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Dimanche 19 août 2007

 

Le dr Le dragon
 http://throneofbaal.free.fr/bg2%20le%20jeu.htm


La problématique du sujet

 (Texte pour la Mission régionale d’information sur l’exclusion)

 
Le dossier sur la territorialisation produit par la Mission Régionale d’Information sur l’Exclusion, en Rhône-Alpes, est excellent. Il donne un bon état des lieux et permet de mieux connaître les nouveaux dispositifs. Mais, en même temps, il fait apparaître un problème important : le risque de tourner en rend face au chômage et à l’exclusion.  La problématique du territoire, qui vise une insertion dans l’espace, est trop étroite. 
C’est pourquoi il m’a semblé important de revenir aux mythes, qui donnent les grandes structures du comportement humain et contiennent les fondements de la raison humaine. En dépit de leur éloignement dans le temps, ils ont une capacité étonnante d’éclairer les problèmes les plus actuels.

Produire du sujet
Pour le mythe comme pour la plupart des textes symboliques, l’existence humaine est un parcours dont la finalité est de constituer des sujets. Or, il se trouve que, depuis une vingtaine d’années au moins, la constitution du sujet est devenue une exigence sociale, du fait de la mondialisation. Le risque est grand, en effet, de voir les individus pris au dépourvu dans un univers démesuré et laminés par des forces qui les dépassent. En réalité, le choix ne nous est pas laissé : la planétarisation de tous nos problèmes devient inéluctable et nous ne pouvons rester passifs même si l’évolution en cause peut ouvrir d’heureuses perspectives. En de telles conditions, la problématique qui s’impose désormais à tous les dispositifs pour leur donner sens semble se situer du côté de la production du sujet.

Dans cette perspective, l’exclusion, qui intéresse tout particulièrement la MRIE, n’est pas simplement exclusion du champ social, elle est surtout exclusion de soi-même. Le sujet en effet se constitue dans la tension entre individu et dimension sociale : si la dimension sociale n’est pas acquise, le devenir du sujet est compromis. Il en va de même si la dimension individuelle n’est pas respectée ou si le paradoxe qui fait tenir ensemble des éléments apparemment contradictoires n’est pas accepté. Il apparaît donc indispensable d’élargir les perspectives en donnant la priorité à la problématique du sujet.  Pour cela, le mythe ne donne pas simplement le sens de l’action à entreprendre ; il marque aussi les différentes étapes de l’itinéraire à parcourir.

Le sujet se constitue dans l’entre-deux 
 
Parce qu’il suppose la tension et le paradoxe, le sujet ne peut se constituer s’il est enfermé dans un territoire ou dans une structure quelconque. Il a besoin de la respiration que donne l’entre-deux avec l’espace intermédiaire, entre un dedans et un dehors, le même et l’autre, l’individu et le groupe, la communauté et la société, le passé et l’avenir et finalement soi et soi. Ainsi les stratégies du territoire ne peuvent être définies, pour le bien du public concerné, que si elles sont confrontées aux stratégies des acteurs sociaux et économiques, sans que la tension entre les deux, au-delà des négociations nécessaires, ne soit compromise.

Le moment  de l’insertion ne peut durer qu’un temps 
 
L’insertion est nécessaire pour permettre l’inscription de l’individu sur un territoire et lui ouvrir les possibilités d’un emploi. On voit bien d’ailleurs que la notion d’emploi a quelque chose de statique et de passif, comme si le seul intérêt d’un travail était de recevoir un salaire. Que fait-on alors de la responsabilité de chacun dans la production des biens et des services ? Au bout d’un certain temps, il est indispensable de passer de l’assistance et du maternage à la responsabilité partagée dans l’action. Après avoir trouvé sa place dans l’espace, l’individu est appelé à grandir pour devenir un acteur dans le monde économique, social et culturel.

L’accompagnateur est un passeur 
 
Le jeune ou le moins jeune en insertion est donc amené à faire un passage. Un accompagnateur est nécessaire, mais, dans une problématique du sujet, il n’est pas simplement là pour donner des informations et ouvrir des pistes dans la recherche d’emploi, il est invité à  devenir un passeur. Autrement dit il doit non seulement faire passer d’un endroit à un autre, d’une situation à une autre, mais il a pour mission de conduire l’individu vers soi-même, en lui donnant les clefs du passage.

Le saut dans le vide et « l’affrontement à la mort » 
 
Le passage en effet est difficile et pourtant il est capital. Il s’agit métaphoriquement d’affronter la mort, en prenant ses responsabilités face au licenciement, au chômage ou à l’exclusion en général. Sous leurs différentes formes, les forces de mort sont appelées à devenir des forces de vie, mais à condition qu’elles soient intégrées. Le plus souvent, la peur est là : il faut faire un saut dans le vide, qui implique une sorte d’acte de foi en la vie. C’est alors que l’accompagnateur a pour mission d’aider à affronter le risque du saut. Je pense que souvent il en est incapable parce qu’il n’a pas fait lui-même son propre passage.

Le resurgissement lorsque le handicap devient un atout

Les responsables des parcours individuels savent que les publics les plus difficiles sont ceux qui restent à mi-chemin, au bord du précipice. Par contre, ceux qui sont « tombés au fond du trou » ont beaucoup plus de chances de s’en sortir. Pour eux et pour tous ceux qui ont fait le saut dans le vide, le handicap peut devenir un atout. La peur disparaît et le sujet, qui a accepté d’affronter le « dragon », reçoit de lui un cadeau inestimable pour poursuivre sa route.  Quelle que soit sa situation, celui qui veut réussir sa vie est mis en demeure de faire son voyage initiatique. Dans ce cas, l’échec lui-même peut devenir plus utile pour l’avenir qu’une réussite trop rapide.

A ce stade, il devient possible d’envisager une formation pour obtenir, si elle manque, la compétence technique souhaitée.

Le temps de l’acteur : la confrontation aux acteurs sociaux et économiques

Lorsqu’il a fait son passage, l’individu est beaucoup mieux armé pour faire sa recherche d’emploi et devenir un véritable acteur économique ou social à sa mesure. Rien n’empêche qu’il soit soutenu par un parrain ou un tuteur, mais à condition que ces derniers sachent s’effacer pour laisser le premier rôle à celui qu’ils accompagnent. C’est maintenant l’entrée dans la confrontation avec les responsables sociaux et économiques. Il n’est pas dans leur nature de faire des cadeaux : ils recherchent l’efficacité. Mais ils sauront se montrer compréhensifs si les nouveaux candidats sont prêts à devenir de réels acteurs dans les services ou dans la production. Ils doivent pourtant apprendre, grâce aux parrains et tuteurs, que les difficultés endurées par les aspirants au travail peuvent être aussi pour l’entreprise un facteur de réussite non négligeable. A condition sans doute que la culture du sujet fasse partie de la culture de l’entreprise, au-delà même de la recherche du profit… Chacun est amené à faire son propre parcours…

La limite de l’acteur et le jeu du sujet 
 
A terme pourtant un écueil se manifeste, l’homme n’est pas seulement un travailleur ou un acteur. La famille est là avec ses exigences, l’environnement social élargi sollicite aussi son attention. Bon gré, mal gré, la vie le contraint à marcher sur ses deux  jambes et à avoir un pied dedans et un pied dehors. C’est là que commence à s’affirmer avec force le paradoxe du sujet.

Dès le début des années 80, la problématique du sujet est apparue avec les nouvelles formes d’aménagement du temps. Sans doute devaient-elles introduire une souplesse supplémentaire à l’intérieur des entreprises. Mais, en même temps, elles tentaient de concilier les contraintes de l’activité extérieure et celles de la famille. Les femmes qui cherchaient à avoir leur place sur le marché du travail ont été un levier important pour l’introduction de la nouvelle problématique dans le monde de l’entreprise et des services publics.

Le rapport à soi

Progressivement, un centre se constitue pour faire face au paradoxe du sujet. Sans lui, l’homme serait écartelé. Son énergie lui vient du rapport à soi, qui affirme la présence de l’être intérieur ou de l’esprit indépendamment de toute foi religieuse. C’est sur ce pivot que va reposer désormais tout l’édifice humain. Pourtant, lui non plus n’échappe pas à une forme de dualité en tension, qui s’exprime par le rapport entre soi et soi. En fait, le sujet est aussi un autre et signe par là le nécessaire rapport à Autrui, comme source de son accomplissement. Ainsi, malgré sa dimension qui l’ouvre à une transcendance, il n’en aura jamais fini avec la dialectique de l’existence.

Dernier rappel 
 
La problématique du sujet ne concerne pas seulement le demandeur d’emploi ou l’exclu. Elle s’adresse aussi à tous les acteurs, qu’ils soient dans les dispositifs d’insertion ou dans les entreprises. Bien plus, c’est toute la société, stimulée par l’action politique et culturelle, qui doit aujourd’hui produire du sujet, au risque éventuel d’être entraînée dans des conflits interminables et dans l’expulsion de l’homme lui-même.

Le 19 août 2007

 Etienne Duval, sociologue

  

 

 

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Mardi 3 juillet 2007

 

Roger van der Weyden


Réflexions sur le travail de deuil

Waël est mort, dans la fleur de l’âge, il y a une année. Il avait 23 ans et était le fils de Mohamed (Libanais) et de Chantal, le frère de Marwan, Soël et Yanis.  Nous pensons que ce cas est susceptible d’éclairer une réflexion sur le travail de deuil, qui est aussi relecture de la vie du disparu. Aucune mort ne ressemble à une autre, chaque mort est particulière. Mais ce qui est singulier porte la marque de l’universel et peut nous introduire dans une parole, à multiples facettes et sans cesse reprise par d’autres, parce qu’elle fait circuler le sens sur un sujet qui interroge tout homme quel qu’il soit.

 

  Il était de passage

Waël, en arabe, veut dire le demandeur d’asile, le voyageur. Dès son entrée dans l’existence, cet enfant semblait venir d’ailleurs et aller vers un ailleurs. Il est né dans un taxi. Son itinéraire évoque le superbe conte arabe, intitulé Le secret. Sur les marches d’un grand palais, un mendiant, nommé Ayaz, venait quotidiennement quêter sa nourriture et méditer sur les grands problèmes du monde. Mahmoud, un souverain plein de puissance, finit par le remarquer. Il trouve cet homme hors du commun : ses yeux renvoient au mystère de la vie et ses paroles sont toujours empreintes d’une grande sagesse. Sans prendre conseil, le roi en fait son premier conseiller et son plus grand ami. Toute la Cour est en émoi. De son côté, le grand vizir est sur ses gardes et fait surveiller cet homme étrange. Tous les soirs, dans un sous-sol, le mendiant promu maintenant aux plus grands honneurs s’enferme à clef dans une chambre basse. Il s’agit sans doute d’un espion qui complote avec des étrangers. Pourtant confiant, le souverain finit par prendre peur. Un jour, alors qu’il sort de sa chambre basse et referme la porte à clef, le premier conseiller se trouve nez à nez avec le roi, accompagné du grand vizir : il lui intime d’ouvrir la porte. Non c’est impossible. « L’espion » résiste, se cabre et, dans son énervement, finit par laisser tomber sa clef. Le vizir la ramasse et ouvre lui-même la porte. Mais quelle surprise ! La pièce est vide. Seuls pendent au mur un manteau rapiécé, le bol du mendiant et le bâton pour la marche. Alors, parlant avec autorité, Ayaz s’écrie, en s’adressant au souverain : « Ici est le royaume des pèlerins perpétuels, tu n’avais pas le droit d’y entrer ». Mahmoud alors s’abaisse devant son serviteur et baise le pan de son manteau. Tout est remis en ordre. Chacun retrouve sa véritable place. L’homme authentique n’est pas celui qui est installé dans l’existence, mais celui qui est toujours de passage pour pouvoir donner sa place à l’autre.

 

   Sans même bien le comprendre, c’est ce que faisait Waël. Jeunes et moins jeunes se sentaient bien avec lui, comme s’ils retrouvaient leur assise. Mieux encore, il avait choisi de se spécialiser dans la restauration et l’hôtellerie et là, il prenait plaisir à placer ses hôtes de passage. Et, très peu de temps avant sa mort, il a démoli le mur de sa chambre pour donner plus de place à l’espace familial, se contentant du salon pour passer ses nuits écourtées.

Ses passages brefs étaient des rencontres intenses

Ses passages étaient toujours de courte durée. Il arrivait fréquemment avec des cadeaux. Quelques jours avant sa mort, il a offert un vélo à son petit frère Yanis pour qu’il puisse continuer le voyage, et à toute la famille il a laissé le certificat de son bac pro qu’il venait de réussir. Il fallait qu’il puisse partir sur une réussite. En poussant la porte, il ouvrait l’espace de la gratuité pour que la rencontre se fasse dans le plaisir et la joie et il s’en allait rapidement  frapper à d’autres portes. Aujourd’hui encore les jeunes gardent un souvenir ému de ces rencontres intenses.

 

Juste avant de partir : « J’ai confiance en la vie »

Et puis la mort est arrivée sans crier gare : des maux de tête, le diagnostic d’une tumeur très grave au cerveau. On s’interroge sur l’opération. Un grand chirurgien consulté ne cache pas les risques avec des séquelles très importantes. C’est Waël qui a le dernier mot. Il donne carte blanche à la médecine en disant à son père : « J’ai confiance en la vie ». Inconsciemment, il se sent pourtant condamné : il demande au chirurgien s’il peut fumer. Il a droit à quatre cigarettes, pas plus : assez pour qu’une des facettes de la vie puisse partir en fumée. Sur le billard, l’homme de l’art fait tout son possible mais l’opération échoue. Quelques jours de réanimation, juste le temps, pour la famille, de se préparer au départ.

 

  Tout s’échappe et la découverte de sa propre fragilité

Waël a joué sa partie jusqu’au bout. Il reste aux proches à jouer la leur. Qu’est-ce qu’ils vont faire de la mort ? Ils ne le savent pas encore car, pour le moment, tout s’écroule. Ils n’ont plus d’assise. Avec le vide, c‘est la douleur qui s’installe. Les ambitions humaines apparaissent bien puériles maintenant. Souveraine pour un temps, la mort est un juge sévère. La toute puissance s’efface sous son regard hostile. Sans crier gare, à la moindre évocation de Waël, voici que les larmes surgissent chez ceux  que l’on croyait forts. Il n’est plus de courage qui vaille : les plus braves expérimentent la fragilité humaine. Mais bizarrement, c’est à travers elle que la vie tente de trouver un nouveau sillon.

 

    On peut intérioriser la mort mais on ne peut pas faire le deuil de la vie


Chacun y  va de son couplet sur le nécessaire travail de deuil, les sages, les psychologues, ceux qui croient être bien informés. Mais qu’est-ce que le travail de deuil ? Sans doute faut-il prendre de la distance par rapport à ce qui est arrivé. Peu à peu, bon gré mal gré, certains essaient d’apprivoiser la mort. Jusqu’ici elle restait extérieure, et voilà qu’elle est entrée dans la maison. Maintenant, elle fait partie de l’existence quotidienne : elle vous suit dans votre travail, dans vos voyages, le jour, la nuit. Le problème essentiel c’est sans doute de l’intérioriser suffisamment pour la mettre au service de la vie.

En intégrant la mort, je finis par intérioriser aussi celui qui est parti, comme s’il faisait partie de moi. Mais, au fait, il reste encore un autre, que le temps n’arrive pas à dissoudre tant il a été pétri de vie dès son origine. Tout me parle encore de lui. Plus qu’un souvenir, il est là comme une question et comme un questionneur. Mais est-ce bien raisonnable ? Sous la force de la raison raisonneuse et des raisonneurs, je finis par fermer mon oreille et enterrer la question sans oser, pour le moment, enterrer le questionneur.

 

Tout reconstruire de l’intérieur

Détournant mon regard de l’autre, me voilà mis pied du mur. Ma maison du dedans est détruite : il me faut la reconstruire. Elle n’était donc pas si solide pour n’avoir pas su résister à la tourmente. Ma maison extérieure, la maison des apparences, est toujours là mais elle s’est transformée en tombeau. Comment resurgir de la tombe où la mort d’un autre a fini par me plonger ? Il y a en chacun une voix intérieure ; elle frappe à la porte de mon écoute pour m’ouvrir à une nouvelle vision du monde. On dirait qu’elle vient d’ailleurs, comme une source qui surgit tout à coup de la montagne. C’est avec elle que je vais  travailler pour  élargir mon horizon jusqu’ici trop étroit.  Peu à peu les frontières obscurément humaines, qui enferment le réel, finissent par craquer, comme si l’essence des choses se révélait et me faisait percevoir des liens que j’ignorais. Je découvre l’étoffe du monde où des mains invisibles tissent, en même temps, du concret très particulier et du sens universel. Finalement la mort a réveillé l’esprit, qui est en train de reprendre vigueur.

 

   Sous l’élan de la mort, la vie acquiert un prix inestimable

Remise à sa place, la mort se transforme en élan, qui donne du poids aux choses et un prix inestimable à la vie. Celui qui est atteint d’une maladie grave sait que chaque minute, chaque jour, chaque mois gagné, est un nouveau cadeau que lui offre l’existence. Ainsi le passage par la mort d’un proche finit par élargir le regard : elle fait percevoir que la vie est un don sans cesse renouvelé, qui ne peut avoir de prix tant il donne accès à un nouvel espace de gratuité. Un voile se déchire mais pas complètement. Le mystère nous fait signe mais il reste entier : le don est de plus en plus visible mais où est le donateur ?

 

  L’expérience de la fraternité

Quoi qu’il en soit, l’universalité du don me rend proche de tous les autres hommes. Décidément nous sommes tous frères. Même disparu, Waël  se révèle en chacun d’eux, comme le sourire de la Vie, qui a fait de la mort sa complice indispensable. Sa propre disparition en vient à révéler le mystère de la vie elle-même. Comment ? A chacun d’y répondre car le mystère ne peut avoir ici de réponse toute faite : il interpelle chaque homme comme un sujet irremplaçable si bien que les réponses ont besoin d’être multiples pour pouvoir se compléter les unes les autres et entrouvrir la fenêtre de la vérité.

 

  Il faut écouter ceux qui disent qu’il est vivant

Certains expriment leur réponse. Parlant sous l’impulsion d’une expérience intime, ils disent que Waël est vivant, non pas comme chacun d’entre nous, mais sous une autre forme qu’ils sentent bien réelle. Ils ont besoin de parler de lui. Mais les autres veulent tourner la page et refusent de s’engager dans un tel dialogue, sous prétexte qu’ici le travail de deuil n’est pas encore achevé. Et s’il était déjà dépassé ? Dans sa vie et dans sa mort il semble que Waël a contribué à donner à ceux qu’il a connus leur véritable place. Pourquoi  refuser de lui ouvrir la sienne, si la Vie l’a réellement transformé ? Peut-être pourrait-il aider certains d’entre nous à poursuivre leur route ? Mais alors il convient d’écouter ceux qui disent qu’il est vivant pour ouvrir en chacun la voie de la parole vers un peu plus de vérité.

 

   

Mohamed DIAB

 Etienne DUVAL

 
Le 2 juillet 2007

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Vendredi 25 mai 2007

Jérusalem

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Israéliens et Palestiniens, dans un passage dangereux

 Une médiation nécessaire pour sortir d’un cycle infernal

 
Il est difficile de parler du conflit israélo-palestinien : les nerfs sont à vif et les souffrances trop profondes. C’est donc avec un infini respect qu’il faut aborder un tel sujet. Mais, en même temps, il serait criminel de se taire car il y va de la survie de populations en grand danger et de la paix du monde. Comme l’exprime Pascal Boniface dans un excellent article de Confluences Méditerranée du 15 mai 2007, « Proche-Orient et élection présidentielle 2007 », il est important que le Président de la République nouvellement élu prenne la mesure d’un tel problème pour agir en conséquence.

 

  Israël aux  prises avec la Shoah

 Israël n’en a pas fini avec la Shoah. Qu’on le veuille ou non, elle est au fondement de l’État. Un cataclysme, une souffrance extrême, une traversée de la mort constituent le socle de cette nouvelle expérience, initiée en 1948. C’est pourquoi les Juifs du monde entier ont eu l’intuition que leur identité s’en trouvait radicalement modifiée et que la promesse d’un avenir radieux se profilait à l’horizon, avec l’ancrage sur une terre et le renoncement au statut de victime. Sans doute y a-t-il, en même temps, dans une telle perception, une part d’utopie et une part de vérité. Mais cela suppose que la Shoah soit intégrée. Or le travail de deuil n’arrive pas à se faire et la prise de distance par rapport au supplice passé est rendue difficile par une présence encore importante d’anciens déportés. Les comportements politiques en sont lourdement affectés : toute agression est insupportable et engendre des réactions démesurées pour se défendre, transformant en camps retranchés les territoires palestiniens.

 

   Renforcement des communautarismes et manichéisme

 C’est le passé de souffrances associé à un avenir prometteur mais c’est aussi l’attachement à la terre qui constitue l’identité de la communauté. Pour s’approprier cette nouvelle identité, les Juifs de France mais aussi ceux du monde entier ont tendance à prendre parti pour l’État d’Israël, ne se rendant pas compte qu’ils opèrent ainsi une régression du politique en revenant au communautarisme. De la même façon les Arabes, qu’ils soient de France ou d’ailleurs, compatissent aux souffrances des Palestiniens dépossédés d’une partie de leur terre. Les Israéliens, par les performances qu’ils ont réalisées sur des sols arides, en ont révélé le prix inestimable, et inconsciemment chacun veut avoir en partage l’avenir radieux qui semble petit à petit prendre forme. Communautarisme juif et communautarisme arabe finissent par se faire face, engendrant un manichéisme où celui qui n’est pas avec soi est contre soi. Les soupçons et les accusations de racisme et d’antisémitisme deviennent insupportables. 

La violence circulaire, qui engendre la mort

 Palestiniens et Israéliens, aspirant à la même terre, se comportent comme des frères soucieux de capter l’héritage des parents. C’est une sorte de lutte à mort, qui s’engage entre eux, car chacun cherche à défendre son identité attachée à la terre. Mais de quelle terre s’agit-il ? Les frontières ont en partie disparu à partir de 1967 et depuis la constitution de nombreuses colonies, si bien que chacun veut posséder ce que l’autre réclame. Parce que les frontières restent confuses, la lutte de chacun pour sa propre identité est sans issue et engendre d’incessantes violences porteuses de mort. Le mythe grec de Déméter et Perséphone avait déjà perçu une telle difficulté. Déméter n’a pas supporté d’être séparé de sa fille Perséphone, que le dieu Hadès avait emmené pour en faire sa femme. Le partage de la Terre avec un autre apparaissait comme une atteinte à son identité et plus encore comme une descente aux enfers inacceptable.

Une médiation s’impose pour sortir du cycle infernal de la violence

 Dans le mythe grec, il fallut passer par Hermès, le médiateur par excellence, pour résoudre la crise : il donna satisfaction, en même temps, à Déméter, la mère, à Perséphone, la fille et à Hadès son nouveau mari. Dans la Bible, il y a aussi l’exemple extraordinaire du Jugement de Salomon. Une lutte sans issue entre deux femmes avait pour objet un même enfant que chacune réclamait. Salomon fit mine de le partager à tel point qu'une des femmes préféra s’en séparer plutôt que de le voir voué à la mort. C’était elle la vraie mère que la parole de Salomon finit par désigner. Ces deux exemples montrent à l’évidence qu’une violence circulaire, comme celle qui oppose Israéliens et Palestiniens, ne peut être résolue sans l’intervention d’un tiers impartial.  

 

  La médiation des États-unis ou le risque de transformer un conflit local en choc de civilisations

 Les États-unis sont trop proches d’Israël pour jouer le rôle d’un médiateur impartial. Ils ont tendance à tout analyser à partir du schéma simpliste de la lutte pour la démocratie. Comme Israël a apparemment un gouvernement démocratique, ce sont donc les Palestiniens qui sont coupables : leur action pour se défendre est univoquement recouverte du voile du terrorisme. En l’occurrence, le voile du terrorisme contribue fortement à cacher la vérité et empêche de voir, de manière précise, ce qui est en cause. 
   Ce qui est en cause, ce sont les frontières et les territoires. La France, avec l’appui de l’Europe, parce qu’elle semble plus impartiale que les États-unis, pourrait faciliter le retour aux frontières de 1967, avant la guerre des six jours. 

Ouvrir l’espace de la vie entre communauté et société

 La situation actuelle du Moyen Orient montre, sans équivoque possible, que l’enfermement dans la communauté est mortifère. Or au-delà de la communauté qui rattache aux origines, il y a la société plus universelle qui rattache aux projets. Le sujet ne peut se constituer favorablement et la parole ne peut réellement prendre forme que dans l’espace intermédiaire entre communauté et société. Mais comment permettre aux Palestiniens de marcher sur leurs deux jambes sans un État viable ? Il devient urgent de favoriser la constitution d’un tel État si l’on veut sortir de la violence destructrice. En même temps il est fortement souhaitable que l’État d’Israël lui-même soit reconnu dans des frontières précises par tous les pays du Moyen Orient, ce qui suppose le retour rapide aux frontières de 1967, avant la guerre des six jours.

Le nécessaire renoncement à la toute-puissance

 Israël se trouve dans la position d’Abraham, il y a plusieurs milliers d’années. Abraham était un vrai père, un père autoritaire qui avait le sens de l’honneur. Isaac, son fils adolescent, le trouvait un peu dur d’oreille : en tout cas, le fils n’avait pas droit à la parole. Or priver un enfant de la parole, c’est le condamner à mort. C’est en effet ce qui risqua de se passer. Pour obéir à un rite dont il ignorait le sens, le père emmena le fils et son âne vers une destination encore inconnue dans le but d’offrir un sacrifice à Yahvé. A un moment donné, le pauvre Isaac prit peur. Il dit : « Je vois bien le feu et le bois du sacrifice, mais où est l’agneau ? ». Abraham faillit perdre sa grande assurance. L’émotion le troubla. Il répondit : « Dieu y pourvoira ». Arrivé sur la montagne de l’holocauste, le père dressa l’autel et y installa son fils à la place de l’agneau. Son bras se leva avec le couteau prêt à égorger, mais au moment de l’abaisser, il sentit une force le retenir. Un bélier dont les cornes étaient enchevêtrées dans un buisson était là tout près de lui. Dans un éclair d’intelligence, il reconnut sa toute-puissance qui le mettait en difficulté avec le buisson de Dieu. Aussitôt Abraham délia le fils, plaça le bélier à sa place et sacrifia sa toute puissance pour donner à Isaac le droit à la parole. Aujourd’hui Israël se trouve affronté à un excès de pouvoir. Il y a eu la guerre des six jours et la prise de conscience d’une force sans équivalence dans la région. Le recours à cette force permet de régler les problèmes. Mais, de jour en jour, le pauvre Palestinien risque d’y laisser sa peau. Or des voix, depuis plusieurs années, interpellent le pouvoir trop sûr de lui. Déjà il sent une force retenir son bras : c’est la force de la conscience. Puisque le vieux père Abraham a épargné son fils, Israël aujourd’hui n’a plus le choix : il doit épargner Ismaël en renonçant à sa toute-puissance.

L’identité juive ou le temps du passage

 Si l’histoire, dans sa dimension mythique, conserve une part de vérité, le Juif n’a jamais été autant lui-même que lorsqu’il a fallu effectuer des passages : il est l’homme du passage et, en ce sens, il est profondément humain. Israël a traversé la mer rouge et le désert pour acquérir sa liberté. A ce moment crucial de son histoire, il est aussi acculé à un nouveau passage : passer de la violence à la parole pour donner sa place au Palestinien dans le partage de la terre et des mots (maux). C’est ainsi qu’il est appelé à réinventer l’homme après le drame de la Shoah.

L’écoute de la parole, qui guérit

 Mais auparavant, Israël doit écouter Shéhérazade des Mille et une nuits pour guérir de la blessure qu’il n’arrive pas à refermer. Il y avait un roi, trompé par son épouse, qui était incapable de sortir de sa souffrance. Chaque nuit, il recevait une femme dans son lit, mais il la faisait tuer le matin pour ne pas endurer une nouvelle trahison. Shéhérazade eut l’idée de l’épouser pour affronter le mal qui continuait à le terrasser, malgré lui. Au petit matin, elle lui racontait des histoires qu’elle laissait inachevées pour réveiller son désir d’écouter et de vivre. C’est ainsi qu’il remettait sans cesse au lendemain la mise à mort de sa compagne. Shéhérazade, de jour en jour, lui décrivait des souffrances beaucoup plus dramatiques que celle qu’il avait lui-même endurée. Le roi put ainsi cicatriser la plaie qui lui empoisonnait la vie. Au terme de mille et une nuits, sa femme put lui présenter trois superbes garçons que leur amour avait fait naître.

 Il ne suffit pas de dire sa souffrance pour continuer à vivre. Il faut aussi écouter le récit de la souffrance de l’autre. C’est au croisement des deux souffrances que jaillit la guérison. Shéhérazade, ce sont toutes ces femmes palestiniennes qui doivent, avec leurs familles, endurer les multiples souffrances des territoires transformés en prisons. Comme les femmes israéliennes engagées dans le camp de la paix, elles ont ce pouvoir de panser les blessures en en faisant autant de lieux d’écoute pour entendre la douleur de l’autre.

 Etienne Duval, le 25 mai 2007

 

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Mardi 24 avril 2007

 

 

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Identité nationale et immigration

 Nicolas Sarkozy a jeté un pavé dans la mare en parlant d’un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Il va sans dire que l’idée d’un ministère de ce type, par les références qui le sous-tendent,  était tout à fait contestable. Dans le pire des cas, elle rappelle les pratiques du gouvernement de Vichy, qui en venait à dénationaliser des Juifs, sous prétexte qu’ils ne correspondaient pas à l’idée que l’on se faisait de la France : c’était une forme de dé création, une injure faite à l’humanité.

 

  Mais l’idée d’associer identité nationale et immigration paraît être une ruse de l’inconscient : quoi que nous fassions, quoi que nous disions, nous appartenons tous à la même humanité et l’inconscient finit par le rappeler. L’identité nationale est en effet très directement liée à l’immigration.

  Contre l’exclusion, accepter le paradoxe

 Paradoxalement, il ne peut exister de nation sans immigré. L’immigré apporte la différence sans laquelle la nation ne peut pas vivre. Peut-être les difficultés que nous avons aujourd’hui tiennent-elles en partie à cette absence. Les trois valeurs républicaines, liberté, égalité, fraternité, structurant la nation française, semblent marcher à cloche-pied ; il manque la différence, ouvrant une place à l’étranger ou à l’immigré. L’identité est faite de similitude et d’altérité : je suis moi-même mais je suis aussi un autre, un être de relation. L’altérité est inscrite au cœur de mon être d’homme. Contrairement à ce qui a été dit, nous avons besoin de l’Afrique, sous ses différentes composantes ; elle nous apporte l’hospitalité. Si d’emblée l’hospitalité réglait nos rapports avec les nations du sud ou de l’est et avec leurs habitants, il serait beaucoup plus facile de trouver des solutions aux problèmes de l’immigration car chacun serait amené à respecter l’autre, à l’aider, à lui offrir l’asile en cas de nécessité, à l’accueillir de manière temporaire, à respecter les règles qu’impose le vivre ensemble. 

     Pour des êtres de parole, il n’y a pas d’identité toute faite

 Créer une identité c’est donner un nom, c’est entrer dans l’espace de la parole et de la création. Le nom est fait de valeurs, mais il est aussi fait d’incomplétude. Il est en même temps un point d’appui et un projet à réaliser, un manque que la dynamique du désir devra combler. Il n’y a donc pas d’identité toute faite. En un sens chacun a la responsabilité de créer son identité et de créer l’identité des réalités dont il a la charge. Et les autres, dans le jeu des relations, sont aussi responsables de leur devenir.     

 Babel nous montre que la volonté d’enfermer l’identité d’un groupe conduit à la destruction de la parole : plus personne n’écoute et ne comprend ce que dit l’autre. Mais en réalité il n’y a pas d’autre. Autrement dit, c’est l’autre qui fait naître la parole. L’étranger et donc l’immigré ont ce privilège insigne de nous apporter la parole pour que nous construisions ensemble notre identité et en particulier notre identité nationale.

 

   Le projet de vivre ensemble avec l’autre

 La nation est donc non seulement le projet de vivre ensemble : elle est le projet de vivre ensemble avec l’autre. L’autre et donc l’immigré a une place essentielle : il doit contribuer à faire de la France une terre d’hospitalité. Il crée du vide pour que le groupe ne s’enferme sur lui-même et ne finisse par s’étioler. Sa mission est de nous ouvrir les bras pour accueillir ceux qui frappent à la porte. Il porte la miséricorde au moment où la crispation sur notre identité nous ferme le cœur. Sans doute avons-nous le droit de nous protéger et de contrôler nos frontières. Mais ce droit ne trouvera sa juste place que là où est l’hospitalité car l’hospitalité a des règles qu’elle seule peut faire respecter. Ce devrait être, en tout cas, notre pari d’humanité.   

 

  La culture ou l’interaction entre différentes cultures

  Comme la nation elle-même, la culture française qui la fait vivre n’est pas une réalité figée dans le passé. De tout temps, elle s’est enrichie de cultures qui venaient d’ailleurs et qui conservent leurs traces dans les cultures locales. Mais notre excès de centralisation contribue aujourd’hui à les asphyxier et conduit à une purification culturelle assez proche de la purification ethnique. L’immigré arrive avec sa culture. Nous voudrions qu’il y renonce pour entrer dans la nôtre. Il nous apporte un cadeau inestimable et nous finissons par le rejeter. Son intégration dans la nation française est pourtant impossible si nous n’acceptons pas de nous confronter avec sa propre culture pour élargir la nôtre et la sienne, dans le même mouvement. C’est à ce prix qu’il pourra trouver sa place et conforter celle de tous.

  
Un morceau d’humanité pour engendrer des sujets

 Dans l’étymologie du mot nation, il y a la naissance et l’engendrement. La nation est un espace, un morceau d’humanité où nous sommes appelés à naître et à renaître. Son ambition est de fabriquer des hommes, mêlant l’universel et le particulier, donnant une coloration régionale à celui qui a pourtant vocation à devenir citoyen du monde. Mais grâce à l’immigré qui est la figure de l’autre, elle est appelée à faire plus encore : elle doit engendrer des sujets caractérisés par leur hospitalité et leur aptitude à faire une place à l’étranger.

Etienne Duval, le 24 avril 2007

 

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par Duval Etienne publié dans : mythesfondateurs
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Lundi 2 avril 2007

 

 

Babel de Bruegel

 Repères d’avenir

 Jacques Attali vient de publier chez Fayard un livre qui peut surprendre. Il s’intitule : Une brève histoire de l’avenir. Il s’inscrit dans une tradition qui ne nous est plus familière, celle des prophètes de l’Ancien Testament. Il s’agit, en analysant le passé et le présent, de repérer les structures de l’histoire elle-même et d’imaginer alors ce qui va se produire à moyen et à long terme. Sans doute, pousse-t-il à l’extrême certaines tendances profondes qu’il a décryptées, en soulignant en même temps les mutations prévisibles qui briseront leur linéarité, mais l’éclairage qu’il apporte peut nous aider à exercer notre responsabilité par rapport au monde futur. Si la grossièreté apparente de ses projections, qui font pourtant place à l’inattendu, peut susciter l’énervement, la lumière qui finit par se manifester a de quoi surprendre. Elle rejoint sur nombre de points celle que nous apporte les mythes, dans un langage symbolique qu’il convient d’interpréter. Sous une autre forme, ils tentent de nous transmettre par des récits imaginaires les structures profondes du fonctionnement humain. 

 Je voudrais donc en me dégageant d’une lecture trop servile de Jacques Attali, conjuguer les enseignements qu’il nous transmet avec ceux des mythes eux-mêmes, parfois plus explicites que les siens, notamment en ce qui concerne la constitution du sujet, la violence et la parole. 

 Une force qui pousse à la libération de l’homme

 Il existe, à toutes les époques, une force qui, sous l’effet d’un désir profond,  pousse les hommes à se libérer de leurs contraintes, à devenir ce qu’ils sont fondamentalement, à se constituer comme sujets. Souvent ils peuvent basculer dans la tyrannie et l’aliénation mais c’est pour rebondir ensuite. Toute l’histoire est marquée par cet élan intérieur de la vie individuelle et sociale. La réussite n’est pas toujours à la hauteur des espoirs, mais l’échec, porteur de souffrances, finit par remettre les individus et les peuples dans une voie plus compatible avec leur destinée d’êtres libres.

 

    L’illusion du sujet avec le culte de l’individu

 Pendant longtemps, l’homme a dû lutter pour se libérer des chaînes de la communauté et de ceux qui cherchaient à les maintenir pour assurer, soi disant, le bien des hommes. Elles concernaient aussi bien la religion que la famille, la politique ou la culture. A juste raison, au moins pour une part, ceux qui ont lutté ont eu l’impression d’atteindre la liberté. Ils ont ainsi donné sa place à l’individu. Mais l’individu n’est pas le sujet, tant qu’il n’a pas intégré sa dimension sociale. Autrement dit, la véritable liberté est toujours dans la tension entre l’individu et la société. Même si elle est en partie acquise, elle est toujours un projet à réaliser.

 

    L’alliance entre la liberté individuelle et l’économie dans le capitalisme

  Ce qui a fait la force apparente du capitalisme, c’est qu’il a su allier l’Ordre marchand avec la liberté individuelle, engageant ainsi une compétition qui propulse sans cesse vers de nouveaux gains et de nouvelles conquêtes. En fait l’économie a toujours avancé à travers des seuils successifs constitués par les révolutions technologiques : l’imprimerie, les chantiers pour la construction et l’entretien des bateaux, la machine à vapeur, le moteur à explosion, l’électricité et aujourd’hui l’informatique, internet et les différentes techniques de la communication qui en découlent. La liberté individuelle a paru libérer l’échange, mais elle a introduit le ver dans le fruit car elle s’est identifiée abusivement à la liberté réelle d’un sujet, individuel et social, en même temps. Il fallait aller plus loin pour libérer l’homme à travers l’économie.

 

 Le capitalisme contribue à la destruction de l’environnement, du politique et des services publics

 

 Le capitalisme ne voit que l’intérêt de l’individu même s’il est obligé de faire face à certaines contraintes inévitables, ne serait-ce que pour assurer le renouvellement de ses infrastructures. Aussi plus il progresse et plus il donne de force à la recherche du profit pour certains, et, par contrecoup, plus il coopère à l’appauvrissement des autres, laissés sur les bas côtés du chemin, privés d’un travail et d’un salaire, sous l’effet de la compétition. Jusqu’à un certain point, il se trompe lui-même pour conserver une certaine bonne conscience car il prétend obéir aux lois de l’économie, oubliant qu’il a faussé ces lois en enfermant l’individu sur lui-même aux dépens du sujet humain concret. L’environnement ne peut constituer une priorité que s’il favorise ses projets. Sinon il se défait de ses chaînes comme il s’est libéré des chaînes communautaires. A la limite, il cherche à se défaire de l’espace et du temps, oubliant l’intérêt des populations locales, lorsqu’il est plus avantageux de se délocaliser, et l’intérêt des populations à venir elles-mêmes, lorsque la pression du gain le pousse à détruire les richesses de la terre. Les lois des pays sont souvent, pour lui, des obstacles, qu’il détourne facilement en sautant d’un endroit à l’autre. Il n’est d’aucun pays parce que déjà l’univers est son royaume, un univers dont il cherche à détruire les frontières internes. Enfin, parce qu’à son avis, ils coûtent trop cher, il prétend assumer les services publics avec plus d’efficacité. Mais, en réalité, ceux-ci courent le risque d’être réduits au minimum, pour ne pas contrarier la prospérité économique elle-même.

  
La mise en place à terme d’un immense marché planétaire

 Le capitalisme est l’acteur principal de la mondialisation. Sous l’effet conjugué d’un certain déterminisme et d’une volonté affichée, et grâce aux possibilités que lui offrent l’informatique, internet et les techniques de communication, il cherche à créer un immense marché planétaire. Il devrait y arriver sans trop de peine mais il le fera en asservissant les États et en se déconnectant des nations. Dans de telles conditions, la vie politique sera plus apparente que réelle et elle sera progressivement mise au service de l’économie et de l’intérêt individuel. Son projet propre sera détourné et subira l’effet d’une véritable inversion, la condamnant à devenir le contraire de ce qu’elle devrait être.

 

    L’enfermement du sujet dans l’assurance et la surveillance

 Ainsi la pulsion qui pousse le sujet à se libérer sera complètement contrariée. Parce que l’individu enfermé sur lui-même veut éviter le risque et la mort, il s’entourera de multiples assurances, qui lui donneront l’illusion du confort et de la stabilité. En même temps, la recherche de sécurité deviendra un de ses principaux objectifs et le conduira à tisser un réseau infini et indéfini de surveillance dans lequel il s’installera. En voulant garantir sa liberté individuelle, il deviendra prisonnier de lui-même. Croyant détenir les clefs de sa prison, il deviendra le gardien de son propre cachot.

 

    Des conflits retentissants et inquiétants en perspective

 Lorsqu’il est détourné de lui-même, l’homme finit par se révolter. Son élan intérieur se transforme en violence pour sortir de la confusion qui l’étouffe. Des conflits d’un genre nouveau, aveugles et insaisissables,  commencent déjà à semer l’angoisse, un peu partout dans le monde. Si rien n’est fait pour libérer l’économie de son enfermement, dans la recherche de l’intérêt individuel aux dépens de la satisfaction de tous, ils se multiplieront et pourront prendre une dimension insoupçonnable. Ce sont les États-unis et les lieux symboliques de l’économie qui en feront probablement les frais.   Parce qu’ils seront complètement affaiblis, les États seront impuissants à opposer une résistance efficace et utile. 

  Une nouvelle parole finira par naître de ces conflits

 En réalité, le conflit n’a pas sa finalité en lui-même. Contrairement à ce que chacun croit, la violence est à l’origine de la parole. Le conflit, en effet, ne peut se dénouer que dans la négociation, qui finit par donner la parole à chacun. Et, fréquemment il est possible d’éviter l’irrémédiable, si la parole est offerte rapidement à la pulsion de violence qui surgit inopinément. C’est à elle qu’il faut prêter l’oreille pour éviter le pire. Ainsi, on peut imaginer que les grands conflits que le monde devra affronter finiront par donner naissance à une parole nouvelle qui exprimera l’intérêt de tous et non plus celui des individus déjà privilégiés. Peut-être même l’intelligence de quelques hommes plus sages et plus prévoyants permettra-t-elle, grâce à l’écoute de la violence apparemment inaudible, d’enrayer la menace de conflits trop destructeurs pour l’humanité. 

 La naissance possible d’une véritable démocratie

 C’est la parole qui fait l’homme : c’est aussi elle qui fait la démocratie. Engendrée dans la douleur, elle devrait permettre progressivement à chacun de devenir un sujet à part entière, un sujet en même temps individuel et social. C’est alors que l’économie pourrait être radicalement transformée, au bénéfice de tous. Sans doute y a-t-il  une part d’utopie dans une telle vision. Mais l’utopie ne devient-elle pas réalité lorsque le monde lui-même tend à devenir un village où les distances et le temps n’exercent plus les mêmes contraintes qu’autrefois. En devenant plus proche et plus conscient de lui-même, il offre, à chacun et à tous, la possibilité de se retrouver soi-même. En ce sens, l’Europe, comme le dit Jacques Attali, pourrait être un des chemins privilégiés pour fabriquer le monde futur où régnera une véritable démocratie.

 

   

  Etienne Duval

 Etienne.duval@cegetel.net

 Le 1er avril  2007

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Jeudi 15 mars 2007

Visitez les sculptures de Patrick

Il vous suffit d'aller sur le blog : http://patrickkvans.canalblog.com/. Patrick est un ami des Vans que plusieurs Lyonnais connaissent. C'est un véritable artiste, qui vit avec le bois, ses noeuds, ses rugosités. J'ai  (Etienne) une table plus simple et encore plus belle que celle présentée ici. Tous ceux qui viennent chez moi sont en admiration devant cette oeuvre, qui est devenue naturellement le centre de ma salle de séjour. Le blog est encore à l'état de construction parce que le sculpteur n'a pas fourni les précisions nécessaires sur chaque article : nom, taille, prix ... Mais vous aurez cependant la possibilité de  voir  plus de vingt sculptures différentes. Ce serait bien si les personnes intéressées pouvaient mettre leurs commentaires et afficher leurs préférences.

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Mardi 13 février 2007

 

Photo prise par Pierre Alain Gourion, ami de Jean-Louis
http://www.alaingourion.com/


Jean-Louis Conte nous a quittés
dans la nuit de dimanche 11 à lundi 12 février

 

  
Ceux qui l'ont connu peuvent témoigner de ce qu'ils ont vécu avec lui, en apportant leurs commentaires. Ce sera un témoignage laissé à ses filles et à tous ceux qui l'ont aimé.


Et maintenant, la vie en moi s'écoule,
Les jours d'affliction m'ont saisi.
La nuit, le mal perce mes os
Et mes rongeurs ne dorment pas.
Avec violence, il m'a pris par le vêtement,
Serré au col de ma tunique.
Il m'a jeté dans la boue,
Je suis comme poussière et cendre.

Ecoute, laisse-moi parler :
Je vais t'interroger et tu m'instruiras.
Je ne te connaissais que par ouï-dire,
Mais maintenant mes yeux t'ont vu.
(Job)


par Duval Etienne publié dans : mythesfondateurs
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Lundi 5 février 2007

 

La démocratie 

Texte sur le site Mythes fondateurs : http://mythesfondateurs.perso.cegetel.net/

En période d’élection, savoir ce que parler veut dire

    

La parole nous échappe au moment même où nous en avons besoin. Elle nous file entre les doigts lorsque nous égrenons le chapelet de nos revendications. Et pourtant, en cette période d'élection, elle peut trouver une place inattendue. Dans le brouhaha de ceux qui voudraient nous séduire, balançant entre le pour et le contre,  comme les cloches qui sonnent à la volée, un espace de démocratie nous est offert si nous acceptons d’abord de faire silence et d’écouter pour réapprendre à parler. Une fois encore nous solliciterons en priorité les mythes égyptiens qui sont, avec ceux de la Mésopotamie aujourd’hui malmenée, à l’origine de la culture méditerranéenne. Ce sont eux qui ont nourri la pensée grecque et la réflexion juive avant même la naissance du christianisme.

 
 Commencer par ouvrir l’espace du possible

 Chez les Égyptiens, la parole créatrice s’enracine dans un monde où tout est encore possible. Le Nouou, oscillant entre les ténèbres et l’Océan primordial, est le père ou la mère de tous les dieux. Il n’existe pas vraiment et pourtant il n’est pas rien. Il est indétermination, indifférenciation et pure puissance, en attente d’un surgissement de vie.  Comme la nuit, le Nouou est le lieu primordial de toute gestation. Dans le creux des ténèbres, la lumière, principe de toute création, se prépare en se condensant, jusqu’à ce qu’un astre majestueux, fait de lumière étincelante et débordant d’énergie, s’élance dans les cieux sous les yeux médusés des dieux qui accèdent à l’existence, dans le sillage de l’astre qui embrase l’univers tout entier.   Mais la lumière continue à faire sa place au Nouou et donc à l’espace du possible, à l’intérieur d’elle-même. Car la création ne se fait pas une fois pour toutes ; elle se poursuit au fil du temps. Elle doit donc continuer à s’appuyer sur l’espace infini du possible pour se déployer dans la durée. C’est pourquoi le signe du déclic de la parole créatrice est le lien qu’elle établit dès de départ avec ce qui n’existe pas encore, pour rendre possible le changement et susciter l’espérance.

 Faire rêver ou le temps de l’artiste

 De manière étonnante, la parole, pour atteindre la réalité, doit passer par le rêve. Un très beau conte arabe met en scène deux rêveurs. Le premier, un paysan misérable, vient de Perse. Sous la poussée d’un rêve merveilleux, il s’en va, traversant les déserts et les périls de toutes sortes, vers la grande ville du Caire où un trésor lui est promis. Malheureusement, le trésor n’est pas à l’endroit indiqué et notre homme va se jeter dans le Nil, au moment où un mendiant le soustrait à la mort. Que se passe-t-il ? Les réponses succèdent aux questions et le mendiant raconte son propre rêve à celui qu’il vient de remettre sur le chemin de la vie. Aussitôt la lumière surgit dans  l’esprit du paysan désespéré : il doit retourner chez lui. Son trésor est son manque et le manque, s’il l’intègre, sera  le moteur qui l’entraînera vers tous les trésors de la vie.  Avant de s’avancer dans son œuvre de création, Rê, le Soleil, se transforme en artiste. Portées par les ailes du rêve, les formes qu’il invente deviendront la réalité de demain. Aussi la parole qui ne fait pas rêver est-elle mensongère et stérile ; en voulant échapper à l’illusion pour rester accrochée à la réalité d’aujourd’hui, elle nous condamne, à moyen et à long terme, à tourner en rond et à mourir à petit feu.

 Penser avec le cœur

 Après le temps de l’imaginaire, la parole suit le chemin de la pensée. C’est dans la pensée elle-même qu’elle va être engendrée. Que peut être une parole qui n’est pas portée par une pensée ? Et les mythes égyptiens nous disent que l’engendrement ou la conception de la pensée est faite par le cœur et non par la tête. S’il est une intuition fondamentale, dans cette culture en plein surgissement, c’est que l’amour est le fondement de toute chose et de tout être vivant. Aussi le désir a-t-il ici une place primordiale jusqu’à ce qu’il devienne réellement désir de l’autre. Un mythe nous raconte qu’Isis, la grande déesse féminine, éprouve un sentiment d’amour pour Atoum (Rê). Elle voudrait bien connaître son nom. Mais Atoum, qui a tout créé, est impénétrable. Il se suffit complètement à lui-même et la déesse pense qu’il lui manque quelque chose pour devenir un véritable dieu. Elle peut prouver qu’il n’est pas parfait ; il commence à vieillir au point que sa bave tombe sur le sol. Elle recueille donc une parcelle de ce produit divin, le mélange à de la terre et en fait un serpent encore inerte, dessiné comme un trait d’écriture. Elle le met à une croisée des chemins où passe le soleil. Lorsqu’Atoum arrive à proximité, l’animal prend vie, se dresse et le pique profondément, introduisant la mort dans son corps encore intègre. Violemment interpellé, le Seigneur de l’univers s’étonne, crie, se demande ce qui lui arrive. Le voici subitement plongé dans l’ignorance. Toute sa suite est en émoi. Il ose appeler à l’aide. Seule Isis propose son appui ; elle assure qu’elle peut le guérir mais il faut qu’il lui communique son nom. Or le nom est incommunicable. Le Dieu s’esquive, décrivant ce qu’il fait, le matin, le soir, à midi et au cœur de la nuit. Cela ne saurait suffire. Alors, mis au pied du mur, le Grand Soleil demande à la belle Isis de lui prêter ses oreilles : comme en un geste d’amour, il y glisse son nom dans le plus grand secret. Seul Horus pourra le recevoir à son tour. Satisfaite, la déesse se met à l’ouvrage : elle fait s’écouler dans la terre le poison qui trouble le désir et inscrit dans le nom la marque indélébile du manque. En perdant sa toute-puissance, le Seigneur de la terre et du ciel atteint enfin la perfection : il est stimulé par le désir de l’autre et devient capable du véritable Amour.

 

   La question accoucheuse de la Pensée

 La conception de la pensée, sous l’impulsion du cœur, ne suffit pourtant pas à faire naître la parole. La pensée est encore confuse et enveloppée du voile de l’inconscient. Plus qu’un voile, il s’agit même d’une coque résistante. Il est nécessaire de la soumettre à la question. Dans un mythe, qui concerne Neith l’archère, Atoum lui-même est encore caché dans un œuf. La mère qui l’a conçu de sa propre chair a besoin d’aide pour le faire passer de l’inconscience à la conscience. Elle imagine des dieux questionneurs pour l’accompagner dans sa tâche comme de véritables accoucheurs, et en fait des dieux primordiaux qu’elle appelle « les ignorants ». Maïeuticiens, véritables « Socrates » avant la lettre, psychanalystes divins, ils sont les révélateurs de la pensée profonde de la déesse, détentrice du savoir et « auteure » de la création du Soleil incandescent de lumière.

 Revenir à la langue universelle des symboles

 
Révélée à elle-même, la pensée en vient à se transformer en parole créatrice. C’est alors qu’elle passe du cœur dans la bouche : la langue lui donnera un corps de vibration où prédomine la voyelle, et les dents, pourvoyeuses de consonnes, en assureront l’articulation. Pour le mythe, les dents du dieu créateur représentent l’Ennéade, c’est-à-dire les structures fondamentales de la création après avoir été les dimensions essentielles de la divinité. Elles donnent naissance aux grands symboles sous-jacents à  la langue. Ils sont reliés les uns aux autres, fonctionnant par paires où gît l’opposition : haut et bas, ciel et terre, feu et eau, vie et mort, féminin et masculin, désir et manque, savoir et non savoir, rêve et réalité, interdit et transgression… Aussi, pour être comprise, la parole devra passer par les symboles dans leur liaison faite d’opposition et de complémentarité, utilisant les ressources de l’image pour favoriser la compréhension. Autrement dit, elle devra, autant que faire se peut, revenir à la langue universelle que tout le monde comprend, parce qu’elle est inscrite, comme un donné fondamental, dans le corps de chaque individu. Le symbole donne à voir, unit le corps et l’esprit, alors que l’abstraction et les termes trop abstraits effacent le corps.

 Mettre ses idées dans la circulation de la parole

 Les paroles sont les véhicules de l’idée, issue de la pensée. Privées de l’idée, elles s’enferment sur elles-mêmes, se transforment en rhétorique et ne véhiculent plus rien. Il semble aujourd’hui que trop de formations supérieures, préparant aux responsabilités de l’État et de la société civile, insistent exagérément sur la manière d’exposer et de communiquer, oubliant l’élaboration de la pensée et le moment essentiel de la question. Le sujet est annulé pour mieux réussir à convaincre. La technique et la technocratie qui la relaie tendent à remplacer les idées. Et, en définitive, le faire, sans doute essentiel, se substitue à la création parce que la parole créatrice a perdu sa place. Neith, la déesse, qui, dans certains mythes, a mis au monde le soleil, s’est efforcé de le faire connaître, en l’introduisant dans le champ de la parole.  Pour exister, sa mise au monde ne suffisait pas : il fallait, en plus, que son nom circule dans le monde de la parole. Personne ne peut maîtriser la circulation de la parole. Mais celui qui a la prétention de parler, doit pourtant, dans un acte de foi, lui faire confiance à tout prix, s’il veut que ses idées circulent et puissent, un jour, transformer le monde.

 Affronter ceux qui veulent votre mort car ils peuvent vous rendre le plus grand des services

 Sans doute, le heurt des paroles, surtout dans une campagne électorale, est-il à la limite du supportable. Tous les coups semblent permis pour faire chuter l’adversaire. Les mots deviennent des armes qui peuvent détruire. Il est vrai que le respect de l’autre devrait être une règle d’or dans les joutes de la parole. Mais faut-il s’étonner des débordements de violence sournoise qui sont autant d’obstacles pour endiguer la victoire de l’autre ? Les Égyptiens se sont beaucoup interrogés sur la force de mort qui troublait les rapports sociaux, en introduisant le désordre. Ils en ont même fait un dieu au nom de Seth. Supportant mal la place privilégiée de son frère Osiris, Seth a fini par le mettre à mort et même à le découper en morceaux, dispersés dans toute l’Égypte. En recomposant son mari avec les morceaux retrouvés, Isis lui a permis de revivre et a réussi à être fécondée par le sexe qui manquait, signe d’un passage subtil de la reproduction à la fécondation par la parole. Plus encore que les autres, Horus qui est ainsi venu à l’existence, était d’ascendance divine. Mais il a dû subir les coups renouvelés de Seth, le frère de son père. Les procès succédaient aux procès et les décisions n’étaient jamais appliquées. Finalement, les dieux firent appel à Osiris, désormais maître du ciel et des enfers. Ils avaient fini par comprendre que lui seul avait les qualités pour être médiateur parce que, chez lui, à travers le passage de la mort à la résurrection, était illustrée la capacité de la force de mort à devenir une force de vie. Le mystère de Seth commençait ainsi à être résolu en même temps que le mystère de la vie lui-même. Grâce au nouvel espace de la parole ouvert par le médiateur, un autre procès put avoir lieu. Une fois encore, il donna raison à Horus et, en définitive, ce fut Seth, qui énonça la sentence, reconnaissant à son neveu les privilèges de son père. Il venait de comprendre que c’était, pour lui, la seule façon  de trouver sa propre place, que les autres ont fini par lui reconnaître. Et, pour faire bonne mesure, Atoum le prit avec lui : Seth faisait peur à tout le monde en provoquant le tonnerre, mais le tonnerre était le signe annonciateur de la pluie, qui est force de vie. La leçon de ce mythe était la suivante : lorsqu’on accepte la mort, la force de mort qui fait peur se transforme en force de vie. En acceptant d’affronter ceux qui veulent votre mort, vous vous préparez à entrer dans le mystère de la vie.

 Reconnaître l’autre pour en faire un sujet de parole

 Après la traversée de la mort, la parole peut atteindre son but : faire de l’autre, en le reconnaissant, un sujet de parole. Existe-t-il une meilleure manière de désigner celui qu’on appelle le citoyen ? Aussi est-il important que les candidats sachent que c’est cela que nous attendons de leur campagne. Il leur appartient de nous faire exister pendant et au-delà du temps de parole qui leur est concédé. Ce sera leur première victoire annonciatrice de la seconde. Car nous voterons  en grand nombre pour celui ou celle qui donnera la parole à chacun et surtout à ceux qui ne l’ont jamais eue jusqu’ici. Alors, comme dans tous les mythes, ce sera une grande fête : la fête de la démocratie retrouvée, où chacun aura l’espoir de découvrir enfin sa place, dans le logement, le travail, la vie privée et la vie publique, en devenant réellement sujet de parole. Utopie sans doute mais l’utopie construit l’avenir.

 Etienne Duval

  Le 5 février 2007

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Vendredi 26 janvier 2007

 

 

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