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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 21:32

        Quand le diable s'en mêle : Feydeau et l'enfer du couple

 

Comment j’ai rencontré le diable en personne

 

Il y a une dizaine de jours, à 15 heures de l’après-midi, je marche, dans ma rue, à 200 mètres de chez moi. Un homme vient à ma rencontre. Son visage est éclairé par un grand sourire : « Vous ne me reconnaissez pas ? J’habite dans votre immeuble au 3è étage. Je vous ai vu plusieurs fois dans l’ascenseur mais manifestement ma tête vous échappe ». J’ai beau chercher dans ma mémoire mais ce visage ne me revient pas. « Ma femme, reprend-il, vous aperçoit fréquemment et elle vous trouve très gentil. – C’est celle qui a un magasin dans le Vieux Lyon ? – Oui tout à fait. »


Me voilà maintenant en terrain connu. L’homme comme la femme ont une apparence très sympathique. Mon oreille s’ouvre plus encore : « Nous avons une seule voiture et Patricia l’a prise, ce matin, pour aller à son travail. Or je viens d’apprendre que ma mère de 91 ans a été accrochée par une voiture et elle se trouve actuellement à l’hôpital Lyon-Sud. Je voudrais la voir le plus rapidement possible. » Accablé par le malheur, notre homme se met à sangloter abondamment : « Ma pauvre maman, ma pauvre maman ! » La compassion pénètre en moi et je voudrais apporter au souffrant quelques petites consolations. Mes mots sont maladroits et ses sanglots prennent encore plus d’ampleur.


Que puis-je donc faire pour aider cet homme ? C’est tout de même mon voisin. C’est alors que complaisamment il vient à mon secours : « Il faut que je prenne un taxi mais je n’ai pas suffisamment d’argent dans la poche pour le payer ». Qu’à cela ne tienne, il m’est possible de faire un petit geste. Mais moi non plus je n’ai pas les billets nécessaires ; il faut que j’aille chercher ma carte bleue.


Comme deux complices nous voici en direction de mon appartement. « Je vous rembourserai dès 18 heures ce soir. – Oui bien sûr. – Et comme je suis cuisinier de métier, je vous ferai de petits plats italiens que je vous descendrai régulièrement à votre étage. » Décidément cet homme est encore plus sympathique que je ne l’imaginais. « Je compte vous donner vingt euros. – C’est insuffisant, rétorque-t-il. Il me faudrait 50 euros pour assurer l’aller et retour du taxi et les petits frais de café ou de thé à l’hôpital. » Je fais les calculs dans ma tête : trente euros suffiront.


Nous montons par l’escalier jusqu’à mon appartement situé au premier étage. A peine arrivé, l’homme se saisit de son téléphone et éclate en larmes : « Ma mère est morte, ma mère est morte ! » J’esquisse quelques condoléances en cherchant ma carte bleue et nous nous dirigeons vers une caisse de retrait. Très poliment mon compagnon s’écarte pour me laisser faire mes opérations. La caisse ne me laisse pas le choix : ce sera vingt euros ou quarante euros. Qu’à cela ne tienne, je retire deux billets de vingt euros et les remets à mon compagnon, tout en sachant déjà que ce joli parleur est en fait un escroc. Pour m’en assurer, je monte en vitesse frapper à la porte d’une amie. Elle connaît bien la prétendue épouse, mais les détails que m’a livrés le « mari » ne correspondent pas à la réalité. Et, dès le lendemain matin, j’aperçois notre commerçante du vieux Lyon et lui confie mon histoire : elle est effarée et son effarement durera toute la journée.


Dans le dernier blog, j’avais évoqué le « Je suis » qui nous ancre dans la réalité et nous relie au réel. Ici le « Je suis » disparaît : plus de réel ni de réalité. Tout est mensonge. Mais notre artiste utilise tous les artifices de la raison pour faire exister un monde imaginaire. Je me dis alors que je suis en face de la figure du diable, pour qui l’être n’a plus aucune importance. Celui que les hommes appellent Dieu est le maître de l’être : le diable est le maître du non-être en utilisant la toute-puissance de la raison. C’est pourquoi il est présenté sous les traits de l’ange ; il fonctionne dans une dynamique de désincarnation mais il est particulièrement habile à manipuler la raison. Rien n’empêche qu’un homme puisse être à sa façon le diable. Sans doute celui que j’ai rencontré n’est-il pas très dangereux : il est plutôt amusant. Mais un homme comme Hitler et ses partisans ont réussi, pendant quelques années, à diaboliser une partie du monde. Hannah Arendt ne s’y est pas trompée. En dépit de certains préjugés et de certaines apparences, elle a accepté de soutenir Heidegger : elle savait que sa philosophie de l’être était un rempart important, parmi d’autres, contre la barbarie du nazisme.

Etienne Duval

 

 

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commentaires

M-Cl Christophe 25/04/2016 14:29

Je questionnais aussi le premier degré du "aller vers l'autre"
pour mieux l'emballer dans sa toute puissance de quémandeur,
celle qui roule dans la farine
l'autre vers qui il va .
En matière d'aller vers l'autre le premier sait faire...
Le second croit aller vers lui...mais le quémandeur l'a déjà
circoncis dans sa stratégie lisse qu'en apparence.

Etienne Duval 25/04/2016 14:45

Oui je suis d'accord avec toi.

Etienne Duval 25/04/2016 10:30

Il semble que le problème qui est posé, c'est la possible disjonction entre l'autre et l'Autre. Donc je peux aller vers l'autre sans aller vers l'Autre. Autrement dit l'altérité ne peut être authentique si elle s'enferme sur elle-même sans respecter l'ouverture à une transcendance, à de l'inconnu qui me dépasse, sans même que je doive le nommer.

Etienne Duval 24/04/2016 12:44

Je reprends les propos de Saint Jean. Diaboliser le monde, c'est faire obstacle à la marche vers la vérité et, de ce fait, c'est détruire l'autre et éventuellement provoquer le meurtre, car aller vers la vérité c'est aussi aller vers l'autre. Caîn était dans la toute-puissance, il allait vers lui-même, il n'allait pas vers l'autre.

Marie-Claude Christophe 25/04/2016 00:36

Les pharisiens à qui s'adressaient Jésus dans la citation précédente de St Jean
n'allaient-ils pas vers l'autre?

Que c'est subtil et vecteur de possible perversion ,le "aller vers l'autre".!
Que de toutes puissances s'en masquent,
et qui en est exempt
s'il va aussi vers et en soi-même pour en prendre soin ?

Le plus difficile me parait bien de faire le tri entre le faire selon le "penser ambiant" ,
et le non-faire au sens d'accéder à une demande aux allures raisonnables , (cf ton récit)
demande qui n'est que la résultante de la tolérance de vouloirs de l'autre
. De la tolérance à l'in-tolérance il n'y a qu'un fil.
L'une et l'autre dans leurs excès
n'aboutissent-elles pas à maux analogues?

Il y aura donc deux sens d'aller vers l'autre voire un troisième aller vers l'Autre?

Jean Puel 23/04/2016 12:04

Comme toi, il y a quelque temps, j'ai fait l'objet d'une tentative d’escroquerie : un mail d'un voisin se déclarant en voyage en Turquie et avoir fait l'objet du vol de ses papiers ; il sollicitait donc l'envoi en dépannage de 3.0000€ avec promesse de remboursement. J'ai failli tomber dans le panneau mais la perspicacité d'une voisine destinataire du même mail m'a ouvert les yeux.
Jusqu'à ce jour, je n'avais pas pensé au diable mais simplement à un escroc. Tout cela me rappelle le proverbe : "On peut tromper tout le monde quelque temps, on peut tromper quelqu'un tout le temps mais on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps." Gare donc, en politique, au POPULISME : le FN, TRUMP, etc... ARENDT a été + perspicace et courageuse que beaucoup. Puissions-ns l’imiter ?

selon St Jean 24/04/2016 10:15

Vous avez pour père le diable, et vous voulez
accomplir les désirs de votre père. Il a été
meurtrier dès le commencement, et il ne se tient
pas dans la vérité, parce qu'il n'y a pas de vérité
en lui. Lorsqu'il profère le mensonge, il parle de
son propre fonds; car il est menteur et le père du
mensonge. (Jean 8 :44)

Etienne Duval 23/04/2016 12:06

Ton expérience, je l’ai eue dix fois : c’est une manipulation très classique. J’ai même eu quelqu’un qui m’a signifié par mail que j’étais condamné à mort ; il trouvait cependant que je ne méritais pas un tel traitement. Alors, il était prêt à me rencontrer pour arranger les choses, sans doute moyennant quelque compensation financière. Cela m’a beaucoup amusé. Mais des amis m’ont amené à déposer une main courante pour éviter que d’autres se fassent prendre. Comme tu le dis, le mensonge est partout et notamment en politique….

Gérard Jaffredou 23/04/2016 11:49

Je le redis : le diable est dans le temps qui passe, et trop vite. Il n'est cependant pas, je l'espère n'étant pas exorciste, dans nos deux petits (?) Clichois (10 et 8 ans quand même !), que nous avons pour quinze jours de vacances parisiennes en Bretagne, accompagnés par leur mère pour la première semaine, c'est-à-dire jusqu'à demain.
Je me souvenais d'une lecture de Stéphane Moses, Le Temps de la Bible, où il était question du diable, dont la ruse est de prendre des apparences fort inattendues, y compris celle d'envoyé de Yahvé. Je maintiens l'idée. J'ai relu le chapitre. L'argumentation, notamment à partir du texte (Genèse), est diablement compliquée. Je n'ai pas eu le temps, pour le moment, d'en tirer quelque chose de bien clair dans mon esprit, ou suffisamment clair pour tenir en quelques lignes.
Pour compliquer la chose, je me souviens aussi d'une lecture de Jean-Pierre Vernant (que je n'ai pas appris le temps de relire) qui observe, en historien, que les Grecs, quant à eux, ne séparaient pas le mal du bien , entremêlés inextricablement dans tout homme, autrement dit : non séparés dans une projection imaginaire dans un Absolu qui le serait tout autant, soit : le Bien , Dieu // le Mal, Satan, avec les histoires qui s'en suivent, et que l'on connaît...
Ceci aurait l'avantage de nous ramener sur terre et à nous-mêmes, ce qui ne simplifie rien.
Voilà ce que je peux dire sans m'avancer beaucoup, ne sachant ce qui me retient en réalité d'explorer davantage.
Bien amicalement. Peut-être à bientôt si ...
Gérard

Etienne Duval 23/04/2016 11:51

C’est vrai qu’on ne peut pas en dire grand-chose. Alors fait-il partie de nous-mêmes comme je le croyais et comme les Grecs eux-mêmes semblaient l’envisager ? Je n’ose plus trop l’affirmer ? Est-ce une coïncidence, mais notamment au moment où j’ai fait intervenir Spinoza, le blog s’est mis à « disjoncter », m’envoyant sans arrêt des annonces d’intervenants, qui ne correspondaient à rien. Faut-il dire qu’il s’agissait de « diablotins » ? Je ne peux l’affirmer, ayant des pieds de paysan. Mais je ne me hasarderais pas à dire que le diable n’existe pas en dehors de nous-mêmes…

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