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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 16:23

 

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Arbre de vie


La religion peut avoir un rôle positif dans la société si elle fait respirer la vie


Dans un monde qui, en aplatissant la réalité, tend à oublier la verticalité, je voudrais ici présenter un plaidoyer pour défendre les religions. Mais, en même temps, il me paraît nécessaire d’en souligner les méfaits, lorsqu’elles dissocient la verticalité et l’horizontalité, la mort et la vie, ou encore l’homme et la nature.


Ouvrir à une transcendance

L'être humain ne peut s’enfermer complètement dans le monde. Il y a, en lui, une ouverture à un au-delà , à une dimension transcendante qui contribue à faire respirer l’homme. Ainsi les religieux sont là, comme des jardiniers, pour recueillir les graines de transcendance, les semer, les aider à germer et à porter leurs fruits. Ce faisant ils permettent à l’homme de se redresser et de passer constamment de l’animalité à l’humanité.


Les religions sont multiples

Il n’y a pas une religion unique, il y a des religions multiples qui observent la transcendance sous des angles variés, en fonction de l’époque ou de la diversité des cultures. Au cours de l’histoire, le christianisme a été pris en flagrant délit de terrorisme sur les terres de mission : se situant abusivement au centre de la vie des populations, il méprisait les religions locales et contribuait à les faire disparaître au risque de mutiler les cultures elles-mêmes. Et, au cours des nombreuses années où sévissait l’inquisition, ce n’étaient pas simplement les cultures qui étaient mises en péril, mais c’était la liberté elle-même qui était insultée.


Le christianisme n’est pas le dépassement du judaïsme

Après le judaïsme qui ouvrait sur l’origine, en révélant la transcendance du Dieu créateur et le don de la Loi, le christianisme a mis l’accent sur le terme de la vie humaine : la mort n’apparaissait plus comme une fin mais comme un passage vers une vie éternelle, puisque le Christ lui-même était ressuscité, selon le témoignage des apôtres. Chaque religion révélait ainsi une dimension de l’existence dans son rapport à la transcendance et, sur le plan de la foi, la vérité ne pouvait apparaître que dans un jeu entre les deux. Or, comme toute religion prétendait occuper le centre de la vie humaine, le christianisme a voulu malencontreusement s’approprier toute la place en prétendant hériter de ce qu’il appelait l’Ancien Testament et en rejetant l’élection du peuple juif, qui, dans son domaine, reste pourtant permanente.


De la marginalisation du judaïsme à la marginalisation des Juifs

Progressivement le judaïsme s’est trouvé marginalisé. C’est ainsi que les chrétiens ont été privés de l’héritage vivant de l’Ancien Testament. Et comme, avec les aléas de l’histoire, le christianisme est devenu, à son tour, le lieu central de l’existence sociale et politique, il a renforcé et développé l’antisémitisme. Au lieu de faire respirer la vie, sans même s’en apercevoir, il a fait œuvre de mort en s’enfermant dans une religion particulière qui se prétendait universelle alors qu’il fallait s’universaliser en donnant constamment une place aux autres.


La religion doit renoncer à être le centre de l’existence humaine

En fait, la religion, qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme ou de l’Islam, n’est pas le centre de l’existence humaine, elle doit même y renoncer pour être au service de la vie.  La vie est à l’articulation d'une horizontalité et d’une verticalité ; pour cette raison, elle seule peut occuper une place centrale. Mais il est vrai qu’en défendant la dimension transcendante de l’homme, la religion contribue à ouvrir l’espace de la vie elle-même. Ainsi en renonçant à une forme de toute-puissance, elle retrouve sa véritable finalité de servante de la vie.


Seule la vie, dans son élan originel, peut prétendre à une place centrale

En définitive, ce n’est pas la vie au sens banal du terme qui est au centre de l’existence humaine, c’est son élan originel.  Chez l’homme, il jaillit au cœur du sujet, Il est la source de la création et de l’amour créatif. Les chrétiens lui ont donné le nom de Saint Esprit, mais cette appellation est trompeuse car, dans la langue française, elle évoque une forme éthérée qui ne convient pas à la réalité qu’elle veut désigner. Esprit, en latin (spiritus) et en grec (pneuma), est le souffle de la vie au sens fort du terme.  Il est le lieu de l’articulation, le lieu de tous les entre-deux, qui permettent le jeu entre les êtres et finalement l’explosion même de la vie.


Grâce à l’Esprit, le jeu entre judaïsme et christianisme peut être retrouvé

L’Esprit, comme lieu d’articulation, ne fait pas que le judaïsme soit absorbé par le christianisme, mais il les fait jouer ensemble comme deux religions à part entière. Ainsi il ne peut plus exister de marginalisation, de cette marginalisation qui conduit à la mort en suscitant l’antisémitisme. Ici, c’est la pensée elle-même qui change de forme et de nature : elle ne présente plus l’évolution comme une progression qui absorbe ce qui précède ou comme une mise en tutelle de l’inférieur par le supérieur qui émerge, mais comme un jeu vivant entre les êtres, qui les amène à se transformer ensemble. Il est vrai, que, dans ce jeu, la mort peut avoir sa place car elle fait aussi partie de la vie.


Dans cette perspective, le jeu entre les cultures, les courants spirituels et les individus, va permettre la construction du monde

Sous l’impulsion de l’Elan originel de la vie ou de l’Esprit, les cultures et les courants spirituels peuvent interagir entre elles et entre eux et, dans une forme de jeu créatif, procéder à la construction du monde. Chacun apporte sa part, l’Africain comme le Chinois, le chrétien ou le juif comme le musulman et le bouddhiste, l’artiste et le poète comme le technicien, l’artisan, le paysan ou le commerçant. Après une longue période d’émiettement des tâches et d’isolement des individus réduits à être les parties d’un ensemble, une nouvelle mélodie pourra offrir une place et un rôle à chaque être humain.

Etienne Duval

 

 

 

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Published by Duval Etienne
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commentaires

jean-louis 04/10/2017 13:28

Il y a beaucoup à (re)dire. Pour ne prendre que deux exemples et ne pas être trop long;
"L'être humain ne peut s’enfermer complètement dans le monde. Il y a, en lui, une ouverture à un au-delà , à une dimension transcendante qui contribue à faire respirer l’homme. Ainsi les religieux sont là"
Pas de société sans mythe, sans croyance collective, sans projet à long terme, sans transcendance. Les idéologies, les discours où le rêve, les promesses, les idées d'un avenir meilleur sont omniprésents, sont là pour fournir ce que les religions peuvent de moins en moins fournir.

" En fait, la religion, qu’il s’agisse du judaïsme, du christianisme ou de l’Islam, n’est pas le centre de l’existence humaine, elle doit même y renoncer pour être au service de la vie. La vie est à l’articulation d'une horizontalité et d’une verticalité ; pour cette raison, elle seule peut occuper une place centrale. Mais il est vrai qu’en défendant la dimension transcendante de l’homme, la religion contribue à ouvrir l’espace de la vie elle-même. Ainsi en renonçant à une forme de toute-puissance, elle retrouve sa véritable finalité de servante de la vie."
Vous ne pouvez pas faire des religions des entreprises spécialement au service de la vie, à moins de considérer, comme cela a toujours été le cas, que la vie est une sorte d'abstraction. La vie non incarnée, je ne connais pas. Or les religions ont toujours été anti-vie. Anti-connaissances, anti-plaisir et désir, anti-pluralité et diversité.
Dois-je comprendre que vous êtes simplement un agent de ceux qui luttent contre le droit à l'avortement ?

Etienne Duval 04/10/2017 15:10

Vous avez tout à fait le droit d'être critique par rapport à cet article, avec les idées qu'il développe et peut-être aussi avec la manière de les développer. Quant à considérer que je serais l'agent de ceux qui luttent contre le droit à l'avortement, vous vous méprenez complètement. Et, en même temps, lorsque vous traitez les religions comme anti-vie, anti-connaissances, anti-plaisir et désir, anti-pluralité et diversité, vous restez dans une forme de superficialité et de légèreté qui condamnent vos propos et vous empêchent de penser vraiment.On a le droit d'être contre mais alors, il faut accepter l'échange et ne pas s'enfermer dans l'anti. La vie est constamment dans l'échange...

gay telephone 08/06/2016 16:01

Tout ceci est bien vrai, super article!

Duval Etienne 08/06/2016 16:04

Merci !

Bruno Guérard 19/03/2016 09:00

Bruno Guérard à Charles lallemand

Merci de m’avoir renvoyé tout ça.

J’ai relu ton texte 2 fois, et avec plaisir, le résumé que tu as fait de mes petites recherches de théologie politique

C’est extraordinaire, le chemin de la pensée à plusieurs. Je trouve votre résumé bien meilleur que la pensée première qui en a été à l’origine et qui était tâtonnante

Je reviens sur ton analyse. Comme actuellement j’assiste avec beaucoup de douleur, chaque jour...cela me fait du bien de lire et d’observer la vigueur de ton cerveau. Tu écris comme un cabri de 6 mois courant et sautant dans une immense culture.
J’admire ta culture, tes précisions de texte, ces références qui te viennent de partout, qui surgissent de ta mémoire. Pourtant tu dois avoir approché ou franchi les 80 ans.
Je ne sais pas ce qui dans ton texte est des années 75 ou ce qui est de maintenant.

Tu me fais penser aux 100 ans de Moingt qui ne peut plus cesser d’écrire et qui met la dernière main actuellement à son 5ème gros livre de 500 à 600 pages

Nous avons la chance d’être de la génération qui a vu nos cerveaux grandir avec l’ordinateur et la communication par numérique.

Je te souhaite de continuer longtemps à cultiver la vigueur de ton cerveau. Nous avons eu des parcours semblables et différents par bien des points. Nous sommes dans la cible de ces 30 000 ex séminaristes ou prêtres et religieux qui ont été acteurs et victimes de la crise de l’Eglise tridentine (donc entre 60 et 90 ans aujourd’hui). Nous ne cessons d’écrire notre thérapie humano théologique ... continuons...

Je compare dans le long terme... à la génération de mon père, on écrivait des poèmes. On s’exerçait à écrire des sonnets ou des quatrains. J’ai encore les sonnets de mon père écrits à ses sœurs en les complimentant

À la génération de l’un de mes ancêtres du temps des Louis XIV et XV, on écrivait son cahier de mémoires (j’ai fait un petit livre, le cahier d’un paysan du lyonnais, H Mayet, 1682-1767, aux origines de l’autobiographie de l’alphabétisation et de la modernité, éd Bélier 2008, celui de l’un des premiers paysans alphabétisés par le caté, suite à l’ordonnance de Louis XIV aux curés de France sur la première alphabétisation). On écrivait alors un petit cahier de 20 pages tout au long d’une vie et l’on était très vieux à 65 ans...

Continuons

Actuellement, je me demande avec un camarade du CHAT et de l’IHS CGT comment répondre aux deux questions : que deviendra ma bibliothèque à ma mort (mes enfants ne sachant pas quoi faire de tous ces livres pour les envoyer à la benne ... et que deviendront mes archives également à la même échéance. en effet j’ai un dossier parmi beaucoup d’autres, de mes dialogues théologiques et humanistes avec toi... que deviendra ce dossier ?

Toi qui sais fonctionner avec les blogs, ce que je ne sais pas faire... renvoie cette nouvelle page à ton blog ... peut-être qu’un bloggeur de tes amis lecteurs répondra à ma question.

Bruno

Etienne Duval 19/03/2016 09:06

Si quelqu'un est intéressé par le bibliothèque de Bruno, avec des archives de premier plan sur la CGT et la militance de gauche, accompagnées de réflexions humanistes voire théologiques, il peut se faire connaître ici.

M-Cl Christophe 18/03/2016 10:23

La cohésion d'un groupe, d'une communauté, d'une nation, n'était-ce pas et n'est-ce pas à çà que contribue une religion?

Relier dans la racine de religion, ne renvoie-t-il pas d'abord les hommes entre eux puis au dieu qu'ils imaginent collectivement?

Naïvement j'avais cru que le "sans Dieu" serait mieux pour l'humanité, mais l'on a vu que ce n'était pas mieux, dès que l'idéologie devient culte , il fabrique ses emboîtements de "goulags".
Aussi naïvement j'avais cru à la présentation d'un christianisme sans culte.... Où du moins on m'y avait attiré...C'est alors que j'y ai découvert aussi un lénifiant état pervers: celui d'un totalitarisme se vantant de la grandeur de son amour pour l'humanité pendant qu'il développait chez ses adeptes la culture psychique de l' anéantissement de l'humanité parallèlement à la peur de la peur du néant jamais nommé en tant que tel... mais qui m'a semblé refléter la peur de son propre néant ?

La peur de la "néantisation", la soif de reconnaissance de perfection et de pouvoir ne sont elles pas aussi le fil conducteurs des violences et des asservissements qu'ont perpétrés au fil du tempos les religions quels que soient les noms des dieux qu'elles prétendaient servir ou faire connaître?

Etienne Duval 18/03/2016 12:15

La religion peut ouvrir au mystère mais elle peut aussi avoir la prétention de le révéler, de le faire comprendre. Dans ce cas, elle cède à la toute-puissance et peut alors conduire à la violence et à l’asservissement.

Florence Heymann 07/03/2016 20:17

En référence aux ultra-orthodoxes

« Les déserteurs de Dieu », de Florence Heymann
Par Noemie Benchimol - samedi 24 octobre 2015


Les déserteurs de Dieu, ces ultra-orthodoxes qui sortent du ghetto. Un entretien exclusif avec Florence Heymann au sujet de son dernier livre, paru aux Éditions Grasset.



La date ne saurait être plus symbolique, même si en réalité, elle correspond sans doute aux impératifs de la rentrée littéraire. Le 23 septembre, le jour même du Yom Kippour, jour le plus saint de l’année pour la religion juive, qui marque la fin des « jours du repentir », est paru le dernier livre de l’anthropologue Florence Heymann, Les déserteurs de Dieu. Cette enquête d’anthropologie de proximité, qui pratique l’immersion comme méthode, nous propose une plongée au sein du shadow monde ultra-orthodoxe, à travers des itinéraires de vie, chez ces ultra-orthodoxes qui « reviennent à la question », expression reprise de l’hébreu et incompréhensible pour un non initié. Revenir à la religion en hébreu se dit en effet littéralement « revenir à la réponse », lahzor bi-teshuva. D’où le jeu de mot pour le trajet inverse, ô combien douloureux, puisqu’il implique un arrachement à un monde connu, une rupture toujours difficile, parfois radicale avec la famille et les proches.

Nous offrant une grille de lecture de ce phénomène grandissant mais difficilement quantifiable, du fait même du peu de publicité qui lui était faite jusqu’à récemment, Florence Heymann relate brillamment trois ans de bénévolat au sein de l’association Hillel, qui soutient et aide ceux qui ont quitté le monde ultra-orthodoxe. L’association, ainsi que nous le précise l’auteur, « n’a pas vocation à prêcher ou à faire du prosélytisme pour le monde laïc. Au contraire, nous prévenons que le monde laïc, individualiste, ne les attend pas et qu’ils seront confrontés à de grandes difficultés, Hillel n’aide pas les gens à sortir, elle aide ceux qui sont déjà dehors ». Pour ceux-là, c’est une « nécessité intérieure absolue », dit Florence Heymann, « non un caprice ». La sortie suit d’ailleurs les trois phases des rites de passage théorisés par Van Gennep : la séparation, la marge et l’agrégation. En effet, dépassée l’éventuelle euphorie des tout débuts, une grande solitude attend ceux qui choisissent la sortie.

C’est la phase la plus critique : sans éducation laïque, obligés parfois d’apprendre l’hébreu certains ne parlaient que le yiddish, les sortants, qui sont pour 2/3 des hommes, vivent amèrement l’absence de communitas. C’est le rôle d’Hillel de les mettre en contact les uns avec les autres, de les guider et de les soutenir dans leurs choix d’intégration à la société. L’armée est pour beaucoup le bon incubateur. Il n’est pas rare que des sortants se retrouvent pour des repas de Chabat, ou d’autres rites, qu’ils pratiquent à leur façon, libérés des carcans codificateurs. Une fois la seconde phase passée, on peut les considérer comme sauvés. Même s’il peut arriver que plusieurs années après leur sortie, certains se suicident, comme encore récemment Faigy Meyer, une ancienne Satmar.

Sur l’absence de formation scolaire générale, l’anthropologue n’a pas de mots assez durs : « Je crois qu’on ne le dit pas suffisamment, mais le scandale encore plus grand que la non incorporation des étudiants de yeshiva à l’armée, c’est le laxisme des autorités qui tolèrent et financent des écoles ultra-orthodoxes où aucune matière laïque n’est enseignée. C’est intolérable que l’État, pour préserver ses accords politiciens de coalition avec les haredim, subventionne et ainsi avalise cet état de fait. » Florence Heymann évoque avec émotion ces destins de gens admirables et forts, qu’elle « admire car contrairement à ce que l’on dit d’eux dans leurs milieux d’origine, ce ne sont pas des faibles mais bien plutôt des gens profonds, spirituels et courageux qui ne trouvent pas leur place dans ce monde uniformisant où toute déviation, fut-elle minime, est d’emblée punie par l’opprobre sociale ».

Nous lui demandons comment on réussit à garder la bonne distance nécessaire avec son objet d’étude quand certains des gens qu’elle a accompagnés (deux ou trois personnes qu’on accompagne plus personnellement en devenant leur parrain/marraine) sont devenus, selon ses propres dires, « comme des enfants adoptifs », et auxquels il lui est arrivé de donner les habits de ses propres enfants. Elle sourit, parle de la bonne distance, celle qui se situe entre la fusion d’avec son objet, ce moment où le chercheur « devient lui-même sujet » et la mise en perspective de l’analyse, et surtout l’évident décalage qui vient du fait qu’elle ne sort pas elle-même de ce milieu-là.

Les précédentes recherches de Florence Heymann, qui n’avaient pas la société israélienne pour objet, mais l’Europe orientale, ont pourtant toutes en commun l’idée de liminalité, de frontières traversées. Pourquoi cette affection pour les transfuges, ceux qui, en traversant les frontières, les brouillent ? Elle répond en mettant en avant les ressemblances de sa propre expérience avec celle des sortants : « Je crois que quand on est issu d’une famille elle-même venue d’ailleurs et qui a connu les migrations forcées du XXème siècle, et que moi-même, qui ai vécu en France jusqu’à l’âge de 30 ans, suis ensuite arrivée ici et ai dû m’intégrer et apprendre de nouveaux codes, tout cela rend mon itinéraire très proche de celui de ces gens qui traversent ces frontières. D’ailleurs, on compare souvent les expériences des hozerim bi-sheela à celle des migrants, même si ces derniers ne sont en général pas obligés de couper tout lien avec leur passé, leur famille, leur pays d’origine. Pour les sortants, c’est un exil radical dans leur propre monde. Jusqu’à aujourd’hui, dans ces milieux-là, les sorties sont vécues comme des véritables désertions impardonnables, des trahisons. Ceux qui sortent, sonnent le glas, en tous cas dans un premier temps, des relations familiales. Celles-ci reprennent en général après quelques années, mais restent toujours fragiles. Il existe une sorte de mythe, celui de parents prenant le deuil pour leurs enfants renégats. Je n’ai pour ma part jamais rencontré de tels cas et ça me semble être un phénomène aujourd’hui rare et extrême. »

Nous la questionnons sur le face à face actuel en Israël entre d’un côté un renouveau spirituel juif et de l’autre côté le phénomène grandissant des sortants. Ne serait-ce pas la partie émergée d’un phénomène d’implosion à venir du monde ultra-orthodoxe ? Elle tempère : « Je ne sais pas si ce monde va imploser ou exploser, mais les bouleversements sont d’ores et déjà d’actualité. C’est vrai que, dans un contexte de démographie exponentielle, ça tire de tous les côtés, les frontières se brouillent. Malgré tous les efforts et la coercition des rabbins, ils ne peuvent stopper la révolution des nouvelles technologies ni bloquer Internet et les smartphones ; les femmes harediot, qui soutiennent économiquement les ménages font de facto carrière, même si l’expression est taboue, et elles y gagnent en pouvoir ; les “houtznikim”, ces ultra-orthodoxes de la diaspora qui viennent passer quelques années dans les yeshivot israéliennes et qui, dans leur environnement d’origine, n’ont pas pu ériger des murs aussi hauts et des ghettos aussi fermés, font également évoluer les valeurs et les modes de vie de l’ultra-orthodoxie israélienne. Tout cela fait trembler ce secteur de la société. Mais je ne suis pas prophétesse, laissons l’avenir nous le dire.

Sur la spiritualité, je voudrais évoquer une réunion intéressante et quelque peu surréaliste à laquelle j’ai récemment assisté : il s’agissait d’une rencontre entre le rabbin Benny Lau, un orthodoxe moderne très enraciné dans le siècle et la société et des anoussim, des “marranes”, ainsi que s’auto-dénomment ces ultra-orthodoxes qui ne croient plus en rien mais qui restent dans leur milieu, souvent car ils y sont mariés et y ont des enfants. Le rabbin Lau, imberbe, en jeans et chemisette, faisait face à des hassidim habillés comme à Meah Shearim. Il leur parlait de spiritualité , de la source originelle à laquelle chacun pouvait aller s’abreuver selon son propre chemin, leur expliquant que l’on pouvait rencontrer Dieu sous toutes sortes de formes, dans l’art, la culture, l’action, et les marranes en face de lui de lui répondre que tout cela n’était que mensonges, que la torah était mensonge, qu’on leur avait menti. Voyez-vous, c’est un peu la caverne de Platon, ils n’ont vu que des ombres et d’un coup leurs yeux se décillent, ils ont le sentiment d’avoir été trahis, qu’on leur a caché la réalité complexe du monde. Benny Lau a utilisé une jolie image. Au lieu de laisser les chemins individuels rechercher la source divine, on a enfermé tous ces jeunes dans une chambre avec une gourde d’eau et on leur a dit : « Buvez ! Voici l’eau de la source. Et, surtout, ne posez pas de questions. »

Quid des réussites de l’association Hillel ? « Il y en a beaucoup, mais l’association s’occupe de personnes souvent jeunes et célibataires. Pour ceux qui voudraient sortir étant mariés et parents de famille nombreuse, et j’en connais un certain nombre, il existe une nouvelle association, Ou-baharta (« Et tu choisiras »), fondée par Meir Naor, lui-même un sortant d’Hillel. Si c’est seulement un seul des membres du couple qui veut sortir, à la violence sociale s’ajoute la violence institutionnelle des Batei-dinim pour la garde des enfants. Il leur faudra souvent aller jusqu’à la Cour suprême pour récupérer leurs droits de visite. »
Prenant le contrepied de l’idée reçue qui veut que la perte de la foi soit le facteur principal de sortie, Florence Heymann nous éclaire sur cette réalité contre-intuitive : « La perte de la foi joue un rôle minimal, et parfois absent, des processus de retour à la question ; ce sont surtout les rigidités sociales, les violences, le sentiment de ne pas trouver sa place ou de ne pas exister en tant qu’individu qui sont bien souvent les véritables déclencheurs. » Un livre important, des histoires d’espoir, d’initiation, de devenir-soi, des tragédies aussi, une analyse finement menée. Un indispensable pour qui prétend parler du monde ultra-orthodoxe.
Noémie Benchimol

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