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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 15:30

La création du monde par Chagall

 

JE SUIS CELUI QUI EST

Les cinq mots qui ouvrent le chemin de la pensée

 

Moïse est sur la montagne de l’Horeb, où il fait paître le petit bétail de son beau-père. Soudain il aperçoit un buisson embrasé mais le buisson ne se consume pas. Le voilà transporté au-delà de lui-même, dans l’univers même de Dieu, qui l’interpelle : il veut lui confier une mission. Moïse est choisi pour libérer les Hébreux oppressés par les Egyptiens. Il faut donc qu’il aille trouver les Israélites. Mais comment va-t-il présenter Celui qui lui confie sa mission. Quel est son nom ? Tu leur diras : « Je suis celui qui est ». La phrase est courte mais elle se contracte encore : Tu diras aux Israélites : « Je suis m’a envoyé vers vous » (Exode 3, 14). Dieu est tout entier dans le « Je suis ». A l’origine de l’univers entier il y a l’acte d’être : c’est à partir de cet acte initial que peut s’ouvrir le chemin de la pensée.

Je suis

C’est le sujet, le je, qui s’affirme dès le départ. A l’origine de tout, il y a un sujet qui est entièrement sujet. Une équivalence s’établit entre le je et l’acte d’être. Celui qu’on appelle Dieu est le « JE » initial. Deux lettres suffisent pour exprimer l’inconnaissable. C’est le monde renversé. Au début était la plus grande simplicité. Et de cette simplicité allait naître l’extrême complexité. Il n’en reste pas moins que la simplicité originelle reste enveloppée de mystère.

Je suis celui qui est

Bien que tout soit déjà exprimé dans le « JE », Dieu éprouve le besoin d’expliciter ce qui reste mystérieux. Le je est pur comme l’eau de la source, comme le cristal lui-même. Il n’existe en lui aucune étrangeté. C’est ce qu’avaient compris les Egyptiens pour qui la lumière du soleil était la figure de Ré, le dieu des dieux. Le je et l’être se déploient dans l’identique. Le rapport de soi à soi, qui constitue le je, va tout simplement du même au même. Mais quelle richesse insondable dans le même qui se réfléchit sur lui-même ! Le sujet est dans l’explosion de la multiplication.

La blessure du temps ou la blessure de l’être

Dans le monde égyptien, Isis avait compris que Ré, le dieu des dieux, n’était pas fini car il était enfermé en lui-même, sans vraie communication avec les autres dieux. Pour qu’il soit vraiment dieu, il fallait introduire chez lui ce qui lui manquait, c’est-à-dire le manque lui-même. Elle confectionne alors un serpent, fait de limon, qu’elle place sur le chemin du soleil. Lorsque Ré arrive, le serpent reçoit la vie et pique le soleil. Le dieu qui a tout créé se trouve agressé par un être qu’il ne connaît pas. Le voici dans le désarroi le plus complet, blessé au cœur de lui-même. Peut-être va-t-il mourir. Alors Isis « au grand cœur » s’approche pour lui prêter main forte. Elle peut le guérir s’il lui communique son nom. Ré ne sait pas comment faire puisqu’il est tout entier enfermé dans ce nom, comme dans l’incommunicable. Une césure pourtant vient de s’effectuer à l’intérieur de lui-même ; par la blessure réalisée, il peut maintenant sortir du même et faire une place à l’autre. Alors Ré demande à Isis de lui prêter son oreille, ce qu’elle fait sans attendre. Il y introduit le secret convoité. Immédiatement Isis le réengendre en l’appelant par son nom et lui redonne ainsi la santé perdue. Nous ne savons pas ce qui s’est produit pour le Dieu de Moïse. Simplement, nous pouvons dire qu’en introduisant le temps à l’intérieur de lui-même, il a provoqué une blessure de l’être, qui a permis la création. C’est de cette blessure que pouvait jaillir une interminable nouveauté.

Je suis ce que je deviens

Désormais la créature n’est plus seulement ce qu’elle est, elle est aussi ce qu’elle devient. Et, dans la mesure où le créateur s’implique dans sa création au point de l’intégrer en lui-même, il peut dire, à son tour, qu’il n’est plus seulement ce qu’il est, mais que son être est aussi en attente de ce qu’il devient.  Avec cette précision cependant : il est tout entier soi-même, tout entier sujet, en devenant ce qu’il est, c’est-à-dire dans le devenir lui-même. En fait le devenir est une révélation du mystère, mais une révélation toujours incomplète car ce qui est mystérieux n’a jamais fini de se dire.

Le jeu entre l’essence et l’existence qui permet l’évolution

Le devenir peut apparaître plus compréhensible si l’on fait intervenir les notions d’essence et d’existence. Le jeu entre l’essence et l’existence va donner naissance à l’évolution, qui, sans cesse, permet l’adaptation et ajoute de la vie à la vie. Une rupture s’introduit à l’intérieur de l’être lui-même. Pour dire qu’un être sort du néant, au point de se tenir là, comme un homme debout, on dira qu’il existe. Mais son existence est partielle, elle participe d’un Acte d’être qui la dépasse. En même temps, pour exister, il faut avoir une forme, une essence, qui distingue les espèces les unes des autres par des caractéristiques particulières. Essence et existence jouent alors entre elles, comme le mâle et la femelle, l’homme et la femme, pour donner finalement naissance à des individus. Sans doute n’est-ce là qu’une image, mais elle permet de comprendre que l’individu est au bout d’une chaîne et que lui seul a droit à l’existence. Autrement dit, les espèces ne peuvent se manifester que dans des individus et il faudra en tenir compte dans la pratique journalière.

Je suis autre

Nouvelle particularité, l’altérité s’introduit dans l’être. Dans l’être, il n’y a plus seulement du même il y a également de l’autre. Par rapport à ses créatures, le créateur est radicalement autre, il est le tout autre. En chaque créature aussi surgit une part d’altérité. Enfin, dans le récit du buisson ardent, qui brûle sans se consumer, Dieu, en se sacrifiant, fait sa place à l’autre sans rien perdre de ce qu’il est. Parce qu’il est dans la séparation que provoque son altérité radicale, il peut être dans la plus grande proximité avec ses créatures et donc avec l’homme, au point de se sacrifier pour lui.

L’avènement de la raison à travers les déclinaisons et les conjugaisons de l’être

Le monde de l’être a une grammaire avec ses déclinaisons et ses conjugaisons. Ainsi pour accéder à la raison, le petit d’homme doit apprendre comment l’être se décline et se conjugue, à travers des situations et des actions. La mission de chacun consiste alors à être un berger de l’être. Sans cesse, grâce à l’instrument de la raison, il l’observe, le suit dans son évolution, l’oriente, est à son écoute pour repérer les nouveautés qui se manifestent à chaque instant et favoriser de nouvelles organisations.

L’être est dans le souffle de la vie

L’être apparaît de plus en plus comme l’être vivant lui-même. Il est au cœur de la vie qui invente la vie. Il est le souffle créateur. Sans doute est-il dans le monde végétal et animal, mais il est plus encore dans l’homme lui-même. Aussi l’être humain est-il appelé à participer au grand mouvement de la création qui nous invite à faire de la terre un nouveau jardin, à l’image du paradis des origines. Mais l’homme a déjà d’autres vues, qui l’amènent à rêver à l’échelle de l’univers.

Le mystère de l’être se manifeste dans l’amour

Être, finalement, c’est aimer. Ainsi s’expriment l’intuition et l’expérience de beaucoup en dépit des malheurs du monde. Et même, dans les souffrances, dans la guerre et les migrations éprouvantes, l’homme poussé au bout de lui-même peut donner naissance aux plus belles fleurs de l’amour. Comme à des bergers, il nous appartient de conduire l’être jusqu’à son accomplissement, jusqu’à l’accomplissement de l’amour.

Etienne Duval

 

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commentaires

F
L’insistance sur l’être, comme elle s’est manifestée dans l’éveil de Moïse, est aussi une insistance sur l’importance du sujet. C’est pourquoi la réflexion de Francesco Azzimonti est particulièrement bienvenue dans le cadre de ce blog (Etienne Duval).
Par hasard j'ai lu un court entretien avec une personne qui me paraît intéressante et je te signale, et peut être tu la connais déjà mieux que moi : Cynthia FLEURY, philosophe et psychanalyste, qui a créé un atelier- chaire de philosophie à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu à Paris. En particulier elle aurait écrit un livre en 2015 :"Les Irremplaçables" (Gallimard) dans lequel »elle y défend l'idée de l'individu accédant au statut de sujet libre, à la pensée critique et à l'exercice de la citoyenneté"... le processus d'individuation qui permet la construction du sujet...
En attendant de tes nouvelles,
Francesco
Répondre
A
Les irremplaçables
Collection Blanche, Gallimard
Parution : 03-09-2015
Nous ne sommes pas remplaçables. L’État de droit n’est rien sans l’irremplaçabilité des individus. L’individu, si décrié, s’est souvent vu défini comme le responsable de l’atomisation de la chose publique, comme le contempteur des valeurs et des principes de l’État de droit. Pourtant, la démocratie n’est rien sans le maintien des sujets libres, rien sans l’engagement des individus, sans leur détermination à protéger sa durabilité. Ce n’est pas la normalisation – ni les individus piégés par elle – qui protège la démocratie. La protéger, en avoir déjà le désir et l’exigence, suppose que la notion d’individuation – et non d’individualisme – soit réinvestie par les individus. «Avoir le souci de l’État de droit, comme l’on a le souci de soi», est un enjeu tout aussi philosophique que politique. Dans un monde social où la passion pour le pouvoir prévaut comme s’il était l’autre nom du Réel, le défi d’une consolidation démocratique nous invite à dépasser la religion continuée qu’… Lire la suite

(Catalogue Gallimard)
E
Mon expérience du Je suis

J’ai bien compris que mon texte sur l’éveil de Moïse était difficile à comprendre. Pour aider à entrer dans la compréhension de ce texte, je vais partir d’une expérience personnelle.
Personne ne pourra te séparer de toi-même
C’est au mois de juillet 1985. J’arrive à Varsovie en avion. Il est neuf heures du soir. Par imprudence, je n’ai pas retenu d’hôtel. Après recherche, j’en découvre un à 950 f la nuit. Ce choix me paraît impossible, car, à ce prix, mes modestes économies vont s’évanouir rapidement. Il y a là un groupe d’Algériens qui prétendent avoir l’adresse d’un dortoir. Que faire ? Je suis prêt à les suivre mais l’angoisse me prend.
Et puis tout à coup, une idée me vient : « Personne ne pourra te séparer de toi-même ». Cela n’est rien d’autre que l’expérience du « Je suis ». Me voilà relié à l’être, au réel, un peu comme si une providence allait s’occuper de mon séjour en pays étranger. Une grande paix et une grande confiance s’installent en moi. Il est onze heures du soir et je suis en compagnie de 8 à 10 maghrébins.
Un ange m’interpelle
Je suis prêt à une rencontre de l’impossible, à la rencontre de l’autre déjà présent en moi. Très rapidement, un homme m’appelle. C’est un Polonais mais il parle français : « Je suis ingénieur, membre de Solidarnosc, et je vais fréquemment à Culoz ». Culoz est un endroit que je connais bien car je suis né près de Saint-Julien-en-Genevois, à une trentaine de kilomètres. Me voilà dans la proximité créée par la bienveillance d’un étranger (être un ange pour l’autre). Il a une voiture et il va m’aider à trouver un gîte pour la nuit.
L’ancrage dans la vie
Il est minuit lorsque nous finissons par trouver un hôtel à 135 francs la nuit. Je me pose dans mon lit comme si je me posais dans la vie. Quelques jours après, je trouverai une pension chez l’habitant à un prix encore plus confortable.
La découverte d’un lieu de créativité dans une ville, en partie paralysée
Pendant deux ou trois jours, je tourne en rond. Comme à mon habitude, je vais dans les bistrots pour entrer en contact avec les habitants. Mais, à cette époque, les cafés sont à Varsovie des lieux sans âme, qui respirent la mort, si bien que d’emblée l’échange est compromis. Tout à coup, j’entends une fanfare : je la suis et me voilà dans la vieille ville. La vie reprend en faisant le lien avec l’histoire de la ville et de la Pologne elle-même. De nombreux peintres sont là ; ils travaillent pour les touristes et je suis tout heureux de leur acheter de petites aquarelles. Je prends vivement conscience que la vie est liée à la création.
Les langues se délient et les relations se développent de manière étonnante
Dans ce lieu, la parole se débloque. On peut parler anglais, allemand, espagnol, à défaut même de s’exprimer en polonais. Je croyais être malhabile à comprendre l’anglais mais ici j’échange sans peine avec des professeurs de Chicago, qui ont un accent déplorable. Nous entrons dans la proximité avec une rapidité surprenante. Nous sommes déjà dans l’antichambre du paradis où peut respirer l’amour.

Si je raconte cette histoire c’est pour montrer que tous les événements qui se succèdent sont, en fait, une déclinaison du « Je suis » présent dans « Personne ne pourra me séparer de moi-même », un « Je suis » où la providence est constamment vigilante.
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D
Décrocher de l'Être, c'est aussi décrocher de l'Autre. Aussi le risque est-il non seulement de décoller de la réalité, mais il est aussi de renoncer à être soi-même comme sujet.
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E
Emmanuel souffrait d’une schizophrénie que son psychiatre qualifiait de gravissime et c’est grâce à la prise de conscience que peut susciter ce texte qu’il est sorti de la psychose. Voici ce qu’il vient de me dire par téléphone : « Ton texte m’a beaucoup intéressé et je le classerais volontiers avec certains textes de Racamier, qui ont eu, pour moi une très grande importance. J’associe personnellement l’Être et l’Autre. C’est grâce à cette prise de conscience que j’ai pu situer mon proche comme autre et que j’ai réussi à m’individualiser. A partir de ce moment, les autres ne me sont plus apparus monstrueux. La figure de l’être c’est aussi la figure de l’autre. Ce double aspect se reflète sur le visage. Lorsque j’étais malade, mon visage avait disparu. Après ma guérison, il est réapparu. Ce qu’il y a de plus humain chez un homme, c’est son visage ».
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E
J’ai personnellement l’impression que le récit qui traduit l’éveil de Moïse comme éveil à l’Être a une fonction thérapeutique et salvatrice. Le regard de l’homme par rapport à son environnement change de nature et s’ouvre sur l’infini d’un mystère indicible. C’est pourquoi la nouvelle lumière intérieure transfigure le visage et en fait un visage humain. Parce que l’Être est source inépuisable d’altérité, il est aussi source d’humanité.
S
Autrement dit
le récit de Moise, sa quête de recevoir un nom autre, plutôt que de dénomme lui-même,
nom qui consiste en "je suis celui qui est "
serait un des mythes traduisant fondamentalement
" la naissance de la méta-pensée en l'homme",
en même temps que la conception d'un monothéisme ..
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E
Les deux étant plus ou moins liés. C'est à partir de cet Être initial que je puis penser ou méta-penser. Ce qui n'est pas vu ni connu se présente comme le "vrai réel" qui fonde la réalité.
S
Cet article me fait penser à Stephen Jourdain:
l'on y trouve des similitudes:

-l'expérience du feu révélateur, en fait celle du geste craquant l'allumette concomitant à sa flamme, origine de l'éveil...à l'être un peu comme Moïse face à l'étrange "buisson ardent" .

-l'éveil à la conscience de quelque chose de révélé à soi-même : 'être l'être....

-Le désir exprimé de n'être le berger de qui que ce soit.

Reste l'indicible "Je suis celui qui etc..."capable de se faire matière-homme / humain:
un "je suis " modèle ,n'ayant jamais écrit, modèle ou modélisé dans les évangile,
non pas berger de l'Être mais qui en effet se serait présenté comme berger d'êtres (le bon n berger) ...avec ,à, ou pour que soit son image?
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E
C'est bien d'éveil, en effet, dont il s'agit : éveil de Moïse d'abord. Mais je me demande si ce récit n'a pas aussi pour effet de nous éveiller à la pensée. C'est une des hypothèses possibles que je formule...
M
Oui, Heiddegger...l'étant berger de l'être ou l'Être voire l'être berger de l'étant?
et puis l'étant dans le temps et l'être dans ... le temps ou le non temps, non néant?

Et Descartes, "Je pense donc je suis" mais aussi, comme je crois comprendre de ce que tu exprimes:
""Je Suis" donc l'être peut penser... librement,
mais après Moïse, Josué
"vois je ( "Je Suis" ? ) met devant toi, la vie ou la mort, choisis"....?
un autre thème?
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E
Oui je te suis sans pour autant prétendre être ton berger : "Je Suis" donc l'être peut penser. Et, en même temps e fait d'être sujet,, comme voisin de l'Etre, me permet de choisir entre le bien et le mal. C'est bien comme disait le titre : "Les cinq mots qui ouvrent le chemin de la pensée".
E
Pour répondre à la précédente question de Marie-Claude, en utilisant les termes de Heidegger lui-même, je dirais que l'homme est le berger de l'Être en étant le voisin de l'Être
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H
L'homme est le berger de l'Être [7]

1947

Mais l'essence de l'homme consiste en ce que l'homme est plus que l'homme seul, pour autant qu'il est représenté comme vivant doué de raison. « Plus » ne saurait être ici compris en un sens additif, comme si la définition traditionnelle de l'homme devait rester la détermination fondamentale, pour connaître ensuite un élargissement par la seule adjonction du caractère existentiel. Le « plus » signifie : plus originel, et par le fait plus essentiel dans l'essence. Mais ici se révèle l'énigme : l'homme est dans la situation d'être-jeté. Ce qui veut dire : en tant que la réplique ek-sistante de l'Être, l'homme dépasse d'autant plus l'animal rationale qu'il est précisément moins en rapport avec l'homme qui se saisit lui-même à partir de la subjectivité. L'homme n'est pas le maître de l'étant. L'homme est le berger de l'Être. Dans ce « moins », l'homme ne perd rien, il gagne au contraire, en parvenant à la vérité de l'Être. Il gagne l'essentielle pauvreté du berger dont la dignité repose en ceci : être appelé par l'Être lui-même à la sauvegarde de sa vérité. Cet appel vient comme la projection où s'origine l'être-jeté de l'être-le-la [Dasein]. Dans son essence historico-ontologique, l'homme est cet étant dont l'être comme ek-sistence consiste en ceci qu'il habite dans la proximité de l'Être. L'homme est le voisin de l'Être.

[...] Il est dit dans Sein und Zeit [Être et Temps] (p.38) que toute question de la philosophie « renvoie à l'existence ». Mais l'existence dont on parle n'est pas la réalité de l'ego cogito. Elle n'est pas non plus seulement la réalité des sujets produisant en commun les uns pour les autres et par là même venant à soi. Différente en cela fondamentalement de toute existentia et « existence », « l'ek-sistence » est l'habitation ek-statique dans la proximité de l'Être. Elle est la vigilance, c'est-à-dire le souci de l'Être. C'est parce qu'en cette pensée il s'agit de penser quelque chose de simple que la pensée par représentation reçue traditionnellement comme philosophie y trouve tant de difficulté. Seulement le difficile n'est pas de s'attacher à un sens particulièrement profond, ni de former des concepts compliqués. Il se cache bien plutôt dans la démarche de recul qui fait accéder la pensée à une question qui soit expérience et rend vaine l'opinion habituelle de la philosophie.

On répète partout que la tentative de Sein und Zeit a abouti à une impasse. Laissons cette opinion à elle-même. La pensée qui fait quelques pas dans cet ouvrage aujourd'hui encore demeure en suspens. Mais peut-être entre-temps s'est-elle quelque peu rapprochée de son objet. Aussi longtemps toutefois que la philosophie ne s'occupe constamment que de s'ôter à elle-même toute possibilité d'accès à l'objet de la pensée qui n'est autre que la vérité de l'Être, elle échappe assurément au danger de se rompre jamais à la dureté de son objet. C'est pourquoi le fait de « philosopher » sur l'échec est séparé par un abîme d'une pensée qui elle-même échoue. Si un homme avait l'heur d'accéder à une telle pensée, il n'y aurait là aucun malheur. À cet homme serait fait l'unique don qui puisse venir de l'Être à la pensée.
Répondre
H
La référence du texte précédent sur internet est la suivante :
http://www.philo5.com/Les%20philosophes%20Textes/Heidegger_EtreEtantPresentDasein.htm#_06
Vous la retrouverez en appuyant su Heidegger
M
"L'homme Berger de l'ëtre"... de la réalité ou du réel?
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E
Nous sommes toujours dans l'espace de la réalité au réel. Il me semble que c'est, dans cet espace que nous sommes des bergers. Autrement c'est l'être qui est notre berger.
E
YHWH
Il me semble que le nom de Dieu est plus de l’ordre de l’écriture que de l’ordre de la parole, dans la mesure même où l’on ne retient que les consonnes. L’écriture évoque une structure qui peut jouer avec des significations multiples. C’est elle qui va donner naissance à la parole et même à de nombreuses paroles possibles. En ce sens, elle respecte le mystère qui peut être évoqué sans jamais être totalement exprimé. Peut-être peut-on dire alors que le nom de Yahvé est la structure même de l’homme, ce à partir de quoi il parle et il pense, un savoir caché, supposé, mais qui ne peut être dit.
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F
Etienne,

Il y a longtemps que je voulais "répondre" (écouter plutôt…) ton blog dit d'Avril. Il est d'une telle richesse que je ne sais rien y ajouter. Sauf à y retrouver d'autres références, pas nommées, comme cette idée d'Heidegger que "l'homme est berger de l'être" que tu reprends deux fois. Ce n'est pas rien car il me semble que, du côté des dominicains de Lyon, cette redécouverte avait été comprise et saluée - Paissac, Genuyt…- alors qu'ailleurs, les formalismes du "thomisme" avaient condamné cette piste formidable, avant même qu'elle ait été ouverte… Genuyt semble avoir beaucoup souffert dans ce conflit et Gabriele Nolte m'avait donné une série de "questions discutées" où il règle ces vieux comptes. Mais la métaphysique me dépasse un peu…
Répondre
E
Merci François. Je me demandais si je n’étais pas un peu à côté de la plaque et tu viens me rassurer. Pour moi, cette idée de l’acte d’être, qui est aussi celle du sujet, me paraît fondamentale. C’est à partir de cet acte, dont nous avons un certain ressenti mais qui reste mystérieux, que nous pensons et parlons. Il permet de mettre les choses en ordre dans notre esprit. Et l’image du berger de l’être, reprise de Heidegger, me stimule dans ma propre spiritualité..
F
VOICI LE TEXTE QUI PARLE DE REALITE ET REEL, ET REEL ET VERITE

III. "Demeurer dans le monde" (Jn 15-16,4) : François Génuyt (2009)

Prélude

Rappelons 4 formules-clefs du chap. 14 qui restent posées en soubassement du chap. 15.
1) "Que votre cœur ne se trouble pas. Si vous croyez dans Dieu, croyez aussi dans moi". Ce qui veut dire : sortez du trouble qui est en vous pour trouver hors de vous un appui solide en l'Autre.
2) "Je suis dans le Père et le Père est en moi" (14,20). Formule d'intériorité mutuelle : l'un dans l'autre et l'autre dans l'un, hors de toute contrainte spatiale. Formule à la base de la précédente.
3) "Croyez-moi, je suis dans le Père et le Père est en moi" (14,11). "Croyez-moi" (sans complément) signifie "Croyez-moi quand je vous dis…", ie. "croyez en ma parole".
4) "Je viens vers vous, vous me verrez, parce que moi je vis et que vous aussi vous vivrez. En ce jour-là, vous connaîtrez, vous, que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous" (14, 20). La Présence mutuelle s'applique aussi de "vous à moi, de moi à vous, comme de moi à mon Père" : les disciples sont inclus dans l'intériorisation mutuelle de l'un par rapport à l'autre.

3.1. "Je suis la vigne et vous êtes les sarments" (15, 1-8)

"Je suis la vigne, la vraie, et mon Père est le vigneron. Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il l'enlève. Et tout sarment qui porte du fruit, il le purifie pour qu'il en porte davantage. Purs, vous l'êtes déjà, vous, à cause de la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi comme moi en vous. De même que le sarment ne peut porter du fruit par lui-même s'il ne demeure dans la vigne, ainsi, vous non plus, si vous ne demeurez en moi. Je suis la vigne, vous les sarments. Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruits; car hors de moi vous ne pouvez rien faire. Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment et il sèche; et les sarments secs, on les ramasse, on le jette au feu et ils brûlent. Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et vous l'aurez. Ce qui glorifie mon Père, c'est que vous portiez beaucoup de fruits et que vous deveniez mes disciples.

La vigne et les sarments sont naturellement liés par l'intériorité mutuelle de "vous" et de "moi". A partir de là, on va parler autrement de cette union. On distinguera par conséquent la vigne comme "réalité" viticole et ce qu'on dit de la "vraie" vigne dont la première est l'image.

La vigne comme image. Elle comporte deux acteurs principaux, la vigne et le vigneron. Ensuite, dans la vigne, on distinguera vigne et sarments. Parmi les sarments qui sont dans la vigne, on relèvera que les uns portent du fruit, les autres non, ceux-ci le vigneron les enlève. Quant à ceux qui portent du fruit, une autre taille, appelée purification, leur fera porter plus de fruits. Pour les sarments, il y aura donc trois situations possibles :
- ne pas porter de fruit, - une première taille les enlèvera
- porter du fruit, - une autre taille les purifiera
- porter davantage de fruits – c'est le but recherché : la plus grande fructification possible.

L'application de l'image à la vraie vigne. Trois acteurs apparaissent dans cette application : "moi" (la vigne), "mon Père" (le vigneron), "vous" (les sarments).

Le point à creuser : que veut dire Jésus quand il parle de la "vigne, la vraie"? Cette vraie vigne est et n'est pas la vigne de nos cultures. Elle est ce à quoi s'applique l'image de la vigne. Cette application fait passer du visible à l'invisible, de la réalité au réel, de l'apparence à la vérité. D'où deux questions : qu'en est-il de la réalité, qu'en est-il de la vérité?

De la réalité au réel.
La réalité désigne ce dont nous avons l'expérience. La réalité, on la connaît, on la classe, on la définit. Le réel est ce dont le langage ne peut rien, ne sait rien dire. Ainsi du réel de la mort, ou de l'amour, de l'origine : il y a toujours un secret qui reste au-delà du langage. A défaut d'être juste, la distinction entre réalité et réel est pratique : elle nous avertit que le réel n'est pas épuisé par les réalités que savons dénombrer, nommer, décrire, - il échappe aux prises du langage.

Du réel à la vérité
Dans l'évangile de Jean, ce qui correspond au réel est la vérité. Il y a la vigne concrète, et puis il y a la vraie vigne. A quoi la reconnaît-on? A ce qu'elle fait vivre. Le vrai est tout ce qui importe à la vie : la vie communionnelle, la vie de foi, la vie de relation au Père… La vraie vigne réside dans le réel qui nous dépasse et qu'on ne peut atteindre sinon par le biais de la comparaison à partir d'images prises dans la réalité. En ce sens, le réel, pour Jean, c'est la vérité. Il y a une vérité au-delà des images, voire du langage. Parler de Dieu, c'est ne pas savoir de quoi l'on parle. Mais on lui parle! - ce n'est pas la même chose. Et en lui parlant, on peut se servir du truchement du langage, mais sans avoir prise sur le réel. Telle est la loi du langage religieux : il ne peut montrer le réel, mais il en donne une image, et en ce sens il en parle en vérité. Croyez-moi, dit Jésus, la vérité est ce que je vous dis. C'est ainsi que la base de la foi, c'est, répétons-le, la parole de l'Autre.

La vraie vigne et ses fruits
L'application de l'image-vigne va se faire en direction des fruits. On ne dit pas encore ce que seront les fruits ( ou les œuvres). D'ordinaire, on les reconnaît au goût! Les bons fruits ont du goût. Une connotation plus précise nous enseigne que les bons fruits sont le résultat d'une "purification". La purification renvoie au chap. 13. A propos de l'opportunité du lavement des pieds, Jésus avait dit à des disciples : "vous êtes purs, mais non pas tous". La pureté en question était mise en rapport avec la Parole : elle est le fait d'une parole accueillie, ce qui excluait le cas de Judas. Une avancée dans la compréhension de la fructification, exactement de ses conditions, devient possible.

Nous pouvons en effet mettre en parallèle :
- première taille et premier bain
- deuxième taille et deuxième bain.

Rappelons que le deuxième bain (celui des pieds) avait pour fonction de rendre les disciples capables de faire ce que le Maître faisait : c'était une espèce d'ordination donnant compétence pour un service pareil à celui rendu par le "Maître et Seigneur".

La deuxième taille (qui lui correspond) purifie, mais pas au sens du chap. 13, puisque les disciples-sarments sont supposés avoir déjà accueilli la parole (et de ce fait, ils ont échappé au sort des sarments desséchés). La deuxième taille purifie au sens où elle enlève sur les sarments qui portent du fruit tout ce qui les empêcherait d'en porter davantage.

Il s'agit d'une opération chirurgicale. Elle peut faire mal. On songe à la tristesse des disciples lors de l'annonce du départ de Jésus. Mais justement le départ, c'est la purification qui permettra aux disciples de porter plus de fruits. Le "plus" recoupe ici les "œuvres plus grandes" que feront les disciples en l'absence du Maître, et l'on verra bientôt qu'il n'est pas sans rapport avec la conservation et un certain usage de la parole. La séparation causée par le départ du Maître est donc la condition pour une plus grande fructification de la vigne. La souffrance de l'absence stimule la fructification. Ajoutons que c'est bien de la vigne, c'est-à-dire de Jésus, que découle la sève qui alimentera les sarments. La purification n'est pas rupture dans la circulation de la vie : elle est le stimulant d'une nouvelle activité.

Demeurer en moi.
Le sarment ne eut donner du fruit s'il ne demeure dans la vigne. On passe de l'être-dans ("Je suis en vous") à demeurer- dans ("demeurez en moi"). C'est une consigne, un impératif . Les sarments sont dans la vigne par nature. Mais il revient aux disciples de "demeurer en moi". C'est nouveau parce que, dans le cas, les sarments sont des êtres humains capables d'obéissance. Demeurer-dans ajoute une participation active à l'être-dans. Avec une insistance temporelle : demeurer, çà dure. Les disciples auront à soutenir une durée dans leur participation.

Remarque : désignant les auditeurs du discours, deux expressions sont à relever : "vous" et "celui qui". "Vous êtes les sarments" / "celui qui demeure", d'un énoncé à l'autre on passe du groupe au singulier, de l'aspect communautaire à l'aspect individuel. Si l'être-dans impliquait la communion fraternelle, la participation active ne peut être que personnelle.

"En dehors de moi vous ne pouvez rien faire"
Ce qui fonde l'acte de demeurer, c'est le fait que "sans moi vous ne pouvez rien faire", de même que sans la vigne le sarment ne peut rien porter comme fruit. Ainsi, les disciples sont rappelés à leur condition de n'avoir pas en eux-mêmes le principe de la fructification. Cela dit, on reste encore en attente sur la nature des fruits…

Le sorts des sarments secs : on les enlève, on les jette au feu, et ils brûlent. L'image est celle d'un échec, de quelque chose d'inutile, d'irrécupérable. Appliquée aux personnes, elle vise individus qui ont manqué la vie parce qu'ils n'ont pas tenu les promesses de leur naissance. Personne n'est encore jugé, c'est un avertissement.

Demander : "si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez et vous l'aurez". La consigne est comparable à celle du chap. 14 "demandez en mon Nom et je le ferai". La formule du chap. 14 fait valoir une identité d'intention entre le demandeur et celui qu'il sollicite. Elle est une sorte de réponse à la question que le quémandeur se ferait à lui-même : "est-ce que celui que je sollicite demanderait ce que je vais demander en son Nom?" Si la demande exprime un désir, ce désir va-t-il dans le sens du désir inscrit dans le Nom que Jésus s'est acquis par son histoire personnelle ?

La formule du chap. 15 est légèrement différente. Ici le désir est alimenté par le fait que "vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous". La présence de Jésus se vérifie dans le fait que ses paroles demeurent en nous, ce qui n'est pas automatique : les paroles ne peuvent demeure en nous sans nous, - sans la fidélité qu'elles exigent.

De manière plus concise, en connectant les deux formules incitatrices, la demande s'appuie sur la présence en nous de son Nom ou de ses paroles, et elle est finalisée par la gloire du Père dans le Fils. "La gloire du Père, c'est que vous portiez des fruits et que vous deveniez mes disciples". Etre disciple, ce n'est pas acquis du jour au lendemain, c'est un devenir, une entrée dans la durée par fidélité au Nom et aux paroles de Jésus.

3.2. "Demeurez dans l'amour qui est le mien" (Jn 15, 9-17)


[Cette section peut se diviser en trois parties : l'origine, les composantes et les conséquences de l'amour]

" Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans l'amour, le mien (traduction Osty). Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans l'amour de moi. Comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans l'amour de lui. Je vous ai dit cela pour que la joie, la mienne, soit en vous et que votre joie trouve sa plénitude" (15, 9-11)

Problème de grammaire : "l'amour de moi", l'expression est ambiguë. Elle peut signifier l'amour que vous avez pour moi, ou l'amour que j'ai pour vous. Il n'est peut-être pas besoin de choisir : l'amour va dans les deux sens, avec un accent pour un amour lié à la garde des commandements. "Si vous vivez selon mon désir, vous demeurerez dans l'amour que vous me portez, comme moi je demeurerai dans l'amour que je vous porte". Dans les deux cas, les commandements sont l'expression de l'amour.

"De même que moi, j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans l'amour de lui". Là aussi le mouvement de l'amour est à prendre dans les deux sens, comme si Jésus parlant de l'amour de son Père disait : "dans l'amour qu'il me porte, il exprime son désir par ses commandements, et en retour je lui témoigne mon amour en vivant selon son désir". Mais que faut-il entendre par amour?

3.2.1. L'amour d'appellation contrôlé (son origine)

"Demeurez dans l'amour qui est le mien" : pourquoi cette personnalisation "le mien"? Disons que le possessif désigne une appellation d'origine contrôlée, à savoir l'amour christique. Ce faisant, le Christ imprime sa marque d'origine sur une certaine qualité de l'amour.

Le vocabulaire biblique de l'amour. En grec, il y a trois verbes correspondant à ce que nous traduisons par amour.
Eran , qui veut dire aimer de façon possessive. En grec, le verbe n'a pas forcément la nuance d'un amour passionné au sens que le mot "érotique" a pris en français. "J'aime la soupe" pourrait se dire "eraô" en grec.

Philein, c'est l'amour d'amitié. Amour réciproque de l'un à l'autre. Donc chacun s'y retrouve encore, mais ce n'est pas ce qu'on cherche : nos amis ne nous sont pas indispensables, la séparation ne l'affecte pas : c'est un amour désintéressé.

Agapein : dans l'usage profane, c'est un amour au sens assez vague. Les traducteurs grecs de la Septante l'ont choisi à cause du flou de sa signification, c'était en quelque sorte un mot disponible pour se charger d'une signification nouvelle. L'usage du verbe agapein va prévaloir dans le NT pour dire l'amour divin. Même problème pour les latins qui ont choisi pour traduire agapè les mots caritas, diligere, mots suffisamment imprécis dans la langue pour se prêter à un usage religieux plus spécifique. Malheureusement aujourd'hui le mot charité s'est dévalué. Dommage! Parce que "charité", "cherté", "tu m'est cher", c'est très beau…

Agapè : l'amour qui vient du Père

"Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés". Nous avons dans cet énoncé la marque d'origine de l'amour biblique. L'amour a son origine dans le Père. C'est un amour préalable à tout, sans condition, originel puisque c'est l'amour du Père. Amour plus originel que le péché originel! Amour prioritaire par rapport à tout l'amour que nous pourrions avoir pour le Christ ou pour son Père.
Conséquence : "demeurez dans l'amour qui est le mien", parce que l'amour mien vient du Père et que je vous le donne. Il y a une espèce de courant d'amour qui coule de l'origine, le Père, traverse le Christ et fait naître, vivre et fructifier la vie chez les disciples. Inversement, les disciples, s'ils vivent conformément au désir de Dieu, demeureront dans l'amour pour Jésus comme lui demeure dans l'amour pour le Père, - amour qui en quelque sorte remonte le courant vers l'origine.

La joie en plénitude

"Pour que la joie mienne soit en vous". On suppose que d'être aimé du Père, c'est pour Jésus sa joie, et inversement. Cette joie passe dans les disciples où elle atteint en eux la "plénitude". Plénitude de quoi? Un autre mot est en français est très proche : c'est la jouissance. Quelle différence entre joie et jouissance? Elle dépend des gens qui en parlent, mais en serrant de près les expériences racontées, elle s'établit sur le rapport entre celui qui aime et l'objet ou l'être aimé. On appellera jouissance par exemple la dégustation d'un fruit savoureux. La jouissance découle d'un objet ou d'un être qui d'une certaine façon nous appartient. Ce qui veut dire que la jouissance, comme l'eros, se retourne sur celui qui aime. En revanche, la joie nous rapporte moins, mais elle comble davantage. La joie sort de nous, elle nous élargit, elle éclate. Certes, elle peut coûter beaucoup d'efforts, comme de grimper au sommet d'une montagne. Mais quand on arrive là haut, on est vraiment heureux, mais ce n'est pas la jouissance, c'est la joie parce que, la montagne, on ne la possède pas.

Comme on l'a vu, l'amour de Jésus pour les disciples est un amour de communion. Or l'amour de communion, ce n'est pas un amour d'objet, il porte sur une personne. La communion de personne à personne engendre la joie. Cette joie est compatible avec la souffrance. La souffrance, il est vrai, peut aussi faire objet de jouissance. Mais il s'agit alors d'une perversion. La joie l'ignore.

3.2.2. L'amour des amis (15, 12-17) (les composantes de l'amour)

"Voici mon commandement à moi, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés. Personne n'a de plus grand amour que celui qui livre sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que moi je vous commande. Je ne vous appelle plus esclaves (serviteurs), parce que l'esclave ne sait pas ce que fait son seigneur, mais je vous ai appelés amis, parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître"

Le texte enregistre un pas de plus : "mon commandement est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés". L'important ici, c'est le "comme". Il introduit continuité et similitude dans l'échelle d'amour : du Père pour le Fils, du Fils pour nous, et de nous à nous. A chaque de gré c'est le même amour et il se pratique de la même façon.

Au bas de l'échelle, le commandement "aimez-vous les uns les autres", c'est ce qu'on a retenu du message chrétien, à tel point qu'aucune culture aujourd'hui n'oserait se définir en contradiction de ce "bien commun". Cependant, ce qui maintient l'appellation d'origine contrôlée demeure le "comme". Le "comme" se définit au verset 13 "Personne n'a de plus grand amour que celui qui livre sa vie pour ses amis".

On voit qu'il y a plusieurs degrés dans l'amour. En 13,1 le texte faisait mention d'un amour passé, continu, persévérant, auquel s'ajoutait un amour poussé jusqu'au bout par le lavement des pieds. Maintenant, le geste trouve sa portée extrême : "donner sa vie pour ses amis".

On pourrait s'étonner de ne pas trouver mention chez S. Jean de l'amour des ennemis, autre marque de l'amour chrétien. Elle est supposée pourtant. L'amour des ennemis, c'est l'amour de gens qui à l'extrême en veulent à votre vie. Or personne ne peut prendre la vie à celui qui l'a donnée d'avance. Les deux marques d'amour finissent par se rejoindre.

"Vous êtes mes amis" : trois raisons motivent cette déclaration :
- "Je vous tiens pour mes amis puisque je donne ma vie pour vous"
- "Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande, c'est-à-dire si votre conduite s'adapte à mon désir, et ce que je vous commande, c'est de vous aimez les uns les autres". (Au chap. 13, cela s'appelait le commandement nouveau, - nouveau parce que inauguré par l'absence de Jésus disparu).
- Un troisième trait définit l'ami par sa différenciation d'avec l'esclave (le serviteur). L'esclave ne sait pas ce que fait son maître : il n'y a pas communication des intentions et des connaissances de l'un à l'autre. En revanche, la communication entre Jésus et ses amis va si loin qu'elle est comparable à la communication du Père à Jésus : "tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître". Ce "tout" est celui d'un germe : Jésus n'a pas fini de leur parler et, de plus, l'Esprit que le Père enverra en son nom les enseignera en tout et sur tout et leur rappellera tout ce qu'il aura dit. Ce "tout" est une connaissance qui ne cessera de grandir et de fermenter.

3.2.3. Porter du fruit : les conséquences de l'élection (15,16)

"Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis, qui vous ai établis pour que vous alliez, vous, et portiez du fruit et que votre fruit demeure, pour que tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous le donne".

La communion d'amour entre Jésus et ses disciples comporte une priorité qui n'est pas corrigée par le "comme" : "c'est moi, Jésus, qui vous ai choisis, pas vous". L'amour du Christ précède celui des disciples. Cette préséance rejoint une expérience commune : nous sommes toujours devancés en amour de sorte que nous ne pouvons aimer qu'après avoir été aimés. De même pour la vie : on ne peut la donner qu'après l'avoir reçue. Ce que Jésus reprend à son compte : "Vous ne pouvez pas aimer sans avoir été aimés, vous ne pouvez pas servir sans avoir été servis par le Maître et Seigneur que je suis".

Comment recevoir une telle déclaration? Comment admettre d'avoir été aimé avant d'avoir pu choisir cet amour? Malaise qui se répand sur cette vie qui nous est donnée avant d'avoir été consulté. "Maudit soir le jour où je suis né", dit Job. Sous-entendu : si j'avais pu choisir…

D'où l'inquiétude des gens qui se demandent ce que signifie cette priorité de l'amour. Il la rattache à la question de la prédestination. Si j'ai été choisi, pourquoi moi et pas les autres? On rejoint la question de Jude : "Tu vas te manifester à nous, pourquoi pas au monde?"

Cette gêne d'avoir été choisi procède du souci, que l'on croit charitable, de penser aux autres comme à soi-même. Mais comment savoir si les autres n'ont pas été choisis? On ne peut se mettre dans leur peau. "J'ai été choisi" ne peut se dire que pour soi-même . Et c'est une position qu'on ne peut pas raisonner. Pourtant le choix n'implique-t-il pas quelque exclusion? La question est précisément de savoir si l'élection ne nous mettrait pas dans une position d'exclusivité. Sur ce point le cas d'Israël est éclairant. Son élection ne fut pas un privilège. Israël est élu afin de porter témoignage aux autres peuples que tous sont élus. L'élection ne se referme donc pas sur un seul peuple :"tous les peuples seront bénis en Abraham" (Gn 12). Choisir n'est pas exclure.

Il en va de même de l'élection des 12. On le voit aux conséquences de ce choix. "Je vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit". Autrement dit : "Je sous ai aimés, non pour que vous restiez les uns sur les autres, en un petit cercle fermé, mais que vous alliez porter témoignage au monde qu'il est appelé au salut.


3.3. Contre l'amour, haine et persécution (15, 18 – 16, 4)

Cette troisième partie est un avertissement au sujet de la haine du monde contre les disciples et des persécutions qui vont suivre. La question est de savoir quelle est la raison du départage entre ceux qui ont été "choisis" et le "monde". Ce dernier ne serait-il pas choisi?

"Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui. Mais parce que vous n'êtes pas du monde et que moi je vous ai choisis du milieu du monde, vois là pourquoi le monde vous hait. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : le serviteur n'est pas plus grand que son seigneur. S'ils m'ont persécuté, vous aussi, ils vous persécuteront; s'ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. Mais tout cela, ils le feront contre vous à cause de mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas Celui qui m'a envoyé.

3.3.1. Haine et persécution pour vous comme pour moi (15, 18-20)

La haine du monde s'exerce en contre-partie du "comme". "Comme je vous ai aimés, demeurez dans l'amour de moi" vs "comme j'ai été haï, vous serez haïs par le monde". Inversement "si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui". Là est le principe de la haine. La haine d'appellation contrôlée, c'est la haine du monde. Elle vise ceux qui ne sont pas à lui.

Qu'est-ce que le monde? C'est un collectif vague. On ne sait pas qui est à lui. Il peut aussi bien être parmi nous, peut-être aussi parmi les élus… Il n'est donc pas perceptible ni personnalisé, sauf lorsqu'il s'affichera dans les persécutions. "Ils m'ont persécuté", "Ils" au pluriel, ce sont des personnages humains; Si vous voulez savoir qui c'est, attendez d'être persécutés…

Ce qui caractérise le monde, c'est d'aimer ce qui est à lui. "Il ne peut pas vous aimer parce que vous n'êtes pas à lui", voilà ce que dit le Maître. "En effet, par le choix que j'ai fait de vous, je vous ai tirés du monde tout en vous laissant dans le monde. Ce qui veut dire que l'amour que je vous porte n'est pas un amour de propriété. C'est un amour qui a son origine dans l'amour du Père, et l'amour du Père n'est pas un amour de possession.

L'image du monde

Le monde est un ensemble constitué de parties qu'il tient à garder pour soi. Il se défend contre tout ce qui pourrait lui enlever quelque chose de lui – par instinct de conservation. Nous naissons dans une structure de genre-là.

La famille, par exemple, est prise entre deux tendances : entre un amour qui se rétrécit aux limites du groupe dont chacun fait partie et, à l'inverse, un amour de diffusion qui pousse chacun à réaliser sa vocation. Dans les meilleures communautés, il peut y avoir conflit entre ces deux tendances. Dans la communion fondée par le Christ, les membres ne sont pas des parties dans un tout fermé sur lui-même. "Je vous ai choisis pour que vous vous en alliez…"

Rester replié sur le groupe, c'est la tentation sectaire. L'antidote du sectarisme, c'est la liberté de parole. Dans un groupe sectaire, la première chose qu'on ligote, c'est la parole. On vous apprend à ne pas parler, à être assimilé par l'idéologie du groupe, et bientôt l'individu n'a plus le droit d'écouter un autre discours, de lire n'importe quel livre, en somme de n'avoir plus la liberté de parole. Puis au bout d'un certain nombre d'années, les membres du groupe ont tellement bien ingurgité la langue de bois du parti qu'il répète, comme à Babel, la même chose avec les mêmes mots.

A l'opposé, il y a la parole du Christ : "Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : l'esclave n'est pas plus grand que son seigneur". Tel est le principe qui justifie la sentence : si le seigneur est persécuté, les disciples le seront aussi.

C'est ainsi que le texte rend compte du partage entre deux sortes de "Ils" : ceux qui persécutent parce que leur appartenance au monde les a conduits à refuser d'entendre la parole, et ceux qui, dans le monde sans être du monde, ayant écouté la parole du Maître, garderont la parole des disciples. Ce qui importe à ces derniers, c'est que la liberté de parole soit gardée, fût-ce au prix de la vie.

3.3.2. La haine et la persécution contre Jésus (15, 21-27).

"Mais tout cela, ils le feront contre vous à cause" de mon nom, parce qu'ils ne connaissent pas Celui qui m'a envoyé. Si je n'étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas de péché; mais maintenant ils sont sans excuses pour leur péché. Celui qui me hait, hait aussi mon Père. Si je n'avais pas fait parmi eux les œuvres que nul autre n'a faites, ils n'auraient pas péché. Mais maintenant, ils ont vu, et ils me haïssent, moi et mon Père. Mais c'est pour que s'accomplisse la parole qui se trouve dans leur loi :ils m'ont haï sans raison".

La cause ultime de la haine des persécuteurs, elle tient, non pas aux disciples, mais au nom de Jésus. Ce motif repose sur une ignorance, à savoir l'ignorance de son envoi par le Père. L'argumentation qui suit prend l'allure d'un plaidoyer que Jésus engage face aux persécuteurs. Accusé dans un procès, il se défend. Ses ennemis seraient sans péché s'il avaient reçu la parole et reconnu les œuvres de l'envoyé du Père. Or ils ont vu et entendu, mais ils le haïssent, lui et son Père. Ils le font selon leur loi.

Pourquoi leur loi? "La" loi se réfère à une plainte du psalmiste qui dit : "ils m'ont haï sans raison". Les persécuteurs ont fait de cette plainte leur loi comme règle d'action. Et pourtant, pour eux, cette loi devenue règle d'action ne peut soutenir l'accomplissement de la parole de Dieu. Autrement dit, leur haine sans raison n'est pas l'effet d'un acte d'obéissance, encore moins l'accomplissement conscient de la parole de Dieu. Pour les persécuteurs, il n'y a pas de parole, mais une règle, c'est-à-dire un énoncé sans locuteur. Il est possible d'appliquer sans raison une règle qui n'est plus une parole. Mais pour les persécutés, le comportement de leurs adversaires accomplit une parole prophétique. "Ils m'ont haï sans raison", voilà une parole de Dieu qui leur dit : ne vous en faites pas trop, c'est bon signe si vous êtes persécutés, votre plainte est déjà inscrite dans le Psaume, vous êtes avertis. Ainsi la haine qui arrive, c'est une parole qui se réalise. Ce n'est pas simplement un malheur qui vous tombe dessus.

La douleur provoquée par le malheur peut couper le souffle. Elle se concentre alors sur le corps. Pouvoir en parler l'apprivoise déjà. Elle commence à prendre sens dans l'échange. C'est ainsi que par l'avertissement de la persécution l'effet du traumatisme se trouve atténué : tiens? c'était déjà écrit, il y avait une parole prononcée pour nous prévenir et donner sens à ce qui nous arrive. Un secours ultime nous est promis pour le découvrir lorsque Jésus fera appel à un autre Avocat pour défendre sa propre cause : "Lorsque viendra le Paraclet, que moi je vous enverrai d'auprès de mon Père, c'est lui qui rendra témoignage de moi". (Autrement dit : J'enverrai un témoin fort dans mon procès avec le monde). "Et vous aussi, vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le début". Pour calmer la peur des disciples, on leur annonce que les persécutions qui les attendent seront en continuité avec celles que leur Maître a subies : ils auront à les supporter pour rendre témoignage à leur Seigneur. Elles trouveront là leur sens définitif.

3.3.3. Dernier mot sur le persécutions : dénonciation de la fausse religion (16, 1-4)

"Je vous ai dit cela pour vous ne soyez pas scandalisés. On vous exclura des synagogues. Bien plus, elle vient l'heure où quiconque vous tuera croira rendre un culte à Dieu. Et ils feront cela parce qu'ils n'ont connu ni le Père, ni moi. Mais je vous ai dit cela pour que, l'heure venue, vous vous rappeliez que je vous l'ai dit. Je ne vous l'ai pas dit dès le début, parce que j'étais avec vous."

C'est au moment où Jésus part qu'il leur dit cela. Les persécutions risquent de faire tomber les disciples ou de les prendre au piège. Pour éviter le scandale, on leur dit d'avance ce qui va leur arriver. C'est déjà çà, il y a du sens investi d'avance dans les persécutions.

On vous exclura des synagogues. Dans la perspective johannique, les communautés en jeu restent, semble-t-il, orientées vers le milieu juif. Autre est la perspective synoptique où il est dit : "ils vous conduiront devant des gouverneurs et des rois", elle déborde la question des synagogues.

La prévision apportée par Jésus porte en outre sur le "Dieu" au nom duquel ils seront tués. Ce n'est pas le vrai Dieu, puisque "ils n'ont connu ni le Père, ni moi". Le Dieu au nom duquel on tue est une idole. A l'inverse, connaître le Père et le Fils peut être une source de non violence : il est d'autant plus nécessaire d'y réfléchir que qu'il existe une violence provoquée par la religion. Pourquoi? Parce que la religion fonctionne parfois comme le "monde". Les religions vont aimer ce qui leur appartient à l'exclusion des autres. Elles se tournent alors contre tout ce qui risquerait de leur enlever quelque chose. La fanatisme religieux fonctionne selon l'amour du monde, pas selon l'échange de parole. Dans l'évangile, on voit bien d'avance que connaître le Père et le Fils devrait guérir des violences issues du sentiment religieux ou d'une certaine conception du sacré.
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F
En attendant la réponse attendue, voici le commentaire de François Génuyt sur la résurrection de Lazare

LA RESURRECTION DE LAZARE SELON L’EVANGILE DE JEAN (11,1-44) par François Génuyt
Le récit de Jean est ici sondé sur deux grandes questions :
Comment penser le rapport entre la vie et la mort et, parmi les acceptions proposées par le récit, laquelle choisir pour croire en la résurrection ?
Quel rapport établir entre « croire » et « ressusciter » ? Ces deux actes sont-ils extérieurs l'un a l'autre ou bien relèvent-ils d'un même éveil ou réveil du sujet ?
La compréhension de cette analyse suppose évidemment qu'on ait relu le texte évangélique et qu'on le garde sous les yeux.
Un champ de fouilles demande à l'archéologue deux types de recherches : une analyse minutieuse des vestiges et fondations observables ; une reconstruction hypothétique des monuments disparus, par exemple sous forme de maquette. Toute proportion gardée, un texte exige également ce double travail. Je ne présenterai pas ici une analyse détaillée du chapitre 11 de Jean. Je m'efforcerai, en revanche, d'en construire un modèle hypothétique : ce qu'il faut avoir en tête pour obtenir une lecture cohérente du texte. Il s'agira principalement de relever les corrélations établies par le récit entre la vie, la mort et la résurrection de Lazare, de telle sorte qu'elles puissent s'articuler dans le croire : que faut-il penser de la vie et de la mort pour croire en la résurrection ? La question ne se poserait pas si le récit se contentait de raconter la résurrection factuelle de Lazare (dont il ne donne d'ailleurs aucune description). Mais il est clair que le récit, tout en s'acheminant vers cette résurrection, procède à la refonte des catégories de vie et de mort. C'est précisément sur la compréhension de ces notions que s'affrontent les personnages du texte, que des contradictions surgissent entre modèles divergents, et ce n'est que dans l'univers de signification promu par l'acteur principal — le Seigneur — qu'elles en viennent à s'édifier dans un ensemble cohérent. En particulier, on aura à se demander comment concevoir la résurrection pour qu'elle n'apparaisse pas comme la restauration de la vie antérieure, ni comme l'esca-motage de la mort, sans oublier — complication supplémentaire — l'éventualité, envisagée par le texte, que Lazare soit mis à mort ultérieurement; après sa résurrection !
I
la vie et la mort
La première donnée qu'impose te récit est la réalité du décès dé Lazare. I1 faut consentir à cette contrainte textuelle, affirmée sans équivoque dès la première séquence et reprise avec insistance dans la dernière. Au doute qui subsiste dans l'esprit des disciples sur le sommeil de Lazare, d'abord assimilé au repos d'un convalescent, Jésus oppose un démenti formel : «.Lazare est mort (11,14); et, pour confirmer te fait, on apprendra en fin de parcours, par la bouche de Marthe, que son corps est en voie de décomposition (11,39). La mort n'est donc pas une quelconque maladie, ni par conséquent la résurrection une simple guérison.

l'inéluctablltté de la mort
La seconde donnée mise en évidence par le texte est le caractère inéluctable de la mort. L'enchaînement des événements montre que, là où Lazare risquait sa vie, il n'y eut personne pour empêcher la maladie de suivre son cours et que Jésus lui-même ne s'est pas déplacé, malgré l'avertissement des deux soeurs. Il ne s'agit; de la part de Jésus, ni de négligence, ni de défaut d'assistance à personne en danger, bien que te groupe des sœurs et des juifs de leur entourage ait eu du mal à concilier l'amour de Jésus pour Lazare et son absence à son chevet. Mais cette difficulté même à concilier l'amour et le retrait de Jésus, tous deux incontestés, démontre que, dans l'univers de l'acteur principal, il n'est pas possible de faire l'économie de la mort. Attendre de lui une protection contre cette issue inévitable est un espoir illusoire comme est stérile le regret de sa non-intervention. Allons plus loin : le délai voulu par Jésus à sa venue, sou refus de partager te regret exprimé par les deux soeurs, indiquent que, pour son compte, l'évitement de la mort, pour autant qu'il implique le vœu d'une prolongation indéfinie de la vie, est à ranger parmi les fausses valeurs. Sa résistance au dispositif de guérison mis au point par les soeurs, en dépit de l'amour porté à l'ami, ne peut s'expliquer que par l'instauration d'un contre-dispositif dans lequel l'assomption de la mort doit être tenue pour une valeur véritable et, pour ainsi dire, la condition de d'accès à la forme de vie impliquée par la résurrection.

entre la mort et la vie,
une pierre qui s'ouvre et se ferme
Quelle est donc la position de Jésus à l'égard de la mort ? Ni résignation, ni révolte, mais affrontement. On observera que, si dans la première partie du récit Jésus déjoue 1e dispositif d'urgence imaginé par les soeurs et laisse la mort s'inscrire sur le parcours de Lazare, dans la seconde partie il faut qu'il lutte contre un autre dispositif, de retardement celui-là, et qu'après bien des résistances, il finisse par arriver au tombeau. Autant les sœurs s'efforcent de hâter sa venue durant la maladie de Lazare, autant elles freinent son avancée vers l'espace de la mort, une fois Lazare enseveli. La résistance culmine dans l'avertissement de Marthe : « Seigneur, il sent déjà ». La mise en garde vise à prévenir l'enlèvement de la pierre. Elle atteste qu'entre les morts et les vivants, il faut établir une barrière infranchissable, sceller les morts dans leur enceinte de pierre, après les avoir entourés de bandelettes et recouverts d'un linceul afin qu'ils ne puissent ni voir, ni entendre, ni bouger, ni communiquer avec les vivants. L'ordre donné par Jésus doit vainore cette résistance-là : « Enlevez la pierre ». Visiblement, autour de Lazare, s'était constitué un dispositif à l'intérieur duquel il n'était pas prévu que Jésus intervienne. Aucun des personnages ne prévoit la résurrection relie qu'elle est rapportée ici, eu ce moment présent : pour Marthe, elle était à rejeter à la fin des temps ; pour Marie, elle était impossible ; pour les Juifs, inimaginable. Aussi bien, quand elle survient, elle produit une perturbation de tous les programmes établis, perturbation qui s'étendra aux autorités juives : Jésus et Lazare ne seront plus tolérables. L'ordre de Jésus aura provoqué un séisme.
La signification de cet ordre appelle une double réflexion. Elle suppose admise l'existence d'une barrière, c'est-à-dire qu'aucune confusion n'est possible entre la vie et la mort. Lazare est mort, et c'est un « mort » qui sortira du tombeau, le texte le dira franchement. Ces indications contestent à l'avance toute idée d'interpénétration de la vie et de la mort. Mais l'ordre d'enlever la pierte signifie en outre que, dans cette barrière, il y a une pierre qui se ferme et qui s'ouvre, comme entre l'aveuglement et la vision il y a un œil qui se ferme et s'ouvre, comme dans l'endos une porte ouverte ou fermée, telle une bouche laissant passer la parole. Et cette dernière remarque s'applique ici littéralement : la pierre ouverte laisse libre l'entrée de la parole à l'intérieur du tombeau. Ce qui va permettre de redéfinir le statut des morts : un état tel qu’une voix puisse vous réveiller.

la vie ou la mort : un contre-modèle
Il fallait parvenir à ce point pour tenter de préciser les rapports entre la vie et la mort, tels qu'ils sont tissés progressivement par le texte. Ils le sont de façon tellement complexe qu'ils défient toute représentation proprement logique. En bonne logique, la vie et la mort sont des termes contraires, dont les propriétés sont incompatibles. L'entrée dans la mort implique l'annulation de la vie ; le retour à la vie, l'annulation de la mort. Cette opposition logique sous-tend la contradiction relevée par les juifs. Si Jésus aimait Lazare, pourquoi ne l'a-t-il pas empêché de mourir ? Et s'il ne l'a pas empêché de mourir, comment admettre qu'il l'aimât ? Le reproche prend appui sur l’incompatibilité de la mort et de la vie. Les manifestations de la vie, et l'amour en est une, exigent l’évitement de la mort à tout prix, de sorte que l'acceptation de la mort ne peut être que le résultat de l'indifférence ou, pire, d'un abandon. Amour et vie, indifférence et mort, sont dés couples contraires ; proximité au malade ou éloignement du malade sont les formes concrètes de ces valeurs contraires. Tel est le schéma qui organise l'univers mental des interlocuteurs de Jésus. Or tout autre est l'univers de sens où évolue ce dernier.
Toute sa conduite montre, en effet, qu'on ne doit pas faire l'économie de la mort et que son amitié pour Lazare esc compatible avec la mise au tombeau de l'ami. Son absence provisoire d'un côté, ses larmes de l'autre, sont là pour l'attester. Sans doute Lazare sera-t-il finalement ressuscité, mais cette résurrection serait privée de sens si elle n'était qu'une façon de rattraper ce qui aurait pu être obtenu à moindres frais par la guérison du malade : elle prendrait alors la figure d'un prodige inutile, et l'on sait que Jésus répugne à ce genre de manifestation (4,48). De fait, la sortie du tombeau n'est pas un simple retour à la vie. C'est un « mort » qui sort du tombeau, et de façon étrange, c'est-à-dire non-représentable, puisqu'il sort pieds et poings liés, enveloppé d'un suaire. Non seulement la sortie du tombeau atteste qu'on n'a pas fait l'économie de la mort, mais le marcheur en porte sur lui toutes les empreintes, comme sur, une autre scène le paralytique portait son grabat. Preuve que l'enterrement n'était pas provisoire, s'il n'était définitif. Lazare est sorti du tombeau, mais pas comme il y était entré. Il est donc impossible de concevoir le passage au tombeau comme un simple aller et retour, et la résurrection comme le recouvrement de la santé. Le texte pose alors un défi à la simple logique : comment, après être entré au tombeau, en sortir tout en y étant ? Comment ressusciter sans annuler la mort ? D'autant qu'il faut tenir compte d'une donnée supplémentaire : non seulement il n'y a pas eu évitement de la mort avant la résurrection de Lazare, mais encore après, puisque cette résurrection servira de prétexte à la condamnation de Jésus et qu'elle n'évitera pas à Lazare la menace de mort. Comment ressusciter ou être ressuscité, tout en étant exposé à la mort ?

vivre, mourir, être éveillé
L'ensemble des informations fournies par le texte pousse, semble-t-il, à la solution suivante : sortir de {'alternative vie/mort au profit d'une alternance du vivre et du mourir en fonction d'un troisième enjeu : le réveil, Logiquement : passer d'un système binaire à un système ternaire.
Le premier indice qui nous oblige à changer de système, c'est l'annonce faite par Jésus au début du récit : « Lazare, notre ami, est endormi ; mais je pars le réveiller (11,11). Assurément la dormition est susceptible d'une double interprétation : les disciples l'entendent du sommeil réparateur, tandis que Jésus parlait de la mort. Mais ce qui n'est pas susceptible d'ambiguïté, c'est le rapport, celui-ci essentiel, de la dormition au réveil. Que la mort soit une dormition n'est explicable que par une redéfinition de la mort corrélative au réveil lui-même. Si le réveil, en l'occurrence, est équivalent à l'appel de la voix, la mort sera l'état d'un être pouvant être suscité par la parole. C’est ce qui justifie la comparaison de la mort à la dormition. Sous cet aspect, il y a un croisement possible entre la mort et la vie. Etre réveillé est une opération compatible avec l'état de mort et avec l'état de vivant, si par « éveil » on comprend la capacité d'entendre la parole. Pas n'importe laquelle, assurément : celle que transmet l'Envoyé de Dieu.
Il faut ajouter à ce premier indice la monition faite à Marthe : « Je suis la résurrection et la vie : qui croit en moi, même s'il vient à mourir, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais ». Notons d'abord que la déclaration joue sur la différence entre « vivre » et « mourir » et non sur l'opposition abstraite vie/mort. Vivre et mourir sont des actes propres à l'être humain. Entre les deux, la différence est insurmontable ; et pourtant il y a, traversant l'un et l'autre, un acte permettant de les relier : on peut vivre en se confiant à la parole, mais aussi mourir en se confiant à la parole. Vivre et mourir sont deux données temporelles susceptibles d'être actualisées et nouées par la parole entendue et reçue, c'est-à-dire crue. La parole fiable apporte au vivre et au mourir une surdétermination qui en change la nature. Dès lors, il est possible d'en venir à mourir tout en ne mourant pas pour l'éternité. C'est la parole à croire qui change la nécessité de la mort en « sommeil » et la facticité de la vie en « réveil », qui permet donc de vivre et mourir autrement, pour la « vie éternelle ». Ce qui est en cause à présent, c'est le sens de la résurrection provoquée par la parole.
Le fait que le renouvellement de vie amorcé par le croire ne fasse point l'économie de la mort oblige à distinguer la résurrection du simple retour à la vie antérieure et donc de sa prolongation. La résurrection n'est pas compatible sur ce plan avec le voeu d'immortalité plus ou moins formulé par les sœurs de Lazare. Non seulement elle se distingue de l'immortalité, mais elle admet, dans le cas de Lazare ressuscité, l'éventualité d'une mort violente (que le récit toutefois ne racontera pas). On en arrive à une acception paradoxale du statut de ressuscité : c'est qu'il est littéralement entre la vie et la mort. Comme si l'événement de la résurrection parce que lié structurellement à l'acte de croire, pouvait survenir indifféremment avant ou après la mort. Dans cette perspective, la résurrection ne fait pas suite au parcours du vivre et du mourir (selon une succession linéaire vie-mort-résurrection), elle est présupposée à la totalité de ce parcours. C'est en ressuscité que le croyant parcourt le vivre et le mourir.
On peut dresser un premier bilan : tout se passe comme si le récit opposait deux univers de sens, celui des sœurs et dés juifs à celui de Jésus. Le premier est marqué par l'alternative entre la vie et la mort : on ne peut choisir la vie sans éviter la mort, et inversement. Le second est marqué par l’alternance du vivre et du mourir, pour autant que ces deux instances relèvent de la parole qui fait vivre et mourir autrement. Croire en cette parole, c'est déjà être ressuscité, comme si le ressuscité ne pouvait vivre sans assumer la mort, ni mourir sans attendre le réveil. Cette conclusion oblige à considérer de plus près les rapports entre la foi et la résurrection.

Il
la foi du disciple et le réveil de lazare
Quel rapport établir entre la foi du croyant et le réveil de Lazare ? Les commentateurs se sont plus à voir dans la résurrection dé Lazare le symbole de la (ré-)surrection du croyant. L'accès à la vie, l'accès à la foi seraient les deux faces, complémentaires, d'une même victoire sur la mort, l'une d'ordre physique, l'autre d'ordre spirituel. Mais n'y a-t-il pas entre la résurrection et le «croire» plus qu'on rapport métaphorique, quelque chose comme un lien de structure ?
Apparemment, rien dans le texte ne permet dé considérer le cas de Lazare comme exemplaire de celui du croyant. Nulle part; il n'est question de la foi en Jésus chez Lazare et, s'il est un personnage préparé pour assumer la foi du disciple, c'est Marthe et non Lazare. Pourtant, entre les deux figures de la foi et de la résurrection, le récit tisse un réseau de liens suffisamment serrés pour qu'on puisse les intégrer dans un dispositif unique. En d'autres termes, la résurrection dé Lazare ne serait pas la simple illustration de l'instauration du croyant, mais l'une et l'autre seraient les composantes de l'unique structure du sujet. L'écart entre ces deux composantes ne serait pas effacé, il deviendrait constitutif de l'être du croyant.

le « croire » et la promesse de vie
On relèvera d'abord que les deux transformations aboutissant respectivement au « croire » et à la « résurrection » procèdent de la même compétence (ou pouvoir) de Jésus et que, dans les deux cas, la mise en œuvre de ce pouvoir est décrite de manière identique : «Je suis la résurrection (c'est-à-dire : celui qui opère la résurrection) et la vie, celui qui croit en moi, même s'il vient à mourir, vivra-». Voire surgir, c'est autant faire croire que faire vivre. Le resurgissement, pour autant qu'il est l'acte de l'opérateur, s'applique au « croire », dont il est l'objet, autant qu'à la résurrection, qui en est l'effet. Il est également possible, sous cet angle, de mettre en perspective le « croire », qui est l'actualisation première du sujet, et la résurrection, qui en est la réalisation finale. La formule « qui croit en moi, même s'il vient à mourir » invite en outre à scruter de plus près la condition du sujet croyant. Le «croire» est, d'une manière générale, l'assentiment donné à la promesse dite. Cette promesse dessine un avenir d'où la mort n'est pas exclue : « s'il vient à mourir ». Aussi le « croire », s'il prend en charge la vie présente, doit également adopter la prévision de la mort. C'est donc un acte qui doit assumer une double situation, vivre et mourir. La question qui se pose est alors celle-ci : quelle est la nature du sujet croyant à qui est confiée la promesse — qu'il vive ou qu'il meure ?

le sujet du savoir et le corps du désir
Un tel sujet ne peut se réduire évidemment au sujet du savoir. « Croire » n'est pas seulement, en ce récit, le crédit accordé au discours, fût-il vrai. Le discours tenu pour vrai, nous en voyons l'occurrence chez Marthe : « Je sais qu'il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour ». La créance en cette prévision, de l'ordre du savoir, ne suffit pas à constituer le sujet croyant. On a trop vite fait de Marthe le prototype du croyant, alors qu'elle se contente de professer la croyance apprise de sa tradition. C'est un engagement d'une autre qualité que réclame la parole de Jésus quand il dit : « Je suis la résurrection... crois-tu cela ? » ; car en disant ce qu'il dit, il fait une promesse. Une promesse n'est pas un discours ; c'est un engagement. Son impact ne concerne pas uniquement le sujet du savoir. Elle cherche et suscite le désir de l'interlocuteur. Dans la mesure où elle procède à une programmation du sujet, elle le met en attente dé son être. Elle en appelle donc à son vouloir-être. Crois-tu cela ? Maintenant ? Il ne s'agit plus seulement de souscrire à la vérité d'une déclaration, mais d'être suscité —ressuscité — dans son vouloir-être par la promesse. En croyant, le sujet fait plus que ratifier la justesse d'un énoncé, il s'énonce lui-même en quelque sorte dans son être, comme sujet appelé à vivre et à rnourir en étant suspendu à la parole.
Quel nom donner à ce sujet voué à être à travers sa propre disparition ? Ni le sujet inscrit dans le discours, immuable dans sa définition, ni le sujet biologique, vulnérable, mais quelque chose d'indicible et d'irreprésentabde, cette existence historique qu'on appelle un vivant-mortel. S'il faut un nom pour dire ce qui n'a pas de nom dans le discours, ni de représentation imaginable, nous nommons dans le sujet le corps du désir. Ce qui définit ce corps au réel, c'est sa disposition d'écoute, en retrait du discours énoncé comme de toute représentation objective. Il faut en venir là, si l'on veut faire droit à la parole du prometteur. Le sujet qui reçoit la promesse et s'y projette est nécessairement un sujet de structure temporelle, puisqu'il est appelé à subir l'épreuve du vivre et du mourir. Et si la promesse, en disant la vie et la mort, demande à être reçue par un sujet exposé au vivre et au mourir, elle ne peut être confiée qu'à la chair du sujet pour l'en informer et en faire un corps du désir, assumant dans le « croire » la totalité de son parcours de vie et de mort. C’est à ce sujet d'écoute que s'adresse Jésus.

marthe et marie, deux figures inachevées du « croire »
Ainsi s'explique la stratégie déployée pat Jésus auprès des deux sœurs. Celles-ci expriment un même regret, tout en différant profondément par leur attitude. Pour Marthe, la mort du frère est une réalité en voie d'être surmontée, peut-être trop aisément surmontée, voire occultée, par le discours qu'elle tient et qui réinscrit son frère dans la perspective de la résurrection générale. C'est l'ordre symbolique qui prédomine dans un discours organisé, socialement communicable, mais quelque peu théorique dans la mesure où il efface le ressenti de la mort. Sans écarter cette orientation dite « croire », Jésus s'efforce de la recentrer sur sa propre parole er sur le présent de la relation : «Je suis la résurrection... crois-tu cela?'». L'interpellation est directe, ce n'est plus Lazare qui est en scène, c'est Marthe : Jésus la remet en question sur son propre vouloir-être, face à la vie er à la mort. A cette question précise, Marthe ne répond pas.
Pour Marie, le problème est en quelque sorte inverse : la mort du frère est ressentie avec une telle intensité qu'elle chute et que ce bouleversement se propage dans le corps de Jésus. Celui-ci atteste par ses larmes ce qu'il éprouve de la mort de l'ami, mais il ne partage pas le regret du passé, il reste debout. Sa réaction enregistre l'autre dimension du « croire » : c'est bien au lieu du corps que la parole devra susciter le vouloir de la vie éternelle.
Ainsi, la double réaction de Jésus affirme la validité d'une position tierce, qui concilie dans le « croire » le sujet du savoir et le sujet du désir. Il n'y a pas à choisir entre tout ou rien : Lazare n'a jamais été promis à l'immortalité et ne le sera pas, contrairement à ce que souhaite Marthe ; il n'est pas non plus englouti dans la mort à jamais, comme l'éprouve Marie. Le désir est possible malgré (ou à cause de) la perte, la vie autrement est cachée dans la promesse, à défaut d'immortalité.

conclusion
La reconstruction proposée, si elle s'adapte aux assises du texte, pourrait justifier l'hypothèse suivante : la structure temporelle du « croire » admettrait deux positions, celle du vivant et celle du mourant. On inclurait ainsi dans le parcours du croyant le sujet jeté dans la vie et le sujet déposé au tombeau. Le disciple et Lazare occuperaient chacun l'une des places réservées par cette structure. Entre les deux, l'écart ne serait pas aboli, il se maintiendrait tout autant que la distinction des morts et des vivants. Assurément, nulle part le récit ne parle de la foi de Lazare. Mais il construit un dispositif qui permet de l'intégrer dans le champ du « croire ». C'est pourquoi Lazare ressuscité fera croire, et c'est même par là qu'il deviendra dangereux. Ainsi la surrection du sujet croyant et la surrection du mort seraient-elles de même facture aux deux bouts de la chaîne.
Il faut se défaire évidemment de l'idée d'une mort «naturelle» dans le cas de l'homme. Pour la simple raison que la mort lui est dite. « Lorsqu'il meurt, c'est la parole qui s'accomplit » . C'est par rapport à cette mort signifiée que prend sens la figure du sommeilL Celui qui s'endort dans la confiance en la promesse est celui-là même que la parole peut réveiller. Son ouie n'est pas tellement assoupie que la voix ne puisse frapper ses oreilles, pourvu qu'elle soit assez « forte ». De la parole qui éveille le vivant à la vie communiquée par celui qui dit « Je suis la vie », à la parole qui réveille le dormant à la même vie, le processus est le même. Il relève du même dispositif, quoique à partir de positions différentes, — différentes, mais insérables dans la même structure temporelle.
Ajoutons enfin que cette structure du sujet croyant se reporte en quelque sorte sur son objet, c'est-à-dire sur l'Auteur même de la promesse. Dans un propos énigmatique, Jésus confiait à ses disciples, après l'annonce de la mort de Lazare : « Je me réjouis de ce que je n'étais pas là, afin que vous croyiez » (11,15). Comme si c'était de son absence que devait se nourrir la foi. Sans doute cette absence est-elle ici circonstancielle, mais elle prendra bientôt un tour radical. La disparition de l'Envoyé est inscrite, elle aussi, dans l'objet de la foi « Il fallait que Jésus meure pour la nation, et non seulement pour la nation, mais pour ramener à l'unité les enfants de Dieu dispersés» (11,52).

III
l'amour et la gloire
On examinera en terminant la figure de l'amour, proche de celle du « croire ». Curieusement, le narrateur mentionne sans ambage l'amour de Jésus pour Marthe et sa sœur et Lazare (11, 5), alors que cet amour sera contesté par les personnages du texte. En revanche, alors qu'intuitivement l'amour des sœurs pour Lazare semble incontestable, voire débordant, jamais le récit ne leur attribue cette disposition.

deux conceptions de l'amour
A Jésus, les sœurs disent au début, et comme allant de soi : « celui que tu aimes » ; et de même les juifs : « Voyez comme il l'aimait » ; et c'est Jésus lui-mêrne qui affirme : « Lazare, notre ami ». Et pourtant, une partie des juifs met son amour en contradiction avec son inaction : « Ne pouvait-il faire que celui-ci ne mourut pas ?» Le souci premier de l'ami n'est-il pas, quand il le peut, de préserver son ami de la mort ? L'opinion des soeurs n'est guère différente, encore qu'elles n'élèvent pas leur incompréhension au niveau d'un reproche et qu'elles se limitent à la constatation navrée que la mort de Lazare fut consécutive à l'absence de Jésus. Ainsi deux conceptions s'opposent : l'une qui lie amour et proximité (et, par conséquent, indifférence et éloignement) ; l'autre qui lie l'amour avec l'alternance de l'absence et de la présence. Pour Jésus, l'amour endosse la mort de l'ami et ne s'éteint pas avec sa disparition. Non seulement il l'endosse, mais il la supporte au point que la distance, le délai, la réserve l'emportent à l'occasion sur la proximité, la précipitation, l'intervention. On rapprochera cette attitude de celle adoptée à l'égard de l'officier royal au chapitre 4.
Dès lors, quel peut être le motif de sa conduite ? On a vu combien celle-ci se démarque des préoccupations affichées par les deux soeurs. En résumant beaucoup, on peut dire que celles-ci sont hantées par la mort de leur frère, qui est, à leurs yeux, le mal à combattre en priorité. Sur une telle question, il est bien évident qu'à travers la mort du frère, c'est aussi leur propre destin qui se dessine. Leur réaction est sans doute différente : la souffrance de Marthe est de ne pas comprendre, en dépit de ce qu'elle sait ; celle de Marie est de pâtir la mort de son frère. L'une parie sur l'avenir, l'autre est fixée sur le passé. Mais l'une et l'autre conservent implicitement le désir d'une vie immortelle. C'est l'échec de ce désir que sanctionnent les lamentations. Le propos de Jésus est tout autre. Il ne le cède en rien à Marthe quant à la conviction de la résurrection à venir ; ni à Marie, quant à l'affect que lui cause la mort de son ami. Mais son désir est fixé ailleurs : sur la révélation attendue de la «gloire de Dieu» (11,4).

la mort et la manifestation de la gloire de dieu
Il n'est pas facile de cerner le rapport établi par le récit entre la mort de Lazare et la gloire de Dieu. Deux énoncés le mettent en lumière : « Cette maladie n'est pas pour la mort, mais en vue de la gloire de Dieu, afin que soit glorifié le Fils de Dieu par elle » (11,4) ; « Ne t’ai-je pas dit que, si tu croyais, tu verrais la gloire de Dieu? (11,40). Le premier énoncé ne peut vouloir dire que la maladie conduira Lazare, non pas à la mort, mais à la guérison, puisque Jésus, après avoir choisi de demeurer au Jourdain, déclarera lui-même : Lazare est mort. Il faut comprendre que cette mort n'est pas incompatible avec la gloire de Dieu, à condition de se placer dans un horizon de signification étranger à celui des soeurs. Dans ce nouvel horizon, la mort n'est pas une tare ou urne honte qui mettrait en péril la gloire de Dieu.
Le second énoncé est significatif à cet égard. Il précède l'enlèvement de la pierre. La levée de cet obstacle s'avère la condition décisive pour intégrer la situation de mort dans le parcours du sujet croyant. En effet, à la résistance exprimée par Marthe (« Seigneur, il sent déjà »), La réponse de Jésus lie l’ouverture du tombeau à la foi à sa parole et à la vision de la gloire de Dieu. Et c'est bien la victoire sur cet obstacle particulier, et non pas d'abord la résurrection de Lazare, qui provoque l'action de grâce de Jésus : « Père, je te rends grâces de m'avoir exaucé » (la gratitude se rapporte à l'action qui vient de se passer.) L'enjeu de cette ouverture est d'établir des relations nouvelles entre la vie, la mort et la gloire de Dieu L'ordre de Jésus incite par là celui qui croit à regarder la mort comme faisant aussi partie de l'état de choses où doit se rendre visible ce qui est invisible : la gloire de Dieu. C'est ce que vient immédiatement confirmer le relèvement de Lazare, ce mort qui s'avance sous le regard des assistants. Voir la gloire de Dieu dans cette vision d'un mort qui sort du tombeau ressortit à une croyance qui ne peut se référer qu'au véritable amour.
La fin du texte apporte quelques précisions à ce sujet. Elle nous apprend qu'entendre la voix, puis sortir du tombeau, sont des actes appartenant au rôle du « mort », dans sa relation à Jésus. Deux opérations complémentaires définissent par ailleurs son rapport à ses proches : « déliez-le » et « laissez-le aller ». Il faut en somme que parents et proches défassent ce qu'ils ont fait auparavant : lier et entraver. Opération de délivrance qui, paradoxalement, semble moins utile à Lazare (que ses liens et son voile n'ont pas empêché de sortir du tombeau !) qu'à ses proches, amenés à rectifier leur point de vue précédent. La mort n'est pas une prison ou un enfermement. L'enfermement serait plutôt le résultat du comportement antérieur des proches. On aurait donc une autre version de la sollicitude des soeurs et de la « consolation » des juifs : marques d"un amour excessif, elles auraient pour aboutissement une sorte d'étouffement progressif de Lazare. En revanche, dans l'expérience d'un amour qui délivre et laisse vivre, se révélerait, par anticipation, quelque chose de l'Amour premier, qui se joue de la vie et de la mort, parce qu'il est d'avant la fondation du monde.
françois genuyt
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S
"De la réalité au réel.
La réalité désigne ce dont nous avons l'expérience. La réalité, on la connaît, on la classe, on la définit. Le réel est ce dont le langage ne peut rien, ne sait rien dire. Ainsi du réel de la mort, ou de l'amour, de l'origine : il y a toujours un secret qui reste au-delà du langage. A défaut d'être juste, la distinction entre réalité et réel est pratique : elle nous avertit que le réel n'est pas épuisé par les réalités que savons dénombrer, nommer, décrire, - il échappe aux prises du langage.

Du réel à la vérité
Dans l'évangile de Jean, ce qui correspond au réel est la vérité. Il y a la vigne concrète, et puis il y a la vraie vigne. A quoi la reconnaît-on? A ce qu'elle fait vivre. Le vrai est tout ce qui importe à la vie : la vie communionnelle, la vie de foi, la vie de relation au Père… La vraie vigne réside dans le réel qui nous dépasse et qu'on ne peut atteindre sinon par le biais de la comparaison à partir d'images prises dans la réalité. En ce sens, le réel, pour Jean, c'est la vérité. Il y a une vérité au-delà des images, voire du langage. Parler de Dieu, c'est ne pas savoir de quoi l'on parle. Mais on lui parle! - ce n'est pas la même chose. Et en lui parlant, on peut se servir du truchement du langage, mais sans avoir prise sur le réel. Telle est la loi du langage religieux : il ne peut montrer le réel, mais il en donne une image, et en ce sens il en parle en vérité. Croyez-moi, dit Jésus, la vérité est ce que je vous dis. C'est ainsi que la base de la foi, c'est, répétons-le, la parole de l'Autre. "
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E
Je croyais à la résurrection et bien maintenant j'en ai la certitude puisque François Génuyt vient de réapparaître alors que nous l'avons enterré il y a une quinzaine de jours. En plus, son .discours est plus que sensé, il est intelligent, répondant à une question que nous posions. Je vais faire une prière. "François, je souhaiterais avoir la totalité de ton texte".A bientôt !.
E
Oui il y a toujours un écart entre le réel de l'être,, qui renvoie à Dieu et ses représentations. La parole elle-même ne peut être adéquate à l'absolu de l'être. Elle ne peut fonctionner que comme une image de la Parole divine. Nous en sommes réduits à être nous-mêmes des images de Dieu...
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S
Ce qui m'amène, Etienne, à comprendre que si "être" (celui du "je Suis" , du YHWH ) ne se traduit pas dans l'espace de la langue manuelle -donc d'une forme de "faire"- je comprends que ceux qui ont conçu ou connu un tel Dieu ne le vocalisent pas non plus.
Que Jean le définisse comme en partie Parole - Jésus seulement Parole faite chair- me semble bien montrer l'incomplétude, l'insuffisance, l'inadéquation de la parole- c'est à dire la diction , de la prononciation- du Nom YHWH.

Être, l'être à la fois mystère et réalité et jamais complètement définissable, jamais vraiment dicible....
En cela ne peut-on dire en effet que l'Homme est à l'image du "Je Suis "(YHWH),
c'est à dire à l'image de Dieu?
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M
Alors dans l' ici et maintenant :
Merci et re-"Joyeuses Pâques en mémoire de "JE SUIS" à chacun des "Je suis", à tous, "nous-Êtres"
-prêts à (re)nouveaux geysers printaniers?
- viviviviviE!

Votre primesautière!
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G
Bien sûr ! Prudence et circonspection. Mais lucidité.
Bonnes fêtes de Pâques aussi, dans le mythe ou non, c'est secondaire, l'important étant de vivre, c'est-à-dire de se réveiller (ai-je bien saisi l'analyse de François Genuyt signalée par Dominique et transmise par François D. ?). Et d'exister.
Gérard
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E
C'est en pensant à François Génuyt que j'ai écrit cet article du blog...
V
Quelques réflexions :

Qu'entend-on par religion ? Deux étymologies : se relier à Dieu ou relire des paroles qui pourraient précisément nous relier à Dieu.
Religion, nous pensons surtout aux prétendument 3 grandes religions monothéistes moyen- orientales, chronologiquement : Judaïsme, Christianisme, Islam.
Au départ de ces religions, l'affirmation de la part de ses fondateurs, Moïse, Jésus, Mahomet d’avoir été directement inspirés par Dieu. Ceux qui adhèrent à ces religions croient cela ; à noter que ceux qui ont rapporté ces histoires ne l'ont fait qu’après les événements et «d'après» des témoignages de personnes qui n'avaient pas connu les personnes en question : évangiles d'après Marc ou Jean ; ce ne sont donc pas les disciples qui ont écrit les évangiles mais des cercles autour de ceux-ci qui ont rapporté oralement des récits déjà anciens. Ceux-ci nous sont connus, sous forme écrite en langue grecque, certains ont estimé qu'ils étaient traduits de l’hébreu (Il s'agit du nouveau testament, l'ancien était en hébreu ou une langue proche). Sans la civilisation grecque, il n'y aurait pas eu de christianisme et encore moins de doctrine chrétienne qui est une salade à partir de récits plus ou moins fabuleux, mêlés à de la philosophie grecque, en particulier platonicienne. En fait d'inspiration à l'état pur, ces livres, Thora, Nouveau Testament et Coran sont plutôt des récits plongés dans des époques aussi chaotiques que la nôtre. L'Ancien testament serait un ensemble d'histoires beaucoup plus anciennes que les Hébreux auraient récupérées en y ajoutant, ce qui est important, qu'à leurs prophètes à eux, Dieu avait révélé qu'il était le «peuple élu».
La religion répond à ce besoin des humains d'imaginer, de souhaiter quelque chose de meilleur qui serait au-dessus d'eux, un Dieu créateur qui donnerait un sens à ce chaos déchaîné et impitoyable que vivent les hommes dont ils semblent être eux-mêmes les auteurs et les responsables, même s'ils sont capables de se représenter les fameux idéaux platoniciens, le Beau, le Bien et le Vrai.
Mais «La guerre est le père de toute chose, et de toute chose il est le roi»(Héraclite)
Devant cet état de chose, des attitudes diverses : essayer de maîtriser par la recherche de la connaissance, la seule tâche véritable de l'homme (Aristote) et de produire un discours, un «logos» qui puisse donner un sens à ce désordre, cette foire d'empoigne qu'est la société humaine.
Certains ont donc estimé que Dieu ou quelque dieu supposé parfait et tout puissant n'avait pas pu créer un monde pareil, aussi quelques kabbalistes (ésotérisme juif développé en Espagne et en Europe centrale) ont essayé de représenter le processus de création de l'Univers et de l'homme par l'arbre séfirotique) Selon l'un d'eux, Lourai, Dieu aurait en quelque sorte raté sa création, il y aurait mis trop de puissance et les vases auraient éclaté (nous et notre Monde)».
Devant ce monde humain si peu réussi, si injuste et si irréformable, une autre solution a surgi... et si Dieu avait voulu rattraper le coup en envoyant «son fils», ce monde est affreux, mais Dieu a envoyé son fils qui prend tout sur son dos, quelle invention !
Pour les organisateurs des églises diverses qui ne tardent d'ailleurs pas à se déchirer entre eux (ces organisateurs de la vérité ou qui croient l'avoir trouvée constituent ce qu'il a de pire, selon Krisnamurti), les hommes seront donc sauvés par l'agneau de Dieu qui se sacrifie, mais tout de même coupables, de quoi donc, d'être nés sans doute ! Trouvez le sens de tout ça, mais c'est très bon pour les pouvoirs religieux qui ont besoin de dominer, d'une part, vous êtes des pêcheurs, repentez-vous et entretenez notre institution (je ne mets pas tout le monde dans le même sac cependant), et faites ceci et cela (prières, dons, obligations, dîme, sacrements etc.), mais alors, vous serez sauvés , il suffirait même d'être baptisé et de marmonner au bon moment certaines prières ( mais là l' Islam fait encore mieux, les enfants des écoles coraniques font parfois semblant de lire et rabâchent sans comprendre ; dominer par l'abrutissement est l' objectif). La manœuvre consiste à conditionner par des interdits qui sont imposés parfois par la violence, c'était le bon temps des clergés tout puissants, encore le cas chez les musulmans, structurés moins pyramidale ment que la Vatican, mais ça ne vaut pas mieux. Répression et promesse de vie meilleure dans l'au-delà son habilement maniés.
La mystique, mystère, ce qui est caché, découvrir ce qui est caché, mais je verrais d'abord un type de recherche qu'on trouve dans toutes les religions, Occident, Orient et Extrême-Orient et dans formes archaïques de religion (Amérique, Océanie et Europe préchrétienne et aussi Grèce), le désir d'entrer en contact direct avec la divinité puisque l'homme en découle, soit pour demander une aide précise par une prière ou une action rituelle, mais aussi d'une autre façon par l'oubli de soi, du désordre mental, du souci, les mystiques (Occident chrétien et Extrême-Orient) ont recherché ce lien direct et ont parfois témoigné avoir atteint une sorte d'illumination faisant apparaître une autre réalité, la vraie réalité que nous ne pourrions voir, aveugle que nous sommes. A noter que les églises voyaient souvent d'un mauvais œil ceux qu'elles auraient dû considérer comme les meilleurs des croyants (quitte à en faire leur vitrine postérieurement), mais justement parce que cette recherche est une négation vivante des appareils religieux, de leur pouvoir et de leur richesse.
Problème sans réponse, il semble qu'une force créatrice «Pourquoi existe-t-il quelque chose plutôt que rien» se demandait Leibniz. Pour Spinoza, Dieu, c'est tout ce qui existe et tend à persévérer dans son être (conatus effort, tension) la «nature naturante», c'est l'énergie qui anime tout, elle prend forme et se fige un peu (ou du moins nous voudrions la fixer par crainte de perdre ce que nous croyons posséder) c'est alors la «nature nature» qui n'existe que par le souffle de la première. Pour Spinoza, donc pas de cultes, ni d'autorités, juives dans son cas et qui l'ont assez brutalement rejeté pour ses idées non conformes (Amsterdam).
Les religions apportent aussi une cosmogonie , c'est à dire une genèse, une description de la création du Monde, spécialement l'Ancien Testament, mais aussi des philosophes, et tous les peuples se représentent l'origine du Monde à l'aide de récits, Popol Vuh des Mayas, récits grecs anciens, histoire de la création de l'Univers proche de l'homme, à travers les péripéties que traversent les dieux et demi-dieu qui constituent le panthéon grec (Voir Hésiode entre autres, socle de la mythologie grecque)
Dieu est une représentation mentale construite par les hommes. Réponse qui n'en est pas une aux questions légitimes que se posent inévitablement les humains : cette vie a-t-elle un sens ? Une finalité ? y-a-t-il une intelligence et une puissance créatrice à l'origine de notre existence et de celle du monde ? Pourquoi ce passage éphémère, dérisoire et souvent douloureux sur cette planète perdue au milieu de milliards de galaxies ? Sens de «cette passion inutile» que constitue notre existence (Sartre) ? persiste-t-il quelque chose de notre conscience après la mort et quoi et ce nouvel état hypothétique est-il en relation avec ce que nous avons vécu: paradis chrétien, esquimau, musulman, ce dernier particulièrement stupide et macho, qu'en pensent les houris toujours vierges à mises à la disposition des martyrs, on ne le saura pas car on ne leur demande pas leur avis aux femmes puisqu'elles ne sont que des instruments soumises au plaisir des mâles et à la reproduction, et cherchant parfois à rallier un public capable de réfléchir, des prêcheurs plus présentables sont mis en avant et cherchant hypocritement à s'adapter un auditoire capable de penser pour nous expliquer qu'il ne faut pas prendre tout ça au pied de la lettre, qu'il a y eu la splendide tolérance andalouse avec cependant dès cette époque des massacres de Juifs, oui, mais alors comment comprendre tout ça? ou encore ce purgatoire chrétien où il faudrait souffrir, mais moins qu'en enfer cependant en attendant le jugement dernier, les limbes catholiques, lieu sinistre où végéteraient les enfants non baptisés (invention révoltante relativement récente née dans l'esprit tordu des prélats mais que l'Eglise elle-même semble avoir caché sous le tapis dans les limbes et l'oubli , réalisant encore dans ce cas une entorse à son propre dogme d'infaillibilité autoproclamé mais auquel elle n'a pas encore renoncé).

«Tous les monothéismes recèlent un potentiel immanent d'esprit missionnaire
Alors que la tolérance caractérise le polythéisme qui accepte la cohabitation avec d'autres dieux, le fait-même de croire en un dieu unique a pour corollaire la négation du pluralisme et incite les adeptes à propager le principe de l'unicité divine qui leur est propre.» George Sand.

D'un homme politique laïc du début du XXème siècle dont j'ai oublié le nom, cette citation approximative :
Les croyants sont des personnes dont la conscience n'est pas en paix tant qu'existent des hommes qui ne pensent pas comme eux.
Suite au prochain numéro...
Répondre
E
Ce texte a le mérite de proposer une réflexion personnelle sur Dieu et les religions. Nous qui lisons, nous ne sommes pas obligés d’acquiescer à tout ce qui est dit. L’auteur lui-même ne le souhaite pas. Il souhaite simplement engager les autres dans la parole ou tout au moins dans la réflexion. Comme lui, je pense qu’il faut être critique à l’égard de toutes les toutes-puissances, y compris les toutes-puissances religieuses. Par ailleurs, il me semble qu’il faut beaucoup d’humilité dans la recherche de la vérité, qui nous échappe sans cesse et aussi beaucoup de bienveillance à l’égard de chacun y compris à l’égard du monde. Je suis émerveillé par la vie, par les milliers d’espèces d’animaux, par les hommes aussi qui sont souvent meilleurs qu’on ne le dit. Nous fabriquons aussi le monde avec notre regard. Alors, dans cet esprit, je prône l’optimisme plutôt que le pessimisme.
G
Cher Etienne ;
Pardonne moi d'avoir troublé injustement tes évidences. Bien sûr, ce que tu dis sur l'existence et l'essence, la construction de soi à partir de la conscience d'exister, tout cela je le comprends bien (je crois) et cela m'est assez familier.
Je m'interrogeais seulement, en te taquinant un peu, sur ton point de départ pour cette réflexion. Faut-il partir nécessairement de la position ou la supposition de Dieu, en quels termes et avec quel statut ?
Mais si tu me dis que, Dieu, dans ce cas, doit être accepté comme un mythe, pourquoi pas ? Et le reste suit, en effet.

Bien cordialement
Gérard
Répondre
E
Je ne dis surtout pas que Dieu est un mythe, ce que me reprocheraient avec raison tous les croyants. Mais, en un premier temps, il me semble qu’on peut traiter le texte comme un mythe, ce qui nous laisse dans la liberté d’adhérer ou de ne pas adhérer.
Bien amicalement.
V
Bonjour,
Ce texte m'a beaucoup intéressé ; c'est tout à fait dans ma zone de préoccupations.
La force créatrice, j'éviterai le mot "dieu" trop chargé, agit (sans agir) pour qu'il y "ait quelque chose plutôt que rien".
Mais peut-on lui prêter une intention ; pour les adeptes des religions monothéistes moyen orientales et d'autres, c'est une certitude, Dieu a un plan sur l’homme ; peut-on imaginer qu'il se voir à travers nous, nous serions des yeux et une partie de sa conscience. Parfois très beau, la plupart du temps épouvantable, ce monde. Monde incréé, et émanation. L'énergie universelle le prana insuffle des formes à travers un prisme cosmique qui produit des formes archétypiques plus ou moins fixées, mais qui ne sont que par l'insufflation d'énergie, c'est vrai pour la physique et l'homme, l’anthropologie traditionnelle cf. le panthéon grec et autres.
Ci joint un autre texte récent, j'en ai quelques autres. Nature naturante et nature naturée, ce que je crois avoir compris de Spinoza.
M'autorises-tu à transmettre ton texte à quelques amis avec lesquels nous nous sommes réunis pour justement échanger à propos de la religion hier.

Amitiés
Vincent gerbe
Répondre
E
Merci Vincent pour tes réactions. Faut-il parler de Dieu ? Nous ne sommes pas obligés. Par contre ce qui est certain c’est qu’il y a de l’être, essence et existence. A partir du je suis, qui me concerne aussi, me voilà ouvert à toutes les expériences de la vie. En définitive, c’est le primat de l’expérience sur la pensée elle-même, qui est ici affirmée. Et nous sommes renvoyés à une expérience primordiale de l’être et c’est après cette expérience fondamentale que je peux m’aventurer dans la pensée. Il faut ajouter que si le texte ne nous parle pas explicitement de Dieu, il semble nous dire que si le monde existe, cela ne peut se comprendre sans un acte d’être absolu qui précède son émergence.
Tu peux faire ce que tu veux du texte.
Bien amicalement.
S
En appuyant sur le titre admirez la création de la femme et de l'homme, qui sortent de l'arbre de vie.
Répondre
M
Autre chose, comme toujours à toute vitesse, à propos de ton dernier article de blog non pas non pas à propos du Je mais du "être" il est remarquable que dans la langue des signes "Etre" ne se traduit pas....
À la fois évident, si je m'adresse à toi c'est que je suis, et inutile à préciser quand en français être est un auxiliaire, à la différence de avoir il n'est pas utile non plus.
Lui, chauve... et non "il est chauve".
Avant, bébé lui chauve pareil pour "étant bébé, il était aussi chauve» !
Quant à "il est de mon devoir de vous dire..." et "c'est ça !»
Pas de signe pour est non plus.

Et donc dans le signe moi=Je il y a implicitement :
Moi qui te parle, forcément je suis, et je peux te parler de moi maintenant avant et après l'instant où je signe, là présent à toi !



Alors Dieu EST ?
On peut donner tous les ... de Dieu,
Mais il est évident que si on en parle, c'est qu'il EST.
Dire que Dieu n'est pas au sens de n'existe pas :
Sinon, Dieu ? -non, ou Dieu = 0 ou encore Dieu = "fou toi (localisation -> tête d’où sous-entendu "d'y penser» !

Dans le sens de "Je Suis" au sens de personne passé présent avenir, faisant devenir, tout çà c'est dicible en pensée gestuelle, sauf "Je" sinon il ne reste en effet que l’épellation : YHWH ....
Quand dans les évangiles Jésus utilise le "eimi" reprenant le "Je suis " ça passe.
Tout autant que pour beaucoup de chrétiens, comme insignifiant.

Mais bon, moi je suis une signée "entendante"...
Je signe en ayant copié (et appris) de ceux qui pensent et parlent avec le visage et les mains.
Même si ma pensée a fait l'effort d'une autre entrée et pour penser et pour communiquer ... je ne peux prétendre à la justesse de ce que j'avance, il faudrait que j'en parle avec un sourd de naissance cultivé... mais en général ils parlent et pensent en langue aussi en langue Française...Quoi que en demandant de traduire "être ou ne pas être... " Çà donnerait quoi?
"That is" réellement the "question"!

(Tiens, ce que je viens de comprendre en partie, c'est pourquoi tant de sourds rallient -au moins pour un temps- les T de Jéhovah, c'est que cette mouvance leur ont traduit YHWH donc "Je SUIS" par
- "Jéhovah" à faire employer à regonfle -et sinon par "celui qui fait devenir"...
Or le "faire" a un signe et faire c’est tellement plus concret... doublé du devenir porteur d'espérance ou de peurs !
via les 7 gourous de la tête se font passer "pour le seul canal entre Dieu et les Hommes" et pour "L'Esclave fidèle et avisé au temps convenable" voire "les "Oints» c’est-à-dire une imbrication d'omnipotence et d'humilité... parsemant tous leurs anonymes écrits du "Jéhovah !»
Mais bon, j'arrête, je digresse, çà c'est un autre sujet...)

Que tu y songes ou que tu t'esclaffes, je suis curieuse de ce que tu en diras éventuellement.
Répondre
E
Ce que tu dis est très intéressant. Le « est », le « suis », l’être ne se traduisent pas dans le langage des signes parce que l’être est l’expérience fondamentale, qui est toujours présupposée. Elle est à la base de tout et sans elle, je ne puis rien faire ni penser.
Si, pour moi, j’établis une équivalence entre l’acte d’être absolu et Dieu, il est normal que Dieu soit lui aussi présupposé dans toutes les énonciations. En réalité, ce n’est pas directement lui qui est présupposé, mais l’acte d’être absolu. Comme quoi le mal entendant est naturellement conduit à être un métaphysicien. Ce qui est au-delà de la physique, c’est le non-dit.
G
Ton texte, que je reprends après quelques péripéties inévitables, me laisse perplexe.
Tu proposes une belle méditation sur l'être, l'amour, l'altérité et somme toute : « Dieu (qui est) dans tout ça ».
Ai-je bien compris ? Car j'ai un peu de mal, non à adhérer au propos, mais à te suivre.
Tu pars de l'interprétation du « nom » de Dieu « tout entier dans le 'Je suis' » , c'est à dire l'affirmation de « l'acte d'être » qui ouvre « le chemin de la pensée », Dieu étant le « JE » initial.
Soit.
Mais ne serait-ce pas un retour subreptice à l'idée de la « pichenette initiale » qui seule permet la pensée ? (mes cours de philo sont loin). Cea ne suppose-t-il pas, en forçant à peine, que la foi, l'affirmation de Dieu par son nom, donc fondamentalement la théologie serait le point de départ légitime de la pensée ? C'est à dire le fondement nécessaire de la métaphysique ? …. Je renâcle un peu.
D'autant que le « nom de Dieu » est des plus incertains (le « tétragramme » -que je sache- est source d'interprétations problématiques) ; il est même imprononçable ou même -que je sache- interdit d'emploi dans une partie de la tradition juive, et sans doute non sans raison. Voilà donc un point de départ mal assuré.

Mais je n'en dis pas plus, car, assuré, le mien ne l'est pas mieux.

Bien cordialement
Gérard, le 24. III. 2016
Répondre
E
Bonjour Gérard,

Moi qui pensais que les choses étaient évidentes ! Essayons, au départ, de prendre le texte non pas comme une révélation mais comme un mythe. Ce mythe me renvoie à une expérience que chacun peut faire : je suis en train de t’écrire, je respire, je réfléchis, je mange… Chacune de ces situations me renvoie au fait que je suis, que l’acte d’être est à l’origine de toutes mes perceptions et de mes actions. Autrement dit le personnage Dieu me renvoie à moi-même et je me dis que moi aussi, je suis dans l’acte d’être.

Cet acte d’être me reporte, à son tour, vers un sujet « je ». Le « je » est la figure l’être. Il y a comme un redoublement dans l’être, un jeu entre soi et soi. Si les deux « soi » étaient équivalents, je serais dans l’acte absolu de l’être, ce qui n’est pas manifestement le cas.
Autrement dit, pour simplifier, il y a, en moi, une existence et une essence qui ne coïncident pas. Mon acte d’exister et ce que je suis ne sont pas identiques. Il existe un jeu entre eux qui me poussent vers une sorte d’identification que je ne peux et ne pourrai jamais atteindre. C’est ce qui va provoquer, chez moi, un devenir et une évolution.
L’acte d’exister, l’existence, l’essence, le devenir, l’évolution me conduisent à une autre expérience, celle du souffle créateur. L’être se rapproche du souffle créateur et l’expérience du souffle créateur me fait prendre conscience de l’amour qui porte le souffle créateur…
Autrement dit, à partir du je suis, me voilà ouvert à toutes les expériences de la vie. Il ne s’agit pas là d’une affirmation ou d’un dogme qui m’enfermeraient sur un a priori mais d’un renvoi à l’expérience de la vie, au déploiement de l’acte d’être, qui se concrétise dans mon existence. Il ne s’agit pas d’abord de fonder notre existence sur une affirmation théologique mais de nous renvoyer à l’expérience de la vie, qui rendra possible la réflexion philosophique et peut-être une réflexion théologique.
En définitive, c’est le primat de l’expérience sur la pensée elle-même, qui est ici affirmée. Toute expérience se fonde sur l’expérience primordiale de l’être et c’est après cette expérience primordiale que je peux m’aventurer dans la pensée.
J
Merci pour ce texte bien trop compliqué pour moi .
Répondre
E
J'ai bien conscience que ce texte est un peu compliqué mais il s'agit de choses essentielles sur les fondements de la pensée...
E
La comptabilité, qui est à l’origine de l’écriture, a pour mission de peser le poids d’or (ou d’une autre valeur précieuse) présent dans les produits qui la concernent. De son côté, le penseur agit comme un comptable pour peser le poids d’être qui réside dans chacun des êtres vivants. Penser c’est en effet peser et l’être est l’or de la pensée. Et ce qui pèse le plus dans l’être c’est le sujet. Peut-être avons-nous intérêt à en reprendre conscience pour pouvoir progresser dans la réflexion et dans l’action…
Répondre
A
L'être est de l'ordre du mystère. Connaître c'est donc aussi peser le poids de mystère présent dans chaque être vivant ou dans chaque réalité.Le poids de ce qui persiste à m'échapper...
F
Le Cantique du Soleil ou le Cantique des créatures
• Loué sois tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures,
spécialement messire frère Soleil,
par qui tu nous donnes le jour, la lumière :
• il est beau, rayonnant d'une grande splendeur,
et de toi, le Très Haut, il nous offre le symbole.
• Loué sois tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles :
dans le ciel tu les as formées,
claires, précieuses et belles.
• Loué sois tu, mon Seigneur, pour frère Vent,
et pour l'air et pour les nuages,
pour l'azur calme et tous les temps :
grâce à eux tu maintiens en vie toutes les créatures.
• Loué sois tu, mon Seigneur, pour sœur Eau qui est très utile
et très humble précieuse et chaste.
• Loué sois tu, mon Seigneur, pour frère Feu
par qui tu éclaires la nuit :
il est beau et joyeux,
indomptable et fort.
• Loué sois tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la Terre,
qui nous porte et nous nourrit,
qui produit la diversité des fruits,
avec les fleurs diaprées et les herbes.
• Loué sois tu, mon Seigneur, pour ceux
qui pardonnent par amour pour toi ;
qui supportent épreuves et maladies :
• Heureux s'ils conservent la paix,
car par toi, le Très Haut, ils seront couronnés.
• Loué sois tu, mon Seigneur,
pour notre sœur la Mort corporelle,
à qui nul homme vivant ne peut échapper.
Répondre
M
"Comme à des bergers, il nous appartient de conduire l’être jusqu’à son accomplissement, jusqu’à l’accomplissement de l’amour."

Par paresse, (le texte étant long et tellement riche) je vais simplement répondre à cette dernière phrase : je dirais plus volontiers : . . . il nous appartient de conduire notre existence jusqu'à l'accomplissement de notre essence, ce qui est un acte d'amour et que seul l'amour peut nous permettre. (tout le reste me paraît plus ou moins contenu dans cette distinction; c ar j'aurais tendance à penser que l'existence et l'essence sont liées pour manifester l'Etre, à la fois (c'est à dire en même temps) sur un plan terrestre et sur un plan divin.
Répondre
E
Oui, je pense que je suis entièrement d’accord avec toi. L’essence et l’existence fonctionnent en effet comme un jeu de miroir pour manifester l’Etre, quel que soit le niveau auquel on se situe. L’oiseau, le poisson, la fleur, le coucher de soleil chantent la gloire de Dieu, comme l’exprime si bien le chant des créatures de saint François.
G
Certainement Jésus, Mahomet ou Bouddha ont eu de très beaux discours. Si toutes ces merveilleuses pensées avaient eu le pouvoir de faire découvrir a chacun d'entre nous notre véritable Être et ce qui forcément en découle notre monde serai source d'éternelle joie mais ce n'ai pas le cas. Alors tout reste à faire bon courage. J'adhère totalement à ta conclusion. Mettre de l'amour partout et toujours il n'y a jamais assez d'amour.J'ai souvent constaté que mes erreurs étaient des manques d'amour.
Répondre
G
Ce qui fait avancer les hommes, ce sont des intuitions très fortes, que certains appellent des révélations. "Je suis ce qui est" a fait évoluer la civilisation, mais, comme tu le suggères, il reste beaucoup à faire. Et puis, il y a, là-dedans beaucoup de mystère. Bien amicalement.
M
Cher Etienne.

Je revendique comme le psychiatre anglais Searles, "l'espace du commentaire" de ton texte, car je n'apporte rien de nouveau sur ce que dit ton blog concernant les questions de l'origine première et du commencement .
Mais cela n'empêche pas de te dire Merci de ce retour à la métaphysique et à l'ontologie auxquelles tu t'es livré à propos du "Je suis" qui vient apporter un démenti à la déclaration de faillite de la métaphysique qui domine la philosophie contemporaine, comme si elle devait épouser le désenchantement du monde dont parle Marcel Gauchet.
Pour illustrer cette affirmation, je citerai par exemple, le livre de Madame Kerbraet-Orecchioni de l'Université Lyon II intitulé " L'énonciation de la subjectivité dans le langage" où elle démontre en évacuant toute incidence métaphysique que l'utilisation du pronom "Je" est un artifice grammatical de l'énonciateur qui lui permet de se débarrasser à bon compte de l'idée qu'il pourrait y avoir un Maître de la parole qui n'aurait pas besoin des conventions du langage pour s'exprimer : le fameux "je suis celui qui est " dont ne s'occupent pas les linguistes, sous prétexte que s'il peut y avoir une science du langage, il n'y a pas de science de la pensée, quand bien même il n'y a pas de pensée sans langage.
C'est au point que dans les thèses de philosophie d'aujourd'hui, les auteurs ne disent plus je parle, mais je suis parlé en amont de moi et ma prise de parole est en continuité avec un débat qui est celui de la communauté professionnelle universitaire dont je fais partie. Car ça me préserve d'être un philosophe au poêle solitaire comme Descartes se permettant de dire "Je pense donc je suis". Sachant qu' à la rigueur il est permis de dire "ça parle en moi" , mais non je parle qui aurait une allure de toute puissance ou de sujet souverain dont le relativisme scientifique ne veut pas.
Il en va de même pour la question du nom et notamment des noms de Dieu, car une expression comme "je suis celui qui est" enveloppe l'idée que dire le nom de quelqu'un, c'est pouvoir l'interpeller ou tenir un discours à son sujet, or le nom de Dieu est devenu un pur inconnu dans les sociétés sécularisées sur lequel il n'y a plus de consensus, hormis faire savoir qu'il a été usité tans de fois et qu'on en trouve une infinité de définitions dans le Dictionnaire d'Oxford.
Tout ceci veut dire que le discours de la science est modeste, comme l'Etat moderne est un Etat modeste et que c'est démodé de professer qu'on est envoyé par Dieu Le Père, autre manière de dire que la métaphysique qui avait l'être pour objet a fait faillite.
Dans ce contexte épistémologique, on ne peut plus dire comme Saint Thomas que l'objet de l'intelligence c'est l'être ni que " ens et bonum convertuntur", on ne peut qu'interroger la validité de sa connaissance et plus encore sa valeur prédictive, indépendamment de ce qui serait la vérité intrinsèque de ses énoncés. C'est en continuité avec l'évolution de la théologie où l'étude sur le Jésus de l'histoire l'emporte désormais sur le Jésus du discours de l'Eglise.
Il faudrait ajouter pour rejoindre les thèses de l'enseignement philosophique de notre jeunesse que le Dieu créateur de la matière des philosophies matérialistes s'oppose au Dieu des philosophies de l'esprit qui ont pris la suite. Avant l'arrivée des philosophies de la connaissance faisant l'économie de phénomènes indécidables comme le commencement absolu ou l'instant éventuel de la création qui résistent à la raison humaine.
Cet impérialisme de la science fait que des penseurs éminents comme Ricoeur disent que pour eux, la réalité c'est le langage, sans voir qu'il s'agit d'une schématisation réductrice. Albert Shalom (1925-1992) professeur de métaphysique à Hamilton dit pour sa part que l'essentiel de la métaphysique c'est la maîtrise du langage.
C'est sans doute parce qu'il prend le contrepied de cette opinion dominante que ton blog est magistral et qu'on y trouve une ressource pour résister à ce désenchantement généralisé de la condition humaine qu'enveloppe le positivisme de la science tout en méconnaissant la positivité de la vie et de l'univers tel qu'il est.
je te laisse le soin de "poster"" ce commentaire dans ton réseau , car je ne sais pas au juste en quoi consiste poster. Bien amicalement MA
Répondre
E
Merci Marius pour ce commentaire magistral,auquel je n'ai rien à ajouter parce qu'il parle suffisamment de lui-même. C'est vrai qu'un retour à la métaphysique apporte une clarté obscure mais une clarté quand même à la compréhension du monde d'aujourd'hui et tu me rassures par tes réflexions car j'avais peur que mon discours ne soit guère compréhensible.
M
Je viens de lire votre blog de mars 2016
Je ne suis pas certaine évidemment d'avoir tout compris, mais il me semble que vous exprimez le Réel voilé où est Dieu et le décrivez par l'incomplétude, (qu'on a trouvé dans les nombres, mais vous l'exprimez à l'aide de mots). J'ai bien aimé, mais c'est quand même très difficile de penser à tout cela
Répondre
E
C'est vrai que c'est un peu difficile à déchiffrer tout cela. Mais il me semble qu'avec une familiarité progressive avec ce langage de l'être, le réel finit par se dévoiler un peu plus. En tout cas merci d'avoir fait un effort pour tenter de lire le texte. Cela me rassure car j'avais peur qu'il soit trop imperméable et décourage les lecteurs éventuels.
J
Saine et roborative lecture qui peut alimenter mon viatique. Où trouver ce blog ? Sainte fête des Rameaux
Avec mon affection sans cesse renouvelée
Jacques
Répondre
E
C'est vrai que ce texte est roboratif, mais il ne faut pas oublier que la phrase du Buisson ardent a inspiré de nombreuses générations de métaphysiciens. C'est un pour la philosophie comme l'huile de foie de morue. Le goût est un peu amer mais la potion est très salutaire.
A
……un interlocuteur plus savant que moi ….
Amédée
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G
Cet article est référencé deux fois sur google.
Répondre
O
Une fois encore, merci à Olivier de faire référence à cet article du blog dans son blog de blogs.

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