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Mardi 15 avril 2008

 

 

 Galaxie des antennes



Deux dimensions indispensables de l’intelligence, qui trouvent leur équilibre dans l’acte de connaître. Deux points de vue s’expriment ici, sans pour autant se contredire : l’un à partir des mythes, l’autre à dimension plus historique.

 

 

 Plaidoyer pour la vision

 

L’acte d’intelligence est en même temps fait d’immédiateté et de détour, de simplicité et de complexité, d’élan et de prise de distance. Parfois, il se manifeste comme une fusée qui éclaire tout l’horizon. D’autres fois, il prend son temps et s’installe dans la durée.

 Épiméthée et Prométhée et les deux dimensions de l’intelligence

 Pour nous faire comprendre la double démarche de l’intelligence, Platon, dans Protagoras, évoque le mythe d’Épiméthée et Prométhée. Ce sont, pour lui, les deux faces du même homme. Prométhée est du côté de la vision : il est impulsif et imprévisible. Son étymologie parle à sa place. Il  voit et comprend avant, plongeant à l’intérieur de lui-même pour qu’émerge l’intuition. Épiméthée s’installe délibérément dans la raison : il évoque la lenteur et le calcul. Il prend tout son temps pour connaître et ne comprend qu’après. Il tourne autour de l’objet, prend de multiples points de vue qu’il essaie d’enchaîner les uns aux autres, s’enfermant parfois dans la méthode. On aurait tort de le sous-estimer car la mise en valeur de la raison est une conquête de la philosophie. Mais le problème, comme dans le mythe, tient au fait que nos deux « personnages » fonctionnent souvent séparément l’un de l’autre, dans une sorte de schizophrénie de l’intelligence.

 Sans vision, la raison est infirme

 Les dieux n’ont fait qu’ébaucher la création. Ils ont besoin des deux fils de Titans pour la conduire jusqu’à son terme. Travaillant, à l’intérieur de la terre, ils souhaitent que les animaux et les hommes soient pourvus des qualités nécessaires pour les produire à la lumière. Plein de bonne volonté, Épiméthée souhaite en assurer seul la distribution ; il est tellement sûr de ses calculs. Prométhée viendra contrôler, une fois le travail achevé. Un peu à regret, ce dernier, perplexe, accepte les modalités du projet. Besogneux et apparemment efficace, Épiméthée commence par les animaux. Coordonnant l’ensemble, il cherche l’efficacité. Il donne aux uns la force, aux autres la vélocité, confère à certains une  grande taille ; la taille est nettement plus petite pour ceux qui volent ou vivent dans les souterrains. Son principe est l’égalité des chances en vue de  favoriser la survie. Il distribue encore des fourrures et des carapaces, des griffes ou des sabots. Beaucoup se nourriront d’herbages, de feuilles ou de fruits alors que d’autres recevront des dents très aiguisées pour découper la chair de leurs victimes… Apparemment, le travail est fait à la perfection, mais notre fils de Titan a oublié le principal. Il ne reste plus de qualités pour équiper l’homme qui est nu, déchaussé et désarmé.

 Sans raison, la vision s’égare

 Prométhée arrive et constate amèrement l’imprévoyance de son frère. C’est à lui maintenant de faire face à la situation. Visionnaire, il est aussi imaginatif. Puisque l’homme est contraint de vivre avec le manque, il va se tourner vers les dieux pour le satisfaire. Pour Épiméthée, le manque était un oubli catastrophique ; pour lui, il est un levier qui fait basculer du côté de la divinité. A deux reprises, il pénètre par effraction dans l’atelier d’Athéna et Héphaïstos pour y dérober le feu et l’art de l’utiliser, pénétré de l’intelligence d’Athéna. Progressivement, l’homme élève des autels et apprend à faire des images des dieux, construisant ainsi une chaîne symbolique qui unit le ciel et la terre et permet d’articuler sons de la voix et parties du discours pour donner naissance à la parole. Mais il faudra l’intervention d’Hermès pour accorder à l’homme le sentiment de l’honneur et du droit, lui conférant ainsi la capacité d’administrer la cité. Pourtant, manquant de la raison, illustrée par Épiméthée, Prométhée  manque aussi de mesure. La partie du mythe, qui n’est pas reprise par Platon, dit qu’Héphaïstos l’attache à un rocher, évoquant ainsi les contradictions qui le paralysent. En même temps,  sa toute-puissance, tel un aigle gigantesque venu du Caucase, lui ronge le foie, chaque nuit. Pendant de nombreuses années, il faudra qu’il apprenne à recevoir d’un autre sa propre libération.

 L’idée qui porte l’hypothèse

 Peut-être Socrate et Platon sont-ils comme Prométhée et Épiméthée, mais leur force tient au fait qu’ils n’ont jamais délié la vision de la raison. Platon a toujours voulu s’appuyer sur les étonnantes intuitions de Socrate, à tel point qu’il a donné une place éminente à l’idée, sorte de modèle idéal préexistant à tout raisonnement. Or  le terme « idée » vient d’un verbe signifiant voir. Elle permet de saisir dans une seule perception la multiplicité des points de vue et des sensations. Aujourd’hui encore, redescendant sur terre, l’idée a  retrouvé toute sa noblesse dans le domaine de la recherche. Sans idée le chercheur est stérile : c’est elle qui féconde la recherche en  donnant naissance à l’hypothèse.

 L’homme est un être qui se souvient du ciel

 Pour Platon, si l’homme a des idées c’est parce qu’il se souvient du ciel. Pour l’exprimer, il a inventé, dans Phèdre,  le mythe de l’attelage ailé. L’âme humaine  est comparée à un attelage composé d’un cocher et de deux chevaux. Le premier cheval est attiré par le ciel, le second est pressé de rejoindre la terre. En attendant, l’attelage se déplace, le cocher contemplant les réalités supérieures, surtout s’il bénéficie de la compagnie d’un dieu. Mais les forces contradictoires de l’âme finissent par l’entraîner dans une chute sur terre, qui donne naissance de l’homme ; l’âme fait alors exister un corps pour pouvoir vivre dans son nouvel univers. Or, en dépit de la lourdeur des sens, l’homme n’a pas complètement oublié son existence passée. Il est capable de se ressouvenir des réalités supérieures qu’il a jadis contemplées en face, faisant ainsi émerger de son inconscient les idées oubliées. C’est une manière symbolique d’expliquer qu’à la racine de la connaissance, il y a une lumière captée par la vision. Autrement dit, c’est la vision qui fonde la possibilité de la raison et non l’inverse.

 Le nécessaire retour au mythe pour éduquer la vision

 L’enseignement, depuis longtemps, se donne pour mission de former à la raison. C’est là sa noblesse, sans doute mise, en partie, en échec depuis une quinzaine d’années. Mais l’école a apparemment oublié quelque chose d’essentiel, à savoir l’éducation à la vision. Sans doute l’art et la poésie ne sont-ils pas absents des écoles, mais, sauf dans des spécialités bien précises, leur part reste très limitée.  Or, pour former à la vision, nous avons à notre disposition de nombreux textes symboliques et en particulier le mythe qui est au fondement de toutes nos cultures. Comme dans une semence, ensuite jetée en terre, il contient la vision fécondante du symbole. Aussi travailler à l’interprétation des symboles contenus dans le mythe peut-il être une merveilleuse éducation à la vision de la lumière des origines. Bien plus, analyser le mythe dans son ensemble est, en même temps, une formidable formation à la raison, car il nous livre les structures fondamentales qui lui permettent d’exister.

 Les accès fulgurants d’intuition créatrice chez Einstein

 L’exemple d’Einstein nous fournit un bon exemple de la vision, comme principe de fécondation de la pensée, dans sa dimension créatrice. L’illustre savant n’était pas spécialement brillant au cours de ses études trop centrées sur l’éducation à la raison. Par contre, dans son équipe de recherche, à l’université de Princeton, son intelligence fonctionnait par à coups fulgurants d’intuition créatrice. Sa vision précédait le raisonnement, sans pour autant l’éliminer. Il appartenait alors au professeur Eisenheart de parachever les formules et les équations et d’établir des liens dans le jaillissement saccadé des nouvelles découvertes.

 La vision qui porte le sens

 Dans le tableau de Nicolas Poussin sur la fuite en Égypte, un ange indique à Joseph la direction à suivre. Être de vision, tourné vers Dieu, il donne à l’homme le sens qui doit guider son action. Dès le début du voyage, dès le départ de toute recherche, la vision stimule la démarche pour atteindre l’Égypte. Faible lueur à l’origine, elle porte le sens jusqu’à le faire apparaître en pleine lumière au terme du pèlerinage de la pensée.

 Réunir Épiméthée et Prométhée mais donner la priorité à Prométhée

 Nous n’avons pas à choisir entre Épiméthée et Prométhée. Ils sont les deux faces de la même intelligence et doivent se conjuguer dans le même acte de connaître.  Mais parce qu’il donne le sens, Prométhée doit avoir la priorité. Épiméthée, voulant exercer le premier rôle, a échoué dans la distribution des qualités aux êtres vivants ; faisant une construction où tout s’emboîte, l’homme ne pouvait avoir sa place. Cette leçon garde encore sa valeur aujourd’hui. La pensée est un jeu entre vision et raison. Sans doute la vision n’est-elle que l’un des deux joueurs. Mais elle est, en même temps, le moteur qui permet au jeu d’exister. Il appartient alors à la raison de lui donner les règles, qui assureront son déroulement dans le temps.

 Etienne DUVAL

  

La raison d'aujourd’hui suffit-elle à faire de nous les sujets d'une pensée vivante ?

 De la raison à l'émotion et la passion (XVII-XVIII-XIXè siècles)

 Pendant longtemps (depuis le XVIIème siècle en France environ), il y a eu chez les philosophes une sur-valorisation du rationnel par rapport au sensible et à l’émotionnel ; de la conscience sur ce qu’on n’appelait pas encore l’inconscient ; de la volonté en lien avec la liberté. Il relevait de la morale individuelle – s’émancipant progressivement de la foi (collective ?) – de résister par l’intelligence aux préjugés de la foule. Dans ce contexte, l’irrationnel, c’est l’incompréhensible – après avoir été la signature du péché et du chaos et de l’emprise du Diable contre l’ordre divin.

 Le Romantisme (tardif en France par rapport aux pays anglo-saxons) entre dans la reconnaissance de ce qui échappe à un premier degré de rationalité : on est fasciné par le fantastique, et plus fondamentalement encore, on reconnaît à l’émotion (au XVIIIème siècle) puis au sentiment, à la passion (au XIXème) une place éminente dans la vie de l’âme et du cœur.

 La valorisation de la science et le scientisme au XIXè

 C’est pourtant au même moment que naît, croît et embellit la valorisation de la science, terrain d’élection de l’exercice rationnel de l’esprit, qui développe un savoir de plus en plus vaste et diversifié et une efficience concrète qui transforment le monde et la vie des humains.

On a pu montrer que le scientisme du XIXème siècle, pourtant mis à mal par la saignée spectaculaire de la guerre 14-18 et plus encore par les génocides organisés et le bond (saut qualitatif !) des bombes A puis H, avait encore la vie dure de nos jours.

 Aujourd’hui recherches scientifiques et innovations technologiques ne sont-elles pas trop confondues ?

 En réalité nous vivons plutôt une confusion (juteuse pour certains) … entre recherches scientifiques et innovations technologiques ; les exemples majeurs en sont sans doute l’informatique d’une part, et les techno-sciences biologiques d’autre part. La confirmation de ce jugement pourrait se trouver du côté des choix idéologiques et financiers des États qui privilégient dans l’aveuglement le court terme et la rentabilité (pour qui ?!). Ce qui n’empêche pas le prestige de la Science de venir auréoler l’Économie, ou la Sociologie, ou la Psychologie, ou la Linguistique, dont chaque esprit honnête connaît bien les liens d’intimité avec les idéologies – qui existent encore, je les ai rencontrées !

On pourrait par exemple travailler longtemps sur l’histoire de la psychanalyse : le choc épistémologique qu’elle a représenté, l’élaboration d’une méthode et d’une théorie qui prennent en compte ce qui pourtant reste et fait résistance. Est-elle actuellement digérée ? ou toujours pierre d’achoppement pour toute tentative d’assimilation conformiste ?

L’émergence de l’irrationnel, comme terrain d’élection de toutes les manipulations

 Mais l’irrationnel est devenu – ou plutôt redevenu – ou même resté – un terrain d’élection pour toutes les manipulations : sectaires, archaïques, exotiques, téléologiques… Sans aller jusqu’au pire, à travers des faits divers individuels ou collectifs, on constate depuis plusieurs années déjà que l’émotion fait florès : après avoir été ignorée, méprisée, redoutée…, elle a émergé,  elle est valorisée, pour être bien sûr immédiatement utilisée et manipulée. La mise en spectacle de la violence, du sexe, de la mort elle-même, jouant sur la fascination et l’horreur, titille et/ou amortit le désir et/ou bien la peur de vivre, livrant des compensations illusoires à des frustrations stériles. Les enfants, puis les adultes y perdent leur enfance, la protection nécessaire des garde-fous temporaires de l’éducation, et ils y perdent aussi la double expérience de leurs limites et de la force inaliénable de leur désir. Or comment vivre, pour soi et avec les autres, à moins d’être confronté à cette tension ?

 Le besoin de mobiliser nos ressources de pensée et de vie

 Dans une situation où se conjuguent ainsi 1°) une dévalorisation du savoir ouvert au profit de techniques embrigadées,  2°) un clivage mortifère du sujet (entre corps-objet, esprit happé par les technologisme et en perte de l’activité critique, émotion dégoulinante et sentiment convenu), 3°) une manipulation politique de grande envergure qui casse les solidarités, confisque l’Histoire et menace tout avenir, il est urgent de mobiliser toutes nos ressources de pensée et de vie, unies :

- reconnaître nos limites de toutes sortes

- écouter nos doutes qui n’ont rien de pathologique

- accueillir tout ce qui résiste aux modèles dominants : une matrice de l’espoir ?

- repartir à la recherche d’une connaissance plus juste parce que plus englobante et plus radicale : ici et ailleurs, maintenant et plus tard, moi et les autres, etc.…

Par exemple, faire la chasse aux présupposés idéologiques latents en économie, mais aussi  en sciences biologiques appliquées à la médecine, à l’agriculture, etc.…

 Le retour nécessaire à une formation de base rigoureuse

 Pour cela on ne peut faire mieux que de reprendre une formation de base rigoureuse, qui combine 1°) l’apprentissage des connaissances indiscutablement acquises dans les principaux domaines et 2°)  celui d’une méthode scientifique à connaître, pratiquer, critiquer sans relâche. Parallèlement, il faut très tôt apprendre à reconnaître, accueillir et prendre en compte ce qui n’est pas expliqué par nos moyens actuels,

par exemple les travaux de chercheurs marginaux : méprisés, moqués, parfois persécutés comme en médecine parallèle, …. avant d’être pillés et exploités par les circuits officiels, au profit du privé de préférence.

 Pour une pensée ouverte et vivante, dans la rigueur indispensable

 Une pensée vivante, active, ouverte et rigoureuse peut mettre en œuvre toutes les ressources d’une méthode vraiment scientifique, c’est-à-dire qui se connaît et s’applique dans le respect de son objet et les limites de son champ d’investigation, appelé lui-même à s’étendre et de complexifier.

Rien de théoriquement neuf, à l’évidence, mais beaucoup de travail, à contre-courant d’une pratique actuelle à la fois desséchante et molle… entre culte du binaire et complaisance aux illusions. Il y va quand même de l’avenir ! Comment favoriser l'émergence de sujets pensant et vivant leurs vies ensemble, dans leur temps, sur notre planète, en partage avec nos suivants... ?

 Marie-Louise FLECKINGER-JAFFRÈS,

Ancienne élève de l’École Normale Supérieure, Agrégée de lettres

 axies des antennes

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Photo de Hubble surnommée "Oeil de Dieu"

par Duval Etienne
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Lundi 17 mars 2008

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Evocation des Mille et une nuits

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Le savoir caché des Mille et une nuits

La violence et l’invention d’une forme de psychanalyse
 

 

Plusieurs psychothérapeutes de formation freudienne et lacanienne ont promis d’intervenir pour réagir à ce texte. Mais il n’est pas nécessaire d’être thérapeute pour comprendre l’intérêt d’une recherche vieille de plus de mille ans. A un moment où beaucoup de nos contemporains sont affolés par des violences apparemment incontrôlées de l’islamisme, il est intéressant de constater que les cultures iranienne et arabe, portées par l’Islam lui-même, ont prévu la parade à une situation qui n’est pas nouvelle dans l’histoire de l’humanité. Ce sont les hommes et femmes de toutes les cultures qui sont appelés à venir se ressourcer auprès du savoir caché des Mille et une nuits.

 
Les contes des Mille et une nuits constituent un monument inépuisable de culture pour les populations arabes du Moyen Orient. Il semble même qu’un trésor que l’on n’attendait pas y soit caché. Bien avant Freud, au cours du Haut Moyen Âge, nous assistons à l’invention d’une forme de psychanalyse pour traiter les dérives de la violence.
 
Traumatisme et violence à répétition
Le roi Chahriyâr a été trompé par sa femme. Il ne s’en remet pas. Chaque nuit, il prend une fille du peuple pour dormir avec elle et la tue le lendemain matin. Les matrones se lamentent, tous vivent dans une inquiétude continuelle. Chez le Souverain, le lien qui unit le désir et la violence, soi et l’autre, s’est brusquement effondré sous l’effet du traumatisme. La durée ne trouve plus sa place : l’immédiateté s’impose dans l’assouvissement du désir sexuel et du désir de vengeance. Le roi est sorti du temps pour entrer dans la répétition : répétition des expériences amoureuses, répétition de la violence, en dehors de toute maîtrise.
 
L’entrée dans la gueule du loup 
Il faut arrêter la machine meurtrière pour le bien du peuple et pour le bien du roi lui-même. Chahrazade, la fille du grand vizir, prend le risque insensé d’entrer dans la gueule du loup : elle demande le mariage royal. Devant sa ténacité, le père, habituellement chargé d’exécuter à l’aube les malheureuses partenaires d’une nuit, se fait entremetteur : d’abord étonné et sceptique, le souverain accepte avec joie la proposition. Que le grand vizir lui amène sa fille à la tombée de la nuit !
 
La femme thérapeute crée un espace entre elle et le roi en racontant des histoires
Profitant du temps qui lui est laissé, Chahrazade appelle sa sœur Dounyazade : elle lui confie son projet. Elle la fera appeler, en fin de nuit, dans la chambre royale : la jeune fille demandera à sa grande sœur de lui raconter des histoires.
L’heure venue, le père amène la nouvelle prétendante au palais. Invitée dans la chambre royale, elle pénètre dans le lit de sa Majesté. Mais, après les ébats réussis du couple, elle se met à pleurer. Surpris, le roi lui demande la raison de son chagrin : elle voudrait revoir sa petite sœur avant sa disparition. Aussitôt, un serviteur est envoyé pour ramener Dounyazade. La mission accomplie, la jeune sœur demande à la reine d’une nuit de lui raconter à nouveau les belles histoires, qui ont fait la joie des nombreuses soirées passées. Chahrazade commence le récit d’une grande aventure, mais sans se presser, car elle sait qu’elle doit jouer avec le temps ; elle voudrait le réintroduire dans la vie de son compagnon. Sa blessure ne peut pas guérir en un jour.
 
L’interruption de l’histoire pour susciter l’écoute du roi et son désir de connaître  
L’aube arrive : le récit n’est pas achevé. Et pourtant Chahriyâr doit vaquer à ses occupations. La jeune sœur voudrait entendre la suite de l’histoire. Le roi aussi. Chahrazade promet de reprendre le récit à la fin de la nuit prochaine si son mari lui en laisse le temps. Qu’à cela ne tienne, il remet son exécution à plus tard. Cette interruption délibérée a pour fonction d’ouvrir l’oreille du souverain, qui ne s’écoute plus lui-même, et de susciter son désir de connaître. En face de la violence, il convient de réinvestir le désir, pour qu’il puisse jouer avec elle. Le désir de connaître (l’autre) est en effet la fine pointe du désir lui-même.
 
Interaction progressive entre la violence du souverain et les structures symboliques de l’homme 
A la fin de chaque nuit, les histoires sont interrompues et l’exécution est sans cesse reportée. Il s’agit, en fait, de récits, qui contiennent, dans leur écrin, les fondements de l’homme. Le roi a toute la journée pour confronter sa violence insoumise aux structures symboliques de tout être humain. Dans ce jeu continu, qui se répète de jour en jour, la violence finit par retrouver sa place face au désir ; abandonnant son penchant meurtrier, elle devient peu à peu instance de séparation de l’autre et instaure le manque nécessaire à la vie du désir lui-même. Sollicité par les histoires qui se multiplient et retrouvant la durée que provoquent en lui les interruptions, le patient mène, à son insu, sa propre cure analytique. Jaillissant des récits symboliques, la Parole, comparable à celle des mythes et des grandes Écritures, ouvre le champ de sa conscience et le conduit peu à peu vers la guérison.
 
La naissance de l’autre
Au bout de mille et une nuits, l’autre prend la figure concrète des trois enfants qui sont nés dans l’intervalle. Le souverain les découvre et les reconnaît aussitôt. En même temps, Chahrazade, définitivement écartée du supplice, trouve sa place de reine à la Cour, et dans le cœur de celui qui a appris, pendant de si longs jours, à l’aimer tendrement. La cure est presque terminée. Après de multiples échanges interpersonnels, que le texte n’évoque pas, la parole individuelle du roi a fini par découvrir sa plus juste expression en disant le manque de l’autre, enfin reconnu, et donc le désir lui-même.
 
Le roi réintègre la société des hommes
Sans doute, le roi n’a-t-il pas cessé d’être présent à son royaume. Cependant, par son traumatisme et par ses meurtres successifs, il restait délié de la société des hommes. Il le sait maintenant. C’est pourquoi, marqué par la repentance pour ses dérives passées, il convoque le vizir, le remercie de lui avoir donné une épouse aussi exceptionnelle et le revêt d’un somptueux manteau. Il gratifie aussi de vêtements d’honneur tous les hauts personnages du royaume. Et aussitôt, une grande fête d’un mois est décrétée pour le peuple tout entier. Décorateurs, tambourins, joueurs de flûte, baladins, déploient leurs talents multiples et sont largement rémunérés sur les deniers personnels du souverain. Les pauvres eux-mêmes, bénéficiant de larges aumônes, sont aussi conviés à la fête.
Grâce à Chahrazade et à ses histoires, non seulement le roi mais aussi tous ses sujets ont trouvé maintenant la voie du salut, échappant ainsi aux terribles menaces d’une violence meurtrière et incontrôlée.
 
La restauration de l’image de la femme
Jusqu’ici, la femme apparaissait comme un être animé par la ruse et la tromperie, à l’image de la première épouse du roi. C’est aussi contre une telle conception que Chahrazade réagit. Transformée par sa confrontation aux « Écritures », elle cherche à mettre en relief un autre visage de l’être féminin. Sous son regard et au fil de son expérience, la femme devient celle qui fait passer. Non seulement elle permet à son mari de mieux découvrir son être masculin, mais, grâce à la force de la Parole contenue dans les histoires qu’elle raconte, elle amène le roi à retrouver le sens de son humanité.
 
 
La Parole guérit parce qu’elle permet de renouer le lien de la fraternité
L’humanité ne signifie pas seulement être fils d’un père et d’une mère. Plus fondamentalement, elle consiste à être frère et sœur de tous les êtres humains, ce qui implique, en même temps, égalité et altérité. Je ne peux être frère ou sœur, et égal, que si je suis autre. C’est sans doute en permettant de rétablir ce lien paradoxal de la fraternité que la Parole a suscité la guérison du roi Chahriyâr.
   
Etienne Duval, le 13 mars 2008 
 
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Françoise Dolto

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par Duval Etienne
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Lundi 18 février 2008

  

 Jean Kergrist, le Sous-secrétaire d'étable


 

La parole qui rit
 
La parole s’épanouit dans le rire. Elle trouve, avec la distance de l’humour, son propre accomplissement. Le sourire a le pouvoir d’ouvrir l’âme pour que l’homme se dévoile dans sa pudeur et sa vérité. Ici, c’est en même temps le cœur et l’oreille qui sont sollicités. Mais au-delà du sourire bien humain qu’elle tient toujours en haleine, la parole qui rit semble venir d’un au-delà de l’homme. Elle n’a l’air de rien et pourtant elle porte le rire de Dieu, devant sa création. Sa voix est celle du Magnificat et des Béatitudes. « Elle renverse les puissants de leur trône et élève les humbles, elle comble de biens les affamés et renvoie les riches les mains vides ». Elle fait craquer les apparences de la stabilité, déplace les montagnes, et inverse les situations pour révéler une réalité toujours en mouvement qui force l’espace du possible. Comme dans la fête, la violence est tellement intégrée qu’elle s’allie à la douceur et à la tendresse. Puissance d’accouchement, la parole qui rit nous fait naître à notre humanité. 
C’est bien ce que montrent les propos de Nasr Eddin Hodja, personnage du Moyen Âge, devenu légendaire, tellement ses histoires nous enchantent encore aujourd’hui. A sa manière, Jean Kergrist, le célèbre clown breton, prend le relais. Après avoir été clown atomique, et bien d’autres choses encore, il devient Sous-secrétaire d’étable. Le matou qui dort a encore plus d’un tour sous son oreiller.
 
Nasr Eddin, un Imam pas comme les autres
 
Nasr Eddin, dans le contexte des Mille et une nuits, est un personnage du Moyen Age, qui a fait école bien au-delà de son port d’attache, si bien qu’il n’est pas toujours facile de donner, à son sujet, des repères précis et d’identifier ses propres écrits. Une certaine littérature officielle dit qu’il est né en Anatolie, une province de Turquie, en 1208, et qu’il est mort, fort âgé pour l’époque, en 1284. Après de bonnes études, il est devenu l’Imam d’un village, à la suite de son père. Élevé dans la tradition soufie, il a choisi, pour éduquer ses fidèles, de leur raconter des histoires drôles ; il se mettait en scène jusqu’à se rendre ridicule, au plus haut point. Chacun pouvait alors, sans peur, ausculter sa propre vie pour repérer et corriger ses propres idioties.
 
Un oiseau merveilleux
Sur le marché, un camelot propose un oiseau aux merveilleuses couleurs. Il en demande deux pièces d’argent. Les clients trouvent qu’il est trop cher. Le vendeur insiste : « Mon oiseau est un perroquet qui parle le turc ». Rien n’y fait. Le marchand doit repartir avec sa bête. 
Le lendemain matin, Nasr Eddin arrive avec un superbe dindon qu’il installe sur un perchoir. Il en demande trois pièces d’argent. Les gens qui passent se demandent s’il n’est pas devenu fou. Ils se hasardent à lui poser une question : « Pourquoi demandes-tu une aussi forte somme d’argent alors que l’on pourrait avoir, pour le même prix, un troupeau tout entier ? – Ignorants, rétorque-t-il, si l’oiseau d’hier valait deux pièces d’argent, le mien en vaut au moins cinq. – Mais l’oiseau parlait. – Bien sûr, il parlait ; le mien fait beaucoup plus, il pense ».
Chacun peut alors s’interroger pour savoir s’il ne se détourne pas de la parole, en répétant, comme le perroquet, ce qu’il entend autour de lui. Et ne se glorifie-t-il pas d’une pensée, qui n’en a que les pompeuses apparences ?
 
Deux femmes dans une barque
Avec les femmes, les hommes sont parfois d’une grande hypocrisie. C’est ce que veut leur montrer Nasr Eddin avec cette nouvelle histoire. Le conteur a deux femmes qu’il transporte sur une barque. Elles veulent avoir le cœur net de l’amour qu’il leur porte et lui demandent laquelle des deux il préfère. Avec une grande prudence, il répond qu’il les aime également toutes le deux. Elles insistent. Il persiste. Un peu plus malicieuse que sa compagne, la plus jeune l’interroge à nouveau : « Si la barque chavire, laquelle de nous deux sauveras-tu la première ? » Se tournant alors vers la plus âgée, Nasr Eddin lui demande : « Toi, tu sais nager un peu, non ? »
 
Les riches et les pauvres
Au Moyen Âge, comme aujourd’hui, le prédicateur doit faire face à l’épineux problème de la richesse… Une grande sécheresse a sévi sur toute la région et la population est fortement menacée de famine. Les riches, il est vrai, ont su faire d’amples réserves mais les sacs des pauvres diminuent à vue d’œil et sont presque complètement vides. Khadidja, la femme de Nasr Eddin, interpelle son mari : « Ne reste donc pas les bras croisés : rassemble toute la population sur la place et invite les riches à donner à manger aux pauvres. » Emu par la sagesse de Khadidja, l’homme applique son conseil. Au bout de quelques heures, il revient en rendant grâce à Allah, le Miséricordieux. « C’est bien, dit la femme : tu as donc réussi ? – Oh ! Ce n’était pas facile, reprend le mari. J’ai réussi à moitié. – A moitié ? – Oui j’ai réussi à convaincre les pauvres. »
 
Comment sauver un avare de la noyade
En réalité, le riche est si attaché à son argent qu’il est difficile de le sauver, en ce monde et dans l’autre. Un jour, Mustafa, l’homme qui avait la plus grande fortune de la ville, tombe dans la rivière. Ne sachant pas nager, il se laisse entraîner par le courant. Intrigués par ses appels au secours, les riverains se précipitent, se penchent vers lui, les bras tendus : « Donne ta main, crient-ils ». Le désespéré les regarde, affolé, sans réagir. C’est alors que Nasr Eddin arrive à vive allure. « Prends ma main, prends, supplie-t-il ». Il prend et son sauveur le sort de l’eau. Allah, comme son serviteur, est si miséricordieux qu’il en vient à prendre les hommes à leur propre jeu pour les tirer d’affaire.
 
L’âne volé
C’est l’imagination qui nourrit la peur beaucoup plus que les dangers de la réalité… A la fin de la journée, un individu malveillant s’est introduit chez Nasr Eddin et a volé son âne. L’Imam, qui tient à son compagnon, promet une forte somme d’argent à celui qui lui rapportera l’animal. Personne ne se présente. Alors, il annonce que le voleur bientôt identifié sera durement châtié et fouetté en public s’il ne rend pas la bête avant la fin du jour. La nuit arrive sans le retour de l’âne. Eh bien ! Puisqu’il en est ainsi, Nasr Eddin fera ce qu’a fait son père. Le lendemain matin, à la première heure, le voleur très apeuré est à la porte avec son butin. Il interroge le propriétaire : « Tu aurais fait ce que tu as promis ? – Sans aucune hésitation. – Et, qu’est-ce qu’il a fait ton père ? – Il a racheté un autre âne ».
 
La perte de l’âne
A force de dévotion mal placée, les fidèles finissent par prendre Allah pour un idiot... Nasr Eddin a toujours des histoires avec son âne. Il vient de lui échapper dans les collines des environs. L’homme ne songe pourtant pas à le rechercher. Il parcourt les rues de la ville, en criant : « Louanges à Allah, louanges à Allah ! » Ses fidèles s’étonnent de son comportement. « Mais, vous ne comprenez rien leur dit-il : je rends grâces à Allah de n’avoir pas été sur le dos de mon âne, lorsqu’il s’est égaré. »  

Références : Sublimes paroles de Nasr Eddin, éd. Phébus, Pocket et Le cercle des menteurs de J. C Carrière, éd. Plon.                                                               

Etienne Duval 


Jean Kergrist et le Sous-secrétaire d’étable

 

En 1975, peu après ma sortie de l’ordre dominicain, je suis entré en profession clownesque, mon nouvel « ordo praedicatorum ». Maintenant retraité du spectacle, j’ai gardé à mon répertoire un personnage de « Sous-secrétaire d’étable aux colloques agricoles », de plus en plus sollicité pour animer bénévolement de ses discours déjantés meetings et manifs : réchauffement climatique, tests ADN, sans-papiers, incinérateurs et pollutions diverses… 

Un personnage qui n’a peur de rien

Mon Sous-secrétaire s’amène en véhicule de fonction -un vélo de clown- et cause à tout va, à s’en échauffer la cervelle, proposant des solutions à des problèmes que vous n’avez même pas posés, positivant tous les ennuis de la planète, faisant l’autruche à s’en éclater de mauvaise foi. Un couteau sanguinolent lui traverse d’ailleurs la tête, c’est dire qu’il n’a peur de rien. 

La bouée du rire pour s’éloigner du bateau en perdition

Aujourd’hui je demeure encore étonné de mes capacités à faire rire. Dans le quotidien, je suis loin d’être un marrant. Je ne retiens aucune des bonnes blagues qui font l’apanage des humoristes de compagnie. Mon humour a toujours un côté plutôt grinçant. Une sorte d’élégance des causes désespérées, du genre « puisque tout est foutu, mieux vaut en rire ! ».
Le clown saisit à pleines mains la bouée du rire pour s’éloigner du bateau en perdition. Alors que les militants y croient encore, l’humoriste a déjà transporté son camp ailleurs. Il est d’une autre planète. Mais il espère, malgré tout, sans trop le dire, que son humour noir aura la vertu de réveiller quelques résistances, quelques barouds de dernier souffle.
 
Je préfère rire du dominant plutôt que du cocu

L’humour existe-t-il ? Il ne se trouve peut-être que des sujets de rigolades et, d’un comique à l’autre, mille manières de les traiter. Je préfère rire du dominant plutôt que du cocu… même s’il est toujours possible d’émarger aux deux catégories à la fois. Je ne donnerais pas un fifrelin pour écouter les blagues machistes d’un Jean Marie Bigard, le comique troupier du moment. J’imagine que, de son côté, il n’en a rien à cirer de mes gags clownesques. Nous habitons deux planètes différentes qui ne sont pas prêtes de se croiser. Comme le disait Pierre Desproges : « on peut rire de tout, tout dépend avec qui ».           

Amplifier jusqu’à l’outrance une propagande
  

Les personnages clownesques de mes spectacles d’autrefois (atomique, agricole, chômeur, pape, docteur...), plus longs et plus construits, avaient tous comme point commun de se laisser aliéner au discours du pouvoir dominant, de faire du zèle en amplifiant jusqu'à l'outrance une propagande, fausse parole aujourd'hui présentée sous la charmante dénomination de "politique de communication" enrobée, plus récemment, de « politique de civilisation ». Se retrouvant ensuite le cul par terre au contact de la réalité, mes héros déclenchaient le rire politique, celui qui introduit le spectateur au recul critique sur lui-même, devenu objet manipulé par le pouvoir. Le rire devient alors instrument de recherche, exercice de doute cartésien.

L’exercice plein de tendresse de ma fonction citoyenne
           
Ce rire clownesque n'a jamais été pour moi une simple forme, habillant après coup des idées. Le rire est l'exercice même de ma fonction citoyenne. Brecht en avait fait le coeur de ce qu'il appelait la distanciation, même si ses disciples furent parfois moins heureux à se l'approprier.
Mais je lui ai toujours aussi fixé ses limites, évitant de le transformer en ironie, impuissance de l'intellectuel blasé. Pour ce faire, j’ai toujours gardé sur mes héros aliénés un regard de tendresse. Leur naïveté les déculpabilise.
           
Faire voler en éclat le baratin justifiant notre esclavage 
 
J'ai découvert par hasard cette arme atomique du rire, mais ne l'ai utilisée qu'à bon escient, respectant toujours le faible, qui, dans sa chute, n'est jamais ridicule. Seul le puissant donne à rire de son triomphe. Ce rire-là, oui, je le jette toujours au vent avec jubilation, par l’entremise de ce personnage de Sous-secrétaire d'étable rescapé.
Quel plaisir de faire voler en éclats le baratin des maîtres justifiant notre esclavage ! Les éclats de rire deviennent alors plus efficaces que des éclats d'obus. Éclats à têtes multiples mettant aussi à bas la militance triste et le monde gris collabo qu'elle nous prépare. Vive la résistance joyeuse !
 
À lire : Chronique brouillonne d’une gloire passagère de Jean Kergrist, préface de Jean Bernard Pouy, éditions Keltia Graphic, février 2008
 
 
                                                                                              Jean Kergrist
 
 
 
 
 
 
  Coluche.jpg
 
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Mercredi 23 janvier 2008

 

Seth

http://www.parkfunworld.be/coulisses/sfb2003/tut.htm


Fondation de l'homme et parole juste

Le dernier blog a porté sur la torture, présentée comme une sorte de « défondation » de l’homme, en obligeant à se taire. En fait, l’expérience montre qu’une telle « défondation » est impossible ; l’homme n’a pas complètement prise sur la parole qui le fonde. 
 
Il semble intéressant de revenir sur la parole comme fondement de l’homme. Dans cette optique, Etienne Duval suivra pas à pas le mythe égyptien sur « Le triomphe d’Horus ». Yvon Montigné, de son côté, se dégagera du mythe pour mener sa propre réflexion. Finalement, les deux pensées, qui suivent des cheminements très différents, finissent par se rejoindre en liant droit et parole, dans le premier cas, et parole et justice, dans le second.

 
« Le triomphe d’Horus » ou l’insaisissable parole, qui engendre l’homme

 Le mythe intitulé Le triomphe d’Horus représente un moment exceptionnel dans l’élaboration de la pensée égyptienne. Jusqu’ici, Seth, le meurtrier d’Osiris, assimilé au principe du désordre, était constamment mis à l’écart. Mais, en voulant se protéger, la société des dieux qui structure l’univers, compromettait ainsi l’instauration du droit et le surgissement permanent de la parole. Après plusieurs siècles, la pensée s’est subitement élargie : un véritable saut s’est opéré en donnant un statut reconnu à cette force de désordre, qui semblait contrarier la bonne marche du monde.        

  Le bateau et le tombeau
Depuis près d’une centaine d’années, il était impossible de départager Seth et Horus, le fils d’Osiris, pour l’attribution du royaume de Haute et Basse Égypte. Les procès succédaient aux procès et, chaque fois, l’Ennéade, chargée de structurer le monde, donnait raison à Horus. Seth, constamment débouté, refusait de se plier à la décision des dieux. Pour sortir de cette impasse, il propose un combat où chacun des prétendants luttera sur un bateau de pierre. Celui qui l’emportera sera le véritable souverain. Dans la nuit, Horus construit un bateau de sapin et l’enduit de plâtre. De son côté, Seth s’en va trancher un morceau de montagne et s’y taille un bateau de pierre. Aussitôt mise à l’eau, l’embarcation coule ; Seth se transforme alors en Hippopotame et fait couler le bateau d’Horus. Celui-ci prenant son harpon le jette sur l’animal au risque de le tuer. C’est alors que l’Ennéade s’interpose, évoquant l’interdit du meurtre comme principe inviolable. Le bateau de pierre avait la forme d’un tombeau, signifiant que le combat guerrier n’est pas la bonne solution pour régler les problèmes des dieux et des hommes car il conduit à la mort. 

 La mort qui départage 
 
La solution ne peut être que dans le droit mais jusqu’ici le droit a fait faillite. C’est alors qu’intervient Thot, le dieu de la connaissance et l’inventeur de l’écriture. Il propose que l’on fasse appel à Osiris. C’est une manière d’introduire la mort dans le débat pour départager les prétendants. Osiris en effet a été assassiné par Seth, son frère, mais Isis, sa femme, a rassemblé les morceaux du corps dispersé pour redonner vie à l’être disparu. Osiris ressuscité féconde Isis avec son sexe manquant, recomposé pour la circonstance, et deviendra ainsi le père d’Horus. Un peu confusément, la pensée perçoit que le manque comme la mort sont une des composantes de la création, en séparant les êtres qui s’unissent pour éviter la confusion destructrice. En ressuscitant, Osiris, qui a traversé la mort, ne peut plus vivre sur terre : il est devenu le maître du ciel et des enfers. Son point de vue, qui le situe au terme de toute existence, devient primordial. Il enracine le droit dans la mort pour donner force à la filiation : son fils a droit au royaume, parce que ce royaume appartenait autrefois au père disparu.

  La lutte interminable entre ordre et désordre
Les dieux veulent instaurer l’ordre par le droit mais le désordre, sous les traits de Seth, continue à s’y opposer. La parole, qui fonde le droit a deux faces : une face qui pousse à l’instauration de l’ordre et une autre face, qui prône le désordre. Seth résiste à l’enracinement du droit dans la mort parce qu’elle fige les situations. Elle peut entrer dans le débat, mais elle ne peut avoir le dernier mot. L’opposant a une part de raison que la raison ne perçoit pas. Il veut tenir coûte que coûte et sait déjà que sa parole sera décisive. Ce n’est pas à partir de l’horizon de la mort que la parole doit s’exprimer : c’est dans l’île du milieu, où les points de vue peuvent s’équilibrer, qu’il tient à plaider sa cause. Devant tous les autres dieux, il perd pourtant son procès. 

 Des menottes à la parole
Pour clore définitivement le débat, Atoum, le maître des dieux, demande à Isis d’amener Seth,  les menottes aux mains. Elle s’exécute sur le champ, conduisant le plaignant docile au centre de l’assemblée. On peut en faire un prisonnier mais personne ne peut l’empêcher de parler. Plus son corps est affaibli plus sa parole sera forte, car le droit est lui-même prisonnier si sa parole n’est pas prise en compte ; en imposant une place au désordre, elle maintient l’ouverture et rend possible les nécessaires remises en cause. Atoum l’interroge : « Pourquoi ne nous permets-tu pas de vous départager en voulant t’adjuger la fonction d’Horus ? » Ce n’est pas la fonction d’Horus, qui est en cause, c’est la force du droit lui-même. Seth va montrer à tous que seule sa parole est décisive : « Fais appeler Horus, dit-il, et qu’on lui donne la fonction de son père Osiris ». C’est de lui, en définitive, que le futur souverain tiendra son pouvoir, car, sans lui, la parole qui fonde son droit, ne serait pas une véritable parole.   

Le tonnerre qui précède la pluie 
Finalement, la parole de Seth est décisive pour les dieux eux-mêmes. Ils viennent de prendre conscience que la force du désordre est une des composantes de la création. Seth fait aussi partie de l’Ennéade, qui représente la structure fondamentale du monde. Il faut en tenir compte. C’est pourquoi Atoum, le dieu des dieux, demande qu’on lui confie le récalcitrant. Il le considère maintenant comme son propre fils. Désormais Seth siègera avec lui. Accompagnant le soleil, dans ses rondes quotidiennes, il tonnera pour annoncer l’orage. Sans doute fera-t-il peur, mais son grondement sera annonciateur d’une pluie bienfaisante. En dépit des apparences, le désordre, peut être une face cachée de la parole. A sa manière, s’il est intégré, il est là pour faire éclater la vie. 
 

Une parole qui engendre l’homme à partir du désordre et de la violence 
D’après le mythe, c’est sur le droit qu’est fondé le développement de l’homme mais le droit lui-même est l’œuvre de la parole. En ce sens, il ne peut se refermer sur lui-même car la parole est aussi son dépassement. En se disant, elle contribue à ordonner le monde, mais elle ne peut jamais se dire totalement. Il y a, en elle, de l’indicible, qui est le signe de sa transcendance et de l’incomplétude de la création. Le monde en général et l’homme en particulier sont en perpétuelle gestation. Le désordre est le symptôme du non dit, qui pousse constamment la parole à se dire. Mais il faut savoir l’écouter et l’interpréter, même s’il fait peur comme le tonnerre lui-même. C’est à ce prix que nous pouvons progresser vers une plus grande humanisation. La parole, en effet, engendre l’homme à partir du désordre et de la violence. Pour l’exprimer, à sa façon, le mythe dit que « Seth et Horus réconciliés s’unissent charnellement pour assurer la prospérité du royaume d’Égypte ».

 

 Etienne Duval

  Vers la justice ou la parole juste

 
Violences   
                                             
Si la parole est le propre de l’homme, celui-ci serait aussi le seul capable de la violence suprême : le meurtre.
Certes, la violence, sans doute en un autre sens, est à l’œuvre à la racine même de l’univers et de la vie. Le spectacle d’un ciel étoilé, image de la sérénité, n’est pacifiant qu’en raison de la distance. Les étoiles  aux si paisibles révolutions sont des monstres qui naissent, vivent et meurent dans un paroxysme de violence dont les soubresauts, malgré les distances, peuvent être enregistrés par nos instruments. Vies et  morts des étoiles primitives. Leurs cendres nourrissent les générations futures d’étoiles des éléments nouveaux sans lesquels la vie ne serait jamais apparue. L’eau, élément indispensable, n’existerait pas non plus sur terre sans les bombardements d’astéroïdes, comètes et autres météorites qui l’ont apportée, et dont les impacts furent en même temps éminemment dévastateurs. Ils n’appartiennent d’ailleurs pas forcément qu’au seul passé.  Aujourd’hui, en tous cas, tremblements de terre, tsunamis, éruptions volcaniques, typhons et autres séismes, tout aussi vitaux, répandent encore ici ou là morts et dévastation. Le monde animal lui-même, n’est pas que bucolique :  luttes pour le territoire ou pour la domination, invasions, prédation, supplantation, cannibalisme, ne sont pas le propre des sociétés humaines.
Mais la conscience change tout, comme l’apparition de la parole.

Langues
La parole est une mais les langues sont diverses. Première difficulté pour se comprendre et pour des rapports pacifiés. L’humanité a explosé en peuples et langues dont l’histoire commune est jalonnée d’épisodes guerriers. L’interaction de plus en plus étroite des groupes humains rend possible la contagion universelle des conflits ; Les première et deuxième guerres mondiales en sont la tragique illustration.
L’existence d’une langue primitive, unique matrice de toutes les autres, est une question qui reste ouverte. L’esperanto se voulait langue universelle dans une démarche de paix. Mais c’est l’anglais qui joue aujourd’hui ce rôle transversal, vécu parfois comme dominateur. A contrario, la multiplicité des langues traduit sans doute les différentes approches possibles sur la voie de l’humanisation. Quand une langue s’éteint, c’est toute une manière originale et fondamentale d’être au monde qui disparaît, véhiculant des valeurs dont nous pouvons perdre jusqu’à la notion. Je pense aux langues amérindiennes par exemple. A l’inverse, dans nos sociétés, des groupes ou des communautés éprouvent la nécessité d’inventer de nouveaux langages, porteurs de leur culture, car la langue dominante comme l’histoire est souvent celle des vainqueurs. Et cette domination par la parole est aussi une injustice.
La langue, affirmait Ésope est la meilleure des choses car « c’est le lien de la vie civique,…l’organe de la vérité et de la raison ; par elle on bâtit les villes et on les police ». L’Agora, au centre de la cité, était le lieu des échanges et de la politique. La cité grecque, sans doute idéalisée, est attachée dans notre esprit à l’idée de démocratie. Mais  le mot de cité, décliné aujourd’hui au pluriel, évoque plutôt l’échec d’un projet social partagé par tous, certains disent le domaine du non droit.

Parole
Tout au long du récit biblique, la Parole est la manifestation du Transcendant. « Parole de Yahvé ». Le mot jalonne en permanence les textes prophétiques. Et si « nul n’a jamais vu Dieu », comme le dit St Jean, Il leur a envoyé ses prophètes, mais « vous ne les avez pas écoutés ».  La Parole a butté sur le refus des hommes, nuques raides qui se refusent à la lumière car leurs œuvres sont mauvaises.
Cette Parole s’adresse au peuple choisi, mais pas seulement, comme le raconte Jonas envoyé en mission à Ninive, la grande ville.
 La Parole, manifestation par excellence du Très Haut, n’en est pourtant pas la seule. Les livres de sagesse invitent à ouvrir les yeux sur la Geste de Dieu, sa création : « Parle à la terre, elle te donnera des leçons » (Job 12,8). Ils nous invitent ainsi à mettre notre main sur la bouche, dans un silence émerveillé. 
Mais la Parole n’a pas suffi. « Et le Verbe s’est fait chair » ; devenu cette chose fragile dont la parole est contredite, piégée, objet de scandale ; et finalement on le met à mort pour le faire taire car « il a blasphémé ». Le signe de la croix : il fallait qu’il soit élevé, misère et grandeur du visage du Tout Autre.        

 Justice 
Ésope nous repasse le plat car pour lui, la langue est la pire des choses, «  c’est la mère de tous les débats, la source des divisions et des guerres. Si l’on dit qu’elle est l’organe de la vérité, c’est aussi celui de l’erreur, et, qui pis est, de la calomnie. Par elle on détruit les villes, on persuade de méchantes choses. Si d’un côté on loue les dieux, de l’autre elle profère des blasphèmes ».
La parole  n’échappe pas à l’ambiguïté ou plutôt à l’ambivalence des entreprises et des signes. Il est pourtant indéniable qu’elle est une contribution essentielle à l’édification de la cité : négociations, arbitrages, rencontres au sommet ou non, procès, travail de deuil. Tout passe par elle pour dépasser la violence immédiate, le conflit mimétique ou la peur de l’autre, la vengeance, le règlement de compte… A quelles conditions ?
 

 

La parole s’adresse à un Tu ; elle est face à face. Elle  ouvre, par là même, un horizon, la communauté des hommes, horizon qui s’ouvre à la mesure de ma démarche, si bien que par la parole je vais « de commencements en commencements, par des commencements qui n’ont jamais de fin ».

La parole doit se nourrir de silence, non pas celui qui mure dans l’autisme, mais celui de l’attente, la main sur la bouche,  dans la stupéfaction ou l’admiration peut-être, en tout cas dans l’interrogation devant la nouveauté étrangère qui se révèle à moi. Je pense à la rencontre avec un groupe d’Indiens  engagés dans une lutte révolutionnaire, assis en cercle, fumant le calumet, pendant des heures, avant de prendre une décision importante. Combien de paroles inutiles, car, pendant que l’autre parle, je bouillonne de mes idées, démonstrations, solutions tout droit sorties de mon chapeau.

La parole juste est réponse.

La parole juste doit se faire chair. La réponse ne se fait pas les mains vides. Sorti de chez moi, à l’aventure, à la rencontre de l’autre, c’est ma maison qu’il lui faut ouvrir, avec toutes ses richesses, injuste possession, appropriation ou bien pierre apportée à la construction de la cité.

Sinon ce ne sont que paroles. « Paroles, paroles… »  comme dit la chanson.

 

 Yvon Montigné

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Mercredi 26 décembre 2007

Torture à Abou Graïeb

http://www.planetenonviolence.org/USA-Sur-Fox-TV-la-Torture-comme-Divertissement_a1146.html

La torture ou la destruction de l’altérité de l’autre

 Depuis plus de dix ans, le docteur Pierre Duterte reçoit des patients, victimes de la torture. Jusqu’ici plusieurs milliers de femmes et d’hommes sont venus, chez lui, déposer leurs secrets pour continuer à vivre. Leurs témoignages sont consignés dans le livre Terres inhumaines, édité par Jean-Claude Lattès (2007).  En cette période de Noël, où l’homme prend la figure d’un enfant pour nous ouvrir le chemin de la vie et de l’espérance, cet ouvrage nous révèle l’envers du décor : au nom de la Loi, dans toutes les parties du monde, sous les régimes tyranniques où règne la terreur comme dans les démocraties elles-mêmes, tout près de chez vous et dans les territoires lointains, des êtres humains sont en train de détruire l’altérité de l’autre pour extorquer la parole qu’ils veulent entendre. Fuyant la lumière, ils imposent à l’élan de la vie de se transformer en élan de mort. Les symboles se défont et l’immense travail de création qui transforme le monde est volontairement sapé de l’intérieur par une volonté perverse de décréation : nous voilà basculés dans les abîmes de l’enfer.     

Jusqu’ici, nous percevions de loin ce qui se passait à Abou Graïeb en Irak, à Guantanamo, en Afrique, ou ce qui était survenu en Argentine et au Brésil, mais nous restions dans les généralités et l’abstraction. Aujourd’hui, grâce à la parole de nombreux suppliciés, recueillie par le docteur Duterte, la torture prend un visage concret et effrayant, qui sollicite notre attention. Nous savons aussi qu’elle est à notre porte et que notre responsabilité est engagée. En relatant un certain nombre de cas concrets, nous voudrions faire entrer le lecteur dans cet univers caché où le mal semble travailler à notre insu.    

 La toute-puissance du tortionnaire

 Le tortionnaire est dans la toute-puissance et la bonne conscience. Il agit avec l’appui de l’autorité et se présente comme le représentant de la loi, une loi qui bafoue ses propres bases, en légalisant implicitement et même explicitement la torture. La Loi vise à donner un espace à l’autre ; les tortionnaires et ceux qui les couvrent, détruisent cette place patiemment dégagée depuis des millénaires. Deux exemples vont nous ouvrir les yeux.      

La maison des fantômes

 Au Soudan, la Maison des fantômes sème l’effroi parmi les populations. Elle est anonyme : elle pourrait être la vôtre ou celle du voisin. Qui sait ? Elle se situe dans un coin de banlieue où tous les pavillons se ressemblent. Mais là, dans le plus grand secret, des hommes torturent leurs compatriotes réduits à l’état de morts-vivants. Chacun en vient à soupçonner la maison de l’autre et l’angoisse finit par envelopper de la chape de la peur des populations entières. A votre insu, la torture s’est introduite chez vous.  

   Le supplice du pneu

 Dans d’autres pays, c’est au grand jour que le supplice est imposé à une personne et à ceux qui la regardent. Un pneu est disposé autour du cou de la victime et, parfois, plusieurs autres viennent entourer son corps. Un tortionnaire y met le feu et le supplicié, hurlant à la mort, essaie vainement de se dégager. Horrifiés ou parfois exaltés, les passants assistent, malgré eux, à une pièce de théâtre improvisée et morbide, les uns s’identifiant à la victime, les autres se plaçant du côté du tortionnaire.     

 Une parole sans sujet

 Dans certains cas, l’autorité cherche le renseignement qui devrait sauver de multiples vies et préserver la bonne santé de la communauté. Mais en extorquant l’aveu désiré, elle prive la parole du sujet qui devrait la porter et invalide son authenticité. Le plus souvent, la parole dénonciatrice viendra de ceux qui désertent volontairement leur camp, pour des raisons bonnes ou mauvaises qui leur appartiennent.

   « La question » et le général Aussaresses

 Pendant la guerre d’Algérie, la torture s’est parfois imposée, aux yeux des tortionnaires et de ceux qui les commandaient, comme une nécessité politique. Henri Alleg, auteur de La question, s’interrogeait sur la position de la France par rapport à l’Algérie. Il est arrêté en 1957. Endurant la privation d’eau et de nourriture, le voilà soumis à la « gégène », aux coups et à la pendaison par les pieds. De son côté, la général Aussaresses, s’est justifié sans état d’âme : « C’est efficace, la torture, la majorité des gens craquent et parlent. Ensuite, la plupart du temps, on les achevait. (…) Est-ce que ça m’a posé des problèmes de conscience ? Je dois dire que non ».  

  En arrachant la parole, on contribue à la détruire si bien que la torture révèle une autre finalité  que celle qui est ouvertement affirmée : elle consisterait plus essentiellement à imposer le silence. « Vous n’avez plus droit à la parole. » 

  Les lèvres cadenassées

 Un enfant venu de Sierra Leone raconte le supplice du cadenas. Des combattants viennent, s’attaquent à son voisin. Ils lui percent les lèvres et introduisent, dans les trous, le crochet d’un cadenas qu’ils referment aussitôt. La clé est alors retirée et détruite. L’enfant ne sait pas ce qu’est devenu le voisin. On l’avait déjà symboliquement tué en lui fermant la bouche.     

 Une sexualité sans désir

 La sexualité est non seulement séparée de l’amour, elle est volontairement dénouée du désir lui-même car je ne suis plus un autre et l’autre ne saurait être l’objet de mon désir. Ce qui me relie à la vie et à la création est couplé désormais avec la mort et le néant. 

   La bouteille de coca cola

 La bouteille de coca cola était très prisée par les tortionnaires de Kinshasa ou de N’Djamena. Peut-être l’est-elle encore ici et dans d’autres pays. Elle était introduite dans les orifices naturels de l’être humain pour simuler le viol. Aussi, en dehors de la prison, la victime qui a échappé aux supplices de ses geôliers, ne supporte-t-elle plus la publicité faite à la bouteille maudite. 

   La femme à la torche

 Un patient raconte : « Une femme est entrée, un soir, dans la cellule avec sa torche électrique. Elle nous a tous regardés. Nous étions vingt entassés dans cette cellule. Elle a arrêté sa torche sur mon visage et m’a dit que j’étais beau gosse. Elle m’a ordonné de la suivre dans un bureau et m’a dit qu’elle pourrait me faire avoir une meilleure cellule avec un matelas et de quoi manger. Puis subitement elle s’est déshabillée devant moi, m’a pris la tête de force et l’a coincée contre ses cuisses en m’ordonnant de lécher. C’était horrible. Après cela, elle m’a obligé de la baiser. C’était comme si elle me violait. »    

  La mort insensée

 La mort est elle-même volée ; elle a perdu le sens qui la reliait à la vie pour la conforter et faire sa place à l’autre. Banalisée, insultée, elle est dégagée du sacré qui l’enveloppe pour lui redonner le souffle.     

  La tête de mort

 Le médecin demande au patient qui l’écoute de faire faire une radiographie de ses sinus. Peu de temps après, le patient revient, jetant sur la table les radios demandées, avec l’air très mécontent. Que s’est-il passé ? Le docteur finit par le savoir. Ayant dû assister à des sacrifices humains dans un endroit où des crânes jonchaient le sol, il venait de découvrir l’image de son propre crâne, dessiné comme une tête de mort. Le passé et l’avenir se confondaient dans sa tête : il se voyait déjà condamné à l’horrible sacrifice.    

  Le jeune qui joue au foot avec la tête de son père

 Un jeune patient explique au médecin quel a été l’un de ses plus épouvantables supplices. Un jour, le tortionnaire a jeté devant lui la tête de son père. Il a dû jouer au football avec cette balle improvisée. Chaque coup de pied la faisait résonner sèchement et elle s’en allait cahotant à travers les bosses de la prairie, avec un bruit flasque que le jeune n’oubliera jamais, et… le docteur non plus.  

   Le non étouffé

 La victime de la torture est soumise à un nouvel interdit : elle n’a pas le droit de dire non. La résistance, qui construit l’autre du sujet, est désormais interdite. 

    Le choix imaginaire d’être violée

 Une patiente  se présente au cabinet. Mal à l’aise, elle raconte ce qui lui est arrivé. Sept femmes furent arrêtées et furent mises en détention. Un jour, un choix épouvantable leur fut proposé : « Ou on vous viole, ou on vous tue ».  Deux refusèrent la première alternative et furent immédiatement assassinées. Les autres furent violées et eurent la vie sauve. Les militaires avaient mis la patiente devant un choix impossible : la mort physique ou la mort psychique. A sa sortie de la prison, elle ne put rejeter le viol sur le violeur puisqu’elle était, à son avis, « consentante ». Il faudra l’appui du psychothérapeute pour lui ouvrir les yeux.     

 La guitare de Victor Jara

 Victor Jara était un guitariste chilien réputé. Il savait dire non avec sa guitare. Or, un jour, il fut arrêté et, pour l’empêcher de résister à nouveau, les tortionnaires lui brisèrent les doigts et l’entraînèrent sur le grand stade de Santiago, où il avait donné un concert pour soutenir la candidature de Salvador Allende. Là, ils le torturèrent avant de le mettre à mort et la guitare n’a plus continué à proclamer, à sa place, le non interdit.      

 La filiation détruite

 Dans cet univers, qui porte la mort, la torture pousse la cruauté jusqu’à détruire la filiation pour l’empêcher d’engendrer l’autre, à l’intérieur de la famille et de la communauté. Il faut, à tout prix, détruire l’espace, qui répartit les places inaliénables de chacun, en imposant la distance entre les générations et entre les filles et les fils de la même fratrie.     

 Le fils qui est obligé de tabasser son père

Un homme encore jeune entre dans le cabinet. Il n’arrive plus à vivre, poursuivi, de nuit et de jour, par le regard de celui qu’il a violemment maltraité et, comble de malheur, ce regard est celui de son père. Un jour, les tortionnaires amenèrent le pauvre père tout près de son fils. Ce dernier devait le tabasser à grands coups de pieds et de poings. Le