Mercredi 1 juillet 2009



Couvent de La Tourette construit par Le Corbusier

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Une leçon d’architecture ou un voyage initiatique

Avec Le Corbusier

 

Pierre Boulais et Luc Moreau viennent de publier un nouveau livre sur le couvent dominicain de La Tourette, construit par Le Corbusier. Il s’intitule La Tourette, un couvent de La Corbusier. Luc Moreau a pris les photos et Pierre Boulais leur a donné la parole en utilisant les textes du maître. Ayant pris un grand plaisir à parcourir cet ouvrage, je voudrais suivre la parcours initiatique de l’architecte dans ses créations, en m’appuyant sur les parties  de texte et les paroles spontanées de l’artiste que Pierre Boulais a retenues. 

 

Le retour au mythe avec les dieux et le sens du sacré 

Le Corbusier sait que toute création s’articule sur la genèse du monde. S’appuyant sur le mythe, il prend contact avec la main invisible qui fait exister l’Univers. Les dieux sont avec lui et, pour le signifier, il parle parfois à la première personne du pluriel : « Puis nous avons dit, le cloître doit être en bas… »

Derrière les murs du couvent, les dieux jouent. 

L’homme qui recherche l’harmonie a le sens du sacré. Il est des choses qu’on n’a pas le droit de violer : le secret qui est en chaque être – ce grand arbre illimité où l’on peut loger ou ne pas loger sa propre notion du sacré – individuelle, totalement individuelle. Cela s’appelle aussi la conscience… 

Comme à l’origine, l’architecte est au pied de l’arbre de la vie et de la connaissance. 

 

Tricoter les rapports entre les dieux et les hommes 

Récemment une femme, originaire d’Auxerre, est venue avec son mari à Lyon pour assister au café philosophique que nous organisons autour des mythes et des Mille et Une Nuits. Elle vibrait avec une intensité étonnante aux grands textes symboliques. Elle avait exercé son métier dans la Haute Couture mais n’hésitait pas à s’astreindre aux menus travaux de la retouche. Aujourd’hui, elle redécoupe en artiste les habits rétrécis comme si elle cherchait sans cesse à assembler le ciel et la terre. 

L’architecte est lui aussi dans la couture et le tricotage, qui vont permettre d’unir les dieux et les hommes. 

La vocation architecturale, c’est comme la vocation religieuse : c’est croire, se donner, se consacrer… 

De fil en aiguille, vous finissez par tricoter quelque chose ; je dis tricoter parce que ça veut dire que toutes choses sont l’une dans l’autre, l’une impliquant l’autre.    


La maison, fille du soleil, qui descend du ciel
 

Le soleil est en perpétuelle gestation. Image du dieu créateur, comme Atoum en Égypte, il façonne le monde avec les rayons, qui sortent de son sein. Il appartient à l’architecte de jouer avec lui pour composer une symphonie architecturale.

Une symphonie architecturale s’apprête sous ce titre : « La maison fille du soleil ». 

(Pour le couvent de La Tourette), les lieux ont dicté l’architecture… Le terrain était très en pente, un vallon qui descend vert sur la plaine et entouré de forêts… Prenons l’assiette en haut à l’horizontale du bâtiment, au sommet, laquelle composera avec l’horizon… L’édifice a été conçu par le haut, sa composition commence par la ligne de toiture, grande horizontale générale : petit à petit, il détermine son organisme en descente, et touche le sol comme il peut par le moyen des pilotis. 

 

Des ombres qui jouent avec la lumière 

La lumière a besoin de l’ombre, comme le jour a besoin de la nuit. Le désir lui-même ne peut vivre sans la présence du manque. Il faut élargir et creuser le vase du désir pour qu’il puisse déborder de la générosité de la vie. L’ombre appelle la lumière et la lumière se repose à l’ombre. C’est l’habileté à favoriser un tel jeu de cache-cache et de séduction, qui peut faire le grand architecte.

Je compose avec la lumière. 

Observez le jeu des ombres, jouez le jeu… ombres propres, nettes ou fondues, ombres portées, aiguës, rigueur du tracé mais arabesque ou découpage si ensorcelant ! Contrepoint et fugue… musique. 

Nos yeux sont faits pour voir les formes sous la lumière ; les ombres et les clairs révèlent les formes. Les cubes, les cônes, les cylindres ou les pyramides sont les grandes formes primaires que la lumière révèle bien. 

 

Le regard qui passe sous la maison 

Les pilotis soulèvent la maison pour laisser passer la vie, faite d’ombres et de lumières. Le bâtiment décolle de terre pour se transformer, au fil de la construction, en un immense bateau, prêt à entraîner les habitants vers des destinations inconnues. Pour le moment, le regard se faufile entre les piliers…

Avec les pilotis, le regard passe sous la maison. 

Laissez pousser le lierre… Créez des circulations. 

L’architecture : une chose qui se marche. 

La galère vogue, les voix chantent à bord. Comme tout devient étrange et se transpose, se transporte haut et se réfléchit sur le plan de l’allégresse.

 

Sur les planchers éclairés, la grande liberté des volumes et des proportions 

Les pilotis viennent libérer l’espace. Plus de murs porteurs pour imposer leurs contraintes. Sur les planchers éclairés, les volumes jouent avec l’espace et avec les proportions. La croix avec ses angles droits organise l’ensemble symphonique, et un centre de gravité, tel un chef d’orchestre, fait jouer entre eux volumes et proportions.

L’architecture : c’est des planchers éclairés. 

L’architecture est le jeu correct, savant et magnifique des volumes assemblés sous la lumière. 

J’ai imaginé les formes, les contacts, les circuits qu’il fallait pour que la prière, la liturgie, la méditation se trouvent à l’aise dans la maison. 

Puis nous avons dit, le cloître doit être en bas : alors, au lieu de mettre des arcades dessous, dans l’ombre et horizontales…, j’ai pensé : laissons couler la terre où elle va, puis mettons un cloître qui soit en croix au lieu d’être en anneau. Pourquoi pas ? 

Bravo ! Les proportions regardent le centre. 

 

L’union de la rationalité et de la poésie, et la mélodie des arts 

La rationalité, faite d’une extrême rigueur, convoque à sa table la poésie qui libère la création. L’union des contraires constitue l’ordre symbolique en architecture comme dans le langage. Sans elle, le bâtiment resterait muet et serait donc privé de la parole. Et pour donner toute son extension aux échanges de la communication et réveiller le sens du beau chez les habitants, Le Corbusier compose une mélodie des arts en invitant, avec la poésie,  la musique, la sculpture, la peinture, sous le regard du modulor.

Tout chantonne ensemble sensibilité, rigueur, invention. 

Modulor : faire de l’architecture un prolongement d’homme, un contenant d’homme. 

L’architecture, c’est comme la musique, il faut des silences. L’architecture est une suite d’événements visuels, comme la musique est une suite d’événements sonores. Le profil architectural est une mélodie bâtie. Goethe disait : « L’architecture, c’est une musique pétrifiée ». 

Pan de verre ondulatoire, belle invention ! Joie qui récompense de bien des douleurs. 

Cette mise au point de pans de verre a été faite par Xenakis. Sa partition musicale « Les metastasis » pour orchestre avec 65 exécutants composée avec le Modulor, trouve ici sa transposition visuelle en rythmes et espaces correspondants. 

Mon béton est beau, il faut seulement le réveiller avec des couleurs fortes. 

Noir, rouge, bleu, jaune, blanc… les couleurs sont un coup de clairon dans l’architecture. 

Mais où commence la sculpture, où commence la peinture, où commence l’architecture ?  Tout n’est qu’unité dans le corps de l’événement plastique : architecture, peinture, sculpture composent la synthèse des arts majeurs. 

 

Le jeu de la mort et de la vie 

Dans les bâtiments de Le Corbusier, mort et vie sont en constante interaction. Se cachant  sous l’ombre et la lumière, elles se manifestent avec une violence explosive dans le couvent de La Tourette. L’église en effet est un immense utérus et un énorme tombeau comme l’Univers lui-même. Ici les lois de la nature rejoignent le mystère de la Résurrection. C’est le monde, en son entier, qui engendre l’homme nouveau. Au centre de gravité, le grand autel blanc est le lieu où l’homme et Dieu échangent leur nature pour que la mort, à tout jamais, devienne le moment même de l’explosion de la vie. A quelques mètres,  un peu à l’écart, un espace éclairé par d’immenses canons de lumière offre un lieu protégé à l’homme nouveau qui vient de naître ; des couleurs vives se penchent sur le petit autel-berceau comme les mages de la crèche.

C’est avec l’autel que le centre de gravité est marqué ainsi que la valeur, la hiérarchie des choses. 

L’autel, c’est le diapason qui donne le la. 

Le lieu sacré par excellence, il déclanche le rayonnement de l’œuvre. Cela est préparé par la proportion, la proportion est une chose ineffable. 

 

L’espace indicible ou la rencontre avec le mystère 

L’architecture est faite pour nous conduire jusqu’au mystère. L’homme se tait, la parole n’a plus sa place. L’être tout entier entre dans la contemplation.

Lorsqu’une œuvre est à son maximum d’intensité, de proportion, de qualité, d’exécution, il se produit un phénomène « d’espace indicible ».  Les lieux se mettent à rayonner, physiquement ils rayonnent. Ils déterminent ce que j’appelle « l’espace indicible », c’est-à-dire un choc qui dépend de la qualité de réflexion, c’est du domaine de l’ineffable.

 

Etienne Duval, le 23 juin 2009

 

 

 

Le beau livre de Pierre Boulais et Luc Moreau « La Tourette, Un couvent de Le Corbusier » peut être obtenu auprès de :

 

Pierre-Etienne Boulais, B.P. N° 26, 38 660 LE TOUVET

 

Prix du livre : 27 € 

Prix du port : 6€

 

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Par Duval Etienne
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Samedi 6 juin 2009

Comme nous l’avons déjà vu dans le texte précédent, Les Mille et Une Nuits sont un chef d’œuvre de la littérature mondiale. En utilisant des contes d’origines multiples, Chahrazade tente de guérir le roi qu’elle vient d’épouser. Elle invente, à sa façon, une cure analytique pour le sauver de la violence qui l’a poussé, jusqu’ici, à faire tuer ses femmes, dès la fin de leur première nuit de noces. Mais il y a ici plus que la psychanalyse d’un roi : l’ambition de ce texte magistral est d’opérer une psychanalyse de la culture. Si le monde va mal, c’est que la culture elle-même est malade. Quel est donc ce mal qui la ronge et qui risque de conduire les hommes à leur perte ?

 

Un mensonge sur la femme

Le mal qui ronge la culture est constitué par un mensonge sur la femme. Elle est présentée comme celle qui séduit et trompe l’homme. Autrement dit, c’est la séduction mensongère qui caractérise la femme et cette assertion est elle-même un mensonge, qui a des conséquences désastreuses. Pour faire comprendre comment on en est arrivé à une telle situation, l’histoire intitulée Le troisième frère du barbier compare, sans le dire, les femmes à des aveugles, évoquant ainsi le voile qui recouvre leur visage. L’aumône qu’elles reçoivent est le signe du don de la vie, qu’elles acquièrent du ciel et qu’elles sont chargées de communiquer aux êtres humains. D’emblée, elles sont dans l’économie du don. Mais l’esprit malin pousse un homme à s’approprier ce don, comme s’il lui appartenait de droit et à passer ainsi de l’économie du don à un système basé sur l’appropriation. Il se fait passer pour un aveugle, s’introduit subrepticement dans leur maison et apprend où est caché le trésor.  Il va tout faire pour en  récupérer une partie en trompant la foule et les juges eux-mêmes, qui lui donnent raison. Ainsi à l’origine du mensonge sur la femme est révélée l’envie, qui nie l’autre  et pousse à s’approprier le bien d’autrui.

 

Le mythe falsifié

Le mythe a pour fonction d’ouvrir les hommes à l’ordre symbolique, où règne la tension du paradoxe, qui permet aux hommes de se constituer comme sujets. Lorsqu’ils jouent sur des rapports de force, qui visent à la domination de l’autre, les hommes vont s’efforcer de faire passer dans le mythe leur point de vue particulier. Dans Le second frère du barbier, on voit un glissement par rapport au mythe d’origine : l’esprit malin symbolisé par le serpent dans la Bible est incarné par la femme elle-même, séductrice et mensongère. C’est d’ailleurs ce glissement que veut effectivement révéler le texte. Le mensonge sur la femme est présenté comme une vérité première. Il est dans l’ordre des choses que la femme soit séductrice et mensongère.

Une telle distorsion est présente, pour une part, dans le texte lui-même de la Bible : c’est Ève qui se laisse séduire et présente le fruit à Adam. Peut-être la faute d’origine est-elle d’ordre culturel : goûter au fruit défendu consisterait à vouloir s’attaquer à l’ordre fondamental des choses. Autrement dit, elle consisterait à faire passer dans le mythe ce qui n’a rien à y faire, à savoir la conception de la femme séductrice et mensongère. Il est assez curieux que l’Église catholique ait cru bon, sans même se rendre compte de la portée symbolique de son geste, de définir le dogme de l’immaculée conception : la Vierge Marie, prototype de la femme, est sans péché à l’origine. La femme voulue par Dieu n’a rien à voir avec la conception que le mythe voudrait imposer en insistant sur la séduction et le mensonge.

 

Désordre et désymbolisation

Par les résonances que le mythe falsifié impose à l’imaginaire et à l’intelligence, le rapport homme/femme n’est plus vécu dans la tension qui favorise la constitution de sujets. Le désordre s’installe, les rapports de domination et de servitude finissent par s’imposer. Parce que la parole ne porte plus la confiance et la vérité, l’amour a du mal à trouver un espace pacifié. Les jalousies se multiplient à la Cour, entraînant tromperies et meurtres déguisés.

Par le jeu dynamique des rapports entre structures symboliques, le désordre contamine les relations sociales, suscitant confusion et rivalités diverses. Et le pouvoir lui-même en subit les conséquences négatives. Dans l’histoire sur Le second frère du barbier, le conteur associe le comportement du khalife et celui de la femme tentatrice, qui incarne l’esprit malin du serpent de la Bible. S’il y a un salut à chercher, il est surtout dans l’ordre de la culture.

 

L’action de la femme à travers Chahrazade

Directement en cause, la femme est concernée au premier plan. C’est d’abord d’elle que va dépendre la libération recherchée. A l’épouse qui trompe, Chahrazade va opposer la figure de la femme pure et fidèle. Aux mots mensongers, elle va substituer la parole de vérité qui guérit en rétablissant l’ordre symbolique. Elle est, par rapport au roi et à tous les hommes, comme une mère qui éduque de jeunes enfants en leur racontant des histoires. Il faut revenir à l’origine, traverser le mythe en sens inverse pour écarter le mensonge d’origine, qui le pervertit.

 

L’action de l’homme à travers Ghânim

L’action de la femme seule ne suffit pas. L’homme doit apporter sa propre touche. Dans le dernier chapitre des Mille et Une Nuits sur La force de l’amour, Ghânim, un jeune homme courageux, se trouve dans un cimetière à la tombée de la nuit. Il se réfugie sur un palmier, qu’il identifie inconsciemment à l’arbre de vie. Soudain, trois serviteurs, portant une caisse, se dirigent vers le palmier. Ils creusent, à son pied, un trou assez profond, déposent la caisse dans le trou et la recouvrent de remblais de terre. Apparemment ils n’ont pas la conscience tranquille et veulent à tout prix éviter d’être vus. Il n’en fallait pas plus pour attirer la curiosité de Ghânim. Lorsque les trois larrons ont quitté le cimetière, il descend de son arbre, gratte la terre qui recouvre le précieux dépôt et ouvre la caisse. Quelle surprise ! Une jeune femme superbe est là, profondément endormie. Déjà son cœur s’émeut à la vue d’une telle apparition. Petit à petit il ranime la jeune fée. Elle finit par ouvrir les deux yeux, tout étonnée d’être là. Son nom est Séduction : elle est la concubine préférée du roi.

Sans doute a-t-elle été victime de la jalousie d’une autre femme. Ghânim vient de déterrer la vraie femme qu’on enterrait vivante depuis de nombreuses générations. Elle a pour elle la séduction mais elle n’est pas dans le mensonge.

 

La vérité dévoilée

Ghânim héberge Séduction qu’il vient de sauver. Le roi l’apprend. Soupçonnant une tromperie, il fait tout pour reprendre sa concubine préférée et punir le coupable. Mais le coupable s’échappe. De son côté, la concubine n’oppose aucune résistance aux hommes venus pour l’emmener dans la grande Tour de la prison. Un soir, le roi s’approche de la Tour comme s’il voulait écouter son propre inconscient soigneusement enfermé. Il entend une voix : celle de la femme et plus directement celle de sa bien-aimée. Dans une grande complainte, elle clame son innocence et celle de l’homme qui l’a sauvée de la mort : elle était enterrée vivante et c’est Ghânim qui l’a rendue à la vie. Le roi est atterré : il se repent de ses actes et de ses soupçons et rétablit dans leurs droits et leur dignité la femme et l’homme qu’il croyait coupables. Plus tard, il apprendra comment Zoubayda, son épouse, a voulu se débarrasser de la concubine, qui lui faisait de l’ombre. Pour manifester sa bonne foi, elle avait même imaginé de construire un mausolée à l’intérieur du palais pour évoquer le souvenir de celle qui avait disparu. Il devenait ainsi manifeste qu’à travers Séduction, c’était la femme qui était officiellement enterrée.

 

L’entrée dans le pardon et la réconciliation

La vie allait maintenant pouvoir reprendre ses droits. Le dévoilement de la vérité sur la femme opérait progressivement une remise en ordre. L’amour véritable, dégagé de la peur et du soupçon, devenait possible. Séduction épousa Ghânim qui l’avait sauvée. La sœur de Ghânim devint la concubine favorite du roi et sa mère fut accordée comme épouse au vizir lui-même. De leur côté, les femmes réunies demandèrent la grâce de Zoubayda. Touché par le pardon, le khalife se réconcilia avec elle en la rétablissant dans toutes ses prérogatives à la Cour. Il accorda même à Ghânim la place de gouverneur de Syrie, devenue vacante.

En sortant du mensonge dans lequel elle avait été enterrée dès l’origine, la femme rétablie dans la dynamique du don pouvait permettre à chacun de retrouver sa véritable place. Cette pensée de grande ampleur semble nous concerner aujourd’hui plus encore que par la passé. Elle pourrait alimenter notre réflexion en cette période de crise. C’est peut-être dans le resurgissement de la femme libérée d’un mensonge imaginaire que nous pourrions changer de système économique, social et culturel…

 

Etienne Duval, le 3 juin 2009

 

Par Duval Etienne
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Lundi 4 mai 2009

Le jugement dernier de Kandinsky


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Le jeu de la culture entre déni et parole de vérité

Ou la révélation des Mille et Une Nuits


 Il m’a semblé que notre dernière réflexion sur le déni d’évidences avait besoin de se poursuivre. L’occasion m’en est donnée par un travail de groupe sur les Mille et Une Nuits. Ce chef d’œuvre de la littérature arabe sert de base à un café philosophique interculturel, organisé dans le cadre de l’association Formidec, très soucieuse de provoquer des échanges entre les cultures de l’aire méditerranéenne. A travers les Mille et Une Nuits, nous découvrons la culture arabe du dixième siècle, en pleine remise en cause. En opérant une véritable psychanalyse, elle met à jour, grâce à des récits symboliques présentés sous forme de contes, ses propres errances inaperçues et maintenues cachées dans l’espace de l’inconscient : elle trouve ainsi le chemin de sa guérison et de son perpétuel renouvellement. Cette voie apparemment très originale pourrait révéler le cheminement voilé de toute culture, constamment adossée à des contre cultures salvatrices, qui tentent d’ouvrir les yeux des aveugles et de réveiller les oreilles endormies par des paroles prophétiques.

 

La culture est fondée sur des structures symboliques

Comme le langage, la culture ne part pas de rien. Elle est fondée sur des structures paradoxales, qui, à travers un jeu de contraires, organisent un ordre symbolique.  De telles structures apparaissent constamment dans les contes des Mille et Une Nuits : féminin/masculin, désir/manque, vie/mort, moi/autre, passé/avenir, liberté/limite, voilement/dévoilement…

 

Un décalage entre la culture concrète et l’ordre symbolique

La culture concrète n’est pas complètement déterminée par l’ordre symbolique. Elle s’appuie sur lui, comme sur un fondement, mais un jeu constant fonctionne entre les deux. Au cours de l’histoire, de nombreux décalages apparaissent entre eux et provoquent des dysfonctionnements dans l’existence des hommes. C’est la culture qui détermine les structures des comportements, dans la relation de l’homme à la femme et des êtres humains entre eux, dans les rapports économiques de production et d’échange et le fonctionnement du pouvoir, dans l’accès au savoir et le développement des techniques et des arts, dans le mode de référence à la spiritualité et au religieux… A un moment donné, on peut constater une forme de similitude entre les différentes structures, pourtant situées à des plans différents. Et c’est ainsi que les décalages se répercutent à tous les niveaux, introduisant une dimension mensongère à l’intérieur de la culture dans son ensemble.

 

Le décalage est inconscient et sa révélation est soumise à un interdit

Le système culturel est le résultat de rapports de force, qui apparaissent comme l’expression même de la loi. Dès le départ, le décalage avec l’ordre symbolique est nié et rejeté dans l’inconscient et le système ne peut fonctionner que si la révélation du « mensonge » est soumise à un interdit, qui va provoquer le déni. Il en est allé ainsi dans des régimes autoritaires, tels que le nazisme ou le communisme soviétique, qui ont fini par accréditer les pires crimes contre l’humanité. Plus récemment, il a fallu le bouleversement de la crise économique pour révéler les errances inaperçues d’un système libéral, rejetant par principe toute régulation.

 

Mais une des fonctions de la culture est précisément de dépasser l’interdit auquel elle est soumise

L’interdit finit par bloquer le devenir de l’homme. Et la culture prend alors conscience qu’elle ne peut elle-même assurer sa fonction sans dépasser cet interdit auquel elle est injustement soumise. Elle découvre ainsi progressivement qu’elle est fondée, en dernier ressort, non pas sur des rapports de force contingents, mais sur un ordre symbolique qui la dépasse. Dans cette prise de conscience, elle va puiser l’énergie de la critique et de la contestation. C’est en tout cas, dans cet esprit, que Chaharazade, au cours des Mille et Une Nuits, expose sa vie, au nom du peuple, pour faire face à l’arbitraire d’un roi, qui ne saurait être au-dessus des lois. Pour elle, l’interdit de résister à la toute-puissance du monarque n’a aucune justification réelle.  

 

Le dépassement de l’interdit est l’œuvre de la parole, qui lui fait violence

La parole est l’arme de la culture. Elle est elle-même violence mais une violence qui s’est confrontée à l’ordre symbolique. Autrement dit, elle est la violence non meurtrière, passée à l’épure de la symbolisation. C’est pourquoi elle a la capacité de séparer en introduisant la distance entre les individus plongés dans la confusion et, de manière plus fondamentale encore, de séparer mensonge et vérité. Aussi n’a-t-elle aucune peine à dénoncer les interdits, dépourvus de toute justification, pour arriver à les dépasser. En France, au début des années 40, les premiers résistants ont dû s’opposer ouvertement à la légitimité du régime de Vichy pour mener la lutte contre le système imposé par Hitler. Il a été également nécessaire de dénoncer le « bon droit » des pouvoirs établis pour lutter contre l’esclavage noir ou le colonialisme des pays européens.

 

Un des rôles essentiels de la parole consiste à révéler le décalage entre la culture et l’ordre symbolique

Lorsque les dysfonctionnements sont importants dans une société, des voix se font entendre pour dénoncer le trop grand décalage entre les comportements hypocrites et l’ordre symbolique. Le peuple hébreu a donné naissance à des prophètes ; les populations asservies arrivent assez souvent à développer des contre-cultures. Dans les Mille et Une Nuits, la démarche est plus subtile, car il s’agit d’une réelle psychanalyse proposée au roi et finalement au peuple tout entier. La parole doit utiliser des subterfuges pour faire face aux barrières de l’inconscient. Elle s’appuie en particulier sur la plasticité de l’imaginaire, pour passer d’un niveau à un autre, et réveiller par un phénomène d’écho ou d’évocations successives ce qui était tenu soigneusement caché. Le conte qui voisine parfois avec la farce et la magie, où les comportements sont mis en pleine lumière, fait circuler le sens à travers des images jusque dans les zones les plus opaques. C’est ainsi que sont dénoncés, en cachette, la violence du roi, le jeu de séduction du khalife et la jalousie du vizir, une justice mise au service du pouvoir, le rôle très ambigu du grand frère, la difficulté du rapport homme/femme, où l’amour fonctionne mal parce que les épouses sont choisies trop jeunes et sans réel consentement ;  le jeu de séduction se déploie aussi dans les rapports économiques, au point que les pauvres travailleurs sont exploités par les riches avec leur propre adhésion. La religion elle-même n’échappe pas à la dénonciation indirecte et tranquille des conteurs.

 

En prenant conscience du décalage, les individus acquièrent la possibilité de le dépasser pour devenir eux-mêmes et inventer l’avenir

La parole permet la prise de conscience du décalage entre comportements et ordre symbolique. Grâce à l’apport des contes, elle se transforme en parabole, découvrant ici sa forme la plus élaborée, qui éclaire sans contraindre, et respecte la liberté de choix de l’auditeur. Elle devient ainsi parole de vérité qui invite au dépassement dans la constitution de véritables sujets, enracinés sur l’axe du désir, qui conduit à l’amour. Les sujets peuvent alors inventer l’avenir.  C’est bien là qu’est l’ambition des Mille et Une Nuits, sorte de paradigme de toute culture. Elle vise non seulement la libération du roi mais aussi celle du peuple tout entier et de chacun de ses membres. Bien plus cette œuvre littéraire se termine par un immense chant d’espérance, intitulé « La force de l’amour », où finit par triompher l’ouverture à l’avenir dans le  pardon et réconciliation.

 

Etienne Duval

 

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Par Duval Etienne
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Mardi 7 avril 2009

L'ange aux leurres de Marc Chagall

http://www.alexein.com/web/L%27ange%20aux%20leurres.htm


Dénis d’évidences sur fond de crise

 

Gérard Jaffrédou s’interroge, d’une manière générale et plus spécialement en ce temps de crise mondiale, sur les dénis d’évidence qui nous empêchent de voir la réalité telle qu’elle est et privent la parole de son pouvoir de critique et de contestation. Il en analyse les raisons une à une sans être complètement sûr des différentes explications proposées. A la fin, il tente de dépasser la recherche des causes, sans pourtant l’abandonner,  parce que seuls peuvent être décisifs, en dernier recours, un pari sur l’avenir, porté par la générosité et la gratuité, et un engagement du sujet dans des choix radicaux et sans ambiguïté appuyés sur des "analyses concrètes des réalités concrètes" .

Etienne Duval, de son côté, s’appuyant sur Les contes des Mille et Une Nuits, croit discerner, à la base des dénis d’évidence, une séduction plus ou moins cachée, qui détruit les ressorts de la parole et sa capacité de dénonciation et d’affirmation de soi. Il reste alors à la repérer pour la faire apparaître au grand jour et contrarier ainsi le processus d’exploitation et d’exclusion de ceux qui travaillent au bénéfice des plus riches.

 

 

Sur quelques dénis d'évidences

 

Je reprends donc un des points de départ d'une réflexion qui me poursuit depuis assez longtemps.  Lucien Sève, donc,  écrivait dans une tribune du Monde il y a quelques années : « Jamais le capitalisme n'a été aussi massivement et aussi évidemment destructeur, et jamais il n'a été aussi peu contesté »  (Je cite de mémoire).

 

Ce qu'on ne veut pas voir

La "crise mondiale", est sous notre nez. Ses origines me semblent fort évidentes : le fonctionnement du système capitaliste et sans doute sa nature même, ce qui est dénié d'une manière générale, ou contourné (c'est la faute à la forme ultra-libérale, ou à la finance, ou à quelques voyous). Et l'immense crise climatique, inséparable. 

En ce qui concerne l'avenir, il semble assez évident qu'on va dans le mur. Mais le pire n'est pas toujours sûr, quoi qu'on dise. Il se peut que le moteur explose avant ; comme dit Hervé Kempf : ce serait une bonne nouvelle. Mais je crains d'être, avec cette hypothèse,  dans le déni d'évidence : car on y va, au moins sur la lancée.

 

Des dénis d’évidence ? pourquoi ?

Sans doute, c'est  le recul, la suite des événements ultérieurs, qui font apparaître les évidences, qui ne s'imposaient pas sur le moment. Du moins pas à tous. C'est là le problème. Une minorité les voyait : Une minorité, MAIS pourquoi pas tous, en particulier ceux qui savent, détiennent les pouvoirs d'agir ?  Pourquoi, donc,  ces " dénis d'évidence  "?Et l'acceptation, pour le moins, et massive, de ce qui s'ensuit ?

 

Les réponses possibles sont multiples et parfois simples. La question est peut être oiseuse, d'autant que leurs combinaisons sont complexes et variables, ou relèvent de la théorie et sont invérifiables.  Essayons.

 

Par crainte, optimisme, facilité, résignation ? …

La crainte de voir la réalité, si on la sent déplaisante et menaçante (mais pourquoi ce refus ?).  La conviction (acquise comment ?) que la réalité est complexe et nous dépasse ; que par conséquent, il faut laisser faire les experts, ceux qui savent  (en savent-ils plus ? savent-ils ce qu'il faudrait savoir ? ) . La conviction (d'où vient-elle ? ) de son impuissance de toutes façons : à quoi bon trop réfléchir ? ("Le monde, on le changera pas !" dit mon voisin de Lesches pourtant visionnaire de bien d'évidences). Un optimisme de principe, de facilité, voire de résignation : on verra bien, on fera avec, ça ne peut pas être bien pire que maintenant.

 

… Ou parce que le langage et les experts pensent pour nous ?…

Le langage, de plus,  nous joue des tours : ses tours et tournures enrobent la réalité . Nous ne voyons plus que des gentils "partenaires sociaux" égaux et loyaux ; et des "consensus positifs " des  "plans sociaux" salvateurs, "des "investisseurs" "performants" etc. etc. Nous jouissons d’un système "libéral", "ultra-libéral" même : vive la liberté !, d’une "société de marché" "non faussé" : vive l'abondance ! Plus de capitalistes, mais des "hyper-riches", des "grands dirigeants", "méritants", eux. Les "travailleurs pauvres" n'ont qu'à travailler plus. Plus aucun prolétaire exploité ; plus  aucun "travailleur" depuis qu'Arlette a pris sa retraite. Il était temps d'ailleurs, on commençait à en rigoler. Le langage pense pour nous (de qui est la formule ?). Et c'est un donné

 

Donné notamment par les "experts", transmis par les médias. Le langage technique, savant, en impose, se donne comme objectif, et pose comme objectif, quasi naturel, le phénomène dont on parle. Ainsi le monde est fait de mécanismes trèèèèès complexes, qu'eux seuls connaissent, qu'on ne peut changer. Les questions qui renvoient, au delà des jargons, à la réalité,  ne seront donc pas posées. Elles sont au choix : incompétentes, dogmatiques, idéologiques, démagogiques,  etc. etc. .D'autant qu'il est difficile, parfois héroïque, de penser contre le cadre conceptuel qui vous a formé et surtout contre le cadre institutionnel qui vous nourrit et qui, accessoirement, réchauffe votre ego si vous brillez un peu et ne crachez pas trop violemment dans la soupe.

 

…Tandis que subsiste, hors du temps,  une démocratie illusoire

Elles ne seront pas posées  non plus par les "représentants du peuple", puisque le "peuple" ne se les pose plus guère. Représentent-ils d'ailleurs vraiment le peuple ? On ne voit pas qui parlerait pour les "travailleurs", les "prolétaires exploités", puisqu'il n'y en a plus : uniquement des "consommateurs". Il s'agit de défendre, non le peuple, mais, en partie contre lui, le seul système économique possible désormais, et bien sûr la République comme elle est, la meilleure de toutes. Le temps est celui des échéances électorales, non celui de la réflexion sur d'autres hypothèses.  Les représentants du peuple n'ont plus qu'une utilité : faire  croire que la démocratie existe.

 

Somme toute, tout cela constitue -à l' évidence- des encouragements puissants à ne rien voir ni penser. Le besoin de croire -pour de multiples et assez évidentes raisons- est plus fort que la possibilité de savoir. Ce que l'on a besoin de croire a plus d'évidence que ce qu'il s'agirait de savoir - quoi que…  les "évidences" résultant d'un "savoir" comportent aussi une bonne part de croyance ….Mais je n'ose m'avancer sur ce terrain : comment, à quelles conditions se constitue la vérité, ou l'impression d'évidence, ce qui n'est pas tout à fait la même chose sans doute.

 

 

Ou bien les dénis viennent-ils de plus loin ? la pensée magique, les tabous, une pulsion de mort ? …

Mais reste à savoir pourquoi ça marche si bien. C'est là qu'est l'os. J'extrais de quelques lectures ou relectures récentes, quelques hypothèses. On peut accuser d'abord le bon vieux déni de réalité. Mais, encore : pourquoi ? La "pensée magique" nous pousse parfois à faire comme si nos désirs, traduits en incantations, gouvernaient le monde. Elle  constitue peut être un vieux fonds de non-pensée et de non-action sur le réel, nourrissant une pseudo-action limitée à du symbolique, du verbal, de l'affectif. C'est le discours politique dominant, sa forme "correcte", c'est à dire moralisatrice et illusionniste.

 

De plus, des tabous demeurent puissants, protégeant l'origine même du pouvoir : l'argent et tout particulièrement l'argent capitaliste : secret et silence là-dessus. Enfin les tribus, à travers le monde,  restent  réunies dans la contemplation de leur totem propre et crispées sur sa défense. La nation, son territoire sacré et son État, et les "identités" reçues comme des essences tombées d'un ciel éternel,  sont, depuis le XIXème s. surtout, les espaces  élémentaires et sacrés de la sécurité supposée du groupe donc des individus : panique si on y touche. D'autres totems plus globaux surgissent, illusoires, dérisoires ou délirants. Ce qui laisse peu de chances à l'approche rationnelle des problèmes réels.

 

Plus grave. Si on en croit le père Sigmund, d'accord avec Keynes,  repris par Dostaler et Maris, les groupes humains sont, comme les individus, animés "au fond" par une pulsion de mort. Le capitalisme en particulier, fondamentalement prédateur et, plus généralement  le fonctionnement social n'y échappent évidemment pas. Cette "pulsion de mort" ferait ainsi accepter les évidences ou les pronostics les plus sombres, dans une sorte de jouissance morbide aux ressorts inconscients. On connaît les protagonistes : Éros et Thanatos dans leur combat incertain …. Que le meilleur gagne ! Les paris sont ouverts. Puis aux abris !

 

Que faire ? Des choix radicaux sans doute nécessaires, «  vomir le tiède »

On peut aussi choisir de participer à la lutte. Ce qui implique de choisir son camp ; qu'on retrouve les conditions d'une connaissance et d'une pensée justes ; qu' on discerne quelles sont les forces qui agissent ; et  comment on peut, comme "sujet", agir concrètement sur elles, avec elles. Vaste programme. Je pense souvent à l'exemple de ceux qui, en 1940, ont choisi le bon camp, qui s'imposait à eux d'évidence. Je suis persuadé que nous sommes dans une situation analogue, décisive, appelant des choix radicaux, "vomissant le tiède" et disqualifiant le compromis prudent.

Il y avait chez ceux-là d'abord une appréciation très concrète du rapport de forces dans l'espace et le temps ; la perception claire, immédiate, du sens inacceptable que prend le cours des choses. Mais il y avait fondamentalement un pari fou sur un avenir ouvert, porté par la générosité, la gratuité, une révolte salutaire contre les myopies de vieillards et les institutions qui n'ont d'autre but que se perpétuer ; parfois la défense du totem tricolore, (mais il était aussi vénéré de l'autre côté ! ). Et un refus instinctif de la barbarie. C'est à dire le choix vital de la culture, du respect d'autrui, et de la liberté. Ingrédients indispensables d'une démocratie.

 

Peut être est-ce ceci qui ferait passer de "l'individu" au "sujet", encore loin à l'horizon, à travers une sorte de "kénose"  cosmique et historique  tant qu'à faire, mais très hypothétique ? La seule évidence qui reste est que  plus rien n'est désormais assuré. Nous sommes plus que jamais dans l'incertitude.

 

 

Gérard Jaffrédou, 15- 19.III. 2009 -

 

 [1] L'histoire abonde de tels dénis d'évidence, qui débouchent rarement sur des lendemains qui chantent. Ainsi : les situations coloniales, intolérables, et perpétuées ; la barbarie absolue du nazisme, tolérée, voire encouragée et appelée ;  sa victoire considérée comme définitive en 1940 ; les doctrines de Défense depuis la première guerre  et leurs réalisations dérisoires ou coûteuses, etc., etc., etc. Arrêtons là.

Je relis LEFEVRE (Henri). - La vie quotidienne dans le monde moderne. - Paris, Gallimard, 1968 (!). - 384 p. (Coll. Idées), qui mettait …en évidence des  tendances et mécanismes (sociaux, idéologiques, politiques) bien avérés depuis !

Il y a eu le LTI (Lingua tertii Imperii  : KLEMPERER (Victor). - LTI, la langue du IIIè Reich, carnets d'un philologue. - Paris, Albin Michel , 1996 . - 377 p. (Leipzig, Reclam Verlag, 1975) Traduction de l'allemand et annotations par Elisabeth Guillot. (Collection Pocket Agora) .  Il y a celui de la Vème République (Ligua quintae Respublicae) analysé par HAZAN (Eric). - LQR, La propagande du quotidien. - Paris, Ed. Raisons d'agir, 2006.- 127 p.  Tout ceci est bien repéré !

GUSDORF (Georges). - La parole.- Paris, P.U.F., 1952 (!). - 126 p. (Coll. Que sais-je ? )

BADIOU (Alain). - De quoi Sarkozy est-il le nom ? . - Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2007.- 160 p. Cf. . pp 45 sq.

je note d'ajouter à mon programme de lectures ce cher  Emmanuel Kant …..

et animées par le "narcissisme de la petite différence" qui porte à haïr les plus proches sur la base de "petites différences" , par contentement de soi. FREUD  (Sigmund). - Le malaise dans la culture. - Paris, P.U.F., 1995 (1930,1948) . - 95 p. ,  p. 56-57

  NOIREL (Gérard). - État, nation et immigration,  Vers une histoire du pouvoir. -  Paris, Belin, 2001. - 590 p. (Coll. Folio Histoire. ) Cf. Ch. IV, p. 131 -216, passim. . Cf. aussi sur ces cadres donnés a priori et qui bloquent la pensée : DETIENNE (Marcel) .- Où est le mystère de l'identité nationale ? .  - Paris, Ed. Panama, 2008.- 160 p.

Je dois avouer que je pense, respectivement, à "l'Europe, l'Europe, l'Europe ! " comme ironisait De Gaulle, à toutes les modes, et à l'islamisme et autres intégrismes.

DOSTALER (Gilles) et MARIS (Bernard) . - Capitalisme et pulsion de mort . - Paris Albin Michel, 2009.- 173 p.

La puissance des appels de juin ne vient pas de la rhétorique, mais de leur justesse concrète : "D'immenses forces n'ont pas encore donné. Il reste…" etc. etc.

Exemplaire d'un fatal refus d'évidence,  le récit  de l'Amiral Patou, à l'époque Lieutenant de vaisseau sur le Dunkerque je crois, à poste à Mers-el Kebir en 1940, et qui a rallié très vite les FNFL. Il raconte que, officier de semaine, le 4 ou 5 juillet,  il se rend chez le commandant, un vieux Capitaine de vaisseau, voulant l'avertir que l'escadre anglaise était là et se mettait en position de tir… La seule préoccupation du pacha, dit Patou, était de savoir ce qui était prévu à la feuille de semaine. C'était le "nettoyage de coque" . Réponse du pacha : "Ah ! Nettoyage de coque , très bien, ça : alors : nettoyage de coque ! - Mais commandant, les Anglais ?… - Non, non ! nettoyage de coque, nettoyage de coque, c'est très bien" .  " Refonder le capitalisme ? Ah ! c'est très bien ça, refonder le capitalisme !"  On devine la suite.

 

(dernière minute, le 29.III.09) C'est à dire aussi que tout est possible , y compris qu'on accepte enfin quelques évidences jusqu'ici déniées : le "scandale Veolia" n'est pas moins significatif que les précédents (dont les 140 % de Sarkozy), s'il passe moins inaperçu. Quelques commentaires  annoncent "la fin d'une époque".  Peut être, peut être, si on en voit la vraie dimension qui n'est ni morale ni de convenances. La constatation du "scandale" pourrait mettre en cause les finalités du système économique, la hiérarchie sociale, les complicités personnelles et les mécanismes institutionnels, et finalement les  principes fondamentaux  d'organisation de la société : si ce n'est pas là un problème politique…Parions qu'il sera beaucoup pédalé pour l'escamoter comme les autres.

 

 

 

 

 

Comment s’opère l’exclusion, par les riches, de ceux qui travaillent, selon les Mille et Une Nuits
 

Les Mille et Une Nuits sont constituées d’histoires symboliques qui viennent résonner avec notre propre inconscient. Elles peuvent ainsi dévoiler tout en les voilant les ressorts cachés qui président aux comportements des individus et de la société. C’est ce qui se passe avec le conte intitulé Le premier frère du barbier. Apparemment il s’agit d’un pauvre tailleur séduit par une belle femme riche. Profitant de l’écho de son charme, elle va tout simplement exploiter le soupirant silencieux et, à la fin, provoquer son rejet par la société. Par le truchement de la séduction, la femme enlève à la parole du pauvre homme toute capacité de distanciation, de critique et de contestation. Autrement dit elle la détruit comme parole et laisse le champ libre à sa propre toute-puissance. Ainsi toutes les étapes de l’exclusion des travailleurs par les riches finissent par être révélées :

- Celui qui travaille est mis sous la dépendance du riche par la séduction

- Dépendant, il finit par travailler pour rien ou presque rien

- Le cercle des profiteurs s’élargit

- Le travailleur est complètement spolié, livré à la fatigue et à la faim

- Peu à peu il devient l’artisan de sa propre exploitation

- Il se transforme lui-même en esclave

- On le voit même réduit au rang d’animal

- Devenant un véritable déchet de la société

- Finalement il est poussé à la faute

- Le pouvoir, entièrement fondé sur l’ordre des riches, parachève son exclusion en le condamnant

- Seul peut alors lui venir en aide celui qui conserve, pour lui, un sentiment de fraternité (ici le barbier)

En réalité, ce n’est pas la richesse qui pose problème : c’est l’appropriation des  richesses aux dépens des autres. Le récit symbolique, par le truchement du miroir de l’inconscient, ne fait ici que révéler la structure des comportements qu’une telle appropriation va provoquer pour le travailleur, à partir d’une séduction souvent cachée, qui détruit les ressorts mêmes de la parole. Il faudra alors se demander pourquoi l’histoire ne fait souvent que se répéter et repérer où se situe la séduction destructrice pour l’empêcher de fonctionner…

                                                                                    Etienne Duval

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Par Duval Etienne
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Jeudi 12 mars 2009

Chagall par lui-même


Traverser la crise en passant de l’individu au sujet



La crise actuelle affecte directement notre système économique. Mais plus fondamentalement c’est l’homme lui-même qui est concerné. L’habit que les siècles passés ont confectionné pour lui est désormais démodé. Il est devenu trop petit parce que l’être humain a grandi. En fait, parler d’habit c’est s’attacher à la représentation. Or, ici, il ne s’agit pas simplement de représentation et d’apparence. Le cœur de l’homme lui-même aspire à s’ouvrir comme un bouton de rose pour faire advenir le sujet, un être arque bouté  sur une histoire collective et projeté, en même temps, vers un destin personnel dont lui seul a la responsabilité.

 

Sortir de la confusion entre individu et sujet

Le système libéral s’est construit sur le primat de l’individu ; l’individu est apparu comme une victoire sur l’enfermement des communautés et des corporations. Il semblait porteur de liberté et ouvrait un espace nouveau pour les conquêtes économiques et scientifiques à venir. Mais l’expérience a montré qu’il introduisait des morcellements et de terribles inégalités. Ainsi de nouvelles pauvretés se sont développées dans des marges qui se sont élargies, et des esclavages encore inédits sont aujourd’hui porteurs de souffrances et de destructions jadis insoupçonnables. A l’origine de tels déséquilibres, il y a eu la confusion entre l’individu et le sujet, vecteur des libertés fondamentales. Sans doute le sujet est-il un individu limité dans l’espace par un corps. Mais il est en même temps un être social ouvert à toute l’humanité : à toutes les femmes comme à tous les hommes. Il se déploie dans l’unité entre deux composantes paradoxales de son être en devenir.

 

Vivre dans la tension entre communauté et société

Dans notre sphère culturelle, en libérant l’individu, les hommes ont refoulé la dimension communautaire. La communauté rattachait aux racines et aux traditions du passé : il convenait de s’en détacher pour donner tout son élan à une société ouverte sur l’universel. C’était elle qui devait devenir la matrice nouvelle d’un homme nouveau.  Mais la société avait un fardeau trop lourd à porter et la communauté refoulée est revenue à la charge avec l’arrivée de nouvelles populations, originaires du Maghreb et de l’Afrique. Les nouveaux habitants se présentaient avec le trésor de leurs racines sans lesquelles ils ne pouvaient s’épanouir. Mais la société d’accueil ne pouvait tolérer que resurgissent, à son insu et contre sa volonté, des communautés qui lui rappelaient les archaïsmes du passé. En France en particulier, elle a mené le combat pour la libération de populations, à son goût, trop arriérées. Or, en voulant les libérer, elle les a enchaînées, les empêchant de s’intégrer dans la culture française. Elle n’a pas compris que le sujet en devenir a besoin, en même temps, de la communauté qui le rattache à ses racines particulières et de la société qui l’ouvre à plus d’universalité.

 

Passer de la violence à la parole

Dans un tel contexte, la violence est devenue, en Occident, un véritable épouvantail auquel il fallait à tout prix résister pour défendre la civilisation. Les Occidentaux oubliaient ainsi qu’ils avaient été les auteurs des pires violences que la terre ait connues. Mais peut-être cherchaient-ils aussi à se défendre contre le retour d’un monstre qu’ils avaient bien connu et qu’ils projetaient sur les migrants envahisseurs. En fait ils méprisaient les mythes, qui donnaient sa juste place à la violence et oubliaient qu’ils révélaient les structures de notre inconscient et les soubassements nécessaires de toute culture. Ce sont pourtant ces mythes rejetés qui ont donné naissance à la raison.  Pour eux, la violence est constitutive de l’homme parce qu’elle introduit la séparation indispensable et donne naissance à la parole créatrice. Sans la violence qui réagit contre l’inégalité des rapports de force sous-jacents aux rapports sociaux, comment serait-il possible de donner leur place aux négociations porteuses de progrès pour les groupes particuliers et l’humanité tout entière ? Ici encore le sujet est dans l’entre-deux : entre la violence et la parole. C’est lui qui est le garant du nécessaire passage de la première à la seconde. Il ne s’agit pas de nier la violence mais d’opérer constamment sa transformation en parole.

 

Ne pas séparer connaissance et création

La culture a longtemps considéré la connaissance comme le terme ultime de toute activité humaine. Le désir de connaître apparaissait porteur de tous les autres désirs. L’Université française, et c’est aussi sa gloire, est encore aujourd’hui le témoin d’une telle conception. Sans doute a-t-elle en partie raison, mais elle en vient ainsi à déconsidérer la pratique créatrice. Et c’est dans l’espace qu’elle a laissé vacant que les Grandes Écoles ont trouvé leur juste place. Nous vivons aujourd’hui dans une dichotomie, qui contribue à nourrir le penchant schizophrénique de notre civilisation. Contrairement à ce que beaucoup pensent aujourd’hui, le sujet n’est pas tout entier du côté de la connaissance : il est une fois encore dans l’entre-deux, entre connaissance et création. Et c’est d’ailleurs la création qui donne sens à la connaissance comme l’avait fortement suggéré Marx lui-même, en évoquant la praxis. 

 

Passer du collectif au réseau

Devant les soubresauts de la crise, les partis de gauche veulent réhabiliter le collectif. L’intention est louable, mais elle est manifestement en décalage avec l’évolution actuelle. Si c’est bien la constitution du sujet qui définit la modernité, il devient nécessaire d’en prendre acte et de faire en sorte que les sujets interagissent entre eux et donc entrent en réseau pour trouver leur pleine dimension dans un surcroît d’intelligence et de créativité. Selon une telle perspective, internet est devenu un outil de choix indispensable mais il n’est pas le seul même s’il est devenu un activateur de tous les autres réseaux. A ce niveau, l’optimisme doit être en partie tempéré car un problème extrêmement important commence à se poser : celui de la régulation des réseaux. Il ne pourra trouver sa solution sans l’ouverture au politique, qui pourrait découvrir ici une nouvelle place et de nouvelles méthodes, susceptibles de le transformer radicalement.

 

Lier l’économique et le social

 Une des dichotomies qui affectent le plus le comportement des Français est celle qui oppose l’économique et le social. Elle se traduit depuis longtemps par l’opposition entre la gauche et la droite. Or une telle dichotomie contrarie fortement l’émergence du sujet dont la fonction est de séparer et de lier en même temps. Pour lui, l’économique doit interagir avec le social et vice versa. C’est probablement là que se situe la nouvelle pratique révolutionnaire, celle qui doit faire passer la société à un autre niveau pour la transformer radicalement. Les choix extrêmes, qu’ils soient de droite ou de gauche, ne peuvent contribuer qu’à accroître l’hémiplégie dont nous souffrons et écarteler le sujet qui s’apprête pourtant à trouver sa place.

 

S’ouvrir à l’interculturel et au métissage

Nous avons la chance en France d’être le réceptacle de plusieurs cultures : culture occidentale, culture maghrébine, culture africaine… Nous commencions à tourner en rond dans un modèle où l’autre n’était plus présent. Or l’autre est là tout près de nous et attend à notre porte pour que nous l’accueillions dans notre maison. C’est une aubaine inespérée car comment pourrions-nous devenir des sujets à part entière sans nous ouvrir à lui et à sa culture ? Et comment l’étranger pourrait-il trouver sa place en France s’il est obligé de sacrifier ses racines culturelles ? La pulsion du sujet naissant semble nous contraindre à faire jouer les individus et les cultures ensemble pour obtenir un nouveau métissage, une œuvre d’art aux multiples couleurs.  

 

Unir politique et poésie

Le sujet a une âme est c’est la poésie qui la porte en lui permettant de s’épanouir dans l’esthétique. Aussi, dans un monde où il cherche sa place, n’y a-t-il plus art d’un côté et politique de l’autre. Comme l’ont montré les récents événements de Guadeloupe et de Martinique, la poésie est appelée à inspirer les pratiques de la cité et des peuples, pour ouvrir la voie à de nouveaux destins. Elle est là comme l’assurance que la violence va être constructive en trouvant un débouché dans la parole partagée de la négociation. 

 

De la création à la production du sujet

Ainsi le politique est appelé à  devenir un des lieux privilégiés de la création.  Mais il n’est pas le seul : il en va de même pour toutes les pratiques humaines. Un nouvel espace dialectique est en train de naître : le surgissement du sujet pousse à la création dans tous les domaines et la création devient le terreau où le même sujet va pouvoir se développer.  Bien plus, en devenant sujet créateur, l’homme en vient à participer à la création du monde et donc aussi à la production des autres sujets, qui en est le couronnement.

 

 Etienne Duval

 

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Par Duval Etienne
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Lundi 23 février 2009

L’homme est né et continue à naître du bricolage

 

Pierre Mercier, un orfèvre du social, et Etienne Duval, nous entraînent sur le chemin du bricolage, qui nous arrache à la standardisation et trace une voie pour le sujet. C’est ainsi que l’homme peut retrouver le chemin de la raison, dégagée de sa toute-puissance stérilisante, en redécouvrant la voie de la création que la nature avait ouverte bien avant son apparition. Comme chaque fois, la réflexion cherche à s’adosser au bricolage génial du mythe lui-même.

 

Éloge du bricolage pour faire et (re)faire notre monde

Par Pierre Mercier

 

Au départ, il s’agissait simplement de réaliser une tablette en bois, sous la fenêtre du salon, pour y déposer quelques objets et bibelots qui m’accompagnent depuis plusieurs années. J’imaginais fixer une planche de bois rabotée entre les deux chambranles à l’aide de tasseaux, puis de peindre l’ensemble d’une couleur crème en veillant bien à égrener chacune des couches pour m’assurer d’un rendu laqué. J’aime la peinture à l’huile. Elle est agréable à caresser et comme les tapisseries et rideaux, elle enveloppe les matières brutes de nos logements qui deviennent autant de « boites adoucissantes (1) ». Quoi qu’il en soit, j’avais envie  de faire de cette fenêtre, un petit monde et un passage apaisant pour l’œil et l’esprit, ouverts à la rue et aux autres.

 

La vieille valise marron

Me voilà donc avec ma planche, un tasseau et j’avais sorti du placard de l’entrée ma boite de bricolage enfouie sous une dizaine de pots de peinture ayant servi pour l’appartement et d’autres aussi. Non pas une de ces caisses à outils « pro » parfois vendues pré-équipées d’une batterie d’outillage, mais une vieille valise marron rigide de taille moyenne bien pratique comme fourretout, dans laquelle j’ai entreposé au fil du temps différents outils. J’en ai d’ailleurs une autre pleine de cartes postales, photos, dépliants et papiers collectés ça et là, qui m’apparaissent aujourd’hui comme autant d’outils et de matériaux d’un autre genre, mais nous y reviendrons. Bref, il y a dans ma valise de bricolage toute une série de choses : une bobine de ficelle, des pinces, des clés, un marteau, des vis et clous, une scie, du papier de verre, des fusibles, des pinceaux, des joints, des bouts de bois, des chevilles, des tournevis,… De quoi refaire le monde, si l’occasion se présente.

 

Refaire le monde

Refaire le monde. Peut être pas le grand, mais au moins le mien. C’est le sens du bricolage, trop souvent attribué à celles et ceux qui ne savent pas vraiment, qui n’ont ni plan, ni moyen. L’affaire n’est pas très sérieuse au regard des ordonnateurs du monde et autres adeptes d’une organisation rationalisée et normative des façons de vivre, qui s’autorisent à peser assez lourdement sur le cours des choses, (c’est une des qualités des bricoleurs de ne s’occuper que du léger) mais il s’agit d’un esprit qu’il convient de réhabiliter comme mode vie, de relation, d’action ou de pensée précisant qu’il n’est pas opportun de l’imposer contre toutes autres formes d’être.

 

Arranger ingénieusement

Le terme de bricolage est recouvert à première vue d’un voile négatif et péjoratif puisqu’il désigne couramment une activité ne présentant à priori aucun caractère sérieux, rationnel, solide. Tout au plus occupe-t-il aujourd’hui une place dans une économie domestique du dimanche comme passe-temps. D’ailleurs les définitions usuelles invitent à « s’occuper chez soi à de menus travaux manuels (réparation, entretien, aménagement » ou encore à « réparer provisoirement et de façon approximative » et « d’arranger grossièrement avec des moyens de fortunes, sans avoir recours à un professionnel ».

L’étymologie du mot nous enseigne qu’il est issu du langage guerrier, la « bricole » étant une catapulte destinée à rompre les murailles. Par référence à la trajectoire du projectile, il est ensuite employé à propos d’un ricochet puis d’un zigzag pour éviter les obstacles. Le verbe s’applique ainsi au jeu de balle et de billard, à la chasse et à l’équitation, mais toujours pour évoquer un mouvement incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. Le passage au sens moderne se fait au milieu du XIXème siècle, époque où le verbe signifie « exécuter de menus travaux » puis « arranger ingénieusement », l’accent étant mis sur l’idée de manier adroitement.

 

Faire avec les moyens du bord

La définition du bricolage met en avant l’idée d’un arrangement avec « les moyens du bord » et notamment avec des éléments recueillis ou conservés en vertu du principe que « ça peut toujours servir ». Dans La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss indique : « le propre (…) du bricolage est d’élaborer des ensembles structurés mais en utilisant des résidus et des débris d’événement : des bribes et des morceaux, témoins fossiles de l’histoire d’un individu ou d’une société ». Selon l’auteur, « le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de taches diversifiées ; mais à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos et la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les moyens du bord ». Et ces moyens sont « le résultat contingent de toute les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec des résidus de constructions et de destructions antérieures ».

 

Quelque chose de soi-même

Ainsi (2), le bricoleur collecte au gré de sa vie des ressources, c’est-à-dire des objets hétéroclites, des idées, des savoirs divers,  qui constitueront son stock, sur la base du simple principe que « ça peut toujours servir ». Poussé à agir, le bricoleur engage un dialogue avec les éléments de son stock pour trouver les éléments qui, agencés les uns les autres, permettront d'obtenir un dispositif adéquat. L'arrangement final ne sera jamais tel qu’espéré, ni que tel autre qui lui aurait été préféré mais il est considéré comme satisfaisant dès lors qu'il « marche » sans exigence de performance spécifique. Enfin, le bricoleur est attaché à son bricolage parce qu'il y met quelque chose de lui-même, « racontant, par les choix qu’il opère entre des possibles limités, le caractère et la vie de son auteur  (3) ».

A partir de « Essai de construction de l'idéaltype du bricoleur », R Duymedjian, ESCHIL, 2008.

La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss, 1962.


Réaménager notre espace

Alors cette approche se prête bien sur aux rapports que nous entretenons avec nos habitations, lieux idéaux du stockage et de l’arrangement, mais pour peu qu’on lui accorde une attention, elle s’applique également à de multiples champs de la vi (4).

Concernant nos pratiques d’habiter, Michel Bonetti (5) nous indique par exemple que chaque nouvel habitat nous oblige à réaménager notre rapport à l’espace et à recomposer des éléments historiques, sociaux, relationnels qui le constitue : « les éléments disparates se mélangent, se superposent, se combinent pêle-mêle dans un processus de condensation. Il s’agit d’un véritable bricolage de matériaux spatiaux et de significations attachées à différents espaces qui sont projetées sur le lieu dans lequel on vit ».

Michel Bonetti, Le Bricolage imaginaire de l’espace, 1994.

 

Une expression artistique affranchie des règles

Marielle Magliozzi (6) évoque pour sa part la valeur artistique du bricolage, au travers de créations architecturales « marginales », telle que le Palais Idéal de Facteur Cheval « construction merveilleusement complexe et aboutie », réalisé sans véritable projet établi et avec les moyens du bord par un postier pédestre qui collectait des pierres lors de ces tournées. « Ainsi, d’une activité populaire liée à l’occupation du temps libre, le bricolage devient une expression artistique ingénieuse et affranchie des règles et du système. »

 

Faire et refaire le monde social qui est le sien

Claude Javeau (7) a pu décrire le monde social et l’activité des acteurs sociaux comme une forme de bricolage : « Les hommes se livrent à un bricolage toujours recommencé pour produire et reproduire ce qu’on a coutume d’appeler société ». Le monde social n’étant finalement qu’un ensemble d'arrangements entre individus qui ne cessent, dans le cours des interactions qui les unissent, de faire et de refaire le monde social qui est le leur. Loin de l’acteur exclusivement agi par des conditionnements socioculturels ou de l’acteur rationnel mû par son seul intérêt, il s’agit d’envisager un acteur bricoleur (8) : « un acteur ne disposant pas toujours, et plutôt rarement, de préférences clairement établies et hiérarchisées, de toute l’information disponible, des savoirs et des moyens suffisants pour agir comme il le souhaiterait. Bref, un acteur contraint, limité de bien des manières mais qui agit quand même. Comme le « bricoleur du dimanche », il fait avec ce qu’il a, parce qu’il doit faire et que les situations s’imposent à lui ».

Il est d’ailleurs tentant de rappeler le lien entre l’art et l’ordre du monde social : « Si l’on devait représenter l’ensemble social par une image, écrit le sociologue Jean-Daniel Reynaud dans Les Règles du jeu (1989), ce serait plutôt une machine de Tinguely, compliquée et bruyante, et qui peut être indéfiniment bricolée. Avec la différence que personne ne l’a construite et qu’elle produit une grande quantité de choses hétérogènes » (9).

Personne n’a construit cette machine ?

 

La nature elle-même agit à la manière d’un bricoleur

Sur cette question de l’évolution humaine, François Jacob (10) prix Nobel de physiologie apporte  une réflexion qui reprend les conclusions de Lévi-Strauss : « L'évolution ne tire pas ses nouveautés du néant. Elle travaille sur ce qui existe déjà, soit qu'elle transforme un système ancien pour lui donner une fonction nouvelle, soit qu'elle combine plusieurs systèmes pour en échafauder un autre plus complexe. Le processus de sélection naturelle ne ressemble à aucun aspect du comportement humain. Mais si l'on veut jouer avec une comparaison, il faut dire que la sélection naturelle opère à la manière non d'un ingénieur, mais d'un bricoleur ; un bricoleur qui ne sait pas encore ce qu'il va produire, mais récupère tout ce qui lui tombe sous la main, les objets les plus hétéroclites, bouts de ficelle, morceaux de bois, vieux cartons pouvant éventuellement lui fournir des matériaux ; bref, un bricoleur qui profite de ce qu'il trouve autour de lui pour en tirer quelque objet utilisable.(...) L'évolution procède comme un bricoleur qui pendant des millions et des millions d'années, remanierait lentement son œuvre, la retouchant sans cesse, coupant ici, allongeant là, saisissant toutes les occasions d'ajuster, de transformer, de créer.(...) L’évolution est ainsi fondée sur une sorte de bricolage moléculaire, sur la réutilisation constante du vieux pour faire du neuf. »

 

Le refus des mots d’ordre et de la standardisation

En résumé, il semble que le bricolage traverse de nombreux champs de compréhension du monde, alors pourquoi ce sujet ?

Parce qu’il en va d’une illusion et d’une réalité navrante du monde laissant autorité à ceux qui savent au détriment des autres. Valérie Marange (11) nous indique à ce propos que « c’est là sans doute que se joue la ligne de partage entre la pensée majoritaire liée au désir de faire science, et de régner au nom de la vérité sur les autres modes de pensée et de vie, et une pensée mineure, qui se lie au style et à la tactique, et conçoit donc toujours l’éventualité d’autres manières, d’autres constructions de vérités que la sienne propre ».

Il me semble donc que soutenir le bricolage c’est (re)prendre possession de notre monde, en refusant les « mots d’ordre » de la standardisation et du contrôle normatif des pensées, des pratiques et de notre environnement. C’est engager un dialogue avec nos ressources et à nos moyens. C’est élaborer des constructions singulières en recherchant nos propres arrangements. C’est tenter de nouvelles coopérations et retrouver notre « pouvoir d’invention ». C’est réhabiliter un travail de terrain dans la cité en osant nos affaires. C’est se réapproprier notre présent et notre avenir. C’est « réouvrir une voie non-dogmatique permettant d’élaborer le travail affectif qui fait que la vie tient malgré tout ». C’est y mettre de nous. (12)

 

Au bout du compte, le bricolage pose la question de l’ordre du monde en se rappelant avec Jacques Prévert que « les désordres humains ne sont pas dans l’ordre des choses ».

 

Cela étant, il me faut retourner à mon bricolage.

Pierre Mercier

 

1.Michel Serres, Les cinq sens, 1985.

2.A partir de « Essai de construction de l'idéaltype du bricoleur », R Duymedjian, ESCHIL, 2008.

3.La pensée sauvage, Claude Lévi-Strauss, 1962.

5.Michel Bonetti, Le Bricolage imaginaire de l’espace, 1994.

6.Marielle Magliozzi, Arts bruts, architectures marginales : un art du bricolage, 2008.

7.Claude Javeau., Le bricolage du social. Traité de sociologie, 2001.

8.« Bricolage, complexité et sciences sociales : quelques prolégomènes » P Roggero, ESCHIL, 2008.

9.« L’idée d’un monde social bricolé est-elle sociologiquement pertinente ? » C Thuderoz, ESCHIL, 2008.

10.François Jacob, Le jeu des possibles, 1981.

11.Valérie Marange, « pour une éthique du bricolage » 2002.

12.Valérie Marange, « pour une éthique du bricolage » 2002.



 

Le bricolage et le mythe ou le jeu avec les limites de la raison
Présentation par Etienne Duval


Un très vieux conte égyptien intitulé « Le conte de Rhampsinite » met en valeur le comportement d’un homme qui, à tout moment, affronte le risque de la mort en s’opposant au roi, pour faire gagner la vie. A la fin, séduit par son savoir faire, le souverain lui donne sa fille en mariage. L’histoire qui nous est racontée ici met en scène deux formes d’intelligence, celle de la raison que le roi croit s’approprier et celle du bricolage que met en œuvre un modeste Égyptien, fils de maçon. Malicieux, l’homme du peuple joue avec les limites de la raison pour tenter de la dépasser et gagner ainsi la partie engagée avec le roi, qui est aussi un jeu avec la mort. Il finit par avoir raison contre la raison parce que, comme Prométhée, il sait faire jaillir l’éclair de lumière qui la fonde. Avec le bricolage, il a découvert le secret du feu de l’intelligence. Mais ce feu a besoin de la raison pour que l’homme trouve sa pleine dimension au-delà d’une toute-puissance illusoire. C’est ce que veut évoquer la fin du conte, qui se termine par le mariage avec la fille du roi.


Le conte de Rhampsinite

 

Le roi Rhampsinite possédait un trésor considérable, si grand que, parmi ses successeurs, non seulement pas un ne l'a dépassé, mais aucun n'a pu accumuler, de bien loin, autant de richesses. Soucieux de mettre ce trésor à l'abri des voleurs et pour le tenir en sûreté, il fit bâtir un caveau en pierre de taille, situé sur le côté du palais et de telle façon qu'une des murailles se trouvait en bordure et accessible du dehors. Le maçon qui construisit le caveau s'arrangea pour placer dans ce mur une pierre bien taillée et bien ajustée, si adroitement que deux hommes ordinaires, ou même un seul d'une force au-dessus de la moyenne, pouvaient, sans trop d'effort, la saisir, la tirer et l'ôter de sa place. Lorsque le caveau fut achevé, le roi y fit entasser toutes les richesses de son trésor, satisfait de le croire bien en sécurité. A quelque temps de là, le maçon, sentant approcher la fin de sa vie, fit appeler ses enfants, qui étaient deux fils, et leur révéla comment il avait pourvu à leur avenir en usant d'artifice, et comment le caveau du roi avait été construit de manière à leur permettre de vivre dans l'abondance.

Et après leur avoir clairement expliqué le moyen d'ôter la pierre, et de la remettre ensuite en place, après leur avoir bien recommandé de prendre certaines précautions, qui feraient d'eux en secret les grands trésoriers du roi, il passa de sa vie à trépas. Les enfants, bien entendu, ne tardèrent guère à se mettre en besogne. Ils allèrent de nuit rôder autour du palais du roi, reconnurent aisément la pierre, l'ôtèrent de sa place et emportèrent une bonne somme d'argent. Mais le sort voulut que le roi vienne inspecter son caveau ; il fut tout étonné de constater que le niveau de l'or dans ses coffres avait fortement baissé. Il ne savait qui accuser ni qui soupçonner, le sceau apposé par lui-même sur la porte était intact et bien entier, le caveau exactement clos et fermé. Après y être retourné deux ou trois fois, il constata que le contenu des coffres ne cessait pas de diminuer. Alors, pour empêcher les larrons d'agir si librement et de retourner tranquillement chez eux ensuite, il fit fabriquer des pièges et les fit installer auprès des coffres qui contenaient son trésor.

Les voleurs arrivèrent une belle nuit selon leur coutume et l'un deux se glissa dans le caveau ; mais soudain, comme il approchait d'un coffre, il se trouva pris au piège. Se rendant bien compte du danger où il était, il appela vite son frère, lui montra sa piteuse situation et lui conseilla d'entrer dans le caveau pour lui trancher la tête, afin qu'il devînt impossible de le reconnaître et que son frère ne fût pas compromis et perdu avec lui. Le frère pensa que le conseil était sage, et il l'exécuta sur-le-champ. Puis il remit la pierre en place et s'en retourna chez lui, en emportant la tête. Quand le jour reparut, le roi entra dans son caveau. Le voilà fort effrayé de voir le corps du larron pris au piège et sans tête, sans qu'il n’ y eût nulle part trace d'entrée ni de sortie. Ne sachant comment se tirer de pareille aventure, le roi imagina de faire pendre le corps du mort sur la muraille de la ville, de la faire surveiller et de charger les gardes d'arrêter et de lui amener toute personne, homme ou femme, qu'ils verraient pleurer auprès du pendu ou s'apitoyer sur le sort du mort sans tête.

Lorsqu'elle vit le corps qui était ainsi troussé, haut et court, la mère, en proie à une grande douleur, ordonna à son fils, le survivant, d'avoir à lui apporter le corps de son frère. Elle le menaça, s'il se refusait à obéir, d'aller trouver le roi et de lui révéler qui pillait son trésor. Le fils, qui connaissait sa mère et qui savait qu'elle prenait les choses à coeur, et que rien ne la ferait changer, quelque remontrance qu'il lui fît, réfléchit et finit par inventer une ruse. Il fit mettre le bât (selle rudimentaire de bête de somme) sur certains ânes qu'il se procura, les chargea d'outres en peau de chèvre, pleines de vin, puis les chassa devant lui. Arrivé auprès des gardes, c'est-à-dire à l'endroit où était le pendu, il délia deux ou trois de ces outres en peau de chèvre, et devant le vin qui coulait à terre, se mit à pousser de grandes exclamations, à se donner de grands coups sur la tête, et à avoir l'air bien empêtré d'un homme qui ne sait par quel bout commencer pour réparer le désastre, ni vers lequel de ses ânes il doit se tourner en premier.

Les gardes, voyant se répandre à terre cette grande quantité de vin, coururent au secours, se disant que recueillir ce vin perdu serait pour eux autant de gagné. Le marchand, derrière les ânes, se mit à leur dire des injures et fit semblant d'être fort en colère. Les gardes furent donc bien polis avec lui, et complaisant ;  peu à peu, il s'apaisa et modéra sa colère, et à la fin il détourna ses ânes du chemin pour rafistoler et recharger. La conversation continua de part et d'autre ; de petits propos en petits propos, un des gardes jeta au marchand une bonne plaisanterie dont celui-ci ne fit que rire et même, il finit par leur adjuger une outre de vin. Ils ne tardèrent pas à s'asseoir là et à se mettre à boire, et le marchand leur tint compagnie, et vu leur bonne volonté et leur soif, il leur donna encore le reste de son chargement, et ils burent le contenu de toutes les outres de peau de chèvre, pleines de vin. Quand ils eurent tout bu, ils étaient tous ivres-morts, le sommeil les prit et ils s'endormirent sur place, sans pouvoir bouger.

Le marchand attendit, jusque bien avant dans la nuit, puis alla dépendre le corps de son frère et, se moquant des gardes à son tour, il leur rasa à tous la barbe de la joue droite. Puis, il chargea le corps de son frère sur les ânes, les poussa du côté du logis, et rentra, ayant obéi aux ordres de sa mère. Le lendemain, lorsque le roi fut averti de ce qui s'était passé et qu'il sut comment le corps du larron avait été habilement dérobé, il fut grandement vexé. Voulant à tout prix retrouver celui qui l'avait si finement joué, il chargea une des princesses, sa fille, réputée pour son esprit malin, de rechercher le coupable. Il fut entendu qu'elle attirerait les passants au palais pour bavarder avec eux et qu'elle s'arrangerait pour leur faire dire, en les poussant à se vanter, ce que chacun d'eux avait fait en sa vie de plus prudent et de plus méchant ;  et si l'un d'eux racontait le tour du larron, vite, elle devait le saisir et ne pas le laisser partir. La princesse obéit, mais le larron, entendant raconter tout ça, voulut encore jouer au plus fin avec le roi.

Et qu'est-ce qu'il inventa ? Il coupa le bras d'un mort récent, et le cachant sous sa robe, il s'achemina vers le palais. Il rendit visite à la princesse et les voilà en grande conversation. Bien entendu, elle lui posa la même question qu'aux autres :" Contez-moi donc ce que vous avez fait dans votre vie, de plus malin et de plus méchant ? " Il lui conta donc comment son crime le plus énorme avait été de trancher la tête de son frère pris au piège dans le caveau du roi, et que son action la plus malicieuse avait été d'enivrer les gardes afin de pouvoir dépendre le corps de son frère. La princesse, dès qu'elle eut compris à qui elle avait affaire, tendit la main. Mais le larron lui laissa prendre le bras du mort qu'il avait tenu caché, et tandis qu'elle l'empoignait ferme, il fila. Elle se trouva trompée, car il eut le loisir de sortir et de s'enfuir bien vite.

Quand la chose fut rapportée au roi, il s'étonna, émerveillé de l'astuce et de la hardiesse de cet homme. Il ordonna qu'on fît publier par toutes les villes de son royaume qu'il pardonnait à ce personnage, et que s'il voulait venir se présenter à lui, il lui donnerait de grands biens. Le larron eut confiance en la publication faite au nom du roi et il s'en vint vers lui se déclarer. Quand le roi le vit, il le jugea un oiseau rare, et il lui donna sa fille en mariage comme au plus malin des hommes. N'avait-il pas, en effet, donné la preuve de la malice des Égyptiens qui en remontrent à toutes les nations.

http://mythesgrec.ibelgique.com/egypte.htm

 

 

Par Duval Etienne
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Lundi 5 janvier 2009

 

Joseph présente ses frères à Pharaon (psautier de Saint Louis)

http://galatea.univ-tlse2.fr/pictura/UtpicturaServeur/GenerateurNotice.php?numnotice=A1170


Joseph et la crise

 

Je travaille dans un atelier de sémiotique sur l’histoire de Joseph, dans l’Ancien Testament. Or j’ai découvert avec stupeur un texte que la Bible de Jérusalem intitule « La politique agraire de Joseph ». Jusqu’ici Joseph m’était apparu comme la figure même du Juste : jalousé par ses frères et vendu par eux à des marchands madianites, il devint, grâce à son art d’interpréter les songes, le second personnage de l’Égypte, après le Pharaon. Ayant prévu la succession de sept années de vaches grasses et sept années de vaches maigres, il avait su faire des réserves de blé suffisantes pendant la période faste pour aborder sereinement la période de disette. Mais comme l’argent avait fini par manquer, sous la pression de la faim, il avait réussi à acquérir, au profit de Pharaon, tous les troupeaux et les terrains des habitants affamés. Et c’est ainsi que ceux-ci durent finalement livrer leur propre personne pour devenir des serfs du Royaume. La boucle de l’asservissement était ainsi bouclée et la toute-puissance tyrannique du roi était aussi affirmée.

Pour moi ce texte pose deux types de questions :

 

-         Comment Joseph peut-il être honoré comme un gouverneur avisé alors qu’il asservit complètement le peuple ?

-         Ce texte, qui se présente comme une forme de structure en période de crise, n’est-il pas un avertissement pour nous aujourd’hui ? Si la monnaie et le système financier ne peuvent plus jouer leur rôle, ne courons-nous pas le risque de sombrer dans la tyrannie ? L’exemple du nazisme en lien avec la crise de 1929 ne devrait-il pas nous faire réfléchir ?

A la lecture du texte, chacun peut se poser encore d’autres questions et entrer dans une réflexion collective (au travers du blog de Mythes fondateurs) sur la crise actuelle, et contribuer à faire de nous des citoyens avisés.  

 

Gn 47:13- Il n'y avait pas de pain sur toute la terre, car la famine était devenue très dure et le pays d'Égypte et le pays de Canaan languissaient de faim. 

Gn 47:14- Joseph ramassa tout l'argent qui se trouvait au pays d'Égypte et au pays de Canaan en échange du grain qu'on achetait et il livra cet argent au palais de Pharaon.

Gn 47:15- Lorsque fut épuisé l'argent du pays d'Égypte et du pays de Canaan, tous les Égyptiens vinrent à Joseph en disant : Donne-nous du pain ! Pourquoi devrions-nous mourir sous tes yeux ? car  il n'y a plus d'argent. 

Gn 47:16- Alors Joseph leur dit : Livrez vos troupeaux et je vous donnerai du pain en échange de vos troupeaux, s'il n'y a plus d'argent. 

Gn 47:17- Ils amenèrent leurs troupeaux à Joseph et celui-ci leur donna du pain pour prix des chevaux, du petit et du gros bétail et des ânes; il les nourrit de pain, cette année-là, en échange de leurs troupeaux.

Gn 47:18- Lorsque fut écoulée cette année-là, ils revinrent vers lui l'année suivante et lui dirent : Nous ne pouvons le cacher à Monseigneur : vraiment l'argent est épuisé et les bestiaux sont déjà à Monseigneur, il ne reste à la disposition de Monseigneur que notre corps et notre terroir.

Gn 47:19- Pourquoi devrions-nous mourir sous tes yeux, nous et notre terroir ? Acquiers donc nos personnes et notre terroir pour du pain, et nous serons, avec notre terroir, les serfs de Pharaon. Mais donne-nous de quoi semer pour que nous restions en vie et ne mou

Gn 47:20- Ainsi Joseph acquit pour Pharaon tout le terroir d'Égypte, car les Égyptiens vendirent chacun son champ, tant les pressait la famine, et le pays passa aux mains de Pharaon. 

Gn 47:21- Quant aux gens, il les réduisit en servage, d'un bout à l'autre du territoire égyptien. 

Gn 47:22- Il n'y eut que le terroir des prêtres qu'il n'acquit pas, car les prêtres recevaient une rente de Pharaon et vivaient de la rente qu'ils recevaient de Pharaon. Aussi n'eurent-ils pas à vendre leur terroir.

Gn 47:23- Puis Joseph dit au peuple : Donc, je vous ai maintenant acquis pour Pharaon, avec votre terroir. Voici pour vous de la semence, pour ensemencer votre terroir. 

Gn 47:24- Mais, sur la récolte, vous devrez donner un cinquième à Pharaon, et les quatre autres parts seront à vous, pour la semence du champ, pour votre nourriture et celle de votre famille, pour la nourriture des personnes à votre charge. 

Gn 47:25- Ils répondirent : Tu nous as sauvé la vie ! Puissions-nous seulement trouver grâce aux yeux de Monseigneur, et nous serons les serfs de Pharaon. 

Gn 47:26- De cela, Joseph fit une règle, qui vaut encore aujourd'hui pour le terroir d'Égypte : on verse le cinquième à Pharaon. Seul le terroir des prêtres ne fut pas à Pharaon.

(Bible de Jérusalem)

 

Etienne Duval

Par Duval Etienne
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Mercredi 10 décembre 2008


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Le maître du jardin, le rosier et le bouton de rose

 

Dans le grand livre du monde, il existe  un très beau conte arménien ; il s’appelle Le maître du jardin. Il va nous guider, pour découvrir le sens universel de Noël, au-delà même de la fête religieuse chrétienne. 

 

Le jardin et le rosier intérieur

L’homme possède un jardin intérieur, un tout petit jardin sans doute, mais qui contient l’univers en entier. Ici pousse un rosier extraordinaire. Il s’appelle Anahakan. Ce rosier est l’arbre intérieur de chaque homme, celui qui lui communique la vie et la mort. Il est en lien avec tous les rosiers du monde. Or, il est dit dans les vieux livres : « Sur le rosier Anahakan viendra la rose généreuse, celle qui donnera au maître du jardin l’éternelle jeunesse ». Depuis toujours les hommes aspirent à l’éternelle jeunesse. Ils sont rois mais ils sont aussi jardiniers. Les plus assidus s’enquièrent de l’expérience des anciens mais personne, jusqu’ici, n’a percé le secret pour faire pousser la rose de l’immortalité.

 

Le veilleur

Or, un jour, Samvel, après des heures et des jours d’intense méditation, pense qu’il peut découvrir le chemin de la rose. Il n’est en rien différent de chacun d’entre nous mais il a la volonté de nous ouvrir la voie. Il est sans expérience ; simplement il obéit à une impulsion intérieure. Elle le pousse d’abord à prendre la tenue du  jardinier ; peu à peu elle l’incite ensuite à devenir veilleur. Les savants, les personnes expérimentées se moquent de lui en disant : « Samvel est trop jeune : il lui manque la science du jardin ». Pour lui, la science du jardin consiste d’abord à veiller sur le rosier intérieur. Chaque jour, il l’ausculte, l’arrose, caresse ses feuilles, dépose du fumier près de ses racines : il l’entoure de bonnes pensées et écarte les idées mauvaises. Autour de lui, il installe le silence.

 

Le surgissement de la parole intérieure

La parole finit par émerger du silence. Elle sort du cœur de Samvel. Mais, ô miracle, le rosier lui répond. La Parole les enveloppe tous les deux, bienveillante et rassurante à la fois. Efficace aussi : de sa petite flamme, elle est prête à enflammer des forêts entières. Sous son apparence frêle, elle s’apprête à renverser des montagnes d’incompréhension. Les vieux jardiniers ricanent et les docteurs détournent leur regard. Samvel pourtant continue son travail de veilleur, sans se laisser détourner de son objectif. Il a découvert la Parole intérieure. Chaque jour, dans son dialogue avec le rosier, il lui laisse la première place, celle de l’entre-deux.

 

La mort à la racine

De veilleur, Samvel devient thérapeute. Il trouve le rosier langoureux et souffrant. Aujourd’hui il ne parlera pas, il regardera et surtout il écoutera. Il pose une seule question : « Mon ami, où as-tu mal ? » Le rosier s’étouffe comme si le mal était dans sa gorge, prêt à sortir. Mais non, il n’est pas dans la gorge, il est dans la racine, au cœur de l’être. Le cœur se retourne sur lui-même et, dans un grand cri, expulse le ver qui le ronge depuis toujours. On dit qu’une hirondelle s’en empare. Et, au moment où elle se repose sur une branche basse pour digérer sa proie, un serpent se redresse, avale l’oiseau et avale le ver. Mais un aigle royal regarde la scène : soudain il plonge, tue le serpent, le prend dans ses serres et s’envole. La création tout entière se mobilise pour chasser le mal du jardin de l’homme. 

 

Le bouton de rose ou le dépassement de la mort

Maintenant le rosier reprend de la vigueur. Ses feuilles reverdissent, ses branches se redressent, la sève se fait plus abondante et plus  tonifiante. Et puis, un matin, lorsque Samvel arrive, un bouton de rose, suintant de rosée, est en train de s’ouvrir. Sa beauté dépasse celle de tous les boutons du monde. Sa fraîcheur, sa couleur, son élégance éblouissent le jeune veilleur. Le voilà transporté dans un autre monde, comme le rosier lui-même, dans un univers où la mort est dépassée. Les perspectives s’unifient, les cohérences se précisent jusqu’aux frontières du non sens. Jusqu’ici, l’homme croyait vivre alors qu’il était enfermé dans la mort ; il dépensait son énergie à  la nier parce qu’elle le terrorisait. Depuis que la rose est apparue, la peur l’a quitté. Désormais, son parfum l’habite, tel un esprit nouveau.

 

L’accueil de la rose dans une joie indicible

Désormais le veilleur et le rosier ne font plus qu’un. L’homme était dissocié, coupé en deux, bloqué dans son élan. Maintenant, dans l’unité retrouvée, il est envahi d’une joie indicible qui l’ouvre à l’effervescence et à l’harmonie d’un monde en gestation. Ses yeux s’ouvrent, sa parole se libère, la beauté l’enveloppe d’un manteau aux multiples couleurs, illuminé par le soleil et la lune, et sur lequel scintillent toutes les étoiles du ciel. Il est proche du paradis, mais il ne peut encore en franchir la porte.

 

La mort du roi propriétaire

Il reste habité par un roi propriétaire, par la tentation de l’appropriation et de la toute-puissance. Comment l’appropriation et la toute-puissance pourraient-elles cohabiter avec le bouton de rose ? Le roi propriétaire est enfermé en lui-même et dans la mort. Il se croit le maître du monde. Mais ici il n’y a plus de maître, il n’y a que des passeurs, compagnons de la vie et de la mort. L’homme doit se défaire d’une royauté illusoire, qui exclut la royauté singulière du bouton de rose.

 

Le soi n’en finit pas de naître

Le rosier ne produit pas de fruits. Il ne produit que des fleurs. Le fruit arrive au temps de la maturité. Mais la fleur est une promesse, un commencement, la marque de l’enfance et de la jeunesse. Sous la ramure du rosier de la vie, c’est le soi qui se cache, l’être même de l’homme en perpétuel surgissement. Le soi est dans l’acte même de naître, dans le dépassement constant de la mort. Ici, naître et dépasser la mort ne sont qu’un seul et même acte. En un sens, Noël est la célébration du soi, la promesse, pour l’homme, d’une victoire sur la mort.

 

La révélation de la Parole créatrice ou l’enfance « éternelle » de la création

En réalité, le soi ne tient pas en lui-même. Relié à tous les autres soi, il est dans la vibration de l’Être qui le dépasse : Être mystérieux et insaisissable, qui s’échappe lorsqu’on veut le nommer. Ainsi se révèle le Soi de la création, qui, à chaque instant, donne naissance à tout l’univers et à tous les autres soi. Signe d’un Ailleurs et d’un Autre, il révèle aussi chacun à lui-même, comme parcelle d’éternité dans son premier jaillissement. Il est Parole créatrice, sans cesse renouvelée, depuis les origines du monde : promesse d’une vie en perpétuel dépassement de la mort. Le soi de chacun est lui-même parole qui fait naître à soi-même. Ainsi, en étant célébration du soi, Noël est plus fondamentalement encore célébration de la Parole, qui constamment donne naissance au monde et à la liberté (être soi) de l’homme.

 

Etienne Duval

Télécharger le texte : http://etienneduval.neuf.fr/textes/La%20jeunesse%20%E9ternelle%20de%20l'homme.doc
Télécharger le conte original : http://mythesfondateurs.perso.cegetel.net/Textes/Le%20ma%EEtre%20du%20jardin.rtf

Par Duval Etienne
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Lundi 10 novembre 2008

 


La villa rouge à Shanghaï

http://www.aujourdhuilachine.com/rechercher.asp?MotsClesTheme=nouveaux+riches

 

Regards croisés sur la France et la Chine

 

ZHANG Jinling et Etienne Duval

 

Après une rencontre à La Croix-Rousse, à Lyon, Etienne Duval et Zhang Jinling,  jeune docteur en sociologie, croisent leurs regards sur la Chine et la France. La Chine pourrait nous aider à sortir de notre centralisme occidental.

 

La voie mystérieuse de la Chine par Etienne Duval

 

Je suis allé en Chine en 1975. Je faisais partie d’un voyage organisé. Mao Tsé-Toung était encore vivant. Nous avions sillonné une grande partie du pays. Sans doute étions-nous canalisés, dans nos découvertes et nos interrogations, par une équipe de traducteurs mais je persiste à penser que nos observations, nos jugements  et même nos émerveillements reposaient sur un fond de réalité. Sans doute avons-nous été victimes d’un endoctrinement qui voilait les aspects les plus sordides du régime d’alors, mais il y avait là une forme de lumière dont je ne suis jamais arrivé à me dégager totalement. Or un petit événement vient de raviver en moi une flamme que je croyais à jamais chancelante...

 

La rencontre de Jinling

Jinling est chercheur. Il a terminé une thèse de sociologie et il fait actuellement une étude post-doctorale. Dans une quinzaine de jours, il rentrera définitivement dans son pays. Il voulait interroger des Croix-Roussiens pour les faire parler de leur quartier. C’est dans cette perspective que je l’ai rencontré, il y a une semaine à peine. Après nos discussions, j’ai obtenu son accord pour que nous publiions ensemble sur le blog un article concernant la Chine de 2008.

 

Un échange en profondeur sur la base de la raison et de l’objectivité

Nous nous sommes installés sur la terrasse de l’un des plus grands cafés de la Croix-Rousse et Jinling a commencé son entretien en me posant des questions sur ma conception de la ville et sur les aspects marquants du quartier. J’étais très heureux qu’il m’engage sur cette voie car j’ai toujours pensé que la Croix-Rousse renfermait des secrets pour la réussite d’une politique urbaine. C’est ainsi que nous avons parlé des nombreux espaces intermédiaires qui permettent ici aux habitants de respirer : le marché, les cafés, la vogue même, les places, la Grande rue, le Boulevard… Intéressée, notre voisine est entrée dans la conversation pour contester mes affirmations sur les communautés. J’aime bien la controverse et j’aurais eu du plaisir à l’engager mais ici nous étions en entretien sociologique et j’ai dû l’amener à un peu plus de distance pour que soient respectées les règles de la recherche. Avec mon étudiant, ayant moi-même une formation sociologique, je n’ai eu aucune difficulté à m’entendre presque parfaitement. C’est là que j’ai compris à quel point la raison pouvait servir de médiation entre personnes d’origine différente. Et, sans être forcément d’accord avec moi, Jinling savait, lui, se mettre à distance pour respecter les exigences de l’objectivité.

 

Le problème de la liberté

Surpris par la qualité de nos échanges, j’ai eu tout à coup l’impression de découvrir, chez mon interlocuteur, une liberté que je n’avais pas perçue à ce point, lors de mon voyage en 1975. Sans plus d’embarras, je lui pose la question. Non seulement il ne l’esquive pas mais je crois qu’il l’attendait. Il souriait constamment comme pour me montrer que mes a priori étaient dépassés depuis longtemps par la réalité.

 

Le communisme comme valeur

Là-dessus, il me dit : « Mon village d’origine est tout près du village de Confucius. Ce grand sage m’a toujours sensibilisé aux valeurs. Or, pour moi, le communisme n’est plus une politique à appliquer au sens strict. Il est devenu une valeur, un horizon qui doit guider notre action. »

 

Le renoncement progressif à l’idéologie et la libération de la raison

Je comprends alors que l’ouverture que donne l’horizon permet de desserrer l’étau de l’idéologie, qui asservissait la raison. L’idéologie consiste à penser le monde en fonction de ma situation et de mes a priori politiques ou même religieux. Elle tord la réalité au lieu de la révéler. La raison, par contre, a pour but de me conduire vers la vérité, à condition toutefois qu’elle n’esquive pas la mort comme elle l’a fait jusqu’ici en Occident et sans doute ailleurs aussi. La voici donc, en partie au moins,  libérée et promue valeur commune pour que nous puissions nous entendre, en dépit de l’écart culturel qui nous sépare. C’est ce que j’expérimente, en tout cas, au cours de tout notre entretien et j’ai alors le vif sentiment et la joie d’appartenir à une même humanité.  

 

La reconnaissance de la spécificité de chaque discipline

La mise à distance de l’idéologie (non sa disparition) et la libération de la raison aux différents niveaux de la réalité contribuent à séparer les domaines sans pour autant nier leurs relations. Politique et économie ont chacune leurs lois propres et la Chine n’a pas hésité à adopter l’économie de marché non parce que son fonctionnement est idéal mais parce qu’elle est le système adopté par la plupart des pays du monde. Les différentes disciplines scientifiques ont chacune leur territoire et les règles qui président à leur développement sont les mêmes qu’ailleurs. C’est ainsi que la recherche ici est en harmonie avec la recherche mondiale. J’ai retrouvé, chez mon interlocuteur, les mêmes méthodes qui ont jalonné mon propre parcours sociologique. Il est vrai que Jinling a pu s’approprier les démarches de la sociologie occidentale puisqu’il a passé trois ans en France. Mais il n’y a pas chez lui de tension apparente entre ce qu’il a appris en Chine et ce qu’il découvre dans l’université française.

 

Qu’en est-il de l’altérité ?

Le respect du groupe, la solidarité, le sens de l’unité sont en Chine des valeurs centrales, renforcées par le régime communiste. Mais les tensions avec le Tibet ne révèlent-elles pas une difficulté à reconnaître l’autre en particulier et l’altérité en général ? Contrairement à l’injonction de Mao Tsé-Toung, qui incitait à marcher sur ses deux jambes, la Chine n’a pas encore appris à allier unité et autonomie : unité du pays et autonomie culturelle des provinces. Sans doute a-t-elle fait des tentatives, mais, en ce qui concerne le Tibet, elle ne supporte pas une résistance plus que séculaire et s’engage plutôt dans la voie de l’assimilation. Il semble qu’elle n’ait pas pris conscience de l’universalité du trésor culturel tibétain, qui intéresse l’humanité tout entière. Aussi la résistance du Tibet fait-elle tache d’huile : d’autres pays affichent en ce domaine une hostilité à la politique chinoise pour préserver un trésor menacé de disparition.

   

Un enjeu fondamental : libérer la structure universelle contenue dans le communisme

Au Tibet, la résistance déjà ancienne au pouvoir central a forgé le sens de l’altérité et il est probable que le conte chinois, utilisé à propos du sacrifice, soit en réalité un conte tibétain. Un jeune paysan qui n’arrivait pas à gagner sa vie, en dépit d’un travail acharné, était allé interroger le dieu de l’Ouest pour savoir quelle était la raison d’un tel dysfonctionnement. La réponse a été la suivante : la loi de la vie qui est le partage n’est pas respectée, mais pour partager, il faut apprendre à faire sa place à l’autre. Nous avons là une structure humaine fondamentale que l’on retrouve dans les grands courants spirituels : le sacrifice d’Abraham chez les Juifs, la pratique du Ramadan chez les Musulmans, l’Évangile chez les chrétiens… Or cette structure universelle semble être le ferment du communisme présent en Chine. Mais ici, comme autrefois en Union soviétique, elle est prisonnière parce que l’altérité n’a pas vraiment sa place. Aussi la tension actuelle pour que soit reconnue l’autonomie culturelle du Tibet pourrait-elle être d’une extrême fécondité ; elle pourrait amener à libérer le communisme lui-même en libérant l’altérité.

 

Lorsque j’ai fait lire à Jinling le conte du paysan chinois, il m’a assuré qu’il se reconnaissait tout à fait dans ce récit. Or cet étudiant est membre du parti communiste chinois.

 

La Chine, vecteur de fraternité universelle ?

La voie que nous traçons pour la Chine est encore du domaine de l’utopie mais elle n’est pas complètement illusoire si ce pays arrive à tenir le paradoxe : sens de l’unité et sens de l’altérité. Ainsi, contrairement à toutes les conjectures, c’est le Tibet qui pourrait révéler la Chine à elle-même et l’aider à devenir un vecteur de fraternité universelle, fondée sur le partage avec l’autre. Ce pays qui nous étonne par la rapidité et l’ampleur de son développement économique aurait ainsi la possibilité d’échapper à la toute-puissance et à la tentation de domination. Il pourrait aider les autres nations à faire le pas nécessaire pour affronter la mondialisation dans un sens libérateur.

 

 

L’Idéologie contre l’objectivité en France par ZHANG Jinling

 

Je suis très heureux d’avoir fait la connaissance de Monsieur Étienne Duval, qui m’a guidé vers une réflexion très profonde pour comprendre la société française. Son blog est très riche de pensées sur l’humanité dans son ensemble. Vu ma connaissance générale et mon niveau de français, je ne fais qu’un texte court pour répondre à son récit sur l’objectivité.

 

Un travail sur la Croix-Rousse et la société civile vue par un Chinois

Je fais une étude sur la Croix-Rousse, dont le sujet traité en général concerne la société civile française. Il s’agit d’une étude de cas pour comprendre, à partir d’une perspective chinoise, la citoyenneté dans le contexte français, en se focalisant sur le quotidien, les interactions sociales à Lyon, et en particulier sur le quartier Croix-Rousse où portent les travaux sur le terrain. Cette recherche correspond aux besoins intellectuels de la Chine d’aujourd’hui, dont fait partie la construction d’une société civile, qui constitue actuellement une grande polémique en Chine et qui nécessite une connaissance des conceptions et pratiques des pays occidentaux, de la France en particulier. Comme les notions, les conceptions et les critères sociaux occidentaux, et notamment français, ne sont pas nécessairement universels, la France aurait besoin de connaître la perspective chinoise sur sa société.

 

Le point de vue d’un Chinois peut aider les Français à se comprendre
Il convient de mettre l’accent sur l’importance de cette nouvelle tendance de production de connaissances intellectuelles dont le monde scientifique chinois prend l’initiative pour comprendre les sociétés occidentales en réalisant des recherches sur place. La Chine a besoin de l’expérience de la France pour son développement social, de même la France peut se servir de la perspective chinoise pour se reconnaître dans un nouveau contexte. C’est la tâche des chercheurs français et chinois à laquelle je m’engage en tant que jeune chercheur chinois pour développer et favoriser les liens entre la France et la Chine.

Mais qu’est-ce que c’est la perspective chinoise ? Je n’arrive pas à la définir, mais il s’agit avant tout de la perspective de moi-même, en tant qu’anthropologue chinois ayant grandi dans le contexte chinois. La réflexion dans la recherche scientifique est un peu personnelle, mais il est difficile pour moi de ne pas percevoir des choses à partir de mes expériences chinoises.

 

Une idéologie de centralisme occidental

Pendant mon travail sur les terrains, j’entretenais beaucoup de Lyonnais, surtout des Croix-Roussiens, mais parfois, au lieu de poser des questions aux gens, je me faisais poser des questions concernant la Chine par ceux qui sont soit intéressés à la Chine, soit très peu connaisseurs de la Chine mais impatients de la connaître par un intermédiaire ; il y avait aussi ceux qui n’aimaient pas beaucoup la Chine mais qui essayaient de convaincre un Chinois pour que ce dernier reconnaisse que la Chine mérite toutes critiques par l’Occident.

Bien sûr on ne peut évidemment pas dire que tous les Occidentaux ont tort en critiquant la Chine, et qu’ils sont sinophobes, mais il s’agit, franchement dans ce genre de critique, d’une idéologie de centralisme occidental.

 

Une discussion avec la directrice d’un magasin de La Part-Dieu

En ce qui concerne l’objectivité au niveau des inter-perceptions entre les peuples chinois et français, je voudrais dire quelque chose.

Je me souviens bien d’une histoire qui m’est arrivée. En avril dernier, quand j’ai passé un jour dans un magasin du centre commercial à la Part-Dieu, la responsable du magasin m’a demandé d’où je venais. Après avoir su que j’étais chinois et de Pékin, elle m’a fait part de l’ appréciation de son voyage à Pékin en disant que c’est une belle ville, et ensuite m’a demandé si elle pouvait me poser quelques questions. Un peu hésitant, car je ne savais pas de quelles questions il s’agissait, je ne lui ai pas répondu tout de suite. Ayant bien aperçu mon hésitation, elle m’a dit qu’elle voulait seulement connaître un peu les points de vue d’un Chinois sur ce qui se passait en ce moment-là entre la Chine et la France, qu’elle voulait aussi avoir des informations par des moyens autre que la presse française. Avant que je ne lui aie dit oui, elle m’a posé la première question : « Pourquoi les jeunes Chinois veulent boycotter Carrefour en Chine ? »  Je lui ai dit :

« Madame, comme vous le voyez, je suis en France, je ne sais pas grand chose sur cette affaire. Il est difficile de vous répondre. 

- Oui, je sais, mais je voudrais savoir ce que vous en pensez. 

- D’accord, mais ce que je vais vous dire est très personnel, il ne faut pas le généraliser. 

- Oui, bien sûr. »

- Comme vous le savez, c’est vrai qu’il y a de jeunes Chinois qui font actuellement un appel sur Internet pour boycotter Carrefour. Toute cette histoire se rattache à l’histoire de Paris en mars quand la flamme olympique passait. Vous savez bien ce qui s’est passé.

- Oui, mais ce n’est pas la volonté des tous les Français. 

- Vous avez raison. Mais la sécurité n’a pas été bien garantie par le gouvernement français. C’était à Paris, capitale de la France, qui avait fondé en premier une relation diplomatique avec la nouvelle Chine. Chez les Chinois, la France, les Français sont nos meilleurs amis. Imaginez qu’un jour, votre meilleur ami vous fasse quelque chose comme ça, qu’en pensez-vous ? »

Il me semblait que la responsable avait compris quelque chose. Elle continuait de m’interroger.

« Alors, il y a d’autres choses ?

- Oui, c’est un peu difficile de l’expliquer de ma part. Comme vous le savez par la presse, Monsieur le président de la France a fait connaître son attitude contre la Chine, pour des raisons qu’on ne connaît publiquement vraiment pas, en prétendant ne pas aller à Pékin pour la cérémonie d’ouverture des JO. Mais il incombe au Comité olympique de chaque pays d’inviter le chef d’État du pays, qui y participe, à encourager les sportifs, pour présenter son pays. La Chine n’a pas l’obligation d’inviter le président français, mais s’il vient, il sera bien accueilli par la Chine. »

La responsable a acquiescé d’un signe de tête, en disant : « Mais ce n’est pas suffisant comme raisons pour que les Chinois boycottent Carrefour. 

- C’est vrai qu’il y a de jeunes chinois qui ont proposé de boycotter Carrefour, mais il ne faut pas généraliser ; sachez que cette affaire est controversée en Chine, qu’il y a beaucoup de chinois qui sont contre. Personnellement je comprends tout à fait ce qu’en pensent les jeunes qui sont pour, ils veulent seulement que les Français sachent qu’ils ne sont pas contents du tout de ce que le gouvernement français a fait et du comportement de certains français. Comme le boycott est proposé pour le mois de mai, je ne pense pas qu’il se mette bien en place.»

[NB: Je suis allé le 7 mai, le jour prévu pour le démarrage du boycott, avec deux amis Français à moi, au Carrefour de mon quartier de Pékin ; on a vu beaucoup de clients. Et le personnel de Carrefour nous a confirmé la fréquence de la clientèle comme avant.]

« Je comprends, mais pourquoi ne boycottent-ils pas un supermarché anglais ? Vous auriez dû le faire.

- On n’a pas de supermarché anglais en Chine. Saviez-vous qu’il y a au moins 7 Carrefour, hyper grands, au centre ville de Pékin ? C’est à dire qu’on avait accepté Carrefour et donné la priorité à la France, notre meilleur ami... »

Avant que je n’aie terminé, la responsable m’a laissé regarder les produits du magasin en me disant qu’elle avait d’autres choses à faire.

  

Des a priori sur la Chine qui vont contre l’objectivité scientifique

Je suis content d’avoir rencontré cette Française, car elle m’a fait part de sa volonté de collecter des informations par des moyens autres que la presse occidentale, qui se sert surtout des Occidentaux comme source principale d’informations, et qui fonctionne dans une logique parfois très idéologisée pour parler de la Chine, et qui ne reconnaît parfois pas la manipulation dans son reportage.

En mai, je suis retourné à Pékin avec mes collègues français, qui sont venus pour la collaboration universitaire. Un soir, on est tous invités par un professeur dans un restaurant. Ayant su que je faisais une étude sur la France, une prof travaillant sur la philosophie française m’a demandé ce que je pensais de la perception des Français sur l’actualité entre les deux pays d’après mes propres expériences sur place à Lyon. Je lui ai dit que « tous les Français n’arriveront pas à connaître une vraie Chine s’ils continuent de capitaliser leurs informations sur la Chine d’après la presse française. Ils ne connaissent pas tous la réalité dans les affaires depuis mars. Mais, il y a des gens qui ont déjà pris conscience qu’il fallait connaître la Chine par d’autres moyens que la presse française. » Pour témoigner ce que j’ai dit, j’ai raconté mon histoire avec la directrice d’un magasin de La Part-Dieu. Tous ceux qui étaient autour de la table ce soir-là ont approuvé de la tête ce que j’avais perçu à travers cette histoire.

Mais ce que je n’ai pas anticipé, c’est que deux jours plus tard, un de mes collègues qui était présent ce soir-là s’est trouvé fâché contre moi, lorsqu’on visitait mon université, en me demandant que : « Pourquoi tu as critiqué la France par cette histoire? » Vu sa mine de colère, cette parole a failli me faire tomber par terre. J’en suis surpris, ce n’est pas parce que j’ai peur de lui, mais à cause de son attitude. Je lui ai expliqué mes points de vue à partir desquels j’ai raconté cette histoire, mais il ne voulait pas m’entendre.

Il continuait de me questionner : « Tu as fait tes études chez nous, mais je n’ai jamais vu que tu critiquais la Chine ! Pourquoi ? Ce n’est pas scientifique si tu ne la critiques pas puisque tu es chercheur en sciences sociales. » Sa parole m’a bouché la gorge à ce moment-là que je n’arrivais pas à respirer.

Un bon moment plus tard, je me suis retrouvé, et lui ai dit : 

« Est-ce que tu connais tout ce que j’ai fait dans mon travail de recherche ? J’ai beaucoup critiqué la corruption en Chine, est-ce que tu le connais ? Qu’est-ce que ça veut dire être scientifique ? Ça veut dire qu’il faut critiquer la Chine ? Je connais mon pays, je le critique pour qu’il se dirige vers le mieux. Faut-il tomber dans votre idéologie pour être scientifique, être critique de la Chine ? »

« Le gouvernement chinois est criminel ! Il faut le critiquer ! »

« Est-ce que tu es scientifique quand tu dit ça ?! »

Encore un bon moment, ce collègue m’a dit, « d’accord, j’admets ce que j’ai dit tout à l’heure est un jugement, pas scientifique, mais la Chine mérite nos critiques. »

.... 

Pour bien connaître un pays, il faut accepter de se décentrer

Je ne veux plus continuer de raconter cette histoire, qui me rend très triste. Mais ce que je veux dire encore, c’est que ce collègue à moi, est un jeune sinologue, qui prétend bien connaître la Chine, qui est maître de conférences et chargé de cours sur les cultures, civilisation, société chinoises. Je n’ai jamais assisté à ses cours, mais je n’aurais pas supporté ce qu’il dit, s’il l’avait exprimé à des élèves français. Mon dialogue avec ce collègue m’a fait affirmer une logique très remarquée sur le centralisme occidental dans le monde de recherche en France. Je m’inquiète beaucoup de ce qu’obtiendront les jeunes français comme connaissance sur la Chine par ce genre de prof à la fac.

Être sinologue ne veut pas dire qu’il faut s’identifier aux valeurs chinoises, mais avant de critiquer la Chine, il faut bien la comprendre en se mettant dans le contexte chinois. Il n’y a que ceux qui se plongent au plus profond de la mer qui peuvent dire la profondeur de la mer, qui ont le « droit » de la dire.

Et bien sûr, être jeune chercheur, je risque de mal comprendre la société française. C’est pour faire le mieux dans ma connaissance sur la France que je fais baser mon travail de recherche sur deux points au niveau de la méthodologie : observation en participant, pour accéder au « score » de la vie sociale ; entretien avec des gens locaux, pour connaître ce que pensent les habitants du quartier eux-mêmes. C’est dans ce sens que j’ai rencontré Monsieur Étienne Duval, que j’ai passé beaucoup de temps à la Croix-Rousse, que j’aime beaucoup, où je me lie d’amitié avec beaucoup de Croix-Roussiens.

 

  Télécharger le texte : http://etienneduval.neuf.fr/textes/Regards%20crois%E9s%20sur%20la%20France%20et%20la%20Chine.rtf

 


Carte de Chine-Nouvel Observateur

 

Par Duval Etienne
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Mercredi 17 septembre 2008

 
Partage de Yalta par Cabu
http://ecolesdifferentes.free.fr/CANARDYALTA230805.htm

Variations sur le sacrifice


Le mot « sacrifice » évoque des représentations diverses et sans doute aussi des sens différents. Certains mythes lui donnent une place majeure dans la construction de l’homme. Mais, avec le temps, il s’est tellement chargé de souffrances qu’il a suscité le rejet au nom d’une saine conception de l’être humain. Etienne Duval et Yvon Montigné reflètent ces variations sans pour autant être en désaccord sur le fond. Il appartient maintenant à chacun d’entrer dans la dialectique sous-jacente pour alimenter sa propre réflexion et celle des autres.


Le sacrifice ouvre le cœur de l’homme


Pour comprendre ce qu’est le sacrifice, nous allons suivre un jeune paysan chinois, qui s’en va en pèlerinage pour réfléchir  sur le sens de la vie humaine. Ce conte m’a été transmis, il y a de nombreuses années déjà, par un étudiant chinois.

La voie vers la vérité

Chen a une vingtaine d’années. Son père est mort à la tâche. Comme lui, il travaille un à deux hectares de terre que lui a confiés un propriétaire local. Désormais il vit seul avec sa mère. Leur vie est précaire. Porté à la réflexion, il se demande s’il faut entrer en répétition et continuer l’existence routinière de ses parents et de ses ancêtres, depuis de nombreuses générations. Pourquoi n’irait-il pas consulter le dieu de l’Ouest dont le temple est en Inde, à la frontière de la Chine ? En dépit des réticences de sa mère, il décide d’entreprendre un pèlerinage de neuf mois, juste le temps nécessaire pour une nouvelle naissance.

La voie vers la vérité implique la question

Sa décision est motivée par une question. Apparemment le monde est bien organisé : les saisons se succèdent, apportant l’eau et la chaleur nécessaires pour faire pousser les récoltes. Mais pourquoi doit-il travailler à temps complet sans pouvoir gagner sa vie ? Une des lois qui rythment la vie des humains ne doit pas être respectée. Il veut savoir ce qu’il en est exactement. Il posera sa question au dieu de l’Ouest et déjà son esprit qui s’ouvre se met au travail au cours de ses longues marches de la journée et même pendant la nuit lorsque le sommeil s’échappe.

La question fait naître d’autres questions

Chen marche depuis quarante-cinq jours. Maintenant, la fatigue lui impose un temps de repos. Une femme lui ouvre sa maison pour qu’il puisse refaire ses forces. Elle a une fille qui disparaît dès que l’étranger lui sourit et cherche à engager la conversation. Après tout peu importe : Chen parlera avec la mère après le repas du soir. Ou plutôt c’est elle qui l’interroge : quel est son projet et le but de son pèlerinage ? Il s’exprime sans détour. Alors la femme prend un ton grave et le charge de porter sa propre question au dieu de l’Inde. Elle a une fille belle et intelligente, mais cette beauté aux yeux rayonnants de charme ne parle pas ; d’où vient une telle anomalie ? La mère sait depuis toujours que cette fille n’est pas née muette.

Quarante-cinq jours plus tard, Chen demande l’hospitalité à un paysan dont la demeure est belle et confortable. Mais le maître des lieux a aussi ses problèmes. Il possède un champ d’orangers : chaque année les arbres fleurissent abondamment mais les fleurs s’étiolent et jamais un fruit n’est arrivé à maturité. Il faut aussi évoquer ce problème auprès du dieu de l’Ouest.

A la fin de l’étape suivante, notre pèlerin se trouve en face d’un fleuve qui sépare la Chine et l’Inde. Déjà il se demande comment il pourra le traverser lorsqu’un dragon curieux se présente à lui : que fait-il, où va-t-il ? Une fois encore la conversation s’engage et Chen se trouve chargé d’une nouvelle question : « Pourquoi le dragon n’arrive-t-il pas à s’élever alors qu’il pratique la vertu depuis mille ans ? » En échange de son service, le dragon se baisse pour que le pèlerin monte sur son dos et il le transporte de l’autre côté du fleuve.

Le sacrifice de sa propre question pour faire place aux questions des autres

Peu de temps après la traversée du fleuve, Chen aperçoit le temple du dieu de l’Ouest. A peine arrivé,  un beau vieillard à la barbe blanche s’approche et lui demande quel est l’objet de sa visite. Le pèlerin égrène les quatre questions : la sienne et celles de ses hôtes. Le vieillard l’arrête : pour entrer dans la dynamique divine, il faut un nombre impair de questions. Il est donc nécessaire d’en sacrifier une. Hésitant, inquiet, Chen demande le temps de la nuit pour opérer le sacrifice indispensable. A trois heures du matin, la solution est trouvée : le pèlerin sacrifiera sa propre question. Au lever du jour, il confie donc au vieillard les trois questions récoltées pendant son voyage. Les réponses sont transmises dans l’heure qui suit. Il ne reste plus qu’à s’engager sur le chemin du retour pour les porter aux hôtes intéressés.

La voie de la vérité conduit au partage

Comme on va le voir, les réponses font apparaître un décalage entre la loi de la vie, qui est le partage, et la pratique des hommes qui s’enferment dans l’appropriation.

Pour pouvoir s’élever, le dragon doit enlever la perle qu’il porte sur le front comme signe de sa richesse et marque de ses privilèges. Lorsqu’il la détache, il prend son envol et entre dans le partage en confiant la perle abandonnée au jeune paysan chinois. De son côté, le propriétaire des orangers apprend que ses richesses ne peuvent prospérer parce qu’il a enfoui des sacs d’or et d’argent sous sa citerne, les enfermant dans la terre au lieu de les faire fructifier. Lorsqu’il les enlève, les orangers sont arrosés de l’eau de la vie et les arbres se chargent de fruits. Engagé dans la loi  du partage, en sortant de l’appropriation, le propriétaire confie la moitié de son or et de son argent au pèlerin bienheureux. Il en va de même pour la fille retenue par une mère possessive : elle parlera lorsqu’elle se détachera de l’enclos familial et deviendra amoureuse d’un jeune homme. Sentant aussitôt que l’étreinte se détend, la jeune fille demande quel est l’homme séduisant qui a pénétré dans la maison. Sa question vient de l’ouvrir à la parole et la parole fait naître l’amour. Un mariage est rapidement célébré et Chen repart dans son village avec une perle, des sacs d’or et d’argent, et une femme qui fera la joie de toute sa vie.

Le partage implique le manque

Le partage multiplie les richesses matérielles et spirituelles, mais il n’est possible que si j’accepte de manquer. Le plus se conjugue avec le moins et la multiplication est soumise à la division. C’est par la division de la cellule que se fait la multiplication de la vie. D’un autre point de vue, le manque apporte l’oxygène nécessaire à l’existence : il n’est pas possible d’inspirer sans expirer auparavant. Bien plus, il est impossible de partager si l’autre n’est pas là. Le rôle essentiel du manque consiste à faire sa place à l’autre pour que le partage avec lui soit possible. Ce que je n’ai pas l’autre peut me l’apporter et ce que l’autre n’a pas peut être en surabondance chez moi.

Le sacrifice pour instaurer le manque et faire vivre le désir

En dehors de toute perspective rituelle et dans la vie quotidienne de tous les jours, et notamment dans le conte chinois, le sacrifice, comme son étymologie le suggère, consiste à ouvrir chez soi et en soi l’espace sacré de l’autre. C’est en ouvrant son cœur à l’autre que l’homme accède à son humanité ; il sort ainsi de l’appropriation qui l’étouffe et le referme sur lui-même. La clé d’interprétation du conte apparaît lorsque Chen accepte de sacrifier sa question pour faire leur place aux autres et à leur propre interrogation. Elle se dévoile plus encore dans les réponses du dieu et les nouveaux comportements qu’elles entraînent.

C’est donc par l’instauration du manque que le sacrifice remet l’homme dans la loi de la vie. Ce faisant, non seulement il permet le partage mais il fait vivre le désir pour que le sujet lui-même puisse exister. Sans manque il n’est pas de désir et, sans désir, il n’est pas de sujet possible.

Le désir du partage conduit à la lumière

 Désormais le jeune homme est heureux : à travers les réponses apportées aux autres, il a découvert ce qui ne fonctionnait pas dans sa vie et dans l’existence de ses congénères. La loi du partage n’est pas respectée. Pour lui donner sa place, il faut sortir de l’appropriation et ouvrir l’espace sacré de l’autre, en acceptant le sacrifice ;  l’homme pourra ainsi entrer dans le jeu du désir, qui ne peut vivre sans le manque. Et pourtant Chen ne peut partager son bonheur avec sa mère, qui a perdu la vue, tant elle a pleuré pendant son absence. Aussi son désir de partage avec celle qui l’a porté, il y a un peu plus de vingt ans, est si intense que les yeux finissent par s’ouvrir et que la joie vient inonder l’existence de la pauvre femme.  Le jeune homme était parti en quête de vérité. Il revient maintenant porteur de lumière parce que son désir profond l’entraîne vers le partage.

Celui qui refuse le sacrifice s’écarte de la condition humaine

Au-delà de la mère, il y a aussi tous les paysans qui travaillent durement sans pouvoir gagner leur vie. Si, au moins, la loi de la vie pouvait les aider à sortir de la misère ! Malheureusement, les propriétaires, enfermés dans l’appât du gain et la conquête de nouveaux privilèges, ne veulent rien sacrifier. Refusant ainsi la loi du partage, ils s’écartent de la condition humaine. C’est pourquoi la vie finit par les abandonner, au cours des nuits suivantes.

 

Etienne Duval

  

L’aventure sans GPS et la question du sacrifice


J’’ai lu le beau conte chinois du jeune homme parti à l’aventure dans un but personnel précis et qui le réalise au travers de diverses rencontres d’une manière paradoxale. Il a de la chance.  Ce conte m’a inspiré diverses réflexions concernant les contes et les mythes. En quoi éclairent-ils nos chemins ? Quel est le sens du renoncement ? Ou celui du primat donné à l’autre ?  Faut-il faire des sacrifices dans la vie ?

Le mot sacrifice est tellement chargé de sens qu’il vaut mieux savoir de quoi on parle si on veut éviter de trop faciles amalgames.

Le sacrifice dans les religions anciennes : un acte de privation intéressé

Dans les religions anciennes (et plus rarement aujourd’hui) plusieurs éléments doivent être rassemblés pour qu’on puisse parler de sacrifice. C’est un acte rituel célébré par un sacrificateur (progressivement mandaté et appartenant à une caste spécialisée de type sacerdotal), au bénéfice d’une personne, d’un groupe social déterminé, ou de toute la société. Il consiste en une mise à part souvent par destruction (mise à mort, crémation, libation) d’un bien (être vivant ou non), répondant souvent à des critères spécifiques de qualité et chargé par sa nature ou son statut d’un sens symbolique. Ce bien fait l’objet  d’une offrande aux dieux. La mise hors d’usage est atténuée avec la notion complémentaire de repas sacré ou « communion », la part  « aliénée », réservée au dieu, n’étant qu’une partie de la victime : sang, viscère, etc. Le sacrifice a aussi un sens identitaire et représente alors une obligation sociale ou personnelle. Il comporte souvent une dimension commémorative d’un évènement historique ou mythique.

Le sacrifice peut avoir plusieurs « utilités », mais en a toujours une, correspondant à certaines conceptions du divin qu’on peut dire aujourd’hui souvent remises en cause : demande de pardon pour des fautes même rituelles ou inévitables,  prévention d’une menace ou d’un danger (guerre, épidémie), réussite d’une entreprise (guerre, récolte, construction, naissance), remerciement pour un bienfait ou un succès. On le retrouve aujourd’hui dans l’islam (sacrifice du mouton), dans les rites vaudous ou animistes, et dans les religions de l’Inde (libations).

On discute de savoir si la circoncision, largement répandue dans le monde d’aujourd’hui, est un sacrifice, son rôle symbolique étant très prépondérant sur sa part de  « retranchement ». Quand à la combustion d’encens ou de cierges, il serait quelque peu abusif de parler de sacrifice, même si on y retrouve une partie des significations du sacrifice.
Certains de ces rites nous font horreur (sacrifice humain, anthropophagie), d’autres nous posent question.

Une chose est sûre, le sacrifice religieux est un acte rituel de privation mais intéressé.

La mort du Christ échappe à la notion de sacrifice

La mort du Christ est un cas particulier qui divise les spécialistes es-sacrifice.
Au vu des seuls critères rappelés plus haut, ce n’en est pas un, aucun pour ainsi dire ne s’y retrouvant, à moins de contorsion sur le sens des mots. Il s’agit pour des pouvoirs en place de se débarrasser d’un gêneur en ordonnant sa mort à l’issu d’une mascarade de procès. L’histoire abonde en cas semblables, le plus proche concernant Mani. Les temps modernes répugnant à la mise à mort, on a plutôt recours à la mise à l’écart (emprisonnement, bannissement,  promotion, etc.) et autres formes de mise au placard. Mais certaines pseudo démocraties ont encore recours à l’assassinat plus ou moins déguisé confiés à des hommes de l’ombre à l’impunité garantie. On trouve aussi l’assassinat souvent public de héros de nobles causes, comme Martin Luther King, fomentés par des individus isolés ou représentatifs  d’une fraction plus ou moins importante de la société et donc plus ou moins absous.

Le Nouveau Testament, à part l’Epitre aux Hébreux,  présente rarement la mort du Christ comme un sacrifice, même si les commentateurs ont tendance à tirer les textes en ce sens.  Ce sont en particulier les textes relatifs à la Cène réinterprétée à la lumière  des pratiques eucharistiques des premières communautés : le sacrifice eucharistique. La discussion de ce point dépasse le cadre de ce blog pour être plus amplement  traité (voir  possible texte dans les commentaires). Elle concernerait des analyses de textes et une réflexion de type théologique sur la signification de la mort du Christ pour le salut.

Je serais plutôt de l’avis de René Girard qui parle « Des choses cachées depuis la fondation du Monde » avec des interlocuteurs qui manient, à vrai dire, un peu trop l’encensoir. Il pense que la symbolique du sacrifice nous fait passer à côté du sens de l’événement.

Sacrifices d’aujourd’hui : la perte d’un bien pour un avantage attendu

Les acceptions modernes du mot sont multiples, mais celles qui nous intéressent  comportent toutes la perte d’un bien, ou du moins son éventualité, pour un avantage attendu pour soi, les autres ou la société. La démarche est un peu semblable à celle des sacrifices anciens, mais laïcisée et mécaniste, et souvent dépourvue de symbolique.

-         Calcul purement stratégique dans le sacrifice d’un pion aux échecs ou dans le sacrifice de l’arrière garde consenti par une armée aux abois.

-         Calcul, introduisant la symbolique du bouc émissaire, dans le sacrifice d’un ministre face à la colère populaire.

-         Renonciation imposée par un gouvernant à ses concitoyens ou un chef  d‘entreprise à ses salariés pour redresser une situation économique. Le résultat est purement comptable.

-         Renonciation volontaire pour un résultat logique : renoncer au tabac.

-          Renonciation volontaire à caractère symbolique et religieux demandée aux croyants pendant le Carême ou le Ramadan. Seul ce dernier cas peut  concerner notre réflexion.

      Il est cependant des sacrifices interdits comme de brûler ses propres billets de banque,   sans doute incarnations trop proches du divin dans le nouveau culte de l’argent.

(
Se) sacrifier pour autrui

Toute une série d’expressions  du sacrifice, peut-être à partir de l’interprétation sacrificielle de la mort du Christ, impliquent un sens tout à fait nouveau, incompréhensible pour les religions anciennes, celles de se sacrifier pour autrui.

-         Se sacrifier pour ses enfants, tout sacrifier pour la science, se sacrifier pour la patrie, avoir l’esprit de sacrifice, c’est renoncer à des avantages personnels en donnant la priorité à une cause, jusque à la mise en cause de sa propre vie (héroïsme au combat). Mise en cause immédiate et chargée de symbolique dans la grève de la faim, que la cause soit personnelle, familiale ou sociale, pour un bénéfice personnel ou par solidarité.

-         Dans le cas des immolations par le feu des moines bouddhistes lors de la guerre du Vietnam, c’est la vie même qui est auto sacrifiée, dans une projection dans le temps qui dépasse la destinée personnelle, appel tragique à restaurer pour les siens un sens de la vie qui mérite d’être vécu.

Dépasser la problématique sacrificielle

Utilisé par d’autres pour caractériser le dévouement de quelqu’un, « se sacrifier a l’inconvénient d’insister sur l’origine de la démarche en la globalisant par ailleurs d’une manière parfois outrancière et sans esprit critique, en en faisant une démarche  « christique ».
Utilisé par la personne même «  se sacrifier » revient en priorité sur soi au lieu d’aller vers l’autre, dans une revendication d’altruisme, lequel n’est guère un produit de beauté ni un produit d’importation. «  Après m’être tant sacrifié pour mes enfants… » se nuance souvent de rancœur ou de revendication dévoilant l’autovalorisation, sinon la déification
. L’aventure de l’autre ne se vit pas le regard fixé sur le rétroviseur, et le GPS n’est guère plus utile en ce cas que le diseur de bonne « aventure ». La patrie n’a pas été tellement reconnaissante au maréchal Pétain qui avait pourtant fait, en prenant le pouvoir,
 le don de sa vie pour le pays ; et on la comprend.

Le don est don et suppose ouverture, accueil et partage. Il n’est pas sacrificiel, ni  même symbolique. Le sacrifice est trop intéressé, tout au long de son histoire pour être un critère éthique.

Mythes, contes, théâtre et cinéma : d’utiles bagages pour l’aventure

Dans le conte du jeune chinois en route vers sa destinée et qui la réalise en l’oubliant pour les autres, tout est bien qui finit bien. Il en est souvent ainsi des mythes et des contes, expressions d’une sagesse certes souvent paradoxale qui se veut pédagogique. Mais dans nos propres vies et dans nos aventures avec les autres, tout ne finit pas toujours aussi bien. En ce sens, le théâtre, avec sa dimension tragique, est peut-être plus proche de la vie.

 Mythes, contes et théâtre (et cinéma), dans la mesure où ils nous interrogent et dans cette mesure parfois nous enseignent. Ils sont d’utiles bagages dans l’aventure. Ils ne sauraient être de sécurisants GPS.

 

                                    

                                           Yvon Montigné

 

Télécharger le texte :   http://etienneduval.neuf.fr/textes/Variations%20sur%20le%20sacrifice.doc

Télécharger le conte :   http://mythesfondateurs.perso.cegetel.net/Textes/%C9change%20et%20partage.rtf

Elton John - Sacrifice : http://video.google.fr/videosearch?hl=fr&q=Sacrifice&um=1&ie=UTF-8&sa=N&tab=wv#hl=fr&q=Sacrifice&um=1&ie=UTF-8&sa=N&tab=wv&start=30

Par Duval Etienne
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