aux genoux de ma mère, ma toute première Eglise, précisément en Algérie, et déjà, dans le respect des croyants musulmans. » Ici se mêlent les images d’une Algérie maternelle, d’une mère qui lui enseigne l’Evangile avec amour sur ses genoux et d’une mère spirituelle qui est l’Eglise. Belle trinité ! Je ne pense pas que ce soit un hasard que Christian mette l’accent ainsi sur l’aspect maternel de son expérience spirituelle en Algérie.

Dans la tradition musulmane, le matriciel est fondamental : la formule qui doit débuter toute action et toute récitation coranique est : bismillah el rahman el rahim, traduit généralement par « au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux ». Mais les mots « rahman » et « rahim », qui sont les deux Noms d’Allah les plus invoqués parmi Ses 99 autres Noms, évoquent aussi la dimension matricielle de Dieu, sa dimension maternelle. La tradition soufie dit qu’Allah aime Ses serviteurs comme une mère. Un hadith raconte l’histoire suivante : un jour, le Prophète Mouhammed se trouvant avec des Compagnons vit un enfant au bord d’un précipice prêt à tomber, quand soudain surgit sa mère qui le sauva in extrémis. Le Prophète demanda alors à ses Compagnons : « est-ce que quelqu’un peut aimer cet enfant plus que sa mère ? » Les Compagnons répondirent : « non ». « Eh bien si, renchérit le Prophète, Allah aime plus cet enfant que sa propre mère ! ».

Venons-en à cet aveu de Christian, après avoir évoqué ceux qui le croient naïf : « Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité. Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui Ses enfants de l’Islam tels qu’Il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de Sa Passion, investis par le Don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. » Bien sûr, pour le musulman que je suis, il y a là un langage spécifiquement chrétien quasi incompatible avec ma foi, pourquoi le nier ?

D’ailleurs Christian lui-même ne nie pas les différences, au contraire, il dit que l’Esprit de Dieu aime jouer avec les différences afin de rétablir la ressemblance fraternelle et d’établir la communion des cœurs. Un hadith affirme que « la différence (ou la divergence) est une Miséricorde d’Allah ». Et en effet, comment progresser dans la rencontre de l’Autre sans cette différence ? S’il n’y avait pas de différence, il n’y aurait pas de cheminements de rencontre, et il n’y aurait donc pas d’élévation possible, on en resterait à un égalitarisme ras les pâquerettes si je suis dire, on se déshumaniserait. Et qui n’avance pas régresse.

Mais au-delà de cette différence nécessaire, voulue par Dieu lui-même, il y a ce « regard du Père » qui unifie, qui réconcilie, qui se situe au-delà des oppositions. C’est ce regard là que Christian espère atteindre au-delà de la mort. Un verset du Coran dit « Tout est voué à périr, excepté la Face du Seigneur » (Sourate « Le Récit », 28.88). C’est cette Face de Dieu que Christian veut contempler, cette Face en laquelle il n’y a plus d’opposition, en laquelle communion et ressemblance sont rétablies. Christian aspire à contempler le vrai Visage de Dieu.

Il pourrait sembler alors qu’il se contredit en cette fin de texte bouleversante de tendresse et de compassion, car au début, il soulignait qu’il ne désirait pas mourir en martyr, bien qu’il ait confessé dès la première phrase que sa vie était donnée à Dieu et à l’Algérie. La tradition soufie m’aide à comprendre qu’il n’y a aucune contradiction dans le propos de Christian. Voici ce que dit le Cheikh Muhieddine Ibn Arabi, un grand maître soufi du 12°/13° siècle, à propos de l’amour débordant d’une certaine catégorie de serviteurs de Dieu : « C’est l’excès d’amour ou comble de l’amour (ifrât al-mahabba) ou l’amour débordant (mahabba mufrita) auquel cette parole divine s’applique : Ceux qui croient ont un amour plus intense (ashaddu hubban) pour Dieu (Coran, 2,65) » ; puis un peu plus loin, il dit : « D’après les récits, cette affection s’était emparée de Zulayka (la femme de Putiphar). Elle s’ouvrit une veine et le sang, en touchant le sol en de nombreux endroits, traça : « Joseph, Joseph ! ». Car la mention du nom de son bien-aimé s’était répandue dans ses veines. C’est ce qu’on rapporte aussi de Al-Hallâj , dont le sang coulant de ses membres amputés écrivait le nom « Allah ! Allah ! » partout où il tombait. Dans cet état, il improvisa ces vers – que Dieu lui fasse miséricorde ! –

Ni membres ni jointures ne me furent amputés

Sans que votre mention, Seigneur, ne s’y trouvât !

De tels cas rentrent dans cette sorte d’affection et concernent ces êtres débordants d’amour (’ushshâq) qui trouvèrent de cette manière la mort par amour. Un tel sacrifice est dénommé la domination d’amour (gharâm) (4). » ( Traité de l’Amour, chap. 7 « Des Noms de l’Amour », § 3 « Al-‘Ishq : Le débordement d’amour », Albin Michel, pp 123-124).

Alors Christian de Chergé aspirait-il au martyr ? S’il débordait d’amour pour Dieu, alors nous pouvons répondre positivement à cette question. Mais en ajoutant aussitôt que c’est Dieu Lui-même qui ravit Son serviteur ainsi, aussi scandaleux que cela puisse paraître. « Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal »… Un ami soufi m’a dit un jour à propos des sept moines martyrs de Tibhirine : « c’est une chance pour eux ! ce martyr est le signe que Dieu les aime beaucoup ! » Paroles choquantes ? Scandaleuses ? Ou bien cri du cœur « qui a ses raisons que la raison ignore » ? A chacun de se faire son propre avis sur cette question délicate, intime… Mais cette phrase de Christian semble ne laisser aucun doute sur sa compréhension de son propre sacrifice : « Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur, je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière pour cette joie-là, envers et malgré tout. »

Le Testament spirituel de Christian de Chergé se termine par un pardon accordé sans condition à celui qui l’assassinera. Lorsque j’ai raconté l’histoire du martyr des sept moines de Tibhirine à mon père, il m’a dit : « les musulmans qui ont fait ça vont tous aller directement en enfer, et les moines martyrs iront directement au paradis ! » Là aussi ce fut un cri du cœur ! La majorité des musulmans ne peuvent qu’être choqués et scandalisés par un tel crime contre des serviteurs de Dieu, d’autant que le Coran lui-même fait l’éloge des moines chrétiens qui prient Dieu jour et nuit.

La loi du talion est généralement de mise dans la tradition musulmane, mais il y a toujours la possibilité pour la famille de la victime d’un meurtre d’obtenir le prix sang par un autre moyen que la mort du meurtrier. Et puis il y a ce verset de la Sourate « Les Abeilles » : « Si vous devez exercer des représailles, que cela soit à la mesure de l’offense subie, mais si vous pardonnez, cela vaudra mieux pour ceux qui sont capables de se dominer. » (16.126).

Être capable de se dominer… Je pense ici à l’histoire d’Abel et Caïn telle qu’elle est racontée dans le Coran :

5.27. Raconte-leur l’histoire des deux fils d’Adam telle qu’elle s’est déroulée. Chacun des deux frères avait fait une offrande, mais celle de l’un fut acceptée, alors que celle de l’autre ne le fut point. « Je te tuerai », dit ce dernier à son frère, qui lui répondit : « Que veux-tu, Dieu n’accepte que de ceux qui Le craignent !

5.28. Et si tu portes la main sur moi pour me tuer, je n’en ferai pas de même, car je crains trop mon Seigneur, le Maître de l’Univers, pour commettre un pareil crime !

5.29. Je préfère que tu te charges, seul, de mes péchés et des tiens, et tu seras alors voué à la Géhenne qui est la juste récompense des criminels. »

5.30. Mais n’obéissant qu’à son instinct bestial, Caïn fut entraîné au meurtre de son frère. Il le tua donc et se trouva de ce fait du nombre des réprouvés.

5.31. Dieu envoya alors un corbeau qui se mit à gratter le sol pour lui indiquer comment inhumer le cadavre de son frère. Alors le meurtrier s’écria : « Malheur à moi ! Suis-je donc incapable d’imiter ce corbeau et d’ensevelir la dépouille de mon frère ? » Et, depuis lors, il ne cessa d’être rongé par d’intenses remords.

Le verset 29 de cette Sourate intitulée « La Table » peut paraître scandaleux ! Abel dit à Caïn que s’il le tue, il sera chargé de ses propres péchés et de ceux de sa victime ! On peut être alors pris de pitié pour ce pauvre Caïn « qui n’aura pas su ce qu’il faisait »… Le verset 32 de la même Sourate, tout de suite après l’histoire d’Abel et Caïn, dit ceci : « Voilà pourquoi Nous avons édicté cette loi aux fils d’Israël : « Quiconque tue un être humain non convaincu de meurtre ou de sédition sur la Terre est considéré comme le meurtrier de l’Humanité. Quiconque sauve la vie d’un seul être humain est considéré comme ayant sauvé la vie de l’Humanité toute entière. » Dieu envoie un corbeau à Caïn pour lui faire prendre conscience de sa faute et lui faire éprouver des remords… Le corbeau, c’est l’oiseau de mauvais augure qui ne ramène pas le rameau d’olivier annonciateur du salut à Noé, mais qui en même temps incite Caïn à creuser la terre… Cette image de « creuser la terre » me rappelle une histoire vécue par Christian de Chergé à Tibhirine et qu’il raconte ainsi :

« Depuis qu’un jour, il m’a demandé, tout à fait à l’improviste, de lui apprendre à prier, Mohammed (un habitant du village de Tibhirine) a pris l’habitude de venir s’entretenir régulièrement avec moi. C’est un voisin. Nous avons ainsi une longue histoire de partage.

Souvent il m’a fallu faire court avec lui, ou passer des week-ends sans le rencontrer quand les hôtes se faisaient trop nombreux et absorbants.

Un jour, il trouva la formule pour me rappeler à l’ordre et solliciter un rendez-vous :

« Il y a longtemps que nous n’avons pas creusé notre puits ! » L’image est restée. Nous l’employons quand nous éprouvons le besoin d’échanger en profondeur.

Une fois, par mode de plaisanterie, je lui posai la question : « Et au fond de notre puits, qu’est-ce que nous allons trouver ? de l’eau musulmane ou de l’eau chrétienne ? » Il m’a regardé mi-rieur, mi-chagriné : « Tout de même, il y a si longtemps que nous marchons ensemble et tu me poses encore cette question ! … Tu sais, au fond de ce puits-là, ce qu’on trouve, c’est l’eau de Dieu. (5) »

Voilà, au-delà de nos différences dogmatiques, théologiques, culturelles, il y a cette même chose que nous cherchons tous, chrétiens et musulmans, cette « eau de Dieu » qui étancherait notre soif de paix, notre soif de salut. Christian de Chergé a cherché cette eau de Dieu avec ses frères chrétiens et musulmans en Algérie. Une eau vive, comme celle où le poisson de Moïse et de son serviteur retrouve la vie et où se trouve le confluent des deux mers, le barzakh, c’est-à-dire, l’entre-deux de la rencontre.

Notes :

(1)Lire à propos de ce « ribat el salam » : Christian de Chergé, une théologie de l’espérance du Père Christian Salenson, théologien et directeur de l’Institut des Sciences et de Théologie des Religions (ISTR) de Marseille, pp 232.233, Bayard 2010.

(2) Ibid. chapitre 4 : « La place de l’islam dans le dessein de Dieu » (pp.53-71) et chapitre 6 : « La lecture du Coran » (pp.93-106) et un livre collectif à paraître chez Bayard le 16 septembre prochain : Le Verbe s’est fait Frère, Christian de Chergé et le dialogue islamo-chrétien, de Sœur Bénédicte Avon, Anne-Noëlle Clément, Roger Michel et Christian Salenson (un groupe de travail de l’ISTR de Marseille consacré aux textes des moines de Tibhirine).

(3)Ibid. pp. 41-45.

(4) Ibn Al-Arabi, Traité de l’Amour, chap. 7 « Des Noms de l’Amour », § 3 « Al-‘Ishq : Le débordement d’amour », pp 123-124, Albin Michel 2007 (traduction de Maurice Gloton).

(5) Chistian Salenson, Christian de Chergé une théologie de l’espérance, op.cit., pp.75-76.
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Auteur : Soufiane Zitouni
Professeur de philosophie
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E
Ce qui me fascine le plus, dans ce texte, c’est l’idée de Mohamed exprimée à Christian de Chergé : Nous allons creuser ensemble notre puits pour y puiser l’Eau de Dieu. Tous les efforts des chrétiens et des musulmans se rejoignent dans la recherche de l’Esprit au-delà de l’incompréhension du meurtrier, qui donne la mort, en voulant sauver la vie. Mais sans le vouloir en donnant la mort il devient l’artisan qui creuse le puits… Comprenne qui pourra ! C’est qu’il y a, au-delà du meurtre, la force du pardon.
C
Ton choix judicieux, Etienne, d’une réflexion sur le terrorisme religieux à partir du sacrifice d’Abraham en tant que mythe m’amène à ta conclusion sur l’urgence d’un travail de lecture et d’interprétation non seulement des croyants de la religion du Livre mais des "hommes de bonne volonté" comme tu dis, c.à.d. de tous les autres ; autrement dit, il serait temps que ce travail puisse se faire en France dans les facultés laïques notamment et non cantonné - sous prétexte de la séparation des Eglises et de l’Etat - aux facultés confessionnelles ou privées.
La difficulté c’est de se libérer du concept traditionnel de "religion" sans tomber dans le positivisme, c.à.d., comme tu le fais très bien, en donnant toute sa place au sujet - le sujet de l’inconscient, n’en déplaise à Michel Onfray. Or le concept de religion est occidental et n’a pas d’équivalent dans les autres cultures, même chez les Latins (relegere, Cicéron :"recueillir les rites des ancêtres", serait-ce dans une "ferveur inquiète", c.à.d. aussi "relire" et non religare). Concept des trois religions monothéistes qui a constitué l’armature de notre civilisation occidentale, juive, judéo-chrétienne, puis musulmane ; religions qui se fondent sur un mythe des origines et sur les Écritures d’un Dieu révélé ; "religions qui partagent un même tourment" dit Charles Melman, "l’angoisse qui nous rassemble : que notre désir soit conforme à celui de l’Autre, du grand Autre, mais avec ce "complexe de Moïse", égyptien, étranger, la prescience chez Freud que l’Autre est peut-être structuré comme un langage, mais ne parle pas notre langue. Alors il y a ce vœu que l’Autre parle notre langue, comme ça, on pourrait enfin s’entendre avec lui, on pourrait enfin savoir ce qu’il veut et du même coup ce que nous voulons nous-mêmes…", tandis que ce "même tourment" suscite jalousies, guerres et la création de mythes secondaires qui oublient complètement le mythe collectif originel. Il en est ainsi entre les familles - dont les familles de pensée - au sujet de successions qui vont parfois jusqu’à se focaliser sur l’ objet, par ex. dans le texte coranique du sacrifice d’Abraham, savoir lequel des fils, Isaac ou Ismaël, est l’enjeu du sacrifice.
D’où l’importance non seulement de l’interprétation mais déjà de la traduction qui peut donner une interprétation différente. Dans sa version coranique par ex. tu nous dis que le verset 106 parle d’un travail d’élucidation : "ce n’était là qu’épreuve d’élucidation" dans la traduction de Jacques Berque, alors que la traduction qu’en donne Fethi Benslama dans La psychanalyse à l’épreuve de l’islam (p.269) à partir de celle de Régis Blachère et de celle de Denise Masson dit bien plus que cela : " Nous lui criâmes : « Ô Abraham ! tu as cru à ton rêve ! En vérité, c’est là la preuve évidente. » " Le fils a cru que son père avait reçu un ordre, aussi -commente Benslama- " Abraham ! tu as cru à ton rêve ! " cette phrase est stupéfiante : Dieu renvoie Abraham à la croyance en son rêve, et non à une exigence qui lui aurait été imposée ; autrement dit, Dieu n’impose rien, il laisse seulement Abraham face à son rêve que celui-ci a pris à la lettre, dans une sorte de fantasme et finalement une fausse interprétation : le meurtre du fils ; car dans la version coranique, c’est un rêve que fait Abraham, alors que dans le texte biblique il y a tout au plus l’intervention in extrémis de l’ange ; or il est intéressant de remarquer qu’un mystique du XIIe siècle, Ibn Arabî, voyait dans ce rêve un rapport avec la notion de sacrifice en islam, non pas comme par exemple dans la dérive de l’épître aux Hébreux le rachat sanglant de la dette, ou par esprit de vengeance comme Mohammed Merah tuant à bout portant trois enfants de 3, 6 et 8 ans le 19 mars 2012 dans une école juive, mais venant à la place d’une interprétation manquante en se substituant à elle.
Ibn Arabî nous dit que "la manifestation des formes dans la présence imaginative - l’imagination que tu dirais créative et non destructrice comme dans le terrorisme - nécessite une autre science pour comprendre ce que Dieu a voulu par telle forme. Si Dieu louait Abraham d’avoir cru vrai ce qui est manifeste, il aurait fallu qu’il eût immolé réellement son enfant. Or, auprès de Dieu, il s’agissait du grand sacrifice à travers la forme du fils, et non de l’immolation du fils. " La substitution sacrificielle est ainsi un rattrapage in extremis d’une faute d’interprétation qui serait devenue un infanticide. Cela rejoint ton interprétation qui est aussi celle dans la tradition du soufisme du sacrifice de soi, c.à.d. de sa propre toute-puissance, avec cette nuance qui pour ma part me permet de mieux comprendre dans l’islam le refus d’accomplissement du désir sacrificiel du fils d’où cette notion de substitution à propos de Jésus dans la sourate IV, 157 "Ils ne l’ont pas tué, ni crucifié, cela leur est seulement apparu ainsi."
Il reste que ce travail de lecture, parce qu’il ne s’en tient pas à l’énoncé du texte pris "à la lettre", doit permettre d’entendre la voix fondatrice de l’énonciateur : le sujet, le tiers, la métaphore, la case vide.
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E
Merci Charles pour tout ton travail de pensée à partir du texte sur le sacrifice d’Abraham. Ce qui me frappe tout de suite avec ce récit du sacrifice d’Abraham, c’est qu’il y a un déplacement. Abraham ne se sacrifie pas lui-même directement. Il le fait en passant par le bélier. On passe du sacrifice du fils au sacrifice du père et du sacrifice du père au sacrifice du bélier. Et c’est pour comprendre ces déplacements qu’il faut passer par l’interprétation c’est-à-dire entrer dans le jeu du texte et du récit. Et comme toi je pense que l’apprentissage de l’interprétation ne concerne pas seulement les croyants mais aussi tout homme quel qu’il soit.
Un peu, dans le même sens, tu soulignes le rapport entre l’Autre et le désir. En ce sens, la religion ne fait que révéler une structure fondamentale de l’homme : il faut passer par l’Autre par ce qui n’est pas moi pour donner naissance au désir. Autrement dit, cet Autre que je ne connais pas est finalement l’accoucheur de mon propre désir.
Sur la langue des dieux, je pense qu’elle renvoie au langage symbolique, au langage des symboles. C’est une langue universelle, qui est aussi celle de la création ; elle exprime l’élan même de la vie, qui individualise et met en relation. Elle n’est pas seulement intellectuelle mais elle intègre en plus la dimension imaginative, comme tu dis, en donnant une place essentielle au rêve, qui tient un peu la place médiatrice de l’ange. Le rêve révèle celui qui manque et, comme tu le dis aussi, il renvoie au sacrifice, car le sacrifice c’est finalement faire sa place à l’Autre qui manque. Rêver c’est finalement rêver de l’Autre qui manque. Et la toute-puissance cherche à occuper sa place.
Je te suis. Finalement le travail de lecture va consister surtout à faire apparaître ce qui manque, l’autre (Autre) qui manque.
Merci de nous faire entrer sur le chemin de la pensée.
F
Etienne, qu'en penses-tu?..... la violence et l'Esprit....? Francesco

Pour pouvoir préciser les rapports que peuvent entretenir les religions et la violence, et pour dépasser les simplifications enfantines, il est nécessaire de bien voir d’abord ce qu’est l’être humain doué de foi et de raison. Alors seulement, devient-il possible de comprendre le mécanisme qui associe « la violence et le sacré » et d’y répondre de manière adulte. L'analyse du père Laurent Stalla-Bourdillon, recteur de la Basilique Sainte-Clotilde (Paris) et directeur du Service pastoral d’études politiques (SPEP).
Les journaux n’ont pas manqué de relever et de commenter les propos du pape François de retour des JMJ de Cracovie, le 31 juillet 2016 : « Je n'aime pas parler de violence islamique, parce qu'en feuilletant les journaux je vois tous les jours que des violences, même en Italie, (...). Si je parle de violence islamique, je dois parler de violence catholique. Non, les musulmans ne sont pas tous violents, les catholiques ne sont pas tous violents. (…) Je crois que ce n'est pas juste d'identifier l'islam avec la violence, ce n'est pas juste et ce n'est pas vrai. » Nul ne connaît précisément son degré d’expertise en islamologie, et tant pis pour ceux qui s’imaginait que François serait le pourfendeur de l’Islam, de ses mœurs, de sa doctrine… François ne cède pas au relativisme, sa remarque porte tout simplement sur une autre réalité.
Suite : Appuyer sur Azzimonti
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E
Je pense que les propos du pape ne sont pas clairs. Il s’agit bien, en l’occurrence, d’un problème propre à une partie de l’Islam. Cet Islam, parce qu’il est intégriste au point de prendre les textes ou la paroles à la lettre sans les interpréter, finit par produire un terrorisme religieux, comme le catholicisme l’a fait au moment de l’Inquisition, pour les mêmes raisons, avec un grand nombre de morts. Sur ce problème il me semble qu’il faut être précis dans l’explicitation, sinon ce qu’on dit ou ce qu’on écrit n’a aucune efficacité. Mais je renvoie à l’article de la vie pour que chacun puisse se faire son opinion. (Appuyer sur Etienne Duval)
C
Cher Etienne, Merci pour ton Blog et l’intelligence aimante que tu mets à le faire ! Mais pour y répondre sur le fond, il me faut un peu plus de temps que je n’en ai en ce moment, je le prendrai plus tard.
Pourquoi ne te proposerais-tu pas pour ces initiatives de la formation des imams, cela pourrait être bien pour toi et pour eux !
Chaleureusement
CLAIRE H D
Répondre
E
Merci Claire. J’essaie de faire entendre un message mais je pense qu’il n’est pas compris : l’interprétation est centrale pour le religieux, le spirituel et la pensée. Le manque d’interprétation est lié à l’intégrisme. Sous prétexte d’une plus grande fidélité, il contribue au terrorisme et détruit le religieux et la pensée.
C’est vrai que j’apprécierais de travailler sur l’interprétation avec des musulmans, mais nous n’en sommes pas là.
Très bonne journée !
G
Ce sont exactement les développements qui me venaient à l'esprit après t'avoir répondu.
Répondre
E
Telle que tu posais la question ça allait un peu de soi. Mais tu as bien fait de poser la question car le débat est ainsi très élargi et profondément actualisé.
G
Merci cher Etienne pour cette exégèse particulière, qui m'est utile. J'admets tout à fait le mythe et j'en accepte bien entendu l'interprétation psychanalytique.
J'observe seulement (quittant difficilement mes gros sabots) que cette interprétation s'applique aussi à la situation historique où nous sommes. Quel bélier conduira les "occidentaux" à renoncer à leur toute-puissance, à leur prétention à l'universalisme ?... si tant est que la psychanalyse peut s'appliquer aux situations historiques, c'est-à-dire aux comportements collectifs, et qu'elle suffirait presque à leur compréhension.
Mais je sais bien que ce n'est pas ce que tu penses.
Bien amicalement.
Répondre
E
Il est bien évident que ce texte conserve aujourd’hui toute sa force et qu’il révèle non seulement la toute-puissance des terroristes mais aussi celle des Occidentaux. Le ou les béliers sont précisément les terroristes eux-mêmes. Ils nous renvoient notre propre toute-puissance car ils sont les enfants monstrueux de l’Occident. Il n’en reste pas moins qu’ils sont effectivement terroristes et qu’ils relèvent aussi de la thérapie du mythe à interpréter correctement. De son côté Israël, qui est à ranger du côté de l’Occident, joue aussi au bélier par rapport aux Palestiniens, après avoir été la victime de la toute-puissance nazie. En fait nous sommes tous contaminés, y compris l’Arabie Saoudite et certains autres pays arabes, producteurs de pétrole, victimes du virus capitaliste. Nous avons tous intérêt à interpréter ensemble le mythe du sacrifice d’Abraham, car il nous concerne tous. Chacun, finalement, est apte à renvoyer à l’autre l’image du monstre.
Bien amicalement.
G
Cher Etienne,
Merci pour cette nouvelle invitation à la réflexion.
Je reste toutefois un peu sec sur ce beau texte souvent cité (Gn 22, 1-19) et le plus souvent interprété comme un exemple offert par Abraham de l'obéissance absolue due à Yahvé qui récompense ensuite - après avoir suspendu l'ordre terrible de tuer le fils - par la promesse d'une riche descendance. Belle histoire donc, une invitation édifiante à la confiance aveugle et l'obéissance absolue. Je sais que ce n'est pas ainsi que tu la proposes !

Je me souviens d'une lecture un peu ancienne (que je n'ai pas sous la main en ce moment) : de Stéphane Moses, le Temps de la Bible (que j'ai parfois utilisé). Moses interprète ce passage d'une manière différente. Par une argumentation subtile, dont le détail m'échappe mais qui rejoint finalement la tienne sur le fond, Moses suggère qu’Abraham croit avoir entendu la voix de Yahvé, alors que c'est Satan qui a pris, comme il sait le faire, tous les aspects de Yahvé. Un tel ordre ne peut être que de lui. La duperie aurait duré « trois jours ». Puis Yahvé interrompt le processus de mort, relance la vie, à quoi il se reconnaît.

Cette interprétation, qu'il faudrait vérifier et reprendre éventuellement, pourrait être opposée à ceux qui tuent au nom d'Allah… disent-ils. On peut essayer. Qui s'y colle ?

Cela dit, il me semble sinon plus simple ! du moins plus pertinent de se placer sur un autre plan, pour examiner le terreau sur lequel ont poussé ces groupes, et comprendre ce qui leur donne une telle influence chez des crétins nombreux, et voir ce qui nous rend peu capables de faire face efficacement et rationnellement. Il y faut de l'analyse historique, politique (du fonctionnement de la sainte république, de la conception de la « Défense » et ses moyens) ; et une compréhension approfondie des phénomènes religieux (notamment ceux qui nous sont peu familiers). Je me permets de signaler, entre autres, de Jean Pierre FILIU : Les Arabes, leur destin et le nôtre, Histoire d'une libération, La Découverte, 2015 ; et, de Jean-Yves LE DRIAN : Qui est l'ennemi ?, Cerf, 2016.

Mais quel que soit le plan où on se place, il est bon de croire à la vie… Peut-être sortira-t-elle un jour des bouleversements et poussées en cours, si on n’y ajoute pas, avec notre arrogance occidentale, nos œuvres de mort, croyant faire le bien.

Gérard Jaffrédou,
1. VIII. 2016
Répondre
E
Merci Gérard pour ta réflexion. Je suis bien d’accord qu’il faut l’analyse politique et historique. Mais, pour moi qui ai baigné, pendant 15 ans au moins, dans l’analyse sémiotique avec Génuyt, ce texte est tellement simple qu’il se suffit à lui-même. Il répond aussi parfaitement à l’analyse psychanalytique. Et, en définitive, c’est un mythe et non un texte historique (même s’il peut y avoir des soubassements historiques), qui doit être analysé comme un mythe, avec toute la dimension symbolique qu’il suppose. Dès le départ une contradiction est posée : Dieu interdit la mise à mort et pourtant il demande à Abraham de sacrifier son fils, Isaac. La contradiction pousse à s’interroger. Abraham s’interroge mais n’arrive pas à comprendre parce qu’il ne se remet pas en cause lui-même. C’est cette non remise en cause de lui-même qui bloque son intelligence et l’empêche de comprendre. Il faudra l’apparition d’un bélier dont les cornes sont prises dans un buisson pour débloquer la compréhension. Avec l’image une distance s’installe entre soi et soi et le voilà renvoyé à sa propre toute-puissance. C’est cette toute-puissance qu’il faut sacrifier. Autrement dit, il faut qu’Abraham sacrifie l’enfant imaginaire né de sa toute-puissance pour donner naissance à l’enfant réel non seulement fils de l’homme mais aussi fils de Dieu. Ce faisant il offre à Isaac son véritable espace de vie. Il fallait donc un jeu du sens relativement complexe pour arriver à un tel résultat. D’ailleurs l’ange n’est là que pour évoquer le passage d’un niveau de sens à un autre niveau. Cela fait partie du jeu normal de l’esprit dans le processus de symbolisation. Si le sens du mot sacrifier avait été complètement bloqué, Abraham n’avait que la solution d’égorger Isaac pour obéir à Dieu. Ce jeu du sens, c’est le jeu de l’interprétation. Refuser l’interprétation comme le font certains musulmans conduit finalement à la mort. Il peut s’y ajouter une représentation toute-puissante de Dieu, ancrée sur la toute-puissance de l’homme elle-même.
M
C'est que l'homme fait Dieu à son image.
Et le faisant à son image, il ne peut qu'en être prisonnier...l'homme prisonnier de lui-même
et voulant se libérer n'a plus que la violence qu'il retourne contre lui et ses semblables.
Tant qu'on aura pas compris le "Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu'ils font !",
et que si nous sommes capables de concevoir un être image de Dieu, ou des hommes pour d'autres,
ayant la force d'une non-violence, de non crimes, de non toute puissance, de non pan hégémonisme ("mon royaume n'est pas de ce monde") alors oui la croix, toutes les croix, seront abolies... Mais depuis qui a tenté de remplacer cette grandeur là ? Une Ecriture, sept siècles plus tard, engendrant
quoi de mieux ? Et pour qui ?
Répondre
E
Je suis d’accord avec toi. Mais, pour moi, le problème est moins la violence que la toute-puissance. C’est la toute-puissance qui fait que la violence est destructrice. En dehors du champ de la destruction, la violence permet la séparation utile à la vie et à la relation. La toute-puissance met sous tutelle, qu’elle vienne de l’homme ou de Dieu (dans la représentation que l’homme s’en fait). En bon pédagogue, Dieu introduit du jeu entre lui et l’homme. Lorsque le jeu est détruit, c’est la mort qui s’installe. C’est pourquoi l’interprétation qui introduit le jeu entre le lecteur et le texte est si importante. Pour moi, c’est de ce côté qu’une partie de l’Islam est défaillante. Et c’est le mal, ainsi révélé, qu’il faut soigner pour sortir du terrorisme religieux.
F
Etienne, pour toi, en reprenant ton texte sur le sacrifice d'Abraham... j'avais eu au téléphone très longtemps un des frères franciscains parmi les plus jeunes actuellement, qui vit une effective incompréhension de la part des responsables. Je lui ai envoyé ton texte et je t'envoie sa réponse rapide, mais significative.... à bientôt.
Francesco


Merci Francesco pour ce beau texte d’Etienne Duval qui me confirme dans mon intuition. Dieu nous éduque et éduque notre désir au travers des rites (sacrifice ici) et mythe (fausse idée de Dieu). Notre désir de toute-puissance nous fait identifier Dieu à la toute-puissance ayant droit de vie et de mort sur chacun, alors qu'il n'est que DON au service de la vie de chacun.
Heureusement qu'Abraham grâce à l'aide l'ange ne soit pas dans le piège. En effet nous avons tous à sacrifier cet enfant imaginaire de la toute-puissance qui est en nous et qui nous tient sous sa tyrannie et qui nous empêche de devenir père les uns pour les autres. Nous sacrifions nos frères et nos frères les hommes (leurs rêves, leur vie) pour satisfaire ce Dieu de la toute-puissance qui est nous, alors qu'il n'est qu'une idole, une imposture....

A +,
Répondre
E
Avec la toute-puissance, nous tenons en effet une clef. C’est elle qui nous conduit à la mort et surtout lorsque nous imaginons un Dieu tout-puissant, que nous prenons comme modèle. Ce Dieu là nous amène à tuer, lors même que nous croyons aimer. C’est ce Dieu imaginaire qui conduit la main sanguinaire de nos terroristes
J
Bonjour,
Charles Lallemand m'a transmis votre texte. Je vais l'étudier avec bcp d'intérêt ...en échange voici ma réaction sur l'événement que j'ai le privilège peu enviable d'avoir vécu
bien cordialement
Jean-Marc le duc


Saint Etienne du Rouvray, banlieue industrielle de Rouen. Nous y avons fait des courses à l’Intermarché, nous sommes allés à des concerts ou au théâtre au "Rive Gauche", nous avons participé à une foire à tout le long de l'Eglise... C'est à 5km de chez nous. Hier matin, le cauchemar : deux tout jeunes hommes ont crié Allah Akbar sur les marches de l'Eglise de Saint-Etienne-du-Rouvray après avoir égorgé, pendant la messe, le prêtre, Jacques Hamel.

Le Père Jacques Hamel, prêtre auxiliaire de la paroisse, n'était pas prêt, à 86 ans, à prendre sa retraite. La paroisse avait besoin de lui. Né en 1930 à Darnétal, tout près de Saint Etienne, mais sur l'autre rive de la Seine, il se consacrait à la vie pastorale. Il connaissait tout le monde, avait baptisé, marié, accompagné, enterré tout un chacun...Il vivait, dit-on, en harmonie avec la communauté musulmane. Une femme de la commune, marocaine, disait hier "C'était notre père et notre grand-père. On lui confiait même nos peines de cœur".


Le père Jacques avait donné un sens à sa vie. Il est sans doute déjà au paradis des Chrétiens, ou d'Allah, sans doute le même ? Peut-être avec ses assassins ? Les voies du Seigneur sont impénétrables. Au contraire de son jeune "paroissien" de 19 ans, l'humble prêtre, ne cherchait pas la gloire. Pourtant, ce matin, il est sur les médias du Monde entier...Du New York Times à Radio Vatican, on ne parle que de lui. Ce vieil homme fragile, frêle comme l'aile d'un papillon, peut-il changer le Monde ? « Le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? » ! Alors, quel sera la portée de son sacrifice ?

Ma note 47, la semaine dernière, était consacrée à l'attentat de Nice. Je parlais de "ce pauvre terroriste" : ""Il n'a pas choisi Nice par "quelque calcul intelligent sur la place de Nice dans le Monde", Non ! C’est parce qu'il habitait là, avec sa famille, et qu'il existe là une filière djihadiste identifiée...Ce soldat de Daech a fait "son" attentat devant "sa porte"". Idem à Saint-Etienne du Rouvray. Deux soldats de l'Etat islamique, dont un au moins est un gars du coin...Ils ont eu 100 m à faire pour réussir leur djihad : Mourir en tuant un mécréant ! Un voisin, prêtre du quartier ? Pas un grand mec baraqué à combattre, mais un acte suffisant pour garantir l'entrée immédiate au Paradis.

Adel avait donné un sens à sa mort. 
Adel était un jeune homme de 19 ans, issu d'une "famille bien". Fils de professeur, il s'était radicalisé il y a un an et demi, selon ses parents, qui attendaient de la police qu'elle surveille leur fils. En effet, Adel, fasciné par les attentats parisiens, s'était mis à discuter avec plusieurs djihadistes à l'étranger sur Internet. Il était à leur avis devenu incontrôlable.


Alors, quand j'entends dire de ces garçons, dans tous les commentaires radio/télé, soit : " ce sont des fous", soit " ce ne sont pas des musulmans", je me dis que nous continuons à nous faire des illusions. On ne va donc jamais s'en sortir ! Ces assassins ne sont pas des fous, ils ont un projet vital pour lesquels ils sont prêts à mourir ! Ceux qui sont déjà partis, rassemblés aujourd'hui en Syrie, en Irak, en Lybie, viennent de 120 pays. Des "fous" de 120 pays prêts à mourir pour la même cause ! Formidable réussite pour Dach car d'autres sont prêts à rejoindre le combat, partout. Pour Scott Ätran "L'Etat Islamique a constitué la plus grande force militaire extraterritoriale depuis la guerre. Il représente actuellement le discours contre-culture le plus fort au monde» (cf. note 47)".
 Ils se disent musulmans, et ils ont de bonnes raisons de le dire puisqu'ils font allégeance à Daech dont le discours est du copié-collé du wahhabisme de l'Arabie Saoudite. Leur Islam n'est donc pas si différent de celui qui est pratiqué en Arabie Saoudite, dans les lieux saints de l'Islam, et pas loin de ce que prêchent, chez nous, les islams les plus radicaux, à Brest ou ailleurs. Abdelwahab Medeb accusait la République Française d'avoir laissé des pays étrangers, le Qatar et l'Arabie Saoudite, "former" au salafisme nos jeunes français. L'Arabie Saoudite a "infanté Daech" qui, au nom du "salafisme" (retour aux "origines"), détruit tout l'héritage de l'Islam.

Abdennour Bidar lui aussi interpelle l'Islam dans sa "Lettre ouverte au Monde Musulman» : "Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Tu cries « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! ». Mais, dit Abdenour,"ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine."

Une petite »filière djihadiste » à Saint Etienne du Rouvray ? On voit, c'est vrai, en même temps dans toute l'agglomération, à la fois de profondes amitiés intercommunautaires, et la montée des pratiques salafistes : toujours plus de voiles, plus de femmes musulmanes disant ne pas être libre de ne pas se voiler, plus de femmes qui refusent de toucher la main par peur de toucher une main impie, peur de s'assoir sur un siège d'autobus sur lequel un homme aurait pu s'assoir....On découvre que les appels de Tareq Oubrou à "ne pas en rajouter", restent lettre morte. On suit davantage les ordres de Daech que les conseils de Tareq Oubrou. Dans notre quartier, la "supérette" a changé de propriétaire. Elle s'est transformée en supérette Hallal, et, désormais on y achète ses tomates en écoutant, chemin faisant entre les rayons, le hautparleur parlé arabe. Dès que l'on franchit la porte, sur la droite, à l'entrée un grand présentoir bien achalandé est garni de corans.
Les « soldats du djihad »sont ainsi dans un climat porteur car les politiques et les religieux ne voient pas la réalité de l'implantation salafiste. Comme le disait ce matin sur France culture l'imam de la commune voisine "on les voit ces jeunes radicaux. On est seul, on ne va pas leur rendre visite, ils ne viennent plus à la mosquée. Leur "grande mosquée" djihadiste, c'est YouTube. On a besoin d'aide". Nos amis musulmans, très pratiquants, sont désolés de cette intolérance, de cet obscurantisme, si loin de la de paix qui caractérise leur religion.

Manuel Valls est à peu près le seul homme politique à avoir pris la mesure de cette emprise salafiste, de ce terreau favorable au développement du djihadisme. J'ai honte de constater qu'on ose le siffler, qu'on ose l'empêcher de parler. Quand Elisabeth Badinter intervient pour défendre le droit des femmes, face à l'islamisme radical elle se fait traiter d'Islamophobe... et, c'est un comble, Kamel Daoud, Boualem Sansal et leurs amis algériens se font aussi traiter d'islamophobes. Ils se font tous attaquer par "les professionnels de l’intimidation intellectuelle" qui ont réussi à faire douter responsables politiques ou religieux. Sur France Culture, Brice Couturier n'a pas peur d'affirmer que « nos dirigeants, majorité et opposition, rechignent trop, depuis 4 ans, à prendre à bras le corps les grands débats, tels que « la compatibilité de l'Islam avec la laïcité, l'égalité des sexes et la démocratie » (http://www.franceculture.fr/player?p=reecoute-4258353#)

Notre ami musulman Abdek, si marqué par les années de plomb algérienne, sous le pouvoir des islamistes, pense lui aussi, que le discours "religieux" ambiant est le terreau dont se nourrit la frange radicale de la population immigrée ou d'origine immigrée (et, je rajoute, les convertis...). L'Islam est "le dernier arrivé" et l'Etat français doit s'impliquer pour fixer les règles et l'application de la loi, toute la loi pour tous ceux et celles qui vivent en France et donc les musulmans. Abdek, en référence avec la politique de Napoléon avec la communauté juive au début du XIX ème siècle, appelle l'Etat français à prendre la même responsabilité vis à vis des communautés musulmanes. A ne pas se satisfaire de sous-traiter à la Turquie, à l'Algérie ou au Maroc, ou aux monarchies du Golfe. C'est un énorme chantier. Qui pourra l’ouvrir ?

Bernard Cazeneuve réfléchit justement à un concordat :"Tout en gardant mes principes républicains, je m'interroge sur l'usage vis-à-vis de l'islam d'un concordat tel que celui qui est en vigueur en Alsace-Moselle", aurait déclaré le ministre lors du séminaire gouvernemental du 23 juillet. Qui d'autre que lui pour cette tâche ? Je lui fais toute confiance.

Pour donner un sens à la vie, notre société laïque doit favoriser le « vivre ensemble ». Alors, à 19h, ce jeudi 28 juillet 2016, sur le stade Youri Gagarine à Saint-Etienne du Rouvray, le maire communiste de la ville, Hubert Wulfran, invitait l’évêque de Rouen, Monseigneur Lebrun, à célébrer le souvenir du père Jacques Hamel. « Mettons notre volonté, notre amitié, nos idées, nos talents au service de la communauté humaine ». C’était, pour prolonger la vie de Jacques Hamel, l’appel de l’évêque de Rouen. 
A suivre donc !



Jean-Marc le duc
le 28 juillet 2016
Annexe : La vie dans les quartiers
Il faut bien sur mieux connaitre nos quartiers, développer les réseaux de soutien associatifs et, bien sûr, tout faire pour faciliter, pour tous également, l'accès à l'emploi.
En matière de sécurité, priorité du jour, il faut revenir à la police de proximité supprimée par Nicolas Sarkozy : https://fr.wikipedia.org/wiki/Police_de_proximité_en_France
La police de proximité est initialement une doctrine d'emploi de la police nationale instaurée à partir de 1998 par le gouvernement de Lionel Jospin et globalement supprimée à partir de 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur.
Le réseau de terrain (Terrorisme.www.courrierinternational.com/.../terrorisme-comment-la-reforme-de-sarkozy-affaibli...)
La réforme de 2008 conduite par Nicolas Sarkozy, rappelle le Financial Times, cherchait à rationaliser les services de renseignement du pays en fusionnant les renseignements généraux (RG) et le contre-espionnage (DST). Cela devait permettre une meilleure surveillance de la menace islamiste. Mais un nombre croissant d’experts du renseignement regrette qu’elle ait finalement mené “à la disparition du vaste réseau d’agents de terrain qui avait mis un demi-siècle à se constituer – et dont on aurait bien besoin aujourd’hui pour contenir la menace intérieure du djihadisme.” Le gouvernement essaye depuis 5 ans de reconstituer ce réseau. On est encore loin du compte !
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E
Merci pour votre texte car il est plein de pensée et, pour moi, c’est un compliment. Je pense d’ailleurs que la pensée est en jeu dans les drames que nous vivons. Il y a, en eux, comme une brisure de la pensée au nom d’un absolu, qui, au lieu de favoriser la symbolisation de l’homme et du monde, la bloque pour imposer sa toute-puissance. C’est pour cela que j’ai choisi le texte sur le sacrifice d’Abraham. Dieu est un pédagogue, qui veut entraîner l’homme dans la pensée, mais il se heurte à la toute-puissance humaine. Qu’elle vienne de l’homme ou de Dieu, la toute-puissance est l’obstacle par excellence pour l’humanisation de l’homme.
Comme vous, je pense qu’il faut prendre au sérieux la situation que révèlent les drames que nous dénonçons. C’est le spirituel (et non la foi), dans sa dimension humaine qui est en cause. Si je ne soumets pas les textes à l’interprétation, je bloque la dynamique de l’homme car l’interprétation fait partie de cette dynamique. Mais, n’ayant pas suffisamment de temps, en ce moment, je reprendrai cette réflexion après vous avoir lu à nouveau.
En tout cas, merci.
V
Peut-être cet article t’intéressera, ces religieuses ont vraiment du sang froid malgré leur âge (Vida).
Attentat dans une église près de Rouen: Le récit poignant et surréaliste des sœurs lors de la prise d'otages
Mis à jour le 29/07/16 à 18h41
Les trois religieuses, Danielle, Hélène et Huguette, racontent les discussions qu’elles ont eues avec les deux jeunes terroristes…
C’est un témoignage très fort, et un peu surréaliste. Près de trois jours après le sauvage assassinat du père Jacques Hamel à l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, les trois sœurs prises en otages, qui ont assisté à toute la scène, ont raconté à l’hebdomadaire chrétien La Vie les conversations, parfois très surprenantes, qu’elles ont eu avec les terroristes.
>> A lire aussi : «J'avais leur revolver dans le cou», raconte une otage
Il est près de 9h40, ce mardi matin, quand les deux terroristes pénètrent dans l’église. Ils se dirigent vers l’autel où se trouvent le père Hamel, un couple de paroissiens et les trois sœurs, Danielle, Hélène et Huguette. « Ils avaient le style des terroristes qu’on voit à la télé. L’un portait un calot noir sur la tête et la barbe bien fournie. J’ai tout de suite compris », raconte sœur Hélène à La Vie. Très rapidement, les terroristes s’en prennent au prêtre, puis à l’un des paroissiens.
« Un sourire doux, celui de quelqu’un d’heureux »
Après leur terrible crime, les deux terroristes changent de comportement et commencent à dialoguer avec les sœurs. « J’ai eu le droit à un sourire du second. Pas un sourire de triomphe mais un sourire doux, celui de quelqu’un d’heureux », raconte sœur Huguette. Les religieuses ont même eu droit à quelques petites attentions des terroristes. Sœur Hélène et Jeanine, toutes deux octogénaires, demandent à s’asseoir, ce qu’accepte un des tueurs. « Je lui ai aussi demandé ma canne. Il me l’a donnée. »
>> A lire aussi : Ce que l’on sait des deux terroristes qui ont égorgé un prêtre
« Tant qu’il y aura des bombes sur la Syrie, nous continuerons les attentats »
S’ensuit alors une conversation autour de l’islam. L’un des terroristes demande à sœur Hélène si elle connaît le Coran. « Oui, je le respecte comme je respecte la Bible, j’ai déjà lu plusieurs sourates », répond-elle au jeune homme, ajoutant : « Et ce qui m’a frappé en particulier, ce sont les passages sur la paix. » L’un d’eux lui répond alors : « La paix, c’est ça qu’on veut. Quand vous passerez à la télévision, vous direz à vos gouvernants que tant qu’il y aura des bombes sur la Syrie, nous continuerons les attentats. Et il y en aura tous les jours. Quand vous arrêterez, nous arrêterons. » Un message que sœur Hélène transmettra au président François Hollande, après sa libération.
Un débat théologique sur Jésus
L’un des terroristes se met ensuite à parler théologie avec sœur Huguette. La conversation porte sur Jésus. « Jésus ne peut pas être homme et Dieu. C’est vous qui avez tort », déclare d’un ton péremptoire le jeune homme de 19 ans. « Peut-être, mais tant pis », lui répond la religieuse. « Je ne voulais pas mettre de l’huile sur le feu et ne pas renier ce que je pensais », raconte sœur Huguette à La Vie.
La prise d’otages se terminera par la mort des deux terroristes, Adel Kermiche et Abdel Malik
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V
Bonjour Etienne,

J’ai lu ton texte à propos du sacrifice d’Abraham, plusieurs fois, vu mes compétences !

Il est dit « Abraham n’y comprend rien… il doit avancer ». Comment avancer quand on ne comprend rien ? Qui peut avancer, par quels moyens, par quels intermédiaires, est-ce par l’intellect, par la connaissance, par ce qu’on pourrait appeler le bons sens, la logique… Les guides spirituels savent-ils mieux ce qui faut en penser, comment interpréter, on suit donc leur enseignement, jusqu’où aller ?

Je crois que tous les croyants sont confrontés à ce dilemme, les musulmans, je crois, plus que les chrétiens et les juifs, manque de culture, manque de débat à l’intérieur de leur communauté ? Je le pense. Cependant des failles, des ouvertures sont en train de se produire et tant mieux, c’est peut-être à partir de ces esprits émancipés et courageux, aussi par la crainte des amalgames et d’être rejetés par la communauté nationale que s’ouvrent d’autres interprétations du Coran.
Cependant il est dit : « Abraham obéit à Dieu qui le combla de bénédictions » On n’a pas fini d’interpréter.
Bonne journée à toi.
Vida
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E
Merci Vida pour tes réactions. Il me semble que l’horizon s’ouvre lorsqu’on découvre que le Dieu d’Abraham est un grand pédagogue qui veut entraîner l’homme sur le chemin de la pensée. Mais la pensée doit affronter les paradoxes car l’homme est, en même temps, un être physique, psychologique et spirituel. Il faut passer d’un niveau à un autre et développer les interactions. Dieu sait qu’il ne faut pas commettre le meurtre. Or il demande à Abraham de sacrifier Isaac. Il ne peut s’agir d’une mise à mort. Alors qu’est-ce que veut dire « sacrifier » ? L’homme doit chercher intellectuellement, spirituellement, mais aussi à travers un cheminement concret qui l’implique totalement. Le regard d’Abraham finalement se déplace de l’enfant vers lui-même. Il finit par comprendre que ce qui est en cause, c’est sa propre toute-puissance, qui se dévoile sous les traits d’un bélier. Il croit être le père de l’enfant au sens fondamental. Or il oublie que la Vie, c’est-à-dire Dieu Lui-même, est aussi impliquée. Il doit donc sacrifier, dans ses représentations, l’enfant imaginaire qui serait une sorte de création toute-puissante du père, pour donner naissance à l’enfant réel, qui est, en même temps, fils d’homme et fils de La Vie (fils de Dieu). Il y a là tout un parcours qui suppose une constante interprétation. Le problème c’est qu’une fraction non négligeable de la population musulmane refuse l’interprétation par respect pour la parole de Dieu. C’est là qu’est le drame car si Dieu dit qu’il faut sacrifier Isaac, ce ne peut être qu’une mise à mort. Ce qui est en cause en définitive, dans le terrorisme islamique, c’est le manque d’interprétation qui compromet la démarche spirituelle et tout simplement humaine.
E
Nouvelle insistance

J'interviens à nouveau pour que l'on ne se méprenne pas sur la nature du problème lié au terrorisme. Il s'agit d'abord d'un problème spirituel ou, si l'on veut, d'une recherche de l'absolu. Mais pour avancer dans le processus de spiritualisation, il faut accepter le passage par le symbolique. Lorsque Dieu demande à Abraham de sacrifier son fils, il s'agit d'un sacrifice intérieur : sacrifier mon enfant imaginaire, qui est le fruit de ma toute-puissance, pour faire advenir, comme je l'ai déjà dit, l'enfant réel, qui est, en même temps, fils de l'homme et fils de la Vie, au sens fort du terme, c'est-à-dire fils de Dieu. Si l'individu en reste au premier sens du mot sacrifier, il bascule dans le terrorisme. C'est pourquoi l'acceptation de l'interprétation est si fondamentale. Le langage de Dieu est toujours un langage symbolique, qui intègre les différents niveaux de la réalité : physique, psychologique, spirituel. Le symbolique c'est ce qui permet de passer d'un niveau à un autre.
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E
J’ai l’impression que le lecteur ne voit pas l’originalité et l’importance de textes comme celui du sacrifice d’Abraham. Agissant en pédagogue, Dieu nous ouvre le chemin de la pensée, qui est aussi un chemin thérapeutique. Autrement dit, il nous fait prendre conscience que la pensée est elle-même thérapeutique : elle doit faire face au paradoxe avec ses contradictions en choisissant la voie qui permet le dépassement de ces contradictions. Comment sacrifier l’enfant sans aller jusqu’au meurtre ? Il s’agit de sacrifier l’enfant imaginaire qui émerge de la toute-puissance du père, pour donner sa place à l’enfant réel, en même temps fis d’homme et fils de Dieu. Il convient de passer par toute une élaboration intellectuelle et spirituelle, en même temps. De mon point de vue, la pensée est à l’articulation de l’intellectuel et du spirituel. Et toute la pédagogie de Dieu consiste à permettre d’articuler ces deux dimensions sans oublier, c’est vrai, la dimension du corps.
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A
Bonjour, Pour quelqu'un qui ne connaît pas l'Ecriture, le début de l'histoire
(mythe) me semble aller de soi.

L'alliance, la promesse a comme "garant" l'enfant. Question de toujours à toujours :
Le Tout Autre est-il vraiment fiable ? Il a donné et voudrait-il " se reprendre" ?
Qui est-Il donc ?
Dans l'abandon de sa volonté propre, quand encore il n'a pas eu l'intuition
de ce qu'est Dieu, Abraham renonçant à sa prétention de "savoir", chemine au devant du mystère.
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E
L'espace de jeu entre le savoir et le mystère, c'est bien là, que Dieu, dans le mythe, veut nous attirer.
G
L'article est maintenant référencé par google.
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O
Merci Olivier de faire référence à ma réflexion sur le terrorisme religieux : "Comment Abraham lui-même échappa au terrorisme religieux". Attention quand même de ne pas porter des jugements à l'emporte-pièce sur des textes beaucoup plus importants que vous ne le pensez pour le développement culturel de l'humanité. Mais le côté positif c'est que vous n'hésitez à dire de ce que vous pensez et de cela je me réjouis.

Appuyez sur Olivier pour découvrir son blog de blogs.
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A
Bonsoir, Je réponds à côté...
Pour comprendre l'épreuve d'Abraham, retournons à l'annonce de sa future naissance :
à vue d'homme (et de femme, le rire de Sara), aucune naissance n'est possible.
C'est Dieu " l'auteur " de la vie. Dès le sein de la mère et pour toujours.
Alors le père ne peut avoir "droit" de vie et de mort sur un fils d'homme
"fils"de Dieu, engendré de par le vouloir divin.
xxxxxx
Contexte "historique" : les sacrifices humains aux divinités de la fertilité , aux Baals.
Le Dieu d'Israël est tout autre. L'alliance, la promesse est là pour éloigner
l'idolatrie : l'idole est un objet ; l'homme, tout homme, aimé de Dieu est un sujet
xxxx
Abraham a à parcourir un chemin : en arrière (la promesse de l'enfant) ; en avant,
pour ouvrir son esprit et son coeur, loin de la volonté de puissance mortifère.
xxx
Le terroriste potentiel se prend pour Dieu, le seul maître de la vie et de la mort
Répondre
E
Oui Anne, je te suis de bout en bout. Il n’empêche qu’Abraham a été soumis à l’épreuve. Et cette soumission à l’épreuve l’a fait avancer et l’a construit. Tout Abraham qu’il était, il a fallu qu’il sorte de sa toute-puissance.
P
Toujours de très beaux points de vue.

Merci
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E
Merci de tex encouragements et bel été !
D
La puissance du père est le cache-misère de l'homme.
Bien vu.
Je pensais à Totem et tabou

Merci pour ton envoi.
Très amicalement.
Répondre
E
Merci Denis pour ta réponse rapide que je prends pour un encouragement à l'interprétation.

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