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14 novembre 2016 1 14 /11 /novembre /2016 19:02

La création de l'homme par Michel Ange

 

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14 novembre 2016 1 14 /11 /novembre /2016 18:40

Shahrazade
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C’est l’écoute qui donne sa fécondité à la Parole

La parole n’est rien si l’écoute n’est pas là. L’écoute en effet est la matrice de la parole et, à la limite, il est difficile de parler si je ne m’écoute pas moi-même. Notre esprit est comme un jardin qu’il faut apprendre à cultiver et l’homme en est le jardinier ; il doit ameublir le terrain,  le labourer,  briser ses mottes avant de planter la parole, qui va prendre son temps pour arriver à maturité.


La révélation de Shahrazade

Il y a déjà très longtemps, Shahrazade, dans les Mille et Une nuits, nous avertit que les principaux dysfonctionnements de l’homme et de la société viennent de ce que nous ne savons pas écouter l’autre. Par son diagnostic et la thérapie proposée, elle a mis au point une forme originale de psychanalyse. Après avoir été trompé par sa femme, le roi Chahriyâr n’écoute plus personne. Chaque nuit, il prend une femme nouvelle et la fait exécuter, le matin même, par le Grand Vizir. La jeune Shahrazade décide alors de mettre un terme au désastre qui affecte le pays tout entier : elle demande le roi en mariage, sachant qu’elle s’expose à une mort certaine. Avec l’aide de Dounyazade, elle met au point une stratégie pour faire sortir son mari de la violence. Après les ébats de la nuit, la nouvelle reine raconte des histoires à son mari, mais elle prend soin de ne pas achever la dernière histoire. Rongé par la curiosité, le roi désire absolument connaître la suite. Le premier matin, il doit ainsi renoncer à l’exécution de sa compagne et il en sera ainsi jusqu’à la mille et unième nuit. Il a fini par apprendre à écouter et renonce définitivement à mettre à mort sa propre épouse qui a eu le temps de mettre au monde trois superbes enfants. Il renonce aussi à exécuter d’autres femmes ou d’autres hommes de son royaume et contribue à mettre en place un gouvernement qui favorise la bonne entente entre tous les habitants de son royaume.

 

Du mythe à mon histoire personnelle

Il y a déjà bien des années, je constate que je n’entends pas de l’oreille droite. Malgré tous mes efforts, il m’est impossible de sortir de cet inconfort. Je finis par me dire que ma surdité doit être présente depuis ma naissance. Et puis un soir une collègue de travail critique devant moi une autre collègue. Je fais mine de ne pas entendre si bien que ma compagne de travail m’interpelle : « Tu n’entends pas ce que je te dis. – Je n’entends pas tout mais je vois tout ». Là-dessus je me dirige vers le site de la Part-Dieu à Lyon. Et puis, au milieu du magasin, je perçois comme un coup de fusil dans l’oreille et mon oreille s’ouvre. Au même moment, j’aperçois, plus bas, de petits enfants qui font du pédalo. Il y avait, autrefois, une pièce d’eau, qui n’existe plus aujourd’hui. Me voici ramené à mon enfance au moment de ma naissance. Il y avait alors une forme d’incompréhension entre ma grand-mère et mes parents. J’en subis les conséquences, enregistrant la mauvaise entente dans mon oreille droite. Ou plutôt mon oreille ne veut pas entendre ce que dit la grand-mère et c’est ainsi qu’une sorte d’interdit de l’écoute m’a poursuivi jusqu’à la période dont je viens de parler. Comme la grand-mère a disparu depuis longtemps, l’interdit que je m’étais imposé n’a plus aucun sens et mon oreille peut s’ouvrir sans culpabilité.

 

L’invitation au passage

Comme chez le roi, il y avait, dans cette histoire, une forme de violence que traduit la sensation d’un coup de fusil. Et ce qui est étonnant, c’est qu’ici le coup de fusil contribue à m’ouvrir l’oreille. En fait, par le jeu des prénoms, j’ai compris que ma collègue de travail représentait la grand-mère. Je ne voulais pas l’entendre et le coup de fusil est alors le rappel d’une violence originelle.

Dès ce moment, me voilà entraîné à passer du primat de la parole au primat de l’écoute. Ma méthode de travail en est immédiatement transformée. Ce n’est plus la théorisation appuyée sur la référence des grands maîtres qui m’intéresse. C’est l’écoute du terrain. Aussitôt et pendant quelques années je réalise plus d’un millier d’entretiens non directifs. Je n’ai plus à être intelligent car ceux qui me parlent le sont pour moi et m’apportent sur un plateau la réponse à mes interrogations.

Dynamisé par le plaisir de l’écoute, je mettrai, en place, plus tard, un café philosophique et un groupe de la parole. Il n’y a plus alors de bonne parole, mais, pour celui qui sait écouter, toute parole est révélatrice de points de vue différents du mien.  Ma propre parole peut alors s’enrichir de la parole des autres et devenir plus accessible et plus utile pour chacun. Il en va de même avec un blog où je propose, chaque mois, une nouvelle réflexion, qui va provoquer des réactions et contribuer à enrichir, pour les uns et les autres, le travail de la pensée.

 

Celui qui n’écoute pas coupe la tête de la parole

Il s’agit d’un conte africain. Drid, un pécheur rencontre, sur son chemin, un vieux crâne, blanchi par le temps. Il le prend dans ses mains et l’interroge : « Qui t’a conduit jusqu’ici ? – La parole ».  Ebahi par  la réponse du vieux crâne, le pécheur reprend son interrogation : « Qui t’a amené ici ? – La parole ». Il faut aller voir le roi pour lui annoncer la nouvelle. Drid se précipite au palais. Le roi, qui est en train de manger, ne veut pas être dérangé. Le pécheur insiste, c’est trop important. Le roi vient en grommelant. « Qu’est-ce qui t’amène ici ? – J’ai vu un crâne qui parlait ». Diable, se dit le roi, peut-être vais-je accroître mon pouvoir, en faisant parler les morts. Immédiatement il interrompt son repas, prend son épée et accompagne le pécheur pour écouter un mort qui parle. Arrivés près du crâne, le pécheur le prend à nouveau dans ses mains : « Le roi est là : dis-lui qui t’a conduit jusqu’ici ? » Malgré l’insistance de Drid, le crâne ne veut pas répondre. Alors abusé par un pauvre pécheur, le roi sort l’épée de son fourreau et coupe la tête de l’importun. A ce moment, la tête ensanglantée vient s’adosser au vieux crâne. Celui-ci lui demande : « Qui t’a amené ici ? – La Parole ». Ainsi celui qui ne donne pas sa confiance à l’autre pour l’écouter finit par couper la tête de la parole.

 

Le miracle de la découverte des espaces intermédiaires

C’était à la fin des années 80, mon directeur me demande de travailler sur l’insertion. Les outils dont nous disposons ne fonctionnent pas bien, il faut en inventer de nouveaux. Je prends sa requête au sérieux et me dit que la réponse à la question posée est déjà sur le terrain et qu’il faut la révéler d’une façon ou d’une autre. Je constitue alors deux équipes de travail, une avec des professionnels de l’insertion et l’autre avec des marginaux de l’Ardèche. Ma technique consiste à faire parler les membres de chacune des équipes, simplement en écrivant devant eux tout ce qu’ils disent. L’idée sous-jacente est qu’il existe un lien entre l’écriture et l’inconscient. Au départ, je définis le thème sur lequel la parole va se développer. Au bout de 5 à 6 séances, la réponse est là de part et d’autre. Si nous voulons faire progresser l’insertion, il convient de développer les espaces intermédiaires : entre l’intérieur et l’extérieur, entre soi et l’autre, entre l’individu et le groupe, entre le passé et l’avenir, entre soi et soi… Le café est un bon espace intermédiaire entre l’intérieur et l’extérieur, la médiation, de son côté, introduit du jeu entre soi et l’autre, le travail de deuil permet d’effectuer un aller et retour entre le passé et l’avenir et la méditation permet d’introduire un espace de respiration chez l’individu… Chaque espace intermédiaire est un lieu d’écoute qui doit donner naissance à une parole créatrice. Créer des espaces intermédiaires c’est introduire de l’écoute à tous les niveaux de l’existence pour qu’ils puissent être traversés par l’élan de la création.

 

Transformations

Le café philosophique, le groupe de la parole et les sites internet, constituent, chacun à leur niveau, des espaces intermédiaires, c’est-à-dire des lieux d’écoute, qui doivent faire progresser la création. Mais ils peuvent se scléroser et bloquer l’écoute, qui leur donne leur dynamisme et leur raison d’être. Ainsi le café philosophique et le groupe de la parole ont très bien fonctionné pendant de nombreuses années parce que les mythes et les grands contes leur permettaient de renaître après chaque séance. Il y a eu pourtant l’usure du temps et nous avons dû patauger pendant un an ou deux jusqu’à ce que nous apportions des modifications opportunes. Dans le café philosophique, nous sommes passés des mythes fondateurs aux mythes que crée le cinéma contemporain,  en allant des films japonais aux films iraniens, ce qui nous procure un intense plaisir. Au groupe de la parole, nous donnons toute la place à la musique parce que nous posons l’hypothèse qu’il existe un lien structurel entre la musique et la parole. Enfin plusieurs sites sur internet ont fini par reprendre vie parce que SFR ne m’offre plus la place nécessaire.  Avec l’aide d’un ami informaticien, j’ai dû acheter un nouveau nom de domaine,  repenser l’ensemble, améliorer les présentations et réapprendre à bien faire fonctionner les outils dont je dispose. La vie a repris le pas sur la sécurité et une trop forte stabilité.

 

De l’écoute de la parole intérieure à l’écoute de l’autre

Au cœur de l’écoute, il y a l’écoute de la parole intérieure. Mahmoud un roi tout-puissant a rencontré sur les marches du palais un mendiant façonné par les chemins du désert. Il a été séduit par son regard lumineux et son intelligence. Il en a fait son premier conseiller. La Cour pense qu’il est devenu fou et le Grand Vizir surveille tous les faits et gestes du mendiant. Au bout de quelques jours, le vizir vient avertir le roi : « Votre premier conseiller met en danger le royaume. Tous les soirs, il s’enferme pendant une heure dans une chambre basse et referme soigneusement sa porte en partant. Pour moi, il est évident qu’il est en train de comploter avec des espions étrangers ». Le roi réagit mollement parce que le message du vizir l’inquiète. Un soir, le conseiller referme sa porte et se trouve en face du roi et du Grand Vizir. « Ouvre cette porte, lui dit le roi. » La clef de la chambre tombe de sa main et le vizir ouvre la porte. Il n’y a rien dans la chambre basse, à part  une tunique de mendiant, une sébile et un bâton. S’adressant au roi, le premier conseiller s’exclame : « Ici, c’est le Royaume des pèlerins perpétuels, tu n’avais pas le droit d’y entrer ». Les rôles s’inversent : le roi se prosterne devant le mendiant et baise le bas de son manteau. Il avait compris le secret de son premier conseiller : chaque jour il avait besoin de venir se mettre à l’écoute de sa parole intérieure pour s’ouvrir à cette part autre de lui-même qu’il ne connaît pas et qui lui donne pourtant l’énergie de la vie.

Etienne Duval


 

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12 octobre 2016 3 12 /10 /octobre /2016 17:03

Deux anges faisant de la musique

 

La musique qui ouvre l’oreille de l’homme à la parole créatrice

 

La transformation d’un groupe de la parole qui fait appel à la musique

En 1984, avec une autre personne, j’ai initié un groupe de la parole, qui fonctionne toujours aujourd’hui. Même si certaines personnes sont encore présentes depuis le début, le groupe s’est profondément renouvelé au cours des années passées. De nombreuses femmes, de nombreux hommes, d’origine étrangère, nous ont rejoints à une certaine époque. Et aujourd’hui, c’est un noyau dur de douze à quinze personnes, qui continuent à se réunir une fois par mois. Au départ, chacun a raconté sa vie, mais, au bout de trois ou quatre ans, nous avons fini par tourner en rond. C’est alors que nous avons décidé de partir de textes symboliques, paraboles, contes et mythes. Le succès fut immédiat : l’impression était qu’il y avait une renaissance du groupe à chaque séance. Récemment pourtant, les uns et les autres ont senti qu’il fallait un renouvellement dans notre pratique. Pendant une année, nous avons tâtonné et puis finalement, il a été décidé d’associer la parole à la musique. Une telle audace nous était permise car il y a, parmi nous, un musicologue de grande qualité. C’est ainsi que dimanche dernier nous nous sommes lancés dans l’écoute et l’analyse des Noces de Figaro, prêtant plus particulièrement attention aux dialogues qui mettaient en scène Figaro, Suzanne, le comte et la comtesse, Chérubin et d’autres. Pour moi, et je pense pour beaucoup d’entre nous, ce fut une fascination. La musique nous faisait découvrir un autre univers que la parole. En même temps, nous sentions qu’il y avait un jeu entre les deux, comme s’ils ne pouvaient fonctionner l’un sans l’autre. Ce jeu n’est pourtant pas clair. C’est pourquoi je voudrais essayer de voir ici ce que la musique apporte à la parole. Peut-être un conte va-t-il nous aider à avancer.


Un conte des Indiens du Canada

Les chants et les fêtes

Un homme, une femme et leurs trois enfants vivaient ensemble dans une cabane, entre les collines battues par le vent du grand Nord et la mer grise. L’homme était un chasseur redoutable. Parfois, il poursuivait le gibier, dans l’herbe rare, jusqu’à ne plus voir les rochers de la mer. Parfois, dans son kayak, il traquait les phoques et les grands poissons jusqu'à ne plus voir la terre. Il apprit à ses enfants son savoir, son art, ses ruses de chasseur infaillible. Quand l’aîné fut en âge de courir les collines et les landes désertes, il s’en alla fièrement, l’œil brillant, l’arc au poing. Mais, dans les broussailles, sa trace se perdit. Il ne revint jamais dans la cabane familiale où sa mère pleura longtemps devant le feu, espérant son retour. Quelques années passèrent. Vint le temps où le deuxième fils fut en âge de partir seul, lui aussi, à la chasse au renne et au caribou. Un matin donc, il s’en alla comme son frère, vêtu de cuir et chaussé de mocassins brodés. Mais, comme son frère, il disparut à l’horizon, et jamais on ne le revit. Le visage de ses parents, tant leur douleur fut grande, se couvrit de rides et leur tête de cheveux blancs. Quand leur troisième fils s’en fut par le chemin de la colline, ils le bénirent trois fois, les mains tremblantes et les yeux pleins de larmes. Le garçon leur dit : « Ne vous lamentez pas ainsi. Moi, je reviendrai, je vous promets que je reviendrai ». Et il disparut, au loin, sous le ciel gris.

 

Or, sur la lande, il vit un grand aigle noir tournoyant au-dessus de lui. Le garçon arma son arc et le tendit vers le ciel. Mais avant qu’il n’ait pu tirer, l’aigle descendit, fonça vers la terre et se posa à côté de lui. Alors son plumage s’ouvrit dans un grand froissement ténébreux, et apparut un homme de haute taille, vigoureux, à la chevelure longue et lisse, au regard vif. Cet homme dit : « C’est moi qui ai tué tes deux frères. Je te tuerai toi aussi à moins que tu n’acceptes de faire ce que je vais te demander. Je veux que dès ton retour chez toi, tu chantes des chansons avec tes semblables et tu fasses de grandes fêtes. « Qu’est-ce qu’une chanson ? répondit le garçon. Et qu’est-ce qu’une fête ? – Acceptes-tu oui ou non ? – J’accepte, mais je ne comprends pas. – Viens avec moi, dit l’homme-aigle. Ma mère t’apprendra ce que tu dois savoir. Tes deux frères n’ont pas voulu apprendre, ils détestaient les fêtes et les chansons. C’est pourquoi je les ai tués. Toi, dès que tu auras appris à composer une chanson, à assembler les mots comme il faut, à chanter et à danser, tu pourras revenir tranquillement chez toi.

 

L’homme jeta sur son épaule son manteau en plumage d’aigle et s’en alla, avec le garçon, vers la montagne. Ils marchèrent longtemps, traversant des vallées, des cols, des neiges éternelles. Ils arrivèrent enfin devant une maison de pierre, à la cime d’une montagne rocheuse. Cette maison tremblait, vibrait, secouée par un bruit sourd comme un battement grave, lent et profond. « Ecoute, dit l’homme-aigle. C’est le cœur de ma mère qui bat. Entre, n’aie pas peur. » Il poussa la porte. Dans la grande cuisine enfumée, une vieille femme était assise. Son visage était infiniment ridé, elle se tenait voûtée, tristement. L’homme-aigle l’embrassa. « Mère, lui dit-il, tu vas revivre, toi qui te meurs. Ce jeune homme est venu apprendre à composer des chansons, à battre du tambour, à danser. Il enseignera tout cela aux humains qui ne savent rien des fêtes et des chants. Le visage de la vieille s’épanouit. Elle se leva, serra le garçon dans ses bras et lui dit : « Grâce à toi, je vais rajeunir. Tu vas me délivrer de mon savoir, enfin ! Au travail vivement ! Tu vas d’abord construire une grande maison, plus grande et plus belle que les maisons ordinaires. Le garçon, sur la montagne, construisit une grande maison, puis la mère de l’aigle lui apprit à faire un tambour, à battre la mesure, à chanter, à ordonner les mots et la musique, à danser. Et, jour après jour, le dos voûté de la vieille femme se redressa, ses rides s’effacèrent sur son visage, sur sa tête poussa une superbe chevelure noire. Quand elle eut fini de dire tout son savoir, elle était devenue une belle femme majestueuse aux joues lisses, aux yeux paisibles et brillants. Le garçon serait volontiers resté avec elle.

 

Mais un matin il lui fallut partir. Il redescendit en courant vers la vallée, vers la mer, vers la cabane de ses parents qui croyaient l’avoir perdu à jamais, lui aussi, depuis le temps qu’il s’en était allé. Avec son père, il construisit une grande maison, ils firent ensemble des tambours, puis composèrent des chansons.

 

Quand tout fut prêt, ils s’en allèrent chercher des convives pour le festin. Ils rencontrèrent des gens étranges par les collines. Les uns étaient vêtus de peaux de loups, les autres de peaux de renard, les autres de fourrures d’ours. Ils les invitèrent tous. Devant les feux crépitants, celui qui savait chanta dans la grande maison, il joua du tambour, dansa, toute la nuit. A l’aube, les invités s’en allèrent, saluant le jeune homme et son père. Alors le jeune homme et son père, les voyant se disperser dans l’herbe grise au petit jour, s’aperçurent que tous ces gens qui avaient fait la fête avec eux étaient des animaux qui s’étaient métamorphosés en hommes et en femmes, le temps d’une nuit. La mère-aigle les avait envoyés pour qu’ils donnent au garçon la dernière leçon, le dernier mot de son savoir. Voici : quand le tambour bat juste, quand la danse est bien rythmée, quand la fête est belle, son pouvoir est si grand qu’il change les bêtes en hommes véritables. (Conte des Indiens du Canada, Henri Gougaud, L’arbre à soleils, Ed. du Seuil)

 

A l’origine était la musique (ou le chant)


L’homme-aigle et sa mère nous renvoient à l’origine. Depuis le début, il y a, en nous un oiseau chanteur qui sommeille et qu’il faut réveiller. Certaines traditions disent qu’il y a un ange, muni d’ailes comme l’oiseau lui-même. C’est ainsi que le Coran nous fait assister au passage de l’ange à l’homme, auquel le Seigneur donne un corps pour en faire son lieutenant sur la terre. Contrairement à ce que pense Iblis, il s’agit d’une promotion. Se croyant supérieur à cette nouvelle créature, il refuse de se prosterner devant elle, comme Dieu lui demande de le faire et finit ainsi par introduire une diabolisation dans le monde. Il s’oppose à ce que l’homme joue le rôle de l’ange musicien qu’il n’est plus, en reprenant à son compte le chant des origines. L’être humain finit ainsi par oublier qu’à l’origine était la musique.

 

La vieille femme du conte, figure de l’Ecriture des origines, sait que l’être humain est victime d’un mensonge et que la création tout entière a surgi de la musique parce que la musique était nécessaire pour qu’agisse la Parole créatrice.

 

L’initiation ou le retour au chant des origines


Pour l’homme-aigle, l’être humain s’est égaré en fondant son initiation sur la violence de la chasse, qui le conduit à sa destruction. Pour lui, l’homme n’est pas né de la violence, il est né du chant. Il y a là une question de vie et de mort. C’est pour cette raison qu’il entraîne le jeune garçon, acceptant de choisir la vie, chez sa mère déjà très âgée ; elle lui apprendra le chant des origines qui constitue le chemin de la vie. Celle-là semble signifier que le créateur est aussi une mère, qui fait grandir ses enfants en leur apprenant des chansons. Elle parvient ainsi à révéler à l’homme la Mère oubliée, qui est aussi une Mère musicienne.

 

L’ouverture de l’oreille à la Parole créatrice


  Le chant est une invitation à grandir. Et l’oiseau qui est en soi, c’est l’ange qui aspire à s’incarner dans l’homme : il est la marque de l’inaccompli. Il est un peu le « Cherubino » des Noces de Figaro, jeune page, encore dans l’adolescence, qui aspire à grandir. La musique ouvre son oreille à l’appel de la vie. En réalité, sous l’effet de la musique, c’est son corps tout entier, qui devient oreille. Il peut alors écouter de tout son être la parole créatrice, qui est invitation à l’amour. Aussi ce personnage apparemment secondaire devient-il le personnage principal de la pièce d’opéra, dans lequel Mozart lui-même se révèle tout entier. C’est pourquoi il n’est pas étonnant qu’il ait le nom d’un ange dont la mission est de porter la parole créatrice.

 

Je ne sais plus qui je suis, ni ce que je fais,
tantôt je suis de feu et tantôt de glace,
toutes les femmes me font changer de couleur,
toutes les femmes me font trembler.
Il n'y a que les mots d'amour ou de plaisir

qui troublent et perturbent mon cœur ;
et c'est un désir d'amour que je ne puis
expliquer, qui me force à parler.
Je ne sais plus qui je suis, etc.
Je parle d'amour en veillant,
je parle d'amour en dormant,
à l'eau, à l'ombre, aux montagnes,
aux fleurs, à l'herbe, aux fontaines,
à l'écho, à l'air, aux vents
qui emportent avec eux
le son de mes cris inutiles.
Je parle d'amour en veillant, etc.
Et si je n'ai personne pour m'entendre,
je me parle d'amour tout seul.

 

La parole créatrice n’est pas d’abord une parole extérieure, elle est avant tout la parole intérieure qui, comme invitation à l’amour, pousse l’homme à évoluer en passant de l’inaccompli à l’accompli.

 

Le passage de l’animalité à l’humanité


Le jeune homme du conte pensait avoir invité des êtres humains. Or, il s’aperçoit, à la fin de la fête, que ces êtres vêtus de peaux de bête étaient en réalité d’authentiques animaux. Mais la musique et les chants avaient réussi, l’espace d’une nuit, à les transformer en hommes et en femmes véritables. Dans la violence qui nous pousse à chasser, jusqu’à la mort, les autres humains, nous donnons une place presqu’entière à l’animal qui est en nous. Le conte nous révèle alors que la musique et les chants, en nous éveillant à l’amour, peuvent nous amener à échanger notre arme contre un instrument de musique. C’est cet appel que je vais entendre maintenant en rencontrant, presque chaque jour,  les deux « Roms », qui inlassablement jouent de l'accordéon, avec un grand talent,  dans la seule rue piétonnière de la Croix-Rousse.

 

Et si le secret du Coran était du côté de la musique


Il y a longtemps déjà, un professeur musulman avait attiré mon attention sur la musicalité qu’engendre la récitation du Coran en arabe. Je comprends maintenant seulement le message qu’il voulait me transmettre. Il s’agit moins de chercher, dans ce livre,  une manière de vivre, que d’apprendre à écouter la parole créatrice qui nous traverse, et qui peut renvoyer à la Parole mystérieuse d’un Autre. N’est-ce pas cela que veut dire le mot « Islam ». Nous le traduisons par soumission. Peut-être pourrions-nous le traduire tout aussi bien par écoute ?

Etienne Duval

 

 

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28 juillet 2016 4 28 /07 /juillet /2016 16:34

Le sacrifice d'Abraham par Chagall

 

Comment Abraham lui-même échappa au terrorisme religieux

Nous sommes tous bouleversés, comme nombre de Musulmans eux-mêmes, par les assassinats commis au nom de Dieu. Cela apparaît en contradiction avec l’idée d’un Dieu miséricordieux tant affectionnée par l’Islam. Il faut pourtant croire que le problème est sérieux puisqu’Abraham, le père des croyants, aussi bien juifs que chrétiens et musulmans, faillit céder lui-même à la tentation du terrorisme religieux.

Un ordre incompréhensible de Dieu, qui doit conduire au meurtre d’un enfant

Le Dieu auquel s’adresse Abraham est un Dieu pédagogue qui apprend à l’homme à penser pour être capable progressivement de gérer sa propre vie. Or depuis le récit proposé de Caïn et d’Abel, il doit être évident, pour tout croyant, que le meurtre est interdit : c’est l’enseignement de Dieu Lui-même. Que se passe-t-il donc maintenant ? Abraham pense que le Seigneur lui demande de sacrifier son fils Isaac (ou Ismaël pour les musulmans). En fait, un tel sacrifice ne peut être qu’un assassinat.

L’obéissance à Dieu est en jeu                                   

Et pourtant l’obéissance à Dieu est en jeu parce l’ordre donné fait partie de la pédagogie divine. Abraham n’y comprend rien : c’est pourquoi il doit avancer pour essayer de comprendre, pour développer son propre entendement et sa propre raison. Il marche, en compagnie de son enfant vers le lieu du sacrifice. La marche peut-être ouvrira-t-elle son esprit.

L’incompréhension de l’enfant

Dans le texte de la Bible, Isaac est aussi dans l’incompréhension totale. Il voit bien le feu et le bois pour le sacrifice, mais il n’aperçoit pas la victime. « Isaac s’adressa à son père Abraham et dit : « Mon père ! ». Il répondit : « Oui mon fils ! » « Eh bien, reprit-il, voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ? Abraham répondit : « C’est Dieu qui pourvoira à l’agneau pour l’holocauste, mon fils. » Et ils s’en allèrent tous deux ensemble ».

L’ange qui pousse à voir plus loin

Le père et l’enfant arrivent sur le lieu du sacrifice. L’esprit du père ne s’est toujours pas ouvert. Le voilà condamné à sacrifier son fils. Il élève un autel, dispose le bois et lie son fils sur le bois. Alors son bras s’élève avec le couteau dans la main. Mais au dernier moment, son bras est retenu et un ange le pousse à détacher son regard de l’enfant pour voir plus loin.

La révélation de la toute-puissance du père

En regardant plus loin, Abraham découvre un bélier qui s’est pris les cornes dans un buisson. Aussitôt il reconnaît, à travers l’animal, sa propre toute-puissance et cette toute-puissance entre en contradiction avec Dieu, représenté par le buisson. C’est la toute-puissance du père qu’il faut sacrifier. Sacrifier l’enfant cela voulait dire renoncer à être le père dans un sens exclusif, au point d’écarter Dieu Lui-même, le principal acteur dans le mystère de la Vie. Il fallait sacrifier l’enfant imaginaire pour donner naissance à l’enfant réel, qui n’est pas seulement fils des hommes mais aussi fils de Dieu.

En définitive, l’ordre de Dieu ne consistait pas à sacrifier l’enfant mais à lui faire une place nouvelle

La pédagogie de Dieu a permis de faire cheminer Abraham et d’ouvrir son esprit. Il lui a appris à penser, en lui montrant que penser c’est d’abord interpréter, c’est-à-dire relier et mettre en symphonie le langage des dieux et celui des hommes. Ou si l’on veut encore, établir un jeu entre le monde humain et le monde divin. C’est, dans ce monde de l’entre-deux, qu’une place nouvelle devait être offerte à l’enfant.

La victime libérée de la mort

Lorsqu’Abraham comprend enfin ce qui est en train de se jouer, il délie Isaac (ou Ismaël) et, ce faisant, il le libère du sacrifice et de la mort. Et, en liant le bélier pour le mettre à mort, il fait une opération symbolique qui consiste à sacrifier sa propre toute-puissance pour ouvrir un avenir à son propre enfant.

Abraham devient un homme véritable en évitant le meurtre de l’enfant

Une mutation est en train de s’opérer. Abraham devient un homme véritable lorsqu’il renonce au meurtre de l’enfant pour se mettre au service de la vie. Et, en même temps, tous les hommes sont appelés à faire le saut de l’humanité. C’est ici que s’enracine la foi des Juifs, des chrétiens et des musulmans : ils sont engagés pour faire réussir la mutation décisive de tous les hommes.

Apprendre à lire ensemble les textes sacrés pour échapper au terrorisme religieux

Si nous avons bien compris le cheminement du sacrifice d’Abraham nous avons découvert que la thérapie de ceux qui s’adonnent au terrorisme religieux passe par une bonne interprétation des textes sacrés. Il existe encore dans certains fragments du monde musulman, un interdit de l’interprétation par respect pour la Parole de Dieu. Or Dieu nous parle précisément en nous apprenant à penser, c’est-à-dire d’abord à interpréter. Dans ce cadre, l’interdit de l’interprétation va à l’encontre de la Parole de Dieu elle-même. D’ailleurs le Coran est très souvent une interprétation des passages principaux de la Bible et il est possible qu’il nous offre une méthode originale d’interprétation. Bien plus, à propos du sacrifice d’Abraham, la sourate XXXVII, verset 106, parle d’un travail d’élucidation. Il devient donc urgent, pour sortir du terrorisme religieux, que les croyants juifs, chrétiens et musulmans, et les hommes de bonne volonté, s’unissent pour lire et interpréter ensemble les textes sacrés. Ils pourront alors prendre conscience de la toute-puissance, qui peut conduire au terrorisme.

Etienne Duval

 

Le sacrifice d'Abraham, texte de la Bible

 

 

Après ces événements, il arriva que Dieu éprouva Abraham

Et lui dit : "Abraham ! Abraham !"

Il répondit : "Me voici !"

Dieu dit : "Prends ton fils, ton unique que tu chéris, Isaac,

Et va-t'en au pays de Moriyya,

Et là tu l'offriras en holocauste

Sur une montagne que je t'indiquerai."

 

Abraham se leva tôt, sella son âne et prit avec lui

Deux de ses serviteurs et son fils Isaac.

Il fendit le bois de l'holocauste

Et se mit en route pour l'endroit que Dieu lui avait dit.

Le troisième jour, Abraham, levant les yeux,

Vit l'endroit de loin.

Abraham dit à ses serviteurs :

"Demeurez ici avec l'âne.

Moi et l'enfant nous irons là-bas,

Nous adorerons et reviendrons vers vous."

 

Abraham prit le bois de l'holocauste

Et le chargea sur son fils Isaac.

Lui-même prit en mains le feu et le couteau

Et ils s'en allèrent tous deux ensemble.

Isaac s'adressa à son père Abraham et dit :

"Mon père !" Il répondit : "Oui, mon fils !»

  • "Eh bien, reprit-il, voilà le feu et le bois,

Mais où est l'agneau pour l'holocauste ?"

Abraham répondit : "C'est Dieu qui pourvoira

A l'agneau pour l'holocauste, mon fils."

Et ils s'en allèrent tous deux ensemble.

 

Quand ils furent arrivés à l'endroit

Que Dieu lui avait indiqué,

Abraham y éleva l'autel et disposa le bois,

Puis il lia son fils Isaac et le mit sur l'autel par-dessus le bois.

Abraham étendit la main

Et saisit le couteau pour immoler son fils.

 

Mais l'Ange de Yahvé l'appela du ciel et dit :

"Abraham ! Abraham !»

Il répondit : "Me voici !"

L'Ange dit : "N'étends pas la main contre l'enfant !

Ne lui fais aucun mal !

Je sais maintenant que tu crains Dieu :

Tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique."

Abraham leva les yeux et vit un bélier,

Qui s'était pris par les cornes dans un buisson,

Et Abraham alla prendre le bélier

Et l'offrit en holocauste à la place de son fils.

A ce lieu Abraham donna le nom de "Yahvé pourvoit",

En sorte qu'on dit aujourd'hui :

"Sur la montagne, Yahvé pourvoit."

 

L'Ange de Yahvé appela une seconde fois Abraham du ciel

Et dit : "Je jure par moi-même, parole de Yahvé :

Parce que tu as fait cela, que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique,

Je te comblerai de bénédictions,

Je rendrai ta postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel

Et que le sable qui est sur le bord de la mer,

Et ta postérité conquerra la porte de ses ennemis.

Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre,

Parce que tu m'as obéi."

 

Abraham revint vers ses serviteurs

Et ils se mirent en route ensemble pour Bersabée.

Abraham résida à Bersabée.

(Bible de Jérusalem, Genèse, 22, 1-19)

 

 

Coran, le sacrifice d'Abraham


83 Parmi ses continuateurs, fut certes Abraham.
84 Lors il approcha son Seigneur d'un cœur intègre
85 lors il dit à son père, à son peuple : " Qu'adorez-vous ?
86 est-ce par imposture que vous voulez des dieux en place de Dieu ?
87 quelle fausse idée vous vous faites du Seigneur des univers ! "
88 Il ne jeta qu'un regard vers les étoiles
89 et dit : " Je suis contaminé "
90 ils se dérobèrent à lui faisant volte-face
91 subrepticement il alla vers leurs dieux et dit : " Quoi ! Vous ne mangez pas ?
92 qu'avez-vous à ne parler même pas ? "
93 subrepticement il leur porta un coup de sa droite
94 on revint donc à lui précipitamment
95 "Adorerez-vous, dit-il, ce que vous sculptez
96 quand Dieu vous a créés vous et vos fabrications ? "
97 eux dirent : "Bâtissons-lui un bâti et jetons-le au cœur du brasier ".
98 Et puis ils voulurent le prendre par ruse, mais Nous leur donnâmes le dessous.
99 Il dit : "J'émigre vers mon Seigneur. Lui me guidera
100 ô mon Seigneur, accorde-moi quelques justes "
101 Nous lui fîmes donc l'annonce d'un garçon longanime
102 quand ce dernier parvint à l'âge actif, il lui dit : " Mon enfant je me suis vu en rêve t'égorger. Examine quel parti prendre ". Le fils dit : "Père, faites ce dont vous avez reçu commandement. Vous me trouverez, si Dieu veut, patient entre tous "
103 Ayant ainsi tous deux manifesté leur soumission, il le jeta à terre sur la tempe
104 alors Nous l'appelâmes : Abraham !
105 tu as avéré la vision. Ainsi les bel-agissants Nous rétribuons
106 ce n'était là qu'épreuve d'élucidation s>.
107 Nous le rachetâmes contre une prestigieuse victime.*
108 Nous l'avons maintenu jusqu'aux ultimes
109 Salut sur Abraham au sein des univers
110 ainsi récompensons-Nous les bel-agissants
111 entre tous Nos adorateurs, il était croyant.
112 Nous lui fîmes l'annonce d'Isaac, en tant que prophète d'entre les justifiés
113 Nous le bénîmes, Isaac et lui, mais, parmi leur progéniture, il y aurait bel-agissant et coupable d'iniquité flagrante envers soi-même.
(Le Coran, Sourate XXXVII, trad. franç. Jacques Berque)

 

 

 

 

 

 

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12 juillet 2016 2 12 /07 /juillet /2016 16:29

L'équipe du Portugal, en route vers la finale

 

La leçon d’un match et le passeur de souffle

 

Souvent, au cours de l’Euro, nous avons été étonnés par les résultats. Nous pensions que les grosses équipes allaient s’imposer et finalement nous avons vu la petite équipe de l’Islande parvenir en quart de finale et la glorieuse équipe de France s’écarter au dernier moment pour laisser passer le groupe apparemment plus modeste des Portugais. En réalité, il existe toujours un passeur de souffle que nous ne voyons pas alors qu’il est le dynamiseur de l’équipe et l’agent le plus déterminant de la victoire.

Le match France/ Portugal

Il est 8h30, dimanche soir, 10 juillet. Des millions de spectateurs sont devant leur téléviseur, comme je le suis moi-même. Il est, pour tous, évident que la France va gagner. Chez beaucoup, La bouteille de champagne attend patiemment dans le réfrigérateur et elle est le témoin vivant que la victoire nous appartient déjà avant le début du match.  

Ronaldo s’écroule et quitte la partie

Le sort semble nous donner raison très rapidement. Comme chacun le sait, Ronaldo est l’atout majeur du Portugal. Sous l’effet d’une rencontre un peu brutale avec Dimitri Payet, il est atteint au-dessus du genou. Malgré l’aide de l’équipe médicale accourue rapidement à son secours, il faut se rendre à l’évidence. Le grand champion doit quitter le terrain de jeu sur le champ. De grosses larmes de désespoir coulent sur ses joues. C’est évident, le Portugal sera battu. Nous sommes tous prêts à nous attendrir sur le sort du héros, mais, en même temps, nous savourons déjà intérieurement notre victoire.

Un grand appel d’air

C’était sans compter sur la suite des événements. Ronaldo laisse une place vide et cette place vide provoque un formidable appel d’air. Les énergies surgissent, se concentrent, se démultiplient et très rapidement redonnent espoir aux spectateurs et aux joueurs eux-mêmes. Héros déchu, Ronaldo se redresse sur ses jambes, court par ci et par là, devient entraîneur à la place de l’entraîneur et redonne du courage à tous les acteurs de la partie.

La réorganisation de toute l’équipe et la victoire finale

Sous l’effet des multiples forces qui se conjuguent, l’équipe se réorganise, se défend vaillamment et patiente jusqu’aux prolongations. Le gardien français Lloris, à plusieurs reprises, doit arrêter des tirs très dangereux et l’équipe de France n’arrive pas à trouver les fissures nécessaires dans le mur opaque de l’adversaire. Mais tout à coup, Eder, un très bon joueur portugais, nouvellement entré sur le terrain, glisse son ballon là où notre gardien ne l’attendait pas.  Les spectateurs portugais exultent et les français commencent à trembler malgré les dix minutes, qui pourraient permettre à leurs joueurs de rentrer à nouveau dans la partie. En fait le sort est terrible et il faut bien se résoudre à la défaite. Il nous a manqué un passeur de souffle.

Une parabole qui nous parle de la vie

Nous sommes en face d’une grande parabole, qui nous permet de comprendre la vie. Sans le souffle, il n’existe pas de vie et pour nous permettre de trouver le souffle, il faut un passeur de souffle. Lorsque l’enfant naît, le père ou un autre passeur de souffle doit prendre soin de couper le cordon ombilical qui le relie au placenta et à la mère. En mourant à son ancien style d’existence, il entre alors dans une nouvelle vie en déclenchant les mouvements réguliers de sa respiration. Dans la symbolique chrétienne, beaucoup ne comprennent pas l’importance de la mort du Christ. Elle est comme la rupture du cordon ombilical qui le reliait, comme chaque homme, à toute l’humanité.  Tout le monde s’attendait à ce qu’il marque le but de la victoire. Mais le voilà hors-jeu, condamné et mis à mort. Il existe toute une spiritualité larmoyante qui voudrait, aujourd’hui encore, le voir échapper à un destin aussi tragique. Les larmoyants n’ont pas compris qu’en acceptant d’être mis apparemment sur la touche, il permettait aux hommes de devenir ce qu’ils sont en apprenant à respirer par eux-mêmes du souffle de l’Esprit. Et c’est précisément là qu’il situait sa propre victoire ; elle ne pouvait être la sienne que si elle était aussi celle de tous les hommes en général et de chacun en particulier.

Il appartient à chacun de devenir passeur de souffle

Que nous soyons croyants ou non, notre destin ne peut s’accomplir, dans la conquête de notre liberté, que si nous devenons à notre tour des passeurs de souffle. C’est le souffle de vie lui-même qui porte la liberté.

Etienne Duval, le 12 juillet 2016

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7 juin 2016 2 07 /06 /juin /2016 23:15

La table de Patrick

 

Le temps privilégié d’un apéritif ou l’ouverture à la vie

 

La porte, en face de chez moi, ouvre sur l’appartement de Brigitte, un lieu agréable mais encombré de multiples objets que les années se succédant ont ici accumulés. Brigitte pense qu’elle est très âgée et qu’il faut se résigner, lorsqu’on a 86 ans, à attendre la mort. Je n’ai pas encore osé lui donner la permission de mourir. Cela m’est arrivé, il y a une quinzaine d’années. La personne à qui je m’adressais était une ancienne danseuse-étoile, qui voulait que la mort vienne à son secours. Un jour, alors qu’elle reprenait son refrain habituel, je lui ai dit : « Eh bien je te donne l’autorisation de t’en aller ». Surprise par mon audace, elle a rajeuni de plusieurs années, ce qui a étonné tout son entourage.  Comme le bûcheron de La Fontaine, elle ne souhaitait pas que la maîtresse de notre destin vienne couper aussi vite le fil de sa vie. Aussi, en ce qui concerne Brigitte, j’ai pensé que la mort pouvait attendre et qu’il fallait donner une nouvelle chance à la vie.

Brigitte, clouée sur son siège devant la télévision

Quelle que soit l’heure à laquelle je frappe à la porte, Brigitte se laisse absorber par le temps qui passe en regardant la télévision. Mais elle est loin d’imaginer que l’écran qui lui fait face est le visage même de Chronos (le dieu du temps). Autrement dit le visage de la mort car Chronos est animé par une pulsion morbide qui le pousse à se nourrir de ses propres enfants. Ce dieu a un tel pouvoir qu’il ne veut pas lâcher ceux qu’il domine par son pouvoir hypnotique et infanticide. Au début, lorsque j’entrais dans son appartement, Brigitte ne voulait pas éteindre la télévision. Il a fallu que je lui mette en main le choix qu’elle avait à faire : c’était ou moi ou Chronos (la télévision) !

L’ouverture sur un autre temps ou le passage de Chronos à Kairos

Le choix exigé est essentiel : il s’agit de passer du temps de la mort au temps de la vie, autrement dit de Chronos à Kairos. Kairos s’oppose en effet à la mort car il est le temps du surgissement de la Vie, le temps de la rencontre. Et, pour signifier ce passage, je décide d’apporter, un jour par semaine, une bouteille d’apéritif, proche de l’alcool, que les anciens appelaient l’eau de vie. Réduite à la passivité par l’écran dominateur, Brigitte, en participant à l’apéritif, finit par s’éveiller et par s’engager dans la parole. Elle sort de son isolement qui lui montre la mort, en faisant face à l’autre qui lui révèle un chemin pour la vie.  

Le déplacement vers un autre espace

Il m’a fallu attendre plusieurs années pour me rendre compte que le montage échafaudé était bancal. Je me trouvais dans un rituel figé parce que j’avais oublié de changer d’espace. Brigitte restait dans son environnement, qui la maintenait dans son horizon habituel et l’empêchait de s’ouvrir à de nouveaux questionnements. Habitué pourtant à la réflexion sur la nécessité d’espaces intermédiaires pour permettre le surgissement de la vie, j’avais presque oublié l’essentiel : créer un nouvel espace, entre l’intérieur et l’extérieur. Il suffisait pour cela de faire sortir Brigitte de son appartement pour l’inviter dans le mien. C’est ainsi qu’au lieu de m’introduire chez elle avec ma bouteille d’apéritif, je l’ai fait venir chez moi, tous les mardis, en fin de matinée, pour partager « l’eau de la vie ».

La table de Patrick qui fait rêver

Dès qu’elle entre dans mon appartement, Brigitte remarque la table basse sculptée par Patrick, sur laquelle nous allons boire l’apéritif. Elle est pleine d’admiration pour cette œuvre d’art qui la fait rêver. Patrick est un artiste que j’ai connu aux Vans en Ardèche, à un moment où je m’intéressais au monde des marginaux. Au début des années soixante-dix, il était venu de la région parisienne pour inventer un autre monde. Il avait, pour cela, les outils du sculpteur sur bois. On aurait dit qu’ils faisaient partie de lui-même comme s’ils accompagnaient le don intérieur qui l’inspirait depuis toujours. Nous étions devenus de bons amis et nous refaisions le monde à chacune de mes apparitions aux Vans. Pour garder son souvenir, j’ai fini par acheter une magnifique table basse qu’il avait confectionnée et que chacun peut découvrir sur ce blog. Elle est faite du bois d’un orme, un arbre en grande partie disparu sous l’effet d’un champignon destructeur, comme s’il fallait passer par la mort pour entrer dans la vie et la création. L’arbre continue à nous parler grâce aux veines et aux défauts du bois et surtout grâce aux nœuds qui continuent à lui servir de parure. L’élan de la vie finit par se confondre avec l’élan de la création repris et impulsé par Patrick lui-même. C’est bien ce qu’a spontanément ressenti Brigitte dès son entrée dans ma salle de séjour.

Un porto avec de petits fromages aux saveurs d’Italie

Après avoir ouvert l’espace de l’imaginaire, il me paraît indispensable pour faire passer la vie de donner une place au plaisir lui-même. J’ai fini par connaître les goûts de Brigitte : elle adore le porto et les petits fromages aux saveurs de basilic, de tomate et d’olives. Qu’à cela ne tienne : je m’arrange pour avoir en réserve tout ce qu’elle semble préférer, quitte à faire varier les marques de porto et les sortes de fromage. Mais toujours, elle sait rester dans le juste milieu comme si le plaisir s’éclipsait lorsqu’il en vient à s’égarer dans la démesure.

Une promenade à travers les belles histoires du passé

Spontanément, Brigitte évoque le passé et, en particulier, les belles histoires de son enfance. Certains penseront que nous sommes ici dans le radotage qui nous écarte de la réalité journalière. Il me semble, de mon côté, que nous nous trouvons au contraire devant une opportunité, pour reprendre le fil de la vie à son surgissement originel et continuer à tisser la toile de l’existence jusqu’à son terme en pleine responsabilité. C’est pourquoi j’écoute avec attention l’histoire de cette poule naine, à qui elle a sauvé la vie en soignant sa patte cassée, alors qu’elle avait autour de quatre ans. La poule lui en était particulièrement reconnaissante car, depuis, elle la suivait dans tous ses déplacements. Un autre événement l’a beaucoup marquée. Elle adorait l’un de ses grands-pères, qui était aussi très attaché à sa petite-fille. Or, un jour, le vieillard lui demande de lui apporter sa pipe : elle le fait spontanément, mais aussitôt le grand-père est rattrapé par la mort elle-même. Sa dernière pensée avait été l’enfant comme s’il voulait lui confier la vie qui était en train de l’abandonner. Brigitte parle aussi avec émotion de son père, mort très jeune de la tuberculose ; il la prenait fréquemment sur ses genoux tout en tournant la tête pour éviter de la contaminer. Chez elle, chaque fois, l’amour et la vie sont constamment liés à la fragilité. Et ce paradoxe, qui a marqué depuis longtemps son rapport à ses enfants, continue à la structurer puisqu’elle doit utiliser ses béquilles pour marcher et qu’elle vit presque constamment sous la dépendance d’un entourage, fait de femmes de ménage et d’infirmières.

Le souffle de la vie qui revient

En écoutant Brigitte à travers les histoires qui ont marqué son passé, il me semble que je sers de relais entre ses premières années et son existence actuelle. Autrement dit l’écoute permet de faire passer la vie lorsque celle-ci vient à faiblir ; elle va puiser, dans les premières années transformées en récit, l’énergie vitale dans son jaillissement initial, qui semble manquer à Brigitte, pour poursuivre aujourd’hui le chemin qui lui reste à parcourir.

L’image de soi qui sert d’habit intérieur

Pour s’acheminer dans la dernière étape de son existence, Brigitte n’a pas seulement besoin d’un surplus d’énergie transférée par l’écoute d’un autre, elle doit aussi trouver une plus grande assurance en se revêtant d’une bonne image d’elle-même. La plupart de ceux qui la côtoient en restent aux apparences. Or d’apéritifs en apéritifs et de récits en récits, je découvre, sous une modestie de surface, une grande dame qui a su faire face aux difficultés de la vie et qui a su aimer chacun de ses quatre enfants tout en gardant avec eux la distance nécessaire du respect. Elle fait preuve du même comportement avec ses petits-enfants. Je la vois un peu comme un grand arbre qui témoigne du mystère de la vie parce qu’elle a su conserver l’espérance en dépit des épreuves. C’est pourquoi je souhaite lui servir de miroir pour qu’elle découvre une très belle image d’elle-même et pour qu’elle puisse ainsi revêtir son plus bel habit intérieur. Elle pourra alors découvrir qu’il existe, au fond d’elle-même, un petit coin de paradis, fait d’amour, de respect de l’autre et d’attention à la vie, surtout lorsque celle-ci apparaît fragile. Je suis sûr qu’elle y trouvera progressivement la paix et la lumière.

Etienne Duval

 

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 15:57

http://www.mon-coach-jardin.fr/files/2014/05/bassin-jardin.jpg
 

Les migrants ne viennent pas chez nous pour nous envahir

Ils quittent les champs de bataille que nous avons initiés pour apprendre le métier de jardinier

 

Je pense que nous ne saisissons pas ce qui se passe avec les migrants. Nous imaginons qu’ils viennent nous envahir et prendre notre pain. En fait, ils ont parfaitement saisi l’intuition qui préside à l’institution de l’Europe. Les pères fondateurs, fatigués par une guerre qui a fait des millions de morts, ont voulu transformer une logique de mort par une logique de vie : l’Europe devait devenir un grand jardin, un espace intermédiaire, qui avait pour mission de réconcilier les anciens belligérants et, indirectement, de faire respirer le monde entier. C’était une utopie grandiose, mais nous en avons perdu la dimension révolutionnaire. Acculés à la souffrance, au mal vivre et à la mort que provoquent les guerres, des femmes et des hommes du Moyen Orient et de l’Afrique viennent nous rappeler que notre intuition est juste et qu’il faut la faire revivre au bénéfice de tous.

Un monde de culpabilité qui engendre la chasse à la faute et aux coupables

Le 9 mai 2016, j’ai regardé le film « La chasse » sur Arte, avec Mads Mikkelsen, qui est un très grand acteur. Nous sommes dans un climat où règnent la culpabilité, l’angoisse de la faute et la chasse aux coupables. Les enfants eux-mêmes sont marqués par cette ambiance morbide. Or, une petite fille a aperçu sur la tablette de son frère adolescent un sexe en érection. Amoureuse de son animateur, elle veut l’embrasser sur la bouche et imagine déjà, chez lui, un sexe raide comme celui qu’elle a aperçu sur la tablette. Mais il n’y a qu’un pas entre l’imaginaire et la réalité. Elle finit par dévoiler à une responsable du jardin d’enfants la vision de ce membre inquiétant de son animateur. La police est convoquée, les enfants sont interrogés et décrivent les sous-sols de la maison de l’accusé. En fait, il n’existe aucun sous-sol dans cette maison. Mais peu importe, il est bien évident que l’accusé est coupable d’exhibitionnisme et d’attouchements non seulement pour la petite fille mais pour de nombreux enfants. Tout le monde s’écarte du coupable. On ne veut plus  sa présence dans les groupes et même à l’église pour la fête de Noël. Sa chienne Fanny elle-même en subit les conséquences, puisqu’elle est assassinée. La vie devient infernale. Finalement la justice se rend compte que les accusations sont sans fondement et la communauté se reconstitue autour de l’animateur injustement mis à l’écart. Pour lui redonner sa place, une fête est organisée en l’honneur de son fils qui vient d’obtenir son permis de chasse : il reçoit alors le fusil du grand-père, qui passe d’une génération à l’autre. Ainsi se révèle les fondements d’une éducation séculaire, basée sur la toute-puissance virile. Toujours présente, cette forme de toute-puissance liée au sexe est soumise à la culpabilité ; elle est pourtant loin de disparaître et se retrouve dans la chasse aux fautes et aux coupables.

Le nécessaire passage d’une logique du terrain de chasse à celle du jardin

Il devient de plus en plus urgent de quitter les chemins de la mort, y compris dans la chasse aux fautes et aux coupables, pour s’engager dans les voies de la vie. Cette idée était présente dans les premiers récits mythiques, qui évoquent le paradis terrestre conçu comme un grand jardin. Peut-être est-ce le souvenir diffus des premiers temps de l’humanité. Plus sûrement c’est l’idée que le passage dont nous parlons fait partie de la dynamique du désir depuis les origines de l’homme. D’abord imaginé dans le rêve, il se fraie aujourd’hui un passage dans les projets politiques que portent les écologistes et bien d’autres à leur suite. C’est en prenant soin de la vie qui s’exprime dans les fleurs et dans les légumes, que nous serons amenés progressivement à respecter celle de l’homme lui-même. Et alors la terre pourra devenir non seulement un jardin mais aussi un terrain de jeu pour tout le monde et peut-être même pour les animaux eux-mêmes. Car la vie adore jouer pour mettre du jeu entre les êtres et permettre ainsi les jeux de l’amour.

Ne pas éteindre la mèche qui fume encore

La littérature hébraïque a produit un de ses plus beaux poèmes en insistant sur le respect de la vie, dans tous ses cheminements. Il s’agit du premier chant du serviteur dans le livre d’Isaïe. L’homme est présenté comme le serviteur de la vie et la vie c’est aussi faire jaillir la lumière de la connaissance chez les hommes aveuglés par l’ignorance et laisser une chance aux coupables en leur épargnant les tourments de la prison.

Is 42:1-

Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît. J'ai mis sur lui mon esprit, il présentera aux nations le droit.

Is 42:2-

Il ne crie pas, il n'élève pas le ton, il ne fait pas entendre sa voix dans la rue ;

Is 42:3-

il ne brise pas le roseau froissé, il n'éteint pas la mèche qui faiblit, fidèlement, il présente le droit ;

Is 42:4-

il ne faiblira ni ne cédera jusqu'à ce qu'il établisse le droit sur la terre, et les îles attendent son enseignement.

Is 42:5-

Ainsi parle Dieu, Yahvé, qui a créé les cieux et les a déployés, qui a affermi la terre et ce qu'elle produit, qui a donné le souffle au peuple qui l'habite, et l'esprit à ceux qui la parcourent.

Is 42:6-

" Moi, Yahvé, je t'ai appelé dans la justice, je t'ai saisi par la main, et je t'ai modelé, j'ai fait de toi l'alliance du peuple, la lumière des nations,

Is 42:7-

pour ouvrir les yeux des aveugles, pour extraire du cachot le prisonnier, et de la prison ceux qui habitent les ténèbres. "

Is 42:8-

Je suis Yahvé, tel est mon nom ! Ma gloire, je ne la donnerai pas à un autre, ni mon honneur aux idoles.

Is 42:9-

Les premières choses, voici qu'elles sont arrivées, et je vous en annonce de nouvelles, avant qu'elles ne paraissent, je vais vous les faire connaître. (Bible de Jérusalem)


Faire de l’Europe un espace de respiration pour les pays asservis et livrés à la guerre

A la fin de la guerre, des hommes remarquables ont pris leur responsabilité pour faire de l’Europe un terrain de réconciliation : il s’agissait de l’Allemand Konrad Ademauer, du Luxembourgeois Joseph Bech, du Néerlandais Johan Willem Boyen, de l’Italien Alcide De Gasperi, des Français Jean Monnet et Robert Schuman et du Belge Paul-Henri Spaak. Le 24 mars 1946 à Cologne, Konrad Adenauer s’exprimait ainsi : « L’Europe ne sera possible que si une communauté des peuples européens est rétablie, dans laquelle chaque peuple fournit sa contribution irremplaçable, insubstituable, à l’économie et à la culture européennes, à la pensée, la poésie, la créativité occidentales ». La réconciliation devait entraîner la prospérité.

En agissant ainsi, des hommes de bonne volonté contribuaient à créer un espace de respiration non seulement pour les Européens eux-mêmes mais indirectement aussi pour tous les hommes. En effet une utopie allait se concrétiser et servir d’exemple pour tous ceux qui sont enfermés dans la guerre. Sans le vouloir, les initiateurs étaient en train de mettre au jour un espace intermédiaire, qui allait pouvoir diffuser un surplus d’énergie et d’humanisation au bénéfice des pays en difficulté. Il est vrai les Européens se découragent. Mais les migrants viennent leur dire qu’il ne faut pas baisser les bras et que leur intuition est juste. Marie-Thérèse Bitsch nous dit que, pour Robert Schuman, « la paix était une construction de tous les jours, fondée sur la solidarité, la coopération, la liberté, la fraternité ».

Chaque personne est invitée à passer du champ de bataille au travail du jardin

Nous redécouvrons petit à petit que la vocation de l’homme est d’être un jardinier : poète aussi car il doit cultiver le jardin des mots pour promouvoir la réconciliation, artiste pour révéler la beauté de la terre et de l’homme, cinéaste pour développer l’imaginaire dont nous avons tant besoin pour créer un monde toujours nouveau…

Etienne Duval

 

 

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20 avril 2016 3 20 /04 /avril /2016 15:03

 

Café-Ciné du quai Saint-Vincent

Du samedi 16 avril 2016 à 14h30

Film japonais : « Entre le ciel et l’enfer»

 

Date de reprise 9 mars 2016 - Version restaurée

Date de sortie inconnue (2h 23min)

De Akira Kurosawa

Avec Chiaki Minoru, Eijirô Tôno, Masao Shimizu plus

Genres Drame, Thriller

Nationalité Japonais

Actionnaire d’une grande fabrique de chaussures, Kingo Gondo décide de rassembler tous ses biens pour racheter les actions nécessaires pour devenir majoritaire. C’est alors qu’on lui apprend qu’on a enlevé son fils et qu’une rançon est exigée. Mais, second coup de théâtre, c’est le fils de son chauffeur qui a été enlevé…

Films jusqu’à juin 2016

  • Avril : Entre le ciel et l’enfer
  • Mai : Le voyage de Chihiro
  • Juin : Dodes kaden de Akira Kurosawa. 

 

 

 

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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 21:32

        Quand le diable s'en mêle : Feydeau et l'enfer du couple

 

Comment j’ai rencontré le diable en personne

 

Il y a une dizaine de jours, à 15 heures de l’après-midi, je marche, dans ma rue, à 200 mètres de chez moi. Un homme vient à ma rencontre. Son visage est éclairé par un grand sourire : « Vous ne me reconnaissez pas ? J’habite dans votre immeuble au 3è étage. Je vous ai vu plusieurs fois dans l’ascenseur mais manifestement ma tête vous échappe ». J’ai beau chercher dans ma mémoire mais ce visage ne me revient pas. « Ma femme, reprend-il, vous aperçoit fréquemment et elle vous trouve très gentil. – C’est celle qui a un magasin dans le Vieux Lyon ? – Oui tout à fait. »


Me voilà maintenant en terrain connu. L’homme comme la femme ont une apparence très sympathique. Mon oreille s’ouvre plus encore : « Nous avons une seule voiture et Patricia l’a prise, ce matin, pour aller à son travail. Or je viens d’apprendre que ma mère de 91 ans a été accrochée par une voiture et elle se trouve actuellement à l’hôpital Lyon-Sud. Je voudrais la voir le plus rapidement possible. » Accablé par le malheur, notre homme se met à sangloter abondamment : « Ma pauvre maman, ma pauvre maman ! » La compassion pénètre en moi et je voudrais apporter au souffrant quelques petites consolations. Mes mots sont maladroits et ses sanglots prennent encore plus d’ampleur.


Que puis-je donc faire pour aider cet homme ? C’est tout de même mon voisin. C’est alors que complaisamment il vient à mon secours : « Il faut que je prenne un taxi mais je n’ai pas suffisamment d’argent dans la poche pour le payer ». Qu’à cela ne tienne, il m’est possible de faire un petit geste. Mais moi non plus je n’ai pas les billets nécessaires ; il faut que j’aille chercher ma carte bleue.


Comme deux complices nous voici en direction de mon appartement. « Je vous rembourserai dès 18 heures ce soir. – Oui bien sûr. – Et comme je suis cuisinier de métier, je vous ferai de petits plats italiens que je vous descendrai régulièrement à votre étage. » Décidément cet homme est encore plus sympathique que je ne l’imaginais. « Je compte vous donner vingt euros. – C’est insuffisant, rétorque-t-il. Il me faudrait 50 euros pour assurer l’aller et retour du taxi et les petits frais de café ou de thé à l’hôpital. » Je fais les calculs dans ma tête : trente euros suffiront.


Nous montons par l’escalier jusqu’à mon appartement situé au premier étage. A peine arrivé, l’homme se saisit de son téléphone et éclate en larmes : « Ma mère est morte, ma mère est morte ! » J’esquisse quelques condoléances en cherchant ma carte bleue et nous nous dirigeons vers une caisse de retrait. Très poliment mon compagnon s’écarte pour me laisser faire mes opérations. La caisse ne me laisse pas le choix : ce sera vingt euros ou quarante euros. Qu’à cela ne tienne, je retire deux billets de vingt euros et les remets à mon compagnon, tout en sachant déjà que ce joli parleur est en fait un escroc. Pour m’en assurer, je monte en vitesse frapper à la porte d’une amie. Elle connaît bien la prétendue épouse, mais les détails que m’a livrés le « mari » ne correspondent pas à la réalité. Et, dès le lendemain matin, j’aperçois notre commerçante du vieux Lyon et lui confie mon histoire : elle est effarée et son effarement durera toute la journée.


Dans le dernier blog, j’avais évoqué le « Je suis » qui nous ancre dans la réalité et nous relie au réel. Ici le « Je suis » disparaît : plus de réel ni de réalité. Tout est mensonge. Mais notre artiste utilise tous les artifices de la raison pour faire exister un monde imaginaire. Je me dis alors que je suis en face de la figure du diable, pour qui l’être n’a plus aucune importance. Celui que les hommes appellent Dieu est le maître de l’être : le diable est le maître du non-être en utilisant la toute-puissance de la raison. C’est pourquoi il est présenté sous les traits de l’ange ; il fonctionne dans une dynamique de désincarnation mais il est particulièrement habile à manipuler la raison. Rien n’empêche qu’un homme puisse être à sa façon le diable. Sans doute celui que j’ai rencontré n’est-il pas très dangereux : il est plutôt amusant. Mais un homme comme Hitler et ses partisans ont réussi, pendant quelques années, à diaboliser une partie du monde. Hannah Arendt ne s’y est pas trompée. En dépit de certains préjugés et de certaines apparences, elle a accepté de soutenir Heidegger : elle savait que sa philosophie de l’être était un rempart important, parmi d’autres, contre la barbarie du nazisme.

Etienne Duval

 

 

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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 15:30

La création du monde par Chagall

 

JE SUIS CELUI QUI EST

Les cinq mots qui ouvrent le chemin de la pensée

 

Moïse est sur la montagne de l’Horeb, où il fait paître le petit bétail de son beau-père. Soudain il aperçoit un buisson embrasé mais le buisson ne se consume pas. Le voilà transporté au-delà de lui-même, dans l’univers même de Dieu, qui l’interpelle : il veut lui confier une mission. Moïse est choisi pour libérer les Hébreux oppressés par les Egyptiens. Il faut donc qu’il aille trouver les Israélites. Mais comment va-t-il présenter Celui qui lui confie sa mission. Quel est son nom ? Tu leur diras : « Je suis celui qui est ». La phrase est courte mais elle se contracte encore : Tu diras aux Israélites : « Je suis m’a envoyé vers vous » (Exode 3, 14). Dieu est tout entier dans le « Je suis ». A l’origine de l’univers entier il y a l’acte d’être : c’est à partir de cet acte initial que peut s’ouvrir le chemin de la pensée.

Je suis

C’est le sujet, le je, qui s’affirme dès le départ. A l’origine de tout, il y a un sujet qui est entièrement sujet. Une équivalence s’établit entre le je et l’acte d’être. Celui qu’on appelle Dieu est le « JE » initial. Deux lettres suffisent pour exprimer l’inconnaissable. C’est le monde renversé. Au début était la plus grande simplicité. Et de cette simplicité allait naître l’extrême complexité. Il n’en reste pas moins que la simplicité originelle reste enveloppée de mystère.

Je suis celui qui est

Bien que tout soit déjà exprimé dans le « JE », Dieu éprouve le besoin d’expliciter ce qui reste mystérieux. Le je est pur comme l’eau de la source, comme le cristal lui-même. Il n’existe en lui aucune étrangeté. C’est ce qu’avaient compris les Egyptiens pour qui la lumière du soleil était la figure de Ré, le dieu des dieux. Le je et l’être se déploient dans l’identique. Le rapport de soi à soi, qui constitue le je, va tout simplement du même au même. Mais quelle richesse insondable dans le même qui se réfléchit sur lui-même ! Le sujet est dans l’explosion de la multiplication.

La blessure du temps ou la blessure de l’être

Dans le monde égyptien, Isis avait compris que Ré, le dieu des dieux, n’était pas fini car il était enfermé en lui-même, sans vraie communication avec les autres dieux. Pour qu’il soit vraiment dieu, il fallait introduire chez lui ce qui lui manquait, c’est-à-dire le manque lui-même. Elle confectionne alors un serpent, fait de limon, qu’elle place sur le chemin du soleil. Lorsque Ré arrive, le serpent reçoit la vie et pique le soleil. Le dieu qui a tout créé se trouve agressé par un être qu’il ne connaît pas. Le voici dans le désarroi le plus complet, blessé au cœur de lui-même. Peut-être va-t-il mourir. Alors Isis « au grand cœur » s’approche pour lui prêter main forte. Elle peut le guérir s’il lui communique son nom. Ré ne sait pas comment faire puisqu’il est tout entier enfermé dans ce nom, comme dans l’incommunicable. Une césure pourtant vient de s’effectuer à l’intérieur de lui-même ; par la blessure réalisée, il peut maintenant sortir du même et faire une place à l’autre. Alors Ré demande à Isis de lui prêter son oreille, ce qu’elle fait sans attendre. Il y introduit le secret convoité. Immédiatement Isis le réengendre en l’appelant par son nom et lui redonne ainsi la santé perdue. Nous ne savons pas ce qui s’est produit pour le Dieu de Moïse. Simplement, nous pouvons dire qu’en introduisant le temps à l’intérieur de lui-même, il a provoqué une blessure de l’être, qui a permis la création. C’est de cette blessure que pouvait jaillir une interminable nouveauté.

Je suis ce que je deviens

Désormais la créature n’est plus seulement ce qu’elle est, elle est aussi ce qu’elle devient. Et, dans la mesure où le créateur s’implique dans sa création au point de l’intégrer en lui-même, il peut dire, à son tour, qu’il n’est plus seulement ce qu’il est, mais que son être est aussi en attente de ce qu’il devient.  Avec cette précision cependant : il est tout entier soi-même, tout entier sujet, en devenant ce qu’il est, c’est-à-dire dans le devenir lui-même. En fait le devenir est une révélation du mystère, mais une révélation toujours incomplète car ce qui est mystérieux n’a jamais fini de se dire.

Le jeu entre l’essence et l’existence qui permet l’évolution

Le devenir peut apparaître plus compréhensible si l’on fait intervenir les notions d’essence et d’existence. Le jeu entre l’essence et l’existence va donner naissance à l’évolution, qui, sans cesse, permet l’adaptation et ajoute de la vie à la vie. Une rupture s’introduit à l’intérieur de l’être lui-même. Pour dire qu’un être sort du néant, au point de se tenir là, comme un homme debout, on dira qu’il existe. Mais son existence est partielle, elle participe d’un Acte d’être qui la dépasse. En même temps, pour exister, il faut avoir une forme, une essence, qui distingue les espèces les unes des autres par des caractéristiques particulières. Essence et existence jouent alors entre elles, comme le mâle et la femelle, l’homme et la femme, pour donner finalement naissance à des individus. Sans doute n’est-ce là qu’une image, mais elle permet de comprendre que l’individu est au bout d’une chaîne et que lui seul a droit à l’existence. Autrement dit, les espèces ne peuvent se manifester que dans des individus et il faudra en tenir compte dans la pratique journalière.

Je suis autre

Nouvelle particularité, l’altérité s’introduit dans l’être. Dans l’être, il n’y a plus seulement du même il y a également de l’autre. Par rapport à ses créatures, le créateur est radicalement autre, il est le tout autre. En chaque créature aussi surgit une part d’altérité. Enfin, dans le récit du buisson ardent, qui brûle sans se consumer, Dieu, en se sacrifiant, fait sa place à l’autre sans rien perdre de ce qu’il est. Parce qu’il est dans la séparation que provoque son altérité radicale, il peut être dans la plus grande proximité avec ses créatures et donc avec l’homme, au point de se sacrifier pour lui.

L’avènement de la raison à travers les déclinaisons et les conjugaisons de l’être

Le monde de l’être a une grammaire avec ses déclinaisons et ses conjugaisons. Ainsi pour accéder à la raison, le petit d’homme doit apprendre comment l’être se décline et se conjugue, à travers des situations et des actions. La mission de chacun consiste alors à être un berger de l’être. Sans cesse, grâce à l’instrument de la raison, il l’observe, le suit dans son évolution, l’oriente, est à son écoute pour repérer les nouveautés qui se manifestent à chaque instant et favoriser de nouvelles organisations.

L’être est dans le souffle de la vie

L’être apparaît de plus en plus comme l’être vivant lui-même. Il est au cœur de la vie qui invente la vie. Il est le souffle créateur. Sans doute est-il dans le monde végétal et animal, mais il est plus encore dans l’homme lui-même. Aussi l’être humain est-il appelé à participer au grand mouvement de la création qui nous invite à faire de la terre un nouveau jardin, à l’image du paradis des origines. Mais l’homme a déjà d’autres vues, qui l’amènent à rêver à l’échelle de l’univers.

Le mystère de l’être se manifeste dans l’amour

Être, finalement, c’est aimer. Ainsi s’expriment l’intuition et l’expérience de beaucoup en dépit des malheurs du monde. Et même, dans les souffrances, dans la guerre et les migrations éprouvantes, l’homme poussé au bout de lui-même peut donner naissance aux plus belles fleurs de l’amour. Comme à des bergers, il nous appartient de conduire l’être jusqu’à son accomplissement, jusqu’à l’accomplissement de l’amour.

Etienne Duval

 

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