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22 octobre 2015 4 22 /10 /octobre /2015 08:55

Le père des deux enfants loups, Ame et Yuki

 

De la logique rationnelle à la logique symbolique

 

Si nous traversons la vie d’une femme ou d’un homme, nous pouvons être en face de trois logiques. La logique de l’enfant est globale. Il perçoit le monde de manière très intuitive, sans chercher à faire apparaître systématiquement les différences. Ce n’est qu’à l’âge de sept ans environ qu’il pénètre dans une logique rationnelle. Sous la pression des institutions éducatives, il apprend à distinguer le bien et le mal, le vrai et le faux, le soi et l’autre, l’individu et le groupe, le passé et l’avenir, l’identique et le contradictoire… Et normalement, dans un troisième temps de la vie,  il devrait passer à une logique symbolique où tout se manifeste sous forme d’interactions et d’interrelations. Aujourd’hui seuls les sages y parviennent et la société dans son ensemble finit par bloquer le processus en enfermant le monde dans la logique de la raison. C’est sans doute pour ce motif que nous sommes dans les soubresauts de crises multiples. Il faudrait faire le saut de la logique symbolique pour résoudre nos problèmes. Les Japonais ont bien perçu une telle situation dans le film de Mamoru Hosoda intitulé « Les enfants loups, Ame et Yuki ».

Le maître de la plaine et le maître de la montagne

Selon le film japonais, la plaine et surtout la ville semblent être entièrement sous la domination de la raison. Le maître est alors l’instituteur et le professeur, qui tendent à inculquer à leurs élèves les règles, la morale et les théories en vogue. Ils privilégient la norme aux dépens de la différence et de l’originalité. Et pourtant certains individus sont mal à l’aise dans l’habit qui leur a été  préparé. Ils apparaissent sous les traits de la violence et finissent par engendrer la peur des autres femmes et des autres hommes. Ils veulent échapper au maître de la plaine pour se mettre à l’école du maître de la montagne, qui se manifeste sous la figure du loup.  Il y a un loup dans l’homme à qui il faudrait donner sa place.

L’affrontement à la violence et l’intégration de la mort

Si l’on refuse le loup qui est en soi, il peut nous détruire. Par contre, si l’on réussit à l’intégrer, il déroule dans l’existence tous ses bienfaits, comme si le paradis était à notre porte, avec le miracle de la multiplication des pains et tout simplement le miracle de la vie. En réalité, le monde de la raison veut évacuer la mort, fonctionnant comme si elle était le mal absolu, alors qu’elle est ce qui féconde la vie en provoquant de continuels dépassements. Aussi le maître de la ville nous enseigne-t-il la peur de la mort ; il nous condamne à vivre dans un monde très étriqué, où nous finissons par perdre le souffle.

L’affrontement au regard de l’autre

Mais comment est-il possible de révéler son loup intérieur ? Pour chacun il est porteur de mort. Et comment l’intégrer sans le faire apparaître ? La vérité de l’homme peine à se manifester car nous sommes enfermés dans une idéologie qui nous fait tourner le dos à la vie, comme dans le mythe de la caverne. Pour retrouver la lumière il devient indispensable de changer de problématique, de passer du monde de la rationalité au monde de la logique symbolique. Et cela est d’autant plus nécessaire que nous sommes embarqués dans la dynamique de la mondialisation, qui ne peut se faire sans donner la priorité aux interactions et aux interrelations. Il faut prendre de la hauteur, en montant sur la montagne, pour découvrir les nouvelles perspectives qui s’offrent à nous aujourd’hui.

Le saut de la mort ou le saut du choix

Dans le film japonais que nous avons évoqué, la montagne est le domicile du loup et le loup qui voit clair peut être le maître de l’homme, mais à condition que celui-là fasse le choix du passage. Celui qui ne fait pas le choix du loup restera dans le monde de la rationalité. Sinon il sera acculé à perdre la raison pour entrer dans le monde de la vie car la vie est du côté du symbolique. Par définition ce choix est irraisonnable. Il faut accepter de perdre la raison pour la retrouver éventuellement agrandie sous une autre forme. Mais nous ne savons pas à l’avance si nous allons la retrouver. Le choix qui semble s’imposer est un saut qui va construire notre liberté parce qu’il lui offre une nouvelle assise. Mais tant qu’il n’est pas fait, il constitue un pari qui n’exclut pas la perspective de tout perdre. Il est, d’une certaine façon, un passage par la mort.

Le respect de la nature

 En passant par la mort et en pénétrant dans le domaine du loup, l’homme fait assez paradoxalement le choix de la vie, de cette vie de la nature qui, dans la montagne, reste un peu à l’état sauvage, c’est-à-dire dans ses premiers surgissements. Il découvre une force mystérieuse qui s’impose à lui sans qu’il en soit l’auteur. Le voici renvoyé à l’enfance de la terre et à sa propre enfance, comme s’il était à nouveau mis au monde. On dirait que le paradis terrestre lui ouvre à nouveau ses portes. Dès lors, il est plongé dans le recueillement et respect. Au lieu de pressurer la nature le voici convié à la protéger et à permettre son épanouissement.

Le rapport à l’autre et la découverte de la solidarité

Puisque la nature donne, l’homme est lui-même enclin à donner. Puisque la nature n’exclut personne, comme elle, il tend à entrer dans un monde solidaire. A travers le loup et grâce à lui, elle devient son éducatrice et le conduit jusqu’aux portes de l’amour où le don l’emporte sur l’appropriation, où la toute-puissance cède la pas à l’accueil de l’autre. Dans le film sur les enfants loups, la nature emprunte les traits d’un vieux grand-père qui reprend sans concession les égarements d’Hanna, la mère des deux enfants Ame et Yuki, transformée en jardinière. Il la conduit finalement à avoir les meilleures récoltes de la région si bien qu’elle partage avec ses voisins, moins dociles aux enseignements du grand-père.

L’affrontement à l’échec

En réalité,  l’échec est toujours à la porte. Il est là lorsque l’individu  croit savoir alors qu’il ne sait encore rien, lorsqu’il compte sur lui-même sans tenir compte des autres, lorsqu’il oublie les enseignements de la nature elle-même. L’échec pourtant ne décourage pas Hanna. Il provoque chez elle un sursaut qui permet de repartir sur la voie de la vie. Il semble même qu’il soit inscrit dans la nature. Ainsi lorsqu’il en vient à la contrarier, il l’amène à contourner l’obstacle pour donner une nouvelle chance à son propre développement. En définitive, il est un facteur efficace de l’évolution.

L’ouverture à l’élan de la vie et de la création

Finalement, l’échec réussit son œuvre chez l’homme lorsqu’il l’amène à se  détourner de lui-même  pour s’ouvrir à l’élan de la vie et de la création. C’est par cette ouverture qu’il entre réellement dans la logique symbolique qui est logique de vie et de création. La raison pousse vers la maîtrise, qui contrarie l’élan de la vie,  alors que la logique symbolique pousse vers une forme de dessaisissement. C’est en réalité dans le dessaisissement que la raison peut trouver sa juste place.

L’alliance du sujet contemplatif et du sujet créateur

Dans le processus qu’implique la logique symbolique, le sujet qui se construit a deux facettes. Il est d’abord dans la contemplation de l’élan de vie qui le traverse et qui lui est donné, soucieux de recevoir avant de s’engager dans le faire. Mais, en acceptant de recevoir la vie, il reçoit aussi un élan  qui le pousse à l’action dans le sens même de la création. La logique symbolique est une logique du jeu et ce jeu s’introduit jusque dans le sujet lui-même, à tel point que l’être le plus contemplatif est appelé à devenir aussi le plus créatif.

Etienne Duval

 

NB. Une bonne partie du film japonais est sur Youtube :

https://www.youtube.com/watch?v=ygUQEVNwSHw

 

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commentaires

V
Merci pour ce très bon site, vraiment un panaché de bonnes et intéressantes idées. Surtout continuez ainsi. Bon courage .<br /> Cordialement .
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V
Franchement vous êtes formidable d'avoir fait un site pareil, vous êtes une personne merveilleuse d'idées et de partages merci beaucoup, j'adore les gens qui veulent partager leurs savoirs et ne pas les garder pour eux même.
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P
TON ANALYSE EST L ECHO DES PAGES 254 A 259 DU LIVRE DE THOMAS MERTON "L'experience interieure" que je vais relire .Merci à toi de nous aider à nous dessaisir et à nous permettre d'être disponible au jeu et a la création à;notre propre création.<br /> Paule
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E
Je suis très honoré d'être comparé à Thomas Merton.<br /> <br /> Merci Paule pour ton attention bienveillante.
E
Réponse à Antoine<br /> <br /> Je suis maintenant entièrement d'accord avec toi.
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E
Symbolique veut dire ce qui fait le lien entre tout. Dans ta problématique, je ne vous pas où peut se situer une logique symbolique si ce n’est dans le jeu entre l’Intérieur et l’extérieur, entre l’objectif et le non objectif, en tout cas autour du sujet. Dans une vision spirituelle, la logique symbolique est celle qui est impulsée par l’Esprit.<br /> Je sors d’une conférence avec Jean-Paul Vesco, qui nous a parlé du synode et notamment des divorcés remariés. Il ne faut pas attendre que l’église dise à chacun ce qu’il doit faire. C’est bien entre l’intérieur, la situation particulière du couple et le ressenti de chacun, et l’extérieur exprimé par l’Eglise, que le croyant va trouver sa propre solution, en tant que sujet.<br /> Si j’ai beaucoup travaillé autour des espaces intermédiaires, c’est précisément pour dégager le terrain pour une logique symbolique, qui est la logique de la vieet, en particulier, en particulier, une logique de l’entre-deux...
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A
Etienne,<br /> La métaphore de Michel Henry "du continu résistant" résistant plus ou moins à la force agissant sur lui, que j'avais rappelé dans l'article sur la réalité et qui avait bloqué la plupart des lecteurs, a pour but justement d'illustrer le fait que l'objectif et le subjectif sont liés pour former une unité (encore l'un et le multiple). Ce serait donc entre l'objectif et le non-objectif que se situe l'espace intermédiaire et là que la logique symbolique intervient. Mais cette logique peut être aussi tout simplement lalogique de la Vie (?).<br /> Qu'en penses-tu?
G
Réponse de Gérard à Etienne Duval<br /> <br /> Ce n'est pas très compliqué. J'ai repris cette expression dans ma tentative de compte rendu pour une raison simple. Melman insiste sur le fait que l'homme est le seul animal dont le langage existe par une distance ressentie, consciente, entre lui - et le réel (ou la réalité -deux termes non équivalents chez Lacan, comme tu sais). Cette distance et cette conscience génèrent désir, multiplicité des choix, des propos, en même temps qu'incapacité à dire avec exactitude et certitude ce qu'on devine qu'il faudrait dire. (Somme toute, le langage nait du malentendu, qui ensuite l'entretient, et de ce rapport distancié avec le réel et avec autrui, propre à l'Homme). Melman fait remarquer que cette incapacité à dire exactement tout ce qu'on sent qu'il faudrait dire crée chez le sujet (humain) une "division" ; et le langage est toujours selon lui -ou Lacan ? - du "semblant", c'est-à-dire quelque chose d'approchant, seulement, de ce qu'il faudrait dire. Quoi qu'on fasse.<br /> Les oiseaux du ciel et les poissons de la mer n'ont pas ces difficultés et, par conséquent, pas ces chances de produire du langage de ce type. Il est donc bien difficile de dire qu'ils sont des "sujets". De même ceux qui renoncent à ce rapport distancié et sont dans la "jouissance" immédiate. <br /> <br /> J'espère avoir rendu compte (de mémoire) sans trop d'erreur ce que je viens de relire. Mais je sens bien que probablement non.<br /> Bien cordialement<br /> Gérard
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E
Très intéressant !<br /> <br /> Merci beaucoup.
G
Cher Etienne,<br /> Je reprends, après relecture de mon Melman, L'homme sans gravité.<br /> Partant de cas cliniques, d'observations, Charles Melman, interrogé par Jean-Pierre Lebrun, décrit ce qu'il appelle un nouveau « régime psychique ». Il l'analyse et l'explique dans le langage lacanien qui est le sien (et qui n'est pas ma langue quotidienne). Merci de m'avoir donné l'occasion de reprendre cet ouvrage. J'ai mieux compris quelques situations qui me sont proches.<br /> Voici ce que j'en retiens. Je ne t'apprendrai rien, mais cela m'a éclairé et mieux fait comprendre ce que tu dis.<br /> <br /> C'est « le symbolique », c'est à dire le langage humain lui-même, dans toutes ses composantes (on peut supposer : la logique, le lexique, et toute création), qui est mis à mal aujourd'hui. Schématiquement. Notre mode de vie obligé abolit la « distance » entre le sujet d'une part et, de l'autre, le réel et même la réalité. Or c'est cette distance, qui crée le désir, et fait naître et supporte le langage. Le sujet (d'aujourd'hui) veut jouir immédiatement, collectivement de préférence, sous l'effet d'une sorte d'injonction sociale (une « hystérie collective »). Dans ce régime, il n’y a plus de place pour le langage, devenu inutile, superflu, encombrant. Il reste la parole, mais celle-ci instaure toujours une inégalité, donc du pouvoir ; et l'image, qui remplace la parole, est elle-même supplantée par le numérique, son autorité et son anonymat (« l'autre » est absent, seulement virtuel).<br /> <br /> Participe à cette évolution d'abord la dégénérescence du « patriarcat », (entretenu avant-hier par le système religieux) ; puis le retrait des pères qui n'assument plus (guère) leur rôle (classique) qui était de dire la Loi (celle au-dessus des lois : le respect d'autrui, le bon sens, la vie collective), et de poser les limites. Ainsi s'opérait progressivement la séparation d'avec la mère, s'interrompait la fusion maternelle avec l'enfant, Ce dernier pouvait avoir alors son propre désir, sa propre distance avec le réel et la réalité, son propre usage « du symbolique », c'est-à-dire du langage humain, donc sa propre liberté, constitué enfin en sujet autonome. Or, dans ce « nouveau régime », les « limites, les règles etc., n'étant pas posées, ou peu, l'autonomie ne s'acquiert pas ou mal, le sujet ne peut se constituer, et ne peut vivre que dans la fusion imaginaire, dans la jouissance obligatoire, immédiate et collective que lui doit la société dont il dépend, et à laquelle il ne doit rien.<br /> <br /> Tout ceci peut s'observer sur des cas précis cités par Melman ou Lebrun (mais aussi d'autres bien connus de nous...), Pire :selon nos auteurs, cette évolution du « régime psychique » résulte de l'intériorisation dans les consciences des lois et « du modèle du marché » , ce qui a « des conséquences anthropologiques incalculables » (Gauchet) : l'important est de consommer, de jouir sans entraves, de se conformer à ce que la société, l'économie, etc., attend de chacun : passivité, conformité, productivité. On ne saurait dire et « penser » autre chose que ce que les autres attendent. (Il faut être dans la norme, avoir une "pensée" vendable).<br /> <br /> Bref, nous vivons une époque formidable.<br /> <br /> J'en conclus que tout est bon et doit être mis en œuvre pour « sauver le symbolique » : la réflexion rationnelle d'abord (j'y tiens), l'intuition qui la guide et la nourrit ; et toutes les créations intelligentes de l'esprit humain : la poésie, les mythes, les grands textes, l'art, l'interrogation permanente, que tu entretiens si bien.<br /> <br /> Voilà pour aujourd'hui. C'est schématique, mais le bouquin fait 231 pages. Je crois qu'il y avait un malentendu sur le sens du « symbolique ». Je fais état de ce que j’ai compris et que j'accepte comme très vraisemblable. Je mets des notions (que je maîtrise mal - donc sous réserve) sur des observations que j'ai souvent faites et qui m'ont inquiété. <br /> <br /> Gérard<br /> 27.X.2015
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E
Je me retrouve tout à fait dans ce que tu dis et en plus j’apprends des choses nouvelles. J’aime bien le rapport établi entre le symbolique et le sujet. Mais, si c’est possible, j’aimerais que tu précises ce que tu entends ou ce que Melman entend par langage humain.<br /> Bien amicalement.
E
Bonsoir Gérard,<br /> <br /> J’essaie d’avancer sur la compréhension de la logique symbolique. Cette logique, c’est la mise en jeu de toutes les facettes de la réalité. Le jeu est une des caractéristiques essentielles du symbolique. Par exemple, sur un sujet très simple, qui est celui de la parole, la parole entre dans le jeu du symbolique lorsqu’elle est dialogue. S’il n’y a pas dialogue, il n’y a plus de symbolique et plus de parole. Même une parole d’enseignement peut cesser d’être parole. Et, dans ce cas, elle a toute chance de n’être pas efficace.<br /> La rationalité est une dimension nécessaire de la connaissance, mais elle ne recouvre pas tout le champ de la connaissance. Elle entre dans le jeu du symbolique lorsqu’elle se situe par rapport aux autres formes de connaissance. Et, par exemple, sur un aspect très simple, il me semble qu’il y a jeu symbolique lorsque j’accepte de ne pas séparer raison et intuition.<br /> Excuse-moi de te harceler pour faire avancer les choses.<br /> <br /> Bonne soirée !
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G
Bonsoir cher Etienne,<br /> Je trouve ton message en rentrant d'un petit tour vers les plages de mon enfance, du côté de Porsall : c'est un concentré de passé, tout ce qu'il y a de plus symbolique.<br /> De mon côté j'essaie aussi d'avancer, et de comprendre ce qui est en jeu dans la "perte du symbolique" (je n'ose pas dire la perte du "langage symbolique" , par peur du pléonasme, ou perte de la "logique symbolique" par peur de mon ignorance et des contre-sens). Mais merci de me harceler, car cela me fait avancer. Je relis Melman (Charles) , L'Homme sans gravité, Jouir à tout prix, Denoël, 2002, qui réfléchit exactement sur cette question (entre autres) : l'état actuel du symbolique et ce qui en résulte. (signalé autrefois par Claude ; mais qu'il faut parfois traduire). <br /> A plus tard quand j'y verrai plus clair. <br /> Gérard
C
Merci , Etienne, passionnant , même si mon degré de connaissances religieuses et théologiques n’aille pas Jusque là !!!!<br /> Mes idées sont plus philosophiques et existentielles , tout en se différenciant de Jean Paul Sartre et de Simone de Beauvoir.<br /> Bises <br /> Claire
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C
Merci Claire pour ton esprit de dialogue. Pour moi la parole est de l'ordre du symbolique, et c'est fondamental, lorsqu'elle est dialogue. Si elle sort du symbolique et donc du dialogue, elle n'est plus parole. C'est ce jeu nécessaire à la vie et à la pensée que j'ai ;voulu mettre en relief, sans forcément me situer du côté du religieux et du théologique.
G
Oui !<br /> Voilà encore un bout de réflexion, qui vise seulement à éviter un éventuel malentendu. <br /> J'écoutais tout à l'heure mon émission préférée de la semaine : Talmudiques.<br /> Un historien présentait (à nouveau) sa recherche (sur les maranes) et rappelait les règles méthodologiques pour un historien, et ce qui les fonde. On ne peut, disait-il, accéder à une vérité totale, absolue, définitive, pour d'évidentes raisons : notre finitude, le contexte historique qui détermine notre questionnement, nos objets de recherche, et surtout l'infinie complexité du réel. Mais sur des questions délimitées, en appliquant les règles rationnelles (et éprouvées) on peut proposer des vérités assez approchées, hypothétiques et provisoires en attendant un autre questionnement, d'autres sources etc..<br /> Par formation et choix, j'ai ce point de vue. C'est ainsi que je tiens à la réflexion, à la recherche et à la pensée strictement rationnelles. Et me préoccupent d'abord les problèmes « concrets », historiques, sociaux, politiques et intellectuels qui vont avec. C'est pourquoi, a priori et sur les questions qui me retiennent , je tiens pour superflue, incongrue, voire dommageable, la « pensée symbolique » (concept que je ne comprends pas, le trouvant contradictoire – un oxymore, pour faire savant).<br /> Toutefois, si on aspire à une vérité globale, supérieure, hors du temps, voire définitive, ou pour le moment inconcevable !, je vois bien l'utilité du mythe et du symbole. Ceux-ci fournissent des représentations qui permettent une saisie intuitive de ce qui peut être considéré comme des vérités radicales, par exemple sur la condition humaine, son rapport au cosmos, au divin, que sais-je ? Ou des vérités à venir. Et j'admets volontiers que le langage, les concepts, la « pensée rationnelle » sont pauvres devant ces merveilles – ou faibles devant l'avenir incertain. La musique, les images (issues d'une recherche ou d'un sentiment fort) conviennent mieux.<br /> Mais il n'est pas interdit à la pensée rationnelle de considérer ces démarches et leurs résultats avec circonspection, ce qui n'exclut pas de la sympathie. On tiendra à distance les mythes, les symboles, on examinera, autant qu'on pourra, leur contenu, les conditions dans lesquelles ils ont été produits, leur signification pour leurs producteurs et éventuellement pour nous – mais en termes rationnels ! Le compte rendu qui en résultera fera état de croyances au mieux sympathiques, et non de vérités ; et, encore moins, il n'en produira aucune (sauf celle qui dit la légitimité anthropologique de cette démarche à travers le symbole et le mythe) .<br /> Il reste, et je l'admets tout à fait, que cette démarche vers une vérité surplombante (à moins qu'elle nous soit intime) est propre à l'intelligence humaine ( « l'esprit » humain si l'on préfère) qui, de nos jours, aime encore donner le dernier mot à la raison.<br /> C'est elle, en tout cas, qui permet la discussion et une juste compréhension des choses et de la pensée d'autrui, qu'elle soit ou non symbolique.<br /> Gérard Jaffrédou<br /> 25. X. 2015
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E
J’ai l’impression que tu n’as pas très bien compris ce que j’entendais par symbolique. Symbolique veut dire tenir ensemble (les éléments de la réalité). Il fait une place à l’inconnaissable, c’est-à-dire il sait que la raison n’est pas toute-puissante, qu’il y a un reste, provisoire ou définitif dont il faut tenir compte. Principalement c’est l’élan de la vie qu’il essaie de prendre en compte en même temps que le sujet lui-même. Le symbolique nous tourne du côté de la vie alors que la raison est du côté de l’objectif que j’essaie de maîtriser. Le symbolique requiert la rationalité mais il exige qu’elle prenne conscience de ses limites et de ce qui lui échappe. Le symbolique inclut la rationalité mais essaie de faire jouer ensemble rationalité et ce qui fonde la rationalité elle-même, l’extériorité et l’intériorité. Mais j’ai bien conscience que je bredouille.<br /> Très bonne journée !
G
Suite de Gérard Jaffrédou<br /> <br /> Bien entrendu.<br /> Je suis conscient de ce que mon petit texte - une réaction peu rationnelle- a de réducteur.<br /> Bon. Je continue à réflechir et à rechercher sur la question.<br /> Merci pour cette stimulation quasi permanente.<br /> Gérard.
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E
A deux nous allons y arriver.
G
Cher Etienne,<br /> <br /> J'avoue que je ne suis pas à l'aise avec le sujet que tu poses. Le recul de la pensée symbolique - dommageable pour la pensée rationnelle.<br /> <br /> D'abord, à cause de cette notion : la « pensée symbolique ». D'une part, je devine du Lacan là-dessous, et je ne connais pas bien ce domaine-là, ni le langage qui y est pratiqué. D'autre part que veut dire cette notion : « pensée symbolique » ? On pense à l'aide de concepts, non de symboles. A moins que le langage (humain) soit lui-même « du symbolique » (puisqu'il renvoie au réel, qui se trouve à distance, et lui donne un sens, et permet une compréhension). Mais le langage, dans ce cas, est en lui-même rationnel. Et je suis porté à répondre, à première vue, que ce qui fait défaut, c'est au contraire la pensée rationnelle, ses concepts, sa logique, ses règles (y compris la position de ses limites).<br /> <br /> Je pense plutôt qu'il y a un recul de la pensée rationnelle, (sous ses différentes formes, qui correspondent, en gros, aux disciplines « scientifiques », et à leurs séparations, qui les affaiblissent). Et c'est pourquoi, je dirai à première vue, que nous sommes envahis au contraire par des « symboles », mais qui, du fait de leur prolifération, sont réduits à des images qui masquent le sens des choses, des événements, des situations, des évolutions etc., brèves : celui (si elle en a un) de l'histoire. Aucune « pensée » là-dedans. La pensée rationnelle a fort à faire, d'abord pour lutter contre cette prolifération mystificatrice ; puis pour produire une compréhension – ne serait-ce qu'hypothétique- de la réalité que nous vivons et que « nous » construisons (« nous » : je veux dire que les systèmes mis en place avec notre consentement ou à notre insu sont d'une complexité croissante qui rend difficile leur compréhension ; or celle-ci devrait commencer -ou finir- par l'examen -rationnel ! - du pouvoir qui les fait exister). Problème considérable, qui me semble central, un défi posé à la raison analytique et synthétique. Je ne sais ce qu'une « pensée symbolique » pourrait apporter sur ce sujet.<br /> <br /> Rajouterai-je une couche ? Parmi ces images, celles, prédominantes, de la violence et du délire qui agitent des symboles notamment religieux. Nulle pensée là-dedans non plus, sinon celle de menacer, de « terroriser » afin de renverser les équilibres du monde (c'est-à-dire le déséquilibre qui prévalait jusqu'à aujourd'hui pour les raisons historiques qu'on connaît, du moins dans leur apparence). Le premier effet de l'utilisation forcenée et habile de ces « symboles » est de sidérer la réflexion historique, sociologique etc., et philosophique, voire théologique. On envoie les mirages F1 et les missiles, alors qu'il aurait fallu envoyer les historiens, les philosophes et les théologiens etc. Cela dit, je ne pense nullement que la réflexion et les idées -même les plus rationnelles- suffisent à calmer certains jeux et organiser harmonieusement les sociétés humaines.<br /> <br /> Sans doute faut-il en plus, un bon usage des « symboles ». Mais dans ce domaine, j'avoue outre mon scepticisme, mon incompétence.<br /> Gérard Jaffrédou<br /> 24.X.2015
Répondre
E
Merci Gérard de relancer le débat.<br /> Sur la pensée symbolique, j’emprunte un peu l’idée à Gilbert Durand et cette notion m’est très familière depuis que j’étudie les mythes. La pensée symbolique est celle qui s’efforce de tenir compte de tous les aspects de la réalité, y compris la vie et le sujet. Par ailleurs on peut considérer que l’expression « pensée symbolique » peut être prise pour un concept et, pour moi, la pensée n’est pas la démarche scientifique et elle requiert pour s’exprimer le passage par les images et les symboles. Et sans doute le langage humain lui-même est de l’ordre du symbolique et il fonde, en partie, le rationnel.<br /> Il est très possible que les symboles soient contaminés par les images, et, de ce fait, ils peuvent nous écarter du sens. Mais sans les symboles et même sans les images pas de pensée possible. Et la logique symbolique n’évacue pas le rationnel : au contraire, en l’intégrant, elle la remet à sa place et lui donne toute son ampleur.<br /> En fait, ce qui est en jeu c’est la vie elle-même et la création. Et, de mon point de vue, il faut passer par la logique symbolique pour les intégrer.<br /> Sans doute aurons-nous besoin de plusieurs séances pour essayer d’y voir plus clair. Merci de contribuer à cette clarification.
A
J’admets très bien qu’en plus de la logique objective il existe une autre logique non-objective. Mais je suis en désaccord avec plusieurs points de ton texte. (1) Je ne pense pas que les enfants n’ affrontent la logique objective qu’à partir de sept ans. A mon avis, c’est beaucoup plus tôt, à partir de 3 ans : comme on peut s’en rendre compte par les « pourquoi » qu’enchaînent les enfants à partir de cet âge , ou par les histoires qu’ils se racontent eux-mêmes, histoires qui vont développer la rationalité. (2) Je dirais que c’est plutôt la logique objective qui se manifeste par des interactions et des interrelations qui rendent celle-ci rationnelle. (3) La Vie qui crée, à mon avis, n’est pas à chercher dans la nature animale ou végétale qui elle-même ne crée pas ou ne crée plus. Mais elle est plutôt à rechercher au niveau de l’homme et de la société. Ce qui ne veut pas dire que la nature ne doit pas être respectée comme étant le résultat de la création. Vouloir se replonger dans « la nature de la montagne » me semble une régression. (4) Si la mort fait exister la vie par son contraire, elle n’a rien à faire avec la Vie qui crée, comme d’ailleurs la violence. (3) La mondialisation n’est pas opposée à la Vie, ce serait plutôt le contraire car c’est là que la création peut être attendue. (5) Le mythe du « paradis terrestre » que tu évoques, qui conduit à un retour à la nature, aboutit à une illusion ou une régression. <br /> Peut-être que ces incompréhensions disparaîtraient si tu expliquais en quoi consiste la logique symbolique qui me paraît mystérieuse. D’autre part, Françoise pense que si tu avais donné le synopsis du film japonais au départ nous comprendrions mieux tes développements.<br /> <br /> A bientôt<br /> Antoine
Répondre
E
Merci de ta réaction. Le synopsis du film n’apprend pas grand-chose : Hana et ses deux enfants, Ame et Yuki, vivent discrètement dans un coin tranquille de la ville. Leur vie est simple et joyeuse, mais ils cachent un secret : leur père est un homme-loup. Quand celui-ci disparaît brutalement, Hana décide de quitter la ville pour élever ses enfants à l'abri des regards. Ils emménagent dans un village proche d'une forêt luxuriante.<br /> J’ai bien pensé que les notions de pensée objective et pensée non objective pouvaient éclairer le débat. Mais elles sont présentes à chacune des phases.<br /> Par ailleurs ce qui différencie la logique symbolique de la logique rationnelle, c’est en partie les interactions et les interrelations mais c’est surtout l’irruption de l’élan de la vie et, en même temps, l’implication du sujet.<br /> Ce que tu dis sur la vie qui crée peut sans doute se rechercher au niveau de l’homme et de la société, mais il y a manifestement une première étape dans la contemplation de la nature végétale à son état presque sauvage comme dans le film.<br /> La mort n’est pas le contraire de la vie, elle est le contraire de la naissance et je maintiens qu’à un certain niveau elle féconde la vie en lui permettant d’évoluer.<br /> <br /> Je ne pense pas en effet que la mondialisation soit contraire à la vie mais elle est mieux orientée par une logique qui intègre la vie.<br /> Le paradis terrestre est une manière d’évoquer les choses, mais il reste vrai que le fait d’intégrer la violence et la mort permet d’entrevoir ce qu’il signifie.<br /> En fait, le déroulement du film est sans arrêt présent dans la réflexion si bien que certaines choses peuvent rester incompréhensibles si on ne l’a pas vu. Vous pouvez le voir sur l’ordinateur à l’adresse suivante :<br /> https://www.youtube.com/watch?v=ygUQEVNwSHw<br /> Merci d’obliger à pousser la réflexion.
L
Bonjour Étienne,<br /> Merci, merci pour cet article. Pour moi, ça donne sens à mon vécu actuel. J'essaie de penser de moins en moins mais d'écouter ce qui me fait vibrer, ce qui me relie à la vie sous toutes ces formes, ce qui s'impose au-delà de la logique, à la limite de la folie. Finalement, ça peut se repérer assez vite : c'est là où ça touche l'intime, l'intime avec soi, avec les autres ou l'intime avec la nature. <br /> Est-ce que je peux dire que je suis le plus vivant quand j'accompagne une personne en fin de vie ? Folie !<br /> Est-ce que je peux dire que je suis le plus vivant quand je part nager plus de deux heures en pleine mer à la rencontre des dauphins de l'île Maurice où je suis en ce moment ? Folie !<br /> C'est ''déraisonnable'' effectivement et pourtant c'est bien ce que je vis !<br /> Finalement, l’échec réussit son œuvre chez l’homme lorsqu’il l’amène à se détourner de lui-même pour s’ouvrir à l’élan de la vie et de la création.<br /> Oui, ça me parle aussi : <br /> J'essaye de me dire, quand un imprévu plus ou moins grave s'impose à moi : « Ah, ah, il m’est proposé d’explorer cette nouvelle facette de la vie. OK, allons-y ! ». Se remettre dans l’axe de la Vie ; là où les choses coulent comme l’eau qui coule et s’adapte au relief, contourne les obstacles, etc…<br /> Mais ce serait bien prétentieux de dire qu'on y est.. Juste en chemin !<br /> Bises<br /> Laurent, apprenti de la vie
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E
Tu amènes une eau pure à mon moulin. Quel paradoxe de découvrir l’élan de la vie lorsqu’on accompagne une personne qui va mourir ! Aider quelqu’un à faire son dernier passage, à vivre sa mort et donc à l’intégrer, quelle belle perspective ! C’est vrai nous ne sommes jamais arrivés mais le plus important, c’est d’être sur le bon chemin et tu l’es vraiment. Bien amicalement
D
Bonjour Étienne,<br /> La crise, oui la crise. Et puis après.<br /> Penses-tu qu'il a été plus facile à l'homme et à la femme qui avaient 20 ans en 1789, de vivre les révolutions de 1789 à 1852.<br /> Quelle adaptation, mes seigneurs !<br /> Reste que le numérique est là qui nous invite et nous aime.<br /> La Chine voit son taux de croissance diminuer de mois en mois.<br /> Je me demande si les producteurs chinois ne vendaient pas leurs produits en favorisant le déficit des consommateurs par leur réserve monétaire.<br /> D'où le déficit américain, japonais, européen, voire d'une partie de la Chine elle-même.<br /> Reste que si je consommais autant que je produisais, en valeur absolue, la vie de la planète changerait-elle ?<br /> <br /> La mort, et puis après ?<br /> Voilà un beau thème de réflexion qui hante tout être humain, depuis son apparition sur terre.<br /> Très amicalement.<br /> -- <br /> denis jeanson<br /> www.denisjeanson.fr
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E
Merci Denis. Tu as raison, la situation est complexe et il est possible de la prendre par de multiples entrées. Tu soulignes avec raison l’importance du numérique, mais son utilisation doit se faire dans un cadre, dans une autre logique. Du point de vue économique, il est toujours plus vrai qu’une décision peut entraîner toute une chaine de conséquences : c’est bien pourquoi il nous faut une logique adaptée pour appréhender de telles interactions.<br /> <br /> Merci de relancer ainsi la discussion.
H
Merci de cette intéressante réflexion.<br /> Amitiés
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E
Tes encouragements me font toujours plaisir.
P
Merci Etienne pour la richesse de tes textes et de tes contacts !<br /> <br /> à bientôt<br /> <br /> Philippe
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E
L'encouragement qui vient de toi me fait particulièrement plaisir.<br /> <br /> A bientôt !
G
L'article est maintenant référencé par google.
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O
Merci une fois encore à Olivier qui n'hésite pas à référencer chaque fois les nouveaux articles du blog. Appuyez sur son nom pour découvrir son blog de blogs.
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J
bonjour Etienne et merci de tes envois<br /> ... même si je n'ai pas souvent le temps d'y répondre (je suis toujours en pleine activité et ai du mal à gérer mon temps) j'ai mis ton blog, parmis mes favoris, à la page d'accueil de mon site<br /> amitiés<br /> <br /> Jean Kergrist<br /> <br /> http://www.jeankergrist.com/
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E
Merci Jean. Je sais que tu es très occupé. J'ai mis ta réponse sur le blog, ce qui permet de te faire connaître. <br /> Il suffit d'appuyer sur Etienne Duval pour visiter le site de Jean Kergrist

  • : le blog mythesfondateurs par : Etienne
  •   le blog mythesfondateurs par : Etienne
  • : Mythes, articles à partir des mythes, réactions sur le site Mythes fondateurs http://mythesfondateurs.over-blog.com/ Le mythe et le conte sont la parole dans sa première gestation. C'est pourquoi, si la parole est malade, comme le dit Vittorio Gasman, il devient urgent de revenir à ses fondements qui sont encore à notre disposition, à travers les mythes et les contes. Lorsque la parole ne fonctionne pas, c'est la violence qui gagne. Les mythes et les contes, par l'apprentissage du processus symbolique qu'ils proposent, sont là pour nous aider à faire sortir la parole de la violence. C'est de la naissance de l'homme lui-même dont il s'agit.
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