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21 janvier 2016 4 21 /01 /janvier /2016 15:36

L'abbaye de Sénanque - Lankaart

 

Le secret d’Yvon ou l’écoute de l’indicible

 

 

Yvon vient de mourir. Il intervenait fréquemment sur ce blog. C’était un homme très actif à l’extérieur, défendant les grandes causes, comme la justice, la paix et l’écologie. Il ne fréquentait pas particulièrement les églises et les autres lieux de culte. Et pourtant, il avait un secret que peu de gens connaissaient, tellement il était discret sur ce point : c’était un homme de prière assidu. A la fin, Yvon priait sans cesse comme le pèlerin russe. Pour évoquer son parcours ou plutôt son pèlerinage, j’ai choisi un des plus beaux contes arabes, en tout cas le plus beau pour moi : il s’appelle précisément « Le secret ».

 

Le secret du mendiant Ayaz

 

Mahmoud est un grand roi autoritaire. Chaque matin, il sort de son palais et il vient parler avec les femmes et les hommes, qui souhaitent lui présenter quelque requête. Et parmi ces hommes et ces femmes, il a remarqué, depuis plusieurs jours, un mendiant, qui connaît tous les chemins du désert, tellement il les a parcourus dans un sens ou dans l’autre. Ses yeux sont brillants d’une grande intelligence et ses discours sont d’une sagesse incomparable. Il s’appelle Ayaz. Très rapidement, Mahmoud est séduit par Ayaz. Sans trop réfléchir, il en fait son premier conseiller. Il le présente à la Cour. Les gens de la Cour sont stupéfaits : « Le roi est en train de perdre la tête ».

Une fois le premier conseiller installé, le grand vizir ne perd pas un instant. Il le suit et le fait suivre. Or, tous les soirs, Ayaz s’enferme à clef dans une chambre basse et, au bout d’une heure, il sort discrètement en tournant la clef dans la serrure. Que fait-il donc ? Pour le grand vizir, Ayaz est en train de trahir le roi, complotant avec des espions extérieurs. Non seulement le roi et la cour sont en train de plonger dans l’insécurité, mais le royaume, tout entier, est en danger. Il faut prévenir le monarque. Le grand vizir le fait immédiatement : « Ton premier conseiller est en train de te trahir. – Qu’est-ce que tu es en train d’inventer ? J’ai une confiance totale dans mon premier conseiller. - Lorsque  tu sauras ce qui se passe, tu n’auras plus aucun doute. – Que se passe-t-il donc ? – Tous les soirs, au coucher du soleil, Ayaz descend au sous-sol et s’enferme à clef dans une chambre basse. Il reste une heure, ressort en prenant bien soin de tourner la clef dans la serrure. – Cela ne prouve rien. J’ai confiance dans mon ami ». En fait, il est troublé et appelle Ayaz. « Es-tu un conseiller fidèle ? – Oui entièrement fidèle. –Alors que fais-tu tous les soirs dans une chambre basse du sous-sol ? – Je ne peux pas te le dire. – Puis-je encore compter sur toi ? – Tu le peux. »

 

Mahmoud est inquiet et le grand vizir le sait, tout heureux d’avoir fait son travail. Le lendemain, Ayaz, le conseiller, est dans sa chambre basse. Il sort en prenant soin de fermer sa porte à clef. Lorsqu’il se redresse, il se trouve en face du roi et du grand vizir. Le roi lui ordonne : « Ouvre cette porte ! » C’est au-dessus des forces d’Ayaz. La clef glisse de ses mains. Le grand vizir la ramasse. Il enfonce la clef dans la serrure et ouvre la porte. La pièce est entièrement vide. Seuls sont accrochés au mur, son manteau de mendiant, son bâton et son bol de mendiant. Ayaz prend la parole : « Ici, c’est le royaume des pèlerins perpétuels où je viens chercher la force de vivre et la sagesse nécessaire pour te conseiller. Tu n’avais pas le droit d’y entrer ». Les hiérarchies s’inversent. Le roi s’abaisse pour baiser le pan du manteau du mendiant. C’est la cellule intérieure qui fait l’homme et le roi.

 

L’écoute de l’indicible

 

Chacun a compris. Yvon, c’est Ayaz. Il avait  sa cellule intérieure, où il pénétrait non seulement le soir mais à tout moment de la journée. Dans le silence, il était dans la prière.  Mais sa prière ne consistait pas en formules régulièrement répétées. Elle était  silence, attention, écoute de l’indicible, en-deçà et au-delà de la parole elle-même. De formation chrétienne, il donnait un nom à l’indicible ; il l’appelait l’Esprit Saint, que l’on pourrait traduire par souffle primordial, puisque le mot « esprit » veut dire souffle Mais tout homme peut être à l’écoute de l’indicible, qui est souffle de vie, sans le nommer comme le faisait Yvon. Il s’agit simplement de se laisser traverser par l’imprévu, par l’inattendu, par l’élan de la vie lui-même. Pour arriver à un résultat semblable, il est possible de se laisser interpeller par les mythes eux-mêmes.

 

L’écoute de l’indicible donne naissance à l’écoute de l’autre

 

Lorsque je suis dans l’écoute de l’indicible, je pressens qu’il y a de l’autre dans le souffle de la vie. Ce pressentiment explique peut-être l’intérêt qu’Yvon portait à Lévinas, l’auteur de « Totalité et infini » où s’exprime avec force l’infini de l’altérité. Je suis dans l’attente d’une parole et c’est d’abord l’autre qui se présente. Parfois, dans la littérature religieuse, le chemin de la découverte de l’altérité passe par l’ange ; l’ange me signifie l’autre mais il n’est pas tout à fait l’autre. Il a ici pour fonction d’ouvrir l’espace entre moi et l’autre. L’écoute de l’indicible me signifie que le souffle de vie est porteur d’altérité et que chaque homme est un autre irréductible.

 

Elle donne aussi naissance à la parole elle-même

 

En somme l’indicible c’est d’abord l’autre. Et cet indicible est nécessaire pour que la parole s’exprime. Il n’y a pas de parole sans la présence de l’autre. C’est ce qu’Yvon avait bien compris en fréquentant sa cellule intérieure. Mais il allait plus loin encore. Dans ses réparties à l’intérieur du blog, où nous intervenions l’un et l’autre, il ne voulait pas que la parole se réduise à un discours rationnel. La raison a pour exigence de dire l’indicible. Or cette exigence, si elle veut aller jusqu’au bout, est faite de toute puissance car elle contribue ainsi à détruire la parole ; la parole doit rester porteuse d’un indicible irréductible, d’une zone d’obscurité qui signifie l’incompris intérieur à mon discours. Autrement dit, la parole doit toujours laisser une place à l’écoute de l’indicible, sous peine d’être détruite.

Il n’en reste pas moins que l’indicible est animé par une dynamique qui le pousse à se dire s’il est écouté. C’est ainsi que l’écoute de l’indicible engendre le désir de connaître lui-même, le désir d’entrer dans la parole.

 

En elle Yvon puisait en plus l’énergie de l’action et de la création

 

Yvon n’était pas simplement un chercheur de l’indicible pour faire naître la parole, il était aussi un réalisateur. Or c’était dans son écoute intérieure qu’il puisait l’énergie de l’action et de la création. Nous voyons ainsi se structurer, à partir de l’écoute de l’indicible, l’homme tout entier : le désir de l’autre et le désir de connaître, la parole, la recherche, l’action et la création.

 

Vers une autre anthropologie basée sur l’écoute de l’indicible

 

Ainsi, à côté d’une anthropologie basée sur la parole, s’esquisse une autre anthropologie plus profonde et plus déterminante, basée sur l’écoute de l’indicible. Lorsque nous sommes devant une grande œuvre architecturale, nous sommes amenés non seulement à voir mais aussi à écouter pour percevoir l’indicible qui en fait un ouvrage d’art. Alors le théâtre, la basilique ou la cathédrale finissent par nous parler sans jamais arriver à se dire complètement. L’homme est fondamentalement un constructeur de cathédrale, qu’il s’agisse de cathédrale intérieure ou de cathédrale extérieure. C’est pourquoi s’il faut critiquer radicalement les religions aliénantes, il est indispensable de préserver le trésor qui fait de l’homme un être qui écoute l’indicible. Sinon notre humanité risque d’être condamnée à mort.

Etienne Duval

 

 

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Published by Duval Etienne
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telephone gay 16/05/2016 13:25

Grâce à vous, j'ai pu apprendre beaucoup de choses intéressantes. J'espère en apprendre encore. Je vous félicite pour ces merveilleux partages. Continuez ainsi !

Vida Salvador 25/02/2016 10:06

Bonjour Marie-Claude, que je ne connais pas mais dont j’ai beaucoup apprécié le message, il correspond à ce que je pense aussi des femmes et du rôle qu’elles ont dans la vie aussi bien du couple, de la famille et vis à vis de leur alter ego, elles sont un exemple que l’on trouve, quelques fois dans sont entourage, quelques fois ailleurs, mais qui participent à leur émancipation, quand cela se passe au niveau d’un couple c’est la réussite car c’est souvent là que se trouve la difficulté pour la plupart ce qui entraîne des ruptures douloureuses mais indispensables pour rester soi-même. Je n’ai jamais été une femme ni discrète ni docile mais c’est, je crois, grâce à cela qu’on peut avancer.Merci encore et aussi à Etienne de m’en avoir informé.

Amicalement. Vida

Marie-Claude Christophe 20/02/2016 11:57

extrait du midi libre en question:
.."avec sa compagne Vida Salvador, il a œuvré pour ouvrir la bio et la rendre accessible au plus grand nombre. À l’ouverture d’un colloque commun avec Un Plus Bio, en 1996, il exposait simplement son point de vue, essentiel : « Pour nous, la Terre, c’est une responsabilité heureuse, non pas à dire mais à faire exister concrètement, quotidiennement, dans une aussi banale, aussi fondamentale activité que celle de manger. L’écologie n’est pas une chose triste, la responsabilité n’est pas une chose triste. Il nous faut savourer et y prendre plaisir… Pour nous, « Manger Bio », c’est entrer joyeusement dans cette responsabilité. »

Il paraît banal de répéter qu'il n'y a point eu de "grand" homme, sans une femme- petite, grande ou discrète- cette Autre , Alter ego en quelque chose, qui ait encouragé et parfois constitué une grande part de l'énergie et de la facilitation à l'éclosion concrète des idées du premier. J'aime à le penser sinon à croire en une réelle inter-action .
C'est à cette compagne et à ceux qui l'accompagnent ou qu'elle accompagne que je pense, et à qui j'ose confusément me permettre d'offrir un écrit-bouquet d’empathie comme autant de vœux de ressourcement et de continuation encore jalonnées de joies avec d'autres encore "responsabilités heureuses".
Bon chemin à vous, Vida Salvador!

Etienne Duval 23/02/2016 04:16

Oui, Marie-Claude, je pense que tu as raison. Je pense que Vida, dans sa grande modestie, a joué un grand rôle

Yvon Montigné 28/01/2016 15:05

Appuyer sur Yvon Montigné pour avoir la version du Midi libre de l'article concernant Yvon Montigné du 19 janvier

Yvon Montigné 28/01/2016 14:59

Disparition d’un précurseur des cantines bio, Yvon Montigné

Yvon, grand défenseur de l’alliance entre écologie et alimentation.
Le Gardois Yvon Montigné nous a quittés, la semaine dernière. Ancien agriculteur bio à Marguerittes, aux portes de Nîmes, il fut président du Civam Bio du Gard de 95 à 98. C’est à lui que Stéphane Veyrat, directeur d’Un Plus Bio, doit une partie du concept « Manger Bio », repris largement depuis en France par de nombreux collectifs, ainsi que la co-création du réseau RACINES (accueil éducatif). Avec lui fut également créée la toute première plate-forme Manger Bio Distribution, à Sommières, également dans le Gard.
Dans ces années 1990, la bio gardoise essaimait progressivement et innovait. Maraîcher bio, anti-nucléaire et être libre, Yvon Montigné avait une connaissance des plantes et des étoiles surprenante. Partant pour partager, accueillir sur son exploitation avec sa compagne Vida Salvador, il a œuvré pour ouvrir la bio et la rendre accessible au plus grand nombre. À l’ouverture d’un colloque commun avec Un Plus Bio, en 1996, il exposait simplement son point de vue, essentiel : « Pour nous, la Terre, c’est une responsabilité heureuse, non pas à dire mais à faire exister concrètement, quotidiennement, dans une aussi banale, aussi fondamentale activité que celle de manger. L’écologie n’est pas une chose triste, la responsabilité n’est pas une chose triste. Il nous faut savourer et y prendre plaisir… Pour nous, « Manger Bio », c’est entrer joyeusement dans cette responsabilité. »
Militant, il était aussi humaniste et respectueux des différences. Que ce soit les centaines d’enfants qui ont visité son jardin d’Éden en goûtant tout ce qui était comestible dans ses parcelles ou les paysans vénézuéliens venant en stage se former à l’agriculture paysanne, son approche et sa pratique étaient avant tout liées à l’amour de la nature et de ses habitants. Avant de partir, Yvon avait lu le manifeste « Quand les cantines se rebellent » d’Un Plus Bio et aurait dit se retrouver dans cette proposition enthousiaste pour changer de regard sur les cantines et le monde qui va avec.
« Si je porte aujourd’hui un regard particulier sur l’alimentation et l’écologie, c’est en partie par le contact, l’échange et le chemin réalisé pendant une dizaine d’année avec Yvon », déclare Stéphane Veyrat qui a participé aux obsèques. Et qui, de la part de l’équipe d’Un Plus Bio, présente toutes ses condoléances à la famille d’Yvon.
19 janvier 2016 | Catégorie: Tous nos articles

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