Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 22:15

La table de Patrick

 

Le temps privilégié d’un apéritif ou l’ouverture à la vie

 

La porte, en face de chez moi, ouvre sur l’appartement de Brigitte, un lieu agréable mais encombré de multiples objets que les années se succédant ont ici accumulés. Brigitte pense qu’elle est très âgée et qu’il faut se résigner, lorsqu’on a 86 ans, à attendre la mort. Je n’ai pas encore osé lui donner la permission de mourir. Cela m’est arrivé, il y a une quinzaine d’années. La personne à qui je m’adressais était une ancienne danseuse-étoile, qui voulait que la mort vienne à son secours. Un jour, alors qu’elle reprenait son refrain habituel, je lui ai dit : « Eh bien je te donne l’autorisation de t’en aller ». Surprise par mon audace, elle a rajeuni de plusieurs années, ce qui a étonné tout son entourage.  Comme le bûcheron de La Fontaine, elle ne souhaitait pas que la maîtresse de notre destin vienne couper aussi vite le fil de sa vie. Aussi, en ce qui concerne Brigitte, j’ai pensé que la mort pouvait attendre et qu’il fallait donner une nouvelle chance à la vie.

Brigitte, clouée sur son siège devant la télévision

Quelle que soit l’heure à laquelle je frappe à la porte, Brigitte se laisse absorber par le temps qui passe en regardant la télévision. Mais elle est loin d’imaginer que l’écran qui lui fait face est le visage même de Chronos (le dieu du temps). Autrement dit le visage de la mort car Chronos est animé par une pulsion morbide qui le pousse à se nourrir de ses propres enfants. Ce dieu a un tel pouvoir qu’il ne veut pas lâcher ceux qu’il domine par son pouvoir hypnotique et infanticide. Au début, lorsque j’entrais dans son appartement, Brigitte ne voulait pas éteindre la télévision. Il a fallu que je lui mette en main le choix qu’elle avait à faire : c’était ou moi ou Chronos (la télévision) !

L’ouverture sur un autre temps ou le passage de Chronos à Kairos

Le choix exigé est essentiel : il s’agit de passer du temps de la mort au temps de la vie, autrement dit de Chronos à Kairos. Kairos s’oppose en effet à la mort car il est le temps du surgissement de la Vie, le temps de la rencontre. Et, pour signifier ce passage, je décide d’apporter, un jour par semaine, une bouteille d’apéritif, proche de l’alcool, que les anciens appelaient l’eau de vie. Réduite à la passivité par l’écran dominateur, Brigitte, en participant à l’apéritif, finit par s’éveiller et par s’engager dans la parole. Elle sort de son isolement qui lui montre la mort, en faisant face à l’autre qui lui révèle un chemin pour la vie.  

Le déplacement vers un autre espace

Il m’a fallu attendre plusieurs années pour me rendre compte que le montage échafaudé était bancal. Je me trouvais dans un rituel figé parce que j’avais oublié de changer d’espace. Brigitte restait dans son environnement, qui la maintenait dans son horizon habituel et l’empêchait de s’ouvrir à de nouveaux questionnements. Habitué pourtant à la réflexion sur la nécessité d’espaces intermédiaires pour permettre le surgissement de la vie, j’avais presque oublié l’essentiel : créer un nouvel espace, entre l’intérieur et l’extérieur. Il suffisait pour cela de faire sortir Brigitte de son appartement pour l’inviter dans le mien. C’est ainsi qu’au lieu de m’introduire chez elle avec ma bouteille d’apéritif, je l’ai fait venir chez moi, tous les mardis, en fin de matinée, pour partager « l’eau de la vie ».

La table de Patrick qui fait rêver

Dès qu’elle entre dans mon appartement, Brigitte remarque la table basse sculptée par Patrick, sur laquelle nous allons boire l’apéritif. Elle est pleine d’admiration pour cette œuvre d’art qui la fait rêver. Patrick est un artiste que j’ai connu aux Vans en Ardèche, à un moment où je m’intéressais au monde des marginaux. Au début des années soixante-dix, il était venu de la région parisienne pour inventer un autre monde. Il avait, pour cela, les outils du sculpteur sur bois. On aurait dit qu’ils faisaient partie de lui-même comme s’ils accompagnaient le don intérieur qui l’inspirait depuis toujours. Nous étions devenus de bons amis et nous refaisions le monde à chacune de mes apparitions aux Vans. Pour garder son souvenir, j’ai fini par acheter une magnifique table basse qu’il avait confectionnée et que chacun peut découvrir sur ce blog. Elle est faite du bois d’un orme, un arbre en grande partie disparu sous l’effet d’un champignon destructeur, comme s’il fallait passer par la mort pour entrer dans la vie et la création. L’arbre continue à nous parler grâce aux veines et aux défauts du bois et surtout grâce aux nœuds qui continuent à lui servir de parure. L’élan de la vie finit par se confondre avec l’élan de la création repris et impulsé par Patrick lui-même. C’est bien ce qu’a spontanément ressenti Brigitte dès son entrée dans ma salle de séjour.

Un porto avec de petits fromages aux saveurs d’Italie

Après avoir ouvert l’espace de l’imaginaire, il me paraît indispensable pour faire passer la vie de donner une place au plaisir lui-même. J’ai fini par connaître les goûts de Brigitte : elle adore le porto et les petits fromages aux saveurs de basilic, de tomate et d’olives. Qu’à cela ne tienne : je m’arrange pour avoir en réserve tout ce qu’elle semble préférer, quitte à faire varier les marques de porto et les sortes de fromage. Mais toujours, elle sait rester dans le juste milieu comme si le plaisir s’éclipsait lorsqu’il en vient à s’égarer dans la démesure.

Une promenade à travers les belles histoires du passé

Spontanément, Brigitte évoque le passé et, en particulier, les belles histoires de son enfance. Certains penseront que nous sommes ici dans le radotage qui nous écarte de la réalité journalière. Il me semble, de mon côté, que nous nous trouvons au contraire devant une opportunité, pour reprendre le fil de la vie à son surgissement originel et continuer à tisser la toile de l’existence jusqu’à son terme en pleine responsabilité. C’est pourquoi j’écoute avec attention l’histoire de cette poule naine, à qui elle a sauvé la vie en soignant sa patte cassée, alors qu’elle avait autour de quatre ans. La poule lui en était particulièrement reconnaissante car, depuis, elle la suivait dans tous ses déplacements. Un autre événement l’a beaucoup marquée. Elle adorait l’un de ses grands-pères, qui était aussi très attaché à sa petite-fille. Or, un jour, le vieillard lui demande de lui apporter sa pipe : elle le fait spontanément, mais aussitôt le grand-père est rattrapé par la mort elle-même. Sa dernière pensée avait été l’enfant comme s’il voulait lui confier la vie qui était en train de l’abandonner. Brigitte parle aussi avec émotion de son père, mort très jeune de la tuberculose ; il la prenait fréquemment sur ses genoux tout en tournant la tête pour éviter de la contaminer. Chez elle, chaque fois, l’amour et la vie sont constamment liés à la fragilité. Et ce paradoxe, qui a marqué depuis longtemps son rapport à ses enfants, continue à la structurer puisqu’elle doit utiliser ses béquilles pour marcher et qu’elle vit presque constamment sous la dépendance d’un entourage, fait de femmes de ménage et d’infirmières.

Le souffle de la vie qui revient

En écoutant Brigitte à travers les histoires qui ont marqué son passé, il me semble que je sers de relais entre ses premières années et son existence actuelle. Autrement dit l’écoute permet de faire passer la vie lorsque celle-ci vient à faiblir ; elle va puiser, dans les premières années transformées en récit, l’énergie vitale dans son jaillissement initial, qui semble manquer à Brigitte, pour poursuivre aujourd’hui le chemin qui lui reste à parcourir.

L’image de soi qui sert d’habit intérieur

Pour s’acheminer dans la dernière étape de son existence, Brigitte n’a pas seulement besoin d’un surplus d’énergie transférée par l’écoute d’un autre, elle doit aussi trouver une plus grande assurance en se revêtant d’une bonne image d’elle-même. La plupart de ceux qui la côtoient en restent aux apparences. Or d’apéritifs en apéritifs et de récits en récits, je découvre, sous une modestie de surface, une grande dame qui a su faire face aux difficultés de la vie et qui a su aimer chacun de ses quatre enfants tout en gardant avec eux la distance nécessaire du respect. Elle fait preuve du même comportement avec ses petits-enfants. Je la vois un peu comme un grand arbre qui témoigne du mystère de la vie parce qu’elle a su conserver l’espérance en dépit des épreuves. C’est pourquoi je souhaite lui servir de miroir pour qu’elle découvre une très belle image d’elle-même et pour qu’elle puisse ainsi revêtir son plus bel habit intérieur. Elle pourra alors découvrir qu’il existe, au fond d’elle-même, un petit coin de paradis, fait d’amour, de respect de l’autre et d’attention à la vie, surtout lorsque celle-ci apparaît fragile. Je suis sûr qu’elle y trouvera progressivement la paix et la lumière.

Etienne Duval

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

G
Bonjour Etienne
J'ouvre ton blog avec ces histoires " eau de vie "aujourd'hui seulement. Ma vie sètoise est tellement riche en échanges !!!!!
Penses-tu y venir faire un petit tour?
A bientot de tes nouvelles je t'embrasse
Répondre
E
Je sais bien qu'il y a, chez toi, beaucoup de vie et d'échanges. Pour le moment, j'essaie de respirer un peu et de faire quelques petits déplacements. Plus tard, peut-être envisagerai-je de pousser jusqu' à la Méditerranée, mais je ne te promets pas encore... Bonne fin du mois de juin !
M
Bonne continuation avec de bons apéros avec Brigitte, et d'autres? ... Si on passe sur "le caillou"....?
Répondre
E
Merci ! Si vous passez sur le caillou, vous pouvez frapper à ma porte. Il y aura de quoi vous satisfaire.
M
Pourtant il y a des rencontres que tu appelles "du côté de la vie" qui peuvent être vivifiantes certes mais d'autres nocives... voire toxiques.
J'aime bien cette idée de téléphone que suggère Josiane ...à l'heure où se meurent les correspondances épistolaires...
Bien à vous (dans cette co(-)rrespondance)
Répondre
E
Bonjour Marie-Claude

Pour moi une rencontre est nocive quand elle n'intègre pas la distance, qu'elle ne crée pas l'espace où le sujet peut être présent. Dans la vie quotidienne, la relation fusionnelle est nocive, lorsqu'elle est ce qui est avant tout recherché. Par exemple le téléphone portable est une très bonne invention mais son utilisation devient nocive lorsqu'elle empêche la séparation ,nécessaire.
J
Bonjour Etienne ,

merci beaucoup pour tes propos qui donnent du sens aux rencontres , à la Fête des voisins , au terme " eau de vie " ( que l'on n'emploie plus ou très peu
souvent ).
Il me semble que l'on pourrait faire la même analyse avec le téléphone : toujours accessible aujourd'hui pour des gens toujours " joignables ...
Bonne continuation !

Amitiés.

Josiane
Répondre
E
Merci Josiane. Ton idée du téléphone m'intéresse. Mais le téléphone est à double face : la volonté de ne pas être séparé et la rencontre de l'autre. La non séparation est du côté de la mort, alors que la rencontre de l'autre est du côté de la vie.
M
Et Brigitte, qu'est-ce- qu'elle en dit de la télé?
-une distraction culturelle?
-un moyen de voyager à travers espace, et temps?
Espace pour visiter les régions et pays et mers et continents qu'elle n'a jamais vus
et ne pourra jamais voir?
Espace pour élargir son espace de vie restreint à son appartement, voire à son canapé? (cf la chanson de Brel: "Les Vieux" au temps où ils n'avaient rien d'autre que leurs auto-espaces de souvenirs )
Espace pourvoir vivre d'autres gens, voire d'autres personnes âgées , ailleurs, dans d'autres cultures
sans jamais risquer de les contrarier ou de se fâcher avec , là, maintenant?
-Voyage dans les temps, selon les thèmes, ou films historiques, histoire de tuer le temps
ou d'exorciser de pénibles infos actuelles (sur lesquelles les "vieux" n'ont plus prise pour pouvoir agir éventuellement?)
- Tuer le temps, et surtout la mauvais, comme d'autres tricotaient?

Oui, j'interroge Brigitte à travers Etienne, parce-que je connais une Julienne qui ne regarde plus la télé,
non pas parce-que c'est chronophage, mais parce-qu'elle m'a expliqué s'être branché sur l'aiguille de l'attente...celle de Dieu qui semble l'avoir oublié dans sa liste de gens à venir chercher. A force d'avoir
rigolé de la "Grande Faucheuse" et de l' avoir défiée, voilà que l'engin s'est mis en grève vis à vis d'elle.
Elle en rit et en soupire à la fois... "Si tu savais comme c'est long ce "on ne sait quoi" dont en fait on sait rien, mais dont on a la certitude de fait que çà vient toujours plus surement que le fait de naître".
et de continuer en substance sur le fait que si elle a eu l'heur(e) d'être dans le dess(e)in (?) de Dieu
pour être venue sur cette terre, avec "La Vie est un long fleuve tranquille" quand on peut en rire après en avoir pleuré en silence, eh! bien elle s'est mise à voguer dans sa "coque de noix" que Dieu viendra
prendre quand bon lui semblera.
Souvent d'ailleurs son téléphone est décroché, le temps qu'elle se retrouve avec elle-même?...
"La vie a été si trépidante, et de plus en plus au fur et à mesure que le siècle a avancé...que je savoure
le fait d'être servie et de n'avoir rien à faire ni à attendre"...
Alors j'en suis arrivée à me demander si sa perte de mémoire, ou plus exactement ses doutes sur la réalité de ce que sa mémoire récente a enregistrée est bien fiable, ne correspond pas à une recherche
et un "travail progressif" sur l'abolition du temps pour arriver à une forme non pas d'érosion, mais d'"arrasage" du présent pour en raccourcir les affres ou lo/angueur de l'attente de " l'Ailleurs-Inconnu-Certain" pour lequel elle s'est préparée il y a maintenant près de quarante ans avec une amie, en prévoyant les modalités de son enterrement mais surtout en fêtant ce dernier à une excellente table
de l'ïle Barbe!
Répondre
E
J'aime bien ce que tu dis sur Julienne. Elle me semble plus avancée que Brigitte. Et j'avoue que je suis très intéressé par ta question exprimée à la fin de ton commentaire. Personnellement, il y a déjà plusieurs années, j'ai voulu tenir compte de la mort et je me suis situé entre la vie présente et ce qui doit arriver après. Quel confort ! Une forme de résurrection !
M
Grâce à ton récit très touchant, je suis allée m'instruire sur Wikipédia et j'ai sélectionné ce qui me parait l'essentiel correspondant à ton expérience.

Le dieu grec Kairos est représenté par un jeune homme qui ne porte qu'une touffe de cheveux sur la tête. Quand il passe à notre proximité, il y a trois possibilités :
1 on ne le voit pas ;
2 on le voit et on ne fait rien ;
3 au moment où il passe, on tend la main, on « saisit l'occasion aux cheveux ».
Kairos a donné en latin opportunitas (opportunité, saisir l'occasion).

Du local vers le temporel, en passant par la juste mesure, le kairos a eu de nombreuses significations plus ou moins établies et compatibles.
Il est d’autant plus tentant de parler d’un temps propre au kairos que les Grecs en ont fait une divinité temporelle souvent associée, voir confondue, avec Chronos.
Le kairos se rattache à un certain type d’actions qui doivent être accomplies « à temps » et ne tolèrent ni le retard, ni l’hésitation.


Au début, elle ne te voit pas.
Tu changes les stratégies d'approche par tâtonnement : de "l'eau de vie" (trop beau) au porto, de chez elle devant la télé à chez toi sur ta table sculptée et tu parviens à la réveiller.
Grâce à ton écoute et à ta persévérance elle reprend confiance en elle-même et s'ouvre et revit. Tu l'aides à faire un point sur sa vie et elle te confie cette trace qu'elle laisse d'elle même. Elle n'est pas n'importe qui, mais une personne estimable, aimable qui a accompli sa vie.

Et bravo à toi, Etienne !
Répondre
E
Merci, Monique, d’avoir lu avec beaucoup d’attention le texte sur Brigitte. J’ai senti que ce texte te touchait parce qu’il évoquait peut-être des situations qui ont été les tiennes, où tu devais écouter des personnes pour les aider à vivre. Nous voilà renvoyés à des expériences auxquelles chacun se trouve confronté parce qu’il s’agit tout simplement d’humanité. Merci Monique d’avoir parfaitement joué le jeu.
G
Réponse de Gérard à la dernière intervention d' Etienne Duval

Mais oui. Il suffit d'être poussé jusqu'au fond de nos convictions. Tu fais ça très bien.
Répondre
E
Merci du compliment.
G
Je n'avais pas pensé à cette saine nécessité de se « déposséder de soi » ; mais j'approuve. Cela suppose qu'il y ait un « soi » ; or celui-ci se construit inévitablement puisque nous rentrons dès notre première seconde à l'air libre (et même avant) dans un donné où nous posons par suite des actes et élaborons quelques pensées ou sentiments, tout en restant dans l'approximatif et l'incertain. Effet, sans doute, de notre « historicité » dont nous ne pouvons nous défaire, même si nous pouvons ou devons nous déposséder de notre prétendue histoire, ou accepter que notre mort nous en dépossède définitivement.
Je suis bien d'accord que « la vie » ( et notre « historicité » c'est la vie -et inversement- ) est plus importante que les bilans , et qu' elle ne « vaut » que par les moments d'amitié et d'amour (le breton, qui ne distingue pas l'une de l'autre, utilise le même mot : ar garantez) qu'elle peut contenir. Je garde en mémoire cette remarque de Yann Page qui disait : « C'est quand même curieux que dans ce pays on ne puisse pas dire aux gens qu'on aime, qu'on les aime ! ». Il ne s'agit pas de tomber dans le sentimentalisme ! Mais il pointait justement la trouille de l'ouverture à autrui, gardienne d'un quant-à-soi à l'abri des convenances (qui aident aussi, parfois, à ne pas se laisser « posséder » par autrui).
C'est la vie, faite d'une dose judicieuse et saine d'affection (avouée) et de lucidité (salutaire), dans un partage aléatoire et toujours espéré. Et parfois bien réel. On est alors pas loin du bonheur. Je veux bien appeler cela « l'Esprit saint »....

Gérard
Répondre
E
Je n'ai rien à ajouter. Car, après de petits ajustements, nous finissons par nous rejoindre, sans pour autant épouser complètement le point de vue de l'autre. Il faut bien que chacun reste soi-même, un soi-même irréductible avec sa part d'absolu et l'empreinte de sa propre histoire. Mais en traversant notre particularité singulière, nous finissons par atteindre un universel qui nous est commun.
G
Cher Etienne,
La première réflexion qui me vient est celle-ci : il serait fâcheux que l'eau de vie conduise Brigitte vers sa fin. Je sais que la vie contient la mort et inversement ; et je ne doute pas que l'intention est ici la meilleure du monde, comme celles dont l'enfer est pavé.Mais il n'est pas nécessaire d'accélérer l'Histoire...
Une deuxième réflexion me vient de cette remarque que tu fais : le miroir que tu proposes à Brigitte lui renvoie, espères-tu, une image d'elle-même où elle voit ce petit coin de paradis, faite d'amour et de respect, d'attention à la vie surtout devenue fragile, qui lui donnera paix et lumière. Ceci me touche. J'ai en tête ces remarques de Jolif qui disait (utilisant, je crois, Sartre ou Merleau-Ponty) que la mort a ceci de terrible que, après qu'elle soit survenue, nous ne nous appartenons plus. Autrui a sur nous le regard et le discours qu'il veut : il construit de nous, de bonne ou mauvaise foi, une image prétendument conforme à ce que nous fûmes « dans le temps » (où nous ne sommes plus). A vrai dire, peu nous importera alors. Mais, quand même, en attendant, cette dépossession future de nous-mêmes par la mort a quelque chose de gênant.... Ou peut-être de salutaire ? Nous sommes à l'heure des bilans ou des comptes rendus d'expériences diverses. Nous vient à l'esprit une « image » de soi qu'on voudrait plutôt positive, un honorable bilan de notre vie qui rendrait la mort acceptable. Or on ne peut s'empêcher de considérer le négatif, bien imbriqué dans le positif (ou ce qu'on croit tel). S'impose alors un fort doute sur la qualité de ce qui restera tout compte fait, s'il y a lieu de faire un compte, et s'il reste quelque chose.
C'est pourquoi la paix que Brigitte trouve dans ces échanges à l'eau de vie est sans aucun doute extrêmement précieuse. Je l'envie, car j'entrevois moi aussi le fragile de la vie. Ces moments valent mieux que tous les bilans. Même lointains ou virtuels avec les amis et amies proches et bien réels, ils m'étaient essentiels. Ils me sont d'un prix redoublé, avec ou sans porto, ou eau de vie, ou clairette, mais avec beaucoup d'affection et de lucidité partagées.
Mon fraternel salut à Brigitte.
Gérard Jaffrédou, 9. VI. 2016
Répondre
E
Merci Gérard pour tes commentaires, qui manifestent régulièrement ton esprit de recherche. Il contribue à ouvrir ton horizon et celui des autres. Il me semble que plus on approche de la fin, plus on est affronté à un choix radical : élargir l’espace de la vie ou alors élargir l’espace de la mort en se laissant asservir par chronos. Tu as manifestement choisi la première alternative. Mais il y a un mystère que tu as évoqué en parlant de la mort comme dépossession de soi-même. J’acquiesce à ta proposition en pensant que cette dépossession à l’œuvre depuis notre naissance est aussi ce qui nous fait vivre. C’est en tout cas mon expérience. Plus on se dépossède et plus on accède à une sorte de plénitude de la vie, que j’identifie personnellement à l’Esprit Saint. Mais sans doute n’est-il pas nécessaire de lui donner un nom si la réalité est là. Et c’est ici qu’il y a mystère car la dépossession à un premier niveau nous propulse à une « surpossession » à un autre niveau. Il faut lâcher pour gagner. Dans cette perspective, les bilans ne servent à rien, car ce n’est plus le passé qui est important mais l’avenir immense qui nous est ouvert. Ma seule perspective, dans le cas de Brigitte, ne consiste pas à lui faire la morale ni encore moins à lui imposer une foi qui ne serait pas la sienne, mais de l’ancrer encore plus dans l’existence à travers la dépossession d’elle-même, pour qu’elle reprenne, de manière responsable, le fil de sa vie… Dans ce cadre, nos échanges amicaux, ont sans doute pour effet de nous remettre dans l’espérance de la vie elle-même car « la vie espère ».
G
J'ai bien apprécié ton texte, il est bien.
Répondre
E
Merci.
A
Bonjour,
Je réponds à côté mais tout est proche en matière d'amour de la vie.

Essentielle, première : l'estime de soi, inclus dans l'aimer comme soi-même.
Pas se considérer fruit sec, inutile, poids à soi et au prochain.
Rien n'est dû, tout est cadeau.
La vie, le souffle de ce jour comme
signe d'échange accepté, du Souffle reconnu (esprit, confiance, amour,
joie très simple).
Condition première, l'estime de soi, pour que l'autre (toi en la circonstance) soit signe
et ouvre à "l'aimer son prochain comme soi-même", au devenir.

A nous de faire découvrir à l'autre qu'il est estimable, lui aussi comblé,
emporté par le Souffle...jusqu' à l'aboutissement.

Cela passe par le porto offert et partagé.

Amitiés
Répondre
E
Merci Anne. Je te sens dans la même inspiration que moi. Et la phrase, qui m’a particulièrement plu, dans ce que tu dis, est la suivante : « A nous de faire découvrir à l’autre qu’il est estimable, lui aussi comblé, emporté par le Souffle… jusqu’à l’aboutissement. Cela passe par le porto offert et partagé ».
M
Cher Etienne
Je pense que l'attention que tu portes à ta voisine la maintient en vie et importe plus pour elle, que le contenu des échanges que vous pouvez encore avoir.
A moins que les choses dont vous parlez servent d'objets transitionnels dont elle a besoin pour faire le pont entre son passé et son présent S'agissant du résultat de vos échanges, ils ont pour fonction de la convoquer à rester présente au monde et à lutter contre la tendance à s'absenter qui menace les vieillards. Au 4° âge, ce sont en effet les rares convocations qui retentissent encore dans notre conscience qui donnent du prix à notre vie et nous permettent dans le meilleur des cas d'investir encore le temps qui nous reste à vivre, même si à 86 ans, on ne peut plus ambitionner autre chose que mourir honorablement, c'est-à-dire en conservant au maximum ses facultés cognitives et son souci des proches.
L'avantage de la conversation étant de conserver la capacité de mettre des mots sur les choses, car je m'aperçois qu'on la perd très vite, depuis que j'ai cessé mes activités d'enseignement. Je me souviens aussi qu'à la veille de sa mort à 87 ans, sous la demande de Monique, mon père avait accepté d'écrire " l'histoire de sa carrière" à destination de ses petits enfants et qu'il en avait tiré une grande satisfaction. Serait-ce une proposition à faire à Brigitte de prendre la plume deux ou trois fois par semaine pour évoquer les souvenirs de sa vie et la persuader ainsi d'avoir à la prolonger, pour la donner en partage ? ça la sortirait de l'idée que son vécu n'intéresse personne.

Pour contrecarrer la devise égoïste de Lucrèce, selon laquelle "trahit sua quemque voluptas", qui est la norme de ce à quoi invite trop souvent la télévision, je crois que Roger Shutz avait dit vers la fin de sa vie que" l'aujourd'hui de Dieu" était un devoir, quand nos intérêts vitaux s'effacent et que le travail, l'argent et la séduction ne nous concernent plus. Serait-ce un peu l'antidote au dieu Chronos dont tu perçois si bien les ravages, mais dont l'empire diminue chez les vieillards ?
Il me semble que c'est un peu ce qu'on entend derrière le profil que tu traces de cette dame.. Auquel cas, le bon Dieu t'en saura gré et nous disons merci pour elle. MA.
Répondre
E
Bonjour Marius,
Merci Marius de tes réactions. Je trouve toujours chez toi de la sagesse qui me fait réfléchir à nouveau.
Je suis d’accord avec toi, ce n’est pas le contenu de nos conversations qui maintient Brigitte en vie, c’est l’écoute des récits de son enfance. Dans ces récits, il y a l’énergie vitale des premières années ; c’est elle que j’essaie de capter dans l’écoute pour qu’elle soit réinvestie dans la vie d’aujourd’hui. Ce que je remarque chez un certain nombre de personnes âgées, c’est une forme de démission par rapport à la vie. En fait j’essaie travailler contre une telle démission pour que Brigitte continue à tisser la toile de sa vie jusqu’au dernier jour. Et lorsque tu parles de l’aujourd’hui de Dieu, j’y vois un lâcher prise nécessaire pour que l’Esprit devienne de plus en plus l’acteur principal du tissage qu’il faut poursuivre jusqu’au bout, acteur principal qui me rend moi-même acteur.
J’aime bien ta réflexion sur l’écriture. J’ai toujours été fasciné par l’écriture. C’est pourquoi j’ai poussé assez loin l’étude et la pratique de la graphologie, ce qui m’a renvoyé à l’intérêt pour l’Ecriture, qui commence par s’exprimer dans les mythes. Pour moi, il y a un lien congénital entre écriture et parole comme entre mère et fille. C’est pourquoi il est absolument nécessaire de les faire jouer ensemble, en passant par l’interprétation. Lorsque j’écoute les récits de l’enfance, j’essaie de les traiter comme une écriture pour qu’ils puissent donner naissance à une parole pour aujourd’hui.
Je suis heureux de constater que ce blog est l’occasion, pour toi, de passer à l’écriture, ce qui permet de donner naissance à des paroles pour aujourd’hui chez toi et chez les autres. Et, pour cela, merci !
H
Étienne J'aime beaucoup cette histoire et ta formule ,selon laquelle le vrai temps de la vie, n'est pas chronos, mais kairos,
Amitiés.
Hugues
Répondre
E
Merci, Hugues, de ton attention sympathique !
J
C'est très très bien, à tout point de vue.
Répondre
E
Merci !
B
Que dire si ce n’est que c’est magnifique… merci.

Brigitte Butruille
Répondre
E
Merci Brigitte pour une autre Brigitte !
O
Merci à Olivier d'avoir repris cet article dans sa blog's revue.

Appuyer sur Olivier...
Répondre
M
http://www.babelio.com/livres/Constantine-Et-puis-Paulette/333885
Répondre
E
Merci Marie-Claude !
M
Oserai-je dire: "et puis Paulette"!, si, si, c'est fait...
pour continuer avec le livre de ce titre là, de Barbara Constantine,
tout aussi en délicate finesse que toi , ici.Etienne.
Répondre
A
Bonjour Etienne,
J'aime bien tes blogs; ce dernier est reposant et te dévoile autant qu'il nous rapproche de Brigitte; fais lui un bisou de notre part.
Merci de continuer de nous adresser tes blogs, bien que nos retours soient rares.
Amitiés.
Andrée et Jean-Pierre
Répondre
E
Merci de ce retour sympa. Le blog a au moins l'avantage de faire vivre des relations, qui, sans lui, pourraient finir par s'étioler. Mon amitié à l'un et à l'autre.
F
Merci Françoise.
Répondre
F
Avec Kaïros et l'écoute de son ami Etienne, Brigitte va à la rencontre de son être profond le plus délicatement et le plus sûrement possible.

Merci pour ce partage de vie offerte et donnée, juste à notre porte, à notre portée. Françoise

Françoise MOZZO
Répondre
D
Bonjour Étienne,
Voilà une belle écriture pour une réflexion de fond.
….
Mais, la fête des voisins que j'ai initiée en 2003, continue avec toutes les personnes qui nous entourent. Surpris, agréablement surpris que cette fête de lieudit fonctionne comme tu le soulignes dans ton blog. Aller chez les autres, faire venir les autres chez soi, c'est toute la vie. Très amicalement.
Répondre
E
Merci Denis. Nous sommes en effet sur une réflexion de fond et la fête des voisins est une très bonne invention. Nous croyons nous connaître mais notre connaissance est vraiment superficielle, comme j’ai pu m’en apercevoir à la fête des voisins de cette année.
N
Belle histoire
Répondre
E
Merci !
G
L'article est référencé par google.
Répondre

  • : le blog mythesfondateurs par : Etienne
  •   le blog mythesfondateurs par : Etienne
  • : Mythes, articles à partir des mythes, réactions sur le site Mythes fondateurs http://mythesfondateurs.over-blog.com/ Le mythe et le conte sont la parole dans sa première gestation. C'est pourquoi, si la parole est malade, comme le dit Vittorio Gasman, il devient urgent de revenir à ses fondements qui sont encore à notre disposition, à travers les mythes et les contes. Lorsque la parole ne fonctionne pas, c'est la violence qui gagne. Les mythes et les contes, par l'apprentissage du processus symbolique qu'ils proposent, sont là pour nous aider à faire sortir la parole de la violence. C'est de la naissance de l'homme lui-même dont il s'agit.
  • Contact

Recherche

Articles Récents

Blog De Mythes Fondateurs

Liens

Créer un blog gratuit sur overblog.com - Contact - CGU -