Jeudi 29 octobre 2009

Raphaël, le jugement de Salomon


Le partage et la place vide

 

 

Les réflexions sur la multiplication des pains nous ont permis de comprendre que le partage est la loi de l’existence humaine. Sans partage il n’est pas d’avenir pour l’homme et pour la société dans son ensemble. Or ici une exigence s’impose : il faut une place vide pour que le partage soit possible.

 

C’est en partageant que l’homme devient un sujet humain

En Inde, un pauvre homme mendiait de porte en porte et n’avait, midi et soir, qu’une maigre pitance. Or il aperçut un jour, dans une des rues de la ville, un roi souriant et splendide, qui se promenait sur un chariot d’or. Il pensa aussitôt que sa vie de malheur allait trouver son terme. Le roi l’aperçoit, prosterné sur le sol. Il fait arrêter son char à sa hauteur. Étonné et tremblant, le pauvre se redresse et commence à marmonner quelque parole de remerciement. Mais le souverain tend une main vers lui en disant : « Qu’as-tu à me donner ? » Est-ce une moquerie ? Est-ce une nouvelle humiliation ? Le roi pourtant continue à le fixer avec un regard lumineux et plein de bonté. Sans comprendre, le mendiant va chercher dans sa besace et en retire un grain de riz qu’il donne au curieux personnage. Or le soir, en vidant  sa poche, il y découvre un grain d’or. « Que ne lui ai-je donné tout mon riz ! » se dit-il.  C’est une étonnante leçon que nous donne le conte indien, Le pauvre et le grain d’or. Il vaut mieux partager avec le pauvre que lui verser l’aumône car le partage l’élève à la dignité d’un roi.

 

Une place vide est nécessaire pour le partage

Autrefois il était de coutume de laisser une place vide à la table du repas commun. Sans doute était-ce une précaution pour recevoir le pauvre de passage. Mais c’était plus encore pour donner un espace de respiration secrète au partage de la famille. Un jour, en Chine, un jeune paysan, qui travaille du lever au coucher du soleil pour un  riche propriétaire sans gagner sa vie, décide d’aller demander au dieu de l’Ouest la raison d’une telle anomalie. Pendant les quarante jours de marche de l’aller, il rencontre plusieurs hôtes de passage, s’interrogeant aussi  sur les problèmes sans réponse qui jalonnent leur propre existence. Chacun verse dans la besace du jeune paysan la question qui lui tient le plus à cœur. Lorsqu’il arrive enfin, en Inde, près du temple du Dieu de l’Ouest, un vieux serviteur portant une superbe barbe blanche s’approche de lui : « Combien de questions veux-tu poser au dieu, demande-t-il ? – Quatre, répond le paysan chinois. – Il faut un nombre impair de questions, reprend le serviteur. Tu dois sacrifier une de tes questions ». Le jeune homme ne dort pas de la nuit. Au lever du jour, il décide de sacrifier sa propre question. Les trois questions restantes sont posées au dieu et les réponses arrivent aussitôt. Il fallait une question vide pour que le partage se fasse entre l’homme qui interroge et le dieu qui répond. Pour tous, la réponse est la même : le partage est la loi de la vie et il n’est pas possible de partager si le manque n’est pas là. Il faut la place du manque pour partager. Celui qui ne veut pas manquer ne peut partager. Les riches propriétaires de la Chine ne peuvent partager avec ceux qu’ils font travailler parce qu’ils ne veulent pas manquer. C’est la leçon du conte Échange et partage qu’a remis un jour une jeune étudiant chinois au groupe d’études dans lequel nous échangions avec lui.

 

Dans la vie courante, le sacrifice est un subterfuge facile pour ouvrir la place vide absente

Nous pensons souvent que le sacrifice a disparu de notre société. Or il n’en est rien. Lorsqu’une famille, un groupe, une communauté sont trop fusionnels, ils finissent par étouffer. La réaction instinctive est alors de sacrifier un ou plusieurs individus pour recréer la place vide absente. Souvent, ce sont les plus fragiles qui font les frais de l’opération : malades, personnes en échec, marginaux, étrangers… Mais le sacrifice et la mise à l’écart qui s’ensuit peuvent très bien provoquer la fragilité, la maladie mentale, la marginalité, des comportements répréhensibles qui conduisent à la prison… Un jeune couple, raconte une histoire arabe (Le foie), vit avec la mère du conjoint. La femme finit par ne plus supporter la belle-mère, qui lui ravit une part de l’affection de son mari et occupe une chambre, qui pourrait servir de pièce de repassage ou d’atelier. Elle fait pression auprès du fils pour qu’il fasse de la place en chassant sa mère en dehors de la maison et même en dehors du village. Maintenant c’est sa vie elle-même qui lui devient insupportable. La jeune femme tombe malade et prétend qu’elle ne pourra survivre sans manger le foie de la belle-mère. L’histoire dit que le jeune homme finit par emmener sa mère jusqu’au désert et lui arrache le foie encore chaud pour l’offrir à sa femme. En proie au tourment, il se précipite avec son offrande et trébuche sur le palier de la maison. Il pousse alors un cri de douleur. Une voix insolite se fait entendre : « Tu t’es fait mal, mon fils ? » L’amour de la mère fait encore une place à son enfant au-delà de la mort mais l’amour de la femme qui refuse de manquer ne peut ouvrir la place vide, nécessaire au couple, qu’en sacrifiant la pauvre belle-mère. Comme dans beaucoup d’autres situations, il lui fallait réinventer le bouc émissaire. Sans doute ne s’agit-il pas alors de véritable mort. Mais, comme le suggère le texte, le meurtre symbolique est aussi grave que le meurtre réel, puisqu’il consiste souvent à arracher la capacité d’amour de la victime et à détruire sa possibilité de partager.

 

Une contradiction manifeste : sacrifier l’autre pour ouvrir la place de l’Autre

En réalité, la place vide est celle du mystère, de l’inconnu ou de la transcendance. Elle est celle de l’Autre, qui fonde toute altérité. Il est donc impossible de l’ouvrir en sacrifiant un autre, quel qu’il soit, car il y aurait contradiction manifeste. Comme l’a bien compris le roi Salomon, il faut passer du sacrifice à la séparation et à l’acceptation du manque. Deux prostituées qui avaient une relation très fusionnelle venaient d’avoir un enfant. Prenant l’autre comme miroir, chacune s’identifiait à son amie et répétait à l’envi ce qu’elle faisait. Or, l’une d’entre elles, sans s’en apercevoir, finit par étouffer en dormant l’enfant qu’elle avait mis sur son sein. Comment son enfant pouvait-il être mort puisque celui de son amie était encore vivant ? Alors qu’il fait encore nuit, elle s’en va près de l’autre lit, ravit l’enfant vivant et met à sa place l’enfant mort. A son lever, l’autre femme ne reconnaît pas son bébé, comprend le stratagème et dénonce la supercherie. Rien n’y fait : l’amie ne veut rien entendre si bien que le roi Salomon doit intervenir. Il met l’enfant vivant devant lui et réclame sa grande épée. Il fera partager le bébé en deux pour que chaque femme ait sa part. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, la véritable mère se réveille et propose que l’on remette l’enfant à l’autre mère. Rien n’y fait : la fausse mère veut que l’on partage le bébé. Il n’en faut pas plus au roi pour rendre l’enfant à la véritable mère. L’autre femme voulait un sacrifice pour retrouver la relation fusionnelle avec son amie : l’enfant devenait le bouc émissaire. Sa mort ne pouvait ouvrir une place vide puisqu’elle empêchait le surgissement de toute altérité. Par contre, en se dessaisissant de son enfant, en acceptant de manquer de lui, la véritable mère ouvrait l’espace vide de la séparation au point que même l’amie indigne pourrait avoir sa place. (Cf. Le jugement de Salomon, I Rois, 3-16-28)

 

La nécessité de réintégrer l’exclu pour retrouver une vraie place vide

L’exclusion et le partage font mauvais ménage puisque l’exclu est privé de sa possibilité de partager avec les autres. La place vide qui permet le partage est incompatible avec le sacrifice et donc avec l’exclusion quelle qu’elle soit. Dans les mythes égyptiens ce problème a surgi avec le personnage de Seth. Atoum était le dieu transcendant qui avait créé Shou et Tefnou. Et, à partir de ce couple primordial, par succession de générations, étaient nés le sept autres dieux, dont les plus célèbres sont Osiris, Isis et Horus. Il y avait donc un dieu primordial et neuf dieux secondaires qui géraient entre eux leurs propres affaires. Or les dieux secondaires n’avaient trouvé d’autres solutions pour s’entendre que d‘exclure Seth qui symbolisait la violence. Plus il était exclu et donc écarté du partage commun, plus sa violence redoublait au point de menacer la vie d’Horus lui-même. Les années passaient et les essais se multipliaient pour rétablir un minimum de concorde. Mais la situation ne faisait qu’empirer jusqu’au jour où Atoum (Ra-Horakhty) entra en scène. Par sa transcendance, il se situait dans la place vide évoquée jusqu’ici. Il comprit qu’il fallait absolument réintégrer Seth pour sortir de l’impasse. Il finit par dire : « Qu’on me confie Seth, fils de Nout. Il siègera avec moi, tel mon fils : il tonnera dans le ciel et on aura peur de lui ». Mais si le tonnerre fait peur, il provoque aussi la pluie bienfaisante, comme pour signifier que la violence n’est pas dépourvue de sens positif pour la vie elle-même, lorsque lui est offerte la place qui lui revient. Ainsi l’exclu ici finit par avoir un poste de choix lorsqu’il est réintégré : il devient fils de l’Autre parce que seul l’Autre peut lui donner une place.

 

La place vide qui est celle du don est aussi celle du pardon

A travers Seth, c’est le problème de la violence qui est traitée dans la pensée égyptienne, mais plus largement c’est aussi le problème de l’exclusion. Il n’est pas possible de pratiquer l’exclusion dans le partage commun, car le partage est précédé d’un don qui vient d’ailleurs (don de la vie et de l’existence) et ce don est offert à tout homme quel qu’il soit. Ainsi la place vide est là pour rappeler l’universalité du don qui doit entraîner l’universalité du partage. Bien plus l’universalité du don suppose l’universalité du pardon car l’homme est faillible et la faute ne peut arrêter le don. Rappel du don, la place vide est donc aussi rappel du pardon : il n’est pas possible de partager vraiment sans la présence du pardon. A la fin des Mille et Une Nuits, dans le dernier chapitre intitulé La Force de l’amour, lorsque la femme représentée par Séduction est sortie de terre où elle était enterrée vivante, chaque individu finit par trouver sa place pour permettre le grand partage de l’amour. Il reste pourtant Zoubayda, la première femme de l’Émir des croyants, qui avait tout imaginé pour que Séduction, la favorite du Souverain, fût endormie et finalement conduite en terre encore vivante. Tous ceux dont les noces venaient d’être célébrées au palais, Séduction, la première, s’empressèrent près du Grand Khalife  pour le supplier de pardonner à la coupable. Il n’était pas possible de partager l’Amour si une seule personne, fût-elle fautive, en était exclue. C’est pourquoi Zoubayda fut rétablie dans tous ses droits, avec les plus grands honneurs : en dépit de son forfait, elle aussi était admise au Grand Partage.

 

 

Etienne Duval

 

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Par Duval Etienne
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Samedi 3 octobre 2009

La multiplication des pains

 

http://www.evangile-et-liberte.net/elements/numeros/222/numero-EL.html

 

La multiplication des pains

 

Ou l’art de produire de la richesse

 

La vie et les actes de Jésus dans l’Évangile de Saint Jean sont d’un étonnant symbolisme. Avec le regard d’un grand sage, le maître nous entraîne jusqu’au cœur du réel, pour révéler l’homme à lui-même. Il vient de guérir quelques malades, mais cela n’est rien par rapport au message qu’il veut nous transmettre. Nous le voyons aller de l’autre côté  de la mer de Tibériade ; il cherche à tourner une page décisive. Et puis entraînant une grande foule derrière lui, il se met à gravir la montagne. Il ne s’agit pas de la montagne des Béatitudes mais le message est tout aussi important. Ici pourtant il y a peu de parole : tout est dans l’acte de multiplier les pains devant cinq mille hommes. Nous croyons y découvrir une opération magique. Mais le miracle n’est là que pour nous renvoyer au plus profond du questionnement humain : comment nourrir la multitude des hommes ? Aujourd’hui où la crise nous oblige à poser les questions fondamentales sur le fonctionnement économique de la planète, Jésus nous enseigne comment produire de la richesse.

 

L’argent permet l’échange mais ne produit pas de richesse

Pour mettre Philippe à l’épreuve, le maître lui demande : « Où achèterons-nous des pains pour que mangent tous ces gens ? » En fait l’argent ne produit pas de richesse. Il peut simplement être échangé contre n’importe quelle marchandise. Or il n’y a pas ici suffisamment d’argent pour nourrir cinq mille hommes. Deux cents deniers ne suffiraient pas pour donner à chacun un tout petit morceau de main. Aussi la solution de l’argent est-elle rapidement écartée.

 

Le don ne produit pas de richesse non plus

Vient alors très subtilement la solution du don. Un enfant peut offrir cinq pains d’orge et deux poissons. Mais à peine évoquée, la réponse est aussitôt balayée : « Qu’est-ce que cela ? » C’était pourtant la solution qui venait spontanément à un esprit religieux, tourné vers le don de Dieu. Il faut croire que Dieu ne fait pas simplement que donner : il doit faire autre chose. La suite, en effet, va nous le montrer avec une évidence renforcée.

 

Il faut se tourner du côté du mystère de la vie

Le maître « fait s’étendre les gens » et l’évangéliste souligne « qu’il y avait beaucoup d’herbe en ce lieu ».  La vie était ici en pleine action sur le sol où chacun allait prendre place. Alors Jésus prend les pains et se tourne du côté du mystère de la vie en rendant grâces. Il inscrit ainsi son action dans la dynamique de l’existence. Le secret cherché est dans la vie elle-même.

 

Le partage est au cœur de la vie

Jésus se met à partager les cinq pains d’orge et les deux poissons. Dans le partage et la distribution, pains et poissons se multiplient, comme les cellules du corps humain en gestation. A partir d’une seule cellule, l’organisme du bébé est rapidement constitué. A partir de quelques pains d’orge et quelques poissons, le partage permet de nourrir cinq mille hommes. Il est au cœur de la vie.

 

C’est le partage qui produit de la richesse

Seul le partage permet de produire de la richesse parce qu’il est dans l’acte de même de la création. La création ne se manifeste pas seulement au début de l’univers. Elle se développe aujourd’hui sous nos yeux avec la naissance permanente des plantes, des animaux et des hommes. Nous la voyons aussi à l’œuvre dans les mains de l’artiste, dans la parole du poète et les symphonies du musicien. Chaque fois que l’homme s’inscrit dans le mystère de la vie en respectant la loi du partage, il se met en situation de produire des richesses nouvelles dans l’élan même de l’acte créateur.

 

Le partage produit de la richesse à profusion

 Il n’y avait au départ que quelques pains et poissons. A la fin, lorsque tous sont rassasiés, les disciples de Jésus remplissent douze couffins. L’abondance des restes n’est là que pour souligner la générosité de la vie lorsqu’elle suit la dynamique du partage. Loin d’être parcimonieuse, elle produit de la richesse à profusion. Que faut-il donc aujourd’hui pour orienter l’économie dans le bon sens ? Sans doute y a-t-il de nombreux problèmes techniques que nous ne pouvons traiter ici. Mais il est possible d’énoncer quelques conditions indispensables : le partage dans la connaissance et la recherche, le partage de tous les acteurs dans la production et la stratégie de l’entreprise, le partage des grandes décisions qui engagent l’avenir, le juste partage des profits entre les travailleurs et la rémunération du capital…

 

Mais le gaspillage de la richesse produit des déchets

Il existe une dernière condition : ne pas gaspiller la richesse produite. Il faut que « rien ne soit perdu » pour éviter l’accumulation nocive de déchets. C’est peut-être en souvenir de cet épisode de la vie de Jésus, relaté par l’Évangile,  que le gaspillage du pain en surplus a souvent été considéré comme une faute contre la vie. En fait, le déchet lui-même n’est pas rien : il doit être réintégré dans le cycle de production de la vie.

 

La loi du partage s’impose au niveau spirituel comme au niveau matériel

Dans l’esprit de l’évangéliste, le récit de la multiplication des pains renvoie à l’épisode de la Cène où Jésus partage le pain et le vin pour signifier qu’il partage son corps et son sang, c’est-à-dire son destin d’homme, avec tous les autres hommes.  Il ne retient pas pour lui seul l’Esprit Saint qui l’a conduit jusqu’à sa mort et sa résurrection. Il nous le transmet en héritage pour que nous suivions, à notre manière et selon notre vocation, le chemin qu’il a tracé. Ce n’est pas tout à fait un don qu’il nous fait : c’est vers l’Esprit de partage qu’il nous entraîne pour que la Vie produise la vie dans notre relation avec les autres.

 

C’est en partageant que l’homme devient sujet

Le sujet humain, dans une telle perspective, n’est pas un être statique. Pris dans la dynamique du partage, il est constamment en recherche, jamais achevé, toujours orienté vers le plus de Vie qui multiplie la vie.  Participant à l’Élan de la création, l’homme devient sujet  en devenant créateur.


 

Etienne Duval, le 2 octobre 2009

 

 


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Par Duval Etienne
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Lundi 31 août 2009


Le concile de Nicée

http://www.lessignets.com/signetsdiane/calendrier/mai/20.htm


La confrontation actuelle de tous les courants

culturels et spirituels

Le risque d’un apport idolâtrique du christianisme

 

Je suis bien conscient d’aborder ici un problème délicat pour les croyants chrétiens. Je souhaite, avant tout, respecter leur foi. Mais il n’est pas question de m’attribuer une compétence théologique que je n’ai pas. Loin de moi l’idée de  me mêler à une joute d’experts puisque je n’en ai pas la qualification. C’est d’un point de vue extérieur que je veux parler ici, c’est à partir de l’observation des confrontations culturelles et spirituelles qui sont en train de construire le monde de demain que je compte m’exprimer. Même s’ils se présentent sous un mode affirmatif, mes propos seront plutôt une question, visant à permettre au christianisme d’apporter son trésor en vue de la construction d’une société pour l’homme. Il se pourrait en effet que l’idéologie chrétienne, dans son fonctionnement pratique, engendre chez le croyant une attitude idolâtrique très pernicieuse pour le monde dans son ensemble. Si l’on n’y prend garde, l’idolâtrie risque d’être à l’origine de violences meurtrières.

 
La construction d’un monde pour l’homme

Nous avons tous aujourd’hui la responsabilité de créer un monde pour l’homme, où chacun puisse devenir un véritable sujet, autonome et ouvert à l’autre. Une prise de conscience est en train d’émerger : il existe un jeu d’interactions universel, dans l’univers humain comme dans l’univers physique. C’est pourquoi des confrontations s’imposent aujourd’hui, et personne ne sait, au point de départ, ce qui peut en sortir. Dans ces conditions, le christianisme est un courant  spirituel parmi d’autres. Il doit laisser leur place à tous les autres courants, sans prétendre imposer sa maîtrise à l’ensemble. Peu à peu émergeront les lignes de crêtes les plus décisives.

 

Le besoin d’une reformulation du mystère chrétien

Les formulations chrétiennes sont datées. Une des plus importantes nous vient du Concile de Nicée en 325. Les pratiquants catholiques la reprennent dans le Credo : Je crois en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles… L’influence de Constantin, l’empereur romain et « l’évêque du dehors », y est importante : c’est lui qui convoqua le concile pour mettre un frein aux dissensions théologiques, responsables de troubles publics. C’est aussi dans son palais qu’eurent lieu, en sa présence, toutes les délibérations. Les évêques d’Occident étaient très peu nombreux et le pape lui-même s’était fait représenter.

Il s’agissait, avant tout, d’affirmer le principe du Dieu en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit car Arius évacuait la Trinité en ne déclarant comme vrai Dieu que le Père. Le plus important était de retenir qu’en Jésus-Christ se révèle l’initiative du Fils de Dieu, dans une absolue liberté, de transmettre à l’homme, à toutes les femmes et à tous les hommes, la filiation divine, qui lui appartient en propre. Aussi, Jésus est-il le premier bénéficiaire d’un tel don.

Or, sans vraiment s’en apercevoir, le Concile établit une identité entre le Révélateur et celui qui reçoit la révélation, entre l’Initiateur et le bénéficiaire du don : « Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu » ; il ne voit pas comment sauvegarder autrement la filiation unique de Dieu. Dans le jeu symbolique, il confond apparemment le symbole et la réalité : nous pourrions être dans l’idolâtrie ou, pour le moins, aux portes de l’idolâtrie. La permanente initiative  du Fils et son absolue liberté tendent à être effacées. Et pratiquement, les hommes ont de la difficulté à accéder au Mystère, qui les dépasse infiniment, de Celui qui est le Verbe de dieu,  l’Intelligence organisatrice du monde, puisque tout est  présent dans le Christ. A la limite, ils ne peuvent être que des fils de seconde zone dans la mesure où ils tirent leur filiation non pas directement de Celui qui est Fils de toute éternité, mais de Jésus-Christ, qui, dans le jeu des représentations, pourrait leur barrer la route, au lieu de les ouvrir au Mystère. 

Je sais qu’en parlant de cette manière je me situe formellement dans l’hérésie mais je prends ce risque pour sortir de la confusion et rendre au Christ sa véritable fonction : nous révéler le Fils présent en lui et finalement présent au cœur  de l’homme, et nous ouvrir la voie afin de recevoir le don de Celui qui nous appelle pour entrer en relation intime avec Lui et devenir nous-mêmes des fils de Dieu. C’est ainsi que nous pourrons nous inscrire dans la multitude de ses frères, les hommes.

En fait, la formulation du concile de Nicée apparaît assez maladroite. Elle tend à sacraliser les pouvoirs : celui de l’empereur, représentant temporel du Christ,  celui du pape et des évêques, représentants spirituels du Fils de Dieu fait homme,  sur la terre. Bien plus, elle pourrait produire pratiquement des comportements idolâtriques chez les croyants, au risque de détruire leur propre foi. En voulant s’opposer théoriquement à l’arianisme, le concile de Nicée ne fait  pratiquement que le confirmer : pour éviter l’idolâtrie, le croyant risque de transférer concrètement toute la divinité sur le Père.

Il semble donc nécessaire, dans ce temps de confrontation générale, de reformuler la foi chrétienne pour qu’elle soit compréhensible par tous les hommes. Il ne faudrait pas alors que son critère premier apparaisse, de manière perverse, comme l’acceptation de l’idolâtrie.

 

La vie, un grand jeu avec l’Autre

La vie est en réalité un grand jeu, où chaque élément de la Création, chaque être, plante, animal, homme, est en relation interactive avec tous les autres au point d’acquérir et d’entendre la parole, comme dans le Cantique des créatures de Saint François d’Assise.

Loué sois-tu, Seigneur,

Avec toutes tes créatures,

Spécialement messire le Soleil,

Par qui, tu nous donnes le jour, la lumière ;

Il est beau, rayonnant d’une grande splendeur,

Et de toi, le Très Haut,

Il nous offre le symbole.

 

Loué sois-tu

Mon Seigneur,

Pour sœur Lune

Et les étoiles dans le ciel :

 

Loué sois-tu,

Mon Seigneur,

Pour frère Vent,

 

Loué sois-tu,

Mon Seigneur,

Pour notre mère la Terre,

Qui nous porte

Et nous nourrit,

Qui produit la diversité des fruits,

Avec les fleurs diaprées

Et les herbes.

 

Loué sois-tu,

Mon Seigneur,

Pour notre sœur la Mort corporelle,

À qui nul homme vivant

Ne peut échapper…

 

Ainsi le jeu symbolique de la création confère une âme à chaque élément et chaque être de l’univers. Mais Saint François nous montre que ce jeu n’est possible que s’il est d’abord un jeu avec l’Autre : le croyant le nommera Dieu, l’agnostique, le mystère, l’athée,  l’inconnu en attente de connaissance… L’homme tire son dynamisme du jeu avec sa limite et l’au-delà inconnu de sa limite ; il s’ouvre ainsi non seulement à la recherche constante mais aussi à la poursuite de la création, comme s’il était le partenaire d’un Créateur invisible. Dans un tel contexte, le sens vient d’abord de l’inconnu et peut-être de l’inconnaissable, que l’individu soit croyant ou incroyant. Et, pour le croyant, l’homme devient le symbole de Dieu, autrement dit le lieu d’une incarnation toujours latente de l’Autre.

 

Une double révélation dans le christianisme

-         La révélation de l’homme

-         La révélation de l’Autre

En étant dans l’intimité de Dieu, le Christ nous révèle d’abord l’homme. En effet Dieu le fait homme. Jésus reçoit son humanité de l’Autre et plus il est proche de Dieu, plus cette humanité se manifeste et devient rayonnante. En tant que chemin de vérité, il nous dit que c’est là aussi la vocation de tout homme.

Par contrecoup, dans le jeu symbolique, l’homme révèle l’Autre. Plus il est homme et plus l’Autre apparaît en lui. Autrement dit, dans la foi chrétienne, Dieu révèle l’homme à lui-même et l’homme, pleinement humain, révèle Dieu.  Peut-être le révèle-t-il aussi à Lui-même puisqu’il est son partenaire, son image et son miroir.

 

Avec le concile de Nicée, l’homme Jésus pourrait être soustrait à l’humanité

Dans sa maladresse, le concile de Nicée tend à détruire le jeu symbolique entre l’homme et Dieu, entre l’homme et le Fils de Dieu. Il n’y a plus vraiment de jeu puisque Jésus est le Fils de Dieu. Ainsi beaucoup d’hommes qui se reconnaissaient en lui pourraient se voir  écartés de celui qui les révélait à eux-mêmes et, par le fait même, pourraient se voir écartés d’eux-mêmes. Pour eux la foi chrétienne est devenue un piège puisqu’au lieu de faire apparaître leur fraternité avec le Christ, elle tend à renforcer l’écart quasi infranchissable, qui les sépare de lui.

 

Le blocage des relations avec les Juifs et les Musulmans

 Pour les Juifs et les Musulmans, qui ont une très grande sensibilité à la transcendance, l’affirmation du concile de Nicée est une imposture radicale. Dans la grande confrontation qui se prépare, elle sera le lieu d’un blocage indépassable. Chacun est prêt à accepter le Christ, comme celui qui peut ouvrir le chemin vers une filiation réelle avec Dieu. Mais la fusion entre l’homme Jésus et le Fils de Dieu sera toujours un obstacle radical pour le grand jeu symbolique de la création, qui est appelé à rassembler tous les hommes.

Dès lors, une des tâches primordiales des églises chrétiennes consisterait à libérer le Christ de l’idolâtrie dans laquelle on semble l’avoir enfermé, pour le rendre aux hommes, le rendre aux Juifs et aux Musulmans, et finalement le rendre à Dieu Lui-même.

 

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu et rendre à l’homme ce qui est à l’homme 

Pour être bien clair, il n’est pas question ici de nier la filiation divine de Jésus pas plus qu’il n’est question de nier la filiation divine à laquelle tous les hommes sont appelés. Mais, en même temps, il est nécessaire de reconnaître la permanente initiative du Fils de Dieu dans le don de sa filiation. Or cela ne semble possible que si, contrairement à ce qu’exprime le concile de Nicée, on n’établit pas une équivalence entre le Christ et Celui qui est Fils de Dieu de toute éternité.

En fait, du point de vue chrétien, pour accéder à cet aboutissement de l’Alliance divine avec les hommes, il apparaît indispensable de séparer ce qui appartient à Dieu, dans son absolue liberté, et ce qui appartient à l’homme. Il est toujours nécessaire de séparer pour unir, si l’on veut sauvegarder et promouvoir le sujet humain. Pour qu’il y ait jeu avec l’Autre sans aliénation, il convient d’ouvrir l’espace de jeu entre Dieu, dans sa Trinité, et tous les hommes. L’espace de jeu est ouvert lorsque les rôles sont bien définis. L’homme est celui qui reçoit la filiation divine : il ne peut l’acquérir de ses propres forces. Dieu est celui qui la donne. Là il existe une lien intime entre accorder la filiation divine et faire don à l’homme de son humanité. Et c’est en acceptant d’être pleinement homme et fils, que l’homme, devenu disciple de Jésus et serviteur de l’Autre, peut être partenaire de Dieu  pour la création et le salut de tous.  

 

Etienne Duval, le 28 août 2009

 

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Par Duval Etienne
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Samedi 1 août 2009

Colline de la Croix-Rousse à Lyon

http://www.regionurbainedelyon.fr/reponses-mediatheque-100-1.html?id_type=1


Ce texte a été rédigé pour la mairie de Lyon, dans le cadre d’un travail de groupe sur la diversité dans la politique culturelle de la ville.

 

Dans un jardin, la diversité des fleurs produit la beauté. Il en va de même dans la ville et dans la culture. Depuis des millénaires, les hommes savent que l’uniformité engendre la barbarie. Aujourd’hui, Babel est encore à notre porte ; cette ville fantôme voudrait ne parler qu’une seule langue, écarter les cultures « barbares » qu’elle ne comprend pas. Mais l’étranger continue à forcer les frontières ; il est déjà sur la place et nous faisons mine de ne pas le voir. Nous voudrions l’enterrer avant même qu’il ne s’ouvre à la vie. Et, pourtant, comme les mages de la Bible, il porte un trésor pour nous faire revivre.

 

La ville fonctionne bien lorsqu’elle fait sa place à l’étranger

La ville a besoin de l’étranger pour vivre. Il est la figure de l’autre, qui force à l’ouverture et permet d’accéder à la respiration du monde. Lorsqu’il n’a pas sa place, la cité craque et finit par exploser dans la violence. La violence ne se maîtrise pas vraiment : elle est à l’origine du monde pour jouer avec le désir. Elle est là pour séparer alors que le désir rapproche. Il n’y a pas de relation sans séparation. Il n’y a pas de parole non plus sans distance. C’est dans la violence que la parole prend sa source et c’est la parole seule qui permet de la dépasser. L’étranger se présente pour inviter à la parole ; il est là, et nous ne le savons pas, pour sauver la ville de la violence destructrice. Mais si personne ne répond à son invitation, si la population locale se ferme, alors la violence l’emportera.

 

A Lyon, le secret de la ville est sur le plateau de La Croix-Rousse, qui multiplie les espaces intermédiaires

Pour permettre la naissance et le développement de la parole avec l’autre, la ville doit offrir des espaces, des entre-deux où la parole est possible. Nous les appellerons des espaces intermédiaires. Or, à la Croix-Rousse, ces espaces se sont multipliés sous l’impulsion presque magique d’un vouloir vivre ensemble, à un moment où le quartier était encore à la marge de la ville. Il y a d’abord les places : petites places, grandes places. Sur la grande place de la Croix-Rousse, chacun peut accéder aux bancs offerts à tout le monde pour engager la discussion : population locale, étrangers, SDF. La place Tabareau attire les joueurs de boules. De son côté, la très belle place Bertone invite à la poésie des relations entre commerçants et habitants de toutes origines. Et, depuis peu, la superbe place ouverte sur le centre ville et sur le Mont Blanc, au terme du Grand Boulevard, est un lieu d’émerveillement pour les touristes et un espace de grande respiration pour les habitants qui viennent s’y promener en famille.

Les grands cafés, qui jouxtent nombre de cafés plus intimes, sont aussi une spécialité de la Croix-Rousse. Ce sont des lieux de rencontres pour les jeunes et les plus âgés, les femmes et les hommes, les étudiants et les travailleurs, les étrangers et les habitants du lieu. Il y a le pub ou le café plus classique, les lieux branchés et les canis plus populaires. Il en va de même pour les nombreux restaurants  de toutes tailles et de toutes spécialités.

Que dire des marchés, petits et grands ? Le grand marché à légumes, sur le Boulevard de la Croix-Rousse, est ouvert tous les jours, sauf le lundi : les paysans des Monts du Lyonnais côtoient les marchands maghrébins et africains. Chacun a ses fidélités, connaît quelques secrets des familles  et s’intéresse à la santé des absents. Le samedi et surtout le dimanche, les nombreux clients viennent de toute la ville. Mais c’est le marché aux vêtements du mardi, qui est le plus original. Il s’étale paresseusement en longueur, le long du boulevard de la Croix-Rousse, du côté opposé au marché de légumes. Le souk est reconstitué : il attire toutes les nationalités de l’agglomération et de nombreux clients d’origine française. Vous pouvez marchander, faire chaque semaine de bonnes affaires, plus intéressantes que les soldes, avec des Marocains, Algériens, Tunisiens, Arméniens, Syriens, Africains… Ici, le dialogue, le respect de l’autre et la bonne humeur sont de rigueur : le racisme n’a pas sa place.

Il faudrait encore parler des parcs, jardins et musées, des petits commerces de la Grande Rue de la Croix-Rousse et de la rue du Mail, des nombreuses associations peuplées de bénévoles, attendant des subventions qui s’étiolent d’année en année…

 

Les grands ensembles sont néfastes lorsqu’ils refoulent les espaces intermédiaires

Le grand ensemble de Vénissieux, Bron ou Vaulx-en-Velin est un peu à l’opposé de La Croix-Rousse parce que la fonction économique du logement a été privilégiée aux dépens de la parole et des espaces intermédiaires. Il a été très rapidement soumis à la tyrannie de Babel, évacuant la mixité des populations et engendrant l’appauvrissement culturel au même rythme que l’appauvrissement économique. Il n’est pas dans l’essence du grand ensemble d’éliminer les espaces intermédiaires et de conduire à l’incompréhension et à la violence. Le Corbusier l’a bien montré à Firminy et à Marseille. Encore faut-il que la circulation de la parole soit pensée au même titre que le logement lui-même.

 

L’oubli et l’excès de communauté sont aussi destructeurs l’un que l’autre

La culture française croit avoir progressé en rejetant la communauté dans un oubli insensé. Ce faisant elle s’est enfermée dans le pseudo universel de la raison abstraite, dans une société qu’elle a privée de son enveloppe charnelle. Et pourtant chacun a son origine et ses racines multiples, qui font la diversité et le concret de la vie. C’est là qu’est la communauté, le berceau de la vie. Or les censeurs de la vie publique en ont peur parce qu’elle peut enfermer et condamner à tourner en rond. Lorsqu’on parle de communauté, ils entendent « communautarisme » et, pour prévenir la maladie, ils en viennent à détruire le corps de la vie sociale. Ils font disparaître ainsi un espace intermédiaire fondamental, celui qui unit et sépare communauté et société.

 

La démocratie se construit dans l’espace entre communauté et société

L’agora où se fait l’apprentissage de la parole, qui façonne le citoyen et construit la démocratie, est précisément l’espace intermédiaire entre communauté et société. Chacun vient avec sa culture d’origine pour recevoir l’empreinte de la cité et de l’universel, dans un perpétuel métissage. Mais le citoyen français, né directement de la divine République, confond sa culture d’origine et la culture universelle. Pour lui le métissage est un non sens, la faute originelle  qui travestit la culture elle-même. De ce fait, il refuse le trésor de l’étranger, qui voudrait l’ouvrir à l’autre pour le faire passer de l’universel abstrait de la raison à l’universel concret du sujet. Il devra apprendre patiemment qu’il n’existe de culture que dans l’interculturalité.

 

Ce sont les symboles et non la raison abstraite qui permettent à la culture de devenir interculturelle

La raison est une conquête extraordinaire de l’humanité. Elle lui a permis de donner naissance à la philosophie, à la science et à la technique. Mais, pour être efficace, elle est devenue de plus en plus abstraite, empruntant ses paradigmes aux mathématiques. Or il a fallu payer une telle ascèse d’un prix considérable : la mort qui permet de resurgir a perdu son sens, et le corps démesurément objectivé risque, au fil des ans, de ne plus être un corps humain. Sans doute n’est-ce pas la raison elle-même qui est en cause. C’est plutôt le système de rationalité adopté, qui est devenu de plus en plus destructeur. Aussi est-ce pour sortir de l’impasse dans laquelle nous sommes enfermés qu’il est urgent de changer de système. Il s’agit de réunir à nouveau ce qui a été séparé, en retrouvant les grandes structures symboliques, qui fondent le langage (corps/esprit, intérieur/extérieur, le même/l’autre, individu/groupe, passé/avenir, soi/soi…) et donnent force au paradoxe. Comme son étymologie l’indique, le symbole, au lieu de diaboliser,  réunit dans une tension qui permet le dépassement. Et la démarche symbolique elle-même, qui fait passer de la violence à la parole, ne s’arrête pas à la recherche du sens ; elle conduit à la construction du sujet. Or le métissage des cultures qui leur permet de devenir interculturelles est un moment important dans cette émergence des sujets.

 

Le secret de la communication est dans le conte (ou la parabole) que toutes les cultures comprennent

Le conte est tout entier dans la démarche symbolique. Or le symbole, porteur de l’image,  fonctionne comme un miroir universel, familier à chacune des cultures de l’univers.  Comme l’expérience le montre dans les groupes interculturels, un Chinois, un Tibétain, un Africain, un Indien d’Amérique, un Canadien, un Américain, un Brésilien, un Maghrébin, un Français, peuvent facilement dialoguer à travers le même conte que chaque individu comprend avec une petite nuance d’originalité, qui finit par enrichir les échanges en multipliant les points de vue. Grâce à lui, l’Africain qui excelle dans l’art du récit devient un maître incontesté et l’Indien d’Amérique redonne son âme à la nature. Nous réapprenons ainsi à parler en passant d’un conte à l’autre car le conte n’est rien d’autre qu’une parabole. Les animaux et les arbres eux-mêmes nous enseignent les secrets de la vie que nous avions oubliés. Grâce au conte, c’est l’univers tout entier qui se met à parler. L’interculturalité finit par déboucher sur l’écologie, qui met en symphonie tous les êtres vivants de la nature.

 

Un des fondements essentiels de la culture est dans le mythe, en lien aujourd’hui avec le théâtre et le cinéma

Le mythe, de son côté, utilise aussi la démarche symbolique pour nous faire connaître les premiers secrets de l’humanité, comme si les hommes avaient reçu ces secrets des dieux eux-mêmes et comme si  le symbole appartenait au langage divin. Quelle que soit l’interprétation que nous en donnons, le mythe fonctionne comme une révélation, qui exprime, à sa façon, la lumière extraordinaire des origines. Il est un repère si essentiel qu’il est à la source de la raison elle-même, à tel point que le ressourcement de la culture semble passer aujourd’hui par un retour sans cesse répété à la lumière qu’il diffuse.  Selon ses lieux de naissance, il prend des formes diverses : mythes égyptiens, mythes grecs, mythes bibliques, mythes scandinaves… Mais les significations soumises à l’interprétation sont, la plupart du temps, convergentes. Rapidement, comme en Grèce, le théâtre a servi de relais et il continue aujourd’hui encore à venir puiser ici une partie de son inspiration. Il en va de même, depuis un siècle, pour le grand cinéma qui ne veut pas s’affadir dans le mime de la vie quotidienne et dans l’assouvissement des instincts les plus primaires de l’homme. Bon an, mal an, le mythe, traversant et fondant toutes les cultures, est un soubassement essentiel pour l’interculturalité.

 

Le travail avec l’étranger sur le conte, le mythe et la musique, est une des conditions importantes pour le développement de l’interculturalité

Le métissage ne peut se faire que dans la rencontre et un travail en commun. Il oblige à un réapprentissage de la démarche symbolique, à un retour à la parabole du conte, ou si l’on veut à une rééducation de la parole puisque le mot parole vient de parabole. Nous apprendrons à parler avec l’étranger en écoutant ses contes et en racontant les nôtres. Il faut que nous redevenions ces enfants, qui écoutaient, avant de s’endormir, les merveilleuses histoires des mamans ou des nourrices pour devenir les femmes et les hommes de demain. Sans s’en rendre compte, en passant de l’Afrique à la Chine, elles tricotaient la culture pour confectionner les nouveaux vêtements de l’humanité. Mais au-delà du conte, il y a aussi le mythe, qui contient des trésors fabuleux. Le conte est d’un abord facile. Le mythe, par contre, est enfermé dans une coque qu’il faut faire éclater. La coque de l’œuf, que je dois manger aujourd’hui ou demain, est facile à casser. Mais le mythe, qui doit traverser les âges, est recouvert de multiples enveloppes qu’il faut enlever les unes après les autres, jusqu’au moment où le cœur finit par éclater en diffusant une lumière indicible. Ce travail un peu besogneux entre personnes de cultures différentes trouve toujours sa récompense à la fin des séances de recherche ; l’horizon s’élargit, le sens se précise sans dire son dernier mot, les images et les figures jouent entre elles comme dans un feu d’artifice. La compréhension de l’autre s’est prodigieusement enrichie.

La musique et le chant jouent aussi dans le symbolique surtout lorsque l’harmonie des sons est associée à la poésie de la parole. Une nouvelle culture se fabrique ici et s’enrichit lorsque les origines diverses des musiciens et des chanteurs viennent réveiller le talent de chacun. La violence trouve un lieu de dépassement dans le langage mystérieux de la musique, qui fait prévaloir le partage sur l’envie dévastatrice.

 

Les Mille et Une Nuits révèlent que le rapport à l’autre et donc à l’étranger dépend du rapport à la femme

Les Mille et Une Nuits sont une étonnante source de réflexion. Enraciné dans le Moyen Orient, ce chef d’œuvre de la littérature mondiale a su confronter les cultures locales pour atteindre l’universel. Chaharazade veut guérir l’empereur, devenu son mari et en proie à une violence meurtrière. Dans la psychanalyse qu’elle invente, le conte devient l’outil thérapeutique privilégié et, au-delà de l’empereur, c’est à chacun d’entre nous qu’elle s’adresse. Le texte qui la guide fait apparaître une sorte de vérité première : le rapport à l’autre est perturbé parce que la femme n’a pas sa place. Elle est enterrée vivante, enclose dans son rôle de mère et d’épouse. Son horizon s’est rétréci, au point de détruire son humanité. A l’origine, l’homme tourmenté par la peur d’être trompé, bâtit un monde sur une conception mensongère de la femme : elle a été elle-même enfantée dans le mensonge. Cette vérité n’en est pas une ; il faudra l’extirper de la culture pour déterrer la femme, condamnée à être une morte vivante. En réalité, être femme, c’est aussi être « homme », c’est être ouvert à l’autre, au-delà de la condition d’épouse et de mère. Tant que l’homme n’aura pas fait sauter le  verrou qui enferme la femme, aussi bien dans la civilisation occidentale que dans celle du Moyen Orient, le rapport à l’étranger sera plus ou moins compromis.

 

L’avenir du rapport à l’étranger  passe par la promotion de la femme

Il devient évident que le rapport à l’étranger passe par la promotion de la femme. Dans les échanges interculturels, c’est probablement là que se situe la pierre d’achoppement et c’est sans doute là aussi qu’il convient d’être ferme dans les positions. Il ne faudrait pourtant pas croire que, sur ce point,  la culture française soit indemne de critiques. En France, la femme est encore loin d’avoir la place qui lui revient. Et, en même temps, la parole de libération la plus forte  ne vient pas d’abord de la culture occidentale : elle nous arrive de la culture orientale, de Chaharazade, la femme donnée en exemple, héroïne des Mille et Une Nuits. Peut-être la redécouverte des Mille et Une Nuits passe-t-elle une fois encore par l’Occident. Dans le travail interculturel sur place, il nous appartient sans doute d’écouter avec l’étranger, dans un effort mutuel d’interprétation, la parole de celle qui s’est libérée, en libérant l’homme de son mensonge.  

 

 

Etienne Duval, le 28 juillet 2009

 

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Par Duval Etienne
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Mercredi 1 juillet 2009



Couvent de La Tourette construit par Le Corbusier

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Une leçon d’architecture ou un voyage initiatique

Avec Le Corbusier

 

Pierre Boulais et Luc Moreau viennent de publier un nouveau livre sur le couvent dominicain de La Tourette, construit par Le Corbusier. Il s’intitule La Tourette, un couvent de Le Corbusier. Luc Moreau a pris les photos et Pierre Boulais leur a donné la parole en utilisant les textes du maître. Ayant pris un grand plaisir à parcourir cet ouvrage, je voudrais suivre la parcours initiatique de l’architecte dans ses créations, en m’appuyant sur les parties  de texte et les paroles spontanées de l’artiste que Pierre Boulais a retenues. 

 

Le retour au mythe avec les dieux et le sens du sacré 

Le Corbusier sait que toute création s’articule sur la genèse du monde. S’appuyant sur le mythe, il prend contact avec la main invisible qui fait exister l’Univers. Les dieux sont avec lui et, pour le signifier, il parle parfois à la première personne du pluriel : « Puis nous avons dit, le cloître doit être en bas… »

Derrière les murs du couvent, les dieux jouent. 

L’homme qui recherche l’harmonie a le sens du sacré. Il est des choses qu’on n’a pas le droit de violer : le secret qui est en chaque être – ce grand vide illimité où l’on peut loger ou ne pas loger sa propre notion du sacré – individuelle, totalement individuelle. Cela s’appelle aussi la conscience… 

Comme à l’origine, l’architecte est au pied de l’arbre de la vie et de la connaissance. 

 

Tricoter les rapports entre les dieux et les hommes 

Récemment une femme, originaire d’Auxerre, est venue avec son mari à Lyon pour assister au café philosophique que nous organisons autour des mythes et des Mille et Une Nuits. Elle vibrait avec une intensité étonnante aux grands textes symboliques. Elle avait exercé son métier dans la Haute Couture mais n’hésitait pas à s’astreindre aux menus travaux de la retouche. Aujourd’hui, elle redécoupe en artiste les habits rétrécis comme si elle cherchait sans cesse à assembler le ciel et la terre. 

L’architecte est lui aussi dans la couture et le tricotage, qui vont permettre d’unir les dieux et les hommes. 

La vocation architecturale, c’est comme la vocation religieuse : c’est croire, se donner, se consacrer… 

De fil en aiguille, vous finissez par tricoter quelque chose ; je dis tricoter parce que ça veut dire que toutes choses sont l’une dans l’autre, l’une impliquant l’autre.    


La maison, fille du soleil, qui descend du ciel
 

Le soleil est en perpétuelle gestation. Image du dieu créateur, comme Atoum en Égypte, il façonne le monde avec les rayons, qui sortent de son sein. Il appartient à l’architecte de jouer avec lui pour composer une symphonie architecturale.

Une symphonie architecturale s’apprête sous ce titre : « La maison fille du soleil ». 

(Pour le couvent de La Tourette), les lieux ont dicté l’architecture… Le terrain était très en pente, un vallon qui descend ouvert sur la plaine et entouré de forêts… Prenons l’assiette en haut à l’horizontale du bâtiment, au sommet, laquelle composera avec l’horizon… L’édifice a été conçu par le haut, sa composition commence par la ligne de toiture, grande horizontale générale : petit à petit, il détermine son organisme en descente, et touche le sol comme il peut par le moyen des pilotis. 

 

Des ombres qui jouent avec la lumière 

La lumière a besoin de l’ombre, comme le jour a besoin de la nuit. Le désir lui-même ne peut vivre sans la présence du manque. Il faut élargir et creuser le vase du désir pour qu’il puisse déborder de la générosité de la vie. L’ombre appelle la lumière et la lumière se repose à l’ombre. C’est l’habileté à favoriser un tel jeu de cache-cache et de séduction, qui peut faire le grand architecte.

Je compose avec la lumière. 

Observez le jeu des ombres, jouez le jeu… ombres propres, nettes ou fondues, ombres portées, aiguës, rigueur du tracé mais arabesque ou découpage si ensorcelant ! Contrepoint et fugue… musique. 

Nos yeux sont faits pour voir les formes sous la lumière ; les ombres et les clairs révèlent les formes. Les cubes, les cônes, les cylindres ou les pyramides sont les grandes formes primaires que la lumière révèle bien. 

 

Le regard qui passe sous la maison 

Les pilotis soulèvent la maison pour laisser passer la vie, faite d’ombres et de lumières. Le bâtiment décolle de terre pour se transformer, au fil de la construction, en un immense bateau, prêt à entraîner les habitants vers des destinations inconnues. Pour le moment, le regard se faufile entre les piliers…

Avec les pilotis, le regard passe sous la maison. 

Laissez pousser le lierre… Créez des circulations. 

L’architecture : une chose qui se marche. 

La galère vogue, les voix chantent à bord. Comme tout devient étrange et se transpose, se transporte haut et se réfléchit sur le plan de l’allégresse.

 

Sur les planchers éclairés, la grande liberté des volumes et des proportions 

Les pilotis viennent libérer l’espace. Plus de murs porteurs pour imposer leurs contraintes. Sur les planchers éclairés, les volumes jouent avec l’espace et avec les proportions. La croix avec ses angles droits organise l’ensemble symphonique, et un centre de gravité, tel un chef d’orchestre, fait jouer entre eux volumes et proportions.

L’architecture : c’est des planchers éclairés. 

L’architecture est le jeu correct, savant et magnifique des volumes assemblés sous la lumière. 

J’ai imaginé les formes, les contacts, les circuits qu’il fallait pour que la prière, la liturgie, la méditation se trouvent à l’aise dans la maison. 

Puis nous avons dit, le cloître doit être en bas : alors, au lieu de mettre des arcades dessous, dans l’ombre et horizontales…, j’ai pensé : laissons couler la terre où elle va, puis mettons un cloître qui soit en croix au lieu d’être en anneau. Pourquoi pas ? 

Bravo ! Les proportions regardent le centre. 

 

L’union de la rationalité et de la poésie, et la mélodie des arts 

La rationalité, faite d’une extrême rigueur, convoque à sa table la poésie qui libère la création. L’union des contraires constitue l’ordre symbolique en architecture comme dans le langage. Sans elle, le bâtiment resterait muet et serait donc privé de la parole. Et pour donner toute son extension aux échanges de la communication et réveiller le sens du beau chez les habitants, Le Corbusier compose une mélodie des arts en invitant, avec la poésie,  la musique, la sculpture, la peinture, sous le regard du modulor.

Tout chantonne ensemble sensibilité, rigueur, invention. 

Modulor : faire de l’architecture un prolongement d’homme, un contenant d’homme. 

L’architecture, c’est comme la musique, il faut des silences. L’architecture est une suite d’événements visuels, comme la musique est une suite d’événements sonores. Le profil architectural est une mélodie bâtie. Goethe disait : « L’architecture, c’est une musique pétrifiée ». 

Pan de verre ondulatoire, belle invention ! Joie qui récompense de bien des douleurs. 

Cette mise au point de pans de verre a été faite par Xenakis. Sa partition musicale « Les metastasis » pour orchestre avec 65 exécutants composée avec le Modulor, trouve ici sa transposition visuelle en rythmes et espaces correspondants. 

Mon béton est beau, il faut seulement le réveiller avec des couleurs fortes. 

Noir, rouge, bleu, jaune, blanc… les couleurs sont un coup de clairon dans l’architecture. 

Mais où commence la sculpture, où commence la peinture, où commence l’architecture ?  Tout n’est qu’unité dans le corps de l’événement plastique : architecture, peinture, sculpture composent la synthèse des arts majeurs. 

 

Le jeu de la mort et de la vie 

Dans les bâtiments de Le Corbusier, mort et vie sont en constante interaction. Se cachant  sous l’ombre et la lumière, elles se manifestent avec une violence explosive dans le couvent de La Tourette. L’église en effet est un immense utérus et un énorme tombeau comme l’Univers lui-même. Ici les lois de la nature rejoignent le mystère de la Résurrection. C’est le monde, en son entier, qui engendre l’homme nouveau. Au centre de gravité, le grand autel blanc est le lieu où l’homme et Dieu échangent leur nature pour que la mort, à tout jamais, devienne le moment même de l’explosion de la vie. A quelques mètres,  un peu à l’écart, un espace éclairé par d’immenses canons de lumière offre un lieu protégé à l’homme nouveau qui vient de naître ; des couleurs vives se penchent sur le petit autel-berceau comme les mages de la crèche.

C’est avec l’autel que le centre de gravité est marqué ainsi que la valeur, la hiérarchie des choses. 

L’autel, c’est le diapason qui donne le la. 

Le lieu sacré par excellence, il déclanche le rayonnement de l’œuvre. Cela est préparé par la proportion, la proportion est une chose ineffable. 

 

L’espace indicible ou la rencontre avec le mystère 

L’architecture est faite pour nous conduire jusqu’au mystère. L’homme se tait, la parole n’a plus sa place. L’être tout entier entre dans la contemplation.

Lorsqu’une œuvre est à son maximum d’intensité, de proportion, de qualité, d’exécution, il se produit un phénomène « d’espace indicible ».  Les lieux se mettent à rayonner, physiquement ils rayonnent. Ils déterminent ce que j’appelle « l’espace indicible », c’est-à-dire un choc qui dépend de la qualité de réflexion, c’est du domaine de l’ineffable.

 

Etienne Duval, le 23 juin 2009

 

 

 

Le beau livre de Pierre Boulais et Luc Moreau « La Tourette, Un couvent de Le Corbusier » peut être obtenu auprès de :

 

Pierre-Etienne Boulais, B.P. N° 26, 38 660 LE TOUVET

 

Prix du livre : 27 € 

Prix du port : 6€

 

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Par Duval Etienne
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Samedi 6 juin 2009

Comme nous l’avons déjà vu dans le texte précédent, Les Mille et Une Nuits sont un chef d’œuvre de la littérature mondiale. En utilisant des contes d’origines multiples, Chahrazade tente de guérir le roi qu’elle vient d’épouser. Elle invente, à sa façon, une cure analytique pour le sauver de la violence qui l’a poussé, jusqu’ici, à faire tuer ses femmes, dès la fin de leur première nuit de noces. Mais il y a ici plus que la psychanalyse d’un roi : l’ambition de ce texte magistral est d’opérer une psychanalyse de la culture. Si le monde va mal, c’est que la culture elle-même est malade. Quel est donc ce mal qui la ronge et qui risque de conduire les hommes à leur perte ?

 

Un mensonge sur la femme

Le mal qui ronge la culture est constitué par un mensonge sur la femme. Elle est présentée comme celle qui séduit et trompe l’homme. Autrement dit, c’est la séduction mensongère qui caractérise la femme et cette assertion est elle-même un mensonge, qui a des conséquences désastreuses. Pour faire comprendre comment on en est arrivé à une telle situation, l’histoire intitulée Le troisième frère du barbier compare, sans le dire, les femmes à des aveugles, évoquant ainsi le voile qui recouvre leur visage. L’aumône qu’elles reçoivent est le signe du don de la vie, qu’elles acquièrent du ciel et qu’elles sont chargées de communiquer aux êtres humains. D’emblée, elles sont dans l’économie du don. Mais l’esprit malin pousse un homme à s’approprier ce don, comme s’il lui appartenait de droit et à passer ainsi de l’économie du don à un système basé sur l’appropriation. Il se fait passer pour un aveugle, s’introduit subrepticement dans leur maison et apprend où est caché le trésor.  Il va tout faire pour en  récupérer une partie en trompant la foule et les juges eux-mêmes, qui lui donnent raison. Ainsi à l’origine du mensonge sur la femme est révélée l’envie, qui nie l’autre  et pousse à s’approprier le bien d’autrui.

 

Le mythe falsifié

Le mythe a pour fonction d’ouvrir les hommes à l’ordre symbolique, où règne la tension du paradoxe, qui permet aux hommes de se constituer comme sujets. Lorsqu’ils jouent sur des rapports de force, qui visent à la domination de l’autre, les hommes vont s’efforcer de faire passer dans le mythe leur point de vue particulier. Dans Le second frère du barbier, on voit un glissement par rapport au mythe d’origine : l’esprit malin symbolisé par le serpent dans la Bible est incarné par la femme elle-même, séductrice et mensongère. C’est d’ailleurs ce glissement que veut effectivement révéler le texte. Le mensonge sur la femme est présenté comme une vérité première. Il est dans l’ordre des choses que la femme soit séductrice et mensongère.

Une telle distorsion est présente, pour une part, dans le texte lui-même de la Bible : c’est Ève qui se laisse séduire et présente le fruit à Adam. Peut-être la faute d’origine est-elle d’ordre culturel : goûter au fruit défendu consisterait à vouloir s’attaquer à l’ordre fondamental des choses. Autrement dit, elle consisterait à faire passer dans le mythe ce qui n’a rien à y faire, à savoir la conception de la femme séductrice et mensongère. Il est assez curieux que l’Église catholique ait cru bon, sans même se rendre compte de la portée symbolique de son geste, de définir le dogme de l’immaculée conception : la Vierge Marie, prototype de la femme, est sans péché à l’origine. La femme voulue par Dieu n’a rien à voir avec la conception que le mythe voudrait imposer en insistant sur la séduction et le mensonge.

 

Désordre et désymbolisation

Par les résonances que le mythe falsifié impose à l’imaginaire et à l’intelligence, le rapport homme/femme n’est plus vécu dans la tension qui favorise la constitution de sujets. Le désordre s’installe, les rapports de domination et de servitude finissent par s’imposer. Parce que la parole ne porte plus la confiance et la vérité, l’amour a du mal à trouver un espace pacifié. Les jalousies se multiplient à la Cour, entraînant tromperies et meurtres déguisés.

Par le jeu dynamique des rapports entre structures symboliques, le désordre contamine les relations sociales, suscitant confusion et rivalités diverses. Et le pouvoir lui-même en subit les conséquences négatives. Dans l’histoire sur Le second frère du barbier, le conteur associe le comportement du khalife et celui de la femme tentatrice, qui incarne l’esprit malin du serpent de la Bible. S’il y a un salut à chercher, il est surtout dans l’ordre de la culture.

 

L’action de la femme à travers Chahrazade

Directement en cause, la femme est concernée au premier plan. C’est d’abord d’elle que va dépendre la libération recherchée. A l’épouse qui trompe, Chahrazade va opposer la figure de la femme pure et fidèle. Aux mots mensongers, elle va substituer la parole de vérité qui guérit en rétablissant l’ordre symbolique. Elle est, par rapport au roi et à tous les hommes, comme une mère qui éduque de jeunes enfants en leur racontant des histoires. Il faut revenir à l’origine, traverser le mythe en sens inverse pour écarter le mensonge d’origine, qui le pervertit.

 

L’action de l’homme à travers Ghânim

L’action de la femme seule ne suffit pas. L’homme doit apporter sa propre touche. Dans le dernier chapitre des Mille et Une Nuits sur La force de l’amour, Ghânim, un jeune homme courageux, se trouve dans un cimetière à la tombée de la nuit. Il se réfugie sur un palmier, qu’il identifie inconsciemment à l’arbre de vie. Soudain, trois serviteurs, portant une caisse, se dirigent vers le palmier. Ils creusent, à son pied, un trou assez profond, déposent la caisse dans le trou et la recouvrent de remblais de terre. Apparemment ils n’ont pas la conscience tranquille et veulent à tout prix éviter d’être vus. Il n’en fallait pas plus pour attirer la curiosité de Ghânim. Lorsque les trois larrons ont quitté le cimetière, il descend de son arbre, gratte la terre qui recouvre le précieux dépôt et ouvre la caisse. Quelle surprise ! Une jeune femme superbe est là, profondément endormie. Déjà son cœur s’émeut à la vue d’une telle apparition. Petit à petit il ranime la jeune fée. Elle finit par ouvrir les deux yeux, tout étonnée d’être là. Son nom est Séduction : elle est la concubine préférée du roi.

Sans doute a-t-elle été victime de la jalousie d’une autre femme. Ghânim vient de déterrer la vraie femme qu’on enterrait vivante depuis de nombreuses générations. Elle a pour elle la séduction mais elle n’est pas dans le mensonge.

 

La vérité dévoilée

Ghânim héberge Séduction qu’il vient de sauver. Le roi l’apprend. Soupçonnant une tromperie, il fait tout pour reprendre sa concubine préférée et punir le coupable. Mais le coupable s’échappe. De son côté, la concubine n’oppose aucune résistance aux hommes venus pour l’emmener dans la grande Tour de la prison. Un soir, le roi s’approche de la Tour comme s’il voulait écouter son propre inconscient soigneusement enfermé. Il entend une voix : celle de la femme et plus directement celle de sa bien-aimée. Dans une grande complainte, elle clame son innocence et celle de l’homme qui l’a sauvée de la mort : elle était enterrée vivante et c’est Ghânim qui l’a rendue à la vie. Le roi est atterré : il se repent de ses actes et de ses soupçons et rétablit dans leurs droits et leur dignité la femme et l’homme qu’il croyait coupables. Plus tard, il apprendra comment Zoubayda, son épouse, a voulu se débarrasser de la concubine, qui lui faisait de l’ombre. Pour manifester sa bonne foi, elle avait même imaginé de construire un mausolée à l’intérieur du palais pour évoquer le souvenir de celle qui avait disparu. Il devenait ainsi manifeste qu’à travers Séduction, c’était la femme qui était officiellement enterrée.

 

L’entrée dans le pardon et la réconciliation

La vie allait maintenant pouvoir reprendre ses droits. Le dévoilement de la vérité sur la femme opérait progressivement une remise en ordre. L’amour véritable, dégagé de la peur et du soupçon, devenait possible. Séduction épousa Ghânim qui l’avait sauvée. La sœur de Ghânim devint la concubine favorite du roi et sa mère fut accordée comme épouse au vizir lui-même. De leur côté, les femmes réunies demandèrent la grâce de Zoubayda. Touché par le pardon, le khalife se réconcilia avec elle en la rétablissant dans toutes ses prérogatives à la Cour. Il accorda même à Ghânim la place de gouverneur de Syrie, devenue vacante.

En sortant du mensonge dans lequel elle avait été enterrée dès l’origine, la femme rétablie dans la dynamique du don pouvait permettre à chacun de retrouver sa véritable place. Cette pensée de grande ampleur semble nous concerner aujourd’hui plus encore que par la passé. Elle pourrait alimenter notre réflexion en cette période de crise. C’est peut-être dans le resurgissement de la femme libérée d’un mensonge imaginaire que nous pourrions changer de système économique, social et culturel…

 

Etienne Duval, le 3 juin 2009

 

Par Duval Etienne
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Lundi 4 mai 2009

Le jugement dernier de Kandinsky


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Le jeu de la culture entre déni et parole de vérité

Ou la révélation des Mille et Une Nuits


 Il m’a semblé que notre dernière réflexion sur le déni d’évidences avait besoin de se poursuivre. L’occasion m’en est donnée par un travail de groupe sur les Mille et Une Nuits. Ce chef d’œuvre de la littérature arabe sert de base à un café philosophique interculturel, organisé dans le cadre de l’association Formidec, très soucieuse de provoquer des échanges entre les cultures de l’aire méditerranéenne. A travers les Mille et Une Nuits, nous découvrons la culture arabe du dixième siècle, en pleine remise en cause. En opérant une véritable psychanalyse, elle met à jour, grâce à des récits symboliques présentés sous forme de contes, ses propres errances inaperçues et maintenues cachées dans l’espace de l’inconscient : elle trouve ainsi le chemin de sa guérison et de son perpétuel renouvellement. Cette voie apparemment très originale pourrait révéler le cheminement voilé de toute culture, constamment adossée à des contre cultures salvatrices, qui tentent d’ouvrir les yeux des aveugles et de réveiller les oreilles endormies par des paroles prophétiques.

 

La culture est fondée sur des structures symboliques

Comme le langage, la culture ne part pas de rien. Elle est fondée sur des structures paradoxales, qui, à travers un jeu de contraires, organisent un ordre symbolique.  De telles structures apparaissent constamment dans les contes des Mille et Une Nuits : féminin/masculin, désir/manque, vie/mort, moi/autre, passé/avenir, liberté/limite, voilement/dévoilement…

 

Un décalage entre la culture concrète et l’ordre symbolique

La culture concrète n’est pas complètement déterminée par l’ordre symbolique. Elle s’appuie sur lui, comme sur un fondement, mais un jeu constant fonctionne entre les deux. Au cours de l’histoire, de nombreux décalages apparaissent entre eux et provoquent des dysfonctionnements dans l’existence des hommes. C’est la culture qui détermine les structures des comportements, dans la relation de l’homme à la femme et des êtres humains entre eux, dans les rapports économiques de production et d’échange et le fonctionnement du pouvoir, dans l’accès au savoir et le développement des techniques et des arts, dans le mode de référence à la spiritualité et au religieux… A un moment donné, on peut constater une forme de similitude entre les différentes structures, pourtant situées à des plans différents. Et c’est ainsi que les décalages se répercutent à tous les niveaux, introduisant une dimension mensongère à l’intérieur de la culture dans son ensemble.

 

Le décalage est inconscient et sa révélation est soumise à un interdit

Le système culturel est le résultat de rapports de force, qui apparaissent comme l’expression même de la loi. Dès le départ, le décalage avec l’ordre symbolique est nié et rejeté dans l’inconscient et le système ne peut fonctionner que si la révélation du « mensonge » est soumise à un interdit, qui va provoquer le déni. Il en est allé ainsi dans des régimes autoritaires, tels que le nazisme ou le communisme soviétique, qui ont fini par accréditer les pires crimes contre l’humanité. Plus récemment, il a fallu le bouleversement de la crise économique pour révéler les errances inaperçues d’un système libéral, rejetant par principe toute régulation.

 

Mais une des fonctions de la culture est précisément de dépasser l’interdit auquel elle est soumise

L’interdit finit par bloquer le devenir de l’homme. Et la culture prend alors conscience qu’elle ne peut elle-même assurer sa fonction sans dépasser cet interdit auquel elle est injustement soumise. Elle découvre ainsi progressivement qu’elle est fondée, en dernier ressort, non pas sur des rapports de force contingents, mais sur un ordre symbolique qui la dépasse. Dans cette prise de conscience, elle va puiser l’énergie de la critique et de la contestation. C’est en tout cas, dans cet esprit, que Chaharazade, au cours des Mille et Une Nuits, expose sa vie, au nom du peuple, pour faire face à l’arbitraire d’un roi, qui ne saurait être au-dessus des lois. Pour elle, l’interdit de résister à la toute-puissance du monarque n’a aucune justification réelle.  

 

Le dépassement de l’interdit est l’œuvre de la parole, qui lui fait violence

La parole est l’arme de la culture. Elle est elle-même violence mais une violence qui s’est confrontée à l’ordre symbolique. Autrement dit, elle est la violence non meurtrière, passée à l’épure de la symbolisation. C’est pourquoi elle a la capacité de séparer en introduisant la distance entre les individus plongés dans la confusion et, de manière plus fondamentale encore, de séparer mensonge et vérité. Aussi n’a-t-elle aucune peine à dénoncer les interdits, dépourvus de toute justification, pour arriver à les dépasser. En France, au début des années 40, les premiers résistants ont dû s’opposer ouvertement à la légitimité du régime de Vichy pour mener la lutte contre le système imposé par Hitler. Il a été également nécessaire de dénoncer le « bon droit » des pouvoirs établis pour lutter contre l’esclavage noir ou le colonialisme des pays européens.

 

Un des rôles essentiels de la parole consiste à révéler le décalage entre la culture et l’ordre symbolique

Lorsque les dysfonctionnements sont importants dans une société, des voix se font entendre pour dénoncer le trop grand décalage entre les comportements hypocrites et l’ordre symbolique. Le peuple hébreu a donné naissance à des prophètes ; les populations asservies arrivent assez souvent à développer des contre-cultures. Dans les Mille et Une Nuits, la démarche est plus subtile, car il s’agit d’une réelle psychanalyse proposée au roi et finalement au peuple tout entier. La parole doit utiliser des subterfuges pour faire face aux barrières de l’inconscient. Elle s’appuie en particulier sur la plasticité de l’imaginaire, pour passer d’un niveau à un autre, et réveiller par un phénomène d’écho ou d’évocations successives ce qui était tenu soigneusement caché. Le conte qui voisine parfois avec la farce et la magie, où les comportements sont mis en pleine lumière, fait circuler le sens à travers des images jusque dans les zones les plus opaques. C’est ainsi que sont dénoncés, en cachette, la violence du roi, le jeu de séduction du khalife et la jalousie du vizir, une justice mise au service du pouvoir, le rôle très ambigu du grand frère, la difficulté du rapport homme/femme, où l’amour fonctionne mal parce que les épouses sont choisies trop jeunes et sans réel consentement ;  le jeu de séduction se déploie aussi dans les rapports économiques, au point que les pauvres travailleurs sont exploités par les riches avec leur propre adhésion. La religion elle-même n’échappe pas à la dénonciation indirecte et tranquille des conteurs.

 

En prenant conscience du décalage, les individus acquièrent la possibilité de le dépasser pour devenir eux-mêmes et inventer l’avenir

La parole permet la prise de conscience du décalage entre comportements et ordre symbolique. Grâce à l’apport des contes, elle se transforme en parabole, découvrant ici sa forme la plus élaborée, qui éclaire sans contraindre, et respecte la liberté de choix de l’auditeur. Elle devient ainsi parole de vérité qui invite au dépassement dans la constitution de véritables sujets, enracinés sur l’axe du désir, qui conduit à l’amour. Les sujets peuvent alors inventer l’avenir.  C’est bien là qu’est l’ambition des Mille et Une Nuits, sorte de paradigme de toute culture. Elle vise non seulement la libération du roi mais aussi celle du peuple tout entier et de chacun de ses membres. Bien plus cette œuvre littéraire se termine par un immense chant d’espérance, intitulé « La force de l’amour », où finit par triompher l’ouverture à l’avenir dans le  pardon et réconciliation.

 

Etienne Duval

 

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Par Duval Etienne
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Mardi 7 avril 2009

L'ange aux leurres de Marc Chagall

http://www.alexein.com/web/L%27ange%20aux%20leurres.htm


Dénis d’évidences sur fond de crise

 

Gérard Jaffrédou s’interroge, d’une manière générale et plus spécialement en ce temps de crise mondiale, sur les dénis d’évidence qui nous empêchent de voir la réalité telle qu’elle est et privent la parole de son pouvoir de critique et de contestation. Il en analyse les raisons une à une sans être complètement sûr des différentes explications proposées. A la fin, il tente de dépasser la recherche des causes, sans pourtant l’abandonner,  parce que seuls peuvent être décisifs, en dernier recours, un pari sur l’avenir, porté par la générosité et la gratuité, et un engagement du sujet dans des choix radicaux et sans ambiguïté appuyés sur des "analyses concrètes des réalités concrètes" .

Etienne Duval, de son côté, s’appuyant sur Les contes des Mille et Une Nuits, croit discerner, à la base des dénis d’évidence, une séduction plus ou moins cachée, qui détruit les ressorts de la parole et sa capacité de dénonciation et d’affirmation de soi. Il reste alors à la repérer pour la faire apparaître au grand jour et contrarier ainsi le processus d’exploitation et d’exclusion de ceux qui travaillent au bénéfice des plus riches.

 

 

Sur quelques dénis d'évidences

 

Je reprends donc un des points de départ d'une réflexion qui me poursuit depuis assez longtemps.  Lucien Sève, donc,  écrivait dans une tribune du Monde il y a quelques années : « Jamais le capitalisme n'a été aussi massivement et aussi évidemment destructeur, et jamais il n'a été aussi peu contesté »  (Je cite de mémoire).

 

Ce qu'on ne veut pas voir

La "crise mondiale", est sous notre nez. Ses origines me semblent fort évidentes : le fonctionnement du système capitaliste et sans doute sa nature même, ce qui est dénié d'une manière générale, ou contourné (c'est la faute à la forme ultra-libérale, ou à la finance, ou à quelques voyous). Et l'immense crise climatique, inséparable. 

En ce qui concerne l'avenir, il semble assez évident qu'on va dans le mur. Mais le pire n'est pas toujours sûr, quoi qu'on dise. Il se peut que le moteur explose avant ; comme dit Hervé Kempf : ce serait une bonne nouvelle. Mais je crains d'être, avec cette hypothèse,  dans le déni d'évidence : car on y va, au moins sur la lancée.

 

Des dénis d’évidence ? pourquoi ?

Sans doute, c'est  le recul, la suite des événements ultérieurs, qui font apparaître les évidences, qui ne s'imposaient pas sur le moment. Du moins pas à tous. C'est là le problème. Une minorité les voyait : Une minorité, MAIS pourquoi pas tous, en particulier ceux qui savent, détiennent les pouvoirs d'agir ?  Pourquoi, donc,  ces " dénis d'évidence  "?Et l'acceptation, pour le moins, et massive, de ce qui s'ensuit ?

 

Les réponses possibles sont multiples et parfois simples. La question est peut être oiseuse, d'autant que leurs combinaisons sont complexes et variables, ou relèvent de la théorie et sont invérifiables.  Essayons.

 

Par crainte, optimisme, facilité, résignation ? …

La crainte de voir la réalité, si on la sent déplaisante et menaçante (mais pourquoi ce refus ?).  La conviction (acquise comment ?) que la réalité est complexe et nous dépasse ; que par conséquent, il faut laisser faire les experts, ceux qui savent  (en savent-ils plus ? savent-ils ce qu'il faudrait savoir ? ) . La conviction (d'où vient-elle ? ) de son impuissance de toutes façons : à quoi bon trop réfléchir ? ("Le monde, on le changera pas !" dit mon voisin de Lesches pourtant visionnaire de bien d'évidences). Un optimisme de principe, de facilité, voire de résignation : on verra bien, on fera avec, ça ne peut pas être bien pire que maintenant.

 

… Ou parce que le langage et les experts pensent pour nous ?…

Le langage, de plus,  nous joue des tours : ses tours et tournures enrobent la réalité . Nous ne voyons plus que des gentils "partenaires sociaux" égaux et loyaux ; et des "consensus positifs " des  "plans sociaux" salvateurs, "des "investisseurs" "performants" etc. etc. Nous jouissons d’un système "libéral", "ultra-libéral" même : vive la liberté !, d’une "société de marché" "non faussé" : vive l'abondance ! Plus de capitalistes, mais des "hyper-riches", des "grands dirigeants", "méritants", eux. Les "travailleurs pauvres" n'ont qu'à travailler plus. Plus aucun prolétaire exploité ; plus  aucun "travailleur" depuis qu'Arlette a pris sa retraite. Il était temps d'ailleurs, on commençait à en rigoler. Le langage pense pour nous (de qui est la formule ?). Et c'est un donné

 

Donné notamment par les "experts", transmis par les médias. Le langage technique, savant, en impose, se donne comme objectif, et pose comme objectif, quasi naturel, le phénomène dont on parle. Ainsi le monde est fait de mécanismes trèèèèès complexes, qu'eux seuls connaissent, qu'on ne peut changer. Les questions qui renvoient, au delà des jargons, à la réalité,  ne seront donc pas posées. Elles sont au choix : incompétentes, dogmatiques, idéologiques, démagogiques,  etc. etc. .D'autant qu'il est difficile, parfois héroïque, de penser contre le cadre conceptuel qui vous a formé et surtout contre le cadre institutionnel qui vous nourrit et qui, accessoirement, réchauffe votre ego si vous brillez un peu et ne crachez pas trop violemment dans la soupe.

 

…Tandis que subsiste, hors du temps,  une démocratie illusoire

Elles ne seront pas posées  non plus par les "représentants du peuple", puisque le "peuple" ne se les pose plus guère. Représentent-ils d'ailleurs vraiment le peuple ? On ne voit pas qui parlerait pour les "travailleurs", les "prolétaires exploités", puisqu'il n'y en a plus : uniquement des "consommateurs". Il s'agit de défendre, non le peuple, mais, en partie contre lui, le seul système économique possible désormais, et bien sûr la République comme elle est, la meilleure de toutes. Le temps est celui des échéances électorales, non celui de la réflexion sur d'autres hypothèses.  Les représentants du peuple n'ont plus qu'une utilité : faire  croire que la démocratie existe.

 

Somme toute, tout cela constitue -à l' évidence- des encouragements puissants à ne rien voir ni penser. Le besoin de croire -pour de multiples et assez évidentes raisons- est plus fort que la possibilité de savoir. Ce que l'on a besoin de croire a plus d'évidence que ce qu'il s'agirait de savoir - quoi que…  les "évidences" résultant d'un "savoir" comportent aussi une bonne part de croyance ….Mais je n'ose m'avancer sur ce terrain : comment, à quelles conditions se constitue la vérité, ou l'impression d'évidence, ce qui n'est pas tout à fait la même chose sans doute.

 

 

Ou bien les dénis viennent-ils de plus loin ? la pensée magique, les tabous, une pulsion de mort ? …

Mais reste à savoir pourquoi ça marche si bien. C'est là qu'est l'os. J'extrais de quelques lectures ou relectures récentes, quelques hypothèses. On peut accuser d'abord le bon vieux déni de réalité. Mais, encore : pourquoi ? La "pensée magique" nous pousse parfois à faire comme si nos désirs, traduits en incantations, gouvernaient le monde. Elle  constitue peut être un vieux fonds de non-pensée et de non-action sur le réel, nourrissant une pseudo-action limitée à du symbolique, du verbal, de l'affectif. C'est le discours politique dominant, sa forme "correcte", c'est à dire moralisatrice et illusionniste.

 

De plus, des tabous demeurent puissants, protégeant l'origine même du pouvoir : l'argent et tout particulièrement l'argent capitaliste : secret et silence là-dessus. Enfin les tribus, à travers le monde,  restent  réunies dans la contemplation de leur totem propre et crispées sur sa défense. La nation, son territoire sacré et son État, et les "identités" reçues comme des essences tombées d'un ciel éternel,  sont, depuis le XIXème s. surtout, les espaces  élémentaires et sacrés de la sécurité supposée du groupe donc des individus : panique si on y touche. D'autres totems plus globaux surgissent, illusoires, dérisoires ou délirants. Ce qui laisse peu de chances à l'approche rationnelle des problèmes réels.

 

Plus grave. Si on en croit le père Sigmund, d'accord avec Keynes,  repris par Dostaler et Maris, les groupes humains sont, comme les individus, animés "au fond" par une pulsion de mort. Le capitalisme en particulier, fondamentalement prédateur et, plus généralement  le fonctionnement social n'y échappent évidemment pas. Cette "pulsion de mort" ferait ainsi accepter les évidences ou les pronostics les plus sombres, dans une sorte de jouissance morbide aux ressorts inconscients. On connaît les protagonistes : Éros et Thanatos dans leur combat incertain …. Que le meilleur gagne ! Les paris sont ouverts. Puis aux abris !

 

Que faire ? Des choix radicaux sans doute nécessaires, «  vomir le tiède »

On peut aussi choisir de participer à la lutte. Ce qui implique de choisir son camp ; qu'on retrouve les conditions d'une connaissance et d'une pensée justes ; qu' on discerne quelles sont les forces qui agissent ; et  comment on peut, comme "sujet", agir concrètement sur elles, avec elles. Vaste programme. Je pense souvent à l'exemple de ceux qui, en 1940, ont choisi le bon camp, qui s'imposait à eux d'évidence. Je suis persuadé que nous sommes dans une situation analogue, décisive, appelant des choix radicaux, "vomissant le tiède" et disqualifiant le compromis prudent.

Il y avait chez ceux-là d'abord une appréciation très concrète du rapport de forces dans l'espace et le temps ; la perception claire, immédiate, du sens inacceptable que prend le cours des choses. Mais il y avait fondamentalement un pari fou sur un avenir ouvert, porté par la générosité, la gratuité, une révolte salutaire contre les myopies de vieillards et les institutions qui n'ont d'autre but que se perpétuer ; parfois la défense du totem tricolore, (mais il était aussi vénéré de l'autre côté ! ). Et un refus instinctif de la barbarie. C'est à dire le choix vital de la culture, du respect d'autrui, et de la liberté. Ingrédients indispensables d'une démocratie.

 

Peut être est-ce ceci qui ferait passer de "l'individu" au "sujet", encore loin à l'horizon, à travers une sorte de "kénose"  cosmique et historique  tant qu'à faire, mais très hypothétique ? La seule évidence qui reste est que  plus rien n'est désormais assuré. Nous sommes plus que jamais dans l'incertitude.

 

 

Gérard Jaffrédou, 15- 19.III. 2009 -

 

 [1] L'histoire abonde de tels dénis d'évidence, qui débouchent rarement sur des lendemains qui chantent. Ainsi : les situations coloniales, intolérables, et perpétuées ; la barbarie absolue du nazisme, tolérée, voire encouragée et appelée ;  sa victoire considérée comme définitive en 1940 ; les doctrines de Défense depuis la première guerre  et leurs réalisations dérisoires ou coûteuses, etc., etc., etc. Arrêtons là.

Je relis LEFEVRE (Henri). - La vie quotidienne dans le monde moderne. - Paris, Gallimard, 1968 (!). - 384 p. (Coll. Idées), qui mettait …en évidence des  tendances et mécanismes (sociaux, idéologiques, politiques) bien avérés depuis !

Il y a eu le LTI (Lingua tertii Imperii  : KLEMPERER (Victor). - LTI, la langue du IIIè Reich, carnets d'un philologue. - Paris, Albin Michel , 1996 . - 377 p. (Leipzig, Reclam Verlag, 1975) Traduction de l'allemand et annotations par Elisabeth Guillot. (Collection Pocket Agora) .  Il y a celui de la Vème République (Ligua quintae Respublicae) analysé par HAZAN (Eric). - LQR, La propagande du quotidien. - Paris, Ed. Raisons d'agir, 2006.- 127 p.  Tout ceci est bien repéré !

GUSDORF (Georges). - La parole.- Paris, P.U.F., 1952 (!). - 126 p. (Coll. Que sais-je ? )

BADIOU (Alain). - De quoi Sarkozy est-il le nom ? . - Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2007.- 160 p. Cf. . pp 45 sq.

je note d'ajouter à mon programme de lectures ce cher  Emmanuel Kant …..

et animées par le "narcissisme de la petite différence" qui porte à haïr les plus proches sur la base de "petites différences" , par contentement de soi. FREUD  (Sigmund). - Le malaise dans la culture. - Paris, P.U.F., 1995 (1930,1948) . - 95 p. ,  p. 56-57

  NOIREL (Gérard). - État, nation et immigration,  Vers une histoire du pouvoir. -  Paris, Belin, 2001. - 590 p. (Coll. Folio Histoire. ) Cf. Ch. IV, p. 131 -216, passim. . Cf. aussi sur ces cadres donnés a priori et qui bloquent la pensée : DETIENNE (Marcel) .- Où est le mystère de l'identité nationale ? .  - Paris, Ed. Panama, 2008.- 160 p.

Je dois avouer que je pense, respectivement, à "l'Europe, l'Europe, l'Europe ! " comme ironisait De Gaulle, à toutes les modes, et à l'islamisme et autres intégrismes.

DOSTALER (Gilles) et MARIS (Bernard) . - Capitalisme et pulsion de mort . - Paris Albin Michel, 2009.- 173 p.

La puissance des appels de juin ne vient pas de la rhétorique, mais de leur justesse concrète : "D'immenses forces n'ont pas encore donné. Il reste…" etc. etc.

Exemplaire d'un fatal refus d'évidence,  le récit  de l'Amiral Patou, à l'époque Lieutenant de vaisseau sur le Dunkerque je crois, à poste à Mers-el Kebir en 1940, et qui a rallié très vite les FNFL. Il raconte que, officier de semaine, le 4 ou 5 juillet,  il se rend chez le commandant, un vieux Capitaine de vaisseau, voulant l'avertir que l'escadre anglaise était là et se mettait en position de tir… La seule préoccupation du pacha, dit Patou, était de savoir ce qui était prévu à la feuille de semaine. C'était le "nettoyage de coque" . Réponse du pacha : "Ah ! Nettoyage de coque , très bien, ça : alors : nettoyage de coque ! - Mais commandant, les Anglais ?… - Non, non ! nettoyage de coque, nettoyage de coque, c'est très bien" .  " Refonder le capitalisme ? Ah ! c'est très bien ça, refonder le capitalisme !"  On devine la suite.

 

(dernière minute, le 29.III.09) C'est à dire aussi que tout est possible , y compris qu'on accepte enfin quelques évidences jusqu'ici déniées : le "scandale Veolia" n'est pas moins significatif que les précédents (dont les 140 % de Sarkozy), s'il passe moins inaperçu. Quelques commentaires  annoncent "la fin d'une époque".  Peut être, peut être, si on en voit la vraie dimension qui n'est ni morale ni de convenances. La constatation du "scandale" pourrait mettre en cause les finalités du système économique, la hiérarchie sociale, les complicités personnelles et les mécanismes institutionnels, et finalement les  principes fondamentaux  d'organisation de la société : si ce n'est pas là un problème politique…Parions qu'il sera beaucoup pédalé pour l'escamoter comme les autres.

 

 

 

 

 

Comment s’opère l’exclusion, par les riches, de ceux qui travaillent, selon les Mille et Une Nuits
 

Les Mille et Une Nuits sont constituées d’histoires symboliques qui viennent résonner avec notre propre inconscient. Elles peuvent ainsi dévoiler tout en les voilant les ressorts cachés qui président aux comportements des individus et de la société. C’est ce qui se passe avec le conte intitulé Le premier frère du barbier. Apparemment il s’agit d’un pauvre tailleur séduit par une belle femme riche. Profitant de l’écho de son charme, elle va tout simplement exploiter le soupirant silencieux et, à la fin, provoquer son rejet par la société. Par le truchement de la séduction, la femme enlève à la parole du pauvre homme toute capacité de distanciation, de critique et de contestation. Autrement dit elle la détruit comme parole et laisse le champ libre à sa propre toute-puissance. Ainsi toutes les étapes de l’exclusion des travailleurs par les riches finissent par être révélées :

- Celui qui travaille est mis sous la dépendance du riche par la séduction

- Dépendant, il finit par travailler pour rien ou presque rien

- Le cercle des profiteurs s’élargit

- Le travailleur est complètement spolié, livré à la fatigue et à la faim

- Peu à peu il devient l’artisan de sa propre exploitation

- Il se transforme lui-même en esclave

- On le voit même réduit au rang d’animal

- Devenant un véritable déchet de la société

- Finalement il est poussé à la faute

- Le pouvoir, entièrement fondé sur l’ordre des riches, parachève son exclusion en le condamnant

- Seul peut alors lui venir en aide celui qui conserve, pour lui, un sentiment de fraternité (ici le barbier)

En réalité, ce n’est pas la richesse qui pose problème : c’est l’appropriation des  richesses aux dépens des autres. Le récit symbolique, par le truchement du miroir de l’inconscient, ne fait ici que révéler la structure des comportements qu’une telle appropriation va provoquer pour le travailleur, à partir d’une séduction souvent cachée, qui détruit les ressorts mêmes de la parole. Il faudra alors se demander pourquoi l’histoire ne fait souvent que se répéter et repérer où se situe la séduction destructrice pour l’empêcher de fonctionner…

                                                                                    Etienne Duval

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Par Duval Etienne
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Jeudi 12 mars 2009

Chagall par lui-même


Traverser la crise en passant de l’individu au sujet



La crise actuelle affecte directement notre système économique. Mais plus fondamentalement c’est l’homme lui-même qui est concerné. L’habit que les siècles passés ont confectionné pour lui est désormais démodé. Il est devenu trop petit parce que l’être humain a grandi. En fait, parler d’habit c’est s’attacher à la représentation. Or, ici, il ne s’agit pas simplement de représentation et d’apparence. Le cœur de l’homme lui-même aspire à s’ouvrir comme un bouton de rose pour faire advenir le sujet, un être arque bouté  sur une histoire collective et projeté, en même temps, vers un destin personnel dont lui seul a la responsabilité.

 

Sortir de la confusion entre individu et sujet

Le système libéral s’est construit sur le primat de l’individu ; l’individu est apparu comme une victoire sur l’enfermement des communautés et des corporations. Il semblait porteur de liberté et ouvrait un espace nouveau pour les conquêtes économiques et scientifiques à venir. Mais l’expérience a montré qu’il introduisait des morcellements et de terribles inégalités. Ainsi de nouvelles pauvretés se sont développées dans des marges qui se sont élargies, et des esclavages encore inédits sont aujourd’hui porteurs de souffrances et de destructions jadis insoupçonnables. A l’origine de tels déséquilibres, il y a eu la confusion entre l’individu et le sujet, vecteur des libertés fondamentales. Sans doute le sujet est-il un individu limité dans l’espace par un corps. Mais il est en même temps un être social ouvert à toute l’humanité : à toutes les femmes comme à tous les hommes. Il se déploie dans l’unité entre deux composantes paradoxales de son être en devenir.

 

Vivre dans la tension entre communauté et société

Dans notre sphère culturelle, en libérant l’individu, les hommes ont refoulé la dimension communautaire. La communauté rattachait aux racines et aux traditions du passé : il convenait de s’en détacher pour donner tout son élan à une société ouverte sur l’universel. C’était elle qui devait devenir la matrice nouvelle d’un homme nouveau.  Mais la société avait un fardeau trop lourd à porter et la communauté refoulée est revenue à la charge avec l’arrivée de nouvelles populations, originaires du Maghreb et de l’Afrique. Les nouveaux habitants se présentaient avec le trésor de leurs racines sans lesquelles ils ne pouvaient s’épanouir. Mais la société d’accueil ne pouvait tolérer que resurgissent, à son insu et contre sa volonté, des communautés qui lui rappelaient les archaïsmes du passé. En France en particulier, elle a mené le combat pour la libération de populations, à son goût, trop arriérées. Or, en voulant les libérer, elle les a enchaînées, les empêchant de s’intégrer dans la culture française. Elle n’a pas compris que le sujet en devenir a besoin, en même temps, de la communauté qui le rattache à ses racines particulières et de la société qui l’ouvre à plus d’universalité.

 

Passer de la violence à la parole

Dans un tel contexte, la violence est devenue, en Occident, un véritable épouvantail auquel il fallait à tout prix résister pour défendre la civilisation. Les Occidentaux oubliaient ainsi qu’ils avaient été les auteurs des pires violences que la terre ait connues. Mais peut-être cherchaient-ils aussi à se défendre contre le retour d’un monstre qu’ils avaient bien connu et qu’ils projetaient sur les migrants envahisseurs. En fait ils méprisaient les mythes, qui donnaient sa juste place à la violence et oubliaient qu’ils révélaient les structures de notre inconscient et les soubassements nécessaires de toute culture. Ce sont pourtant ces mythes rejetés qui ont donné naissance à la raison.  Pour eux, la violence est constitutive de l’homme parce qu’elle introduit la séparation indispensable et donne naissance à la parole créatrice. Sans la violence qui réagit contre l’inégalité des rapports de force sous-jacents aux rapports sociaux, comment serait-il possible de donner leur place aux négociations porteuses de progrès pour les groupes particuliers et l’humanité tout entière ? Ici encore le sujet est dans l’entre-deux : entre la violence et la parole. C’est lui qui est le garant du nécessaire passage de la première à la seconde. Il ne s’agit pas de nier la violence mais d’opérer constamment sa transformation en parole.

 

Ne pas séparer connaissance et création

La culture a longtemps considéré la connaissance comme le terme ultime de toute activité humaine. Le désir de connaître apparaissait porteur de tous les autres désirs. L’Université française, et c’est aussi sa gloire, est encore aujourd’hui le témoin d’une telle conception. Sans doute a-t-elle en partie raison, mais elle en vient ainsi à déconsidérer la pratique créatrice. Et c’est dans l’espace qu’elle a laissé vacant que les Grandes Écoles ont trouvé leur juste place. Nous vivons aujourd’hui dans une dichotomie, qui contribue à nourrir le penchant schizophrénique de notre civilisation. Contrairement à ce que beaucoup pensent aujourd’hui, le sujet n’est pas tout entier du côté de la connaissance : il est une fois encore dans l’entre-deux, entre connaissance et création. Et c’est d’ailleurs la création qui donne sens à la connaissance comme l’avait fortement suggéré Marx lui-même, en évoquant la praxis. 

 

Passer du collectif au réseau

Devant les soubresauts de la crise, les partis de gauche veulent réhabiliter le collectif. L’intention est louable, mais elle est manifestement en décalage avec l’évolution actuelle. Si c’est bien la constitution du sujet qui définit la modernité, il devient nécessaire d’en prendre acte et de faire en sorte que les sujets interagissent entre eux et donc entrent en réseau pour trouver leur pleine dimension dans un surcroît d’intelligence et de créativité. Selon une telle perspective, internet est devenu un outil de choix indispensable mais il n’est pas le seul même s’il est devenu un activateur de tous les autres réseaux. A ce niveau, l’optimisme doit être en partie tempéré car un problème extrêmement important commence à se poser : celui de la régulation des réseaux. Il ne pourra trouver sa solution sans l’ouverture au politique, qui pourrait découvrir ici une nouvelle place et de nouvelles méthodes, susceptibles de le transformer radicalement.

 

Lier l’économique et le social

 Une des dichotomies qui affectent le plus le comportement des Français est celle qui oppose l’économique et le social. Elle se traduit depuis longtemps par l’opposition entre la gauche et la droite. Or une telle dichotomie contrarie fortement l’émergence du sujet dont la fonction est de séparer et de lier en même temps. Pour lui, l’économique doit interagir avec le social et vice versa. C’est probablement là que se situe la nouvelle pratique révolutionnaire, celle qui doit faire passer la société à un autre niveau pour la transformer radicalement. Les choix extrêmes, qu’ils soient de droite ou de gauche, ne peuvent contribuer qu’à accroître l’hémiplégie dont nous souffrons et écarteler le sujet qui s’apprête pourtant à trouver sa place.

 

S’ouvrir à l’interculturel et au métissage

Nous avons la chance en France d’être le réceptacle de plusieurs cultures : culture occidentale, culture maghrébine, culture africaine… Nous commencions à tourner en rond dans un modèle où l’autre n’était plus présent. Or l’autre est là tout près de nous et attend à notre porte pour que nous l’accueillions dans notre maison. C’est une aubaine inespérée car comment pourrions-nous devenir des sujets à part entière sans nous ouvrir à lui et à sa culture ? Et comment l’étranger pourrait-il trouver sa place en France s’il est obligé de sacrifier ses racines culturelles ? La pulsion du sujet naissant semble nous contraindre à faire jouer les individus et les cultures ensemble pour obtenir un nouveau métissage, une œuvre d’art aux multiples couleurs.  

 

Unir politique et poésie

Le sujet a une âme est c’est la poésie qui la porte en lui permettant de s’épanouir dans l’esthétique. Aussi, dans un monde où il cherche sa place, n’y a-t-il plus art d’un côté et politique de l’autre. Comme l’ont montré les récents événements de Guadeloupe et de Martinique, la poésie est appelée à inspirer les pratiques de la cité et des peuples, pour ouvrir la voie à de nouveaux destins. Elle est là comme l’assurance que la violence va être constructive en trouvant un débouché dans la parole partagée de la négociation. 

 

De la création à la production du sujet

Ainsi le politique est appelé à  devenir un des lieux privilégiés de la création.  Mais il n’est pas le seul : il en va de même pour toutes les pratiques humaines. Un nouvel espace dialectique est en train de naître : le surgissement du sujet pousse à la création dans tous les domaines et la création devient le terreau où le même sujet va pouvoir se développer.  Bien plus, en devenant sujet créateur, l’homme en vient à participer à la création du monde et donc aussi à la production des autres sujets, qui en est le couronnement.

 

 Etienne Duval

 

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Par Duval Etienne
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Lundi 23 février 2009

L’homme est né et continue à naître du bricolage

 

Pierre Mercier, un orfèvre du social, et Etienne Duval, nous entraînent sur le chemin du bricolage, qui nous arrache à la standardisation et trace une voie pour le sujet. C’est ainsi que l’homme peut retrouver le chemin de la raison, dégagée de sa toute-puissance stérilisante, en redécouvrant la voie de la création que la nature avait ouverte bien avant son apparition. Comme chaque fois, la réflexion cherche à s’adosser au bricolage génial du mythe lui-même.

 

Éloge du bricolage pour faire et (re)faire notre monde

Par Pierre Mercier

 

Au départ, il s’agissait simplement de réaliser une tablette en bois, sous la fenêtre du salon, pour y déposer quelques objets et bibelots qui m’accompagnent depuis plusieurs années. J’imaginais fixer une planche de bois rabotée entre les deux chambranles à l’aide de tasseaux, puis de peindre l’ensemble d’une couleur crème en veillant bien à égrener chacune des couches pour m’assurer d’un rendu laqué. J’aime la peinture à l’huile. Elle est agréable à caresser et comme les tapisseries et rideaux, elle enveloppe les matières brutes de nos logements qui deviennent autant de « boites adoucissantes (1) ». Quoi qu’il en soit, j’avais envie  de faire de cette fenêtre, un petit monde et un passage apaisant pour l’œil et l’esprit, ouverts à la rue et aux autres.

 

La vieille valise marron

Me voilà donc avec ma planche, un tasseau et j’avais sorti du placard de l’entrée ma boite de bricolage enfouie sous une dizaine de pots de peinture ayant servi pour l’appartement et d’autres aussi. Non pas une de ces caisses à outils « pro » parfois vendues pré-équipées d’une batterie d’outillage, mais une vieille valise marron rigide de taille moyenne bien pratique comme fourretout, dans laquelle j’ai entreposé au fil du temps différents outils. J’en ai d’ailleurs une autre pleine de cartes postales, photos, dépliants et papiers collectés ça et là, qui m’apparaissent aujourd’hui comme autant d’outils et de matériaux d’un autre genre, mais nous y reviendrons. Bref, il y a dans ma valise de bricolage toute une série de choses : une bobine de ficelle, des pinces, des clés, un marteau, des vis et clous, une scie, du papier de verre, des fusibles, des pinceaux, des joints, des bouts de bois, des chevilles, des tournevis,… De quoi refaire le monde, si l’occasion se présente.

 

Refaire le monde

Refaire le monde. Peut être pas le grand, mais au moins le mien. C’est le sens du bricolage, trop souvent attribué à celles et ceux qui ne savent pas vraiment, qui n’ont ni plan, ni moyen. L’affaire n’est pas très sérieuse au regard des ordonnateurs du monde et autres adeptes d’une organisation rationalisée et normative des façons de vivre, qui s’autorisent à peser assez lourdement sur le cours des choses, (c’est une des qualités des bricoleurs de ne s’occuper que du léger) mais il s’agit d’un esprit qu’il convient de réhabiliter comme mode vie, de relation, d’action ou de pensée précisant qu’il n’est pas opportun de l’imposer contre toutes autres formes d’être.

 

Arranger ingénieusement

Le terme de bricolage est recouvert à première vue d’un voile négatif et péjoratif puisqu’il désigne couramment une activité ne présentant à priori aucun caractère sérieux, rationnel, solide. Tout au plus occupe-t-il aujourd’hui une place dans une économie domestique du dimanche comme passe-temps. D’ailleurs les définitions usuelles invitent à « s’occuper chez soi à de menus travaux manuels (réparation, entretien, aménagement » ou encore à « réparer provisoirement et de façon approximative » et « d’arranger grossièrement avec des moyens de fortunes, sans avoir recours à un professionnel ».

L’étymologie du mot nous enseigne qu’il est issu du langage guerrier, la « bricole » étant une catapulte destinée à rompre les murailles. Par référence à la trajectoire du projectile, il est ensuite employé à propos d’un ricochet puis d’un zigzag pour éviter les obstacles. Le verbe s’applique ainsi au jeu de balle et de billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. Le passage au sens moderne se fait au milieu du XIXème siècle, époque où le verbe signifie « exécuter de menus travaux » puis « arranger ingénieusement », l’accent étant mis sur l’idée de manier adroitement.

 

Faire avec les moyens du bord

La définition du bricolage met en avant l’idée d’un arrangement avec « les moyens du bord » et notamment avec des éléments recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». Dans La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss indique : « le propre (…) du bricolage est d’élaborer des ensembles structurés mais en utilisant des résidus et des débris d’événement : des bribes et des morceaux, témoins fossiles de l’histoire d’un individu ou d’une société ». Selon l’auteur, « le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de taches diversifiées ; mais à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les moyens du bord ». Et ces moyens sont « le résultat contingent de toute les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec des résidus de constructions et de destructions antérieures ».

 

Quelque chose de soi-même

Ainsi (2), le bricoleur collecte au gré de sa vie des ressources, c’est-à-dire des objets hétéroclites, des idées, des savoirs divers,  qui constitueront son stock, sur la base du simple principe que « ça peut toujours servir ». Poussé à agir, le bricoleur engage un dialogue avec les éléments de son stock pour trouver les éléments qui, agencés les uns les autres, permettront d'obtenir un dispositif adéquat. L'arrangement final ne sera jamais tel qu’espéré, ni que tel autre qui lui aurait été préféré mais il est considéré comme satisfaisant dès lors qu'il « marche » sans exigence de performance spécifique. Enfin, le bricoleur est attaché à son bricolage parce qu'il y met quelque chose de lui-même, « racontant, par les choix qu’il opère entre des possibles limités, le caractère et la vie de son auteur  (3) ».

A partir de « Essai de construction de l'idéaltype du bricoleur », R Duymedjian, ESCHIL, 2008.

La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss, 1962.


Réaménager notre espace

Alors cette approche se prête bien sur aux rapports que nous entretenons avec nos habitations, lieux idéaux du stockage et de l’arrangement, mais pour peu qu’on lui accorde une attention, elle s’applique également à de multiples champs de la vi (4).

Concernant nos pratiques d’habiter, Michel Bonetti (5) nous indique par exemple que chaque nouvel habitat nous oblige à réaménager notre rapport à l’espace et à recomposer des éléments historiques, sociaux, relationnels qui le constitue : « les éléments disparates se mélangent, se superposent, se combinent pêle-mêle dans un processus de condensation. Il s’agit d’un véritable bricolage de matériaux spatiaux et de significations attachées à différents espaces qui sont projetées sur le lieu dans lequel on vit ».

Michel Bonetti, Le Bricolage imaginaire de l’espace, 1994.

 

Une expression artistique affranchie des règles

Marielle Magliozzi (6) évoque pour sa part la valeur artistique du bricolage, au travers de créations architecturales « marginales », telle que le Palais Idéal de Facteur Cheval « construction merveilleusement complexe et aboutie », réalisé sans véritable projet établi et avec les moyens du bord par un postier pédestre qui collectait des pierres lors de ces tournées. « Ainsi, d’une activité populaire liée à l’occupation du temps libre, le bricolage devient une expression artistique ingénieuse et affranchie des règles et du système. »

 

Faire et refaire le monde social qui est le sien

Claude Javeau (7) a pu décrire le monde social et l’activité des acteurs sociaux comme une forme de bricolage : « Les hommes se livrent à un bricolage toujours recommencé pour produire et reproduire ce qu’on a coutume d’appeler société ». Le monde social n’étant finalement qu’un ensemble d'arrangements entre individus qui ne cessent, dans le cours des interactions qui les unissent, de faire et de refaire le monde social qui est le leur. Loin de l’acteur exclusivement agi par des conditionnements socioculturels ou de l’acteur rationnel mû par son seul intérêt, il s’agit d’envisager un acteur bricoleur (8) : « un acteur ne disposant pas toujours, et plutôt rarement, de préférences clairement établies et hiérarchisées, de toute l’information disponible, des savoirs et des moyens suffisants pour agir comme il le souhaiterait. Bref, un acteur contraint, limité de bien des manières mais qui agit quand même. Comme le « bricoleur du dimanche », il fait avec ce qu’il a, parce qu’il doit faire et que les situations s’imposent à lui ».

Il est d’ailleurs tentant de rappeler le lien entre l’art et l’ordre du monde social : « Si l’on devait représenter l’ensemble social par une image, écrit le sociologue Jean-Daniel Reynaud dans Les Règles du jeu (1989), ce serait plutôt une machine de Tinguely, compliquée et bruyante, et qui peut être indéfiniment bricolée. Avec la différence que personne ne l’a construite et qu’elle produit une grande quantité de choses hétérogènes » (9).

Personne n’a construit cette machine ?

 

La nature elle-même agit à la manière d’un bricoleur

Sur cette question de l’évolution humaine, François Jacob (10) prix Nobel de physiologie apporte  une réflexion qui reprend les conclusions de Lévi-Strauss : « L'évolution ne tire pas ses nouveautés du néant. Elle travaille sur ce qui existe déjà, soit qu'elle transforme un système ancien pour lui donner une fonction nouvelle, soit qu'elle combine plusieurs systèmes pour en échafauder un autre plus complexe. Le processus de sélection naturelle ne ressemble à aucun aspect du comportement humain. Mais si l'on veut jouer avec une comparaison, il faut dire que la sélection naturelle opère à la manière non d'un ingénieur, mais d'un bricoleur ; un bricoleur qui ne sait pas encore ce qu'il va produire, mais récupère tout ce qui lui tombe sous la main, les objets les plus hétéroclites, bouts de ficelle, morceaux de bois, vieux cartons pouvant éventuellement lui fournir des matériaux ; bref, un bricoleur qui profite de ce qu'il trouve autour de lui pour en tirer quelque objet utilisable.(...) L'évolution procède comme un bricoleur qui pendant des millions et des millions d'années, remanierait lentement son œuvre, la retouchant sans cesse, coupant ici, allongeant là, saisissant toutes les occasions d'ajuster, de transformer, de créer.(...) L’évolution est ainsi fondée sur une sorte de bricolage moléculaire, sur la réutilisation constante du vieux pour faire du neuf. »

 

Le refus des mots d’ordre et de la standardisation

En résumé, il semble que le bricolage traverse de nombreux champs de compréhension du monde, alors pourquoi ce sujet ?

Parce qu’il en va d’une illusion et d’une réalité navrante du monde laissant autorité à ceux qui savent au détriment des autres. Valérie Marange (11) nous indique à ce propos que « c’est là sans doute que se joue la ligne de partage entre la pensée majoritaire liée au désir de faire science, et de régner au nom de la vérité sur les autres modes de pensée et de vie, et une pensée mineure, qui se lie au style et à la tactique, et conçoit donc toujours l’éventualité d’autres manières, d’autres constructions de vérités que la sienne propre ».

Il me semble donc que soutenir le bricolage c’est (re)prendre possession de notre monde, en refusant les « mots d’ordre » de la standardisation et du contrôle normatif des pensées, des pratiques et de notre environnement. C’est engager un dialogue avec nos ressources et à nos moyens. C’est élaborer des constructions singulières en recherchant nos propres arrangements. C’est tenter de nouvelles coopérations et retrouver notre « pouvoir d’invention ». C’est réhabiliter un travail de terrain dans la cité en osant nos affaires. C’est se réapproprier notre présent et notre avenir. C’est « réouvrir une voie non-dogmatique permettant d’élaborer le travail affectif qui fait que la vie tient malgré tout ». C’est y mettre de nous. (12)

 

Au bout du compte, le bricolage pose la question de l’ordre du monde en se rappelant avec Jacques Prévert que « les désordres humains ne sont pas dans l’ordre des choses ».

 

Cela étant, il me faut retourner à mon bricolage.

Pierre Mercier

 

1.Michel Serres, Les cinq sens, 1985.

2.A partir de « Essai de construction de l'idéaltype du bricoleur », R Duymedjian, ESCHIL, 2008.

3.La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss, 1962.

5.Michel Bonetti, Le Bricolage imaginaire de l’espace, 1994.

6.Marielle Magliozzi, Arts bruts, architectures marginales : un art du bricolage, 2008.

7.Claude Javeau., Le bricolage du social. Traité de sociologie, 2001.

8.« Bricolage, complexité et sciences sociales : quelques prolégomènes » P Roggero, ESCHIL, 2008.

9.« L’idée d’un monde social bricolé est-elle sociologiquement pertinente ? » C Thuderoz, ESCHIL, 2008.

10.François Jacob, Le jeu des possibles, 1981.

11.Valérie Marange, « pour une éthique du bricolage » 2002.

12.Valérie Marange, « pour une éthique du bricolage » 2002.



 

Le bricolage et le mythe ou le jeu avec les limites de la raison
Présentation par Etienne Duval


Un très vieux conte égyptien intitulé « Le conte de Rhampsinite » met en valeur le comportement d’un homme qui, à tout moment, affronte le risque de la mort en s’opposant au roi, pour faire gagner la vie. A la fin, séduit par son savoir faire, le souverain lui donne sa fille en mariage. L’histoire qui nous est racontée ici met en scène deux formes d’intelligence, celle de la raison que le roi croit s’approprier et celle du bricolage que met en œuvre un modeste Égyptien, fils de maçon. Malicieux, l’homme du peuple joue avec les limites de la raison pour tenter de la dépasser et gagner ainsi la partie engagée avec le roi, qui est aussi un jeu avec la mort. Il finit par avoir raison contre la raison parce que, comme Prométhée, il sait faire jaillir l’éclair de lumière qui la fonde. Avec le bricolage, il a découvert le secret du feu de l’intelligence. Mais ce feu a besoin de la raison pour que l’homme trouve sa pleine dimension au-delà d’une toute-puissance illusoire. C’est ce que veut évoquer la fin du conte, qui se termine par le mariage avec la fille du roi.


Le conte de Rhampsinite

 

Le roi Rhampsinite possédait un trésor considérable, si grand que, parmi ses successeurs, non seulement pas un ne l'a dépassé, mais aucun n'a pu accumuler, de bien loin, autant de richesses. Soucieux de mettre ce trésor à l'abri des voleurs et pour le tenir en sûreté, il fit bâtir un caveau en pierre de taille, situé sur le côté du palais et de telle façon qu'une des murailles se trouvait en bordure et accessible du dehors. Le maçon qui construisit le caveau s'arrangea pour placer dans ce mur une pierre bien taillée et bien ajustée, si adroitement que deux hommes ordinaires, ou même un seul d'une force au-dessus de la moyenne, pouvaient, sans trop d'effort, la saisir, la tirer et l'ôter de sa place. Lorsque le caveau fut achevé, le roi y fit entasser toutes les richesses de son trésor, satisfait de le croire bien en sécurité. A quelque temps de là, le maçon, sentant approcher la fin de sa vie, fit appeler ses enfants, qui étaient deux fils, et leur révéla comment il avait pourvu à leur avenir en usant d'artifice, et comment le caveau du roi avait été construit de manière à leur permettre de vivre dans l'abondance.

Et après leur avoir clairement expliqué le moyen d'ôter la pierre, et de la remettre ensuite en place, après leur avoir bien recommandé de prendre certaines précautions, qui feraient d'eux en secret les grands trésoriers du roi, il passa de sa vie à trépas. Les enfants, bien entendu, ne tardèrent guère à se mettre en besogne. Ils allèrent de nuit rôder autour du palais du roi, reconnurent aisément la pierre, l'ôtèrent de sa place et emportèrent une bonne somme d'argent. Mais le sort voulut que le roi vienne inspecter son caveau ; il fut tout étonné de constater que le niveau de l'or dans ses coffres avait fortement baissé. Il ne savait qui accuser ni qui soupçonner, le sceau apposé par lui-même sur la porte était intact et bien entier, le caveau exactement clos et fermé. Après y être retourné deux ou trois fois, il constata que le contenu des coffres ne cessait pas de diminuer. Alors, pour empêcher les larrons d'agir si librement et de retourner tranquillement chez eux ensuite, il fit fabriquer des pièges et les fit installer auprès des coffres qui contenaient son trésor.

Les voleurs arrivèrent une belle nuit selon leur coutume et l'un deux se glissa dans le caveau ; mais soudain, comme il approchait d'un coffre, il se trouva pris au piège. Se rendant bien compte du danger où il était, il appela vite son frère, lui montra sa piteuse situation et lui conseilla d'entrer dans le caveau pour lui trancher la tête, afin qu'il devînt impossible de le reconnaître et que son frère ne fût pas compromis et perdu avec lui. Le frère pensa que le conseil était sage, et il l'exécuta sur-le-champ. Puis il remit la pierre en place et s'en retourna chez lui, en emportant la tête. Quand le jour reparut, le roi entra dans son caveau. Le voilà fort effrayé de voir le corps du larron pris au piège et sans tête, sans qu'il n’ y eût nulle part trace d'entrée ni de sortie. Ne sachant comment se tirer de pareille aventure, le roi imagina de faire pendre le corps du mort sur la muraille de la ville, de la faire surveiller et de charger les gardes d'arrêter et de lui amener toute personne, homme ou femme, qu'ils verraient pleurer auprès du pendu ou s'apitoyer sur le sort du mort sans tête.

Lorsqu'elle vit le corps qui était ainsi troussé, haut et court, la mère, en proie à une grande douleur, ordonna à son fils, le survivant, d'avoir à lui apporter le corps de son frère. Elle le menaça, s'il se refusait à obéir, d'aller trouver le roi et de lui révéler qui pillait son trésor. Le fils, qui connaissait sa mère et qui savait qu'elle prenait les choses à coeur, et que rien ne la ferait changer, quelque remontrance qu'il lui fît, réfléchit et finit par inventer une ruse. Il fit mettre le bât (selle rudimentaire de bête de somme) sur certains ânes qu'il se procura, les chargea d'outres en peau de chèvre, pleines de vin, puis les chassa devant lui. Arrivé auprès des gardes, c'est-à-dire à l'endroit où était le pendu, il délia deux ou trois de ces outres en peau de chèvre, et devant le vin qui coulait à terre, se mit à pousser de grandes exclamations, à se donner de grands coups sur la tête, et à avoir l'air bien empêtré d'un homme qui ne sait par quel bout commencer pour réparer le désastre, ni vers lequel de ses ânes il doit se tourner en premier.

Les gardes, voyant se répandre à terre cette grande quantité de vin, coururent au secours, se disant que recueillir ce vin perdu serait pour eux autant de gagné. Le marchand, derrière les ânes, se mit à leur dire des injures et fit semblant d'être fort en colère. Les gardes furent donc bien polis avec lui, et complaisant ;  peu à peu, il s'apaisa et modéra sa colère, et à la fin il détourna ses ânes du chemin pour rafistoler et recharger. La conversation continua de part et d'autre ; de petits propos en petits propos, un des gardes jeta au marchand une bonne plaisanterie dont celui-ci ne fit que rire et même, il finit par leur adjuger une outre de vin. Ils ne tardèrent pas à s'asseoir là et à se mettre à boire, et le marchand leur tint compagnie, et vu leur bonne volonté et leur soif, il leur donna encore le reste de son chargement, et ils burent le contenu de toutes les outres de peau de chèvre, pleines de vin. Quand ils eurent tout bu, ils étaient tous ivres-morts, le sommeil les prit et ils s'endormirent sur place, sans pouvoir bouger.

Le marchand attendit, jusque bien avant dans la nuit, puis alla dépendre le corps de son frère et, se moquant des gardes à son tour, il leur rasa à tous la barbe de la joue droite. Puis, il chargea le corps de son frère sur les ânes, les poussa du côté du logis, et rentra, ayant obéi aux ordres de sa mère. Le lendemain, lorsque le roi fut averti de ce qui s'était passé et qu'il sut comment le corps du larron avait été habilement dérobé, il fut grandement vexé. Voulant à tout prix retrouver celui qui l'avait si finement joué, il chargea une des princesses, sa fille, réputée pour son esprit malin, de rechercher le coupable. Il fut entendu qu'elle attirerait les passants au palais pour bavarder avec eux et qu'elle s'arrangerait pour leur faire dire, en les poussant à se vanter, ce que chacun d'eux avait fait en sa vie de plus prudent et de plus méchant ;  et si l'un d'eux racontait le tour du larron, vite, elle devait le saisir et ne pas le laisser partir. La princesse obéit, mais le larron, entendant raconter tout ça, voulut encore jouer au plus fin avec le roi.

Et qu'est-ce qu'il inventa ? Il coupa le bras d'un mort récent, et le cachant sous sa robe, il s'achemina vers le palais. Il rendit visite à la princesse et les voilà en grande conversation. Bien entendu, elle lui posa la même question qu'aux autres :" Contez-moi donc ce que vous avez fait dans votre vie, de plus malin et de plus méchant ? " Il lui conta donc comment son crime le plus énorme avait été de trancher la tête de son frère pris au piège dans le caveau du roi, et que son action la plus malicieuse avait été d'enivrer les gardes afin de pouvoir dépendre le corps de son frère. La princesse, dès qu'elle eut compris à qui elle avait affaire, tendit la main. Mais le larron lui laissa prendre le bras du mort qu'il avait tenu caché, et tandis qu'elle l'empoignait ferme, il fila. Elle se trouva trompée, car il eut le loisir de sortir et de s'enfuir bien vite.

Quand la chose fut rapportée au roi, il s'étonna, émerveillé de l'astuce et de la hardiesse de cet homme. Il ordonna qu'on fît publier par toutes les villes de son royaume qu'il pardonnait à ce personnage, et que s'il voulait venir se présenter à lui, il lui donnerait de grands biens. Le larron eut confiance en la publication faite au nom du roi et il s'en vint vers lui se déclarer. Quand le roi le vit, il le jugea un oiseau rare, et il lui donna sa fille en mariage comme au plus malin des hommes. N'avait-il pas, en effet, donné la preuve de la malice des Égyptiens qui en remontrent à toutes les nations.

http://mythesgrec.ibelgique.com/egypte.htm

 

 

Par Duval Etienne
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