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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 15:30

La création du monde par Chagall

 

JE SUIS CELUI QUI EST

Les cinq mots qui ouvrent le chemin de la pensée

 

Moïse est sur la montagne de l’Horeb, où il fait paître le petit bétail de son beau-père. Soudain il aperçoit un buisson embrasé mais le buisson ne se consume pas. Le voilà transporté au-delà de lui-même, dans l’univers même de Dieu, qui l’interpelle : il veut lui confier une mission. Moïse est choisi pour libérer les Hébreux oppressés par les Egyptiens. Il faut donc qu’il aille trouver les Israélites. Mais comment va-t-il présenter Celui qui lui confie sa mission. Quel est son nom ? Tu leur diras : « Je suis celui qui est ». La phrase est courte mais elle se contracte encore : Tu diras aux Israélites : « Je suis m’a envoyé vers vous » (Exode 3, 14). Dieu est tout entier dans le « Je suis ». A l’origine de l’univers entier il y a l’acte d’être : c’est à partir de cet acte initial que peut s’ouvrir le chemin de la pensée.

Je suis

C’est le sujet, le je, qui s’affirme dès le départ. A l’origine de tout, il y a un sujet qui est entièrement sujet. Une équivalence s’établit entre le je et l’acte d’être. Celui qu’on appelle Dieu est le « JE » initial. Deux lettres suffisent pour exprimer l’inconnaissable. C’est le monde renversé. Au début était la plus grande simplicité. Et de cette simplicité allait naître l’extrême complexité. Il n’en reste pas moins que la simplicité originelle reste enveloppée de mystère.

Je suis celui qui est

Bien que tout soit déjà exprimé dans le « JE », Dieu éprouve le besoin d’expliciter ce qui reste mystérieux. Le je est pur comme l’eau de la source, comme le cristal lui-même. Il n’existe en lui aucune étrangeté. C’est ce qu’avaient compris les Egyptiens pour qui la lumière du soleil était la figure de Ré, le dieu des dieux. Le je et l’être se déploient dans l’identique. Le rapport de soi à soi, qui constitue le je, va tout simplement du même au même. Mais quelle richesse insondable dans le même qui se réfléchit sur lui-même ! Le sujet est dans l’explosion de la multiplication.

La blessure du temps ou la blessure de l’être

Dans le monde égyptien, Isis avait compris que Ré, le dieu des dieux, n’était pas fini car il était enfermé en lui-même, sans vraie communication avec les autres dieux. Pour qu’il soit vraiment dieu, il fallait introduire chez lui ce qui lui manquait, c’est-à-dire le manque lui-même. Elle confectionne alors un serpent, fait de limon, qu’elle place sur le chemin du soleil. Lorsque Ré arrive, le serpent reçoit la vie et pique le soleil. Le dieu qui a tout créé se trouve agressé par un être qu’il ne connaît pas. Le voici dans le désarroi le plus complet, blessé au cœur de lui-même. Peut-être va-t-il mourir. Alors Isis « au grand cœur » s’approche pour lui prêter main forte. Elle peut le guérir s’il lui communique son nom. Ré ne sait pas comment faire puisqu’il est tout entier enfermé dans ce nom, comme dans l’incommunicable. Une césure pourtant vient de s’effectuer à l’intérieur de lui-même ; par la blessure réalisée, il peut maintenant sortir du même et faire une place à l’autre. Alors Ré demande à Isis de lui prêter son oreille, ce qu’elle fait sans attendre. Il y introduit le secret convoité. Immédiatement Isis le réengendre en l’appelant par son nom et lui redonne ainsi la santé perdue. Nous ne savons pas ce qui s’est produit pour le Dieu de Moïse. Simplement, nous pouvons dire qu’en introduisant le temps à l’intérieur de lui-même, il a provoqué une blessure de l’être, qui a permis la création. C’est de cette blessure que pouvait jaillir une interminable nouveauté.

Je suis ce que je deviens

Désormais la créature n’est plus seulement ce qu’elle est, elle est aussi ce qu’elle devient. Et, dans la mesure où le créateur s’implique dans sa création au point de l’intégrer en lui-même, il peut dire, à son tour, qu’il n’est plus seulement ce qu’il est, mais que son être est aussi en attente de ce qu’il devient.  Avec cette précision cependant : il est tout entier soi-même, tout entier sujet, en devenant ce qu’il est, c’est-à-dire dans le devenir lui-même. En fait le devenir est une révélation du mystère, mais une révélation toujours incomplète car ce qui est mystérieux n’a jamais fini de se dire.

Le jeu entre l’essence et l’existence qui permet l’évolution

Le devenir peut apparaître plus compréhensible si l’on fait intervenir les notions d’essence et d’existence. Le jeu entre l’essence et l’existence va donner naissance à l’évolution, qui, sans cesse, permet l’adaptation et ajoute de la vie à la vie. Une rupture s’introduit à l’intérieur de l’être lui-même. Pour dire qu’un être sort du néant, au point de se tenir là, comme un homme debout, on dira qu’il existe. Mais son existence est partielle, elle participe d’un Acte d’être qui la dépasse. En même temps, pour exister, il faut avoir une forme, une essence, qui distingue les espèces les unes des autres par des caractéristiques particulières. Essence et existence jouent alors entre elles, comme le mâle et la femelle, l’homme et la femme, pour donner finalement naissance à des individus. Sans doute n’est-ce là qu’une image, mais elle permet de comprendre que l’individu est au bout d’une chaîne et que lui seul a droit à l’existence. Autrement dit, les espèces ne peuvent se manifester que dans des individus et il faudra en tenir compte dans la pratique journalière.

Je suis autre

Nouvelle particularité, l’altérité s’introduit dans l’être. Dans l’être, il n’y a plus seulement du même il y a également de l’autre. Par rapport à ses créatures, le créateur est radicalement autre, il est le tout autre. En chaque créature aussi surgit une part d’altérité. Enfin, dans le récit du buisson ardent, qui brûle sans se consumer, Dieu, en se sacrifiant, fait sa place à l’autre sans rien perdre de ce qu’il est. Parce qu’il est dans la séparation que provoque son altérité radicale, il peut être dans la plus grande proximité avec ses créatures et donc avec l’homme, au point de se sacrifier pour lui.

L’avènement de la raison à travers les déclinaisons et les conjugaisons de l’être

Le monde de l’être a une grammaire avec ses déclinaisons et ses conjugaisons. Ainsi pour accéder à la raison, le petit d’homme doit apprendre comment l’être se décline et se conjugue, à travers des situations et des actions. La mission de chacun consiste alors à être un berger de l’être. Sans cesse, grâce à l’instrument de la raison, il l’observe, le suit dans son évolution, l’oriente, est à son écoute pour repérer les nouveautés qui se manifestent à chaque instant et favoriser de nouvelles organisations.

L’être est dans le souffle de la vie

L’être apparaît de plus en plus comme l’être vivant lui-même. Il est au cœur de la vie qui invente la vie. Il est le souffle créateur. Sans doute est-il dans le monde végétal et animal, mais il est plus encore dans l’homme lui-même. Aussi l’être humain est-il appelé à participer au grand mouvement de la création qui nous invite à faire de la terre un nouveau jardin, à l’image du paradis des origines. Mais l’homme a déjà d’autres vues, qui l’amènent à rêver à l’échelle de l’univers.

Le mystère de l’être se manifeste dans l’amour

Être, finalement, c’est aimer. Ainsi s’expriment l’intuition et l’expérience de beaucoup en dépit des malheurs du monde. Et même, dans les souffrances, dans la guerre et les migrations éprouvantes, l’homme poussé au bout de lui-même peut donner naissance aux plus belles fleurs de l’amour. Comme à des bergers, il nous appartient de conduire l’être jusqu’à son accomplissement, jusqu’à l’accomplissement de l’amour.

Etienne Duval

 

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commentaires

Francesco Azzimonti 08/04/2016 09:30

L’insistance sur l’être, comme elle s’est manifestée dans l’éveil de Moïse, est aussi une insistance sur l’importance du sujet. C’est pourquoi la réflexion de Francesco Azzimonti est particulièrement bienvenue dans le cadre de ce blog (Etienne Duval).
Par hasard j'ai lu un court entretien avec une personne qui me paraît intéressante et je te signale, et peut être tu la connais déjà mieux que moi : Cynthia FLEURY, philosophe et psychanalyste, qui a créé un atelier- chaire de philosophie à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu à Paris. En particulier elle aurait écrit un livre en 2015 :"Les Irremplaçables" (Gallimard) dans lequel »elle y défend l'idée de l'individu accédant au statut de sujet libre, à la pensée critique et à l'exercice de la citoyenneté"... le processus d'individuation qui permet la construction du sujet...
En attendant de tes nouvelles,
Francesco

atalogue Gallimard 08/04/2016 09:31

Les irremplaçables
Collection Blanche, Gallimard
Parution : 03-09-2015
Nous ne sommes pas remplaçables. L’État de droit n’est rien sans l’irremplaçabilité des individus. L’individu, si décrié, s’est souvent vu défini comme le responsable de l’atomisation de la chose publique, comme le contempteur des valeurs et des principes de l’État de droit. Pourtant, la démocratie n’est rien sans le maintien des sujets libres, rien sans l’engagement des individus, sans leur détermination à protéger sa durabilité. Ce n’est pas la normalisation – ni les individus piégés par elle – qui protège la démocratie. La protéger, en avoir déjà le désir et l’exigence, suppose que la notion d’individuation – et non d’individualisme – soit réinvestie par les individus. «Avoir le souci de l’État de droit, comme l’on a le souci de soi», est un enjeu tout aussi philosophique que politique. Dans un monde social où la passion pour le pouvoir prévaut comme s’il était l’autre nom du Réel, le défi d’une consolidation démocratique nous invite à dépasser la religion continuée qu’… Lire la suite

(Catalogue Gallimard)

Etienne Duval 06/04/2016 10:27

Mon expérience du Je suis

J’ai bien compris que mon texte sur l’éveil de Moïse était difficile à comprendre. Pour aider à entrer dans la compréhension de ce texte, je vais partir d’une expérience personnelle.
Personne ne pourra te séparer de toi-même
C’est au mois de juillet 1985. J’arrive à Varsovie en avion. Il est neuf heures du soir. Par imprudence, je n’ai pas retenu d’hôtel. Après recherche, j’en découvre un à 950 f la nuit. Ce choix me paraît impossible, car, à ce prix, mes modestes économies vont s’évanouir rapidement. Il y a là un groupe d’Algériens qui prétendent avoir l’adresse d’un dortoir. Que faire ? Je suis prêt à les suivre mais l’angoisse me prend.
Et puis tout à coup, une idée me vient : « Personne ne pourra te séparer de toi-même ». Cela n’est rien d’autre que l’expérience du « Je suis ». Me voilà relié à l’être, au réel, un peu comme si une providence allait s’occuper de mon séjour en pays étranger. Une grande paix et une grande confiance s’installent en moi. Il est onze heures du soir et je suis en compagnie de 8 à 10 maghrébins.
Un ange m’interpelle
Je suis prêt à une rencontre de l’impossible, à la rencontre de l’autre déjà présent en moi. Très rapidement, un homme m’appelle. C’est un Polonais mais il parle français : « Je suis ingénieur, membre de Solidarnosc, et je vais fréquemment à Culoz ». Culoz est un endroit que je connais bien car je suis né près de Saint-Julien-en-Genevois, à une trentaine de kilomètres. Me voilà dans la proximité créée par la bienveillance d’un étranger (être un ange pour l’autre). Il a une voiture et il va m’aider à trouver un gîte pour la nuit.
L’ancrage dans la vie
Il est minuit lorsque nous finissons par trouver un hôtel à 135 francs la nuit. Je me pose dans mon lit comme si je me posais dans la vie. Quelques jours après, je trouverai une pension chez l’habitant à un prix encore plus confortable.
La découverte d’un lieu de créativité dans une ville, en partie paralysée
Pendant deux ou trois jours, je tourne en rond. Comme à mon habitude, je vais dans les bistrots pour entrer en contact avec les habitants. Mais, à cette époque, les cafés sont à Varsovie des lieux sans âme, qui respirent la mort, si bien que d’emblée l’échange est compromis. Tout à coup, j’entends une fanfare : je la suis et me voilà dans la vieille ville. La vie reprend en faisant le lien avec l’histoire de la ville et de la Pologne elle-même. De nombreux peintres sont là ; ils travaillent pour les touristes et je suis tout heureux de leur acheter de petites aquarelles. Je prends vivement conscience que la vie est liée à la création.
Les langues se délient et les relations se développent de manière étonnante
Dans ce lieu, la parole se débloque. On peut parler anglais, allemand, espagnol, à défaut même de s’exprimer en polonais. Je croyais être malhabile à comprendre l’anglais mais ici j’échange sans peine avec des professeurs de Chicago, qui ont un accent déplorable. Nous entrons dans la proximité avec une rapidité surprenante. Nous sommes déjà dans l’antichambre du paradis où peut respirer l’amour.

Si je raconte cette histoire c’est pour montrer que tous les événements qui se succèdent sont, en fait, une déclinaison du « Je suis » présent dans « Personne ne pourra me séparer de moi-même », un « Je suis » où la providence est constamment vigilante.

Duval Etienne 02/04/2016 09:30

Décrocher de l'Être, c'est aussi décrocher de l'Autre. Aussi le risque est-il non seulement de décoller de la réalité, mais il est aussi de renoncer à être soi-même comme sujet.

Emmanuel 01/04/2016 21:10

Emmanuel souffrait d’une schizophrénie que son psychiatre qualifiait de gravissime et c’est grâce à la prise de conscience que peut susciter ce texte qu’il est sorti de la psychose. Voici ce qu’il vient de me dire par téléphone : « Ton texte m’a beaucoup intéressé et je le classerais volontiers avec certains textes de Racamier, qui ont eu, pour moi une très grande importance. J’associe personnellement l’Être et l’Autre. C’est grâce à cette prise de conscience que j’ai pu situer mon proche comme autre et que j’ai réussi à m’individualiser. A partir de ce moment, les autres ne me sont plus apparus monstrueux. La figure de l’être c’est aussi la figure de l’autre. Ce double aspect se reflète sur le visage. Lorsque j’étais malade, mon visage avait disparu. Après ma guérison, il est réapparu. Ce qu’il y a de plus humain chez un homme, c’est son visage ».

Etienne Duval 01/04/2016 21:11

J’ai personnellement l’impression que le récit qui traduit l’éveil de Moïse comme éveil à l’Être a une fonction thérapeutique et salvatrice. Le regard de l’homme par rapport à son environnement change de nature et s’ouvre sur l’infini d’un mystère indicible. C’est pourquoi la nouvelle lumière intérieure transfigure le visage et en fait un visage humain. Parce que l’Être est source inépuisable d’altérité, il est aussi source d’humanité.

suite 01/04/2016 12:03

Autrement dit
le récit de Moise, sa quête de recevoir un nom autre, plutôt que de dénomme lui-même,
nom qui consiste en "je suis celui qui est "
serait un des mythes traduisant fondamentalement
" la naissance de la méta-pensée en l'homme",
en même temps que la conception d'un monothéisme ..

Etienne Duval 01/04/2016 12:26

Les deux étant plus ou moins liés. C'est à partir de cet Être initial que je puis penser ou méta-penser. Ce qui n'est pas vu ni connu se présente comme le "vrai réel" qui fonde la réalité.

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