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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 09:48

Le père et l'enfant prodigue par Rembrandt

 

 

Caïn et l’histoire de l’humanité

 

Le récit de Caïn et Abel est un mythe qui veut nous faire comprendre comment l’homme se construit au fur et à mesure de son évolution. Il n’est pas là pour nous culpabiliser mais, attirant notre attention sur des faux pas possibles, il montre comment l’homme peut retrouver sa voie à partir de ses égarements eux-mêmes. Ici, c’est le problème de la violence qui est posé. Il y a, en l’homme, une force de séparation, corrélée avec le désir, qui peut devenir violence destructrice et conduire au meurtre si elle n’est pas intégrée. Son rôle  consiste à construire des espaces intermédiaires pour que la vie puisse fonctionner et se développer. Grâce à elle, c’est, en particulier, l’espace de l’écoute qui va s’ouvrir entre moi et l’autre pour donner naissance à la parole. Le récit de Caïn et Abel nous montre le cheminement chaotique de l’homme pour passer d’une violence destructrice à l’écoute de l’autre et à la parole.

Le texte de Caïn et Abel

L'homme connut Eve, sa femme ; elle conçut et enfanta Caïn

Et elle dit : "J'ai acquis un homme de par Yahvé".

Elle donna aussi le jour à Abel, frère de Caïn.

Or Abel devint pasteur de petit bétail

Et Caïn cultivait le sol.

Le temps passa et il advint que Caïn présenta

Des produits du sol en offrande à Yahvé,

Et qu'Abel, de son côté, offrit des premiers nés de son troupeau

Et même leur graisse.

Or Yahvé agréa Abel et son offrande.

Mais il n'agréa pas Caïn et son offrande

Et Caïn en fut très irrité et eut le visage abattu.

Yahvé dit à Caïn : "Pourquoi es-tu irrité

Et pourquoi ton visage est-il abattu ?

Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ?

Mais si tu n'es pas bien disposé, le péché n'est-il pas à la porte,

Une bête tapie qui te convoite, pourras-tu la dominer ?"

Cependant Caïn dit à son frère Abel : "Allons dehors".

Et, comme ils étaient en pleine campagne,

Caïn se jeta sur son frère et le tua.

 

Yahvé dit à Caïn : "Où est ton frère Abel ?"

Il répondit : "Je ne sais pas.

Suis-je le gardien de mon frère ?"

Yahvé reprit : "Qu'as-tu fait ?

Ecoute le sang de ton frère crier vers moi du sol.

Maintenant, sois maudit et chassé du sol fertile,

Qui a ouvert la bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère.

Si tu cultives le sol, il ne te donnera plus son produit :

Tu seras un errant parcourant la terre."

Alors Caïn dit à Yahvé : "Ma peine est trop lourde à porter.

Vois ! Tu me bannis aujourd'hui du sol fertile,

Je devrai me cacher loin de ta face

Et je serai un errant parcourant la terre :

Mais le premier venu me tuera !"

Yahvé lui répondit : "Aussi bien, si quelqu'un tue Caïn,

On le vengera sept fois" et Yahvé mit un signe sur Caïn,

Afin que le premier venu ne le frappât point.

Caïn se retira de la présence de Yahvé

Et séjourna au pays de Nod, à l'orient d'Eden.

(Bible de Jérusalem, Genèse, 4, 1-16)

 

Caïn ou la figure de l’homme coupable

D’emblée, l’homme est un être coupable. Cela ne signifie aucunement qu’il soit condamnable. Mais, à tout moment, il peut se tromper de route. Son cheminement n’est pas défini d’avance. N’étant pas fini, il doit construire son avenir à travers des choix, qui s’imposent à lui, à la croisée des chemins, mais la voie à prendre n’est pas évidente ; elle suppose chaque fois une invention, une place faite au hasard et au risque. Sans doute, chaque expérience engendre-t-elle une nouvelle lumière pour les étapes suivantes. On ne devient un bon alpiniste qu’après de nombreuses courses en montagne, qui construisent les réflexes nécessaires. Et, pour les chemins les plus difficiles, il faut des expériences renouvelées et une prise de risques importante que seuls peuvent assumer les plus initiés et les plus courageux, ouvrant ainsi la voie à d’autres moins bien formés.

Caïn est au début de sa vie ; on dit même qu’il est au début de l’histoire humaine. Or il est confronté à l’un des problèmes les plus difficiles que doivent affronter les hommes, celui de la violence qu’il faut apprendre à intégrer sous peine de mort. Bon gré, mal gré, il doit ouvrir un chemin pour tous les autres hommes : d’emblée il est coupable (susceptible de commettre la faute) car il court le risque de se tromper. Cette forme de culpabilité est inscrite dans sa nature ; aussi ne doit-elle pas nous effrayer.

 

L’absence de séparations

Caïn, le premier-né, n’est pas encore dans l’être. Bien loin d’être sujet, il est tout entier dans l’avoir, comme le signifie son nom « acquérir ». En cela, il reproduit l’attitude de sa mère, qui « l’a acquis… ». On peut dire qu’elle ne l’a pas encore vraiment mis au monde. Adam n’a pas joué son rôle ; il n’a pas coupé le cordon ombilical et Caïn n’est pas séparé de sa mère. Il n’est pas non plus séparé du sol, réplique de la mère. Pour lui, aucune séparation n’est faite, ni avec son frère, ni avec ses produits, ni entre le dedans et le dehors, ni entre la violence et le désir. Autrement dit, il est encore dans la confusion des origines. Abel fonctionne comme une sorte de miroir pour révéler l’absence de séparations et la confusion qui contrarient son aîné. Lui, au moins, est à distance de la mère et du sol. Il sait ce qu’est la violence puisqu’il doit donner la mort à ses chèvres et à ses agneaux pour en faire une nourriture. Aussi n’est-il pas attaché à ses produits. Il est toujours dans l’entre-deux, qui offre un espace à la vie.

 

La toute-puissance

Etroitement relié à sa mère, Caïn participe à sa toute-puissance. Le texte attire l’attention sur Caïn pour souligner le chemin qui lui reste à parcourir, mais elle-même n’a pas encore trouvé sa place. Elle semble écarter Adam pour rester liée à Dieu, comme s’il était son conjoint et donc le véritable père de son fils : "J'ai acquis un homme de par Yahvé". De son mari imaginaire, elle reçoit la toute-puissance qu’elle communique à Caïn. Or la toute-puissance est l’ennemie de la vie. Dans le Nouveau Testament, Jésus est mis à l’épreuve. Le « diable » le met en face des trois toutes-puissances principales : la toute-puissance économique (le pain), la toute-puissance politique (les royaumes) et la toute-puissance spirituelle (qui en vient à éprouver Dieu Lui-même). Il ne peut montrer le chemin de la vie qu’en renonçant à ces toutes-puissances.

Il en va de même pour Caïn. Aussi lui impose-t-il une épreuve, comme il l'impose à son frère Abel. Il leur demande de sacrifier (ce que sous-entend le texte) une partie de leurs produits pour en faire une offrande ; il veut ainsi les amener eux aussi à renoncer à la toute-puissance. Or Abel réussit le passage et Caïn, trop attaché à ses récoltes, est acculé à l’échec. « Or Yahvé agréa Abel et son offrande. Mais il n'agréa pas Caïn et son offrande. Et Caïn en fut très irrité et eut le visage abattu. » La bible grecque de la Septante souligne sa mauvaise disposition. Le Seigneur lui dit : « Si tu as bien fait de m’apporter des offrandes, en les choisissant mal n’as-tu pas péché ? » (Genèse 4, 7).

 

La violence non intégrée et le meurtre d’Abel

En même temps dans la confusion et la toute-puissance, Caïn n’arrive pas à intégrer sa propre violence. « Une bête tapie qui te convoite, pourras-tu la dominer ?" Il faudrait du jeu entre la violence faite pour séparer et le désir qui doit rapprocher de l’autre. Le jeu n’existe pas et la violence se retourne contre le désir et contre l’autre. Désormais, l’écoute qui s’ouvre entre le dedans et le dehors n’est plus possible. Le dehors s’empare de tout l’espace. « Caïn dit à son frère Abel : « Allons dehors » ». Abel n’a plus de dedans : il est mis à la porte de la vie. « Et, comme ils étaient en pleine campagne, Caïn se jeta sur son frère et le tua ».

 

L’intégration de la violence et son retournement

Progressivement la prise de conscience se met en mouvement. Caïn isolé ne sait plus où il en est. Une parole intérieure faisant une place à l’Autre finit cependant par prendre naissance. Abel se retrouve dans le face à face. C’est son sang qui se met à crier du sol. En le répandant, Caïn a joué le jeu de la décréation. Le Seigneur avait pris un peu de terre pour façonner l’homme : Caïn a pris l’homme pour le détruire en refoulant sa vie dans la terre dont il était issu. Mais la parole d’Abel en arrive à ressortir du sol où elle avait été bannie. C’est ainsi qu’apparaît la trajectoire de la violence meurtrière et son retournement dans la conscience, avec le jeu de la culpabilité. La prise de conscience de la violence finit par provoquer son intégration et par ouvrir l’espace de l’écoute et de la parole salvatrice.

 

La mise en place des séparations

Dieu lui-même en vient à jouer le jeu de la violence pour permettre à Caïn d’en découvrir le sens. Il le pousse à se séparer de sa mère, du sol, de la communauté. Et maintenant, c’est à lui de poursuivre le mouvement que l’auteur de la vie vient d’impulser en son être intime. En dépit de l’arrachement qu’il ressent, il découvre le jeu nouveau que ces séparations lui procurent. Il devient « un errant parcourant la terre », ouvrant ainsi des espaces de relations entre des hommes et des femmes qui ne se connaissent pas. Désormais sa vocation est de jouer le rôle de tiers pour donner sa place à l’écoute et à la parole, et permettre ainsi de dépasser les conflits. Chacun sans doute se demande quels conflits il peut y avoir entre des hommes qui n’existent pas encore. Mais, en raisonnant ainsi, c’est oublier que le mythe ne relate pas des faits concrets à une époque préhistorique mais qu’il est une structure qui traverse le temps. Caïn est un être intemporel qui existait hier et continue à exister aujourd’hui. Il est parmi les hommes que nous côtoyons et s’incarne encore en chacun d’entre nous. C’est bien pourquoi il jette une lumière sur tous nos comportements.

 

L’interdit du meurtre

Parce qu’il a tué, Caïn a pris conscience de sa violence et l’a intégrée. Il sait les dérives meurtrières qu’elle peut provoquer lorsqu’elle est ignorée et laissée à l’abandon. Désormais il porte en lui l’interdit du meurtre parce qu’il en connaît les conséquences désastreuses. Aussi lorsqu’il dit sa crainte d’être tué, Dieu lui fait comprendre qu’il est lui-même, désormais, un rempart contre le déchaînement de la violence destructrice. « Mais le premier venu me tuera !" Yahvé lui répondit : "Aussi bien, si quelqu'un tue Caïn, on le vengera sept fois" et Yahvé mit un signe sur Caïn, afin que le premier venu ne le frappât point ». Si on détruit le rempart que représente Caïn, promis au rôle de tiers, l’humanité court un risque mortel. Et le Coran lui-même, dans la sourate sur Caïn et Abel, en donne l’explication : « C'est pourquoi Nous édictâmes, à l'intention des Fils d'Israël, que tuer une âme non coupable du meurtre d'une autre âme ou de dégât sur la terre, c'est comme d'avoir tué l'humanité entière; et que faire vivre une âme c'est comme de faire vivre l'humanité entière » (verset 32). Caïn est devenu un homme véritable. Si on le tue ce sont tous les hommes qui sont menacés.

 

Caïn, le meurtrier, est devenu un sauveur de l’humanité

Caïn est un sauveur parce qu’il ouvre une voie essentielle de l’humanité. Il nous avertit que la violence est en nous comme une force qui nous constitue. Si nous la rejetons ou si nous l’ignorons, elle peut nous détruire. Mais si nous l’intégrons, elle ouvre des espaces de séparation indispensables au développement et à la multiplication de la vie. Elle contribue ainsi à faire de nous des sujets et des êtres créateurs.

 

Cet article n’est pas simplement le fruit d’une réflexion personnelle, il est aussi, pour une bonne part, le résultat d’un travail collectif, dans un café philosophique et un groupe de la parole.

Etienne Duval

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commentaires

Dominique Arrivé 09/05/2014 18:20

Alors Caïn dit à Yahvé : "Ma peine est trop lourde à porter".
Cliquer sur Dominique Arrivé...

Etienne Duval 14/05/2014 16:43

Dans toute tragédie, il y a toujours une lumière qui subsiste, un petit reste qui vient sauver l'ensemble. Dans le drame de Caïn, Abel n'est pas le seul porteur de lumière. Caïn lui-même, après son retournement, devient un des fondateurs de l'humanité. Même le mécréant peut devenir juste. C'est, pour moi, un motif de grande espérance.

Danièle Pétel 14/05/2014 13:15

Ma citation favorite bien qu’incertaine
Œil pour œil et le monde finira aveugle Lao-Tseu.
Si nous voulons vraiment élargire notre champ d’investigation concernant la seconde guerre mondiale et idéologique ne rendons pas les générations futures aveugles.
Oui aveugle aux Justes
Les Justes de France sont symboliquement entrés au Panthéon le 18 janvier 2007, monument dédié aux Grands Hommes. L’hommage de la Nation aux Justes de France sera concrétisé par une inscription figurant dans la crypte du Panthéon.
Voici le texte
« Sous la chape de haine et de nuit tombée sur la France dans les années d’occupation, des lumières, par milliers, refusèrent de s’éteindre. Nommés Justes parmi les Nations ou restés anonymes, des femmes et des hommes, de toutes origines et de toutes conditions, ont sauvé des Juifs des persécutions antisémites et des camps d’extermination. Bravant les risques encourus, ils ont incarné l’honneur de la France, ses valeurs de justice, de tolérance et d’humanité »

Etienne Duval 13/05/2014 09:08

Manouchian a situé les responsabilités. C'est vrai que le peuple allemand, en tant que tel, n'y était pour rien, alors que celui qui l'avait trahi était réellement responsable. Comme quoi l'espace intermédiaire (entre les intervenants) permet de faire apparaître les responsabilités réelles... Et il ne peut y avoir de pardon si la responsabilité n'est pas reconnue par le coupable lui-même.

Charles Lallemand 13/05/2014 08:53

Etienne bonsoir,
je trouve très juste ton expression : "la violence intérieure qui va m'amener à desserrer l'étau de la toute-puissance ennemie, pour retrouver l'espace de séparation indispensable au retour de la liberté" parce que cette violence-là elle travaille aussi sur l'extérieur: la toute-puissance ennemie et le retour de la liberté, elle travaille sur l'intérieur et sur l'extérieur. Le drame d'un attentat dit "terroriste" pour autant qu'il touche la population civile, c'est, comme en témoignent ceux qui en ont été victimes, qu'il n'y a plus d'intérieur ni d'extérieur et par conséquent non plus d'espace intermédiaire, mais une sorte de "no mans'land" confus sans repères.
Et à propos de repères, ce soir sur France 3 après un documentaire sur "la France sous les bombes alliées" où là bien sûr il n'a pas été question de haine à l'égard non d'ennemis mais d’alliés, cependant, le moins qu'on puisse dire, de beaucoup d'incompréhensions..., un autre docu. "Résistants/collabos" est venu dissiper mon interrogation sur le "je meurs sans haine pour le peuple allemand" du poème d'Aragon : Manouchian a bien prononcé cette phrase, et la preuve c'est qu'il l'avait écrite, avant les 23 d'être fusillés, tout en ajoutant : "mais je ne pardonne pas à celui qui m'a vendu".
Amicalement, Charles

Etienne Duval 10/05/2014 15:18

Ce qui veut dire que les disciplines différentes comme l'histoire et la philosophie devraient pouvoir fonctionner en rapport dialectique l'une par rapport à l'autre et qu'aucune peut avoir le monopole de la vérité. Il y a de la place pour tout le monde dans la recherche de cette vérité.

Gérard Jaffredou 10/05/2014 15:12

Je pense depuis longtemps que s'il y avait un peu plus de réflexion philosophique chez les historiens et un peu plus d'attention à l'histoire chez certains philosophes, les uns et les autres diraient moins de ... - s'approcheraient plus d'une vérité possible .

Etienne Duval 10/05/2014 11:21

Nous sommes effectivement dans deux problématiques différentes, l'une n'excluant pas l'autre. Je peux te suivre point par point. Personnellement, je pense tout simplement qu'il y a fondamentalement, chez l'homme, une force de séparation (que j'appelle peut-être abusivement violence) et une force de rapprochement (que j'appelle le désir). Elles ne peuvent fonctionner l'une sans l'autre. Pour moi la raison est intrinsèquement du côté de la violence ce qui ne l'empêche pas d'être en lien avec le désir, puisqu'il y a relation dialectique. C'est un peu ce que semblent démontrer de nombreux mythes et contes.
Pour conclure, je dirais que je suis dans le symbolique et toi tu es dans l'histoire, ce qui ne doit pas être sans rapport..

Gérard Jaffrédou 10/05/2014 11:09

On est au coeur de l'Histoire.
Je conçois bien que la violence peut s'infilter dans la raison, s'en emparer et devenir extrême, absolue, toute puissante. Il y a des exemples historiques suffisants. Je ne rentre pas dans le débat métaphysique : la violence est-elle consubstantielle à la raison ? Il me suffit de constater qu'elle est constamment présente dans les comportements humains, prétendument "rationnels" ou non rationnels (ces derniers sont-ils les pires ?).
Je conçois cependant que la raison qui ne reconaît pas ses limites est fort déraisonnable, folle, très dangereuse, très violente. Voir encore les exemples historiques, y compris contemporains.
Je pense (sans doute te l'ai-je avoué ?) que la raison ne se conçoit que dans un rapport dialectique, et opérant, avec son inverse : la folie, la toute puissance de l'affect ? .
Caïn - par défaillance de sa raison dont ilne voit pas la limite-, refuse la Loi – c'est-à-dire la toute puissance absolue de Yahwé-. Poussé par l'affect incontrôlé, il tue son plus proche. Folie absolue.
La Loi réintroduit le meurtrier, avec sa violence passée et sans nul doute présente et future, dans le monde des vivants : sa fonction, connaissant ce dont les hommes sont capables, est de rendre la vie vivable, en établissant entre eux des règles à la fois lucides, rationnelles et reçues comme justes. Ou à défaut, perçues comme absolument sacrées, Yahwé aidant. Ou, à défaut, la République, tant qu'elle le peut....
On est bien au coeur de l'Histoire.

Etienne Duval 10/05/2014 10:06

Charles tu es un peu l’illustration du travail que peut provoquer un mythe en chacun de nous. Ce travail procède par résonances. Je le vois bien aussi au café philosophique où, parfois, se font des prises de conscience importantes après l’étude d’un texte. Personnellement je me suis toujours gardé de vouloir utiliser un mythe comme texte thérapeutique. Mais lorsque le mythe agit, par lui-même, comme une rencontre fortuite, alors ce peut être merveilleux. Ainsi le mythe n’est pas seulement un texte, il est aussi un prétexte ; prétexte pour une rencontre mais aussi intuition forte qui soutient le mythe et peut nous servir de guide.

J’ai écouté la même émission que toi sur la haine comme carburant. Il me semble que l’auteur faisait allusion à cette violence intérieure, qui va m’amener à desserrer l’étau de la toute-puissance ennemie, pour retrouver l’espace de séparation indispensable au retour de la liberté. Dans ce cas, ce n’est plus de la haine qui cherche à détruire l’autre, mais une réaction de survie et de vie.

Charles Lallemand 10/05/2014 09:56

Le meurtre d'Abel par Caïn, j'en étais resté à ce que représente d'abord pour moi un meurtre, qu'il soit individuel ou collectif : un arrêt, une fermeture, rideau !

Toi, en y voyant le lieu d'un espace intermédiaire, si je puis dire, tu m'amènes à réfléchir non pas tant sur la question du meurtre que sur celle de la violence, et la situant au niveau du mythe, que ce soit celui de l'interdit du meurtre comme de l'interdit de l'inceste, les deux mythes fondateurs de notre humanité, en l’appréhendant dans sa structure, car c'est cela la fonction du mythe: non pas une fabulation mais l'attention portée à la structure.

C'est d'abord la Sourate V de "la table servie" dont tu nous signales le verset 32 "prescrit au fils d'Israël" qui fait pour l'immédiat écho en moi à l'enfermement notamment d'enfants palestiniens dans les prisons israéliennes contre lequel nous avons été quelques un(e)s à manifester la semaine passée : "Celui qui a tué un homme qui lui-même n'a pas tué", je ne puis ne pas transposer : celui qui emprisonne un enfant pour la seule raison qu'il a lancé des pierres contre des maisons de son village désormais illégalement réquisitionné par des colons..."

Ton texte me fait aussi résonance - et non pour nous donner raison ni bonne conscience - à deux émissions hier 8 mai 2014, l'une le soir sur LCP : "l'Autre 8 mai 1945", et ce même jour à 8h20 sur France-Inter Gilles Perrault à propos de son "Dictionnaire amoureux de la résistance". Il nous parle à la lettre H de la haine qui flambait dans les cœurs ; cette haine, c'était - précise-t-il au risque de passer pour un monstre - "le carburant de la résistance" ; haine farouche de l'ennemi qui laisse indifférents ses parents à l'annonce du bombardement de Hambourg en 43 faisant 4000 morts, et de sa part à la libération - il avait 13 ans - pas un seul moment de compassion mais une jubilation devant l'école militaire à Paris à la vue de convois de militaires allemands agonisants : "Ceux-là ont fini de nous embêter ; ils sont hors de combat, tant mieux ; c'est notre libération qui arrive " "On avait toutes les raisons de haïr ! ", conclut-il.

La haine comme carburant, au point que Freud au sortir de la 1ère guerre mondiale s'est interrogé sur la pulsion de mort et sa répétition qu'il distinguait de la pulsion du moi lié à l’auto-conservation. Il y a ce poème d'Empédocle "Sur la nature" cité par Pierre Legendre où il traite de l'Amour et de l'éclatement de l'Un : "Tantôt par Amour, se rencontrant tous dans l'un / Tantôt emportés chacun au loin par la haine et la Discorde / Et, quand l'un se sépare encore, le multiple s'accomplit". Nous sommes divisés entre amour et haine au point que pour passer de la guerre sainte (Jihâd) des religions à l'effort intérieur (Ijtihâd) il y faut ce qui seul peut prendre en compte les deux interdits du meurtre et de l'inceste et accomplir ainsi le désir et "le multiple" : le versant dynamique de la violence, qu'il me semble tu nous donnes Étienne dans ton texte et que pour ma part j'appelle après Freud et Lacan, "la castration symbolique".

Cela étant, lorsque, dans ses "Strophes pour se souvenir", Aragon en 1955 fait dire à l'un de ceux de l'affiche rouge: "Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand", n'était-ce pas quelque peu idyllique ? Ce que toutefois je préfère au cynisme des jurés d'une cour d'assises de 1919 qui acquittèrent Raoul Vilin, celui qui le 30 juillet 1914 avait tué Jaurès : l'histoire lui avait donné raison, on venait de gagner la guerre !
Amicalement, Charles

Etienne Duval 09/05/2014 18:43

C’est bien au nom de la raison, la sienne sans doute, qu’il ne comprend pas le non agrément de Dieu. Et, il me semble que dès le départ la raison est violence, dans la mesure où son rôle consiste à séparer pour finalement discerner. Et c’est précisément lorsqu’elle ne peut pas séparer qu’elle dérive dans la violence meurtrière. Personnellement je pense, en effet, que la violence fait partie de la vie et qu’elle finit par trouver sa voie dans le logos, c’est-à-dire dans la raison, qui est aussi « parole ». Excuse-moi j’essaie de défendre le lien entre le logos et la violence. C’est pour cela que j’ai tendance à aller un peu vite.

Gérard Jaffrédou 09/05/2014 18:30

Aller plus loin, oui, mais pas trop vite !
Caïn est d'abord soumis à la déraison toute puissante qui est -d' une violence absolue : le meurtre du frère !
Cela parce qu'il refuse ou ignore la Loi posée par Yahwé et le sens de celle-ci : l'égalité à Ses yeux, des sacrifices (est-ce l'égalité des vies ?), -voire l'arbitraire de la Loi (Yahwé donne la préférence à qui il veut : est-ce la Loi de la vie, avec ses hasards cruels et ses supposées injustices, donc sa violence ?)
Ce n'est que dans un deuxième temps que la Loi protège en ramenant à la Raison, qui réconcilie à travers la violence du châtiment (ici : redouté – et d'une violence extême : le bannissement et la mort). C'est en ramenant à la Raison, contre le désir de tuer, que la Loi instaure l'humanité. C'est à dire qu'elle pose l'Homme, comme il est, avec son désir -de tuer-, sa faute et aussi sa raison, parmi ses semblables.
L'Histoire devient possible.

Yves Montigné 23/04/2014 22:51

J'avais lu ta nouvelle proposition de texte avant de recevoir ton message, et à vrai dire je ne me sens pas trop d'y répondre. La phrase initiale m'a un peu surpris, mais bon. J'ai relu le texte biblique proposé et essayé de le lire d'une manière neuve. Il m'a posé un certain nombre de questions assez fondamentales. Après, j'ai lu ton analyse, fruit d'une réflexion collective, et je n'y ai guère retrouvé mes propres interrogations. N'ayant aucune compétence particulière en la matière et n'ayant pas participé à ces échanges auxquels participaient des personnes certainement beaucoup plus affutées que moi, je n'ai pas envie de me livrer au ridicule de passer à côté du sujet. Je retrouve dans ton analyse un certain nombre de thèmes qui te sont chers. La manière dont ils surgissent dans le thème maintenant proposé me paraît un peu tiré par les cheveux, mais c'est certainement le fruit de mon ramollissement cérébral. J'aimerai me laisser" interroger" par de tels écrits bibliques ou autre. J'ai un peu l'impression de n'y retrouver qu'une nouvelle illustration de thèmes dont pas tous me semblent aussi prioritaires qu'à toi. Pardonne mon manque d'ouverture, mais je préfère quand même rester dans ma manière d'être plutôt que de me forcer à faire semblant de...

Henri Vidal 09/05/2014 16:57

La sculpture d'Henri Vidal sur Caïn venant de tuer son frère. Pour la voir, cliquer sur Henri Vidal.

Etienne Duval 09/05/2014 09:23

J‘aime bien ta manière de poser la problématique à partir de la Loi et avec cette idée que la Loi est la Loi du Père, c’est-à-dire du créateur. Finalement cette Loi n’est rien d’autre que le Logos : au début était le Logos, qui structure l’univers et le monde de l’homme. Et tu fais immédiatement le lien entre le logos et la raison. Et finalement Caïn devient le représentant de la raison. Mais allons un peu plus loin : Caïn est le représentant de la raison parce qu’il est du côté de la violence et la raison elle-même est du côté de la violence. Le texte de Caïn est extraordinaire parce qu’il nous montre qu’en définitive, la violence, à travers la Loi (violente), nous protège contre la violence (meurtière).
Il reste Abel, la victime, qui nous renvoie au désir. La vie est faite de violence et de désir. Lorsqu’on veut donner le primat à la Loi sur le désir, c’est la catastrophe parce qu’on tue le désir. Mais, de la même façon, on ne peut isoler le désir de la raison. Finalement ce petit détour nous montre que ce n’est ni le logos ni le désir qui sont au fondement, c’est la Vie elle-même. La Vie fonde le désir et la raison : elle porte, en même temps, Caïn et Abel.

Gérard Jaffrédou 09/05/2014 09:21

Je n'irai pas discuter ta lecture, fort intéressante, du texte, bien intéressant lui aussi. Et d'actualité depuis la nuit des temps.
Ne sachant que dire, j'ai consulté (une fois encore) Stéphane Mosès , Temps de la Bible, Lectures bibliques, Editions de l'Éclat, 2011, 160 p. Cf. p. 15 : Ch. I, Figures de la paternité biblique, pp. 17-20.
J'en retire ceci.
Mosès établit, comme toi, que ce passage de la Genèse -et la Genèse toute entière ?-, décrit la naissance de l'humanité. L'affaire ici en question pourrait s'analyser comme suit.
Dieu, l'origine, pose la Loi. Adam, son fils direct en est l'émanation. Par lui, qui est Père, la vie continue en la personne d'Abel (le Souffle, l'errance, la vie) et de Caïn (du côté de la Terre -autre Glébeux -, la stabilité, autre forme de la vie).
Les deux fils s'opposent. Leur rapport à la LOI en est la cause, c'est à dire leur rapport au Père. Caïn revendique, es-qualités, la meilleure part, ce que lui refuse la Loi, ce qu'il considère comme une violence.
Violence pour violence, autant aller jusqu'au bout et tuer le petit frère Abel. La mort dans la vie. "L'angélisme déçu s'inverse en folie meurtrière. Ce crime originel est présenté par la Bible comme le paradigme de toutes violences entre les hommes, qui sont toujours des guerres fratricides", (commente Mosès, p. 19)
Retour à la Loi, ou plutôt : retour de la Loi, qui fixe la règle qui protégera -malgré tout- le meurtrier et le réintègre -ou plutôt : l'intègre dans l'Humanité. Ce retour de la Loi -et à la Loi - constitue notre ancêtre Caïn comme Homme et nous-mêmes à sa suite. "Première étape de l'histoire morale de l'humanité", conclut Mosès.
Puis-je me permettre d'ajouter : premier pas dans l'humanité, où l'on entre par le rationnel et l'autorité sacrée de la Loi (qui institue un pardon lucide)
Et encore ceci : en sortirait-on, par les temps qui courent ?

Gérard Jaffrédou.
8. V. 2014

Texte de fond 08/05/2014 10:51

En appuyant sur le titre, vous découvrirez un important texte de réflexion sur Caïn et Abel.

Académie de Paris 08/05/2014 09:10

Genèse 4, un récit fondateur de l’imaginaire occidental
L’histoire d’Abel et Caïn, rapportée au quatrième chapitre de la Genèse, a exercé une véritable fascination sur les générations humaines, au moins depuis le Moyen âge. Cette fascination doit sans doute beaucoup, comme pour le récit de la résurrection de Lazare, aux blancs du texte, « au caractère elliptique du scénario génésiaque », selon l’expression de Véronique Léonard-Roques1. Cette même fascination est à l’origine d’une immense postérité théologique puis artistique. C’est sur les silences du texte, ses ellipses narratives, ses incohérences, si l’on en croit le discours de certains spécialistes qui croient identifier des anachronismes, que la tradition religieuse puis littéraire et picturale s’appuiera pour chercher des interprétations.
Au chapitre IV de la Genèse, donc, Caïn, le cultivateur, tue son frère Abel, le pasteur. Les frères avaient auparavant fait des offrandes à Dieu, lequel avait agréé celle du second, tandis qu’Il avait refusé celle de son frère. Le récit, cependant, ne donne aucune explication claire de ce choix divin. Même mystère autour du fameux signe que la divinité appose sur Caïn, après le meurtre qui en fait « un fuyard sur la terre » (p.10) Les exégèses juive et chrétienne, comme le souligne Véronique Léonard-Roques, viendront combler ce blanc, « pour exonérer la divinité de tout arbitraire. » (p.10) La littérature fera de même et cherchera un sens plus clair à ce mystère originel, « offrant à l’imaginaire et au désir autant de brèches où déployer leurs réappropriations interprétatives. » (p.10)
Mythe d’origine et de création, l’histoire d’Abel et Caïn est donc un des premiers récits fondateurs de la Bible, une « œuvre fondatrice de l’imaginaire occidental » (p.12) qui renvoie au temps « primordial » et « fabuleux des commencements », selon les expressions de Mircea Eliade, rappelées encore par Véronique Léonard-Roques. Le récit se veut un témoin de réalités déterminantes, dans l’histoire humaine, puisqu’il décrit l’apparition de la mort, mais aussi la naissance des villes, des arts et des techniques : Caïn, le meurtrier, dans sa fuite, est désigné par le texte génésiaque comme le fondateur de la première ville et se place donc à l’origine de la civilisation. Récit fondateur encore, puisque premier fratricide et en ce qu’il vise à raconter, « pour mieux la déplorer, l’universalité du mal, et son caractère mystérieux : à vues humaines, il est incompréhensible et pourtant omniprésent. »2
1 Véronique Léonard-Roques, Caïn et Abel, Rivalité et responsabilité, éditions du Rocher, 2007, p. 9. Le présent dossier, disons-le d’emblée, doit beaucoup à ce livre qui offre une synthèse importante sur la question qui nous occupe.
2 Cécile Hussherr, L’Ange et la Bête, Caïn et Abel dans la littérature, Cerf, 2005, p.13

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Une grande leçon 08/05/2014 09:03

Tuer une âme non coupable du meurtre d'une autre âme ou de dégât sur la terre, c'est comme d'avoir tué l'humanité entière; et que faire vivre une âme c'est comme de faire vivre l'humanité entière.
Oui, Nos prophètes leur vinrent avec des preuves.

Coran 08/05/2014 09:00

Coran, Caïn et Abel

27 Récite-leur encore l'histoire des fils d'Adam, en vérité, lorsque tous deux offrirent une oblation : accueillie de la part de l'un d'eux, elle ne le fut pas de l'autre. Ce dernier dit : "Oh! que je te tue !", et le premier : "Dieu n accueille rien que de ceux qui se prémunissent
28 bien sûr, si tu portes la main sur moi pour me tuer, ce n'est pas moi qui porterai sur toi la mienne : moi je crains Dieu, Seigneur des univers.
29 moi je veux que tu endosses mon péché avec le tien, et sois donc parmi les compagnons du Feu ".
- C'est la récompense des iniques. "
30 - L'âme de Caïn fit prévaloir en lui le meurtre de son frère. Il le tua donc et se trouva du coup un perdant entre tous.
31 Alors Dieu manda un corbeau gratter le sol pour faire voir à Caïn comment cacher l'horreur de son frère. " Malheur à moi, dit-il, je n'étais pas capable, comme le corbeau, de cacher l'horreur de mon frère ". Il fut pris d'un intense remords.
32 C'est pourquoi Nous édictâmes, à l'intention des Fils d'Israël, que tuer une âme non coupable du meurtre d'une autre âme ou de dégât sur la terre, c'est comme d'avoir tué l'humanité entière; et que faire vivre une âme c'est comme de faire vivre l'humanité entière.
Oui, Nos prophètes leur vinrent avec des preuves. Pourtant, malgré cela, beaucoup d'entre eux commettent l'abus.
(Le Coran, Sourate V, trad. franç., Jacques Berque)

Etienne Duval 05/05/2014 09:29

Anne, j’aime bien ton interprétation spirituelle. Comme toi je pense que Dieu va à l’encontre de notre penchant premier, parce qu’il veut nous sortir de la toute-puissance qui nous est si naturelle. La toute-puissance c’est ce qui nous empêche de nous ouvrir à l’autre et à l’Autre, et l’Autre est, pour le moins, figure de tout ce qui nous dépasse. Et lorsque Yahvé s’intéresse à Caïn, le meurtrier, c’est parce qu’il reste un autre, un sujet, même après la faute. Et Dieu, tout Dieu qu’Il est, respecte l’autre. Il n’est pas dans la domination mais dans le jeu avec l’homme.

Anne 05/05/2014 09:27

Je suis à côté du sujet mais j'y vais tout de même.

Dieu déjoue nos façons de voir les choses. Dans presque toutes les civilisations l'aîné prime, pas dans la Bible (cf. Jacob, cf. Manassé le fils de Joseph).
Lors de la venue d'un second il faut partager. La Bible nous donne à entendre que cela ne va pas de soi.

Le cheminement est très long avant que ne cohabitent en nous le "s'aimer soi-même" et vivre l'autre pas comme rival, comme gênant, mais comme signe du Tout-Autre. C'est le chemin, la voie pour entrevoir l'amour inconditionnel de Celui qui nous a façonnés.

Le mythe nous dit que la violence est à l'œuvre, que la filiation peut l'exacerber.

Caïn se vit comme quelqu'un à qui Dieu a "manqué" puisqu'Il n'a pas accepté son offrande, alors que le cultivateur (là aussi presque partout et en tout temps) regarde de haut le berger (chez les Juifs il n'a pas accès au temple parce que forcément impur).
Dieu renverse volontiers ce qui nous semble aller de soi.

Caïn = celui qui a peur d'être mal aimé, et qui forcément dénie à l'autre, son frère, le droit d'être différent, pas attaché à l'avoir mais à l'être

L'expérience, une fois le meurtre accompli, est presque impensable : Caïn demande d'être protégé de la vengeance...et Dieu accepte. Dans la première épitre de Jean, il y a une volonté de rapprocher ikanos (digne) et l'expérience de Caïn.

Plus tard c'est un fils de Caïn qui invente la musique (reconnue pour adoucir les mœurs).

Et Jésus est le nouvel Abel "vendu" par son ami.
Merci de nous faire profiter de vos sentiers parcourus.

Etienne Duval 30/04/2014 11:04

C'est vrai que si j'ai le désir de manger un bon poulet, il faut commencer par le tuer, mais peut-être pas n'importe comment ! Que cette histoire est délicieuse et si agréablement écrite !

Le jeu entre violence et désir 30/04/2014 09:59

Comme un parfum de vertus

"Françoise tournait à la broche un de ces poulets, comme elle seule savait en rôtir, qui avaient porté loin dans Combray l'odeur de ses mérites, et qui, pendant qu'elle nous les servait à table, faisaient prédominer la douceur dans ma conception spéciale de son caractère, l'arôme de cette chair qu'elle savait rendre si onctueuse et si tendre n'étant pour moi que le propre parfum d'une de ses vertus.
Mais, le jour où, pendant que mon père consultait le conseil de famille sur la rencontre de Legrandin, je descendis à la cuisine, était un de ceux où la charité de Giotto, très malade de son accouchement récent, ne pouvait se lever ; Françoise, n'étant plus aidée, était en retard. Quand je fus en bas, elle était en train, dans l'arrière-cuisine qui donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d'elle, tandis qu'elle cherchait à lui fendre le cou sous l'oreille, des cris de "sale bête ! sale bête ! ", mettait la sainte douceur et l'onction de notre servante un peu moins en lumière qu'il n'eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée d'or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d'un ciboire. Quand il fut mort, Françoise recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois : "sale bête ! " Je remontai tout tremblant ; j'aurais voulu qu'on mît Françoise tout de suite à la porte. Mais qui m'eût fait des boules aussi chaudes, du café aussi parfumé, et même... ces poulets ? ... Et en réalité, ce lâche calcul, tout le monde avait eu à le faire comme moi. " Proust Du côté de chez Swann Pléiade tome 1 p. 121

Etienne Duval 26/04/2014 09:03

Oui tu as raison, ce type de réflexion nous fournit un bon éclairage pour comprendre le mythe de Caïn et Abel, Caïn étant du côté de l'acquérance, et Abel du côté de l'accueillance. Et, compris en ce sens, le mythe nous incline à penser que ces deux possibilités sont présentes en chaque homme : Abel et Caïn peuvent être les deux faces d'un même individu. Sans y être totalement opposé, je m'interroge pour savoir si l'accueillance est totalement du côté féminin. Dans le récit, Eve est manifestement du côté de l'acquérance. Ce serait donc reconnaître qu'elle a une forte composante masculine. En tout cas, nous le savons, il y a en chaque homme et en chaque femme du masculin et du féminin. Personnellement je pencherais pour le jeu entre violence et désir, ce qui n'est pas tout à fait la même chose, pour éviter que l'on oppose l'avoir et l'être, en mettant l'avoir du côté de l'acquérance et l'être du côté de l'accueillance. Pour moi, l'être se situe dans la tension entre le désir et la violence.

Acquérance et Accueillance 26/04/2014 08:28

Bonjour à tous

Mircea Eliade définit le mythe de Caïn et Abel comme une œuvre fondatrice de l’imaginaire occidental. Qui se manifeste dans la série interminable des deux frères ennemis dans les différentes cultures et traditions : romaine (Romulus / Remus) grecque (Etéocle / Polynice) égyptienne (Seth et Osiris) et enfin persane (Ahriman et Ahura Mazda).
Le mythe se distingue des simples récits en ce qu’il doit avoir une portée universelle pour mériter cette appellation. C’est un récit se référant à l’ordre du monde et destiné à en expliquer à la fois l’origine et le fonctionnement. L’humain, étant doué de conscience, cherche à donner du sens à la réalité qui l’entoure : créer du mythe, c’est créer du sens.

Pour Yves BEAUPERIN toute l’histoire de l’humanité, chaque histoire personnelle, tournent autour de deux mots : acquérance et accueillance, caractérisant le rapport collectif ou personnel au monde, aux autres, à Dieu. Le Talmud n’affirme-t-il pas quelque part que toute l’histoire humaine tient en deux gestes : à sa naissance, l’homme ferme les mains pour prendre ; à sa mort, l’homme ouvre les mains pour lâcher et donc enfin recevoir.
L’acquérance relève du pôle masculin de chaque être humain, qu’il soit homme ou femme, avec son aspect diurne : éveillé, actif, conscient, émissif, tourné vers le monde extérieur, qui cherche toujours à avoir, à faire, à s’emparer, à dominer, à asservir.
L’accueillance relève du pôle féminin de chaque être humain, avec son aspect nocturne : endormi, contemplatif, non-conscient, réceptif, tourné vers le monde intérieur, qui se contente d’être, de recevoir. Ce féminin de l’Humain est en relation directe avec Dieu qui lui parle en symboles : rêves (révélation individuelle), Tôrâh (révélation collective).

Inconsciemment, consciemment et peut être sciemment, je vous propose une approche qui me semble intéressante du mythe de Caïn et Abel
Danièle Pétel le 26 avril 2014

Vous pouvez approfondire cette réflexion en cliquant sur Acquérance et Accueillance

Etienne Duval 25/04/2014 21:48

Je m'aperçois que la pratique du blog est un bon exercice d'humilité, car les critiques sont toujours là, même si elles sont présentées avec une certaine aménité. Mais je dois progresser dans la vertu, car je les accepte volontiers ; elles me permettent de voir l'envers du miroir et elles sont le signe d'une certaine vérité et d'une bonne confiance dans les échanges. Et surtout tu me fais l'honneur de me comparer aux grands journalistes du monde, tels que les voulait Beuve-Méry lui-même !

Merci, en tout cas, pour ta franchise doublée d'amitié.

Denis Jeanson 25/04/2014 21:38

Ton idée est toujours la même, mais la rédaction !

Le travail de groupe ne te semble pas très favorable, quant à la transcription de l'oral à l'écrit.
Si Beuve-Meury conseillait de faire ennuyeux pour la rédaction des articles du monde, tu dois être un de ses fidèles serviteurs.
Pour le fond, comment ne pas te suivre dans ta démarche, que j'approuve entièrement

Etienne Duval 25/04/2014 21:32

Me voici en excellente compagnie avec Saint Augustin. Il a bien perçu que Caïn avait élargi l'horizon de l'humanité, en fondant la cité des hommes. Mais faut-il, comme il le fait, opposer cité de Dieu et cité des hommes ? Je pense un peu qu'il y a, dans chaque homme, Abel et Caïn à la fois, et que ce que nous avons à construire est entre cité de Dieu et cité des hommes. Caïn a fini par faire une place à Abel après l'avoir tué et ce que nous appelons Royaume de Dieu n'est pas sans lien avec les constructions de Caïn lui-même.

Hugues Puel 25/04/2014 21:17

Merci, Etienne, de cette réflexion qui s’inscrit dans la ligne de la pensée de Saint Augustin, qui dans la cité de Dieu fait de Caïn le fondateur de la cité des hommes.
Amitiés
Hugues

Saint Augustin 24/04/2014 22:27

Caïn et Abel, figures successives des deux cités, pour Saint Augustin

Le livre 15 est le premier de quatre consacrés à l'histoire de la Cité de Dieu sur la terre. Les deux cités, terrestre et céleste, sont distinctes mais la cité de Dieu est toujours présente comme une étrangère sur la terre. Augustin lit l'histoire de ces deux cités dans la Bible, ce qui le conduit a s'interroger sur la vérité historique des événements relatés dans la Bible et la cohérence des informations qui y sont données (XV, 8-14). Il réclame que l'on joigne aux questions sur la vérité des événements une recherche de leur signification allégorique (XV, 27).
Cette histoire commence par celle d'Abel et de Caïn, les deux fils d'Adam dont il est question dans la Genèse. Augustin relève dans le récit de la Genèse que Caïn à fondé une cité tandis qu'Abel est resté étranger, étant de la cité de Dieu en pèlerinage sur la terre (XV 1). Il voit dans le rapport entre ces deux frères les premiers développements de la confrontation entre cité terrestre et cité céleste. L'opposition repose sur la jalousie qui peut survenir des deux côtés, et même entre les bons. Augustin s'interroge sur ce qui a motivé le meurtre d'Abel par Caïn et le compare à celui de Rémus par Romulus. S'intéressant ensuite aux détails donnés dans les généalogies bibliques sur la descendance d'Adam, il fait quelques digressions sur les questions de la durée de la vie humaine et de la procréation. Il poursuit la lecture du livre de la Genèse jusqu'aux chapitre concernant Noé, l'arche et le déluge. À propos de l'arche, Augustin fait échos aux questions et propos de son époques sur sa faisabilité technique, sa taille et le détail de l'opération.

Appuyer sur Saint Augustin pour avoir la version complète de wikipedia sur La Cité de Dieu

Gilles Desforges 24/04/2014 10:17

Merci à Gilles Desforges d'avoir fait référence à cet article dans Oxymoron fractal : http://oxymoron-fractal.blogspot.fr/.
Appuyez sur Gilles Desforges.

Etienne Duval 24/04/2014 09:36

Merci Marius. Tes pistes sont toutes aussi intéressantes les unes que les autres et chacune se situe dans une problématique précise. Comme je le dis à Yvon Montigné, il y a bien des manières d’interroger un texte, surtout lorsqu’il s’agit d’un grand texte comme celui de Caïn, un des plus grands mythes de l’humanité. Le mot « fable » tend à réduire son importance.

Ce qui m’intéresse le plus dans tes propos, c’est ce que tu dis sur les mères juives, sur l’intérêt qu’elles portent au « primogenitus », porteur de la promesse dans la filiation. Un tel aspect est très présent dans le texte, bien qu’il ne soit pas encore question de promesse. Mais ici il est associé à la toute-puissance de la mère de Caïn.

Personnellement, sans pourtant l’écarter, je n’ai pas insisté sur la jalousie pour en faire une dimension fondamentale du mythe. Elle est très présente aujourd’hui encore car elle nous renvoie à des situations très actuelles dans les familles. Mais elle me paraît plus être une conséquence d’une situation qu’une cause explicative du comportement de Caïn.

Marius Alliod 24/04/2014 09:05

Cher Etienne

J'ai découvert sous ta plume une interprétation toute nouvelle de la fable (muthos) de Caïn et Abel.
Aussi ne vais-je pas apporter un commentaire à la lecture que tu en proposes, mais laisser remonter mes souvenirs sur ce que j'ai entendu autrefois, sur les frères ennemis, la jalousie fraternelle, le patriarcat, la religion du père, la violence instituée comme mécanisme de survie des sociétés fondées sur la domination masculine.

En premier s'agissant de la lecture du texte biblique, je crois me souvenir que dans mon initiation à l'Ecriture Sainte au séminaire, Caïn était présenté comme le premier bâtisseur et fondateur du droit de propriété des sédentaires, ces tueurs qui se sont arrogés le droit de défendre manu militari, les biens accumulés pour leur exploitation agricole, contre les Nomades et les éleveurs de troupeaux itinérants qui étaient accusés de dévorer sur leur passage la végétation, sans se soucier des nuisances infligées aux Sédentaires. Sous cet angle Caïn et Abel ne sont pas des individus mais des collectifs ou des tribus dont les intérêts sont divergents et qui s'entre-tuent aussi longtemps qu'il n'y a pas de contrats entre eux pour tempérer le rapport de forces. Mais ce n'est en rien contradictoire avec l'analyse du blog, C'est une orientation de lecture qui s'écarte un peu de celle du meurtre commis par un individu sur un autre et qui aurait à voir avec l'évolution de l'espèce au cours des siècles, à mesure que la patriarcat s'est imposé comme mode dominant de civilisation.

Secundo, ce qui éveille la jalousie chez Caïn, c'est que l'offrande de son frère soit agrée par Dieu et pas la sienne. Et ce d'autant plus qu'il est l'aîné. C'est un type de jalousie qui est propre aux frères selon la chair, car la proximité entre eux et avec les parents les incitent à se comparer sans cesse, l'un à l'autre, notamment pour savoir quel est celui des deux qui est préféré de la mère. Mais ça se complique un peu pour les mères juives où le premier fils, le primogénitus est toujours le plus désiré, puisque c'est lui qui assure la continuité de la promesse jusqu'à l'arrivée du messie. Sachant qu'Il n'en va pas de même du second qui n'est plus nécessaire à la continuité généalogique, sauf si le premier venait à ne pas avoir de descendance. C'est du moins une explication de la reproduction de la violence entre frères analogue à la perpétuation de la vengeance héréditaire à l'intérieur du clan qui ne peut conduire qu'à la mort du groupe.

Enfin, il y a une troisième orientation de lecture du meurtre de Caïn qui ne serait pas un meurtre réel mais le récit de la façon dont s'est installé le pouvoir dans les sociétés patriarcales qui au cours de l'évolution, ont supplanté et fait disparaître les sociétés matriarcales qui les avaient précédées. C'est du moins la thèse des anthropologues allemands faisant suite à Engels pour lesquels l'organisation patriarcale a engendré la société fondée sur la violence légale, la sur-violence de l'appareil d'état via les forces de police qui ont le monopole de la dernière violence : celle qui n'a plus à être vengée et que représenterait symboliquement le meurtre commis par Caïn. C'est d'ailleurs le même aboutissement quant à la signification de la geste de Caïn que celui que tu proposes dans ton dernier blog par un chemin différent.

Cette lecture des disciples d’Engels est évidemment teintée de matérialisme historique. Elle n'introduit à aucun moment l'occurrence toute particulière de la parole ou de l'écoute. Elle ne voit pas non plus le contrat comme un espace intermédiaire entre des acteurs sociaux opposés, car pour les post-marxistes tout ce qui fait loi (le contrat fait loi pour ceux qui le signent) n'est que le camouflage d'un rapport de forces plus fondamental.
Encore Merci de nous entretenir dans le café philosophique. Marius A.

Etienne Duval 24/04/2014 08:58

Yvon, lorsqu’on est face à un grand texte, il est normal que les interprétations soient divergentes sans être contradictoires. Chacun a sa problématique, c’est-à-dire sa manière d’interroger le texte. Cette année, au café philosophique et au groupe de la parole, nous travaillons sur les espaces intermédiaires. Ce sujet me paraît fondamental parce que l’espace intermédiaire est nécessaire à la logique de la vie que nous cherchons à promouvoir. Il n’est donc pas étonnant que nous mettions l’accent sur la violence, entendue comme force de séparation, parce que c’est grâce à elle que peuvent être ouverts ces espaces de séparation que j’appelle les espaces intermédiaires.

Je trouve qu’il serait intéressant que tu nous dises quelle est ta problématique pour analyser ce texte sur Caïn, car ainsi tu nous donnerais à penser.

Voyance par mail gratuite 22/04/2014 16:32

Tout y est bien conçu dans votre site et très beau avec beaucoup de choix, c’est une merveille !!Félicitations. Amicalement .

Etienne Duval 22/04/2014 21:38

Merci de vos encouragements !

Voyance 22/04/2014 16:32

Agréablement surprise par la découverte de votre site si joli et tellement original , tout y est bien conçu et très beau avec beaucoup de choix, c’est une merveille .

Google 23/04/2014 02:26

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  • : Mythes, articles à partir des mythes, réactions sur le site Mythes fondateurs http://mythesfondateurs.over-blog.com/ Le mythe et le conte sont la parole dans sa première gestation. C'est pourquoi, si la parole est malade, comme le dit Vittorio Gasman, il devient urgent de revenir à ses fondements qui sont encore à notre disposition, à travers les mythes et les contes. Lorsque la parole ne fonctionne pas, c'est la violence qui gagne. Les mythes et les contes, par l'apprentissage du processus symbolique qu'ils proposent, sont là pour nous aider à faire sortir la parole de la violence. C'est de la naissance de l'homme lui-même dont il s'agit.
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